{"id":15511,"date":"2026-10-09T04:30:23","date_gmt":"2026-10-09T04:30:23","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/ira-roseman-1953-a-nos-jours\/"},"modified":"2026-10-09T04:30:23","modified_gmt":"2026-10-09T04:30:23","slug":"ira-roseman-1953-a-nos-jours","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=ira-roseman-1953-a-nos-jours","title":{"rendered":"Ira Roseman &#8211; 1953 \u00e0 nos jours"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;histoire de la psychologie affective contemporaine est indissociable de la transition paradigmatique qui, \u00e0 la fin du XXe si\u00e8cle, a r\u00e9concili\u00e9 les processus cognitifs et la vie \u00e9motionnelle. Longtemps rel\u00e9gu\u00e9es au rang d&rsquo;\u00e9piph\u00e9nom\u00e8nes irrationnels, de r\u00e9sidus pulsionnels ou de simples r\u00e9actions visc\u00e9rales automatiques par le behaviorisme orthodoxe et les th\u00e9ories somatiques strictes, les \u00e9motions ont retrouv\u00e9 leur statut de processus adaptatifs hautement sophistiqu\u00e9s gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;\u00e9mergence des th\u00e9ories de l&rsquo;\u00e9valuation cognitive (commun\u00e9ment d\u00e9sign\u00e9es sous l&rsquo;anglicisme <em>appraisal theories<\/em>). Au c\u0153ur de cette r\u00e9volution scientifique, les travaux d&rsquo;Ira J. Roseman, n\u00e9 en 1953, occupent une position fondamentale. D\u00e8s la fin des ann\u00e9es 1970, Roseman a entrepris d&rsquo;\u00e9lucider la logique interne des affects en postulant que nos \u00e9motions ne sont pas d\u00e9clench\u00e9es de fa\u00e7on brute par les \u00e9v\u00e9nements environnementaux, mais par la signification subjective structur\u00e9e que l&rsquo;individu attribue \u00e0 ces situations en regard de ses buts, de ses capacit\u00e9s d&rsquo;action et de ses syst\u00e8mes de valeurs.<\/p>\n<p>Professeur \u00e9m\u00e9rite \u00e0 l&rsquo;<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.rutgers.edu\">Universit\u00e9 Rutgers<\/a>, Ira Roseman a consacr\u00e9 plus de quatre d\u00e9cennies \u00e0 concevoir, raffiner et valider exp\u00e9rimentalement l&rsquo;un des mod\u00e8les structuraux les plus influents de la psychologie des \u00e9motions. Contrairement aux approches cat\u00e9gorielles pures qui postulent un nombre restreint d&rsquo;\u00e9motions de base biologiquement c\u00e2bl\u00e9es sans expliquer pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui d\u00e9clenche l&rsquo;une plut\u00f4t que l&rsquo;autre, et \u00e0 rebours des mod\u00e8les purement dimensionnels r\u00e9duisant l&rsquo;affect \u00e0 la valence et \u00e0 l&rsquo;activation somatique, Roseman a propos\u00e9 une grille d&rsquo;analyse matricielle d&rsquo;une remarquable pr\u00e9cision pr\u00e9dictive. Son mod\u00e8le formalise math\u00e9matiquement et conceptuellement comment une combinatoire finie de dimensions cognitives (telles que la concordance motivationnelle, la certitude, l&rsquo;agence causale ou le potentiel de contr\u00f4le) engendre avec r\u00e9gularit\u00e9 un vaste \u00e9ventail d&rsquo;\u00e9motions discr\u00e8tes, allant de la joie et de la fiert\u00e9 \u00e0 la honte, au regret, \u00e0 l&rsquo;angoisse et \u00e0 l&rsquo;indignation morale.<\/p>\n<p>Cette \u00e9tude exhaustive propose d&rsquo;analyser l&rsquo;itin\u00e9raire intellectuel, la port\u00e9e th\u00e9orique et les d\u00e9veloppements contemporains des recherches d&rsquo;Ira Roseman, depuis ses formulations inaugurales de 1979 jusqu&rsquo;\u00e0 ses prolongements les plus r\u00e9cents dans les domaines de la psychologie politique, de la r\u00e9solution des conflits intergroupes, des neurosciences computationnelles et de l&rsquo;intelligence artificielle. En retra\u00e7ant la maturation continue de son mod\u00e8le structural (1979, 1984, 1991, 1996, 2001) et en confrontant ses th\u00e8ses aux \u00e9coles concurrentes men\u00e9es par Richard Lazarus, Klaus Scherer ou Nico Frijda, cette monographie entend mettre en lumi\u00e8re la coh\u00e9rence architecturale d&rsquo;une \u0153uvre qui a profond\u00e9ment red\u00e9fini notre compr\u00e9hension de la rationalit\u00e9 des affects et des dynamiques motivationnelles humaines.<\/p>\n<h2>1. Introduction et rep\u00e8res biographiques d&rsquo;Ira Roseman (1953 \u00e0 nos jours)<\/h2>\n<h3>1.1 Origines acad\u00e9miques et parcours intellectuel<\/h3>\n<p>N\u00e9 en 1953, Ira J. Roseman s&rsquo;est form\u00e9 dans une p\u00e9riode de mutation \u00e9pist\u00e9mologique majeure pour les sciences du comportement. Les ann\u00e9es 1960 et 1970 ont vu l&rsquo;effritement progressif du monopole b\u00e9havioriste, qui avait banni l&rsquo;\u00e9tude des \u00e9tats mentaux internes au profit de l&rsquo;observation exclusive des contingences de renforcement et des r\u00e9ponses motrices manifestes. L&rsquo;av\u00e8nement de la r\u00e9volution cognitive, impuls\u00e9e par des figures de proue telles que Jerome Bruner, George Miller ou Noam Chomsky, a r\u00e9habilit\u00e9 l&rsquo;\u00e9tude du traitement de l&rsquo;information, de la m\u00e9moire et de la prise de d\u00e9cision. N\u00e9anmoins, au cours de cette premi\u00e8re vague cognitiviste, l&rsquo;\u00e9motion demeurait une variable marginale, per\u00e7ue comme un \u00ab bruit \u00bb perturbateur alt\u00e9rant le fonctionnement optimal d&rsquo;un esprit con\u00e7u comme un ordinateur logique.<\/p>\n<p>C&rsquo;est durant sa formation doctorale \u00e0 l&rsquo;<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.stonybrook.edu\">Universit\u00e9 d&rsquo;\u00c9tat de New York \u00e0 Stony Brook<\/a>, o\u00f9 il a obtenu son doctorat en psychologie sociale et de la personnalit\u00e9 en 1982, que Roseman a d\u00e9velopp\u00e9 l&rsquo;intuition fondatrice qui allait guider l&rsquo;ensemble de sa carri\u00e8re. Influenc\u00e9 par les \u00e9crits pr\u00e9curseurs de la ph\u00e9nom\u00e9nologue et psychologue <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Magda_B._Arnold\">Magda B. Arnold<\/a> ainsi que par les premi\u00e8res formalisations de Richard S. Lazarus, Roseman a constat\u00e9 l&rsquo;absence d&rsquo;une th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale capable de relier de mani\u00e8re pr\u00e9dictive et formalis\u00e9e les configurations de la pens\u00e9e aux diff\u00e9rentes nuances de l&rsquo;exp\u00e9rience affective. D\u00e8s 1979, alors qu&rsquo;il n&rsquo;\u00e9tait encore que doctorant, il a pr\u00e9sent\u00e9 lors des conf\u00e9rences de l&rsquo;American Psychological Association une premi\u00e8re version de son mod\u00e8le structural de l&rsquo;\u00e9valuation, posant les jalons d&rsquo;un programme de recherche qui allait s&rsquo;\u00e9taler sur pr\u00e8s d&rsquo;un demi-si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s l&rsquo;obtention de son dipl\u00f4me, Roseman a poursuivi son engagement universitaire en rejoignant le corps professoral du d\u00e9partement de psychologie de l&rsquo;Universit\u00e9 Rutgers \u00e0 Camden (New Jersey). C&rsquo;est au sein de cette institution qu&rsquo;il a b\u00e2ti son laboratoire d&rsquo;investigation exp\u00e9rimentale, dirigeant de nombreux programmes de recherche financ\u00e9s par des agences nationales, formant des g\u00e9n\u00e9rations de chercheurs et \u00e9tablissant des collaborations internationales durables. D\u00e8s ses premiers questionnements empiriques, son ambition n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 de cartographier passivement les \u00e9tats \u00e9motionnels, mais de d\u00e9couvrir les \u00ab lois universelles \u00bb de la gen\u00e8se cognitive des affects : comment l&rsquo;esprit \u00e9value-t-il, en une fraction de seconde, le rapport entre ce qui survient dans le monde et ce qui importe \u00e0 l&rsquo;organisme ?<\/p>\n<h3>1.2 Positionnement institutionnel et rayonnement scientifique<\/h3>\n<p>Au fil des d\u00e9cennies, Ira Roseman s&rsquo;est affirm\u00e9 comme l&rsquo;un des piliers de la communaut\u00e9 internationale de psychologie affective. Membre actif de l&rsquo;<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/isre.org\">International Society for Research on Emotion<\/a> (ISRE) depuis sa cr\u00e9ation, il a contribu\u00e9 de mani\u00e8re d\u00e9cisive aux d\u00e9bats fondateurs qui ont structur\u00e9 cette discipline transversale reliant la psychologie cognitive, la psychologie sociale, la philosophie de l&rsquo;esprit et les neurosciences. Sa pr\u00e9sence au sein des comit\u00e9s de r\u00e9daction des revues de r\u00e9f\u00e9rence, notamment <em>Cognition and Emotion<\/em>, <em>Emotion<\/em>, le <em>Journal of Personality and Social Psychology<\/em> et le <em>Psychological Review<\/em>, t\u00e9moigne de la rigueur m\u00e9thodologique qu&rsquo;il a toujours d\u00e9fendue dans l&rsquo;\u00e9valuation des protocoles empiriques appliqu\u00e9s \u00e0 l&rsquo;affectivit\u00e9.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9volution de ses axes de recherche, de la fin des ann\u00e9es 1970 jusqu&rsquo;\u00e0 la p\u00e9riode contemporaine, illustre une trajectoire ascendante de complexification et d&rsquo;ouverture interdisciplinaire. Tandis que ses publications des d\u00e9cennies 1980 et 1990 visaient principalement \u00e0 asseoir la validit\u00e9 interne et psychom\u00e9trique de son mod\u00e8le structural de l&rsquo;\u00e9valuation cognitive, les ann\u00e9es 2000 et 2010 ont \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9es par un \u00e9largissement substantiel vers l&rsquo;application soci\u00e9tale. Roseman a transpos\u00e9 ses matrices dimensionnelles aux dynamiques des conflits intergroupes, \u00e0 la haine politique, au r\u00f4le du m\u00e9pris dans les impasses diplomatiques, ainsi qu&rsquo;\u00e0 la mod\u00e9lisation computationnelle pour l&rsquo;intelligence artificielle \u00e9motionnelle.<\/p>\n<p>Son \u0153uvre ne se cantonne pas \u00e0 une approche th\u00e9orique d\u00e9sincarn\u00e9e ; elle s&rsquo;ancre dans une volont\u00e9 constante de concilier la pr\u00e9cision exp\u00e9rimentale du laboratoire de psychologie cognitive et la richesse ph\u00e9nom\u00e9nologique des situations v\u00e9cues dans le monde r\u00e9el. En maintenant une fid\u00e9lit\u00e9 acad\u00e9mique in\u00e9branlable \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 Rutgers tout en rayonnant sur la sc\u00e8ne internationale, Roseman a incarn\u00e9 l&rsquo;arch\u00e9type du chercheur m\u00e9ticuleux, r\u00e9\u00e9valuant constamment ses propres propositions th\u00e9oriques \u00e0 la lumi\u00e8re des donn\u00e9es empiriques divergentes, ce qui a permis \u00e0 son mod\u00e8le d&rsquo;\u00e9voluer de mani\u00e8re robuste et continue pendant plus de quarante ans.