{"id":15565,"date":"2026-10-09T06:49:26","date_gmt":"2026-10-09T06:49:26","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/jacques-lacan-1901-1981\/"},"modified":"2026-10-09T06:49:26","modified_gmt":"2026-10-09T06:49:26","slug":"jacques-lacan-1901-1981","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=jacques-lacan-1901-1981","title":{"rendered":"Jacques Lacan &#8211; 1901 1981"},"content":{"rendered":"<p>Figure monumentale et controvers\u00e9e du paysage intellectuel du XXe si\u00e8cle, Jacques Lacan (1901-1981) a profond\u00e9ment boulevers\u00e9 la th\u00e9orie et la pratique de la psychanalyse. Psychiatre de formation hospitali\u00e8re, marqu\u00e9 \u00e0 la fois par les avant-gardes artistiques de l&rsquo;entre-deux-guerres, la dialectique h\u00e9g\u00e9lienne et la linguistique structurale, il a entrepris une relecture syst\u00e9matique et subversive des textes de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.oedipus-freud.org\">Sigmund Freud<\/a>. Son enseignement oral, dispens\u00e9 pendant pr\u00e8s de trois d\u00e9cennies lors de son c\u00e9l\u00e8bre s\u00e9minaire public, a red\u00e9fini les fronti\u00e8res de la clinique de l&rsquo;\u00e2me, tout en instaurant des ponts d\u00e9cisifs avec la philosophie, l&rsquo;anthropologie structurale, les math\u00e9matiques et la topologie. Loin de se cantonner \u00e0 une simple ex\u00e9g\u00e8se doctrinale, Lacan a refond\u00e9 la discipline analytique en arrachant l&rsquo;inconscient aux d\u00e9rives biologisantes et aux simplifications du sens commun psychologique.<\/p>\n<p>Au c\u0153ur de l&rsquo;\u00e9difice lacanien r\u00e9side une proposition aussi radicale qu&rsquo;inaugurale : \u00ab l&rsquo;inconscient est structur\u00e9 comme un langage \u00bb. Cette formulation ne constitue pas une simple m\u00e9taphore po\u00e9tique, mais un axiome \u00e9pist\u00e9mologique implacable. En faisant dialoguer les d\u00e9couvertes freudiennes relatives au travail du r\u00eave et aux formations de l&rsquo;inconscient avec la linguistique de Ferdinand de Saussure et de Roman Jakobson, Lacan a d\u00e9montr\u00e9 que le sujet humain n&rsquo;est pas le ma\u00eetre souverain de sa conscience ni un organisme m\u00fb par de purs instincts naturels. Il est, fondamentalement, un \u00eatre pris dans les rets de la parole, divis\u00e9 par le symbolique, ali\u00e9n\u00e9 dans l&rsquo;image sp\u00e9culaire et perp\u00e9tuellement confront\u00e9 \u00e0 une b\u00e9ance constitutive : le manque \u00e0 \u00eatre. C&rsquo;est \u00e0 partir de cette faille ontologique que se d\u00e9ploie la dialectique du d\u00e9sir, distincte \u00e0 jamais de l&rsquo;assouvissement du besoin biologique et des revendications de la demande d&rsquo;amour.<\/p>\n<p>De l&rsquo;\u00e9laboration du stade du miroir jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;exploration topologique des n\u0153uds borrom\u00e9ens et du <em>sinthome<\/em>, le parcours intellectuel de Lacan t\u00e9moigne d&rsquo;une exigence clinique et conceptuelle sans compromis. Marqu\u00e9 par des scissions institutionnelles fracassantes, des pol\u00e9miques passionn\u00e9es sur la technique de la cure \u2014 notamment la pratique des s\u00e9ances \u00e0 dur\u00e9e variable \u2014 et un style rh\u00e9torique d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment baroque con\u00e7u pour d\u00e9jouer les illusions de la compr\u00e9hension imm\u00e9diate, Jacques Lacan demeure une r\u00e9f\u00e9rence incontournable. Analyser son itin\u00e9raire th\u00e9orique et biographique permet de saisir non seulement l&rsquo;\u00e9volution interne de la psychanalyse contemporaine, mais \u00e9galement les mutations fondamentales du rapport de la modernit\u00e9 \u00e0 la parole, \u00e0 la folie, \u00e0 l&rsquo;autorit\u00e9 institutionnelle et \u00e0 la jouissance.<\/p>\n<h2>1. Les origines biographiques et la formation psychiatrique initiale (1901-1932)<\/h2>\n<h3>1.1 Milieu familial et formation intellectuelle pr\u00e9coce<\/h3>\n<p>Jacques-Marie \u00c9mile Lacan na\u00eet \u00e0 Paris le 13 avril 1901 au sein d&rsquo;une famille issue de la moyenne bourgeoisie commer\u00e7ante, profond\u00e9ment ancr\u00e9e dans les traditions du catholicisme social et conservateur. Son p\u00e8re, Alfred Lacan, est repr\u00e9sentant de commerce pour les vinaigres et huiles Dessaux, tandis que sa m\u00e8re, \u00c9milie Philippon, voue une d\u00e9votion fervente et rigide \u00e0 la foi chr\u00e9tienne. Cette atmosph\u00e8re domestique, corset\u00e9e par une morale bourgeoise aust\u00e8re et des rituels religieux oppressants, nourrit tr\u00e8s t\u00f4t chez le jeune Jacques un sentiment d&rsquo;\u00e9touffement intellectuel. \u00c9lev\u00e9 dans un cadre familial o\u00f9 le patriarcat traditionnel r\u00e8gne sans partage apparent, il manifeste une sensibilit\u00e9 aigu\u00eb aux faux-semblants et aux hypocrisies des conventions sociales, forgeant une posture d&rsquo;insoumission qui ne le quittera jamais.<\/p>\n<p>Brillant \u00e9l\u00e8ve, il effectue l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 de sa scolarit\u00e9 secondaire au prestigieux Coll\u00e8ge Stanislas, \u00e9tablissement priv\u00e9 catholique de la rive gauche parisienne. C&rsquo;est dans ce cadre d&rsquo;excellence rh\u00e9torique et disciplinaire qu&rsquo;il re\u00e7oit une formation humaniste solide, domin\u00e9e par l&rsquo;apprentissage du latin, du grec classique et de l&rsquo;apolog\u00e9tique chr\u00e9tienne. N\u00e9anmoins, l&rsquo;adolescent commence \u00e0 se distancier du carcan dogmatique. D\u00e8s l&rsquo;\u00e2ge de quinze ans, il d\u00e9couvre l&rsquo;\u0153uvre de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/spinoza\/\">Baruch Spinoza<\/a>, particuli\u00e8rement son <em>\u00c9thique<\/em>, dont il tapisse les murs de sa chambre selon la l\u00e9gende familiale. Ce contact avec le panth\u00e9isme rationaliste spinoziste, qui dissout le Dieu anthropomorphe au profit d&rsquo;un ordre absolu de la nature et de la causalit\u00e9 g\u00e9om\u00e9trique, marque une rupture \u00e9pist\u00e9mologique d\u00e9terminante dans sa trajectoire. Il y puise le mod\u00e8le d&rsquo;une rigueur conceptuelle affranchie de la superstition religieuse et une m\u00e9thode d&rsquo;analyse immanente des affects.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement \u00e0 cette \u00e9mancipation philosophique, Lacan s&rsquo;ouvre avec voracit\u00e9 aux avant-gardes litt\u00e9raires qui bouillonnent dans le Paris des ann\u00e9es 1920. Fr\u00e9quentant assid\u00fbment la librairie <em>Shakespeare and Company<\/em> de Sylvia Beach ainsi que la maison d&rsquo;\u00e9dition d&rsquo;Adrienne Monnier, <em>Les Amis des Livres<\/em>, rue de l&rsquo;Od\u00e9on, il assiste aux premi\u00e8res lectures publiques d&rsquo;<em>Ulysse<\/em> de James Joyce en 1921. Il s&rsquo;impr\u00e8gne de la po\u00e9sie de St\u00e9phane Mallarm\u00e9, de Charles Baudelaire et d&rsquo;Arthur Rimbaud, tout en observant de pr\u00e8s les provocations du mouvement Dada et l&rsquo;\u00e9closion du surr\u00e9alisme naissant. Ce compagnonnage pr\u00e9coce avec la modernit\u00e9 esth\u00e9tique convainc Lacan que la v\u00e9rit\u00e9 de l&rsquo;existence humaine ne se d\u00e9voile pas dans les trait\u00e9s de psychologie universitaire, mais dans les torsions de la langue, les jeux stylistiques et les fractures de l&rsquo;\u00e9nonciation po\u00e9tique.<\/p>\n<h3>1.2 L&rsquo;internat en psychiatrie et l&rsquo;exercice asilaire<\/h3>\n<p>Refusant de perp\u00e9tuer la tradition commerciale paternelle, Jacques Lacan choisit la voie de la m\u00e9decine, qu&rsquo;il aborde comme un tremplin scientifique pour p\u00e9n\u00e9trer les myst\u00e8res de la folie et des d\u00e9sordres de la subjectivit\u00e9. Admis \u00e0 l&rsquo;internat des asiles d&rsquo;ali\u00e9n\u00e9s de la Seine en 1927, il entame une formation clinique particuli\u00e8rement intensive au sein de l&rsquo;h\u00f4pital Sainte-Anne ainsi qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;Infirmerie psychiatrique de la Pr\u00e9fecture de Police (IPPP). Ce dernier lieu, v\u00e9ritable observatoire d&rsquo;urgence de la marginalit\u00e9 urbaine, du d\u00e9lire et de la d\u00e9linquance, confronte quotidiennement le jeune m\u00e9decin au surgissement brut de la d\u00e9compensation psychotique, l&rsquo;obligeant \u00e0 affiner un diagnostic diff\u00e9rentiel rapide et pr\u00e9cis face \u00e0 des sujets arrach\u00e9s \u00e0 leur cadre de vie habituel.<\/p>\n<p>Au cours de cette immersion asilaire, Lacan fait la rencontre d\u00e9cisive de celui qu&rsquo;il consid\u00e9rera toute sa vie comme son \u00ab unique ma\u00eetre en psychiatrie \u00bb : Ga\u00ebtan Gatian de Cl\u00e9rambault. Clinicien d&rsquo;une pr\u00e9cision s\u00e9miologique remarquable, photographe et ethnographe passionn\u00e9 par le drap\u00e9 des \u00e9toffes, Cl\u00e9rambault a d\u00e9velopp\u00e9 une th\u00e9orie novatrice de la psychose articul\u00e9e autour du concept d&rsquo;\u00ab automatisme mental \u00bb. Selon le ma\u00eetre, le noyau initial du d\u00e9lire n&rsquo;est pas d&rsquo;origine affective ou id\u00e9o-affective, mais d\u00e9coule d&rsquo;un ph\u00e9nom\u00e8ne m\u00e9canique primordial, \u00ab anid\u00e9ique \u00bb, neutre, o\u00f9 le cerveau du patient semble produire des mots, des voix, des \u00e9chos de la pens\u00e9e ou des hallucinations verbales sans que la volont\u00e9 du sujet y prenne la moindre part. Le d\u00e9lire explicatif secondaire ne vient, dans cette optique, que rationaliser apr\u00e8s coup ces irruptions automatiques d&rsquo;une alt\u00e9rit\u00e9 interne radicale.<\/p>\n<p>Lacan int\u00e8gre avec ferveur cette exigence de rigueur ph\u00e9nom\u00e9nologique. Il apprend aupr\u00e8s de Cl\u00e9rambault l&rsquo;art de l&rsquo;observation minutieuse des faits de discours : \u00e9couter la grammaire singuli\u00e8re du d\u00e9lirant, rep\u00e9rer les n\u00e9ologismes, analyser la temporalit\u00e9 des hallucinations et cartographier les th\u00e8mes passionnels (notamment dans l&rsquo;\u00e9rotomanie, dont Cl\u00e9rambault a fourni la description clinique canonique). N\u00e9anmoins, tout en admirant l&rsquo;acuit\u00e9 descriptive de son a\u00een\u00e9, Lacan commence \u00e0 concevoir l&rsquo;automatisme mental non pas comme une vulgaire d\u00e9charge neurologique sous-corticale, mais comme la preuve tangible que le langage fonctionne comme une machine autonome, ind\u00e9pendante du moi conscient, capable d&rsquo;assaillir le sujet depuis un lieu ext\u00e9rieur \u00e0 sa propre volont\u00e9.<\/p>\n<h3>1.3 La rupture \u00e9pist\u00e9mologique avec la neuropsychiatrie organique<\/h3>\n<p>L&rsquo;ambiance m\u00e9dicale dominante dans les ann\u00e9es 1920 et 1930 en France est r\u00e9solument organiciste et r\u00e9ductionniste. Les grands ma\u00eetres de la neuropsychiatrie, tels Georges Dumas ou Henri Claude, cherchent inlassablement la cause ultime des troubles mentaux dans les l\u00e9sions c\u00e9r\u00e9brales microscopiques, les toxines infectieuses, l&rsquo;h\u00e9r\u00e9dit\u00e9 d\u00e9g\u00e9n\u00e9rative ou les d\u00e9s\u00e9quilibres endocriniens. Pour cette \u00e9cole de pens\u00e9e, le d\u00e9lire est assimil\u00e9 \u00e0 un dysfonctionnement m\u00e9canique ou \u00e0 un d\u00e9ficit de la synth\u00e8se psychique, r\u00e9duisant les paroles du malade \u00e0 un simple bruit physiologique d\u00e9nu\u00e9 de coh\u00e9rence interne et de valeur herm\u00e9neutique propre.<\/p>\n<p>Lacan entreprend une rupture \u00e9pist\u00e9mologique radicale avec ce paradigme biom\u00e9dical. Influenc\u00e9 par la ph\u00e9nom\u00e9nologie de Karl Jaspers, dont il lit la monumentale <em>Psychopathologie g\u00e9n\u00e9rale<\/em>, il soutient que la compr\u00e9hension des troubles mentaux exige la prise en compte de la \u00ab personnalit\u00e9 \u00bb globale du patient et de son histoire v\u00e9cue. Il refuse de consid\u00e9rer la folie comme une pure soustraction anatomique ou une maladie du cerveau analogue \u00e0 une h\u00e9mipl\u00e9gie. Pour lui, la maladie mentale poss\u00e8de une signification humaine intrins\u00e8que ; elle repr\u00e9sente une tentative d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e de r\u00e9organisation subjective face \u00e0 un conflit insurmontable dans les rapports du sujet avec son environnement familial et social.<\/p>\n<p>D\u00e8s ses premiers articles cliniques consacr\u00e9s aux hallucinations ou aux \u00e9crits de parano\u00efaques, Lacan insiste sur la notion de causalit\u00e9 psychique. Les troubles psychiatriques ne doivent plus \u00eatre envisag\u00e9s comme des accidents purement biologiques, mais comme des dynamiques signifiantes, c&rsquo;est-\u00e0-dire des processus structur\u00e9s par le sens, o\u00f9 la biographie du patient, ses frustrations affectives et ses impasses relationnelles jouent un r\u00f4le d\u00e9terminant. Cette r\u00e9orientation conceptuelle d\u00e9place l&rsquo;axe de la recherche : le probl\u00e8me n&rsquo;est plus de localiser une l\u00e9sion invisible dans les circonvolutions c\u00e9r\u00e9brales, mais d&rsquo;interroger la structure du discours du patient et la mani\u00e8re dont sa v\u00e9rit\u00e9 subjective s&rsquo;\u00e9nonce \u00e0 travers les d\u00e9formations de son d\u00e9lire.<\/p>\n<h2>2. La th\u00e8se de doctorat et la rencontre avec le surr\u00e9alisme (1932-1936)<\/h2>\n<h3>2.1 L&rsquo;analyse du cas \u00ab Aim\u00e9e \u00bb et la psychose parano\u00efaque<\/h3>\n<p>En 1932, Jacques Lacan soutient sa th\u00e8se de doctorat en m\u00e9decine, intitul\u00e9e <em>De la psychose parano\u00efaque dans ses rapports avec la personnalit\u00e9<\/em>. Ce texte magistral, qui compte parmi les sommets de la litt\u00e9rature clinique du XXe si\u00e8cle, marque son entr\u00e9e fracassante dans le champ intellectuel. Le c\u0153ur de l&rsquo;ouvrage repose sur l&rsquo;\u00e9tude monographique approfondie d&rsquo;une patiente intern\u00e9e \u00e0 Sainte-Anne, Marguerite Pantaine, d\u00e9sign\u00e9e sous le pseudonyme devenu c\u00e9l\u00e8bre d&rsquo;\u00ab Aim\u00e9e \u00bb. Cette employ\u00e9e des postes de trente-huit ans avait tent\u00e9 d&rsquo;agresser \u00e0 coups de couteau, \u00e0 la sortie d&rsquo;un th\u00e9\u00e2tre parisien, une actrice en vue de l&rsquo;\u00e9poque, Huguette Duflos, qu&rsquo;elle accusait de pers\u00e9cuter son enfant et de ruiner sa carri\u00e8re litt\u00e9raire par des intrigues secr\u00e8tes.<\/p>\n<p>Lacan se distingue par une \u00e9coute scrupuleuse des productions \u00e9crites d&rsquo;Aim\u00e9e, dont il analyse les romans, les po\u00e8mes et les lettres avec une attention s\u00e9miologique in\u00e9dite. Il d\u00e9montre que l&rsquo;acte criminel n&rsquo;est pas un coup de folie gratuit et aveugle, mais le d\u00e9nouement d&rsquo;une construction d\u00e9lirante coh\u00e9rente, articul\u00e9e autour de la pers\u00e9cution et de la grandeur. Surtout, Lacan forge le concept clinique fondamental de \u00ab parano\u00efa d&rsquo;autopunition \u00bb. Il remarque un fait clinique saisissant : d\u00e8s l&rsquo;instant o\u00f9 Aim\u00e9e blesse l&rsquo;actrice et se retrouve arr\u00eat\u00e9e par la police, son d\u00e9lire s&rsquo;effondre brutalement, laissant place \u00e0 une lucidit\u00e9 douloureuse et \u00e0 un sentiment de culpabilit\u00e9 \u00e9crasant. En frappant cette actrice mondaine, Aim\u00e9e avait en r\u00e9alit\u00e9 frapp\u00e9 sa propre image id\u00e9alis\u00e9e, un double narcissique ext\u00e9rieur qui incarnait tout ce qu&rsquo;elle ne pouvait \u00eatre.