{"id":15465,"date":"2026-10-09T02:43:58","date_gmt":"2026-10-09T02:43:58","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/hippolyte-bernheim-1840-1919\/"},"modified":"2026-10-09T02:43:58","modified_gmt":"2026-10-09T02:43:58","slug":"hippolyte-bernheim-1840-1919","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=hippolyte-bernheim-1840-1919","title":{"rendered":"Hippolyte Bernheim &#8211; 1840 1919"},"content":{"rendered":"<p>Dans l&rsquo;histoire tumultueuse de la m\u00e9decine moderne et de la gen\u00e8se des sciences de l&rsquo;esprit, peu de figures incarnent avec autant d&rsquo;acuit\u00e9 la transition vers une compr\u00e9hension psychologique des troubles humains que celle du professeur Hippolyte Bernheim (1840-1919). M\u00e9decin interniste de premier ordre, issu de la tradition anatomo-clinique la plus rigoureuse, Bernheim n&rsquo;\u00e9tait initialement nullement destin\u00e9 \u00e0 devenir le h\u00e9raut de l&rsquo;hypnose et de la th\u00e9rapeutique par la parole. Pourtant, en op\u00e9rant une d\u00e9construction m\u00e9thodique des pr\u00e9suppos\u00e9s neurologiques et somatiques de son temps, il a fond\u00e9 une approche r\u00e9volutionnaire dont les r\u00e9percussions continuent d&rsquo;irriguer la psychopathologie contemporaine, les neurosciences cognitives et l&rsquo;\u00e9thique de la relation m\u00e9dicale.<\/p>\n<p>Figure tut\u00e9laire de ce que l&rsquo;histoire des sciences a consacr\u00e9 sous le nom d&rsquo;\u00c9cole de Nancy, Bernheim a os\u00e9 s&rsquo;opposer frontalement au magist\u00e8re intellectuel et institutionnel \u00e9crasant de Jean-Martin Charcot et de la prestigieuse \u00c9cole de la Salp\u00eatri\u00e8re. L\u00e0 o\u00f9 le ma\u00eetre parisien r\u00e9duisait l&rsquo;hypnotisme \u00e0 un stigmate neuro-d\u00e9g\u00e9n\u00e9ratif r\u00e9serv\u00e9 aux patientes hyst\u00e9riques, le clinicien lorrain a proclam\u00e9 l&rsquo;universalit\u00e9 de la suggestibilit\u00e9 humaine, la d\u00e9sacralisant pour en faire une propri\u00e9t\u00e9 physiologique normale et un instrument curatif accessible \u00e0 la m\u00e9decine g\u00e9n\u00e9rale. Cette intuition fondamentale, r\u00e9sum\u00e9e par sa c\u00e9l\u00e8bre formule proclamant qu&rsquo;il n&rsquo;y a pas d&rsquo;hypnotisme, mais seulement de la suggestion, a marqu\u00e9 le v\u00e9ritable acte de naissance de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Psychoth%C3%A9rapie\">psychoth\u00e9rapie<\/a> en Europe occidentale.<\/p>\n<p>Cet article propose une exploration encyclop\u00e9dique et critique de la vie, de l&rsquo;\u0153uvre et du legs \u00e9pist\u00e9mologique d&rsquo;Hippolyte Bernheim. De ses racines alsaciennes \u00e0 son r\u00f4le m\u00e9connu d&rsquo;inspirateur de Sigmund Freud, de ses batailles m\u00e9dico-l\u00e9gales pionni\u00e8res autour du t\u00e9moignage judiciaire aux confirmations modernes apport\u00e9es par la neuro-imagerie fonctionnelle, ce parcours restitue la trajectoire d&rsquo;un savant qui sut allier le doute m\u00e9thodique du positivisme \u00e0 l&rsquo;\u00e9coute empathique de la souffrance humaine.<\/p>\n<h2>1. Introduction biographique et gen\u00e8se d&rsquo;un clinicien d&rsquo;exception<\/h2>\n<h3>1.1 Origines alsaciennes et formation m\u00e9dicale \u00e0 Strasbourg<\/h3>\n<p>Hippolyte Bernheim na\u00eet le 17 avril 1840 \u00e0 Mulhouse, dans le Haut-Rhin, au sein d&rsquo;une famille de la bourgeoisie juive alsacienne r\u00e9put\u00e9e pour sa rigueur intellectuelle et son engagement patriotique. La r\u00e9gion alsacienne constitue alors un carrefour intellectuel privil\u00e9gi\u00e9, o\u00f9 confluent les traditions rationalistes fran\u00e7aises et l&rsquo;essor des sciences biologiques de l&rsquo;espace germanique. Tr\u00e8s t\u00f4t orient\u00e9 vers les humanit\u00e9s classiques et les sciences de la nature, le jeune Bernheim effectue de brillantes \u00e9tudes secondaires avant de s&rsquo;orienter tout naturellement vers l&rsquo;art d&rsquo;Esculape. Il rejoint pour cela la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Facult%C3%A9_de_m%C3%A9decine_de_Strasbourg\">Facult\u00e9 de m\u00e9decine de Strasbourg<\/a>, qui jouit alors d&rsquo;un prestige acad\u00e9mique consid\u00e9rable gr\u00e2ce \u00e0 une p\u00e9dagogie r\u00e9solument tourn\u00e9e vers la recherche exp\u00e9rimentale et l&rsquo;observation au chevet du malade.<\/p>\n<p>Durant ses ann\u00e9es de formation m\u00e9dicale, Bernheim est profond\u00e9ment marqu\u00e9 par l&rsquo;esprit de l&rsquo;\u00e9cole anatomo-clinique strasbourgeoise, h\u00e9riti\u00e8re directe des principes m\u00e9thodologiques de Xavier Bichat et de Pierre-Adolphe Piorry. Il apprend \u00e0 traquer les alt\u00e9rations macroscopiques et microscopiques des organes afin d&rsquo;\u00e9clairer la gen\u00e8se des tableaux symptomatiques. En 1867, il soutient avec brio sa th\u00e8se de doctorat intitul\u00e9e <em>De la myocardite aigu\u00eb<\/em>, suivie de travaux remarqu\u00e9s sur le rhumatisme articulaire aigu et les affections f\u00e9briles. Cette formation interniste initiale fa\u00e7onne chez lui une discipline intellectuelle ind\u00e9fectible : tout ph\u00e9nom\u00e8ne pathologique doit faire l&rsquo;objet d&rsquo;une observation m\u00e9ticuleuse, r\u00e9p\u00e9t\u00e9e, exempte de tout mysticisme et document\u00e9e par l&rsquo;\u00e9criture clinique scrupuleuse.<\/p>\n<p>Son int\u00e9gration pr\u00e9coce au sein du corps hospitalier de Strasbourg lui permet de c\u00f4toyer d&rsquo;\u00e9minents ma\u00eetres et d&rsquo;acqu\u00e9rir une r\u00e9putation de praticien d&rsquo;une clart\u00e9 diagnostique exceptionnelle. Bernheim y d\u00e9veloppe un int\u00e9r\u00eat pr\u00e9curseur pour la nosologie des maladies internes, accordant une attention rare \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat \u00e9motionnel des patients chroniques, sans toutefois d\u00e9roger au paradigme organiciste dominant. Il s&rsquo;impr\u00e8gne alors du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Positivisme\">positivisme m\u00e9dical<\/a> popularis\u00e9 par Auguste Comte et Claude Bernard, \u00e9rigeant l&rsquo;exp\u00e9rimentation raisonn\u00e9e et le refus des explications m\u00e9taphysiques au rang de boussoles d\u00e9ontologiques intemporelles.<\/p>\n<h3>1.2 L&rsquo;exil universitaire cons\u00e9cutif \u00e0 la guerre de 1870<\/h3>\n<p>L&rsquo;ascension professionnelle d&rsquo;Hippolyte Bernheim est brutalement interrompue par les d\u00e9flagrations g\u00e9opolitiques de la guerre franco-prussienne de 1870-1871. Le si\u00e8ge impitoyable de Strasbourg par les troupes prussiennes confronte le m\u00e9decin interniste \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 sanglante de la m\u00e9decine de guerre, au traitement des blessures balistiques complexes et aux ravages des \u00e9pid\u00e9mies infectieuses qui s&rsquo;abattent sur les populations civiles. \u00c0 l&rsquo;issue du conflit, la signature du trait\u00e9 de Francfort consacre l&rsquo;annexion de l&rsquo;Alsace-Lorraine par le nouvel Empire allemand. Face au choix corn\u00e9lien d&rsquo;adopter la nationalit\u00e9 allemande pour conserver sa charge ou d&rsquo;opter pour la France, Bernheim, anim\u00e9 par un profond sentiment r\u00e9publicain et national, choisit l&rsquo;exil patriotique.