<\/p>\n<h2>2. Les fondements de la th\u00e9orie de l&rsquo;\u00e9valuation cognitive (Appraisal Theory)<\/h2>\n<h3>2.1 La rupture avec le behaviorisme et le r\u00e9ductionnisme physiologique<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender la singularit\u00e9 de la d\u00e9marche d&rsquo;Ira Roseman, il convient de rappeler la double impasse th\u00e9orique dans laquelle se trouvait l&rsquo;\u00e9tude des \u00e9motions au milieu du XXe si\u00e8cle. D&rsquo;une part, l&rsquo;h\u00e9ritage de la th\u00e9orie p\u00e9riph\u00e9rique formul\u00e9e par William James et Carl Lange \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle stipulait que l&rsquo;\u00e9motion n&rsquo;\u00e9tait rien d&rsquo;autre que la prise de conscience des modifications physiologiques visc\u00e9rales et motrices provoqu\u00e9es directement par la perception d&rsquo;un stimulus (la c\u00e9l\u00e8bre formule : \u00ab nous avons peur parce que nous tremblons \u00bb). Bien que r\u00e9volutionnaire en son temps, cette perspective r\u00e9duisait l&rsquo;affect \u00e0 une boucle de r\u00e9troaction somatique automatique, incapable d&rsquo;expliquer comment deux individus plac\u00e9s devant un stimulus physiologique strictement identique (par exemple, une augmentation du rythme cardiaque induite par un \u00e9v\u00e9nement soudain) peuvent ressentir, selon le contexte, de la panique, de l&rsquo;exaltation joyeuse ou de la col\u00e8re.<\/p>\n<p>D&rsquo;autre part, le paradigme b\u00e9havioriste watsonien et skinn\u00e9rien avait enferm\u00e9 l&rsquo;\u00e9tude des affects dans le carcan du sch\u00e9ma Stimulus-R\u00e9ponse (S-R). L&rsquo;\u00e9motion y \u00e9tait r\u00e9duite \u00e0 un ensemble de r\u00e9ponses observables (\u00e9vitement, figement, agressivit\u00e9) conditionn\u00e9es par l&rsquo;histoire des renforcements pass\u00e9s, sans qu&rsquo;il soit permis d&rsquo;invoquer la moindre m\u00e9diation mentale interne. Le mod\u00e8le de Roseman op\u00e8re une rupture radicale avec ce b\u00e9haviorisme et avec le r\u00e9ductionnisme physiologique en affirmant le primat de la <em>signification subjective<\/em>. Le stimulus physique objectif ne poss\u00e8de en lui-m\u00eame aucune propri\u00e9t\u00e9 affective intrins\u00e8que : c&rsquo;est l&rsquo;\u00e9valuation cognitive (<em>appraisal<\/em>), c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;interpr\u00e9tation par le sujet des cons\u00e9quences de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement pour son bien-\u00eatre et ses desseins personnels, qui constitue le v\u00e9ritable d\u00e9clencheur proximal de l&rsquo;exp\u00e9rience \u00e9motionnelle.<\/p>\n<p>Cette approche r\u00e9habilite l&rsquo;\u00e9motion non comme un vestige atavique ou un dysfonctionnement de la rationalit\u00e9, mais comme un syst\u00e8me adaptatif et fonctionnel extr\u00eamement perfectionn\u00e9. Pour Roseman, les \u00e9motions sont des r\u00e9ponses syndromiques int\u00e9gr\u00e9es con\u00e7ues par l&rsquo;\u00e9volution biologique et culturelle pour permettre aux organismes de naviguer dans un environnement complexe, d&rsquo;ajuster rapidement leurs priorit\u00e9s et de mobiliser les ressources physiologiques et comportementales ad\u00e9quates face aux opportunit\u00e9s et aux menaces existentielles.<\/p>\n<h3>2.2 L&rsquo;inscription de Roseman dans la r\u00e9volution cognitive affective<\/h3>\n<p>L&rsquo;acte de naissance formel du concept moderne d&rsquo;\u00e9valuation revient incontestablement \u00e0 Magda B. Arnold qui, dans son ouvrage s\u00e9minal de 1960 intitul\u00e9 <em>Emotion and Personality<\/em>, d\u00e9finissait l&rsquo;<em>appraisal<\/em> comme un jugement direct, intuitif et imm\u00e9diat de la valeur b\u00e9n\u00e9fique ou n\u00e9faste d&rsquo;une situation pour l&rsquo;organisme. Arnold postulait que cette \u00e9valuation cognitive pr\u00e9c\u00e9dait n\u00e9cessairement l&rsquo;\u00e9lan \u00e9motionnel et la tendance \u00e0 l&rsquo;action. Peu apr\u00e8s, <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Richard_Lazarus\">Richard S. Lazarus<\/a> a amplifi\u00e9 ce paradigme en introduisant la distinction cruciale entre l&rsquo;\u00e9valuation primaire (l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement repr\u00e9sente-t-il une menace, un d\u00e9fi ou un b\u00e9n\u00e9fice pour mes buts ?) et l&rsquo;\u00e9valuation secondaire (de quelles ressources de faire-face ou <em>coping<\/em> dispos\u00e9-je pour affronter la situation ?).<\/p>\n<p>Si Roseman s&rsquo;inscrit pleinement dans cette filiation intellectuelle, sa contribution sp\u00e9cifique r\u00e9side dans la volont\u00e9 d&rsquo;op\u00e9rationnaliser et de formaliser ce qui \u00e9tait rest\u00e9 chez Arnold et Lazarus une description essentiellement clinique, narrative et holistique. L\u00e0 o\u00f9 Lazarus parlait de \u00ab th\u00e8mes relationnels fondamentaux \u00bb (<em>core relational themes<\/em>) globaux pour caract\u00e9riser chaque \u00e9motion \u2014 par exemple, \u00ab une offense blessante envers moi ou ce qui m&rsquo;appartient \u00bb pour la col\u00e8re \u2014, Roseman a entrepris de d\u00e9composer l&rsquo;\u00e9valuation en un ensemble fini de dimensions cognitives ind\u00e9pendantes, combinables de mani\u00e8re matricielle.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;architecture cognitive \u00e9labor\u00e9e par Roseman, l&rsquo;\u00e9valuation n&rsquo;est pas con\u00e7ue comme un jugement intellectuel d\u00e9lib\u00e9ratif, froid et discursif, qui n\u00e9cessiterait plusieurs secondes d&rsquo;analyse consciente. Elle est d\u00e9finie op\u00e9rationnellement comme un traitement de l&rsquo;information multiniveau, capable de s&rsquo;op\u00e9rer aussi bien de fa\u00e7on automatique, implicite et pr\u00e9-attentionnelle qu&rsquo;au niveau d&rsquo;une r\u00e9flexion r\u00e9flexive explicite. Ce traitement \u00e9value la configuration contingente des indices environnementaux selon des axes fixes et universels, produisant une signature cognitive sp\u00e9cifique qui d\u00e9clenche en cascade la constellation de r\u00e9ponses physiologiques, expressives et comportementales constitutive de chaque \u00e9motion discr\u00e8te.<\/p>\n<h2>3. L&rsquo;\u00e9volution historique du mod\u00e8le structural de Roseman (1979-2001)<\/h2>\n<h3>3.1 La formulation originale de 1979 et ses extensions des ann\u00e9es 1980<\/h3>\n<p>La premi\u00e8re formulation formalis\u00e9e de la th\u00e9orie structurale de Roseman appara\u00eet en 1979 dans une communication marquante qui a ensuite \u00e9t\u00e9 approfondie dans son travail doctoral et synth\u00e9tis\u00e9e dans un chapitre canonique en 1984, au sein de l&rsquo;ouvrage <em>Review of Personality and Social Psychology<\/em> \u00e9dit\u00e9 par Phillip Shaver. Le mod\u00e8le de 1979 reposait sur une matrice \u00e9l\u00e9gante mais d&rsquo;une grande rigueur combinatoire, visant \u00e0 rendre compte de quatorze \u00e9motions fondamentales \u00e0 travers l&rsquo;interaction de cinq dimensions d&rsquo;\u00e9valuation :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;\u00e9tat motivationnel : l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement est-il pertinent par rapport \u00e0 la recherche d&rsquo;une r\u00e9compense (motif positif) ou \u00e0 l&rsquo;\u00e9vitement d&rsquo;une punition (motif n\u00e9gatif) ?<\/li>\n<li>La concordance situationnelle : l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement correspond-il ou non \u00e0 la r\u00e9alisation du motif d\u00e9sir\u00e9 (\u00e9v\u00e9nement pr\u00e9sent ou absent, consistant ou inconsistant) ?<\/li>\n<li>La certitude : l&rsquo;occurrence de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement est-elle per\u00e7ue comme certaine ou incertaine ?<\/li>\n<li>L&rsquo;agence causale : l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement est-il caus\u00e9 par des circonstances impersonnelles, par une autre personne ou par le soi ?<\/li>\n<li>La l\u00e9gitimit\u00e9 (introduite dans ses extensions) : l&rsquo;issue est-elle per\u00e7ue comme m\u00e9rit\u00e9e ou injuste ?<\/li>\n<\/ul>\n<p>En 1984, Roseman affine la taxonomie en d\u00e9montrant empiriquement que chaque combinaison unique de ces dimensions g\u00e9n\u00e8re un \u00e9tat affectif diff\u00e9rent. Par exemple, la certitude d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement incompatible avec un motif d&rsquo;\u00e9vitement de la punition, attribu\u00e9 \u00e0 des circonstances impersonnelles, produit de la tristesse, tandis que la m\u00eame situation attribu\u00e9e \u00e0 autrui d\u00e9clenche de la col\u00e8re. Si l&rsquo;issue est encore incertaine, l&rsquo;\u00e9motion g\u00e9n\u00e9r\u00e9e n&rsquo;est pas la tristesse ou la col\u00e8re, mais la peur ou l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9. L&rsquo;\u00e9tude empirique fondatrice publi\u00e9e par Roseman en 1986 dans le <em>Journal of Personality and Social Psychology<\/em> est venue apporter un soutien quantitatif robuste \u00e0 ce mod\u00e8le structural en d\u00e9montrant, par des m\u00e9thodologies de rappel narratif et de r\u00e9gression logistique, que les participants associaient syst\u00e9matiquement les dimensions th\u00e9oriques postul\u00e9es aux \u00e9tats affectifs pr\u00e9dits avec des taux de concordance significativement sup\u00e9rieurs au hasard.<\/p>\n<h3>3.2 La refonte majeure de 1991 et les ajustements de 1996<\/h3>\n<p>L&rsquo;ann\u00e9e 1991 marque une \u00e9tape charni\u00e8re dans la th\u00e9orisation de Roseman, mat\u00e9rialis\u00e9e par la publication d&rsquo;un article retentissant dans la revue <em>Cognition and Emotion<\/em> (Roseman, Spindel, &amp; Jose, 1991). Conscient de certaines ambigu\u00eft\u00e9s dans la conceptualisation de la valence et des types de buts, Roseman y introduit une refonte structurelle majeure en red\u00e9finissant l&rsquo;\u00e9tat motivationnel sous l&rsquo;angle de la distinction biologique entre syst\u00e8mes app\u00e9titifs et syst\u00e8mes aversifs. Dans cette version r\u00e9vis\u00e9e, l&rsquo;\u00e9valuation de la d\u00e9sirabilit\u00e9 d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement se scinde en deux axes ind\u00e9pendants :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le type de motif (Motivational State) :<\/strong> Le sujet est-il engag\u00e9 dans l&rsquo;obtention d&rsquo;un \u00e9tat positif d\u00e9sir\u00e9 (motif app\u00e9titif) ou dans l&rsquo;\u00e9chappement\/\u00e9vitement d&rsquo;un \u00e9tat n\u00e9gatif non d\u00e9sir\u00e9 (motif aversif) ?<\/li>\n<li><strong>La concordance motivationnelle (Situational State) :<\/strong> L&rsquo;\u00e9tat en question est-il pr\u00e9sent ou absent dans la r\u00e9alit\u00e9 ?<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette distinction s&rsquo;est av\u00e9r\u00e9e fondamentale pour discriminer des \u00e9motions positives jusque-l\u00e0 confondues sous le terme g\u00e9n\u00e9rique de joie : la r\u00e9alisation d&rsquo;un but app\u00e9titif (atteindre un plaisir convoit\u00e9) g\u00e9n\u00e8re une joie jubilatoire, tandis que la cessation d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement aversif (\u00e9chapper \u00e0 un danger douloureux) engendre le soulagement. De mani\u00e8re analogue, Roseman int\u00e8gre plus nettement dans les \u00e9motions n\u00e9gatives la dimension du \u00ab sentiment d&rsquo;impuissance \u00bb ou de <em>faible potentiel de contr\u00f4le<\/em>, permettant d&rsquo;expliquer pourquoi la tristesse d\u00e9coule du constat d&rsquo;une perte irr\u00e9versible contre laquelle rien ne peut \u00eatre fait.