<\/p>\n<p>La th\u00e8se met ainsi en lumi\u00e8re la logique signifiante et la circularit\u00e9 projective \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre dans la psychose. Le passage \u00e0 l&rsquo;acte meurtrier constituait le seul moyen trouv\u00e9 par la patiente pour diriger la punition contre elle-m\u00eame par la m\u00e9diation de la loi sociale r\u00e9pressive. En identifiant cette dynamique autopunitive li\u00e9e au sentiment de culpabilit\u00e9 inconscient, Lacan op\u00e8re un rapprochement d\u00e9cisif avec les d\u00e9couvertes psychanalytiques freudiennes, tout en pr\u00e9servant une grille d&rsquo;analyse originale qui refuse de dissocier le d\u00e9lire des id\u00e9aux moraux et des impasses identificatoires du sujet.<\/p>\n<h3>2.2 L&rsquo;influence du surr\u00e9alisme et du milieu artistique<\/h3>\n<p>Si la th\u00e8se de Lacan est accueillie avec une relative indiff\u00e9rence, voire une franche r\u00e9ticence, par le corps psychiatrique traditionaliste qui lui reproche son intellectualisme excessif, elle suscite un enthousiasme imm\u00e9diat et vibrant au sein du groupe surr\u00e9aliste. Les po\u00e8tes et peintres de l&rsquo;avant-garde d\u00e9couvrent dans cet ouvrage psychiatrique une sensibilit\u00e9 th\u00e9orique in\u00e9dite \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de la po\u00e9tique du d\u00e9lire et de la subversion cr\u00e9atrice de la folie. Andr\u00e9 Breton, Ren\u00e9 Crevel et Paul \u00c9luard saluent en Lacan un esprit capable de comprendre les liens secrets qui unissent l&rsquo;automatisme verbal de la psychose et l&rsquo;\u00e9criture automatique surr\u00e9aliste.<\/p>\n<p>Un dialogue particuli\u00e8rement f\u00e9cond s&rsquo;\u00e9tablit entre Jacques Lacan et Salvador Dal\u00ed. Le peintre catalan est alors en train de th\u00e9oriser sa fameuse \u00ab m\u00e9thode parano\u00efa-critique \u00bb, d\u00e9finie comme une m\u00e9thode spontan\u00e9e de connaissance irrationnelle fond\u00e9e sur l&rsquo;association critique et syst\u00e9matique des d\u00e9lires interpr\u00e9tatifs. Lacan et Dal\u00ed se rencontrent r\u00e9guli\u00e8rement, s&rsquo;influen\u00e7ant mutuellement : Dal\u00ed puise dans la clinique lacanienne des justifications th\u00e9oriques \u00e0 ses doubles images et \u00e0 ses d\u00e9lires visuels construits, tandis que Lacan trouve dans l&rsquo;audace du peintre la confirmation que la parano\u00efa n&rsquo;est pas un simple d\u00e9sordre cognitif, mais une v\u00e9ritable structure d&rsquo;interpr\u00e9tation du monde dou\u00e9e d&rsquo;une puissante f\u00e9condit\u00e9 esth\u00e9tique et cognitive. Lacan participe activement \u00e0 la mythique revue surr\u00e9aliste <em>Minotaure<\/em>, y publiant des textes consacr\u00e9s au crime des s\u0153urs Papin (\u00ab Motifs du crime parano\u00efaque \u00bb, 1933) et au probl\u00e8me du style dans la psychiatrie.<\/p>\n<p>Cette p\u00e9riode est \u00e9galement marqu\u00e9e par des amiti\u00e9s philosophiques et litt\u00e9raires d\u00e9terminantes, en particulier avec Georges Bataille, avec qui il noue des liens intellectuels et personnels complexes (Lacan \u00e9pousera plus tard l&rsquo;ex-femme de Bataille, Sylvia Makl\u00e8s). De surcro\u00eet, entre 1933 et 1939, Lacan suit avec une assiduit\u00e9 passionn\u00e9e les c\u00e9l\u00e8bres s\u00e9minaires d&rsquo;Alexandre Koj\u00e8ve consacr\u00e9s \u00e0 la <em>Ph\u00e9nom\u00e9nologie de l&rsquo;esprit<\/em> de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/hegel\/\">G.W.F. Hegel<\/a> \u00e0 l&rsquo;\u00c9cole Pratique des Hautes \u00c9tudes. En compagnie de Raymond Aron, Maurice Merleau-Ponty, Georges Bataille et Raymond Queneau, Lacan s&rsquo;approprie la dialectique h\u00e9g\u00e9lienne du ma\u00eetre et de l&rsquo;esclave, la question du d\u00e9sir comme d\u00e9sir de reconnaissance, et la n\u00e9gativit\u00e9 cr\u00e9atrice de la mort. Ces sch\u00e8mes philosophiques viendront nourrir de l&rsquo;int\u00e9rieur sa future relecture de la m\u00e9tapsychologie freudienne.<\/p>\n<h3>2.3 L&rsquo;entr\u00e9e institutionnelle dans le mouvement psychanalytique<\/h3>\n<p>Fort de la maturation th\u00e9orique accomplie durant la r\u00e9daction de sa th\u00e8se, Lacan comprend que l&rsquo;asile psychiatrique ne peut offrir le cadre ad\u00e9quat pour une investigation radicale de la subjectivit\u00e9. C&rsquo;est vers la psychanalyse qu&rsquo;il d\u00e9cide d&rsquo;orienter d\u00e9finitivement sa pratique. En juin 1932, il entreprend son analyse didactique aupr\u00e8s de Rudolph Loewenstein, analyste d&rsquo;origine polonaise form\u00e9 \u00e0 Berlin, figure majeure de la premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration psychanalytique en France et futur th\u00e9oricien embl\u00e9matique de l&rsquo;<em>Ego Psychology<\/em> am\u00e9ricaine.<\/p>\n<p>Cette cure analytique, qui durera plus de six ans, s&rsquo;av\u00e8re orageuse et conflictuelle. D\u00e8s le d\u00e9part, de profondes divergences th\u00e9oriques et caract\u00e9rielles opposent l&rsquo;analysant passionn\u00e9, impr\u00e9gn\u00e9 de philosophie et de fulgurances avant-gardistes, \u00e0 un analyste attach\u00e9 \u00e0 une technique freudienne orthodoxe et soucieux de consolider les fonctions d&rsquo;adaptation du Moi. Loewenstein reprochera plus tard \u00e0 Lacan son impatience intellectuelle, sa r\u00e9sistance \u00e0 l&rsquo;orthodoxie et son insoumission au cadre temporel standardis\u00e9. Malgr\u00e9 ces frictions incessantes, l&rsquo;analyse suit son cours et permet \u00e0 Lacan d&rsquo;\u00e9prouver personnellement les m\u00e9canismes du transfert, de la r\u00e9sistance et du refoulement.<\/p>\n<p>En 1934, Jacques Lacan est admis comme membre adh\u00e9rent au sein de la Soci\u00e9t\u00e9 Psychanalytique de Paris (SPP), alors seule branche reconnue par l&rsquo;Association Psychanalytique Internationale (API \/ IPA) sur le territoire fran\u00e7ais. D\u00e8s ses premi\u00e8res interventions au sein de la v\u00e9n\u00e9rable soci\u00e9t\u00e9, il adopte une posture critique vis-\u00e0-vis des d\u00e9rives de la doxa freudienne. Il d\u00e9plore la standardisation croissante de la technique analytique, le glissement m\u00e9dicalisant qui r\u00e9duit la d\u00e9couverte de l&rsquo;inconscient \u00e0 une th\u00e9rapeutique hygi\u00e9niste, et l&rsquo;abandon progressif des exigences conceptuelles r\u00e9volutionnaires formul\u00e9es par Sigmund Freud. Lacan s&rsquo;impose rapidement comme une voix dissonante, brillant orateur dont l&rsquo;h\u00e9t\u00e9rodoxie commence \u00e0 inqui\u00e9ter les tenants du conservatisme institutionnel.<\/p>\n<h2>3. Le stade du miroir comme matrice du Moi (1936-1949)<\/h2>\n<h3>3.1 Gen\u00e8se et communication manqu\u00e9e de Marienbad<\/h3>\n<p>L&rsquo;acte de naissance de la th\u00e9orie propre de Jacques Lacan au sein de l&rsquo;ar\u00e8ne psychanalytique internationale se produit \u00e0 l&rsquo;\u00e9t\u00e9 1936, lors du XIVe Congr\u00e8s de l&rsquo;Association Psychanalytique Internationale tenu \u00e0 Marienbad, en Tch\u00e9coslovaquie. \u00c2g\u00e9 de trente-cinq ans, Lacan s&rsquo;y pr\u00e9sente pour d\u00e9livrer une communication originale intitul\u00e9e \u00ab Le stade du miroir : th\u00e9orie d&rsquo;un moment g\u00e9n\u00e9tique et d&rsquo;une phase du d\u00e9veloppement psychologique \u00bb. Cette allocution se veut sa contribution inaugurale \u00e0 la m\u00e9tapsychologie freudienne, destin\u00e9e \u00e0 \u00e9clairer la gen\u00e8se narcissique de l&rsquo;instance du Moi.<\/p>\n<p>Cependant, l&rsquo;intervention tourne court de mani\u00e8re dramatique. Alors que Lacan expose avec fougue ses premi\u00e8res th\u00e8ses depuis seulement une dizaine de minutes, le pr\u00e9sident du congr\u00e8s, Ernest Jones \u2014 fid\u00e8le biographe de Freud et gardien jaloux de l&rsquo;orthodoxie dogmatique \u2014 l&rsquo;interrompt s\u00e8chement d&rsquo;un coup de chronom\u00e8tre pour signifier que son temps de parole est \u00e9coul\u00e9, refusant de lui accorder la moindre minute suppl\u00e9mentaire. Vex\u00e9 par cet affront protocolaire et cette fin de non-recevoir autoritaire, Lacan quitte la salle et le congr\u00e8s sans m\u00eame remettre le texte de sa conf\u00e9rence pour la publication officielle des actes. Il pr\u00e9f\u00e8re assister aux Jeux Olympiques de Berlin avant de regagner la France.<\/p>\n<p>Loin de le d\u00e9courager, cet incident matriciel pousse Lacan \u00e0 approfondir et remanier sa th\u00e8se pendant plus d&rsquo;une d\u00e9cennie. Il puise notamment dans les travaux de psychologie compar\u00e9e de Charlotte B\u00fchler et d&rsquo;Henri Wallon, tout en int\u00e9grant des donn\u00e9es \u00e9thologiques sur le comportement animal face au reflet sp\u00e9culaire. La cons\u00e9cration th\u00e9orique de cette recherche intervient finalement en 1949, lors du XVIe Congr\u00e8s de l&rsquo;API \u00e0 Zurich, o\u00f9 il pr\u00e9sente la version mature et d\u00e9finitive de son concept sous le titre : \u00ab Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je telle qu&rsquo;elle nous est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e dans l&rsquo;exp\u00e9rience psychanalytique \u00bb.<\/p>\n<h3>3.2 L&rsquo;identification sp\u00e9culaire et l&rsquo;ali\u00e9nation imaginaire<\/h3>\n<p>Le stade du miroir d\u00e9crit une phase d\u00e9cisive du d\u00e9veloppement humain survenant entre l&rsquo;\u00e2ge de 6 et 18 mois. Confront\u00e9 pour la premi\u00e8re fois \u00e0 sa propre image refl\u00e9t\u00e9e dans une glace \u2014 souvent soutenu par le bras d&rsquo;un adulte \u2014 l&rsquo;enfant r\u00e9agit par une manifestation affective hautement caract\u00e9ristique : une v\u00e9ritable \u00ab jubilation \u00bb. Alors m\u00eame que le nourrisson se trouve encore dans un \u00e9tat d&rsquo;incoordination motrice s\u00e9v\u00e8re, de pr\u00e9maturation biologique fondamentale et d&rsquo;impuissance physique (ce que Lacan nomme l&rsquo;\u00e9prouv\u00e9 du \u00ab corps morcel\u00e9 \u00bb), il per\u00e7oit dans le miroir une forme unifi\u00e9e, totale et ma\u00eetresse d&rsquo;elle-m\u00eame.<\/p>\n<p>Ce moment d&rsquo;identification sp\u00e9culaire constitue l&rsquo;acte de naissance du Moi. Toutefois, ce triomphe apparent masque une trag\u00e9die structurelle : cette unit\u00e9 corporelle n&rsquo;est acquise qu&rsquo;au prix d&rsquo;une ali\u00e9nation fondamentale. L&rsquo;enfant ne se reconna\u00eet qu&rsquo;en se projetant au-dehors, dans une image ext\u00e9rieure, invers\u00e9e et id\u00e9ale. L&rsquo;identit\u00e9 du Moi se fonde donc sur un leurre constitutif, une m\u00e9connaissance radicale : l&rsquo;individu s&rsquo;identifie \u00e0 un autre que lui-m\u00eame, \u00e0 une forme spectrale qui le fige et le d\u00e9poss\u00e8de de son \u00eatre intime. Lacan \u00e9crit \u00e0 ce propos :<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab Le stade du miroir est un drame dont la pouss\u00e9e interne se pr\u00e9cipite de l&rsquo;insuffisance \u00e0 l&rsquo;anticipation \u2014 et qui pour le sujet, capt\u00e9 dans le leurre de l&rsquo;identification spatiale, machine les fantasmes qui se succ\u00e8dent d&rsquo;une image morcel\u00e9e du corps \u00e0 une forme que nous appellerons orthop\u00e9dique de sa totalit\u00e9. \u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Cette identification \u00e0 l&rsquo;<em>imago<\/em> corporelle engendre une matrice de relations intersubjectives pr\u00e9caires. D\u00e8s lors que le Moi est b\u00e2ti sur l&rsquo;image d&rsquo;autrui, le rapport au semblable devient intrins\u00e8quement conflictuel. Le sujet est imm\u00e9diatement pris dans une rivalit\u00e9 imaginaire, oscillant en permanence entre la fascination narcissique pour le double et l&rsquo;agressivit\u00e9 parano\u00efaque (\u00ab c&rsquo;est lui ou c&rsquo;est moi \u00bb). L&rsquo;agressivit\u00e9 n&rsquo;est plus envisag\u00e9e ici comme un simple instinct biologique de pr\u00e9dation, mais comme le corr\u00e9lat in\u00e9vitable d&rsquo;un mode de constitution subjective o\u00f9 le Moi n&rsquo;existe que par l&rsquo;interm\u00e9diaire d&rsquo;une image rivale qui usurpe perp\u00e9tuellement sa place.<\/p>\n<h3>3.3 Cons\u00e9quences m\u00e9tapsychologiques : rejet de l&rsquo;Ego Psychology<\/h3>\n<p>La formalisation du stade du miroir porte en elle les germes d&rsquo;une guerre th\u00e9orique sans merci contre l&rsquo;orientation alors h\u00e9g\u00e9monique de la psychanalyse outre-Atlantique : l&rsquo;<em>Ego Psychology<\/em> (psychologie du Moi), port\u00e9e par des analystes \u00e9migr\u00e9s aux \u00c9tats-Unis tels que Heinz Hartmann, Ernst Kris et Rudolph Loewenstein lui-m\u00eame. Ce courant anglo-saxon soutient l&rsquo;existence d&rsquo;une \u00ab sph\u00e8re du Moi autonome exempte de conflit \u00bb, consid\u00e9rant le Moi comme un organe d&rsquo;adaptation biologique et cognitive \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 ext\u00e9rieure, dont la cure analytique devrait renforcer les capacit\u00e9s de synth\u00e8se et les m\u00e9canismes de d\u00e9fense adaptatifs.<\/p>\n<p>Pour Lacan, cette doctrine nord-am\u00e9ricaine repr\u00e9sente une trahison pure et simple de la r\u00e9volution freudienne, un ravalement conformiste destin\u00e9 \u00e0 adapter l&rsquo;individu n\u00e9vros\u00e9 aux normes socioculturelles de l&rsquo;<em>American way of life<\/em>. En d\u00e9montrant que le Moi est le lieu par excellence de l&rsquo;illusion, de l&rsquo;ali\u00e9nation imaginaire, de la m\u00e9connaissance et de la fixation d\u00e9fensive, Lacan interdit tout projet analytique qui viserait \u00e0 le consolider ou \u00e0 en faire l&rsquo;alli\u00e9 du traitement. L&rsquo;analyste qui chercherait \u00e0 renforcer le Moi du patient ne ferait qu&rsquo;\u00e9paissir ses d\u00e9fenses narcissiques et consolider les leurres ali\u00e9nants qui le rendent malade.<\/p>\n<p>Il devient d\u00e8s lors imp\u00e9ratif d&rsquo;op\u00e9rer une distinction m\u00e9tapsychologique radicale entre le <strong>Moi<\/strong> (<em>Ich<\/em> chez Freud) et le <strong>Sujet<\/strong> (le sujet de l&rsquo;inconscient). Le Moi est une construction imaginaire, une coquille narcissique fig\u00e9e dans des identifications p\u00e9trifiantes, tandis que le Sujet est une entit\u00e9 mouvante, travers\u00e9e par la division inconsciente, qui n&rsquo;appara\u00eet que dans les failles du discours conscient. Cette scission fondatrice pose les premi\u00e8res bases du registre de l&rsquo;<em>Imaginaire<\/em> dans l&rsquo;appareil conceptuel lacanien et pr\u00e9pare le terrain \u00e0 la grande r\u00e9volution structuraliste qui va placer l&rsquo;inconscient sous la coupe souveraine de la parole et de la loi du langage.<\/p>\n<h2>4. Le \u00ab Retour \u00e0 Freud \u00bb et le primat du langage (1953-1956)<\/h2>\n<h3>4.1 Le Discours de Rome et la fondation de la Soci\u00e9t\u00e9 Fran\u00e7aise de Psychanalyse<\/h3>\n<p>L&rsquo;ann\u00e9e 1953 marque un tournant sismique dans la vie de Jacques Lacan et dans l&rsquo;histoire de la psychanalyse fran\u00e7aise. Face \u00e0 la bureaucratisation croissante de la Soci\u00e9t\u00e9 Psychanalytique de Paris, domin\u00e9e par les figures m\u00e9dicales traditionalistes comme Sacha Nacht qui souhaitent transformer l&rsquo;institut de formation en une simple facult\u00e9 m\u00e9dicale contr\u00f4l\u00e9e, les tensions deviennent intenables. Lacan, alors pr\u00e9sident en exercice de la SPP, d\u00e9missionne avec fracas aux c\u00f4t\u00e9s de Fran\u00e7oise Dolto, Daniel Lagache et Juliette Favez-Boutonier. Ce schisme historique aboutit \u00e0 la cr\u00e9ation imm\u00e9diate de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/catalogue.bnf.fr\">Soci\u00e9t\u00e9 Fran\u00e7aise de Psychanalyse (SFP)<\/a>, marquant la premi\u00e8re grande rupture institutionnelle du mouvement fran\u00e7ais.