<\/p>\n<p>Le gouvernement de la jeune Troisi\u00e8me R\u00e9publique prend alors la d\u00e9cision historique de transf\u00e9rer le corps enseignant et la structure acad\u00e9mique de la Facult\u00e9 de m\u00e9decine de Strasbourg vers la cit\u00e9 de Nancy, en Lorraine rest\u00e9e fran\u00e7aise. Bernheim participe activement \u00e0 cette transplantation universitaire sans pr\u00e9c\u00e9dent. Re\u00e7u au concours d&rsquo;agr\u00e9gation de m\u00e9decine en 1872 avec une \u00e9tude remarqu\u00e9e sur la phtisie pulmonaire, il s&rsquo;installe \u00e0 Nancy, o\u00f9 tout est \u00e0 reconstruire. Aux c\u00f4t\u00e9s de coll\u00e8gues prestigieux, il \u0153uvre sans rel\u00e2che pour doter la nouvelle facult\u00e9 lorraine d&rsquo;\u00e9quipements cliniques modernes et de laboratoires d&rsquo;analyses conformes aux exigences de la science contemporaine.<\/p>\n<p>Nomm\u00e9 professeur titulaire de clinique m\u00e9dicale en 1879, il s&rsquo;impose rapidement comme une figure incontournable du corps professoral nanc\u00e9ien. Son autorit\u00e9 scientifique repose sur une p\u00e9dagogie limpide dispens\u00e9e dans les salles de l&rsquo;h\u00f4pital Saint-Julien puis \u00e0 l&rsquo;H\u00f4pital central de Nancy. Ses le\u00e7ons cliniques attirent des \u00e9tudiants venus de toute la France pour apprendre l&rsquo;art de l&rsquo;interrogatoire m\u00e9dical, de la percussion thoracique et de l&rsquo;auscultation cardiaque. Bernheim s&rsquo;attache \u00e0 y d\u00e9montrer qu&rsquo;une pratique m\u00e9dicale de pointe ne saurait se concevoir sans un examen clinique minutieux, coupl\u00e9 \u00e0 une bienveillance attentive \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de la mis\u00e8re humaine.<\/p>\n<h3>1.3 Position institutionnelle au sein du paysage m\u00e9dical fran\u00e7ais<\/h3>\n<p>\u00c0 l&rsquo;aube des ann\u00e9es 1880, Hippolyte Bernheim jouit d&rsquo;une r\u00e9putation professionnelle irr\u00e9prochable au sein de l&rsquo;\u00e9lite m\u00e9dicale de l&rsquo;Hexagone. Membre respect\u00e9 de multiples soci\u00e9t\u00e9s savantes, contributeur r\u00e9gulier au <em>Dictionnaire des sciences m\u00e9dicales<\/em> d&rsquo;Am\u00e9d\u00e9e Dechambre, il consacre ses publications aux d\u00e9sordres circulatoires, \u00e0 l&rsquo;ict\u00e8re catarrhal, aux m\u00e9ningites et aux effets de la digitaline sur le syst\u00e8me cardiovasculaire. Son statut acad\u00e9mique le met \u00e0 l&rsquo;abri des accusations de charlatanisme ou de marginalit\u00e9 intellectuelle qui frappent alors couramment les m\u00e9decins s&rsquo;aventurant en dehors des cadres mat\u00e9rialistes classiques.<\/p>\n<p>Pourtant, sous cette fa\u00e7ade d&rsquo;interniste aust\u00e8re et scrupuleux, Bernheim cultive un sentiment croissant d&rsquo;insatisfaction face aux limites th\u00e9rapeutiques de la pharmacop\u00e9e de son si\u00e8cle. Confront\u00e9 quotidiennement \u00e0 des patients souffrant de n\u00e9vralgies chroniques, de contractures motrices rebelles, d&rsquo;insomnies persistantes ou de manifestations dyspeptiques sans substrat anatomique identifiable, il constate l&rsquo;impuissance des th\u00e9rapeutiques lourdes de l&rsquo;\u00e9poque, souvent r\u00e9duites aux v\u00e9sicatoires, aux saign\u00e9es r\u00e9siduelles et aux narcotiques aux effets secondaires destructeurs.<\/p>\n<p>Cette lucidit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique l&rsquo;am\u00e8ne \u00e0 s&rsquo;interroger pr\u00e9cocement sur le r\u00f4le jou\u00e9 par l&rsquo;appareil psychique dans l&rsquo;\u00e9closion, l&rsquo;aggravation ou la p\u00e9rennisation des affections corporelles. Alors que la m\u00e9decine officielle pr\u00e9f\u00e8re rel\u00e9guer ces troubles inexpliqu\u00e9s dans la cat\u00e9gorie floue des \u00ab affections sine materia \u00bb ou des \u00ab n\u00e9vroses constitutionnelles \u00bb, Bernheim pressent que le syst\u00e8me nerveux central poss\u00e8de des leviers fonctionnels inexplor\u00e9s capables de moduler la physiologie p\u00e9riph\u00e9rique. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment cette disponibilit\u00e9 intellectuelle, adoss\u00e9e \u00e0 une incontestable l\u00e9gitimit\u00e9 institutionnelle, qui va rendre possible sa rencontre avec un praticien rural singulier de la campagne lorraine.<\/p>\n<h2>2. Le tournant clinique : La rencontre historique avec Ambroise-Auguste Li\u00e9beault<\/h2>\n<h3>2.1 La confrontation initiale avec la pratique de Li\u00e9beault<\/h3>\n<p>Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1880, le milieu acad\u00e9mique nanc\u00e9ien est r\u00e9guli\u00e8rement travers\u00e9 par des rumeurs persistantes concernant les activit\u00e9s m\u00e9dicales d\u00e9routantes d&rsquo;un modeste m\u00e9decin de campagne install\u00e9 \u00e0 Pont-Saint-Vincent : le docteur <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Ambroise-Auguste_Li%C3%A9beault\">Ambroise-Auguste Li\u00e9beault<\/a>. Dipl\u00f4m\u00e9 de l&rsquo;ancienne facult\u00e9 de Strasbourg en 1850, Li\u00e9beault a d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment d\u00e9laiss\u00e9 la pratique allopathique lucrative pour soigner gratuitement les indigents et les paysans du bassin nanc\u00e9ien au moyen d&rsquo;une technique de sommeil provoqu\u00e9 inspir\u00e9e des doctrines de James Braid, mais \u00e9pur\u00e9e de ses oripeaux occultes. Le corps m\u00e9dical acad\u00e9mique traite alors Li\u00e9beault avec une condescendance m\u00eal\u00e9e de m\u00e9pris, n&rsquo;h\u00e9sitant pas \u00e0 qualifier ses cures miraculeuses d&rsquo;illusions r\u00e9trospectives ou d&rsquo;exploitations charlatanesques de la cr\u00e9dulit\u00e9 populaire.<\/p>\n<p>Bernheim partage initialement ce scepticisme acad\u00e9mique de bon aloi. Le point de bascule se produit en 1882, \u00e0 l&rsquo;occasion d&rsquo;une rencontre clinique qui heurte de plein fouet l&rsquo;amour-propre scientifique du professeur de m\u00e9decine. Bernheim suit depuis de longs mois un patient souffrant d&rsquo;une sciatique chronique invalidante et rebelle \u00e0 tous les traitements institu\u00e9s : sangsues, caut\u00e9risations au fer rouge, \u00e9lectrisation locale et administration d&rsquo;opiac\u00e9s sont demeur\u00e9es totalement vaines. D\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, le malade s&rsquo;en va consulter le docteur Li\u00e9beault \u00e0 Pont-Saint-Vincent. Apr\u00e8s quelques s\u00e9ances d&rsquo;induction verbale et de passes apaisantes, la douleur sciatique dispara\u00eet compl\u00e8tement et le patient recouvre un usage normal de ses membres inf\u00e9rieurs.<\/p>\n<p>Interpell\u00e9 par ce r\u00e9sultat th\u00e9rapeutique indiscutable qu&rsquo;il a lui-m\u00eame pu v\u00e9rifier, Bernheim refuse de se r\u00e9fugier dans un d\u00e9ni hautain. Faisant preuve d&rsquo;un courage \u00e9pist\u00e9mologique rare pour un mandarin de son envergure, il d\u00e9cide de franchir le pas et de se rendre en personne au dispensaire rural de Li\u00e9beault. Dans cette masure rustique entour\u00e9e d&rsquo;un potager o\u00f9 s&rsquo;entassent des dizaines d&rsquo;ouvriers et de paysans, Bernheim observe le praticien fermer les paupi\u00e8res de ses consultants par la simple injonction verbale \u00ab Dormez ! \u00bb, leur sugg\u00e9rer l&rsquo;att\u00e9nuation de leurs maux, et obtenir en quelques minutes des s\u00e9dations spectaculaires de douleurs chroniques, des disparitions de contractures et une am\u00e9lioration tangible de l&rsquo;\u00e9tat g\u00e9n\u00e9ral des sujets. Cette confrontation directe \u00e9branle d\u00e9finitivement les certitudes du clinicien.