<\/p>\n<p>En 1996, en collaboration avec Martin S. Wiest et Tamara S. Swartz, Roseman publie une \u00e9tude pionni\u00e8re dans le <em>Journal of Personality and Social Psychology<\/em> portant sur la ph\u00e9nom\u00e9nologie diff\u00e9rentielle des \u00e9motions. Cette r\u00e9vision consolide la dimension de <em>l\u00e9gitimit\u00e9 per\u00e7ue<\/em> (perceived legitimacy) et introduit explicitement la notion de <em>potentiel de contr\u00f4le<\/em> (control potential) pour d\u00e9partager les \u00e9motions de repli (comme la honte ou la d\u00e9ception) des \u00e9motions de confrontation (comme la col\u00e8re ou le m\u00e9pris). Les donn\u00e9es empiriques recueillies aupr\u00e8s de panels vari\u00e9s d\u00e9montrent que la l\u00e9gitimit\u00e9 per\u00e7ue constitue la cl\u00e9 de vo\u00fbte de la distinction entre les affects moraux : une frustration per\u00e7ue comme ill\u00e9gitime g\u00e9n\u00e8re une col\u00e8re orient\u00e9e vers l&rsquo;ext\u00e9rieur, tandis qu&rsquo;une faute reconnue comme imputable \u00e0 soi et violant des normes l\u00e9gitimes donne naissance \u00e0 la culpabilit\u00e9.<\/p>\n<h3>3.3 La consolidation synth\u00e9tique de 2001<\/h3>\n<p>Le point d&rsquo;orgue de cette maturation th\u00e9orique est atteint en 2001 avec la publication du chapitre magistral de Roseman intitul\u00e9 \u00ab A model of appraisal composed of reinvented dimensions: In defense of discrete emotions \u00bb, dans l&rsquo;ouvrage de r\u00e9f\u00e9rence <em>Appraisal Processes in Emotion: Theory, Methods, Research<\/em>, codirig\u00e9 par Klaus Scherer, Angela Schorr et Tom Johnstone. Cette version de 2001 constitue aujourd&rsquo;hui la r\u00e9f\u00e9rence paradigmatique du mod\u00e8le structural de Roseman.<\/p>\n<p>Dans ce mod\u00e8le abouti, Roseman propose une matrice pr\u00e9dictive reliant sept dimensions d&rsquo;\u00e9valuation cognitive \u00e0 dix-sept \u00e9motions discr\u00e8tes distinctes. Les dimensions y sont formalis\u00e9es avec une coh\u00e9rence math\u00e9matique rigoureuse :<\/p>\n<ol>\n<li>L&rsquo;\u00e9tat motivationnel (App\u00e9titif vs Aversif)<\/li>\n<li>La concordance situationnelle (Motive-consistent vs Motive-inconsistent)<\/li>\n<li>La certitude (Certain vs Incertain)<\/li>\n<li>Le potentiel de contr\u00f4le (Faible vs \u00c9lev\u00e9)<\/li>\n<li>Le type de probl\u00e8me (Caract\u00e9ristique intrins\u00e8que\/\u00c9tat vs Action\/Comportement)<\/li>\n<li>L&rsquo;agence causale (Circonstances impersonnelles vs Autrui vs Soi)<\/li>\n<li>La l\u00e9gitimit\u00e9 (L\u00e9gitime vs Ill\u00e9gitime)<\/li>\n<\/ol>\n<p>Cette taxonomie exhaustive parvient \u00e0 rendre compte avec une remarquable \u00e9conomie de moyens conceptuels de l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;\u00e9tats affectifs aussi complexes que l&rsquo;espoir, la peur, le soulagement, la joie, la tristesse, la d\u00e9tresse, la col\u00e8re, le d\u00e9go\u00fbt, le m\u00e9pris, la honte, la culpabilit\u00e9, le regret et la fiert\u00e9. Des \u00e9tudes transculturelles et des analyses factorielles confirmatoires men\u00e9es dans diverses aires g\u00e9ographiques (notamment en Am\u00e9rique du Nord, en Europe de l&rsquo;Ouest et en Asie de l&rsquo;Est) ont valid\u00e9 la remarquable stabilit\u00e9 structurelle de cette matrice, attestant que, par-del\u00e0 les variations culturelles dans l&rsquo;\u00e9tiquetage linguistique ou les r\u00e8gles d&rsquo;affichage expressif, la logique combinatoire reliant l&rsquo;\u00e9valuation cognitive \u00e0 la gen\u00e8se de l&rsquo;\u00e9motion poss\u00e8de une universalit\u00e9 fonctionnelle profonde.<\/p>\n<h2>4. Les dimensions fondamentales de l&rsquo;\u00e9valuation cognitive selon Roseman<\/h2>\n<h3>4.1 L&rsquo;\u00e9tat motivationnel et la pertinence par rapport aux objectifs<\/h3>\n<p>La premi\u00e8re composante essentielle du mod\u00e8le de Roseman r\u00e9side dans l&rsquo;articulation entre l&rsquo;\u00e9tat motivationnel du sujet et la pertinence de la situation par rapport \u00e0 ses objectifs fondamentaux. Pour Roseman, une \u00e9motion ne peut na\u00eetre dans le vide ; elle exige comme pr\u00e9condition absolue que l&rsquo;individu ait un enjeu dans la situation (<em>stake in the outcome<\/em>). Sans pertinence motivationnelle, l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement est appr\u00e9hend\u00e9 avec une indiff\u00e9rence cognitive pure, sans r\u00e9sonance affective.<\/p>\n<p>La conceptualisation rosemanienne se singularise par la dissociation nette entre deux types de motivations fondamentales r\u00e9gies par des architectures neurobiologiques distinctes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le syst\u00e8me motivationnel app\u00e9titif :<\/strong> orient\u00e9 vers la recherche de gratification, de ressources, d&rsquo;h\u00e9donisme, de succ\u00e8s ou de croissance personnelle (analogue au Behavioral Activation System ou BAS chez <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Jeffrey_Alan_Gray\">Jeffrey Gray<\/a>).<\/li>\n<li><strong>Le syst\u00e8me motivationnel aversif :<\/strong> d\u00e9di\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9vitement de la souffrance, du danger, de la punition, de la privation ou de la d\u00e9gradation de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 biologique et psychologique (analogue au Behavioral Inhibition System ou BIS).<\/li>\n<\/ul>\n<p>\u00c0 cette dichotomie s&rsquo;articule l&rsquo;\u00e9valuation de la <em>concordance situationnelle<\/em> (ou consistance par rapport aux buts). L&rsquo;environnement actuel satisfait-il ou entrave-t-il le motif actif ? Cette dimension constitue le d\u00e9terminant primaire de la valence affective fondamentale (positive versus n\u00e9gative) :<\/p>\n<ul>\n<li>Un \u00e9v\u00e9nement concordant avec un motif app\u00e9titif engendre un affect positif de type r\u00e9compense (ex. : la joie).<\/li>\n<li>Un \u00e9v\u00e9nement concordant avec un motif aversif (par exemple, \u00e9viter un coup ou \u00e9chapper \u00e0 une maladie) produit un affect positif de type soulagement.<\/li>\n<li>Un \u00e9v\u00e9nement discordant avec un motif app\u00e9titif (l&rsquo;absence d&rsquo;une r\u00e9compense attendue) produit de la frustration ou de la d\u00e9ception.<\/li>\n<li>Un \u00e9v\u00e9nement discordant avec un motif aversif (l&rsquo;intrusion d&rsquo;une souffrance ou d&rsquo;une menace) d\u00e9clenche des affects de d\u00e9tresse, de peur ou d&rsquo;aversion aigu\u00eb.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>4.2 La certitude, la probabilit\u00e9 et la temporalit\u00e9 situationnelle<\/h3>\n<p>La deuxi\u00e8me dimension cardinaux concerne la certitude per\u00e7ue de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement et son ancrage dans le temps psychologique. L&rsquo;esprit humain ne r\u00e9agit pas uniquement aux faits \u00e9tablis et tangibles ; il est une formidable machine de simulation prospective et d&rsquo;anticipation contrefactuelle. Roseman situe la certitude sur un continuum dynamique allant de l&rsquo;incertitude absolue \u00e0 la certitude confirm\u00e9e, en passant par divers degr\u00e9s de probabilit\u00e9 per\u00e7ue.<\/p>\n<p>Cette dimension de certitude est le levier cognitif qui s\u00e9pare structurellement les \u00e9motions prospectives (orient\u00e9es vers le futur) des \u00e9motions r\u00e9trospectives ou d&rsquo;accomplissement (orient\u00e9es vers le pr\u00e9sent ou le pass\u00e9 r\u00e9solu) :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Face \u00e0 un \u00e9v\u00e9nement d\u00e9sir\u00e9 mais incertain :<\/strong> l&rsquo;\u00e9valuation engendre l&rsquo;<em>espoir<\/em>. Le sujet per\u00e7oit une probabilit\u00e9 positive mais reconna\u00eet la possibilit\u00e9 d&rsquo;un \u00e9chec.<\/li>\n<li><strong>Face \u00e0 un \u00e9v\u00e9nement aversif redout\u00e9 mais incertain :<\/strong> l&rsquo;\u00e9valuation cognitive g\u00e9n\u00e8re la <em>peur<\/em> ou l&rsquo;<em>anxi\u00e9t\u00e9<\/em>. C&rsquo;est l&rsquo;ind\u00e9termination du danger qui soutient la vigilance hyperactive de l&rsquo;organisme.<\/li>\n<li><strong>Lorsque l&rsquo;incertitude se r\u00e9sout :<\/strong> si l&rsquo;issue positive se concr\u00e9tise, l&rsquo;espoir se transmue en <em>joie<\/em> ; si l&rsquo;issue n\u00e9gative redout\u00e9e survient de fa\u00e7on in\u00e9luctable, la peur bascule dans la <em>tristesse<\/em> ou le d\u00e9sespoir. \u00c0 l&rsquo;inverse, si la menace potentielle est d\u00e9finitivement \u00e9cart\u00e9e, l&rsquo;organisme bascule dans le <em>soulagement<\/em>.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Roseman insiste sur le fait que la certitude n&rsquo;est pas une probabilit\u00e9 bay\u00e9sienne calcul\u00e9e froidement, mais une croyance ph\u00e9nom\u00e9nologique. Deux individus confront\u00e9s aux m\u00eames donn\u00e9es statistiques peuvent exp\u00e9rimenter des \u00e9tats \u00e9motionnels oppos\u00e9s selon que leur architecture cognitive interpr\u00e8te le r\u00e9sultat futur comme hautement probable (g\u00e9n\u00e9rant la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 ou l&rsquo;effroi) ou comme fondamentalement incertain (soutenant l&rsquo;espoir vigilant ou l&rsquo;angoisse expectative).<\/p>\n<h3>4.3 L&rsquo;agence causale et la l\u00e9gitimit\u00e9 per\u00e7ue<\/h3>\n<p>La question de l&rsquo;origine causale de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement constitue l&rsquo;une des contributions les plus \u00e9l\u00e9gantes et discriminantes du mod\u00e8le structural d&rsquo;Ira Roseman. S&rsquo;inspirant des th\u00e9ories de l&rsquo;attribution d\u00e9velopp\u00e9es par Fritz Heider et Bernard Weiner, Roseman formalise l&rsquo;attribution de l&rsquo;agence causale selon une triade stricte :<\/p>\n<ol>\n<li><strong>L&rsquo;agence impersonnelle (les circonstances) :<\/strong> l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement est imput\u00e9 aux lois de la nature, \u00e0 la fatalit\u00e9, au hasard ou aux contraintes impersonnelles de l&rsquo;environnement physique.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;agence d&rsquo;autrui (autre personne) :<\/strong> l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement est per\u00e7u comme ayant \u00e9t\u00e9 caus\u00e9 ou facilit\u00e9 par les intentions, la n\u00e9gligence ou les actes d\u00e9lib\u00e9r\u00e9s d&rsquo;un tiers.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;agence du soi (le sujet lui-m\u00eame) :<\/strong> l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement d\u00e9coule directement des choix, des comp\u00e9tences, des d\u00e9faillances ou des actions de l&rsquo;individu lui-m\u00eame.