<\/p>\n<p>C&rsquo;est dans ce climat d&rsquo;effervescence et de libert\u00e9 retrouv\u00e9e que Lacan prononce, lors du congr\u00e8s de Rome \u00e0 l&rsquo;Institut de Psychologie de l&rsquo;Universit\u00e9 de Rome le 26 septembre 1953, un manifeste th\u00e9orique retentissant. Intitul\u00e9 \u00ab Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse \u00bb, commun\u00e9ment d\u00e9sign\u00e9 comme le \u00ab Discours de Rome \u00bb, ce texte programmaticiel r\u00e9sonne comme le v\u00e9ritable acte de refondation de la discipline. Lacan y lance son fameux mot d&rsquo;ordre d&rsquo;un \u00ab Retour \u00e0 Freud \u00bb. Ce cri de ralliement ne constitue nullement une invitation nostalgique \u00e0 la r\u00e9p\u00e9tition pieuse des \u00e9crits du fondateur viennois, mais un imp\u00e9ratif de fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 la radicalit\u00e9 de sa d\u00e9couverte : comprendre que l&rsquo;exp\u00e9rience analytique op\u00e8re exclusivement dans et par la parole, et que l&rsquo;inconscient rel\u00e8ve des lois de l&rsquo;ordre symbolique.<\/p>\n<p>Le Discours de Rome dresse un r\u00e9quisitoire implacable contre la d\u00e9ch\u00e9ance de la pratique psychanalytique contemporaine. Lacan y fustige l&rsquo;abandon de la culture humaniste, le b\u00e9haviorisme rampant, la r\u00e9duction de la cure \u00e0 un dressage affectif ou \u00e0 une relation duelle d&rsquo;objet quasi animale. Il y red\u00e9finit l&rsquo;espace de la clinique analytique :<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab Que la psychanalyse ait une fonction de parole et un champ de langage, voil\u00e0 qui l&rsquo;inscrit dans un domaine o\u00f9 la s\u00e9miotique, la linguistique et la rh\u00e9torique sont chez elles, car l&rsquo;homme parle, mais c&rsquo;est parce que le symbole l&rsquo;a fait homme. \u00bb<\/p><\/blockquote>\n<h3>4.2 L&rsquo;importation de la linguistique structurale<\/h3>\n<p>Pour conf\u00e9rer \u00e0 ce retour aux textes freudiens une assise scientifique et conceptuelle in\u00e9branlable, Lacan r\u00e9alise une greffe intellectuelle d&rsquo;une audace sans pr\u00e9c\u00e9dent : l&rsquo;importation de la linguistique structurale au c\u0153ur de la m\u00e9tapsychologie. Il s&rsquo;approprie les le\u00e7ons du <em>Cours de linguistique g\u00e9n\u00e9rale<\/em> de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.persee.fr\">Ferdinand de Saussure<\/a>, tout en subvertissant profond\u00e9ment son mod\u00e8le fondamental. Alors que Saussure envisageait le signe linguistique comme une unit\u00e9 indissociable entre un concept (le signifi\u00e9) et une image acoustique (le signifiant), repr\u00e9sent\u00e9e par l&rsquo;algorithme bien connu <code>s\/S<\/code> (Signifi\u00e9 sur Signifiant), Lacan inverse d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment la formule :<\/p>\n<p>Il pose l&rsquo;algorithme fondateur : <strong>S \/ s<\/strong>, qui se lit : \u00ab le Signifiant au-dessus du Signifi\u00e9, le trait s\u00e9parateur marquant la barre r\u00e9sistante \u00e0 la signification \u00bb. Par ce geste th\u00e9orique souverain, Lacan affirme le primat absolu du signifiant sur le signifi\u00e9. Le langage n&rsquo;est plus un syst\u00e8me d&rsquo;\u00e9tiquetage passif servant \u00e0 nommer des choses pr\u00e9existantes du monde r\u00e9el ; c&rsquo;est le d\u00e9ploiement autonome de la cha\u00eene signifiante qui engendre le sens par ses jeux d&rsquo;\u00e9carts et de diff\u00e9rences diff\u00e9rentielles. Le signifi\u00e9 n&rsquo;est jamais fix\u00e9 \u00e0 l&rsquo;avance ; il glisse perp\u00e9tuellement sous la barre, n&rsquo;\u00e9tant capt\u00e9 que temporairement par des \u00ab points de capiton \u00bb (<em>points de capiton<\/em>), m\u00e9taphore emprunt\u00e9e \u00e0 la tapisserie pour d\u00e9signer ces moments o\u00f9 un signifiant vient nouer r\u00e9troactivement la trame du sens.<\/p>\n<p>Cette armature linguistique est compl\u00e9t\u00e9e par les travaux de Roman Jakobson sur l&rsquo;aphasie et les figures de rh\u00e9torique. Lacan op\u00e8re une traduction rigoureuse des m\u00e9canismes fondamentaux du travail du r\u00eave identifi\u00e9s par Freud dans <em>L&rsquo;Interpr\u00e9tation des r\u00eaves<\/em> (1900) :<\/p>\n<ul>\n<li>La <strong>condensation<\/strong> freudienne (<em>Verdichtung<\/em>), o\u00f9 plusieurs repr\u00e9sentations se t\u00e9lescopent en une seule, est rigoureusement identifi\u00e9e \u00e0 la structure po\u00e9tique de la <strong>m\u00e9taphore<\/strong> (la substitution d&rsquo;un signifiant \u00e0 un autre dans la cha\u00eene signifiante, cr\u00e9ant une \u00e9tincelle de sens nouveau).<\/li>\n<li>Le <strong>d\u00e9placement<\/strong> freudien (<em>Verschiebung<\/em>), o\u00f9 l&rsquo;affect ou l&rsquo;importance psychique glisse d&rsquo;une id\u00e9e majeure \u00e0 un d\u00e9tail apparemment anodin, est rigoureusement identifi\u00e9 \u00e0 la structure de la <strong>m\u00e9tonymie<\/strong> (la connexion de signifiant \u00e0 signifiant par contigu\u00eft\u00e9, entretenant le manque et le glissement perp\u00e9tuel du d\u00e9sir).<\/li>\n<\/ul>\n<h3>4.3 L&rsquo;aphorisme cardinal : \u00ab L&rsquo;inconscient est structur\u00e9 comme un langage \u00bb<\/h3>\n<p>L&rsquo;aboutissement de cette articulation th\u00e9orique culmine dans l&rsquo;aphorisme le plus c\u00e9l\u00e8bre de Jacques Lacan : \u00ab L&rsquo;inconscient est structur\u00e9 comme un langage \u00bb. Cette proposition n&rsquo;affirme pas que l&rsquo;inconscient <em>est<\/em> le langage au sens commun d&rsquo;une nomenclature verbale, mais qu&rsquo;il ob\u00e9it aux m\u00eames r\u00e8gles logiques, structurales et combinatoires que le syst\u00e8me linguistique formel. Les lapsus, les actes manqu\u00e9s, les mots d&rsquo;esprit et les sympt\u00f4mes ne sont pas des rat\u00e9s accidentels ou des bruits somatiques d\u00e9nu\u00e9s de raison ; ils sont des m\u00e9taphores et des m\u00e9tonymies vivantes, des textes chiffr\u00e9s r\u00e9clamant d&rsquo;\u00eatre d\u00e9chiffr\u00e9s selon les lois de la grammaire signifiante.<\/p>\n<p>Ce postulat pulv\u00e9rise la conception psychologique et romantique classique de l&rsquo;inconscient, qui le r\u00e9duisait \u00e0 un r\u00e9servoir obscur et chaotique d&rsquo;instincts primaires, de pulsions animales ou d&rsquo;\u00e9nergies biologiques indiff\u00e9renci\u00e9es. Pour Lacan, il n&rsquo;y a pas d&rsquo;inconscient instinctuel enfoui dans les profondeurs de l&rsquo;\u00e2me ou du corps. L&rsquo;inconscient n&rsquo;est pas le lieu des t\u00e9n\u00e8bres v\u00e9g\u00e9tatives, mais le lieu du discours de l&rsquo;Autre, un syst\u00e8me combinatoire rigoureux constitu\u00e9 de traces diff\u00e9rentielles mat\u00e9rielles (les signifiants). C&rsquo;est pourquoi Lacan affirme que le sympt\u00f4me analytique n&rsquo;a d&rsquo;existence que par et pour la parole : il est un n\u0153ud signifiant qui attend son destinataire pour livrer son chiffre.<\/p>\n<p>Dans la pratique de la cure, cette boussole th\u00e9orique conduit Lacan \u00e0 opposer vigoureusement la <strong>parole vide<\/strong> \u00e0 la <strong>parole pleine<\/strong> :<\/p>\n<ul>\n<li>La <strong>parole vide<\/strong> est celle o\u00f9 le sujet s&rsquo;ali\u00e8ne dans le bavardage mondain, les explications rationnelles, les justifications psychologisantes du Moi et le jeu des faux-semblants imaginaires, tournant en rond dans une r\u00e9p\u00e9tition st\u00e9rile d&rsquo;identifications ali\u00e9nantes.<\/li>\n<li>La <strong>parole pleine<\/strong>, en revanche, est celle qui tranche, celle o\u00f9 le sujet s&rsquo;engage authentiquement dans son \u00e9nonciation, reconna\u00eet sa v\u00e9rit\u00e9 refoul\u00e9e et accomplit un acte de nomination qui r\u00e9ordonne r\u00e9troactivement son histoire symbolique. C&rsquo;est l&rsquo;av\u00e8nement de cette parole pleine qui constitue le but supr\u00eame de l&rsquo;op\u00e9ration analytique.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>5. La structure ternaire de la r\u00e9alit\u00e9 humaine : RSI<\/h2>\n<h3>5.1 Le registre de l&rsquo;Imaginaire<\/h3>\n<p>\u00c0 partir du milieu des ann\u00e9es 1950, Lacan organise l&rsquo;ensemble de son ontologie clinique autour d&rsquo;une triade conceptuelle devenue la marque distinctive de son \u0153uvre : les registres de l&rsquo;<strong>Imaginaire<\/strong>, du <strong>Symbolique<\/strong> et du <strong>R\u00e9el<\/strong> (fr\u00e9quemment d\u00e9sign\u00e9s par le sigle <em>RSI<\/em>). Ces trois cat\u00e9gories ne repr\u00e9sentent pas de simples compartiments psychologiques \u00e9tanches, mais les trois dimensions ins\u00e9parables selon lesquelles se noue et se d\u00e9chire la subjectivit\u00e9 humaine dans son rapport au monde et \u00e0 elle-m\u00eame.<\/p>\n<p>L&rsquo;<strong>Imaginaire<\/strong> est le registre qui h\u00e9rite directement des recherches lacaniennes sur le stade du miroir. C&rsquo;est l&rsquo;ordre de la forme visuelle, du leurre, des illusions de la conscience, des repr\u00e9sentations ph\u00e9nom\u00e9nales et de la gestalt corporelle. L&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue du monde est spontan\u00e9ment tiss\u00e9e d&rsquo;imaginaire : nous croyons percevoir une totalit\u00e9 stable, nous nous pensons dou\u00e9s d&rsquo;une unit\u00e9 psychique inalt\u00e9rable et nous projetons nos propres fantasmes sur nos semblables. L&rsquo;Imaginaire est donc intrins\u00e8quement le lieu de la <em>m\u00e9connaissance<\/em> fondamentale de soi.<\/p>\n<p>Ce registre structure les relations duelles, fond\u00e9es sur l&rsquo;axe sp\u00e9culaire du moi au petit autre (semblable). Dans cet espace en miroir, la relation est r\u00e9gie par l&rsquo;ambivalence structurelle du narcissisme : l&rsquo;amour fascination et l&rsquo;agressivit\u00e9 mortif\u00e8re. Ne pouvant s&rsquo;\u00e9prouver que par la m\u00e9diation d&rsquo;un sosie qui lui renvoie son reflet, le sujet oscille perp\u00e9tuellement entre l&rsquo;adoration projective et la haine jalouse d&rsquo;un rival qui menace de le d\u00e9poss\u00e9der de sa place. Tout conflit qui demeure enferm\u00e9 dans la cl\u00f4ture imaginaire s&rsquo;av\u00e8re insoluble, condamnant les individus \u00e0 une lutte fratricide \u00e0 mort pour la reconnaissance imaginaire de leur consistance narcissique.<\/p>\n<h3>5.2 Le registre du Symbolique<\/h3>\n<p>Face aux impasses mortif\u00e8res de la fascination imaginaire, le registre du <strong>Symbolique<\/strong> s&rsquo;impose comme l&rsquo;ordre de la m\u00e9diation salvatrice, de la transcendance du langage, du pacte social, de la loi universelle et du tiers r\u00e9gulateur. Directement inspir\u00e9 par l&rsquo;anthropologie structurale de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.college-de-france.fr\">Claude L\u00e9vi-Strauss<\/a> et son analyse des structures \u00e9l\u00e9mentaires de la parent\u00e9, Lacan con\u00e7oit le Symbolique comme un syst\u00e8me autonome de signifiants pr\u00e9existant \u00e0 la naissance de l&rsquo;individu et lui survivant apr\u00e8s sa disparition.<\/p>\n<p>L&rsquo;enfant na\u00eet immerg\u00e9 dans un bain de langage : il est nomm\u00e9, attendu, parl\u00e9 par ses parents bien avant de pouvoir formuler le moindre mot. Ce r\u00e9seau symbolique constitue l&rsquo;instance que Lacan baptise le <strong>grand Autre<\/strong> (not\u00e9 <em>A<\/em>), distinct du petit autre imaginaire. Le grand Autre n&rsquo;est pas une personne physique, mais le tr\u00e9sor des signifiants, le lieu de la Loi de la culture, le garant de la parole donn\u00e9e et l&rsquo;ordre des permutations symboliques qui r\u00e9gissent les \u00e9changes humains (l&rsquo;interdit de l&rsquo;inceste, la filiation, les dettes et les alliances matrimoniales).<\/p>\n<p>L&rsquo;introduction de ce tiers symbolique vient briser la dualit\u00e9 ali\u00e9nante du miroir. En substituant le pacte juridique et la nomination langagi\u00e8re \u00e0 la rivalit\u00e9 des corps, le Symbolique pacifie les relations humaines. C&rsquo;est par la parole et la reconnaissance de la loi symbolique que le sujet peut s&rsquo;extraire de l&#8217;emprise fascinante de l&rsquo;image maternelle et de la jalousie envers son semblable. Le Symbolique a donc une fonction intrins\u00e8quement r\u00e9gulatrice et s\u00e9paratrice : il introduit de l&rsquo;ordre, du manque, de la diff\u00e9rence et de l&rsquo;intervalle dans un univers imaginaire qui, livr\u00e9 \u00e0 lui-m\u00eame, sombrerait dans la confusion incestueuse ou la destruction parano\u00efaque.<\/p>\n<h3>5.3 Le registre du R\u00e9el<\/h3>\n<p>Le troisi\u00e8me terme de la triade, le <strong>R\u00e9el<\/strong>, est sans conteste le concept le plus complexe, le plus paradoxal et le plus novateur forg\u00e9 par Jacques Lacan. Il convient d&#8217;embl\u00e9e d&rsquo;\u00e9viter un contresens vulgaire fr\u00e9quent : le R\u00e9el lacanien ne doit jamais \u00eatre confondu avec la \u00ab r\u00e9alit\u00e9 \u00bb quotidienne ou empirique. La r\u00e9alit\u00e9 perceptive commune est en effet un m\u00e9lange composite d&rsquo;Imaginaire et de Symbolique ; elle est ordonn\u00e9e par le langage et tamis\u00e9e par nos filtres repr\u00e9sentatifs.<\/p>\n<p>Le R\u00e9el, quant \u00e0 lui, est d\u00e9fini n\u00e9gativement et radicalement par Lacan comme <em>ce qui \u00e9chappe absolument \u00e0 la symbolisation et \u00e0 l&rsquo;image<\/em>. C&rsquo;est ce qui \u00ab ne cesse pas de ne pas s&rsquo;\u00e9crire \u00bb, ce qui r\u00e9siste visc\u00e9ralement \u00e0 toute mise en discours, le r\u00e9sidu brut et indomptable qui demeure en dehors du langage. Le R\u00e9el est ce qui cogne, ce qui fait effraction, ce qui surgit de mani\u00e8re traumatique dans l&rsquo;existence sous la forme de l&rsquo;accident impr\u00e9visible, de la catastrophe, de la maladie organique, de la mort ou de l&rsquo;angoisse panique :<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab Le R\u00e9el, c&rsquo;est l&rsquo;impossible. C&rsquo;est l&rsquo;impossible \u00e0 penser, l&rsquo;impossible \u00e0 int\u00e9grer dans la trame signifiante, ce qui revient toujours \u00e0 la m\u00eame place pour troubler l&rsquo;ordonnancement du monde. \u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>L&rsquo;\u00e9volution de la pens\u00e9e lacanienne verra le concept de R\u00e9el prendre une place de plus en plus pr\u00e9pond\u00e9rante et centrale. D&rsquo;abord con\u00e7u dans les ann\u00e9es 1950 comme un fond brut ou une ext\u00e9riorit\u00e9 muette (ce sur quoi le Symbolique imprime sa marque), le R\u00e9el deviendra dans la derni\u00e8re partie de son enseignement le c\u0153ur palpitant de la clinique psychanalytique : le lieu de la pulsion brute, de la chair souffrante et de la jouissance opaque non m\u00e9taphorisable, d\u00e9fiant la souverainet\u00e9 du signifiant et obligeant la cure \u00e0 inventer des solutions de nouage pragmatiques.