<\/p>\n<h3>2.2 De la validation exp\u00e9rimentale \u00e0 la th\u00e9orisation scientifique<\/h3>\n<p>Loin de c\u00e9der \u00e0 un engouement irr\u00e9fl\u00e9chi, Bernheim entreprend de soumettre la m\u00e9thode empirique de Li\u00e9beault au crible de l&rsquo;exp\u00e9rimentation hospitali\u00e8re la plus s\u00e9v\u00e8re. D\u00e8s son retour dans ses services de l&rsquo;h\u00f4pital Saint-Julien et de l&rsquo;H\u00f4pital central, il introduit le protocole d&rsquo;injonction verbale aupr\u00e8s de ses propres patients hospitalis\u00e9s. Avec une prudence m\u00e9thodologique constante, il note chaque tentative, standardise le ton de sa voix, \u00e9limine toute variable parasite et consigne scrupuleusement les \u00e9checs comme les r\u00e9ussites sur des registres d&rsquo;observations d\u00e9taill\u00e9s.<\/p>\n<p>Les r\u00e9sultats ne tardent pas \u00e0 confirmer les affirmations du m\u00e9decin de campagne : non seulement un pourcentage tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9 de patients somatiques ordinaires r\u00e9pond favorablement \u00e0 ces techniques, mais les gu\u00e9risons ou soulagements observ\u00e9s s&rsquo;av\u00e8rent durables dans le temps. Bernheim prend alors la d\u00e9fense publique de Li\u00e9beault, r\u00e9habilitant l&rsquo;homme et sa m\u00e9thode devant ses coll\u00e8gues stup\u00e9faits. D\u00e8s 1884, il publie un premier opuscule retentissant intitul\u00e9 <em>De la suggestion dans l&rsquo;\u00e9tat hypnotique et dans l&rsquo;\u00e9tat de veille<\/em>, qui sera consid\u00e9rablement augment\u00e9 en 1886 pour devenir son trait\u00e9 monumental : <em>De la suggestion et de ses applications \u00e0 la th\u00e9rapeutique<\/em>.<\/p>\n<p>Dans ces \u00e9crits d&rsquo;une rigueur clinique \u00e9clatante, Bernheim op\u00e8re un travail d&rsquo;\u00e9puration th\u00e9orique fondamental. Il d\u00e9pouille la m\u00e9thode de Li\u00e9beault de ses derniers restes d&#8217;empirisme campagnard pour la couler dans le moule de la physiologie contemporaine. Il d\u00e9montre que l&rsquo;\u00e9tat produit par l&rsquo;induction n&rsquo;est pas un sommeil physique r\u00e9el, mais une modification fonctionnelle de la conscience orchestr\u00e9e par l&rsquo;acceptation mentale d&rsquo;une id\u00e9e formul\u00e9e par le m\u00e9decin. Il met en \u00e9vidence que la suggestibilit\u00e9 ne concerne pas exclusivement une cat\u00e9gorie d&rsquo;individus d\u00e9viants ou instables, mais constitue une modalit\u00e9 normale du fonctionnement c\u00e9r\u00e9bral humain, ouvrant la voie \u00e0 une r\u00e9volution m\u00e9dicale globale.<\/p>\n<h3>2.3 La naissance institutionnelle de l&rsquo;\u00c9cole de Nancy<\/h3>\n<p>Le ralliement public du professeur titulaire de clinique m\u00e9dicale donne le signal d&rsquo;un regroupement intellectuel d&rsquo;exception au sein de l&rsquo;universit\u00e9 lorraine. Bernheim et Li\u00e9beault s&rsquo;associent rapidement \u00e0 deux autres universitaires prestigieux pour constituer le noyau dur de ce qui sera universellement c\u00e9l\u00e9br\u00e9 sous le nom d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/%C3%89cole_de_Nancy_(psychologie)\">\u00c9cole de Nancy<\/a> ou d&rsquo;\u00c9cole de la suggestion psychologique :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Henri-\u00c9tienne Beaunis (1830-1921)<\/strong>, professeur de physiologie \u00e0 la Facult\u00e9 de Nancy, qui apporte la caution des sciences exp\u00e9rimentales et \u00e9tablit un laboratoire de psychophysiologie de r\u00e9putation internationale destin\u00e9 \u00e0 mesurer les param\u00e8tres vasculaires, respiratoires et musculaires au cours de la suggestion ;<\/li>\n<li><strong>Jules Li\u00e9geois (1833-1908)<\/strong>, professeur de droit \u00e0 la Facult\u00e9 de Nancy, qui se consacre avec ferveur aux immenses implications juridiques et m\u00e9dico-l\u00e9gales de la suggestibilit\u00e9 humaine, analysant les risques d&rsquo;abus de faiblesse, de crimes suggestifs et la validit\u00e9 des actes testamentaires ;<\/li>\n<li><strong>Hippolyte Bernheim (1840-1919)<\/strong>, qui en est le th\u00e9oricien m\u00e9dical, le clinicien en chef et le pol\u00e9miste infatigable, assurant le rayonnement des d\u00e9couvertes aupr\u00e8s de la communaut\u00e9 scientifique mondiale ;<\/li>\n<li><strong>Ambroise-Auguste Li\u00e9beault (1823-1904)<\/strong>, qui demeure la figure inspiratrice et patriarcale, l&rsquo;observateur intuitif du peuple dont les travaux empiriques ont fourni la mati\u00e8re premi\u00e8re de la doctrine.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette alliance pluridisciplinaire unique entre m\u00e9decine interne, physiologie de laboratoire et jurisprudence conf\u00e8re \u00e0 l&rsquo;\u00c9cole de Nancy une force de frappe scientifique sans pr\u00e9c\u00e9dent. Les quatre hommes ouvrent grand les portes de leurs salles de consultation hospitali\u00e8res et de leurs amphith\u00e9\u00e2tres aux savants du monde entier. Des m\u00e9decins, des philosophes et des ali\u00e9nistes venus d&rsquo;Allemagne, de Grande-Bretagne, de Russie ou des Am\u00e9riques affluent \u00e0 Nancy pour assister aux d\u00e9monstrations limpides du professeur Bernheim, consolidant ainsi la place de la capitale ducale comme l&rsquo;\u00e9picentre d&rsquo;un renouveau \u00e9pist\u00e9mologique majeur.<\/p>\n<h2>3. La doctrine de l&rsquo;\u00c9cole de Nancy : Psychologie de la suggestion<\/h2>\n<h3>3.1 Le rejet de la conception pathologique de l&rsquo;hypnose<\/h3>\n<p>Le postulat central sur lequel repose l&rsquo;ensemble du corpus doctrinal de Bernheim consiste en une rupture totale avec la th\u00e8se faisant de l&rsquo;hypnotisme un processus intrins\u00e8quement morbide. \u00c0 l&rsquo;encontre de la doxa m\u00e9dicale parisienne qui restreint l&rsquo;hypnose aux stigmates de la n\u00e9vrose hyst\u00e9rique, Bernheim clame l&rsquo;absolue normalit\u00e9 physiologique de l&rsquo;\u00e9tat hypnotique. Pour le clinicien lorrain, \u00eatre r\u00e9ceptif \u00e0 l&rsquo;hypnose n&rsquo;est en rien la preuve d&rsquo;une d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence c\u00e9r\u00e9brale, d&rsquo;une tare h\u00e9r\u00e9ditaire ou d&rsquo;un d\u00e9r\u00e8glement fonctionnel du syst\u00e8me nerveux.<\/p>\n<p>Pour \u00e9tayer cette affirmation iconoclaste, Bernheim s&rsquo;appuie sur des s\u00e9ries statistiques d&rsquo;une ampleur in\u00e9dite pour l&rsquo;\u00e9poque. Dans son service de clinique m\u00e9dicale, il tente d&rsquo;hypnotiser syst\u00e9matiquement des cohortes d&rsquo;individus pr\u00e9sentant les profils les plus vari\u00e9s : ouvriers d&rsquo;usine, paysannes robustes, \u00e9tudiants en droit, militaires disciplin\u00e9s, magistrats, vieillards et enfants. Les chiffres qu&rsquo;il collige minutieusement attestent qu&rsquo;entre 85 % et 95 % des sujets peuvent entrer, \u00e0 des degr\u00e9s divers allant de la simple torpeur au somnambulisme profond, dans un \u00e9tat de suggestibilit\u00e9 provoqu\u00e9e. Il devient d\u00e8s lors math\u00e9matiquement intenable d&rsquo;assimiler un ph\u00e9nom\u00e8ne partag\u00e9 par la quasi-totalit\u00e9 de la population \u00e0 une pathologie rare et sp\u00e9cifique telle que l&rsquo;hyst\u00e9rie.