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Cette triade causale interagit intimement avec la dimension de <em>l\u00e9gitimit\u00e9 per\u00e7ue<\/em> (l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement viole-t-il ou respecte-t-il les normes morales, le sentiment d&rsquo;\u00e9quit\u00e9 ou le m\u00e9rite personnel ?) et avec le <em>potentiel de contr\u00f4le<\/em> (l&rsquo;individu se sent-il capable d&rsquo;alt\u00e9rer l&rsquo;issue ou de restaurer l&rsquo;\u00e9quilibre rompu ?). Lorsque survient une issue n\u00e9gative hautement discordante :<\/p>\n<ul>\n<li>Si elle est attribu\u00e9e \u00e0 des <em>circonstances impersonnelles<\/em> avec un <em>faible potentiel de contr\u00f4le<\/em>, elle d\u00e9clenche la <strong>tristesse<\/strong>.<\/li>\n<li>Si elle est attribu\u00e9e \u00e0 <em>autrui<\/em> et jug\u00e9e <em>ill\u00e9gitime<\/em> avec un <em>fort potentiel de contr\u00f4le<\/em> per\u00e7u, elle engendre la <strong>col\u00e8re<\/strong>.<\/li>\n<li>Si elle est imput\u00e9e au <em>soi<\/em> en raison d&rsquo;une action violant une norme \u00e9thique l\u00e9gitime, elle suscite la <strong>culpabilit\u00e9<\/strong>.<\/li>\n<li>Si elle est imput\u00e9e \u00e0 une d\u00e9faillance globale de l&rsquo;identit\u00e9 du <em>soi<\/em> face au regard social, elle fait \u00e9merger la <strong>honte<\/strong>.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>5. Typologie et diff\u00e9renciation des \u00e9motions discr\u00e8tes dans le mod\u00e8le<\/h2>\n<h3>5.1 Les \u00e9motions n\u00e9gatives orient\u00e9es vers l&rsquo;autre et vers soi<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des grands m\u00e9rites du mod\u00e8le de Roseman r\u00e9side dans sa capacit\u00e9 \u00e0 r\u00e9soudre des confusions conceptuelles r\u00e9currentes en psychologie clinique et sociale, notamment la distinction rigoureuse entre des \u00e9motions n\u00e9gatives souvent regroup\u00e9es h\u00e2tivement sous la banni\u00e8re des \u00ab affects hostiles \u00bb ou des \u00ab \u00e9motions d&rsquo;auto-\u00e9valuation n\u00e9gative \u00bb. Gr\u00e2ce \u00e0 sa grille dimensionnelle, Roseman propose une d\u00e9composition microscopique de ces \u00e9tats \u00e9motionnels :<\/p>\n<p>Dans la sph\u00e8re des \u00e9motions n\u00e9gatives orient\u00e9es vers l&rsquo;autre :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La col\u00e8re (Anger) :<\/strong> Se caract\u00e9rise par une discordance motivationnelle \u00e9lev\u00e9e, la certitude de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement n\u00e9faste, une attribution claire de l&rsquo;agence causale \u00e0 <em>autrui<\/em>, un jugement d&rsquo;<em>ill\u00e9gitimit\u00e9<\/em> (violation de justice ou d&rsquo;attentes partag\u00e9es), et un <em>potentiel de contr\u00f4le \u00e9lev\u00e9<\/em> (l&rsquo;individu s&rsquo;estime l\u00e9gitime et capable d&rsquo;affronter l&rsquo;agresseur pour contraindre une rectification).<\/li>\n<li><strong>Le m\u00e9pris (Contempt) :<\/strong> Partage l&rsquo;attribution \u00e0 autrui mais diff\u00e8re de la col\u00e8re par le type de probl\u00e8me \u00e9valu\u00e9 : alors que la col\u00e8re cible une <em>action<\/em> ou un comportement r\u00e9pr\u00e9hensible sp\u00e9cifique, le m\u00e9pris \u00e9value la <em>personne enti\u00e8re<\/em> d&rsquo;autrui comme \u00e9tant intrins\u00e8quement inf\u00e9rieure, indigne ou d\u00e9ficiente. Le potentiel de contr\u00f4le n&rsquo;est plus orient\u00e9 vers l&rsquo;affrontement pour corriger le comportement, mais vers l&rsquo;exclusion sociale et le rejet d\u00e9daigneux.<\/li>\n<li><strong>Le d\u00e9go\u00fbt (Disgust) :<\/strong> Repose sur une discordance aversive radicale face \u00e0 un objet ou une personne per\u00e7ue comme contaminante ou vici\u00e9e, exigeant une expulsion motrice et symbolique imm\u00e9diate.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Dans la sph\u00e8re des \u00e9motions n\u00e9gatives orient\u00e9es vers le soi :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La culpabilit\u00e9 (Guilt) :<\/strong> \u00c9merge lorsque l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement discordant est attribu\u00e9 \u00e0 une <em>action sp\u00e9cifique<\/em> du sujet (agence du soi) per\u00e7ue comme transgressive et ill\u00e9gitime, avec un potentiel de contr\u00f4le suffisant pour envisager une r\u00e9paration comportementale.<\/li>\n<li><strong>La honte (Shame) :<\/strong> Na\u00eet lorsque le probl\u00e8me n&rsquo;est pas localis\u00e9 dans une conduite ponctuelle, mais dans une inad\u00e9quation globale du <em>soi<\/em> face \u00e0 un id\u00e9al du moi ou au regard d&rsquo;un groupe social de r\u00e9f\u00e9rence. Le potentiel de contr\u00f4le est per\u00e7u comme tr\u00e8s faible \u00e0 court terme, incitant \u00e0 la dissimulation, au r\u00e9tr\u00e9cissement postural et au repli sur soi.<\/li>\n<li><strong>Le regret (Regret) :<\/strong> D\u00e9coule d&rsquo;une attribution au soi sans n\u00e9cessairement impliquer de faute morale : le sujet constate simplement qu&rsquo;une d\u00e9cision alternative qu&rsquo;il aurait pu prendre aurait men\u00e9 \u00e0 un r\u00e9sultat plus favorable (analyse contrefactuelle).<\/li>\n<li><strong>La tristesse (Sadness) :<\/strong> Se caract\u00e9rise par une perte certaine, irr\u00e9versible, attribu\u00e9e le plus souvent \u00e0 des circonstances impersonnelles ou \u00e0 un environnement contre lequel l&rsquo;individu n&rsquo;a aucun pouvoir d&rsquo;action imm\u00e9diat (potentiel de contr\u00f4le nul ou minime).<\/li>\n<\/ul>\n<h3>5.2 Les \u00e9motions n\u00e9gatives associ\u00e9es \u00e0 l&rsquo;incertitude<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse rosemanienne des affects suscit\u00e9s par l&rsquo;incertitude \u00e9claire avec pr\u00e9cision les ressorts de l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 et de la d\u00e9tresse. L&rsquo;angoisse et la peur ne doivent pas \u00eatre confondues avec la tristesse ou la d\u00e9pression, car leur matrice cognitive sous-jacente est domin\u00e9e par le caract\u00e8re ind\u00e9termin\u00e9 de la menace.<\/p>\n<p>Dans le mod\u00e8le de Roseman :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La peur (Fear) :<\/strong> Est d\u00e9clench\u00e9e par l&rsquo;\u00e9valuation d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement potentiellement catastrophique, discordant par rapport \u00e0 un motif aversif fondamental (la survie, l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 physique ou psychologique), dont l&rsquo;occurrence future est jug\u00e9e hautement <em>incertaine<\/em> ou probable mais non encore totalement advenue. L&rsquo;attribution causale peut \u00eatre circonstancielle ou humaine, mais le potentiel de contr\u00f4le demeure incertain : l&rsquo;individu ne sait pas avec certitude s&rsquo;il parviendra \u00e0 fuir ou \u00e0 neutraliser le p\u00e9ril.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 (Anxiety) :<\/strong> Se distingue de la peur focalis\u00e9e par un degr\u00e9 d&rsquo;incertitude encore plus diffus et chronique, portant souvent sur l&rsquo;identit\u00e9 m\u00eame de la menace, son timing ou la capacit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale des ressources d&rsquo;adaptation \u00e0 y faire face.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Le mod\u00e8le formalise \u00e9galement la dynamique de transition psychopathologique. Tant que persiste une marge d&rsquo;incertitude, l&rsquo;individu demeure sous le r\u00e9gime de la peur ou de l&rsquo;espoir angoiss\u00e9, ce qui maintient une forte activation autonome destin\u00e9e \u00e0 scruter l&rsquo;environnement. En revanche, d\u00e8s l&rsquo;instant o\u00f9 l&rsquo;\u00e9valuation bascule de \u00ab l&rsquo;incertain \u00bb au \u00ab certain \u00bb quant \u00e0 la survenue in\u00e9vitable du d\u00e9sastre, le potentiel de contr\u00f4le s&rsquo;effondre pour atteindre un niveau nul : la peur s&rsquo;\u00e9teint et laisse place au <strong>d\u00e9sespoir<\/strong> ou \u00e0 la d\u00e9pression clinique. L&rsquo;\u00e9nergie motrice s&rsquo;inhibe, car le syst\u00e8me cognitif a act\u00e9 qu&rsquo;aucun comportement adaptatif ne peut d\u00e9sormais alt\u00e9rer l&rsquo;issue.<\/p>\n<h3>5.3 Les \u00e9motions positives et d&rsquo;accomplissement<\/h3>\n<p>Contrairement \u00e0 de nombreuses approches th\u00e9oriques qui ont historiquement n\u00e9glig\u00e9 les \u00e9motions positives au motif qu&rsquo;elles pr\u00e9senteraient des signatures physiologiques et comportementales moins diff\u00e9renci\u00e9es que les affects d&rsquo;alarme, le mod\u00e8le structural d&rsquo;Ira Roseman propose une cartographie rigoureuse de la valence positive :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La joie (Joy) :<\/strong> R\u00e9sulte d&rsquo;une \u00e9valuation de concordance motivationnelle absolue par rapport \u00e0 un motif app\u00e9titif : l&rsquo;individu a obtenu un b\u00e9n\u00e9fice d\u00e9sir\u00e9, l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement est certain (r\u00e9alis\u00e9 ici et maintenant) et ne n\u00e9cessite aucun effort imm\u00e9diat d&rsquo;ajustement. L&rsquo;esprit c\u00e9l\u00e8bre l&rsquo;atteinte du but.<\/li>\n<li><strong>La fiert\u00e9 (Pride) :<\/strong> Exige une signature attributionnelle sp\u00e9cifique. Elle requiert non seulement la pr\u00e9sence d&rsquo;un r\u00e9sultat hautement congruent avec les buts et les id\u00e9aux de l&rsquo;individu, mais surtout l&rsquo;attribution causale exclusive de ce succ\u00e8s \u00e0 l&rsquo;<em>agence du soi<\/em> (\u00e0 ses propres comp\u00e9tences, efforts, talents ou vertus). Elle s&rsquo;accompagne d&rsquo;un sentiment de pleine l\u00e9gitimit\u00e9 et rehausse le statut social per\u00e7u.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;espoir (Hope) :<\/strong> Est une \u00e9motion positive unique en ce qu&rsquo;elle fleurit au sein de l&rsquo;inconfort de l&rsquo;incertitude. Elle \u00e9value la possibilit\u00e9 plausible qu&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement hautement d\u00e9sirable se r\u00e9alise dans le futur. L&rsquo;espoir stimule l&rsquo;engagement, l&rsquo;endurance et l&rsquo;inventivit\u00e9 cognitive pour maximiser les chances d&rsquo;actualisation de cette issue b\u00e9n\u00e9fique.<\/li>\n<li><strong>Le soulagement (Relief) :<\/strong> Ne d\u00e9coule pas de l&rsquo;obtention d&rsquo;un gain app\u00e9titif, mais de la r\u00e9solution confirm\u00e9e (devenue certaine) d&rsquo;une menace aversive qui \u00e9tait jusqu&rsquo;alors redout\u00e9e comme incertaine. L&rsquo;interruption de la tension du syst\u00e8me aversif produit une lib\u00e9ration psychophysiologique caract\u00e9ristique marqu\u00e9e par un rel\u00e2chement musculaire profond et une d\u00e9sactivation du syst\u00e8me nerveux sympathique.