<\/p>\n<h2>6. Le Sujet, l&rsquo;Inconscient et l&rsquo;Autre<\/h2>\n<h3>6.1 La division subjective ($) et le grand Autre<\/h3>\n<p>En arrachant la subjectivit\u00e9 aux postulats du cogito cart\u00e9sien classique \u2014 o\u00f9 la conscience de soi fonde la certitude absolue de l&rsquo;\u00eatre (\u00ab Je pense, donc je suis \u00bb) \u2014, Lacan th\u00e9orise un sujet radicalement scind\u00e9, divis\u00e9 par son entr\u00e9e obligatoire dans le langage. Le sujet lacanien n&rsquo;est ni l&rsquo;\u00e2me substantielle, ni l&rsquo;organisme vivant, ni la conscience psychologique. Il est not\u00e9 par le math\u00e8me c\u00e9l\u00e8bre du \u00ab sujet barr\u00e9 \u00bb : <strong>$<\/strong> (S barr\u00e9). Cette barre oblique mat\u00e9rialise la coupure inflig\u00e9e par le signifiant, la blessure originelle qui emp\u00eache \u00e0 tout jamais le sujet d&rsquo;\u00eatre transparent \u00e0 lui-m\u00eame ou de co\u00efncider avec sa propre volont\u00e9.<\/p>\n<p>Cette division subjective s&rsquo;\u00e9claire \u00e0 travers la d\u00e9finition canonique que Lacan donne du signifiant : \u00ab Un signifiant est ce qui repr\u00e9sente le sujet pour un autre signifiant \u00bb. Le sujet n&rsquo;est jamais pr\u00e9sent dans sa pl\u00e9nitude au sein d&rsquo;un mot unique ; il est perp\u00e9tuellement d\u00e9port\u00e9 entre un premier signifiant unaire (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S_1\">$S_1$<\/span>) et un second signifiant binaire (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S_2\">$S_2$<\/span>). Dans cet intervalle entre deux paroles, le sujet vacille, s&rsquo;\u00e9vanouit (ph\u00e9nom\u00e8ne de <em>fading<\/em>) et \u00e9chappe \u00e0 toute fixation d\u00e9finitive. L&rsquo;homme est ainsi habit\u00e9 par un \u00ab non-savoir \u00bb fondamental sur son propre \u00eatre, condamn\u00e9 \u00e0 se chercher \u00e0 travers les \u00e9nonc\u00e9s qu&rsquo;il prof\u00e8re sans jamais pouvoir s&rsquo;y enfermer compl\u00e8tement.<\/p>\n<p>De l\u00e0 d\u00e9coule la n\u00e9cessit\u00e9 clinique de distinguer avec la plus grande rigueur le <strong>petit autre<\/strong> (<em>a<\/em>) du <strong>grand Autre<\/strong> (<em>A<\/em>) :<\/p>\n<ul>\n<li>Le <strong>petit autre<\/strong> (<em>a<\/em>) est le semblable, l&rsquo;\u00e9gal, le reflet imaginaire dans le miroir, l&rsquo;objet des identifications narcissiques et des rivalit\u00e9s passionnelles.<\/li>\n<li>Le <strong>grand Autre<\/strong> (<em>A<\/em>) est une alt\u00e9rit\u00e9 radicale, impersonnelle et asym\u00e9trique. Il est le lieu tiers du code linguistique, le d\u00e9positaire des signifiants, le t\u00e9moin de la v\u00e9rit\u00e9 de la parole. L&rsquo;inconscient n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que \u00ab le discours de l&rsquo;Autre \u00bb, signifiant par l\u00e0 que nos d\u00e9sirs les plus intimes, nos angoisses et nos sc\u00e9narios de vie ont \u00e9t\u00e9 formul\u00e9s \u00e0 notre insu dans le registre du grand Autre parental et soci\u00e9tal avant m\u00eame que nous ayons acquis la parole.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>6.2 Le Nom-du-P\u00e8re et la m\u00e9taphore paternelle<\/h3>\n<p>Pour th\u00e9oriser la mani\u00e8re dont un petit \u00eatre humain s&rsquo;extrait de l&rsquo;indiff\u00e9renciation primitive pour acc\u00e9der \u00e0 l&rsquo;ordre de la culture et de la subjectivation, Lacan \u00e9labore dans les ann\u00e9es 1957-1958 sa monumentale th\u00e9orie de la \u00ab m\u00e9taphore paternelle \u00bb. Il s&rsquo;agit de la relecture structuraliste du complexe d&rsquo;\u0152dipe freudien. Lacan y substitue aux drames biographiques et mythologiques de la rivalit\u00e9 meurtri\u00e8re entre le p\u00e8re et le fils une stricte op\u00e9ration d&rsquo;alg\u00e8bre signifiante.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;origine de la vie psychique, l&rsquo;enfant se trouve pris dans une relation duelle et captivante avec sa m\u00e8re. Cette m\u00e8re n&rsquo;est pas un \u00eatre tout-puissant bienveillant, mais un Autre primordial \u00e9nigmatique, dot\u00e9 d&rsquo;un d\u00e9sir capricieux, impr\u00e9visible et potentiellement d\u00e9vorant : le <em>D\u00e9sir de la M\u00e8re<\/em> (not\u00e9 <em>DM<\/em>). L&rsquo;enfant cherche d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment \u00e0 combler ce manque maternel en s&rsquo;offrant comme l&rsquo;objet absolu capable de la saturer. Le drame psychique s&rsquo;organise autour de la question : \u00ab Que veut cette m\u00e8re ? \u00bb et de la tentation de se faire soi-m\u00eame le bouchon imaginaire de son d\u00e9sir.<\/p>\n<p>La <strong>m\u00e9taphore paternelle<\/strong> est l&rsquo;op\u00e9ration de substitution signifiante par laquelle un signifiant sp\u00e9cifique \u2014 le <strong>Nom-du-P\u00e8re<\/strong> (<em>NP<\/em>) \u2014 vient se substituer au signifiant \u00e9nigmatique du D\u00e9sir de la M\u00e8re :<\/p>\n<p>Par cette intervention, le p\u00e8re symbolique \u2014 qui n&rsquo;est pas r\u00e9ductible au g\u00e9niteur biologique r\u00e9el, mais incarne une fonction tierce de parole et de loi \u2014 pose une double interdiction fondatrice : il signifie \u00e0 la m\u00e8re \u00ab Tu ne r\u00e9int\u00e9greras pas ton produit \u00bb et \u00e0 l&rsquo;enfant \u00ab Tu ne coucheras pas avec ta m\u00e8re \u00bb. Le Nom-du-P\u00e8re refoule le D\u00e9sir de la M\u00e8re dans les profondeurs de l&rsquo;inconscient et inscrit dans la structure du sujet la <em>castration symbolique<\/em>. C&rsquo;est l&rsquo;instauration r\u00e9ussie de cette m\u00e9taphore qui permet \u00e0 l&rsquo;enfant d&rsquo;\u00e9chapper \u00e0 l&rsquo;engloutissement psychotique et d&rsquo;acc\u00e9der \u00e0 l&rsquo;autonomie du d\u00e9sir r\u00e9gl\u00e9 par la loi du langage.<\/p>\n<p>R\u00e9ciproquement, la faillite de cette op\u00e9ration m\u00e9taphorique constitue le c\u0153ur de la psychopathologie des psychoses. Si, au moment crucial de l&rsquo;enfance, le signifiant du Nom-du-P\u00e8re n&rsquo;est pas inscrit dans le grand Autre, s&rsquo;il fait l&rsquo;objet d&rsquo;un rejet radical hors de la cha\u00eene signifiante \u2014 ce que Lacan nomme, en traduisant le terme freudien <em>Verwerfung<\/em>, la <strong>forclusion du Nom-du-P\u00e8re<\/strong> \u2014, le sujet reste sans d\u00e9fense face aux ravages du d\u00e9sir maternel et \u00e0 la b\u00e9ance du Symbolique, condamn\u00e9 \u00e0 voir ce signifiant rejet\u00e9 r\u00e9appara\u00eetre de mani\u00e8re hallucinatoire dans le R\u00e9el.<\/p>\n<h3>6.3 Le signifiant phallique et le manque<\/h3>\n<p>L&rsquo;op\u00e9ration de la m\u00e9taphore paternelle d\u00e9gage un op\u00e9rateur central de la dialectique du d\u00e9sir : le <strong>Phallus<\/strong>. Dans l&rsquo;enseignement de Lacan, le phallus fait l&rsquo;objet d&rsquo;une d\u00e9biologisation absolue, rompant d\u00e9finitivement avec les lectures anatomiques ou fonctionnalistes vulgaires qui l&rsquo;assimilent \u00e0 l&rsquo;organe p\u00e9nien. Le phallus lacanien n&rsquo;est ni un organe d&rsquo;accouplement, ni un fantasme imaginaire passager ; il est le \u00ab signifiant du manque \u00bb, le signifiant de la jouissance perdue et de la castration.<\/p>\n<p>Lacan formalise deux statuts distincts du phallus dans la dynamique subjective :<\/p>\n<ul>\n<li>Le <strong>phallus imaginaire<\/strong> (not\u00e9 <em>-\u03c6<\/em>, petit phi n\u00e9gatif) : il repr\u00e9sente l&rsquo;objet manquant dont le sujet croit la m\u00e8re priv\u00e9e, et que l&rsquo;enfant cherche d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment \u00e0 <em>\u00eatre<\/em> pour combler sa g\u00e9nitrice. Dans cette phase, le sujet s&rsquo;ali\u00e8ne dans l&rsquo;illusion d&rsquo;\u00eatre le phallus, le joyau absolu qui sature le d\u00e9sir de l&rsquo;Autre.<\/li>\n<li>Le <strong>phallus symbolique<\/strong> (not\u00e9 <em>\u03a6<\/em>, grand Phi) : c&rsquo;est le signifiant pur du d\u00e9sir, la marque du fait qu&rsquo;aucun \u00eatre humain ne poss\u00e8de la pl\u00e9nitude de la jouissance. Sous le coup de la castration symbolique, le sujet doit renoncer \u00e0 la pr\u00e9tention illusoire d&rsquo;<em>\u00eatre<\/em> le phallus pour entrer dans la dialectique de l&rsquo;<em>avoir<\/em> ou de <em>ne pas l&rsquo;avoir<\/em>.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette distinction entre <em>\u00eatre<\/em> et <em>avoir<\/em> le phallus r\u00e9ordonne toute la dynamique de la diff\u00e9rence des sexes et de la relation amoureuse. L&rsquo;homme tente de prouver qu&rsquo;il l&rsquo;a, tout en \u00e9tant hant\u00e9 par la peur de le perdre ou de ne pas \u00eatre \u00e0 la hauteur de son symbole, tandis que la femme s&rsquo;affronte \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 de ne pas l&rsquo;avoir dans le registre de l&rsquo;anatomie, pouvant choisir de se faire d\u00e9sirer comme l&rsquo;incarnation de ce qui manque \u00e0 l&rsquo;autre. Le phallus est ainsi l&rsquo;\u00e9talon souverain de la division du sujet, rappelant que tout \u00eatre parlant est inexorablement fond\u00e9 sur un manque constitutif qui met en branle la qu\u00eate inlassable du d\u00e9sir.<\/p>\n<h2>7. La dialectique du besoin, de la demande et du d\u00e9sir<\/h2>\n<h3>7.1 La tripartition des mouvements pulsionnels<\/h3>\n<p>Pour clarifier la nature sp\u00e9cifique de l&rsquo;exp\u00e9rience psychanalytique et dissiper les confusions de la psychologie instinctuelle, Lacan proc\u00e8de \u00e0 une minutieuse d\u00e9sintrication conceptuelle entre trois registres trop souvent confondus : le <strong>besoin<\/strong>, la <strong>demande<\/strong> et le <strong>d\u00e9sir<\/strong>. Cette tripartition th\u00e9orique \u00e9claire les m\u00e9tamorphoses que subit la pulsion d\u00e8s lors qu&rsquo;un corps biologique est captur\u00e9 par le filet de la parole.<\/p>\n<p>Le <strong>besoin<\/strong> renvoie \u00e0 la dimension purement somatique et biologique de la survie de l&rsquo;organisme. Il est centr\u00e9 sur un objet r\u00e9el sp\u00e9cifique capable d&rsquo;apporter l&rsquo;apaisement hom\u00e9ostatique : la faim appelle la nourriture, la soif r\u00e9clame l&rsquo;eau, le sommeil exige le repos. Le besoin est cyclique, mesurable physiologiquement et, en principe, int\u00e9gralement saturable d\u00e8s que l&rsquo;objet ad\u00e9quat est consomm\u00e9 par l&rsquo;organisme.<\/p>\n<p>Cependant, l&rsquo;enfant humain, en raison de sa pr\u00e9maturation biologique absolue, est incapable de satisfaire ses besoins par lui-m\u00eame. Il est contraint d&rsquo;appeler l&rsquo;Autre pour \u00eatre secouru. Par ce simple fait, le besoin doit n\u00e9cessairement passer par les d\u00e9fil\u00e9s du signifiant : il devient une <strong>demande<\/strong>. Mais en devenant demande formul\u00e9e \u00e0 l&rsquo;Autre, le besoin subit une alt\u00e9ration radicale. La demande s&rsquo;adresse toujours \u00e0 une personne sp\u00e9cifique ; au-del\u00e0 de l&rsquo;objet sollicit\u00e9 (le lait, la pr\u00e9sence), elle r\u00e9clame en r\u00e9alit\u00e9 un signe inconditionnel de pr\u00e9sence, une preuve d&rsquo;amour :<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab La demande en tant que telle porte sur autre chose que les satisfactions qu&rsquo;elle sollicite. Elle est demande d&rsquo;une pr\u00e9sence ou d&rsquo;une absence. Elle est demande d&rsquo;amour, et \u00e0 ce titre, elle est par essence inconditionnelle et insatiable. \u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>C&rsquo;est de la discordance structurelle entre le besoin et la demande que jaillit le <strong>d\u00e9sir<\/strong>. Le d\u00e9sir se loge pr\u00e9cis\u00e9ment dans la marge irr\u00e9ductible qui r\u00e9sulte de la soustraction du besoin \u00e0 la demande. Aucun objet concret apport\u00e9 en r\u00e9ponse au besoin (la t\u00e9tine, le repas) ne saurait combler l&rsquo;inconditionnalit\u00e9 absolue de la demande d&rsquo;amour. Le d\u00e9sir na\u00eet donc comme un reste inassimilable, une b\u00e9ance creus\u00e9e par le langage. Contrairement au besoin, le d\u00e9sir n&rsquo;a pas d&rsquo;objet fixe dans le monde r\u00e9el ; il est m\u00e9tonymique, insatisfait par nature, condamn\u00e9 \u00e0 glisser ind\u00e9finiment d&rsquo;un objet de substitution \u00e0 un autre sans jamais trouver de repos d\u00e9finitif.<\/p>\n<h3>7.2 La formule \u00ab Le d\u00e9sir de l&rsquo;homme est le d\u00e9sir de l&rsquo;Autre \u00bb<\/h3>\n<p>Cette gen\u00e8se linguistique du d\u00e9sir \u00e9claire l&rsquo;une des sentences les plus c\u00e9l\u00e8bres et les plus vertigineuses de Lacan : \u00ab Le d\u00e9sir de l&rsquo;homme est le d\u00e9sir de l&rsquo;Autre \u00bb (<em>Der Wunsch des Menschen ist der Wunsch des Anderen<\/em>). H\u00e9rit\u00e9e en partie de la lecture koj\u00e9vienne de la ph\u00e9nom\u00e9nologie de Hegel, cette proposition poss\u00e8de dans l&rsquo;alg\u00e8bre lacanienne une pluralit\u00e9 de significations superpos\u00e9es :<\/p>\n<ul>\n<li>Le d\u00e9sir est d\u00e9sir de l&rsquo;Autre au sens subjectif : l&rsquo;homme d\u00e9sire ce que l&rsquo;Autre d\u00e9sire. Le d\u00e9sir est mim\u00e9tique, il s&rsquo;\u00e9veille en observant les investissements du tiers, en voulant ravir l&rsquo;objet dont l&rsquo;autre s&rsquo;av\u00e8re \u00e9pris.<\/li>\n<li>Le d\u00e9sir est d\u00e9sir de l&rsquo;Autre au sens transitif : l&rsquo;homme d\u00e9sire \u00eatre d\u00e9sir\u00e9 par l&rsquo;Autre. Sa qu\u00eate la plus profonde n&rsquo;est pas tant de jouir d&rsquo;une possession mat\u00e9rielle que d&rsquo;\u00eatre reconnu comme un objet de valeur aux yeux du grand Autre.<\/li>\n<li>Le d\u00e9sir est d\u00e9sir de l&rsquo;Autre au sens g\u00e9nitif objectif : le d\u00e9sir du sujet est d\u00e9termin\u00e9 par les impasses, les v\u0153ux inconscients et les id\u00e9aux non r\u00e9alis\u00e9s qui circulaient d\u00e9j\u00e0 dans l&rsquo;inconscient de ses parents (l&rsquo;Autre g\u00e9n\u00e9alogique). Le sujet d\u00e9sire depuis le lieu de l&rsquo;Autre.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette d\u00e9pendance radicale engendre l&rsquo;interrogation n\u00e9vrotique lancinante par excellence, que Lacan formalise par la question en dialecte v\u00e9nitien emprunt\u00e9e au roman de Jacques Cazotte (<em>Le Diable amoureux<\/em>) : <strong>\u00ab Che vuoi ? \u00bb<\/strong> (\u00ab Que me veux-tu ? \u00bb ou \u00ab Que veux-tu ? \u00bb). Confront\u00e9 aux exigences, aux silences ou aux contradictions \u00e9nigmatiques de l&rsquo;Autre, le sujet est terrifi\u00e9 \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e de ne pas savoir ce que l&rsquo;Autre lui demande au fond : \u00ab Pourquoi me dit-il cela ? Que cherche-t-il \u00e0 me prendre ? Quelle place dois-je occuper pour continuer d&rsquo;exister \u00e0 ses yeux ? \u00bb<\/p>\n<p>Pour r\u00e9pondre \u00e0 cette \u00e9nigme angoissante, le sujet doit traverser deux op\u00e9rations logiques constitutives : l&rsquo;<strong>ali\u00e9nation<\/strong> et la <strong>s\u00e9paration<\/strong>. L&rsquo;ali\u00e9nation condamne le sujet au choix forc\u00e9 de la parole : \u00ab la libert\u00e9 ou la vie \u00bb, \u00ab le sens ou l&rsquo;\u00eatre \u00bb. En choisissant le sens offert par les signifiants du grand Autre, le sujet perd son \u00eatre imm\u00e9diat et se retrouve p\u00e9trifi\u00e9 par la langue. La s\u00e9paration (du latin <em>se parere<\/em>, s&rsquo;engendrer soi-m\u00eame, et <em>separare<\/em>, disjoindre) intervient lorsque le sujet rep\u00e8re les failles et le manque dans l&rsquo;Autre lui-m\u00eame. D\u00e9couvrant que l&rsquo;Autre n&rsquo;est pas omniscient, qu&rsquo;il est lui aussi incomplet et castr\u00e9, le sujet peut loger son propre d\u00e9sir dans l&rsquo;intervalle vide du d\u00e9sir de l&rsquo;Autre et commencer \u00e0 exister comme singularit\u00e9 distincte.