<\/p>\n<p>Cette universalit\u00e9 permet \u00e0 Bernheim de d\u00e9sacraliser d\u00e9finitivement le magn\u00e9tisme animal et les r\u00e9sidus du mesm\u00e9risme. Les fluides invisibles, les polarit\u00e9s corporelles occultes et les crises convulsives dramatiques sont balay\u00e9s d&rsquo;un revers de main \u00e9pist\u00e9mologique. En affirmant que l&rsquo;hypnose est une disposition psychologique naturelle de l&rsquo;\u00eatre humain, Bernheim d\u00e9mocratise le ph\u00e9nom\u00e8ne, le r\u00e9int\u00e8gre dans le giron de la psychologie physiologique g\u00e9n\u00e9rale et le met \u00e0 la disposition imm\u00e9diate de tout praticien de sant\u00e9 d\u00e9sireux d&rsquo;\u00e9largir son arsenal curatif.<\/p>\n<h3>3.2 Le r\u00f4le primordial de la composante verbale et psychique<\/h3>\n<p>L&rsquo;apport r\u00e9volutionnaire de Bernheim r\u00e9side dans la d\u00e9monstration que l&rsquo;ensemble des ph\u00e9nom\u00e8nes observ\u00e9s sous hypnose est exclusivement tributaire de l&rsquo;introduction d&rsquo;une id\u00e9e dans l&rsquo;esprit du sujet : le mot, le verbe, la parole m\u00e9dicale. L\u00e0 o\u00f9 ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs s&rsquo;encombraient d&rsquo;un attirail th\u00e9\u00e2tral complexe fait de passes manuelles r\u00e9p\u00e9t\u00e9es, de miroirs rotatifs de Luys, de m\u00e9taux appliqu\u00e9s sur la peau ou de la fixation prolong\u00e9e d&rsquo;aiguilles aimant\u00e9es, Bernheim prouve que ces artifices mat\u00e9riels ne sont que des accessoires inutiles, dont l&rsquo;unique fonction r\u00e9elle est de pr\u00e9parer psychologiquement le patient \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e du sommeil.<\/p>\n<p>Au c\u0153ur de sa th\u00e9orisation tr\u00f4ne le concept novateur de l&rsquo;\u00ab attente croyante \u00bb (pr\u00e9figurant le terme moderne d&rsquo;expectance). Pour qu&rsquo;une suggestion prenne corps, il faut et il suffit que le sujet soit convaincu que l&rsquo;effet annonc\u00e9 va immanquablement se produire. L&rsquo;exp\u00e9rimentateur n&rsquo;agit pas sur le corps du patient par une force \u00e9nerg\u00e9tique propre ou par une action physique sur les yeux ; il agit par l&rsquo;interm\u00e9diaire du r\u00e9seau s\u00e9mantique et de la r\u00e9sonance affective de son verbe dans la conscience du sujet. C&rsquo;est l&rsquo;id\u00e9e transmise et admise qui, par un relais c\u00e9r\u00e9bral interne, d\u00e9clenche la r\u00e9ponse somatique correspondante.<\/p>\n<p>Bernheim red\u00e9finit en cons\u00e9quence l&rsquo;hypnose comme un sommeil ordinaire, mais un sommeil particulier induit par voie psychique et caract\u00e9ris\u00e9 par la conservation d&rsquo;une focalisation attentionnelle \u00e9troite sur la voix du th\u00e9rapeute. Dans cet \u00e9tat, la suggestibilit\u00e9 se trouve consid\u00e9rablement exalt\u00e9e parce que les distractions p\u00e9riph\u00e9riques et le jugement critique inhibiteur se trouvent temporairement suspendus. Le verbe m\u00e9dical devient un ordre op\u00e9rant, une commande psychomotrice directe qui court-circuite les filtres du doute et de la volont\u00e9 consciente habituelle.<\/p>\n<h3>3.3 La d\u00e9finition bernheimienne de la suggestibilit\u00e9<\/h3>\n<p>Dans <em>De la suggestion et de ses applications \u00e0 la th\u00e9rapeutique<\/em> (1886), Hippolyte Bernheim formule sa d\u00e9finition canonique de la suggestibilit\u00e9, appel\u00e9e \u00e0 devenir l&rsquo;une des pierres angulaires de la psychologie clinique :<\/p>\n<blockquote><p>\n    \u00ab La suggestibilit\u00e9 est l&rsquo;aptitude du cerveau \u00e0 recevoir ou \u00e0 \u00e9voquer des id\u00e9es, et sa tendance \u00e0 les r\u00e9aliser, \u00e0 les transformer en actes, en sensations, en \u00e9motions ou en modifications fonctionnelles. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>Cette formulation remarquable refuse d&rsquo;enfermer la suggestibilit\u00e9 dans une bo\u00eete noire \u00e9tanche. Bernheim insiste sur l&rsquo;existence d&rsquo;un continuum psychologique ininterrompu reliant les formes les plus ordinaires de l&rsquo;influence humaine jusqu&rsquo;aux \u00e9tats hypnotiques les plus spectaculaires. L&rsquo;enfant qui ob\u00e9it \u00e0 l&rsquo;injonction parentale, le soldat qui marche au feu au son de la voix de son officier, le citoyen cr\u00e9dule influenc\u00e9 par un discours politique enflamm\u00e9, le lecteur qui frissonne \u00e0 la lecture d&rsquo;un drame romanesque et le patient qui s&rsquo;endort sur l&rsquo;ordre du m\u00e9decin manifestent tous, \u00e0 des degr\u00e9s d&rsquo;intensit\u00e9 divers, cette m\u00eame propri\u00e9t\u00e9 fondamentale de l&rsquo;enc\u00e9phale humain.<\/p>\n<p>Bernheim th\u00e9orise ainsi le m\u00e9canisme de l&rsquo;automatisme c\u00e9r\u00e9bral. Dans les conditions ordinaires de veille, chaque id\u00e9e suscit\u00e9e dans le cortex c\u00e9r\u00e9bral est imm\u00e9diatement confront\u00e9e \u00e0 un cort\u00e8ge d&rsquo;id\u00e9es antagonistes, d&rsquo;associations critiques, d&rsquo;exp\u00e9riences pass\u00e9es et de r\u00e9flexes inhibiteurs qui en mod\u00e8rent ou en emp\u00eachent la concr\u00e9tisation imm\u00e9diate. Chez le sujet suggestible, ou sous l&rsquo;effet de l&rsquo;induction d&rsquo;un \u00e9tat de concentration d\u00e9tendue, ces m\u00e9canismes de contr\u00f4le critique sont provisoirement mis en sommeil. L&rsquo;id\u00e9e formul\u00e9e par l&rsquo;op\u00e9rateur s&rsquo;installe dans un esprit d\u00e9nu\u00e9 d&rsquo;objections internes ; priv\u00e9e de toute force opposante, elle s&rsquo;actualise avec la force imp\u00e9rieuse d&rsquo;un r\u00e9flexe neurov\u00e9g\u00e9tatif ou d&rsquo;une certitude absolue.<\/p>\n<h2>4. La querelle historique : Nancy contre la Salp\u00eatri\u00e8re<\/h2>\n<h3>4.1 Le mod\u00e8le somatique et triphasique de Jean-Martin Charcot<\/h3>\n<p>Pour mesurer pleinement la hardiesse intellectuelle de Bernheim, il est imp\u00e9ratif de se replonger dans l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie intellectuelle \u00e9crasante exerc\u00e9e \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Jean-Martin_Charcot\">Jean-Martin Charcot<\/a>. Depuis son fief de l&rsquo;hospice de la Salp\u00eatri\u00e8re \u00e0 Paris, le prestigieux neurologue a r\u00e9habilit\u00e9 l&rsquo;hypnotisme \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1870 en l&rsquo;enfermant dans un carcan rigoureusement somatique et anatomopathologique. Charcot, guid\u00e9 par son g\u00e9nie de la s\u00e9miologie motrice, d\u00e9crit l&rsquo;hypnose comme une \u00ab grande n\u00e9vrose exp\u00e9rimentale \u00bb, un \u00e9tat pathologique qu&rsquo;il baptise \u00ab hyst\u00e9ro-hypnotisme \u00bb.