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>6. Tendances \u00e0 l&rsquo;action et composantes comportementales des \u00e9motions<\/h2>\n<h3>6.1 L&rsquo;int\u00e9gration des tendances \u00e0 l&rsquo;action dans le mod\u00e8le \u00e9motionnel<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des apports majeurs d&rsquo;Ira Roseman au cours de la maturation de ses travaux dans les d\u00e9cennies 1990 et 2000 a \u00e9t\u00e9 de lier organiquement l&rsquo;\u00e9valuation cognitive aux composantes d&rsquo;action de l&rsquo;\u00e9motion. Pour Roseman, l&rsquo;\u00e9motion ne saurait \u00eatre r\u00e9duite \u00e0 un simple calcul mental d\u00e9sincarn\u00e9, ni \u00e0 une collection passive de sensations priv\u00e9es. L&rsquo;\u00e9motion est un <em>syst\u00e8me de r\u00e9gulation adaptatif de l&rsquo;action<\/em>.<\/p>\n<p>Cette perspective cr\u00e9e un dialogue conceptuel fructueux avec les travaux du psychologue n\u00e9erlandais <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Nico_Frijda\">Nico Frijda<\/a>, qui a formalis\u00e9 la notion de \u00ab tendances \u00e0 l&rsquo;action \u00bb (<em>action readiness<\/em>). Roseman int\u00e8gre cette intuition dans sa propre matrice : chaque combinaison sp\u00e9cifique de dimensions d&rsquo;\u00e9valuation cognitive ne se contente pas de produire une \u00e9tiquette verbale ou un ressenti qualitatif distinct ; elle active automatiquement un \u00e9tat de pr\u00e9paration motivationnelle et motrice sp\u00e9cifique visant \u00e0 r\u00e9pondre aux exigences adaptatives pos\u00e9es par la situation \u00e9valu\u00e9e.<\/p>\n<p>Roseman insiste toutefois sur une distinction fondamentale entre :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;impulsion ou tendance \u00e0 l&rsquo;action interne :<\/strong> la pouss\u00e9e motrice neurophysiologiquement programm\u00e9e d\u00e9clench\u00e9e par l&rsquo;\u00e9valuation (par exemple, l&rsquo;impulsion \u00e0 frapper ou \u00e0 crier dans la col\u00e8re).<\/li>\n<li><strong>Le comportement manifeste r\u00e9gul\u00e9 :<\/strong> l&rsquo;action effectivement d\u00e9ploy\u00e9e par l&rsquo;individu dans son environnement socioculturel, laquelle passe au filtre de l&rsquo;inhibition pr\u00e9frontale, des r\u00e8gles de socialisation, des normes de politesse et des strat\u00e9gies de calcul politique ou relationnel \u00e0 long terme.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>6.2 Strat\u00e9gies d&rsquo;action et fonctions t\u00e9l\u00e9ologiques de chaque affect<\/h3>\n<p>Pour Roseman, chaque \u00e9motion discr\u00e8te poss\u00e8de une fonction t\u00e9l\u00e9ologique (une finalit\u00e9 d&rsquo;adaptation \u00e9volutive) inscrite dans sa tendance \u00e0 l&rsquo;action propre. Ces tendances ont \u00e9t\u00e9 empiriquement document\u00e9es par Roseman, Wiest et Swartz (1994) \u00e0 travers des inventaires syst\u00e9matiques d\u00e9crivant les impulsions motrices associ\u00e9es aux affects :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La col\u00e8re :<\/strong> Sa tendance \u00e0 l&rsquo;action t\u00e9l\u00e9ologique est l&rsquo;<em>affrontement<\/em> (<em>moving against<\/em>), l&rsquo;agression instrumentale et la destruction ou suppression de l&rsquo;obstacle. Le but sous-jacent est de forcer l&rsquo;autre agent \u00e0 cesser son comportement nuisible ou \u00e0 r\u00e9parer l&rsquo;injustice commise.<\/li>\n<li><strong>La peur :<\/strong> Sa tendance \u00e0 l&rsquo;action est l&rsquo;<em>\u00e9vitement<\/em> (<em>moving away<\/em>), la fuite pr\u00e9cipit\u00e9e ou le figement d\u00e9fensif (<em>freezing<\/em>). Sa fonction adaptative est la pr\u00e9servation imm\u00e9diate de l&rsquo;organisme par la mise \u00e0 distance physique ou symbolique de la menace.<\/li>\n<li><strong>La culpabilit\u00e9 :<\/strong> Sa tendance comportementale est la <em>r\u00e9paration et la r\u00e9conciliation<\/em> (<em>moving toward to repair<\/em>). L&rsquo;individu est pouss\u00e9 \u00e0 confesser sa faute, \u00e0 demander pardon, \u00e0 offrir un d\u00e9dommagement mat\u00e9riel ou relationnel afin de restaurer le lien social endommag\u00e9 au sein du groupe d&rsquo;appartenance.<\/li>\n<li><strong>La tristesse :<\/strong> Sa tendance \u00e0 l&rsquo;action se traduit paradoxalement par l&rsquo;<em>inhibition motrice<\/em> et le <em>retrait social<\/em> (<em>giving up \/ turning inward<\/em>). Loin d&rsquo;\u00eatre dysfonctionnelle, cette r\u00e9action permet l&rsquo;\u00e9conomie d&rsquo;\u00e9nergies pr\u00e9cieuses dans une situation o\u00f9 l&rsquo;action serait futile (perte irr\u00e9versible), tout en constituant un signal communicatif puissant (larmes, prostration) destin\u00e9 \u00e0 susciter le soutien, la compassion et l&rsquo;aide des membres de la communaut\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>7. M\u00e9thodologies de recherche et protocoles empiriques d\u00e9velopp\u00e9s par Roseman<\/h2>\n<h3>7.1 \u00c9tudes de rappel autobiographique et sc\u00e9narios exp\u00e9rimentaux<\/h3>\n<p>Afin de valider empiriquement un \u00e9difice th\u00e9orique d&rsquo;une telle complexit\u00e9, Ira Roseman et ses collaborateurs ont d\u00e9velopp\u00e9 des protocoles de recherche rigoureux combinant approches corr\u00e9lationnelles, ph\u00e9nom\u00e9nologiques et quasi-exp\u00e9rimentales. Face \u00e0 la difficult\u00e9 \u00e9thique et pratique d&rsquo;induire en laboratoire des \u00e9motions d&rsquo;une intensit\u00e9 extr\u00eame (comme la honte destructrice, la fureur vengeresse ou le deuil profond), Roseman a \u00e9t\u00e9 l&rsquo;un des pionniers de l&rsquo;usage perfectionn\u00e9 des m\u00e9thodologies de <em>rappel narratif autobiographique<\/em>.<\/p>\n<p>Dans ces protocoles standardis\u00e9s, les participants sont invit\u00e9s \u00e0 se rem\u00e9morer et \u00e0 consigner par \u00e9crit un \u00e9v\u00e9nement r\u00e9el de leur vie o\u00f9 ils ont ressenti de fa\u00e7on pr\u00e9dominante une \u00e9motion sp\u00e9cifique assign\u00e9e al\u00e9atoirement par l&rsquo;exp\u00e9rimentateur (par exemple, la fiert\u00e9, le remords ou la peur). Dans un second temps, sans r\u00e9v\u00e9ler les hypoth\u00e8ses du mod\u00e8le structural, les participants remplissent des \u00e9chelles psychom\u00e9triques hautement granulaires \u00e9valuant r\u00e9trospectivement chacune des dimensions th\u00e9oriques au moment o\u00f9 l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement s&rsquo;est produit :<\/p>\n<ul>\n<li>Quel \u00e9tait votre objectif au moment des faits ?<\/li>\n<li>\u00c9tiez-vous certain de ce qui allait se produire ?<\/li>\n<li>Qui consid\u00e9riez-vous comme responsable des cons\u00e9quences ?<\/li>\n<li>Pensiez-vous m\u00e9riter ce r\u00e9sultat ?<\/li>\n<li>Aviez-vous le sentiment de pouvoir changer le cours des choses ?<\/li>\n<\/ul>\n<p>Pour neutraliser les limites inh\u00e9rentes \u00e0 la m\u00e9moire autobiographique (telles que les biais de rationalisation apr\u00e8s coup ou la r\u00e9\u00e9criture contrefactuelle du pass\u00e9), Roseman a parall\u00e8lement eu recours \u00e0 la m\u00e9thode des <em>sc\u00e9narios contrefactuels ou vignettes exp\u00e9rimentales<\/em>. Dans ces dispositifs, les chercheurs manipulent de fa\u00e7on orthogonale et param\u00e9trique des textes d\u00e9crivant des situations hypoth\u00e9tiques o\u00f9 seules les dimensions d&rsquo;\u00e9valuation varient syst\u00e9matiquement (par exemple, manipuler la seule variable d&rsquo;agence causale en gardant l&rsquo;issue et la certitude strictement identiques). Les participants doivent alors pr\u00e9dire l&rsquo;\u00e9motion que ressentirait le protagoniste. Les donn\u00e9es issues de ces paradigmes ont constamment mis en \u00e9vidence la pr\u00e9cision avec laquelle les profils d&rsquo;\u00e9valuation pr\u00e9disent l&rsquo;\u00e9mergence des \u00e9motions discr\u00e8tes correspondantes.<\/p>\n<h3>7.2 Exp\u00e9rimentations en laboratoire et mesures physiologiques int\u00e9gr\u00e9es<\/h3>\n<p>Roseman a \u00e9galement poursuivi la validation de son mod\u00e8le par le biais d&rsquo;exp\u00e9rimentations comportementales directes en laboratoire. Ces protocoles visaient \u00e0 induire des \u00e9tats \u00e9motionnels en temps r\u00e9el par le recours \u00e0 des t\u00e2ches informatis\u00e9es interactives truqu\u00e9es, o\u00f9 des variables cl\u00e9s telles que l&rsquo;incertitude du gain, la frustration caus\u00e9e par un partenaire complice (manipulation de l&rsquo;agence d&rsquo;autrui) ou la privation injuste d&rsquo;une r\u00e9compense mon\u00e9taire \u00e9taient contr\u00f4l\u00e9es \u00e0 l&rsquo;insu du sujet.<\/p>\n<p>Ces exp\u00e9rimentations ont permis de mesurer la latence temporelle des \u00e9valuations cognitives \u00e0 l&rsquo;aide de paradigmes de temps de r\u00e9action et d&rsquo;amor\u00e7age subliminal (<em>priming<\/em>). Ces mesures chronom\u00e9triques ont apport\u00e9 une preuve cruciale contre les d\u00e9tracteurs des th\u00e9ories cognitives : elles ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que les \u00e9valuations fondamentales de valence, de certitude et d&rsquo;agence s&rsquo;effectuent en quelques dizaines de millisecondes, confirmant qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;op\u00e9rations de d\u00e9codage hautement automatis\u00e9es pr\u00e9c\u00e9dant la prise de conscience r\u00e9flexive.<\/p>\n<p>En outre, plusieurs travaux du laboratoire de Roseman ont int\u00e9gr\u00e9 l&rsquo;enregistrement d&rsquo;indices somatiques et autonomes (conductance cutan\u00e9e, \u00e9lectromyographie faciale mesurant l&rsquo;activit\u00e9 du <em>corrugator supercilii<\/em> et du <em>zygomaticus major<\/em>, variabilit\u00e9 de la fr\u00e9quence cardiaque). Ces investigations ont d\u00e9montr\u00e9 des corr\u00e9lations significatives entre les patterns d&rsquo;\u00e9valuation d\u00e9clar\u00e9s et des configurations d&rsquo;activation du syst\u00e8me nerveux autonome, confirmant que chaque profil d&rsquo;\u00e9valuation cognitive pr\u00e9pare le corps de mani\u00e8re congruente \u00e0 la tendance d&rsquo;action s\u00e9lectionn\u00e9e.<\/p>\n<h2>8. Comparaison critique : Roseman, Lazarus, Scherer et Frijda<\/h2>\n<h3>8.1 Convergences et divergences avec le mod\u00e8le componentiel de Scherer<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9tude comparative des grandes th\u00e9ories de l&rsquo;\u00e9valuation cognitive fait appara\u00eetre un contraste passionnant entre le mod\u00e8le structural matriciel de Roseman et le <em>Component Process Model<\/em> (CPM) d\u00e9velopp\u00e9 par le psychologue suisse <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Klaus_Scherer\">Klaus Scherer<\/a>. Si les deux chercheurs partagent le postulat fondamental selon lequel les \u00e9motions r\u00e9sultent d&rsquo;une combinatoire d&rsquo;\u00e9valuations cognitives universelles, leurs architectures formelles diff\u00e8rent profond\u00e9ment sur la question de la dynamique temporelle :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le mod\u00e8le s\u00e9quentiel de Scherer :<\/strong> Postule que l&rsquo;\u00e9valuation s&rsquo;op\u00e8re selon une cascade temporelle stricte et hi\u00e9rarchis\u00e9e d&rsquo;\u00e9tapes de v\u00e9rification (les <em>Stimulus Evaluation Checks<\/em> ou SECs) :\n<ol>\n<li>V\u00e9rification de la nouveaut\u00e9 (soudainet\u00e9, familiarit\u00e9) ;<\/li>\n<li>V\u00e9rification de l&rsquo;agr\u00e9ment intrins\u00e8que ;<\/li>\n<li>V\u00e9rification de la pertinence par rapport aux buts ;<\/li>\n<li>V\u00e9rification du potentiel de ma\u00eetrise (coping potential) ;<\/li>\n<li>V\u00e9rification de la compatibilit\u00e9 avec les normes sociales et le soi.