<\/p>\n<h3>7.3 Le Graphe du d\u00e9sir<\/h3>\n<p>Afin de cartographier avec une pr\u00e9cision quasi g\u00e9om\u00e9trique cette dialectique vertigineuse entre le besoin, la demande, la parole et l&rsquo;inconscient, Lacan con\u00e7oit entre 1957 et 1960 un mod\u00e8le structural \u00e9volutif monumental : le <strong>Graphe du d\u00e9sir<\/strong>. D\u00e9velopp\u00e9 pas \u00e0 pas au fil du S\u00e9minaire V (<em>Les formations de l&rsquo;inconscient<\/em>) et du S\u00e9minaire VI (<em>Le d\u00e9sir et son interpr\u00e9tation<\/em>), puis r\u00e9capitul\u00e9 magistralement dans son \u00e9crit \u00ab Subversion du sujet et dialectique du d\u00e9sir dans l&rsquo;inconscient freudien \u00bb, cet outil topologique d\u00e9passe les repr\u00e9sentations spatiales intuitives pour formaliser les circuits de l&rsquo;assujettissement signifiant.<\/p>\n<p>Le graphe s&rsquo;articule en deux \u00e9tages fondamentaux superpos\u00e9s, figurant une trajectoire en fer \u00e0 cheval crois\u00e9e en deux points par la cha\u00eene signifiante :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;<strong>\u00e9tage inf\u00e9rieur<\/strong> correspond au niveau de l&rsquo;<strong>\u00e9nonc\u00e9<\/strong> et de la r\u00e9alit\u00e9 sociale ordinaire. Il mod\u00e9lise la fa\u00e7on dont le vecteur de l&rsquo;intentionnalit\u00e9 subjective brute traverse la cha\u00eene des mots pour produire r\u00e9troactivement du sens au point de capiton. On y retrouve l&rsquo;articulation entre le Tr\u00e9sor des signifiants dans le grand Autre (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"A\">$A$<\/span>), l&rsquo;image du semblable (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"i(a)\">$i(a)$<\/span>), le Moi (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"m\">$m$<\/span>) et le signifi\u00e9 de l&rsquo;Autre (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"s(A)\">$s(A)$<\/span>). Cet \u00e9tage montre comment le sujet devient un \u00eatre communicant au prix de son ali\u00e9nation imaginaire dans les normes conventionnelles.<\/li>\n<li>L&rsquo;<strong>\u00e9tage sup\u00e9rieur<\/strong> explore les abysses de l&rsquo;<strong>\u00e9nonciation<\/strong> et de l&rsquo;inconscient. C&rsquo;est le niveau o\u00f9 se formule la question \u00e9nigmatique du \u00ab Che vuoi ? \u00bb. Cet \u00e9tage met en tension la pulsion con\u00e7ue comme demande inconsciente ($ diamond D<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\") et le signifiant ultime de l&#039;incompl\u00e9tude du grand Autre : le signifiant de l&#039;Autre barr\u00e9 (\">$) et le signifiant ultime de l&rsquo;incompl\u00e9tude du grand Autre : le signifiant de l&rsquo;Autre barr\u00e9 ($<\/span>S(not{A})$), qui atteste qu&rsquo;il n&rsquo;y a pas d&rsquo;Autre de l&rsquo;Autre, aucun garant ultime de la v\u00e9rit\u00e9 de l&rsquo;univers.<\/li>\n<\/ul>\n<p>C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 cet \u00e9tage sup\u00e9rieur que Lacan positionne la formule du <strong>fantasme fondamental<\/strong> : <strong>$ diamond a<\/strong> (S barr\u00e9, poin\u00e7on, petit a). Le poin\u00e7on ($ diamond <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\") condense les relations logiques d&#039;enveloppement, d&#039;exclusion, de coupure et de conjonction\/disjonction entre le sujet divis\u00e9 et la cause de son d\u00e9sir (\">$) condense les relations logiques d&rsquo;enveloppement, d&rsquo;exclusion, de coupure et de conjonction\/disjonction entre le sujet divis\u00e9 et la cause de son d\u00e9sir ($<\/span>a$). Le fantasme fonctionne comme un sc\u00e9nario protecteur, un \u00e9cran cin\u00e9matographique inconscient que le sujet dresse pour se prot\u00e9ger de l&rsquo;angoisse insoutenable face au vide de l&rsquo;Autre. Le fantasme donne un cadre, une r\u00e9ponse pr\u00e9fabriqu\u00e9e \u00e0 l&rsquo;inconnu du d\u00e9sir divin ou maternel, permettant au n\u00e9vros\u00e9 de supporter son existence au prix de la r\u00e9p\u00e9tition de son propre sc\u00e9nario intime.<\/p>\n<h2>8. L&rsquo;objet petit a, l&rsquo;angoisse et la jouissance<\/h2>\n<h3>8.1 L&rsquo;invention de l&rsquo;objet petit a<\/h3>\n<p>De toutes les cr\u00e9ations th\u00e9oriques de Jacques Lacan, l&rsquo;<strong>objet petit a<\/strong> est sans doute la plus originale et celle dont il revendiquait la paternit\u00e9 avec le plus de fiert\u00e9 intellectuelle, affirmant qu&rsquo;il s&rsquo;agissait l\u00e0 de sa seule invention v\u00e9ritablement personnelle apport\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9difice freudien. L&rsquo;objet <em>a<\/em> renverse de fond en comble la conception traditionnelle de l&rsquo;objet du d\u00e9sir issue de la philosophie classique et de la psychologie empirique.<\/p>\n<p>Pour le sens commun, l&rsquo;objet du d\u00e9sir est un but plac\u00e9 devant nous, une finalit\u00e9 attrayante vers laquelle tend notre volont\u00e9 : un \u00eatre aim\u00e9, un statut social prestigieux, une richesse mat\u00e9rielle. Pour Lacan, il n&rsquo;en est rien. L&rsquo;objet <em>a<\/em> n&rsquo;est pas le but vis\u00e9 par le d\u00e9sir, mais sa <strong>cause<\/strong> motrice, op\u00e9rant depuis l&rsquo;arri\u00e8re. Il est ce qui pousse le sujet \u00e0 d\u00e9sirer. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, l&rsquo;objet <em>a<\/em> est le <em>d\u00e9chet<\/em>, le reste inassimilable qui se d\u00e9tache du corps au moment m\u00eame o\u00f9 celui-ci subit la morsure op\u00e9ratoire du langage et de la loi symbolique. D\u00e8s que l&rsquo;enfant entre dans le Symbolique, une part de sa chair et de sa vitalit\u00e9 pulsionnelle imm\u00e9diate est perdue pour toujours ; l&rsquo;objet <em>a<\/em> est le vestige mat\u00e9riel de cette extraction inaugurale.<\/p>\n<p>Lacan identifie rigoureusement quatre formes corporelles pr\u00e9valentes de cet objet d\u00e9chu, correspondant aux quatre zones \u00e9rog\u00e8nes et aux quatre registres pulsionnels :<\/p>\n<ul>\n<li>Le <strong>sein<\/strong>, objet de la pulsion orale, vestige de la s\u00e9paration corporelle entre le nourrisson et la m\u00e8re nourrici\u00e8re.<\/li>\n<li>Les <strong>f\u00e8ces<\/strong>, objet de la pulsion anale, symbole de l&rsquo;offrande, du d\u00e9chet corporel et du premier don r\u00e9clam\u00e9 par la demande de propret\u00e9 parentale.<\/li>\n<li>Le <strong>regard<\/strong>, objet de la pulsion scopique, qui d\u00e9centre le sujet voyant en lui faisant \u00e9prouver qu&rsquo;il est d\u00e9j\u00e0 regard\u00e9 de toutes parts par le monde visible avant m\u00eame de poser les yeux sur quoi que ce soit.<\/li>\n<li>La <strong>voix<\/strong>, objet de la pulsion invocante, voix d\u00e9sincarn\u00e9e de l&rsquo;Autre qui appelle, commande et juge, distincte de la substance phon\u00e9tique du message signifiant.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ces quatre objets ont pour particularit\u00e9 commune de n&rsquo;avoir pas d&rsquo;image sp\u00e9culaire dans le miroir. Ils ne se pr\u00eatent pas \u00e0 la capture visuelle, ils n&rsquo;ont pas de reflet unifi\u00e9 ; ils rel\u00e8vent d&rsquo;une topologie de la d\u00e9coupe, de la bordure et de l&rsquo;orifice corporel. Ils mat\u00e9rialisent le vide central autour duquel gravite la dynamique humaine, fonctionnant comme le ressort cach\u00e9 de toute attraction \u00e9rotique ou qu\u00eate existentielle.<\/p>\n<h3>8.2 Le S\u00e9minaire X sur l&rsquo;Angoisse (1962-1963)<\/h3>\n<p>L&rsquo;ann\u00e9e universitaire 1962-1963 est le th\u00e9\u00e2tre de l&rsquo;un des s\u00e9minaires les plus denses et les plus cliniquement cruciaux de Lacan : le <em>S\u00e9minaire X : L&rsquo;angoisse<\/em>. Il y op\u00e8re un renversement spectaculaire de la deuxi\u00e8me th\u00e9orie freudienne de l&rsquo;angoisse formul\u00e9e en 1926 dans <em>Inhibition, sympt\u00f4me et angoisse<\/em>. Freud y soutenait que l&rsquo;angoisse constituait un signal de d\u00e9tresse d\u00e9clench\u00e9 par le Moi face \u00e0 un danger interne, sp\u00e9cifiquement caract\u00e9ris\u00e9 par l&rsquo;absence d&rsquo;objet d\u00e9termin\u00e9 (contrairement \u00e0 la peur, qui a un objet du monde r\u00e9el bien pr\u00e9cis).<\/p>\n<p>Lacan prend le contre-pied absolu de cette tradition philosophique et psychanalytique qui fait de l&rsquo;angoisse une exp\u00e9rience du n\u00e9ant pur ou une absence d&rsquo;objet. Il proclame avec \u00e9clat : <strong>\u00ab L&rsquo;angoisse n&rsquo;est pas sans objet \u00bb<\/strong>. L&rsquo;angoisse poss\u00e8de un objet d&rsquo;une nature tr\u00e8s particuli\u00e8re : pr\u00e9cis\u00e9ment l&rsquo;objet <em>a<\/em>. Loin de surgir face au vide ou \u00e0 la perte de l&rsquo;objet aim\u00e9, l&rsquo;angoisse suffocante se d\u00e9clenche lorsque <em>le manque vient \u00e0 manquer<\/em>. Le sujet est terrass\u00e9 d&rsquo;angoisse non pas lorsque la m\u00e8re s&rsquo;absente, mais lorsqu&rsquo;elle se fait trop proche, trop \u00e9touffante, lorsqu&rsquo;elle ne laisse aucun espace vide o\u00f9 loger le d\u00e9sir et menace de r\u00e9engloutir l&rsquo;enfant dans sa totalit\u00e9 charnelle :<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab Ce qui est le plus angoissant pour le petit d&rsquo;homme, ce n&rsquo;est pas que l&rsquo;Autre s&rsquo;en aille, c&rsquo;est que l&rsquo;Autre ne parte jamais, c&rsquo;est de ne pas savoir quel objet on est pour cette voracit\u00e9 qui vous surplombe sans faille. \u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Dans ce s\u00e9minaire magistral, Lacan clarifie \u00e9galement des distinctions cliniques d&rsquo;une importance diagnostique fondamentale entre trois modes de r\u00e9ponse subjective \u00e0 la d\u00e9tresse :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;<strong>acte analytique<\/strong> : un acte qui tranche, transforme irr\u00e9versiblement la position symbolique du sujet et le fait advenir \u00e0 une v\u00e9rit\u00e9 nouvelle sans passer par l&rsquo;agitation motrice.<\/li>\n<li>L&rsquo;<strong>acting-out<\/strong> : une mise en sc\u00e8ne th\u00e9\u00e2trale inconsciente, une d\u00e9monstration spectaculaire adress\u00e9e au grand Autre (souvent \u00e0 l&rsquo;analyste qui n&rsquo;a pas su entendre une parole refoul\u00e9e). L&rsquo;acting-out est un appel d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 au d\u00e9chiffrage symbolique, un mot qui se donne en spectacle sur la sc\u00e8ne du monde faute d&rsquo;avoir pu \u00eatre dit dans le lieu de la s\u00e9ance.<\/li>\n<li>Le <strong>passage \u00e0 l&rsquo;acte<\/strong> (<em>passage \u00e0 l&rsquo;acte<\/em>) : le d\u00e9nouement tragique o\u00f9 le sujet, \u00e9cras\u00e9 par une angoisse absolue et incapable de maintenir son statut de sujet divis\u00e9, s&rsquo;\u00e9jecte lui-m\u00eame hors de la sc\u00e8ne symbolique du monde. Il s&rsquo;identifie brutalement au d\u00e9chet, \u00e0 l&rsquo;objet <em>a<\/em> excr\u00e9mentiel, et se pr\u00e9cipite dans le n\u00e9ant par la d\u00e9fenestration, le suicide brutal ou l&rsquo;agression aveugle, rompant tout lien avec le grand Autre.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8.3 Du plaisir \u00e0 la jouissance<\/h3>\n<p>L&rsquo;approfondissement de la question de l&rsquo;objet <em>a<\/em> et des limites du Symbolique contraint Lacan \u00e0 forger un nouveau concept cl\u00e9 qui dominera la seconde moiti\u00e9 de son enseignement : la <strong>jouissance<\/strong>. La langue fran\u00e7aise offre \u00e0 Lacan un avantage s\u00e9mantique exceptionnel que n&rsquo;avaient ni Freud avec la <em>Lust<\/em> allemande ni les auteurs anglo-saxons avec le terme <em>pleasure<\/em>. Lacan disjoindra m\u00e9thodiquement le plaisir de la jouissance, op\u00e9rant une bifurcation \u00e9thique et m\u00e9tapsychologique radicale.<\/p>\n<p>Le <strong>principe de plaisir<\/strong> freudien rel\u00e8ve de l&rsquo;hom\u00e9ostasie biologique : il vise le maintien des tensions psychiques au niveau le plus bas possible, r\u00e9gulant le bien-\u00eatre de l&rsquo;organisme et le confort de la conscience. Le plaisir est une limite protectrice ; il trace une fronti\u00e8re au-del\u00e0 de laquelle la tension devient intol\u00e9rable. La <strong>jouissance<\/strong>, en revanche, se situe d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment <em>au-del\u00e0 du principe de plaisir<\/em>. Elle est cet exc\u00e8s douloureux, cette extase ravageuse o\u00f9 l&rsquo;intensit\u00e9 pulsionnelle franchit les barrages de la prudence somatique pour tutoyer la pulsion de mort (<em>Todestrieb<\/em>). La jouissance fait mal, elle use le corps, elle se nourrit des sympt\u00f4mes les plus destructeurs : l&rsquo;alcoolique qui boit jusqu&rsquo;au coma, le toxicomane qui s&#8217;empoisonne, le m\u00e9lancolique qui s&rsquo;auto-flagelle jouissent au sens lacanien le plus strict.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9flexion s&rsquo;articule magistralement dans son s\u00e9minaire d&rsquo;anthologie sur <em>L&rsquo;\u00e9thique de la psychanalyse<\/em> (1959-1960). Lacan y d\u00e9montre que l&rsquo;\u00e9thique analytique ne consiste pas \u00e0 promettre le bonheur bourgeois, le compromis adaptatif ou le confort des biens moraux. L&rsquo;imp\u00e9ratif moral inconscient rel\u00e8ve de la tyrannie du Surmoi, qui ne cesse d&rsquo;ordonner paradoxalement : \u00ab Jouis ! \u00bb. En analysant la figure tragique d&rsquo;Antigone, qui brave les lois de la cit\u00e9 de Cr\u00e9on au nom d&rsquo;un devoir inconditionnel envers son fr\u00e8re mort, Lacan th\u00e9orise la beaut\u00e9 sublime de l&rsquo;acte pur qui refuse de c\u00e9der sur son d\u00e9sir (<em>\u00ab Avez-vous agi conform\u00e9ment au d\u00e9sir qui vous habite ? \u00bb<\/em>), quitte \u00e0 s&rsquo;avancer dans la zone cr\u00e9pusculaire de l&rsquo;\u00ab entre-deux-morts \u00bb o\u00f9 la jouissance flirte avec l&rsquo;an\u00e9antissement de l&rsquo;\u00eatre.<\/p>\n<h2>9. Les structures cliniques : N\u00e9vrose, Psychose et Perversion<\/h2>\n<h3>9.1 La n\u00e9vrose : refoulement et questionnement existentiel<\/h3>\n<p>Fid\u00e8le \u00e0 l&rsquo;h\u00e9ritage nosologique psychiatrique tout en le refondant sur une base structurale stricte, Lacan soutient que la subjectivit\u00e9 ne se distribue pas le long d&rsquo;un continuum flou allant du normal au pathologique, mais s&rsquo;organise selon trois <strong>structures cliniques<\/strong> discontinues et mutuellement exclusives : la <strong>n\u00e9vrose<\/strong>, la <strong>psychose<\/strong> et la <strong>perversion<\/strong>. Chaque structure se d\u00e9finit non pas par des sympt\u00f4mes superficiels visibles, mais par un mode sp\u00e9cifique de d\u00e9fense inaugurale face \u00e0 la castration et \u00e0 la loi symbolique du grand Autre.<\/p>\n<p>La structure n\u00e9vrotique est r\u00e9gie par le m\u00e9canisme freudien du <strong>refoulement<\/strong> (<em>Verdr\u00e4ngung<\/em>). Dans la n\u00e9vrose, la castration symbolique est accept\u00e9e et inscrite dans l&rsquo;inconscient gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;intervention op\u00e9rante du Nom-du-P\u00e8re. Cependant, le sujet refuse de savoir quoi que ce soit de cette perte inaugurale de jouissance. Les repr\u00e9sentations insupportables li\u00e9es au d\u00e9sir incestueux et \u00e0 la castration sont refoul\u00e9es sous la barre de la conscience, revenant p\u00e9riodiquement sous forme de sympt\u00f4mes m\u00e9taphoriques chiffr\u00e9s que la cure analytique a pour t\u00e2che de d\u00e9nouer par la parole.