<\/p>\n<p>Selon Charcot et ses \u00e9l\u00e8ves d\u00e9vou\u00e9s (parmi lesquels Paul Richer, Georges Gilles de la Tourette et Charles F\u00e9r\u00e9), l&rsquo;hypnose authentique est r\u00e9gie par des lois biom\u00e9caniques immuables et se d\u00e9compose en trois phases st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9es successives :<\/p>\n<ol>\n<li><strong>La l\u00e9thargie :<\/strong> obtenue par la fixation d&rsquo;un objet brillant ou l&rsquo;occlusion des paupi\u00e8res, caract\u00e9ris\u00e9e par une hypotonie musculaire absolue et le signe physique irr\u00e9futable de l&rsquo;hyperexcitabilit\u00e9 neuro-musculaire locale (la percussion d&rsquo;un nerf ou d&rsquo;un tendon provoquant la contraction de son muscle correspondant) ;<\/li>\n<li><strong>La catalepsie :<\/strong> provoqu\u00e9e par l&rsquo;ouverture brusque des paupi\u00e8res du sujet l\u00e9thargique ou par un bruit retentissant (coup de gong), marqu\u00e9e par une immobilit\u00e9 plastique o\u00f9 les membres conservent ind\u00e9finiment les positions m\u00eame les plus inconfortables qu&rsquo;on leur imprime ;<\/li>\n<li><strong>Le somnambulisme :<\/strong> induit par la friction l\u00e9g\u00e8re du vertex du patient cataleptique, o\u00f9 le sujet recouvre une motricit\u00e9 coordonn\u00e9e et r\u00e9pond aux sollicitations verbales de mani\u00e8re automatis\u00e9e.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Dans l&rsquo;optique de la Salp\u00eatri\u00e8re, ces trois \u00e9tats reposent sur des modifications mat\u00e9rielles du syst\u00e8me nerveux central. Charcot recourt d&rsquo;ailleurs \u00e0 des manipulations physiques \u00e9labor\u00e9es, utilisant des aimants puissants pour transf\u00e9rer un sympt\u00f4me d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 du corps \u00e0 l&rsquo;autre (le ph\u00e9nom\u00e8ne du \u00ab transfert \u00bb) ou appliquant des plaques de m\u00e9taux sp\u00e9cifiques (m\u00e9talloscopie et m\u00e9talloth\u00e9rapie de Victor Burq) pour modifier la sensibilit\u00e9 cutan\u00e9e des hyst\u00e9riques. L&rsquo;hypnotisabilit\u00e9 devient ainsi le stigmate objectif d&rsquo;une faiblesse constitutionnelle d&rsquo;origine d\u00e9g\u00e9n\u00e9rative.<\/p>\n<h3>4.2 L&rsquo;offensive critique de Bernheim et l&rsquo;argument de l&rsquo;art\u00e9fact exp\u00e9rimental<\/h3>\n<p>Face \u00e0 cet imposant \u00e9chafaudage acad\u00e9mique, Hippolyte Bernheim lance une offensive th\u00e9orique d&rsquo;une virulence m\u00e9thodologique exemplaire. D\u00e8s 1884, et de mani\u00e8re encore plus d\u00e9vastatrice en 1886 et 1891, il affirme sans ambages que le mod\u00e8le triphasique de la Salp\u00eatri\u00e8re est un immense art\u00e9fact exp\u00e9rimental produit de toutes pi\u00e8ces par la suggestion involontaire des m\u00e9decins parisiens. Les c\u00e9l\u00e8bres patientes de Charcot, au premier rang desquelles figurent Blanche Wittman et Augustine, ne manifestent pas les sympt\u00f4mes purs d&rsquo;une n\u00e9vrose anatomique, mais r\u00e9citent \u00e0 la perfection un r\u00f4le que les exp\u00e9rimentateurs leur ont implicitement dict\u00e9 au fil de d\u00e9monstrations r\u00e9p\u00e9t\u00e9es.<\/p>\n<p>Bernheim diss\u00e8que la mise en sc\u00e8ne des amphith\u00e9\u00e2tres parisiens : les patientes hyst\u00e9riques, intern\u00e9es de longue date dans les quartiers clos de l&rsquo;hospice, vivent dans une ambiance de contagion mim\u00e9tique permanente. Elles entendent les le\u00e7ons magistrales de Charcot, observent les r\u00e9actions applaudies de leurs cong\u00e9n\u00e8res et per\u00e7oivent inconsciemment les attentes corporelles des internes. L&rsquo;hyperexcitabilit\u00e9 neuro-musculaire, la catalepsie au son du gong et les pr\u00e9tendus effets physiques des aimants ne sont que les fruits d&rsquo;un \u00ab dressage \u00bb suggestif inconscient :<\/p>\n<blockquote><p>\n    \u00ab Ce que l&rsquo;\u00c9cole de Paris a cru d\u00e9couvrir comme \u00e9tant les lois physiologiques de l&rsquo;hypnotisme n&rsquo;est que l&rsquo;histoire des suggestions cultes et non soup\u00e7onn\u00e9es cr\u00e9\u00e9es dans un milieu hospitalier particulier. La Salp\u00eatri\u00e8re est un vaste champ de serre chaude o\u00f9 l&rsquo;on a cultiv\u00e9 artificiellement des n\u00e9vroses de laboratoire. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>Pour prouver ses dires de mani\u00e8re \u00e9clatante, Bernheim reproduit dans son service nanc\u00e9ien les exp\u00e9riences d&rsquo;aimantation de Charcot. Il d\u00e9montre avec une rigueur implacable que si l&rsquo;on applique un aimant massif et surpuissant sur un patient en lui disant qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;un simple morceau de bois inerte, il ne se produit absolument rien. \u00c0 l&rsquo;inverse, si l&rsquo;on applique un banal morceau de plomb en affirmant solennellement au sujet qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;un aimant puissant capable de paralyser son bras droit, la contracture survient sur-le-champ ! Bernheim d\u00e9masque ainsi l&rsquo;illusion mat\u00e9rialiste : ce n&rsquo;est pas le m\u00e9tal ou le flux magn\u00e9tique qui agit sur la chair, c&rsquo;est l&rsquo;id\u00e9e du m\u00e9tal infus\u00e9e dans un esprit pr\u00e9par\u00e9 \u00e0 y croire.<\/p>\n<h3>4.3 Le Congr\u00e8s international de psychologie physiologique de 1889<\/h3>\n<p>La confrontation entre l&rsquo;\u00c9cole de Nancy et l&rsquo;\u00c9cole de la Salp\u00eatri\u00e8re atteint son paroxysme lors du premier <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Congr%C3%A8s_international_de_psychologie\">Congr\u00e8s international de psychologie physiologique<\/a>, r\u00e9uni \u00e0 Paris en ao\u00fbt 1889 sous la pr\u00e9sidence de Jean-Martin Charcot lui-m\u00eame. Cet \u00e9v\u00e9nement scientifique majeur rassemble l&rsquo;\u00e9lite mondiale des ali\u00e9nistes, physiologistes, philosophes et neurologues de l&rsquo;\u00e9poque, parmi lesquels William James, Cesare Lombroso, Francis Galton et Auguste Forel. Les d\u00e9bats prennent rapidement des allures de pugilat \u00e9pist\u00e9mologique entre les tenants de l&rsquo;hyst\u00e9ro-hypnose parisienne et les h\u00e9rauts nanc\u00e9iens de la suggestion psychologique.<\/p>\n<p>Bernheim y prononce des interventions d&rsquo;une limpidit\u00e9 clinique chirurgicale. Documents statistiques en main, soutenu par les d\u00e9monstrations physiologiques rigoureuses de Beaunis et les arguments de Li\u00e9geois, il accule les disciples de Charcot dans leurs retranchements. Babinski, Gilles de la Tourette et F\u00e9r\u00e9 peinent \u00e0 expliquer pourquoi leurs coll\u00e8gues \u00e9trangers, reproduisant les protocoles stricts de l&rsquo;hypnose \u00e0 Zurich, Berlin, Londres ou Boston, ne parviennent jamais \u00e0 observer les trois phases universelles de Charcot en dehors d&rsquo;une formation pr\u00e9alable et explicite des patients.