<\/li>\n<\/ol>\n<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;approche structurale matricielle de Roseman :<\/strong> Ne postule pas n\u00e9cessairement un ordonnancement chronologique invariable et lin\u00e9aire de ces v\u00e9rifications. Roseman con\u00e7oit plut\u00f4t l&rsquo;\u00e9valuation comme un traitement en parall\u00e8le et interactif au sein d&rsquo;un r\u00e9seau dimensionnel. Pour Roseman, la question essentielle n&rsquo;est pas tant de savoir dans quel ordre pr\u00e9cis de quelques millisecondes les informations sont trait\u00e9es, mais d&rsquo;\u00e9tablir l&rsquo;\u00e9quation matricielle n\u00e9cessaire et suffisante qui d\u00e9termine l&rsquo;\u00e9tat affectif discret r\u00e9sultant.<\/li>\n<\/ul>\n<p>De surcro\u00eet, les deux mod\u00e8les divergent dans leur granularit\u00e9 motivationnelle. Scherer traite la pertinence de mani\u00e8re plus lin\u00e9aire le long d&rsquo;un axe d&rsquo;ad\u00e9quation aux buts g\u00e9n\u00e9raux, tandis que Roseman insiste de fa\u00e7on beaucoup plus tranch\u00e9e et explicite sur la distinction biologique entre motifs app\u00e9titifs et aversifs, conf\u00e9rant \u00e0 son mod\u00e8le une puissance explicative accrue pour diff\u00e9rencier des \u00e9motions comme la joie et le soulagement, ou la frustration et la panique.<\/p>\n<h3>8.2 Distinction avec les th\u00e9ories relationnelles de Lazarus et comportementales de Frijda<\/h3>\n<p>La confrontation du cadre de Roseman avec les th\u00e9ories de Richard Lazarus et de Nico Frijda permet de situer pr\u00e9cis\u00e9ment sa singularit\u00e9 conceptuelle au sein de l&rsquo;\u00e9cole cognitive :<\/p>\n<p>Vis-\u00e0-vis de Richard Lazarus :<\/p>\n<ul>\n<li>Lazarus privil\u00e9gie des <em>th\u00e8mes relationnels fondamentaux<\/em> qualitatifs, gestaltistes et holistiques (par exemple, la culpabilit\u00e9 est d\u00e9finie comme \u00ab avoir viol\u00e9 un imp\u00e9ratif moral \u00bb). Roseman critique cette d\u00e9marche comme \u00e9tant quasi-tautologique : nommer le th\u00e8me relationnel revient presque \u00e0 renommer l&rsquo;\u00e9motion, sans en d\u00e9composer les rouages analytiques. Roseman choisit une approche dimensionnelle d\u00e9compos\u00e9e o\u00f9 chaque \u00e9motion est le produit crois\u00e9 de facteurs ind\u00e9pendants calculables.<\/li>\n<li>De plus, chez Lazarus, le processus de faire-face (<em>coping<\/em>) est consubstantiel \u00e0 l&rsquo;\u00e9valuation elle-m\u00eame (\u00e9valuation secondaire int\u00e9gr\u00e9e dans le d\u00e9clenchement). Chez Roseman, le potentiel de contr\u00f4le est une dimension d&rsquo;\u00e9valuation cognitive, mais le comportement de coping \u00e0 proprement parler est conceptualis\u00e9 comme une cons\u00e9quence cons\u00e9cutive r\u00e9gul\u00e9e par les tendances \u00e0 l&rsquo;action.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Vis-\u00e0-vis de Nico Frijda :<\/p>\n<ul>\n<li>Pour Frijda, le c\u0153ur battant et la d\u00e9finition ontologique m\u00eame de l&rsquo;\u00e9motion est l&rsquo;\u00e9tat de pr\u00e9paration \u00e0 l&rsquo;action (<em>action readiness<\/em>). L&rsquo;\u00e9valuation cognitive n&rsquo;est souvent chez Frijda qu&rsquo;un pr\u00e9curseur fonctionnel ou une condition d&rsquo;amont.<\/li>\n<li>Pour Roseman, bien que l&rsquo;action soit cruciale, le c\u0153ur explicatif et identitaire de l&rsquo;\u00e9motion r\u00e9side dans la configuration de l&rsquo;<em>appraisal<\/em>. C&rsquo;est l&rsquo;\u00e9valuation subjective qui sp\u00e9cifie la nature de la tendance \u00e0 l&rsquo;action, et non l&rsquo;inverse. Roseman maintient fermement le primat architectural de la cognition \u00e9valuative sur le moteur somatique de l&rsquo;action.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>9. Applications du mod\u00e8le \u00e0 la psychologie politique et \u00e0 la r\u00e9solution des conflits<\/h2>\n<h3>9.1 Les \u00e9motions politiques comme moteurs de l&rsquo;action collective<\/h3>\n<p>\u00c0 partir du d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, Ira Roseman a \u00e9tendu ses travaux de mani\u00e8re spectaculaire en direction de la psychologie politique, de la sociologie des mouvements sociaux et de l&rsquo;analyse des comportements \u00e9lectoraux. Constatant que les mod\u00e8les politologiques traditionnels fond\u00e9s sur le choix rationnel (<em>rational choice theory<\/em>) \u00e9chouaient syst\u00e9matiquement \u00e0 pr\u00e9dire les soul\u00e8vements populaires, les votes contestataires radicaux ou les mobilisations sacrificielles, Roseman a d\u00e9montr\u00e9 la puissance op\u00e9ratoire de son mod\u00e8le structural pour d\u00e9coder la vie civique.<\/p>\n<p>Dans ses articles consacr\u00e9s aux \u00e9motions dans les choix politiques et les mouvements de contestation (notamment Roseman, 2011, 2018), il expose comment des configurations sp\u00e9cifiques d&rsquo;\u00e9valuation cognitive orchestrent l&rsquo;action collective :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La col\u00e8re collective citoyenne :<\/strong> Elle ne jaillit pas d&rsquo;une simple d\u00e9tresse \u00e9conomique ou d&rsquo;une pr\u00e9carit\u00e9 objective. Elle n\u00e9cessite l&rsquo;\u00e9valuation d&rsquo;une situation de souffrance comme \u00e9tant <em>ill\u00e9gitime<\/em> (rupture d&rsquo;un contrat social tacite), imputable \u00e0 l&rsquo;<em>agence d&rsquo;autrui<\/em> clairement identifi\u00e9e (une \u00e9lite politique, une oligarchie financi\u00e8re ou un gouvernement \u00e9tranger) et associ\u00e9e \u00e0 un <em>fort potentiel de contr\u00f4le<\/em> per\u00e7u (la croyance en l&rsquo;efficacit\u00e9 collective du groupe manifestant). C&rsquo;est ce cocktail pr\u00e9cis qui pousse les foules \u00e0 investir la rue pour d\u00e9fier le pouvoir.<\/li>\n<li><strong>Le d\u00e9couragement et l&rsquo;apathie politique :<\/strong> Si la m\u00eame pr\u00e9carit\u00e9 est \u00e9valu\u00e9e comme imputable \u00e0 des lois \u00e9conomiques impersonnelles (agence circonstancielle) ou si le potentiel de contr\u00f4le est jug\u00e9 nul face \u00e0 un appareil r\u00e9pressif invincible, la col\u00e8re c\u00e8de la place \u00e0 la r\u00e9signation morose et \u00e0 la d\u00e9mobilisation.<\/li>\n<li><strong>Le r\u00f4le de l&rsquo;espoir et de la peur dans les campagnes \u00e9lectorales :<\/strong> Les strat\u00e8ges politiques manipulent continuellement les axes de certitude et d&rsquo;\u00e9tat motivationnel. Les discours autoritaires activent le syst\u00e8me motivationnel aversif par l&rsquo;\u00e9vocation de menaces s\u00e9curitaires imminentes incertaines (g\u00e9n\u00e9rant la peur), tout en se posant en seule agence capable de restaurer le contr\u00f4le. Les mouvements progressistes activent quant \u00e0 eux le syst\u00e8me app\u00e9titif en dessinant un horizon utopique d\u00e9sirable sous le sceau de l&rsquo;espoir mobilisateur.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>9.2 Dynamiques intergroupes et d\u00e9sescalade des tensions violentes<\/h3>\n<p>Dans le domaine des relations internationales et des conflits ethniques ou territoriaux intraitables (notamment le conflit isra\u00e9lo-palestinien ou les tensions post-yougoslaves), les cadres conceptuels d&rsquo;Ira Roseman ont offert des outils d&rsquo;une remarquable acuit\u00e9 pour diss\u00e9quer les m\u00e9canismes psychologiques bloquant les processus de paix. Roseman a men\u00e9 des recherches empiriques de terrain documentant la diff\u00e9rence cruciale entre la col\u00e8re intergroupe, le m\u00e9pris intergroupe et la haine intergroupe :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La col\u00e8re intergroupe :<\/strong> Focalis\u00e9e sur des actions ou des politiques per\u00e7ues comme injustes men\u00e9es par l&rsquo;exogroupe, la col\u00e8re demeure n\u00e9gociable. Dans la mesure o\u00f9 elle vise \u00e0 modifier le comportement adverse, elle peut d\u00e9boucher sur des pourparlers, des compromis et des trait\u00e9s si des r\u00e9parations sont accord\u00e9es et si l&rsquo;injustice cesse.<\/li>\n<li><strong>Le m\u00e9pris et la haine intergroupes :<\/strong> Bien plus redoutables, ils ne reposent plus sur l&rsquo;\u00e9valuation de ce que l&rsquo;autre groupe a <em>fait<\/em>, mais sur ce que l&rsquo;autre groupe <em>est<\/em> par essence (\u00e9valuation ontologique n\u00e9gative). L&rsquo;exogroupe est jug\u00e9 intrins\u00e8quement d\u00e9prav\u00e9, perfide ou inf\u00e9rieur, avec un potentiel de changement nul. D\u00e8s lors, la tendance \u00e0 l&rsquo;action ne cherche plus la n\u00e9gociation ou la r\u00e9paration, mais la destruction totale, l&rsquo;expulsion territoriale ou la d\u00e9shumanisation radicale de l&rsquo;ennemi.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Les protocoles d&rsquo;intervention et de m\u00e9diation d\u00e9riv\u00e9s des travaux de Roseman visent d\u00e8s lors \u00e0 concevoir des interventions psychologiques destin\u00e9es \u00e0 d\u00e9construire m\u00e9thodiquement ces patterns d&rsquo;\u00e9valuation : transformer le m\u00e9pris destructeur en une col\u00e8re n\u00e9gociable en r\u00e9orientant l&rsquo;\u00e9valuation des caract\u00e9ristiques intrins\u00e8ques vers des actions politiques contingentes r\u00e9versibles ; modifier les attributions d&rsquo;agence unilat\u00e9rales ; et restaurer la reconnaissance mutuelle de l\u00e9gitimit\u00e9 au sein des r\u00e9cits historiques partag\u00e9s.<\/p>\n<h2>10. R\u00e9gulation \u00e9motionnelle, l\u00e9gitimit\u00e9 per\u00e7ue et relations interpersonnelles<\/h2>\n<h3>10.1 R\u00e9\u00e9valuation cognitive et m\u00e9canismes th\u00e9rapeutiques d\u00e9riv\u00e9s<\/h3>\n<p>Les th\u00e9ories de l&rsquo;\u00e9valuation cognitive d\u00e9velopp\u00e9es par Ira Roseman ne constituent pas seulement une description th\u00e9orique du fonctionnement \u00e9motionnel normal : elles offrent une fondation conceptuelle rigoureuse aux pratiques de la psychoth\u00e9rapie contemporaine, en particulier les Th\u00e9rapies Cognitives et Comportementales (TCC) initi\u00e9es par <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Aaron_Beck\">Aaron T. Beck<\/a> et Albert Ellis, ainsi que les th\u00e9rapies de r\u00e9gulation affective fond\u00e9es sur les travaux de James Gross.