<\/p>\n<p>La clinique lacanienne divise la n\u00e9vrose en deux grands tableaux structuraux, chacun habit\u00e9 par une question m\u00e9taphysique fondamentale sur son \u00eatre :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;<strong>hyst\u00e9rie<\/strong> : La question hyst\u00e9rique fondamentale porte sur le sexe et l&rsquo;\u00e9nigme du f\u00e9minin : <em>\u00ab Suis-je un homme ou une femme ? \u00bb<\/em> et <em>\u00ab Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;une femme ? \u00bb<\/em>. Le sujet hyst\u00e9rique se caract\u00e9rise par une strat\u00e9gie d&rsquo;insatisfaction permanente du d\u00e9sir. Pour maintenir son d\u00e9sir vivant et \u00e9viter l&rsquo;\u00e9cueil de la castration, l&rsquo;hyst\u00e9rique s&rsquo;identifie au manque dans l&rsquo;Autre et refuse tout objet de satisfaction r\u00e9elle qui menacerait de clore sa qu\u00eate. Elle se fait le ma\u00eetre du ma\u00eetre, pointant infatigablement l&rsquo;impuissance des figures d&rsquo;autorit\u00e9 \u00e0 savoir ce qu&rsquo;elle veut.<\/li>\n<li>La <strong>n\u00e9vrose obsessionnelle<\/strong> : La question obsessionnelle est centr\u00e9e sur la contingence de l&rsquo;existence et la finitude : <em>\u00ab Suis-je vivant ou suis-je mort ? \u00bb<\/em>. L&rsquo;obsessionnel est hant\u00e9 par la dette symbolique impayable envers le p\u00e8re, par la culpabilit\u00e9 et par l&rsquo;angoisse de la disparition. Sa strat\u00e9gie clinique repose sur la procrastination et la fabrication d&rsquo;un <em>d\u00e9sir impossible<\/em>. Il neutralise la menace de la rencontre avec l&rsquo;Autre en s&rsquo;enfermant dans une cage de pens\u00e9es ratiocinantes, de rituels magiques et d&rsquo;obligations imaginaires destin\u00e9es \u00e0 diff\u00e9rer perp\u00e9tuellement le passage \u00e0 l&rsquo;action.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>9.2 La psychose : forclusion et retour dans le R\u00e9el<\/h3>\n<p>Si la n\u00e9vrose compose avec la castration par le refoulement, la structure de la <strong>psychose<\/strong> d\u00e9coule d&rsquo;un m\u00e9canisme d\u00e9fensif infiniment plus radical : la <strong>forclusion<\/strong> (<em>Verwerfung<\/em>). Face au signifiant central de la Loi \u2014 le Nom-du-P\u00e8re \u2014, le futur psychotique ne proc\u00e8de pas \u00e0 un refoulement interne ; il op\u00e8re un rejet absolu, une mise \u00e0 la porte de la structure symbolique. Le Nom-du-P\u00e8re n&rsquo;est jamais int\u00e9gr\u00e9 dans le tr\u00e9sor des signifiants du grand Autre : il est forclos.<\/p>\n<p>De cette forclusion inaugurale d\u00e9coule la formule clinique magistrale \u00e9nonc\u00e9e par Lacan dans son texte \u00ab D&rsquo;une question pr\u00e9liminaire \u00e0 tout traitement possible de la psychose \u00bb (1958) :<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab Ce qui a \u00e9t\u00e9 forclos du Symbolique fait retour dans le R\u00e9el. \u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>N&rsquo;ayant pas \u00e9t\u00e9 m\u00e9diatis\u00e9e par le langage et la m\u00e9taphore paternelle, la castration resurgit de l&rsquo;ext\u00e9rieur sous la forme brute de l&rsquo;hallucination verbale, du d\u00e9lire de pers\u00e9cution ou de l&rsquo;effondrement corporel. Le grand Autre du psychotique n&rsquo;est pas barr\u00e9, il n&rsquo;est pas r\u00e9gul\u00e9 par la loi : il est un Autre absolu, pers\u00e9cuteur, omnipotent et sans faille, qui parle directement au sujet \u00e0 travers les voix hallucin\u00e9es de l&rsquo;automatisme mental ou qui menace de jouir arbitrairement de son corps sans aucune limite.<\/p>\n<p>Lacan \u00e9tablit un contraste clinique saisissant entre les deux grandes polarit\u00e9s de la psychose :<\/p>\n<ul>\n<li>La <strong>parano\u00efa<\/strong> : Illustr\u00e9e canoniquement par l&rsquo;analyse des <em>M\u00e9moires d&rsquo;un n\u00e9vropathe<\/em> du pr\u00e9sident Daniel Paul Schreber. Dans la parano\u00efa, le d\u00e9lire est un travail h\u00e9ro\u00efque de reconstruction symbolique. Schreber invente une immense m\u00e9taphore d\u00e9lirante de r\u00e9demption divine (devenir la femme de Dieu pour repeupler le monde d&rsquo;une race nouvelle) afin de capitonner la b\u00e9ance b\u00e9ante laiss\u00e9e par la forclusion paternelle et stabiliser la jouissance envahissante.<\/li>\n<li>La <strong>schizophr\u00e9nie<\/strong> : Chez le schizophr\u00e8ne, la tentative de reconstruction m\u00e9taphorique \u00e9choue tragiquement. Le sujet demeure livr\u00e9 au morcellement imaginaire du corps, \u00e0 la dislocation des mots qui perdent leur fonction de communication pour devenir des objets sonores bruts, pers\u00e9cutants et d\u00e9chirants, le condamnant \u00e0 une errance subjective totale hors de tout lien social stabilis\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>9.3 La perversion : d\u00e9menti et instrumentalisation de la jouissance<\/h3>\n<p>La troisi\u00e8me grande structure clinique, la <strong>perversion<\/strong>, s&rsquo;articule autour d&rsquo;une attitude psychique sp\u00e9cifique d\u00e9couverte par Freud \u00e0 propos du f\u00e9tichisme : le <strong>d\u00e9menti<\/strong> (<em>Verleugnung<\/em>). Le pervers ne refoule pas la castration (comme le n\u00e9vros\u00e9) et ne la rejette pas hors du Symbolique (comme le psychotique). Il la voit tr\u00e8s clairement, il en a une parfaite connaissance intellectuelle, mais il refuse obstin\u00e9ment d&rsquo;en tirer les cons\u00e9quences subjectives. Sa posture logique se r\u00e9sume dans la c\u00e9l\u00e8bre formule : \u00ab Je sais bien qu&rsquo;elle n&rsquo;en a pas (que la m\u00e8re est castr\u00e9e), mais quand m\u00eame&#8230; \u00bb.<\/p>\n<p>Le pivot de la structure perverse r\u00e9side dans cette tentative permanente de d\u00e9mentir la castration de l&rsquo;Autre maternel en fabriquant un substitut proth\u00e9tique : le <strong>f\u00e9tiche<\/strong>. Qu&rsquo;il s&rsquo;agisse d&rsquo;un objet mat\u00e9riel pr\u00e9cis (une chaussure, une \u00e9toffe, du cuir), d&rsquo;un rituel voyeuriste ou d&rsquo;une mise en sc\u00e8ne sadomasochiste sophistiqu\u00e9e, le montage pervers vise \u00e0 restaurer l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 imaginaire du phallus maternel pour d\u00e9nier la faille constitutive de la condition humaine.<\/p>\n<p>Sur le plan de l&rsquo;\u00e9thique clinique et de la jouissance, Lacan op\u00e8re une clarification d\u00e9cisive dans son essai \u00ab Kant avec Sade \u00bb (1963). Contrairement aux pr\u00e9jug\u00e9s moraux qui voient dans le pervers un h\u00e9doniste \u00e9go\u00efste jouissant sans entraves pour son propre plaisir, Lacan d\u00e9montre que le pervers est en r\u00e9alit\u00e9 un <strong>serviteur aust\u00e8re du grand Autre<\/strong> :<\/p>\n<ul>\n<li>Le pervers s&rsquo;instrumentalise d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment lui-m\u00eame : il se fait pur objet, outil impersonnel d&rsquo;ex\u00e9cution (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"a\">$a$<\/span>), vou\u00e9 exclusivement \u00e0 restaurer la jouissance du grand Autre.<\/li>\n<li>Dans le sc\u00e9nario sadique, le bourreau ne cherche pas tant la souffrance physique de sa victime que le surgissement chez celle-ci d&rsquo;une d\u00e9tresse absolue, d&rsquo;un point d&rsquo;angoisse indicible qui r\u00e9v\u00e8le l&rsquo;existence d&rsquo;une jouissance transcendante au-del\u00e0 des limites du moi. Le pervers s&rsquo;impose ainsi comme un logicien rigide de la loi de jouissance de l&rsquo;Autre, pr\u00eat \u00e0 tous les sacrifices pour boucher la division du grand Autre par son propre montage fantasmatique.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>10. Les quatre discours et le lien social<\/h2>\n<h3>10.1 L&rsquo;alg\u00e8bre des quatre discours (S\u00e9minaire XVII)<\/h3>\n<p>Au lendemain des secousses politiques, culturelles et soci\u00e9tales de Mai 68, Jacques Lacan d\u00e9place son enseignement de la clinique purement individuelle vers une formalisation rigoureuse des modalit\u00e9s du lien social. Dans son <em>S\u00e9minaire XVII : L&rsquo;envers de la psychanalyse<\/em> (1969-1970), il introduit un appareillage structural r\u00e9volutionnaire : la th\u00e9orie des <strong>quatre discours<\/strong>. Un discours est d\u00e9fini ici non comme une simple parole prononc\u00e9e, mais comme une structure signifiante r\u00e9glant les relations fondamentales entre les \u00eatres humains au sein de la cit\u00e9.<\/p>\n<p>Lacan \u00e9labore une matrice math\u00e9matique universelle invariable compos\u00e9e de quatre places fixes r\u00e9parties sur deux \u00e9tages :<\/p>\n<ul>\n<li>En haut \u00e0 gauche : la place de l&rsquo;<strong>Agent<\/strong> (celui qui commande ou prend l&rsquo;initiative du discours).<\/li>\n<li>En haut \u00e0 droite : la place de l&rsquo;<strong>Autre<\/strong> (le destinataire, le travailleur somm\u00e9 de r\u00e9pondre).<\/li>\n<li>En bas \u00e0 droite : la place de la <strong>Production<\/strong> (le produit, le reste ou le d\u00e9chet issu du travail).<\/li>\n<li>En bas \u00e0 gauche : la place de la <strong>V\u00e9rit\u00e9<\/strong> (le fondement cach\u00e9 qui soutient l&rsquo;agent \u00e0 son insu).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Quatre \u00e9l\u00e9ments fondamentaux de l&rsquo;alg\u00e8bre lacanienne vont permuter cycliquement, d&rsquo;un quart de tour \u00e0 la fois, dans ces quatre places fixes : le signifiant ma\u00eetre (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S_1\">$S_1$<\/span>), le savoir articul\u00e9 (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S_2\">$S_2$<\/span>), le sujet barr\u00e9 (<span class=\"arabpsy-math-display\" data-latex=\") et le reste pulsionnel \/ objet cause du d\u00e9sir (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"a\">$a$<\/span>). Cette rotation engendre quatre configurations typiques du pouvoir et de la subjectivation :<\/p>\n<p>Le &lt;strong&gt;Discours du Ma\u00eetre&lt;\/strong&gt; incarne la forme originelle de l&#039;autorit\u00e9 politique traditionnelle et de l&#039;ordre h\u00e9g\u00e9lien. Le signifiant ma\u00eetre (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S_1\">$S_1$<\/span>) occupe la place de l&#039;agent : le ma\u00eetre donne des ordres sans avoir besoin de les justifier (\u00ab C&#039;est ainsi parce que je le veux \u00bb). Il s&#039;adresse au sujet asservi, l&#039;esclave, d\u00e9tenteur du savoir-faire technique (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S_2\">$S_2$<\/span>), pour qu&#039;il travaille. Ce labeur engendre un d\u00e9chet de valeur, un \u00ab plus-de-jouir \u00bb (not\u00e9 <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"a\">$a$<\/span>, concept forg\u00e9 par homologie rigoureuse a\\vec la plus-value de Karl Marx) que le ma\u00eetre confisque pour asseoir sa domination, tout en cachant soigneusement sous la barre de la v\u00e9rit\u00e9 sa propre division subjective (\u00ab\u00a0>$$) et le reste pulsionnel \/ objet cause du d\u00e9sir (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"a\">$a$<\/span>). Cette rotation engendre quatre configurations typiques du pouvoir et de la subjectivation :<\/p>\n<p>Le <strong>Discours du Ma\u00eetre<\/strong> incarne la forme originelle de l&rsquo;autorit\u00e9 politique traditionnelle et de l&rsquo;ordre h\u00e9g\u00e9lien. Le signifiant ma\u00eetre (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S_1\">$S_1$<\/span>) occupe la place de l&rsquo;agent : le ma\u00eetre donne des ordres sans avoir besoin de les justifier (\u00ab C&rsquo;est ainsi parce que je le veux \u00bb). Il s&rsquo;adresse au sujet asservi, l&rsquo;esclave, d\u00e9tenteur du savoir-faire technique (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S_2\">$S_2$<\/span>), pour qu&rsquo;il travaille. Ce labeur engendre un d\u00e9chet de valeur, un \u00ab plus-de-jouir \u00bb (not\u00e9 <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"a\">$a$<\/span>, concept forg\u00e9 par homologie rigoureuse a\\vec la plus-value de Karl Marx) que le ma\u00eetre confisque pour asseoir sa domination, tout en cachant soigneusement sous la barre de la v\u00e9rit\u00e9 sa propre division subjective ($$<\/span>).<\/p>\n<p>Par un quart de tour, le <strong>Discours de l&rsquo;Universitaire<\/strong> prend le relais, mod\u00e9lisant la bureaucratie moderne, la technocratie et la domination contemporaine par l&rsquo;expertise scientifique. Ici, ce n&rsquo;est plus le ma\u00eetre politique personnel qui commande, mais le savoir anonyme et tout-puissant (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S_2\">$S_2$<\/span>) \u00e9rig\u00e9 en agent souverain. Ce savoir s&rsquo;adresse au sujet somm\u00e9 de se conformer aux statistiques, aux \u00e9valuations et aux protocoles comme un simple objet consommable (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"a\">$a$<\/span>). Le produit de cette machinerie est un sujet ali\u00e9n\u00e9 et d\u00e9prim\u00e9 (<span class=\"arabpsy-math-display\" data-latex=\"), tandis que la v\u00e9rit\u00e9 cach\u00e9e sous ce savoir soi-disant neutre et d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9 n&#039;est rien d&#039;autre que la p\u00e9rennisation du signifiant ma\u00eetre le plus autoritaire (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S_1\">$S_1$<\/span>).<\/p>\n<p>&lt;h3&gt;10.2 Les discours de la contestation et de la cure&lt;\/h3&gt;<br \/>\nPoursuivant la rotation r\u00e9gl\u00e9e des termes dans la matrice \u00e0 quatre places, Lacan d\u00e9gage les deux discours qui incarnent la contestation de l&#039;ordre \u00e9tabli et l&#039;e\\space subversif de la th\u00e9rapeutique de l&#039;inconscient :<\/p>\n<p>Le &lt;strong&gt;Discours de l&#039;Hyst\u00e9rique&lt;\/strong&gt; est le moteur historique de la d\u00e9couverte psychanalytique et de toute r\u00e9volte subjective contre le pouvoir. Dans cette configuration, c&#039;est le sujet divis\u00e9 par son sympt\u00f4me (\u00ab\u00a0>$$), tandis que la v\u00e9rit\u00e9 cach\u00e9e sous ce savoir soi-disant neutre et d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9 n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que la p\u00e9rennisation du signifiant ma\u00eetre le plus autoritaire (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S_1\">$S_1$<\/span>).<\/p>\n<h3>10.2 Les discours de la contestation et de la cure<\/h3>\n<p>Poursuivant la rotation r\u00e9gl\u00e9e des termes dans la matrice \u00e0 quatre places, Lacan d\u00e9gage les deux discours qui incarnent la contestation de l&rsquo;ordre \u00e9tabli et l&rsquo;e\\space subversif de la th\u00e9rapeutique de l&rsquo;inconscient :<\/p>\n<p>Le <strong>Discours de l&rsquo;Hyst\u00e9rique<\/strong> est le moteur historique de la d\u00e9couverte psychanalytique et de toute r\u00e9volte subjective contre le pouvoir. Dans cette configuration, c&rsquo;est le sujet divis\u00e9 par son sympt\u00f4me ($$<\/span>) qui occupe fi\u00e8rement la place de l&rsquo;agent. Refusant d&rsquo;\u00eatre r\u00e9duit \u00e0 un rouage docile, l&rsquo;hyst\u00e9rique interpelle le ma\u00eetre politique, m\u00e9dical ou \u00e9pist\u00e9mique (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S_1\">$S_1$<\/span>) plac\u00e9 en position de destinataire, le sommant de rendre des comptes : <em>\u00ab Montre-moi ce que tu vaux ! Produis un savoir qui soit capable d&rsquo;expliquer l&rsquo;\u00e9nigme de ma souffrance et de mon corps ! \u00bb<\/em>. Pouss\u00e9 dans ses derniers retranchements, le ma\u00eetre est contraint de produire un savoir th\u00e9orique nouveau (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S_2\">$S_2$<\/span>), qui restera cependant toujours insuffisant pour boucher la v\u00e9rit\u00e9 nue de la pulsion hyst\u00e9rique : la pr\u00e9sence incompressible de l&rsquo;objet <em>a<\/em>.