<\/p>\n<p>Le Congr\u00e8s de 1889 marque le point de bascule historique de la controverse. La majorit\u00e9 des observateurs scientifiques impartiaux se rallie sans ambigu\u00eft\u00e9 \u00e0 la doctrine nanc\u00e9ienne. Le grand psychiatre suisse Auguste Forel, directeur de la prestigieuse clinique psychiatrique du Burgh\u00f6lzli \u00e0 Zurich, d\u00e9clare publiquement sa conversion compl\u00e8te aux th\u00e8ses de Bernheim apr\u00e8s avoir lui-m\u00eame exp\u00e9riment\u00e9 la suggestibilit\u00e9 sur ses soignants et ses ali\u00e9n\u00e9s. William James consigne dans ses notes la sup\u00e9riorit\u00e9 \u00e9clatante des d\u00e9monstrations nanc\u00e9iennes sur le dogmatisme parisien. La Salp\u00eatri\u00e8re se retrouve isol\u00e9e sur la sc\u00e8ne internationale, et \u00e0 la mort inopin\u00e9e de Charcot en 1893, son mod\u00e8le somatique de l&rsquo;hypnose s&rsquo;effondrera rapidement pour laisser le triomphe conceptuel \u00e0 l&rsquo;\u00c9cole de Nancy.<\/p>\n<h2>5. M\u00e9canismes psychophysiologiques de l&rsquo;action id\u00e9odynamique<\/h2>\n<h3>5.1 Le principe fondamental de la loi id\u00e9odynamique<\/h3>\n<p>Loin de se contenter d&rsquo;une psychologie purement descriptive ou m\u00e9taphysique, Hippolyte Bernheim ambitionne d&rsquo;asseoir sa th\u00e9orie de la suggestion sur un soubassement neurophysiologique moderne. Pour ce faire, il s&#8217;empare d&rsquo;un concept esquiss\u00e9 quelques d\u00e9cennies plus t\u00f4t par le physiologiste britannique William Benjamin Carpenter \u2014 le principe de l&rsquo;action id\u00e9o-motrice \u2014 et le m\u00e9tamorphose en une loi g\u00e9n\u00e9rale du fonctionnement biologique : <em>la loi id\u00e9odynamique<\/em>.<\/p>\n<p>Selon cette loi fondamentale d\u00e9velopp\u00e9e par Bernheim, toute id\u00e9e re\u00e7ue, accept\u00e9e et non neutralis\u00e9e par une id\u00e9e antagoniste au niveau du cortex c\u00e9r\u00e9bral tend de fa\u00e7on irr\u00e9sistible \u00e0 s&rsquo;ext\u00e9rioriser sous forme d&rsquo;acte moteur, de perception sensorielle, de r\u00e9action visc\u00e9rale ou de modification fonctionnelle. Pour Bernheim, il n&rsquo;existe pas de c\u00e9sure ontologique infranchissable entre le psychique et le somatique :<\/p>\n<blockquote><p>\n    \u00ab Toute cellule c\u00e9r\u00e9brale actionn\u00e9e par une id\u00e9e actionne \u00e0 son tour les fibres nerveuses eff\u00e9rentes destin\u00e9es \u00e0 r\u00e9aliser cette id\u00e9e dans le corps. La pens\u00e9e n&rsquo;est pas une entit\u00e9 abstraite suspendue dans l&rsquo;\u00e9ther ; elle est une impulsion nerveuse en puissance. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>L&rsquo;action id\u00e9odynamique explique avec une logique \u00e9l\u00e9gante la survenue des ph\u00e9nom\u00e8nes hypnotiques les plus d\u00e9routants. La catalepsie n&rsquo;est plus le r\u00e9sultat d&rsquo;un d\u00e9r\u00e8glement r\u00e9flexe de la moelle \u00e9pini\u00e8re, mais l&rsquo;incarnation id\u00e9odynamique de l&rsquo;immobilit\u00e9 projet\u00e9e dans le cerveau du sujet : le membre demeure fig\u00e9 parce que l&rsquo;id\u00e9e de fixit\u00e9 musculaire a satur\u00e9 les aires motrices correspondantes. De m\u00eame, les hallucinations positives (voir un objet inexistant) ou n\u00e9gatives (cesser de voir un objet pourtant pr\u00e9sent) sont comprises comme des inhibitions ou des stimulations id\u00e9odynamiques des aires corticales sensorielles ordonn\u00e9es par la parole du m\u00e9decin.<\/p>\n<h3>5.2 La modification des r\u00e9ponses physiologiques par la voie psychique<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des contributions exp\u00e9rimentales les plus stup\u00e9fiantes de Bernheim et de son collaborateur Henri Beaunis consiste \u00e0 d\u00e9montrer que l&rsquo;action id\u00e9odynamique n&rsquo;est pas cantonn\u00e9e aux muscles stri\u00e9s de la vie de relation volontaire, mais peut s&rsquo;\u00e9tendre aux fonctions v\u00e9g\u00e9tatives les plus profondes, r\u00e9gies par le syst\u00e8me nerveux autonome. \u00c0 une \u00e9poque o\u00f9 le r\u00e9ductionnisme biom\u00e9dical s\u00e9pare herm\u00e9tiquement la volont\u00e9 de la physiologie organique involontaire, Bernheim publie des observations qui anticipent de plus d&rsquo;un demi-si\u00e8cle la m\u00e9decine psychosomatique et la psychoneuro-immunologie contemporaines.<\/p>\n<p>Bernheim rapporte ainsi des s\u00e9ries d&rsquo;exp\u00e9riences rigoureusement contr\u00f4l\u00e9es au cours desquelles la suggestion verbale modifie directement la microcirculation cutan\u00e9e et la thermor\u00e9gulation locale. En sugg\u00e9rant avec insistance \u00e0 un sujet profond\u00e9ment r\u00e9ceptif qu&rsquo;un timbre-poste coll\u00e9 sur son avant-bras est un v\u00e9sicatoire de cantharide br\u00fblant, les cliniciens de Nancy parviennent \u00e0 induire, dans un d\u00e9lai de quelques heures, un \u00e9ryth\u00e8me localis\u00e9, une \u00e9l\u00e9vation mesurable de la temp\u00e9rature cutan\u00e9e par thermom\u00e9trie et, dans certains cas d&rsquo;une suggestibilit\u00e9 extr\u00eame, un d\u00e9but de phlyct\u00e8ne s\u00e9reuse (cloque \u00e9pidermique). Bien que rare et soumise \u00e0 controverse m\u00e9thodologique, cette prouesse exp\u00e9rimentale d\u00e9montre la capacit\u00e9 du cortex c\u00e9r\u00e9bral \u00e0 commander les processus vasomoteurs locaux sous l&rsquo;effet exclusif d&rsquo;une croyance implant\u00e9e.<\/p>\n<p>De mani\u00e8re plus reproductible encore, Bernheim et Beaunis documentent par des trac\u00e9s sphygmographiques la possibilit\u00e9 de ralentir ou d&rsquo;acc\u00e9l\u00e9rer le rythme cardiaque d&rsquo;un patient sous suggestion hypnotique, d&rsquo;inhiber le p\u00e9ristaltisme intestinal ou, \u00e0 l&rsquo;inverse, de provoquer une \u00e9vacuation purgative en administrant de l&rsquo;eau distill\u00e9e accompagn\u00e9e de la suggestion verbale ferme d&rsquo;une dose d&rsquo;huile de ricin. Les seuils de perception nociceptive sont \u00e9galement modulables \u00e0 volont\u00e9 : l&rsquo;anesth\u00e9sie chirurgicale compl\u00e8te d&rsquo;un membre peut \u00eatre obtenue par la simple affirmation que la r\u00e9gion corporelle est devenue froide, insensible et semblable \u00e0 un bloc de marbre, permettant la r\u00e9alisation de petites interventions chirurgicales ou d&rsquo;extractions dentaires sans aucune douleur ressentie.<\/p>\n<h3>5.3 Le sommeil hypnotique comme \u00e9tat de suggestibilit\u00e9 exalt\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour parachever sa conception psychophysiologique, Bernheim affine la distinction entre le sommeil naturel nocturne et le sommeil provoqu\u00e9 de l&rsquo;hypnose. Dans les deux cas, le cerveau op\u00e8re une suspension relative de ses connexions avec l&rsquo;environnement ext\u00e9rieur et une mise au repos des fonctions critiques du cortex d&rsquo;association. Toutefois, tandis que le sommeil naturel rompt la relation intentionnelle avec autrui, le sommeil hypnotique se singularise par le maintien exclusif d&rsquo;un canal communicationnel direct : le <em>rapport<\/em> hypnotique.<\/p>\n<p>Ce rapport n&rsquo;est pas, aux yeux de Bernheim, un lien mystique ou une d\u00e9pendance personnelle ali\u00e9nante envers un magn\u00e9tiseur d\u00e9tenant un pouvoir magn\u00e9tique occulte. Le rapport est la cons\u00e9quence logique d&rsquo;un r\u00e9tr\u00e9cissement focal du champ de conscience. Le sujet a accept\u00e9 d&rsquo;orienter l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 de sa capacit\u00e9 d&rsquo;attention vers la source \u00e9mettrice des suggestions. D\u00e8s lors, les stimulations auditives \u00e9manant du th\u00e9rapeute b\u00e9n\u00e9ficient d&rsquo;un traitement c\u00e9r\u00e9bral prioritaire, non concurrenc\u00e9 par d&rsquo;autres stimuli internes ou externes. Le cerveau devient un r\u00e9cepteur amplificateur o\u00f9 chaque mot r\u00e9sonne avec une clart\u00e9 absolue.