<\/p>\n<p>Le mod\u00e8le de Roseman offre une grille de lecture cart\u00e9sienne pour op\u00e9rationnaliser la <em>r\u00e9\u00e9valuation cognitive<\/em> (<em>cognitive reappraisal<\/em>). Dans cette perspective, la souffrance psychopathologique provient fr\u00e9quemment d&rsquo;\u00e9valuations rigides, distordues ou dysfonctionnelles de la r\u00e9alit\u00e9 :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Les troubles anxieux et les attaques de panique :<\/strong> Le patient \u00e9value chroniquement les signaux somatiques internes ou les \u00e9v\u00e9nements sociaux mineurs comme porteurs d&rsquo;un danger aversif catastrophique tout en surestimant dramatiquement son incertitude et en sous-estimant radicalement son propre potentiel de contr\u00f4le. La restructuration cognitive consiste pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 recalibrer ces dimensions : r\u00e9duire l&rsquo;\u00e9valuation du danger per\u00e7u, apprivoiser l&rsquo;incertitude et d\u00e9velopper le potentiel de ma\u00eetrise par l&rsquo;exposition gradu\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>La d\u00e9pression majeure :<\/strong> Se caract\u00e9rise par une \u00e9valuation omnipr\u00e9sente de perte certaine et irr\u00e9versible, assortie d&rsquo;un sentiment d&rsquo;impuissance absolue (potentiel de contr\u00f4le nul). La th\u00e9rapie vise \u00e0 r\u00e9introduire la contingence et l&rsquo;agence personnelle, en d\u00e9montrant au patient qu&rsquo;il conserve un levier d&rsquo;action effectif sur son existence.<\/li>\n<li><strong>La culpabilit\u00e9 pathologique et la honte traumatique :<\/strong> Dans la culpabilit\u00e9 morbide, le sujet s&rsquo;attribue une agence causale d\u00e9mesur\u00e9e pour des trag\u00e9dies ou des dysfonctionnements relationnels qui relevaient en r\u00e9alit\u00e9 de circonstances impersonnelles ou d&rsquo;autrui. La th\u00e9rapie d\u00e9construit l&rsquo;attribution de causalit\u00e9 interne et questionne les crit\u00e8res de l\u00e9gitimit\u00e9 des exigences morales excessives que le sujet s&rsquo;impose.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>10.2 N\u00e9gociation interpersonnelle et communication \u00e9motionnelle<\/h3>\n<p>Sur le plan des interactions interpersonnelles, de la communication de couple et de la m\u00e9diation en entreprise, le mod\u00e8le de Roseman fournit un d\u00e9codeur puissant pour comprendre le langage des \u00e9motions. Dans une perspective syst\u00e9mique et communicative, l&rsquo;expression faciale, posturale et vocale d&rsquo;une \u00e9motion chez un individu n&rsquo;est pas un simple d\u00e9versement affectif int\u00e9rieur ; c&rsquo;est un <em>message social strat\u00e9gique<\/em> informant autrui de la configuration exacte de ses \u00e9valuations cognitives :<\/p>\n<ul>\n<li>Lorsque mon interlocuteur exprime de la <strong>col\u00e8re<\/strong> : il me communique en r\u00e9alit\u00e9 le message suivant : <em>\u00ab J&rsquo;\u00e9value que ton comportement enfreint une r\u00e8gle l\u00e9gitime, que tu es personnellement responsable de ce tort, et je poss\u00e8de l&rsquo;intention et la force de m&rsquo;opposer \u00e0 toi jusqu&rsquo;\u00e0 ce que tu recules \u00bb<\/em>.<\/li>\n<li>Lorsqu&rsquo;il exprime de la <strong>tristesse<\/strong> : il me communique : <em>\u00ab J&rsquo;ai subi une perte irr\u00e9parable, mes ressources de contr\u00f4le sont \u00e9puis\u00e9es, je ne menace personne et j&rsquo;ai besoin de solidarit\u00e9 \u00bb<\/em>.<\/li>\n<li>Lorsqu&rsquo;il exprime de la <strong>culpabilit\u00e9<\/strong> : il m&rsquo;adresse le signal : <em>\u00ab Je reconnais que j&rsquo;ai viol\u00e9 le contrat moral qui nous lie, j&rsquo;en assume l&rsquo;agence et je suis pr\u00eat \u00e0 payer le prix d&rsquo;une r\u00e9paration pour pr\u00e9server notre lien \u00bb<\/em>.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&#8217;empathie cognitive peut d\u00e8s lors \u00eatre red\u00e9finie \u00e0 travers le prisme de Roseman : elle ne consiste pas seulement \u00e0 ressentir par contagion l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;autrui, mais \u00e0 poss\u00e9der la comp\u00e9tence m\u00e9tacognitive de d\u00e9coder le mod\u00e8le d&rsquo;\u00e9valuation de son partenaire ou de son adversaire dans une n\u00e9gociation. D\u00e8s lors qu&rsquo;un m\u00e9diateur comprend que la col\u00e8re de l&rsquo;une des parties ne d\u00e9coule pas d&rsquo;une haine intrins\u00e8que mais d&rsquo;un profond d\u00e9ficit de l\u00e9gitimit\u00e9 per\u00e7ue, la r\u00e9solution du conflit ne passe plus par la confrontation physique mais par des gestes symboliques de validation et de r\u00e9tablissement de la justice proc\u00e9durale.<\/p>\n<h2>11. D\u00e9veloppements contemporains et r\u00e9visions th\u00e9oriques r\u00e9centes (ann\u00e9es 2000 \u00e0 nos jours)<\/h2>\n<h3>11.1 Approches dynamiques, non-lin\u00e9aires et mod\u00e8les computationnels<\/h3>\n<p>Avec l&rsquo;entr\u00e9e dans le XXIe si\u00e8cle, l&rsquo;essor des sciences computationnelles et de l&rsquo;intelligence artificielle a offert aux travaux d&rsquo;Ira Roseman de nouvelles voies de mod\u00e9lisation et de validation empirique. Si les mod\u00e8les initiaux des ann\u00e9es 1980 reposaient sur des structures matricielles d\u00e9terministes relativement statiques, les d\u00e9veloppements th\u00e9oriques r\u00e9cents de Roseman int\u00e8grent la complexit\u00e9 des <em>syst\u00e8mes dynamiques non-lin\u00e9aires<\/em>.<\/p>\n<p>Dans ces formulations contemporaines, l&rsquo;\u00e9valuation cognitive n&rsquo;est plus envisag\u00e9e comme un \u00e9v\u00e9nement ponctuel \u00e0 sens unique allant de la perception \u00e0 l&rsquo;action, mais comme une boucle de r\u00e9troaction continue (<em>feedback loops<\/em>). Les tendances \u00e0 l&rsquo;action et les r\u00e9actions somatiques d\u00e9clench\u00e9es par une premi\u00e8re \u00e9valuation r\u00e9troagissent imm\u00e9diatement sur le syst\u00e8me perceptif :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;augmentation du rythme cardiaque induite par l&rsquo;\u00e9valuation d&rsquo;un danger potentiel devient elle-m\u00eame une nouvelle information environnementale r\u00e9\u00e9valu\u00e9e par le syst\u00e8me, amplifiant l&rsquo;\u00e9valuation de gravit\u00e9 de la menace.<\/li>\n<li>De m\u00eame, la constatation par l&rsquo;individu de son propre comportement d&rsquo;\u00e9vitement ou de soumission modifie en temps r\u00e9el son \u00e9valuation de son potentiel de contr\u00f4le personnel.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Parall\u00e8lement, la rigueur structurelle du mod\u00e8le de Roseman a suscit\u00e9 un int\u00e9r\u00eat majeur au sein des laboratoires d&rsquo;intelligence artificielle et d&rsquo;informatique affective (<em>affective computing<\/em>). Des chercheurs en sciences informatiques utilisent les matrices de Roseman pour impl\u00e9menter des architectures \u00e9motionnelles au sein d&rsquo;agents virtuels autonomes, d&rsquo;avatars interactifs et de robots sociaux conversationnels. Gr\u00e2ce \u00e0 des syst\u00e8mes d&rsquo;inf\u00e9rence probabiliste bay\u00e9sienne bas\u00e9s sur les dimensions de Roseman, ces agents artificiels peuvent \u00e0 la fois inf\u00e9rer les \u00e9motions d&rsquo;un utilisateur humain en analysant les \u00e9valuations sous-jacentes \u00e0 ses discours, et synth\u00e9tiser des r\u00e9ponses \u00e9motionnelles cr\u00e9dibles et adaptatives face aux al\u00e9as de l&rsquo;interaction homme-machine.<\/p>\n<h3>11.2 Dialogue avec les neurosciences affectives contemporaines<\/h3>\n<p>L&rsquo;essor des techniques d&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) et de l&rsquo;\u00e9lectrophysiologie intracr\u00e2nienne depuis la fin des ann\u00e9es 1990 a conduit Ira Roseman et la communaut\u00e9 des th\u00e9oriciens de l&rsquo;\u00e9valuation \u00e0 engager un dialogue f\u00e9cond avec les neurosciences affectives, port\u00e9es par des figures majeures telles qu&rsquo;<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Antonio_Damasio\">Antonio Damasio<\/a>, <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Joseph_E._LeDoux\">Joseph LeDoux<\/a> et Edmund Rolls.<\/p>\n<p>Les donn\u00e9es neurobiologiques r\u00e9centes sont venues appuyer de mani\u00e8re remarquable la plausibilit\u00e9 anatomique des dimensions postul\u00e9es par Roseman :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le d\u00e9codage motivationnel et la pertinence par rapport aux buts :<\/strong> Reposent sur des r\u00e9seaux corticostriataux bien identifi\u00e9s, incluant le cortex orbitofrontal (OFC) et le striatum ventral (noyau accumbens), responsables de l&rsquo;assignation de la valeur h\u00e9donique et du calcul de la valeur subjective des stimuli.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;incertitude et la d\u00e9tection de la menace aversive :<\/strong> Recrutent de fa\u00e7on pr\u00e9f\u00e9rentielle les sous-noyaux de l&rsquo;amygdale ainsi que le cortex cingulaire ant\u00e9rieur dorsal (dACC), qui agissent comme un syst\u00e8me d&rsquo;alerte et de monitoring de l&rsquo;incertitude environnementale.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;attribution de l&rsquo;agence causale (soi vs autrui) :<\/strong> Sollicite directement les r\u00e9seaux de la cognition sociale et de la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit, comprenant la jonction temporo-pari\u00e9tale (TPJ), le cortex pr\u00e9frontal m\u00e9dial (mPFC) et le pr\u00e9cun\u00e9us, qui permettent de discriminer l&rsquo;intentionnalit\u00e9 d&rsquo;un agent tiers de ses propres actions motrices.<\/li>\n<li><strong>Le potentiel de contr\u00f4le :<\/strong> Corr\u00e8le avec l&rsquo;activit\u00e9 du cortex pr\u00e9frontal dorsolat\u00e9ral (dlPFC) et du cortex moteur suppl\u00e9mentaire, structures motrices impliqu\u00e9es dans la planification de l&rsquo;action, l&rsquo;inhibition et la r\u00e9gulation ex\u00e9cutive.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ces d\u00e9couvertes ont permis de d\u00e9passer l&rsquo;ancienne controverse opposant traitement cortical r\u00e9flexif lent et traitement sous-cortical primitif rapide. Les neurosciences confirment la th\u00e8se de Roseman selon laquelle l&rsquo;\u00e9valuation cognitive s&rsquo;op\u00e8re de fa\u00e7on distribu\u00e9e \u00e0 travers des circuits r\u00e9currents subcorticaux-corticaux : l&rsquo;amygdale et le thalamus proc\u00e8dent \u00e0 un premier balayage ultrarapide de pertinence motivationnelle, suivi imm\u00e9diatement par une modulation fine orchestr\u00e9e par le cortex pr\u00e9frontal pour int\u00e9grer les dimensions de certitude, de l\u00e9gitimit\u00e9 morale et de potentiel de contr\u00f4le.<\/p>\n<h2>12. H\u00e9ritage acad\u00e9mique, r\u00e9ceptions critiques et perspectives d&rsquo;avenir<\/h2>\n<h3>12.1 Controverses th\u00e9oriques et d\u00e9bats \u00e9pist\u00e9mologiques<\/h3>\n<p>La p\u00e9rennit\u00e9 intellectuelle des travaux d&rsquo;Ira Roseman ne s&rsquo;est pas construite dans un consensus b\u00e9at, mais au c\u0153ur d&rsquo;\u00e2pres batailles \u00e9pist\u00e9mologiques qui ont marqu\u00e9 l&rsquo;histoire des sciences cognitives au cours des quarante derni\u00e8res ann\u00e9es.