<\/p>\n<p>Enfin, le <strong>Discours de l&rsquo;Analyste<\/strong> constitue l&rsquo;envers absolu du discours du Ma\u00eetre et le mod\u00e8le logique de la cure psychanalytique :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;analyste refuse d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment d&rsquo;occuper la place du ma\u00eetre moralisateur (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S_1\">$S_1$<\/span>) ou de l&rsquo;expert universitaire omniscient (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S_2\">$S_2$<\/span>). Il s&rsquo;efface pour occuper humblement la place de l&rsquo;agent en tant que <strong>pur objet a<\/strong> : il se fait r\u00e9ceptacle silencieux, cause du d\u00e9sir, semence de vide pour l&rsquo;analysant.<\/li>\n<li>Ce faisant, il s&rsquo;adresse directement au sujet divis\u00e9 (<span class=\"arabpsy-math-display\" data-latex=\"), sommant le patient de se mettre au travail par la r\u00e8gle fondamentale de l&#039;association libre.&lt;\/li&gt;\n    &lt;li&gt;Ce travail d&#039;\u00e9nonciation produit l&#039;isolement des signifiants ma\u00eetres singuliers (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S_1\">$S_1$<\/span>) qui ont gouvern\u00e9 l&#039;histoire infantile du sujet \u00e0 son insu, permettant \u00e0 ce dernier de s&#039;en \u00e9manciper.&lt;\/li&gt;<br \/>\n    &lt;li&gt;La v\u00e9rit\u00e9 qui soutient secr\u00e8tement l&#039;analyste dans cette op\u00e9ration clinique d\u00e9licate est un savoir insu sur l&#039;inconscient (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S_2\">$S_2$<\/span>), r\u00e9serv\u00e9 et non ass\u00e9n\u00e9 au patient sous forme de le\u00e7ons dogmatiques.&lt;\/li&gt;<br \/>\n&lt;\/ul&gt;<\/p>\n<p>&lt;h3&gt;10.3 Le discours du Capitaliste et la contemporan\u00e9it\u00e9&lt;\/h3&gt;<br \/>\nEn mai 1972, lors d&#039;une m\u00e9morable conf\u00e9rence prononc\u00e9e \u00e0 Milan, Jacques Lacan accomplit une modification structurelle in\u00e9dite de son alg\u00e8bre : il pr\u00e9sente une variante \\mutante du discours du Ma\u00eetre qu&#039;il baptise le &lt;strong&gt;Discours du Capitaliste&lt;\/strong&gt;. Ce geste th\u00e9orique constitue l&#039;une des analyses sociologiques et philosophiques les plus proph\u00e9tiques de la mutation de la modernit\u00e9 tardive.<\/p>\n<p>Pour construire ce discours, Lacan n&#039;op\u00e8re pas une rotation cyclique ordinaire, mais une interversion interne violente entre les places du Sujet (\u00ab\u00a0>$$), sommant le patient de se mettre au travail par la r\u00e8gle fondamentale de l&rsquo;association libre.<\/li>\n<li>Ce travail d&rsquo;\u00e9nonciation produit l&rsquo;isolement des signifiants ma\u00eetres singuliers (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S_1\">$S_1$<\/span>) qui ont gouvern\u00e9 l&rsquo;histoire infantile du sujet \u00e0 son insu, permettant \u00e0 ce dernier de s&rsquo;en \u00e9manciper.<\/li>\n<li>La v\u00e9rit\u00e9 qui soutient secr\u00e8tement l&rsquo;analyste dans cette op\u00e9ration clinique d\u00e9licate est un savoir insu sur l&rsquo;inconscient (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S_2\">$S_2$<\/span>), r\u00e9serv\u00e9 et non ass\u00e9n\u00e9 au patient sous forme de le\u00e7ons dogmatiques.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>10.3 Le discours du Capitaliste et la contemporan\u00e9it\u00e9<\/h3>\n<p>En mai 1972, lors d&rsquo;une m\u00e9morable conf\u00e9rence prononc\u00e9e \u00e0 Milan, Jacques Lacan accomplit une modification structurelle in\u00e9dite de son alg\u00e8bre : il pr\u00e9sente une variante \\mutante du discours du Ma\u00eetre qu&rsquo;il baptise le <strong>Discours du Capitaliste<\/strong>. Ce geste th\u00e9orique constitue l&rsquo;une des analyses sociologiques et philosophiques les plus proph\u00e9tiques de la mutation de la modernit\u00e9 tardive.<\/p>\n<p>Pour construire ce discours, Lacan n&rsquo;op\u00e8re pas une rotation cyclique ordinaire, mais une interversion interne violente entre les places du Sujet ($$<\/span>) et du Signifiant Ma\u00eetre (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S_1\">$S_1$<\/span>) sur l&rsquo;axe gauche de la matrice. Cette modification mineure en apparence a des cons\u00e9quences colossales : les fl\u00e8ches du graphe ne rencontrent plus aucune but\u00e9e, dessinant un circuit en boucle perp\u00e9tuelle, ferm\u00e9 sur lui-m\u00eame, tournant \u00e0 une vitesse vertigineuse dans une circularit\u00e9 fr\u00e9n\u00e9tique :<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab Ce qui distingue le discours du capitaliste, c&rsquo;est la <em>Verwerfung<\/em>, la forclusion de la castration. Tout y est consommable, tout est accessible, la circularit\u00e9 est totale, mais cela tourne si vite que \u00e7a se consomme jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;usure compl\u00e8te. \u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>En court-circuitant l&rsquo;obstacle de la castration symbolique, le capitalisme moderne promet l&rsquo;illusion trompeuse d&rsquo;un assouvissement sans frein de la jouissance par l&rsquo;accumulation illimit\u00e9e de gadgets technologiques et de biens marchands \u00e9ph\u00e9m\u00e8res, que Lacan baptise avec ironie les <strong>\u00ab lathouses \u00bb<\/strong>. Le sujet moderne, loin d&rsquo;\u00eatre lib\u00e9r\u00e9, est constamment mis au travail pour consommer des substituts industriels de l&rsquo;objet <em>a<\/em> qui le laissent plus d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment vide et angoiss\u00e9 qu&rsquo;auparavant. Lacan diagnostique avec une lucidit\u00e9 f\u00e9roce la d\u00e9gradation acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e des liens sociaux, la mont\u00e9e inexorable de la solitude d\u00e9pressive, l&rsquo;effritement de l&rsquo;autorit\u00e9 symbolique et l&rsquo;av\u00e8nement d&rsquo;une \u00e8re r\u00e9gie par l&rsquo;insatiabilit\u00e9 marchande et les explosions de haine identitaire.<\/p>\n<h2>11. Le dernier Lacan : Math\u00e8mes, sexuation et le n\u0153ud borrom\u00e9en<\/h2>\n<h3>11.1 L&rsquo;exigence de transmission int\u00e9grale par les math\u00e8mes<\/h3>\n<p>Dans la derni\u00e8re d\u00e9cennie de son enseignement public, Jacques Lacan est hant\u00e9 par un probl\u00e8me r\u00e9current : le risque perp\u00e9tuel de d\u00e9rive \u00e9sot\u00e9rique, po\u00e9tique ou religieuse de sa propre parole. Conscient que son style baroque et ses formules imag\u00e9es peuvent s\u00e9duire l&rsquo;oreille tout en favorisant la complaisance imaginaire de ses disciples, il se tourne r\u00e9solument vers la rigueur de la logique symbolique et des math\u00e9matiques pour forger une m\u00e9thode de transmission int\u00e9grale de la psychanalyse affranchie des pi\u00e8ges du sens : les <strong>math\u00e8mes<\/strong>.<\/p>\n<p>S&rsquo;inspirant de la formulation des <em>myth\u00e8mes<\/em> chez Claude L\u00e9vi-Strauss et de l&rsquo;id\u00e9al galil\u00e9en selon lequel la science s&rsquo;\u00e9crit en caract\u00e8res g\u00e9om\u00e9triques, Lacan cr\u00e9e un syst\u00e8me de notations alg\u00e9briques condens\u00e9es. Des lettres isol\u00e9es viennent d\u00e9signer les termes fondamentaux de l&rsquo;exp\u00e9rience analytique :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>$<\/strong> : Le sujet barr\u00e9, divis\u00e9 par le langage.<\/li>\n<li><strong><span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S_1\">$S_1$<\/span><\/strong> : Le signifiant ma\u00eetre.<\/li>\n<li><strong><span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S_2\">$S_2$<\/span><\/strong> : Le savoir articul\u00e9, la cha\u00eene signifiante.<\/li>\n<li><strong><span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"a\">$a$<\/span><\/strong> : L&rsquo;objet petit <em>a<\/em>, cause du d\u00e9sir et plus-de-jouir.<\/li>\n<li><strong><span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"A\">$A$<\/span><\/strong> : Le grand Autre, lieu des signifiants.<\/li>\n<li><strong><span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"Phi\">$Phi$<\/span><\/strong> : Le phallus symbolique.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Pour Lacan, le math\u00e8me a pour vertu souveraine de ne pas faire appel \u00e0 la compr\u00e9hension imm\u00e9diate du bon sens. Il doit pouvoir se transmettre de mani\u00e8re litt\u00e9rale, se manipuler logiquement sur une page blanche sans exiger l&rsquo;adh\u00e9sion affective ou l&rsquo;identification hypnotique au ma\u00eetre. Le math\u00e8me est le r\u00eave d&rsquo;un savoir analytique d\u00e9montrable, d&rsquo;une transmission universelle et transmissible dans son int\u00e9gralit\u00e9 qui permettrait \u00e0 la psychanalyse d&rsquo;acc\u00e9der au rang d&rsquo;une v\u00e9ritable discipline rigoureuse sans jamais renoncer \u00e0 son objet insaisissable.<\/p>\n<h3>11.2 Les formules quantiques de la sexuation (S\u00e9minaire XX)<\/h3>\n<p>L&rsquo;apog\u00e9e de cette formalisation math\u00e9matique et logique se manifeste lors du retentissant <em>S\u00e9minaire XX : Encore<\/em> (1972-1973), au cours duquel Lacan d\u00e9veloppe sa th\u00e9orie de la <strong>sexuation<\/strong>. Il y pose son aphorisme le plus provocateur et le plus universellement cit\u00e9 : <strong>\u00ab Il n&rsquo;y a pas de rapport sexuel \u00bb<\/strong>. Cette phrase ne nie \u00e9videmment pas l&rsquo;\u00e9vidence biologique de l&rsquo;accouplement g\u00e9nital ou de la reproduction chez les vivants ; elle affirme qu&rsquo;au niveau symbolique et de l&rsquo;inconscient, il n&rsquo;existe aucune formule math\u00e9matique, aucun code signifiant capable d&rsquo;harmoniser le rapport entre les deux sexes. L&rsquo;homme et la femme ne se compl\u00e8tent pas comme deux moiti\u00e9s d&rsquo;une m\u00eame pomme ; leur rencontre est une contingence perp\u00e9tuellement rat\u00e9e, m\u00e9diatis\u00e9e par les leurres du fantasme et de l&rsquo;objet <em>a<\/em>.<\/p>\n<p>Pour d\u00e9passer les st\u00e9r\u00e9otypes sociologiques de genre et les classifications anatomiques simplistes, Lacan \u00e9labore les formules de la sexuation en s&rsquo;appuyant sur la logique des pr\u00e9dicats et la quantification d&rsquo;Aristote. Il divise le champ subjectif en deux pans logiques ind\u00e9pendants du sexe biologique de l&rsquo;individu :<\/p>\n<p>Le <strong>c\u00f4t\u00e9 Homme<\/strong> est r\u00e9gi par la logique du <em>Tout-phallique<\/em>. Il se fonde sur deux propositions logiques compl\u00e9mentaires :<\/p>\n<ul>\n<li><span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"\\exists x  \\overline{\\Phi x}\">$\\exists x  \\overline{\\Phi x}$<\/span> : Il existe au moins un x qui \u00e9chappe \u00e0 la fonction phallique (c&rsquo;est l&rsquo;exception fondatrice, le p\u00e8re de la horde primitive freudienne qui jouit de toutes les femmes sans restriction de castration).<\/li>\n<li><span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"\\forall x  \\Phi x\">$\\forall x  \\Phi x$<\/span> : Tout x est soumis \u00e0 la fonction phallique (l&rsquo;universalit\u00e9 masculine se fonde sur la castration partag\u00e9e sous l&rsquo;\u00e9gide de cette exception mythique).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Le <strong>c\u00f4t\u00e9 Femme<\/strong>, quant \u00e0 lui, refuse cette logique de la cl\u00f4ture universelle. Il est le domaine du <em>Pas-toute<\/em> (<em>pas-toute<\/em>) :<\/p>\n<ul>\n<li><span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"\\overline{\\exists x}  \\overline{\\Phi x}\">$\\overline{\\exists x}  \\overline{\\Phi x}$<\/span> : Il n&rsquo;existe aucun x qui \u00e9chappe \u00e0 la castration (il n&rsquo;y a pas d&rsquo;exception transcendante du c\u00f4t\u00e9 f\u00e9minin).<\/li>\n<li><span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"\\overline{\\forall x}  \\Phi x\">$\\overline{\\forall x}  \\Phi x$<\/span> : Pas-tout x est soumis \u00e0 la fonction phallique (la femme est inscrite dans la castration phallique, mais une part de son \u00eatre y \u00e9chappe irr\u00e9m\u00e9diablement).<\/li>\n<\/ul>\n<p>De cette logique du \u00ab pas-toute \u00bb d\u00e9coule une autre sentence majeure : <strong>\u00ab La femme n&rsquo;existe pas \u00bb<\/strong> (qu&rsquo;il \u00e9crit en barrant l&rsquo;article d\u00e9fini : <em><span style=\"text-decoration: line-through;\">La<\/span> femme<\/em>). Il n&rsquo;y a pas d&rsquo;essence g\u00e9n\u00e9rique, pas d&rsquo;arch\u00e9type universel de la F\u00e9minit\u00e9, mais seulement des femmes singuli\u00e8res prises une par une. De plus, Lacan avance l&rsquo;existence d&rsquo;une <strong>Autre jouissance<\/strong> (jouissance f\u00e9minine suppl\u00e9mentaire), distincte de la jouissance phallique localisable et born\u00e9e : une jouissance du corps sans limites assignables, mystique, indicible, analogue aux extases de sainte Th\u00e9r\u00e8se d&rsquo;Avila sculpt\u00e9e par Le Bernin.<\/p>\n<h3>11.3 La topologie nodale et la fonction du Sinthome<\/h3>\n<p>Dans les derni\u00e8res ann\u00e9es de sa vie intellectuelle, \u00e0 partir de 1974, Lacan d\u00e9laisse progressivement la primaut\u00e9 absolue du Symbolique qui avait caract\u00e9ris\u00e9 ses d\u00e9buts pour se consacrer enti\u00e8rement \u00e0 la <strong>topologie des n\u0153uds<\/strong>. Il jette son d\u00e9volu sur une figure math\u00e9matique ancestrale : le <strong>n\u0153ud borrom\u00e9en<\/strong>, emprunt\u00e9 aux armoiries de l&rsquo;illustre famille italienne des Borrom\u00e9e. Ce n\u0153ud pr\u00e9sente une propri\u00e9t\u00e9 remarquable : il assemble trois anneaux ferm\u00e9s (incarnant respectivement le R\u00e9el, le Symbolique et l&rsquo;Imaginaire) de telle fa\u00e7on que si l&rsquo;on en sectionne un seul quelconque, les deux autres sont instantan\u00e9ment lib\u00e9r\u00e9s et tombent en morceaux.<\/p>\n<p>Le n\u0153ud borrom\u00e9en devient pour Lacan le mod\u00e8le exact de la structure psychique de la subjectivit\u00e9 parlante. La \u00ab normalit\u00e9 \u00bb ou la stabilisation psychique n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que la tenue conjointe de ces trois ronds. Si un fil se rompt \u2014 comme dans la forclusion du Symbolique \u2014, le R\u00e9el et l&rsquo;Imaginaire se disloquent, provoquant le d\u00e9cha\u00eenement du d\u00e9lire et du morcellement hallucinatoire.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9flexion topologique trouve son accomplissement le plus brillant dans le <em>S\u00e9minaire XXIII : Le Sinthome<\/em> (1975-1976), enti\u00e8rement consacr\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9crivain irlandais <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\">James Joyce<\/a>. S&rsquo;interrogeant sur la raison pour laquelle Joyce, qui pr\u00e9sentait d&rsquo;incontestables traits de structure psychotique et une faille radicale du Nom-du-P\u00e8re, n&rsquo;a jamais d\u00e9compens\u00e9 cliniquement dans une folie asilaire, Lacan propose une solution th\u00e9orique r\u00e9volutionnaire : l&rsquo;intervention r\u00e9paratrice d&rsquo;un quatri\u00e8me anneau : le <strong>Sinthome<\/strong> (orthographi\u00e9 selon la graphie du fran\u00e7ais m\u00e9di\u00e9val).