<\/p>\n<p>C&rsquo;est \u00e9galement dans ce cadre que Bernheim analyse les dynamiques de l&rsquo;amn\u00e9sie post-hypnotique. Il d\u00e9montre que l&rsquo;amn\u00e9sie qui suit le r\u00e9veil n&rsquo;est pas le reflet d&rsquo;une destruction de la trace mn\u00e9sique, mais un simple probl\u00e8me d&rsquo;accessibilit\u00e9 cognitive. Pour illustrer cette hypoth\u00e8se, Bernheim d\u00e9montre qu&rsquo;il suffit de replacer la main sur le front du sujet \u00e9veill\u00e9 en lui assurant avec autorit\u00e9 : \u00ab Vous allez vous souvenir de tout ce qui s&rsquo;est pass\u00e9 pendant que vous dormiez \u00bb, pour que la totalit\u00e9 des souvenirs enfouis \u00e9merge instantan\u00e9ment \u00e0 la conscience. Cette r\u00e9versibilit\u00e9 exp\u00e9rimentale met en pleine lumi\u00e8re la porosit\u00e9 de la barri\u00e8re mn\u00e9sique et la nature hautement dynamique des couches de la m\u00e9moire.<\/p>\n<h2>6. De l&rsquo;hypnose \u00e0 la psychoth\u00e9rapie : L&rsquo;invention de la m\u00e9thode suggestive<\/h2>\n<h3>6.1 L&rsquo;abandon progressif de l&rsquo;hypnose formelle<\/h3>\n<p>Au fur et \u00e0 mesure que ses recherches cliniques s&rsquo;approfondissent au fil des ann\u00e9es 1890, Hippolyte Bernheim franchit un nouveau palier \u00e9pist\u00e9mologique qui va l&rsquo;\u00e9loigner d\u00e9finitivement des pratiques traditionnelles de l&rsquo;hypnotisme. En examinant d&rsquo;un \u0153il critique sa propre pratique quotidienne, il constate avec une lucidit\u00e9 d\u00e9sarmante que l&rsquo;obtention pr\u00e9alable d&rsquo;un \u00e9tat de transe spectaculaire ou d&rsquo;un sommeil profond n&rsquo;est en aucune mani\u00e8re la condition <em>sine qua non<\/em> de l&rsquo;efficacit\u00e9 th\u00e9rapeutique. Des centaines de malades gu\u00e9rissent ou voient leurs souffrances s&rsquo;apaiser sans jamais avoir manifest\u00e9 le moindre signe de catalepsie ni avoir perdu le contact lucide avec leur environnement.<\/p>\n<p>Constatant que l&rsquo;efficacit\u00e9 du soin repose enti\u00e8rement sur la r\u00e9ceptivit\u00e9 psychologique \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e th\u00e9rapeutique et nullement sur le degr\u00e9 de profondeur du sommeil, Bernheim commence \u00e0 d\u00e9pouiller progressivement sa pratique de tout le d\u00e9corum rituel de l&rsquo;hypnose. Il cesse d&rsquo;exiger des patients qu&rsquo;ils ferment les yeux, renonce aux injonctions solennelles de dormance et abandonne toute mise en sc\u00e8ne inductive. Il s&rsquo;oriente vers ce qu&rsquo;il nomme d&rsquo;abord l&rsquo;\u00ab hypnotisme \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de veille \u00bb, puis, franchissant le pas ultime, vers la <em>suggestion \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de veille<\/em> :<\/p>\n<blockquote><p>\n    \u00ab Il n&rsquo;y a pas d&rsquo;hypnotisme, il n&rsquo;y a que de la suggestion. L&rsquo;hypnose n&rsquo;est qu&rsquo;un moyen accessoire de concentrer la suggestibilit\u00e9 chez certains sujets, mais elle n&rsquo;est nullement indispensable. C&rsquo;est l&rsquo;id\u00e9e qui gu\u00e9rit, et cette id\u00e9e peut \u00eatre transmise en pleine veille, d&rsquo;homme \u00e0 homme, par la persuasion rationnelle et la confiance mutuelle. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>Cette d\u00e9claration iconoclaste porte un coup fatal \u00e0 l&rsquo;hypnotisme du XIXe si\u00e8cle en tant qu&rsquo;entit\u00e9 clinique autonome. Bernheim d\u00e9sacralise la transe, r\u00e9duit les pr\u00e9tentions des hypnotiseurs de spectacle \u00e0 de vulgaires exhibitions de foire et r\u00e9int\u00e8gre l&rsquo;acte de soin dans le champ d&rsquo;une relation humaine \u00e9pur\u00e9e, fond\u00e9e sur la parole claire, la d\u00e9monstration logique et l&rsquo;autorit\u00e9 morale du praticien.<\/p>\n<h3>6.2 La conceptualisation novatrice de la psychoth\u00e9rapie<\/h3>\n<p>L&rsquo;abandon de l&rsquo;hypnose formelle conduit directement Hippolyte Bernheim \u00e0 forger, formaliser et populariser le concept moderne de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Psychoth%C3%A9rapie\">psychoth\u00e9rapie<\/a>. Bien que le terme ait \u00e9t\u00e9 fugitivement employ\u00e9 par quelques auteurs anglo-saxons (notamment Daniel Hack Tuke en 1872), c&rsquo;est indiscutablement Bernheim qui lui conf\u00e8re son assise clinique, sa respectabilit\u00e9 acad\u00e9mique et sa diffusion internationale \u00e0 travers son ma\u00eetre ouvrage de 1891 : <em>Hypnotisme, suggestion, psychoth\u00e9rapie : \u00c9tudes nouvelles<\/em>.<\/p>\n<p>Pour Bernheim, la psychoth\u00e9rapie ne consiste pas en une manipulation machinale ou autoritaire de l&rsquo;esprit du patient par un ma\u00eetre tout-puissant. Il la d\u00e9finit comme une d\u00e9marche rationnelle d&rsquo;\u00e9ducation psychologique et de r\u00e9\u00e9ducation fonctionnelle de l&rsquo;enc\u00e9phale. Soigner par la psychoth\u00e9rapie, c&rsquo;est utiliser le pouvoir th\u00e9rapeutique inh\u00e9rent \u00e0 la pens\u00e9e du malade lui-m\u00eame, en l&rsquo;orientant m\u00e9thodiquement vers des repr\u00e9sentations de sant\u00e9, de soulagement et d&rsquo;\u00e9quilibre. La psychoth\u00e9rapie bernheimienne vise \u00e0 substituer une id\u00e9e curative saine \u00e0 une id\u00e9e pathog\u00e8ne obs\u00e9dante ou d\u00e9bilitante.<\/p>\n<p>Cette conceptualisation transforme en profondeur la nature du contrat th\u00e9rapeutique. Le patient n&rsquo;est plus une automate passif subissant les d\u00e9crets d&rsquo;un magn\u00e9tiseur omnipotent ; il devient le partenaire actif de sa propre gu\u00e9rison. Bernheim insiste sur l&rsquo;importance primordiale de l&rsquo;alliance th\u00e9rapeutique, de la mise en confiance, de l&rsquo;\u00e9coute bienveillante de l&rsquo;anamn\u00e8se et du d\u00e9montage patient des croyances irrationnelles que le malade entretient sur sa propre incurabilit\u00e9. En rationalisant ainsi le rapport intersubjectif entre le soignant et le soign\u00e9, Bernheim pose les jalons th\u00e9oriques sur lesquels reposeront, des d\u00e9cennies plus tard, la psychoth\u00e9rapie cognitive, l&rsquo;approche centr\u00e9e sur la personne et les th\u00e9rapies br\u00e8ves humanistes.<\/p>\n<h3>6.3 Technique de la psychoth\u00e9rapie suggestive en cabinet et \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital<\/h3>\n<p>Sur le plan op\u00e9rationnel, la conduite d&rsquo;une cure de psychoth\u00e9rapie suggestive telle que pratiqu\u00e9e et enseign\u00e9e par Bernheim ob\u00e9it \u00e0 un protocole clinique d&rsquo;une grande rigueur. Loin des improvisations hasardeuses, le clinicien nanc\u00e9ien structure chaque entretien th\u00e9rapeutique selon une progression m\u00e9thodologique pr\u00e9cise, adaptable tant au lit d&rsquo;un malade hospitalis\u00e9 qu&rsquo;au secret d&rsquo;un cabinet de consultation de ville.