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re grande controverse historique concerne le c\u00e9l\u00e8bre d\u00e9bat dit \u00ab Zajonc-Lazarus \u00bb survenu au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980. Le psychologue social <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Robert_Zajonc\">Robert Zajonc<\/a> soutenait dans un article fracassant (\u00ab Preferences need no inferences \u00bb) que l&rsquo;affect est premier, ind\u00e9pendant et biologiquement s\u00e9par\u00e9 de la cognition, s&rsquo;appuyant sur l&rsquo;effet de simple exposition pour prouver qu&rsquo;une pr\u00e9f\u00e9rence \u00e9motionnelle peut na\u00eetre sans identification cognitive consciente. Roseman, aux c\u00f4t\u00e9s de Lazarus, a r\u00e9fut\u00e9 cette interpr\u00e9tation en d\u00e9montrant que la d\u00e9finition de la \u00ab cognition \u00bb adopt\u00e9e par Zajonc \u00e9tait excessivement \u00e9troite, la r\u00e9duisant \u00e0 un raisonnement verbal d\u00e9lib\u00e9r\u00e9. Pour Roseman, la reconnaissance minimale de la pr\u00e9sence d&rsquo;un stimulus et son enregistrement par le syst\u00e8me sensoriel constituent d\u00e9j\u00e0 une op\u00e9ration cognitive d&rsquo;\u00e9valuation de nouveaut\u00e9 et de pertinence, validant le primat logique de l&rsquo;\u00e9valuation dans la gen\u00e8se de l&rsquo;affect.<\/p>\n<p>Plus r\u00e9cemment, les th\u00e9ories structurales de Roseman ont fait l&rsquo;objet d&rsquo;une critique radicale formul\u00e9e par le courant du constructionnisme psychologique, incarn\u00e9 par <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Lisa_Feldman_Barrett\">Lisa Feldman Barrett<\/a> dans sa th\u00e9orie des \u00e9motions construites (<em>Theory of Constructed Emotion<\/em>). Barrett remet en cause l&rsquo;existence m\u00eame \u00ab d&rsquo;\u00e9motions discr\u00e8tes universelles \u00bb biologiquement et cognitivement ancr\u00e9es dans des signatures sp\u00e9cifiques. Pour les constructivistes, l&rsquo;esprit humain ne calcule pas des matrices pour s\u00e9lectionner des \u00e9motions pr\u00e9fabriqu\u00e9es ; le cerveau se contenterait de pr\u00e9dire des sensations d&rsquo;affect de base (valence et activation somatique pure), que la culture et le langage cat\u00e9goriseraient secondairement sous des concepts comme \u00ab col\u00e8re \u00bb ou \u00ab peur \u00bb.<\/p>\n<p>Ira Roseman a vigoureusement r\u00e9pondu \u00e0 ces objections constructivistes en d\u00e9fendant l&rsquo;utilit\u00e9 fonctionnelle, la coh\u00e9rence \u00e9volutive et la validit\u00e9 empirique des \u00e9motions discr\u00e8tes. Pour Roseman, rejeter la r\u00e9alit\u00e9 structurelle des \u00e9motions discr\u00e8tes au profit d&rsquo;une p\u00e2te indiff\u00e9renci\u00e9e de valence revient \u00e0 se priver des outils n\u00e9cessaires pour comprendre la ph\u00e9nom\u00e9nologie humaine et les conduites sociales. Deux \u00e9tats affectifs de m\u00eame valence n\u00e9gative et de m\u00eame activation physiologique (par exemple, la col\u00e8re et la peur) entra\u00eenent des comportements et des d\u00e9cisions radicalement oppos\u00e9s (l&rsquo;attaque d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, la fuite de l&rsquo;autre), qui ne peuvent \u00eatre pr\u00e9dits et compris qu&rsquo;en reconnaissant la sp\u00e9cificit\u00e9 irr\u00e9ductible de leurs configurations d&rsquo;\u00e9valuation cognitive.<\/p>\n<h3>12.2 P\u00e9r\u00e9nnit\u00e9 et perspectives futures des travaux d&rsquo;Ira Roseman<\/h3>\n<p>Au terme de plus de quatre d\u00e9cennies de labeur scientifique ininterrompu de 1953 \u00e0 la p\u00e9riode contemporaine, la trajectoire intellectuelle d&rsquo;Ira Roseman s&rsquo;impose comme l&rsquo;une des contributions les plus substantielles, coh\u00e9rentes et f\u00e9condes de la psychologie affective moderne. En transformant le concept philosophique et intuitif d&rsquo;\u00e9valuation subjective en un mod\u00e8le structural formalis\u00e9, testable, pr\u00e9dictif et math\u00e9matiquement \u00e9l\u00e9gant, Roseman a offert \u00e0 la science de l&rsquo;esprit une v\u00e9ritable cartographie de la raison affective.<\/p>\n<p>Ses travaux ont d\u00e9finitivement d\u00e9montr\u00e9 que nos \u00e9motions ne sont ni des impulsions archa\u00efques subvertissant notre rationalit\u00e9, ni des accidents physiologiques al\u00e9atoires, mais l&rsquo;expression la plus raffin\u00e9e de l&rsquo;intelligence adaptative de l&rsquo;organisme humain face \u00e0 son milieu physique et social. \u00c0 travers sa matrice dimensionnelle, Roseman a prouv\u00e9 que la col\u00e8re a une logique, que la honte a une raison d&rsquo;\u00eatre, que l&rsquo;espoir poss\u00e8de une m\u00e9canique pr\u00e9visible et que la tristesse r\u00e9pond \u00e0 des lois universelles de r\u00e9organisation cognitive face \u00e0 l&rsquo;irr\u00e9m\u00e9diable.<\/p>\n<p>Les perspectives d&rsquo;avenir ouvertes par son \u0153uvre demeurent consid\u00e9rables. \u00c0 l&rsquo;heure o\u00f9 l&rsquo;intelligence artificielle g\u00e9n\u00e9rative et les interfaces cerveau-machine bouleversent nos soci\u00e9t\u00e9s, la formalisation des \u00e9tats d&rsquo;\u00e9valuation cognitive selon Roseman fournit un cadre \u00e9thique et conceptuel pr\u00e9cieux pour concevoir des technologies capables de mod\u00e9liser, de respecter et d&rsquo;interagir avec la sensibilit\u00e9 humaine avec une granularit\u00e9 sans pr\u00e9c\u00e9dent. De m\u00eame, dans un monde contemporain fractur\u00e9 par les polarisations identitaires, le populisme autoritaire et les conflits g\u00e9opolitiques asym\u00e9triques, l&rsquo;h\u00e9ritage d&rsquo;Ira Roseman continue d&rsquo;\u00e9clairer la voie d&rsquo;une d\u00e9sescalade des tensions par la compr\u00e9hension rationnelle des \u00e9motions qui d\u00e9chirent le tissu social.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<p>Arnold, M. B. (1960). <em>Emotion and personality: Psychological aspects<\/em> (Vol. 1). Columbia University Press.<\/p>\n<p>Barrett, L. F. (2006). Solving the emotion paradox: Categorization and the experience of emotion. <em>Personality and Social Psychology Review<\/em>, 10(1), 20\u201346. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1207\/s15327957pspr1001_2\">https:\/\/doi.org\/10.1207\/s15327957pspr1001_2<\/a><\/p>\n<p>Barrett, L. F. (2017). <em>How emotions are made: The secret life of the brain<\/em>. Houghton Mifflin Harcourt.<\/p>\n<p>Damasio, A. R. (1994). <em>Descartes&rsquo; error: Emotion, reason, and the human brain<\/em>. G.P. Putnam&rsquo;s Sons.<\/p>\n<p>Frijda, N. H. (1986). <em>The emotions<\/em>. Cambridge University Press.<\/p>\n<p>Gross, J. J. (2002). Emotion regulation: Affective, cognitive, and social consequences. <em>Psychophysiology<\/em>, 39(3), 281\u2013291. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/s0048577201393198\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/s0048577201393198<\/a><\/p>\n<p>Lazarus, R. S. (1991). <em>Emotion and adaptation<\/em>. Oxford University Press.<\/p>\n<p>Roseman, I. J. (1979). <em>Cognitive aspects of emotion and emotional behavior<\/em>. Communication pr\u00e9sent\u00e9e lors de la 87e convention annuelle de l&rsquo;American Psychological Association, New York, NY.<\/p>\n<p>Roseman, I. J. (1984). Cognitive determinants of emotion: A structural theory. Dans P. Shaver (\u00c9d.), <em>Review of personality and social psychology: Vol. 5. Emotions, relationships, and health<\/em> (pp. 11\u201336). Sage Publications.<\/p>\n<p>Roseman, I. J. (1991). Appraisal determinants of discrete emotions. <em>Cognition &amp; Emotion<\/em>, 5(3), 161\u2013200. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1080\/02699939108411034\">https:\/\/doi.org\/10.1080\/02699939108411034<\/a><\/p>\n<p>Roseman, I. J. (2001). A model of appraisal composed of reinvented dimensions: In defense of discrete emotions. Dans K. R. Scherer, A. Schorr, &amp; T. Johnstone (\u00c9ds.), <em>Appraisal processes in emotion: Theory, methods, research<\/em> (pp. 68\u201391). Oxford University Press.<\/p>\n<p>Roseman, I. J. (2011). Emotional behaviors, emotivational goals, action tendencies, and actions: Functional distinctions for emotion theory and research. <em>Cognition &amp; Emotion<\/em>, 25(5), 858\u2013877. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1080\/02699931.2010.548405\">https:\/\/doi.org\/10.1080\/02699931.2010.548405<\/a><\/p>\n<p>Roseman, I. J. (2018). Rejecting the bad versus seeking the good: Distinctive roles for emotions and appraisals in political choice. <em>Journal of Social and Political Psychology<\/em>, 6(2), 346\u2013369. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.5964\/jspp.v6i2.924\">https:\/\/doi.org\/10.5964\/jspp.v6i2.924<\/a><\/p>\n<p>Roseman, I. J., Antoniou, A. A., &amp; Jose, P. E. (1996). Appraisal determinants of emotions: Constructing a more accurate and comprehensive representation. <em>Cognition &amp; Emotion<\/em>, 10(3), 241\u2013278. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1080\/026999396380240\">https:\/\/doi.org\/10.1080\/026999396380240<\/a><\/p>\n<p>Roseman, I. J., Spindel, M. S., &amp; Jose, P. E. (1990). Appraisals of emotion-eliciting events: Testing a theory of discrete emotions. <em>Journal of Personality and Social Psychology<\/em>, 59(5), 899\u2013915. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0022-3514.59.5.899\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0022-3514.59.5.899<\/a><\/p>\n<p>Roseman, I. J., Wiest, C., &amp; Swartz, T. S. (1994). Phenomenology, behaviors, and goals differentiate discrete emotions. <em>Journal of Personality and Social Psychology<\/em>, 67(2), 206\u2013221. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0022-3514.67.2.206\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0022-3514.67.2.206<\/a><\/p>\n<p>Scherer, K. R. (1984). On the nature and function of emotion: A component process approach. Dans K. R. Scherer &amp; P. Ekman (\u00c9ds.), <em>Approaches to emotion<\/em> (pp. 293\u2013318). Lawrence Erlbaum Associates.<\/p>\n<p>Scherer, K. R., Schorr, A., &amp; Johnstone, T. (\u00c9ds.). (2001). <em>Appraisal processes in emotion: Theory, methods, research<\/em>. Oxford University Press.<\/p>\n<p>Weiner, B. (1985). An attributional theory of achievement motivation and emotion. <em>Psychological Review<\/em>, 92(4), 548\u2013573. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-295X.92.4.548\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-295X.92.4.548<\/a><\/p>\n<p>Zajonc, R. B. (1980). Feeling and thinking: Preferences need no inferences. <em>American Psychologist<\/em>, 35(2), 151\u2013175. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0003-066X.35.2.151\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0003-066X.35.2.151<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une analyse acad\u00e9mique exhaustive de la vie, des mod\u00e8les d&rsquo;\u00e9valuation cognitive et de l&rsquo;h\u00e9ritage scientifique du psychologue contemporain Ira J. 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