<\/p>\n<p>Le sinthome n&rsquo;est plus le sympt\u00f4me freudien classique con\u00e7u comme un message m\u00e9taphorique \u00e0 d\u00e9chiffrer par l&rsquo;interpr\u00e9tation de la parole. Il est une <em>pratique singuli\u00e8re de fabrication<\/em>, une proth\u00e8se d&rsquo;\u00e9criture ou de cr\u00e9ation qui vient r\u00e9parer manuellement le nouage d\u00e9faillant des trois consistances RSI. Joyce, en triturant la langue anglaise dans <em>Finnegans Wake<\/em> jusqu&rsquo;\u00e0 d\u00e9composer le signifiant en purs jeux phon\u00e9tiques et sonores, s&rsquo;est fait lui-m\u00eame un nom, rempla\u00e7ant la carence de la m\u00e9taphore paternelle par son art litt\u00e9raire. Avec le sinthome, la clinique lacanienne bascule d&rsquo;un structuralisme rigide centr\u00e9 sur la Loi universelle du P\u00e8re vers un <strong>pragmatisme nodal<\/strong> sur mesure : la fin d&rsquo;une analyse ne consiste plus \u00e0 atteindre une v\u00e9rit\u00e9 id\u00e9ale, mais \u00e0 apprendre \u00e0 \u00ab faire avec \u00bb son sinthome pour assurer son propre \u00e9quilibre d&rsquo;existence.<\/p>\n<h2>12. Scissions, controverses institutionnelles et post\u00e9rit\u00e9 (1953-1981 et au-del\u00e0)<\/h2>\n<h3>12.1 L&rsquo;excommunication de l&rsquo;API et les techniques de s\u00e9ance<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de Jacques Lacan est ins\u00e9parable des tourmentes politiques et institutionnelles qui ont d\u00e9chir\u00e9 le milieu psychanalytique tout au long du si\u00e8cle. Apr\u00e8s la premi\u00e8re scission de 1953 et la cr\u00e9ation de la Soci\u00e9t\u00e9 Fran\u00e7aise de Psychanalyse (SFP), les analystes fran\u00e7ais sollicitent leur r\u00e9int\u00e9gration officielle au sein de l&rsquo;Association Psychanalytique Internationale (API). Celle-ci d\u00e9p\u00eache alors plusieurs commissions d&rsquo;enqu\u00eate pour \u00e9valuer les m\u00e9thodes d&rsquo;enseignement et les pratiques de la nouvelle soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Les conclusions des \u00e9missaires de l&rsquo;API se focalisent sur un grief technique majeur qui deviendra le casus belli historique de la psychanalyse lacanienne : la pratique des <strong>s\u00e9ances \u00e0 dur\u00e9e variable<\/strong>, commun\u00e9ment fustig\u00e9es par ses d\u00e9tracteurs sous le qualificatif de \u00ab s\u00e9ances courtes \u00bb. Alors que le dogme international imposait une dur\u00e9e de s\u00e9ance rigide et chronom\u00e9tr\u00e9e (g\u00e9n\u00e9ralement 45 \u00e0 50 minutes d&rsquo;horloge), Lacan interrompt ses s\u00e9ances au bout de vingt, dix, voire parfois cinq minutes, selon les interventions de l&rsquo;analysant. Pour Lacan, le temps de la cure n&rsquo;est pas le temps du chronom\u00e8tre marchand ou bureaucratique : c&rsquo;est un temps logique. L&rsquo;interruption inattendue de la s\u00e9ance \u2014 la <strong>scansion<\/strong> \u2014 fonctionne comme un acte d&rsquo;interpr\u00e9tation pure, venant ponctuer un mot d\u00e9cisif pour obliger le patient \u00e0 m\u00e9diter sur sa propre \u00e9nonciation plut\u00f4t que de s&rsquo;installer confortablement dans un bavardage ali\u00e9nant.<\/p>\n<p>Face au refus cat\u00e9gorique de Lacan de renoncer \u00e0 cette libert\u00e9 technique qu&rsquo;il juge vitale pour l&rsquo;efficacit\u00e9 de la parole, l&rsquo;API rend son verdict irr\u00e9vocable en 1963 : la SFP ne sera reconnue qu&rsquo;\u00e0 la condition expresse de retirer \u00e0 Jacques Lacan (ainsi qu&rsquo;\u00e0 Fran\u00e7oise Dolto) son titre de didacticien et son droit de former des analystes. Se sentant trahi par ses coll\u00e8gues qui acceptent ces conditions humiliantes, Lacan compare cette mise au ban \u00e0 une v\u00e9ritable \u00ab excommunication \u00bb religieuse. Le 20 novembre 1963, il interrompt brutalement son s\u00e9minaire sur <em>Les Noms-du-P\u00e8re<\/em> \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital Sainte-Anne apr\u00e8s une unique le\u00e7on tragique, tournant la page de son affiliation aux structures officielles internationales.<\/p>\n<h3>12.2 L&rsquo;\u00c9cole Freudienne de Paris (EFP) et la proc\u00e9dure de la passe<\/h3>\n<p>Rebondissant avec une vigueur intacte, Lacan transporte son s\u00e9minaire public \u00e0 l&rsquo;\u00c9cole Normale Sup\u00e9rieure (rue d&rsquo;Ulm), sous l&rsquo;invitation bienveillante du philosophe marxiste Louis Althusser. C&rsquo;est le d\u00e9but d&rsquo;une p\u00e9riode de rayonnement intellectuel plan\u00e9taire. En juin 1964, il fonde sa propre institution : l&rsquo;<strong>\u00c9cole Freudienne de Paris (EFP)<\/strong>. Dans son \u00ab Acte de fondation \u00bb, il d\u00e9clare fonder \u00ab un organisme o\u00f9 doit s&rsquo;accomplir un travail \u2014 qui, dans le champ que Freud a ouvert, restaure le soc tranchant de sa v\u00e9rit\u00e9 \u00bb. L&rsquo;EFP refuse les hi\u00e9rarchies m\u00e9dicales classiques et s&rsquo;ouvre g\u00e9n\u00e9reusement aux non-m\u00e9decins, aux math\u00e9maticiens, aux litt\u00e9raires et aux jeunes universitaires contestataires.<\/p>\n<p>Pour r\u00e9soudre l&rsquo;impasse historique de la s\u00e9lection et de la nomination des analystes au sein des institutions, Lacan invente en 1967 un dispositif exp\u00e9rimental totalement in\u00e9dit : la <strong>proc\u00e9dure de la passe<\/strong>. Partant du principe fondamental que \u00ab l&rsquo;analyste ne s&rsquo;autorise que de lui-m\u00eame&#8230; et de quelques autres \u00bb, la passe a pour mission d&rsquo;interroger le moment de bascule o\u00f9 un analysant d\u00e9cide de passer de la position de patient \u00e0 celle d&rsquo;analyste \u00e0 la fin de sa cure :<\/p>\n<ul>\n<li>Le candidat (le \u00ab passant \u00bb) ne se pr\u00e9sente pas directement devant un jury d&rsquo;anciens ma\u00eetres qui le jugeraient sur un dossier th\u00e9orique.<\/li>\n<li>Il raconte les moments d\u00e9cisifs de sa cure et le franchissement de son fantasme fondamental \u00e0 deux \u00ab passeurs \u00bb, de jeunes analysants en cours de traitement choisis par d&rsquo;autres pour leur \u00e9coute neuve.<\/li>\n<li>Ces deux passeurs vont ensuite t\u00e9moigner de cette parole devant une commission coll\u00e9giale (le cartel de la passe), qui d\u00e9cide si le passant a v\u00e9ritablement atteint la fin de son analyse et s&rsquo;il peut \u00eatre nomm\u00e9 \u00ab Analyste de l&rsquo;\u00c9cole \u00bb (A.E.).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Si la passe repr\u00e9sentait une tentative r\u00e9volutionnaire pour d\u00e9samorcer les effets de cour, de pouvoir et de bureaucratie propres aux soci\u00e9t\u00e9s savantes, elle devint rapidement le foyer de tensions intestines d\u00e9vastatrices, de jalousies passionnelles et de d\u00e9rives dogmatiques au sein de l&rsquo;\u00c9cole. \u00c9puis\u00e9 par les querelles claniques et voyant son \u00c9cole menac\u00e9e de d\u00e9liquescence institutionnelle, Jacques Lacan prend une d\u00e9cision unilat\u00e9rale et spectaculaire : le 5 janvier 1980, \u00e2g\u00e9 de pr\u00e8s de soixante-dix-neuf ans, il prononce par lettre publique la <strong>dissolution<\/strong> pure et simple de l&rsquo;\u00c9cole Freudienne de Paris. Il fonde dans la foul\u00e9e la \u00ab Cause Freudienne \u00bb, quelques mois \u00e0 peine avant sa mort survenue le 9 septembre 1981 \u00e0 Paris.<\/p>\n<h3>12.3 H\u00e9ritage intellectuel mondial et d\u00e9bats contemporains<\/h3>\n<p>D\u00e8s le lendemain de sa mort, la garde de l&rsquo;orthodoxie th\u00e9orique et l&rsquo;immense travail d&rsquo;\u00e9dition des s\u00e9minaires oraux de Lacan aux \u00e9ditions du Seuil sont assur\u00e9s par son gendre et l\u00e9gataire universel, <strong>Jacques-Alain Miller<\/strong>. Ce dernier fonde l&rsquo;<strong>\u00c9cole de la Cause Freudienne (ECF)<\/strong> et l&rsquo;Association Mondiale de Psychanalyse (AMP), orchestrant une diffusion plan\u00e9taire du lacanisme, tout particuli\u00e8rement en Am\u00e9rique latine (notamment en Argentine et au Br\u00e9sil o\u00f9 l&#8217;empreinte lacanienne est devenue massive) et en Europe du Sud. D&rsquo;autres branches dissidentes, attach\u00e9es \u00e0 des lectures plurielles ou refusant le centralisme millerien, continuent d&rsquo;animer le champ lacanien \u00e0 travers diverses associations ind\u00e9pendantes.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 de la stricte pratique clinique en cabinet, l&rsquo;impact intellectuel de Jacques Lacan a irrigu\u00e9 l&rsquo;ensemble des sciences humaines et de la th\u00e9orie critique internationale. Ses concepts ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9appropri\u00e9s par les figures majeures de la philosophie contemporaine :<\/p>\n<ul>\n<li>Louis Althusser dans sa th\u00e9orisation des appareils id\u00e9ologiques d&rsquo;\u00c9tat et de l&rsquo;interpellation du sujet.<\/li>\n<li>Slavoj \u017di\u017eek, qui a revitalis\u00e9 la pens\u00e9e politique et la critique de la culture de masse en articulant l&rsquo;id\u00e9ologie contemporaine avec le R\u00e9el lacanien et la jouissance perverse.<\/li>\n<li>Alain Badiou, qui int\u00e8gre le sujet divis\u00e9 et la logique \u00e9v\u00e9nementielle au sein de sa grande ontologie math\u00e9matique.<\/li>\n<li>Les th\u00e9ories f\u00e9ministes et les <em>gender studies<\/em> : si Lacan a \u00e9t\u00e9 violemment critiqu\u00e9 par certaines f\u00e9ministes comme Luce Irigaray pour son suppos\u00e9 phallocentrisme, sa d\u00e9construction pr\u00e9coce de l&rsquo;essentialisme biologique (la formule du \u00ab pas-toute \u00bb et le rejet de \u00ab La femme \u00bb) a \u00e9t\u00e9 abondamment reprise par des th\u00e9oriciennes de premier plan telles que Judith Butler et Jacqueline Rose pour d\u00e9naturaliser les normes de genre.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette omnipr\u00e9sence intellectuelle n&rsquo;a pas manqu\u00e9 de susciter de vives r\u00e9sistances. Du c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie anglo-saxonne, des figures comme Noam Chomsky, Karl Popper ou les physiciens Alan Sokal et Jean Bricmont (dans leur pamphlet <em>Impostures intellectuelles<\/em>) ont d\u00e9nonc\u00e9 l&rsquo;usage obscur, pr\u00e9tendument abusif et m\u00e9taphorique des concepts math\u00e9matiques par Lacan. Dans le domaine clinique contemporain, l&rsquo;av\u00e8nement des th\u00e9rapies cognitivo-comportementales (TCC), des neurosciences cognitives et de la pharmacologie intensive a marginalis\u00e9 l&rsquo;approche lacanienne au sein des institutions psychiatriques publiques. Pourtant, face aux d\u00e9fis de l&rsquo;hypermodernit\u00e9, \u00e0 la crise des autorit\u00e9s symboliques et aux nouvelles formes de d\u00e9tresse psychique g\u00e9n\u00e9r\u00e9es par la soci\u00e9t\u00e9 de consommation effr\u00e9n\u00e9e, la le\u00e7on clinique de Jacques Lacan demeure d&rsquo;une br\u00fblante actualit\u00e9 : pr\u00e9server envers et contre tout la dignit\u00e9 de la parole singuli\u00e8re et l&rsquo;incompressible \u00e9nigme du d\u00e9sir humain.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul style=\"list-style-type: none; padding-left: 0;\">\n<li style=\"margin-bottom: 15px;\">Cl\u00e9rambault, G. G. de. (1942). <em>\u0152uvre psychiatrique<\/em>. Presses Universitaires de France.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 15px;\">Freud, S. (1900). <em>L&rsquo;Interpr\u00e9tation des r\u00eaves<\/em> (I. Meyerson, trad.). Presses Universitaires de France.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 15px;\">Freud, S. (1926). <em>Inhibition, sympt\u00f4me et angoisse<\/em> (M. Tort, trad.). Presses Universitaires de France.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 15px;\">Lacan, J. (1932). <em>De la psychose parano\u00efaque dans ses rapports avec la personnalit\u00e9<\/em>. Le Fran\u00e7ois. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k54449830\">https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k54449830<\/a><\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 15px;\">Lacan, J. (1966). <em>\u00c9crits<\/em>. \u00c9ditions du Seuil.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 15px;\">Lacan, J. (1973). <em>Le S\u00e9minaire, Livre XI : Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse (1964)<\/em> (J.-A. Miller, \u00e9d.). \u00c9ditions du Seuil.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 15px;\">Lacan, J. (1975). <em>Le S\u00e9minaire, Livre XX : Encore (1972-1973)<\/em> (J.-A. Miller, \u00e9d.). \u00c9ditions du Seuil.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 15px;\">Lacan, J. (1986). <em>Le S\u00e9minaire, Livre VII : L&rsquo;\u00e9thique de la psychanalyse (1959-1960)<\/em> (J.-A. Miller, \u00e9d.). \u00c9ditions du Seuil.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 15px;\">Lacan, J. (1991). <em>Le S\u00e9minaire, Livre XVII : L&rsquo;envers de la psychanalyse (1969-1970)<\/em> (J.-A. Miller, \u00e9d.). \u00c9ditions du Seuil.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 15px;\">Lacan, J. (2001). <em>Autres \u00e9crits<\/em>. \u00c9ditions du Seuil.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 15px;\">Lacan, J. (2004). <em>Le S\u00e9minaire, Livre X : L&rsquo;angoisse (1962-1963)<\/em> (J.-A. Miller, \u00e9d.). \u00c9ditions du Seuil.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 15px;\">Lacan, J. (2005). <em>Le S\u00e9minaire, Livre XXIII : Le Sinthome (1975-1976)<\/em> (J.-A. Miller, \u00e9d.). \u00c9ditions du Seuil.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 15px;\">Miller, J.-A. (1984). <em>Clinique ironique<\/em>. La Cause freudienne, 7, 23-28.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 15px;\">Roudinesco, \u00c9. (1993). <em>Jacques Lacan : Esquisse d&rsquo;une vie, histoire d&rsquo;un syst\u00e8me de pens\u00e9e<\/em>. Fayard.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 15px;\">Saussure, F. de. (1916). <em>Cours de linguistique g\u00e9n\u00e9rale<\/em>. Payot.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 15px;\">\u017di\u017eek, S. (1989). <em>The Sublime Object of Ideology<\/em>. Verso.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Plan acad\u00e9mique complet retra\u00e7ant la trajectoire intellectuelle, clinique et institutionnelle de Jacques Lacan (1901-1981) et sa refondation de la psychanalyse.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[1516,1772],"tags":[13569,12181,24485,24628,12182],"class_list":["post-15565","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-histoire-de-la-psychologie","category-psychanalyse","tag-inconscient","tag-jacques-lacan","tag-psychanalyse-lacanienne","tag-signifiant","tag-stade-du-miroir"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/15565","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=15565"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/15565\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=15565"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=15565"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=15565"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}