<\/p>\n<p>Le protocole bernheimien s&rsquo;articule canoniquement autour des \u00e9tapes suivantes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;entretien pr\u00e9liminaire et l&rsquo;examen somatique scrupuleux :<\/strong> Bernheim ne commence jamais une s\u00e9ance de suggestion sans avoir proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 un interrogatoire m\u00e9dical exhaustif et \u00e0 un examen physique minutieux. Cette \u00e9tape fondamentale sert un double but : exclure formellement une l\u00e9sion organique n\u00e9cessitant un geste chirurgical d&rsquo;urgence et asseoir l&rsquo;autorit\u00e9 clinique du m\u00e9decin aux yeux du patient, gage indispensable de l&rsquo;attente croyante ;<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;explication p\u00e9dagogique :<\/strong> le th\u00e9rapeute d\u00e9mystifie la m\u00e9thode, rassure le consultant sur son absence de danger, explique avec des mots simples comment l&rsquo;esprit et les nerfs dirigent les sensations corporelles, et sollicite l&rsquo;adh\u00e9sion active du malade \u00e0 la d\u00e9marche de soulagement ;<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;induction d&rsquo;un calme psychomoteur :<\/strong> le sujet est install\u00e9 confortablement, invit\u00e9 \u00e0 rel\u00e2cher ses tensions musculaires, \u00e0 respirer calmement et \u00e0 fixer son attention sur la voix apaisante du m\u00e9decin. Si le patient ferme spontan\u00e9ment les yeux et s&rsquo;assoupit l\u00e9g\u00e8rement, le praticien en tire parti, mais sans jamais forcer un sommeil artificiel ;<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;affirmation suggestive affirmative et progressive :<\/strong> le praticien formule des suggestions th\u00e9rapeutiques positives, directes, pr\u00e9cises et d\u00e9nu\u00e9es de n\u00e9gations ambigu\u00ebs. Bernheim utilise des phrases affirmatives, r\u00e9p\u00e9t\u00e9es avec une conviction chaleureuse mais ferme : <em>\u00ab Votre membre retrouve sa chaleur ; la douleur s&rsquo;att\u00e9nue, elle s&rsquo;efface ; votre estomac fonctionne r\u00e9guli\u00e8rement et sans spasme ; vous allez dormir d&rsquo;un sommeil naturel et r\u00e9parateur \u00bb<\/em> ;<\/li>\n<li><strong>La prescription de l&rsquo;autosuggestion :<\/strong> Bernheim conclut fr\u00e9quemment la s\u00e9ance en enseignant au malade comment r\u00e9p\u00e9ter lui-m\u00eame ces formules curatives dans son intimit\u00e9 domestique, le rendant ainsi autonome face \u00e0 ses r\u00e9cidives anxieuses ou fonctionnelles.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>7. Applications cliniques et nosologiques dans l&rsquo;\u0153uvre de Bernheim<\/h2>\n<h3>7.1 Traitement des n\u00e9vroses et troubles fonctionnels<\/h3>\n<p>Le champ privil\u00e9gi\u00e9 d&rsquo;application de la m\u00e9thode suggestive demeure sans conteste celui des affections que la nosographie du XIXe si\u00e8cle regroupe sous l&rsquo;appellation g\u00e9n\u00e9rique de n\u00e9vroses motrices et sensitives, ainsi que des troubles conversifs de l&rsquo;hyst\u00e9rie. Face \u00e0 des tableaux cliniques d\u00e9routants o\u00f9 des patients jeunes se retrouvent clou\u00e9s au lit par des parapl\u00e9gies flasques, priv\u00e9s de voix par des aphonies subites ou paralys\u00e9s d&rsquo;un membre par des contractures rebelles sans la moindre atteinte des voies pyramidales, Bernheim obtient des succ\u00e8s th\u00e9rapeutiques foudroyants qui frappent l&rsquo;imagination de ses contemporains.<\/p>\n<p>Le clinicien nanc\u00e9ien d\u00e9montre que dans la grande majorit\u00e9 de ces cas, la paralysie n&rsquo;est pas un d\u00e9ficit anatomique de la conduction nerveuse, mais une inhibition fonctionnelle provoqu\u00e9e par la conviction intime et morbide du patient qu&rsquo;il est incapable de mouvoir son membre. La suggestion agit ici comme un d\u00e9sinhibiteur cortical direct. En affirmant au patient, avec une certitude m\u00e9dicale in\u00e9branlable et une pression physique douce sur les masses musculaires concern\u00e9es, que la force motrice est revenue et qu&rsquo;il peut lever la jambe, Bernheim court-circuite le barrage psychologique. En quelques minutes, des malades alit\u00e9s depuis des mois se l\u00e8vent et marchent dans les couloirs de l&rsquo;h\u00f4pital Saint-Julien sous les acclamations des \u00e9tudiants stup\u00e9faits.<\/p>\n<p>La m\u00e9thode triomphe \u00e9galement dans la r\u00e9solution des tics convulsifs, des tremblements fonctionnels cons\u00e9cutifs \u00e0 des traumatismes \u00e9motionnels, des bl\u00e9pharospasmes rebelles et des aphonies psychog\u00e8nes. Bernheim prend n\u00e9anmoins soin de th\u00e9oriser la fronti\u00e8re clinique essentielle entre affection organique et trouble fonctionnel. Jamais il ne pr\u00e9tend gu\u00e9rir une scl\u00e9rose en plaques, une h\u00e9mipl\u00e9gie cons\u00e9cutive \u00e0 un accident vasculaire c\u00e9r\u00e9bral ou un tab\u00e8s dorsal par la seule suggestion. Toutefois, il souligne avec une rare perspicacit\u00e9 que bon nombre de pathologies organiques av\u00e9r\u00e9es se doublent d&rsquo;une composante fonctionnelle surajout\u00e9e (l&rsquo;inhibition anxieuse ou le d\u00e9couragement du patient) qui, elle, est \u00e9minemment curable par la psychoth\u00e9rapie suggestive.<\/p>\n<h3>7.2 Champs somatiques : Gastroent\u00e9rologie, rhumatologie et insomnies<\/h3>\n<p>La singularit\u00e9 du parcours de Bernheim, professeur de clinique m\u00e9dicale g\u00e9n\u00e9rale, le pousse tout naturellement \u00e0 \u00e9tendre l&rsquo;usage de la psychoth\u00e9rapie bien au-del\u00e0 du p\u00e9rim\u00e8tre restreint des affections nerveuses ou psychiatriques pures. Il s&rsquo;attaque avec succ\u00e8s aux pathologies somatiques du quotidien qui engorgent les consultations des praticiens de m\u00e9decine interne, documentant ses r\u00e9sultats sur des cohortes impressionnantes de plusieurs milliers de cas suivis avec rigueur.<\/p>\n<p>En gastroent\u00e9rologie, il s&rsquo;int\u00e9resse particuli\u00e8rement aux gastralgies rebelles, aux dyspepsies atoniques, aux vomissements incoercibles des femmes enceintes et aux colopathies spasmodiques chroniques. Bernheim comprend que le tube digestif est une caisse de r\u00e9sonance privil\u00e9gi\u00e9e pour les \u00e9tats de tension psychique. Par des suggestions r\u00e9guli\u00e8res de d\u00e9tente abdominale, d&rsquo;absence de douleur postprandiale et de r\u00e9gulation du transit, il parvient \u00e0 restaurer une fonction digestive normale chez des sujets d\u00e9nutris et \u00e9puis\u00e9s par des r\u00e9gimes draconiens inop\u00e9rants. L&rsquo;esprit r\u00e9gule ici directement la motilit\u00e9 gastrique et les s\u00e9cr\u00e9tions glandulaires.<\/p>\n<p>En rhumatologie et dans la gestion de la douleur chronique, Bernheim d\u00e9montre que si la suggestion ne peut faire dispara\u00eetre une d\u00e9formation articulaire arthrosique avanc\u00e9e, elle est en revanche souveraine pour rompre le cercle vicieux de la contracture musculaire r\u00e9flexe qui amplifie l&rsquo;impotence fonctionnelle du malade. Il soulage de fa\u00e7on spectaculaire les douleurs de la sciatique, les lumbagos et les n\u00e9vralgies faciales ou intercostales, redonnant aux patients une mobilit\u00e9 articulaire inesp\u00e9r\u00e9e. Enfin, il fait de la psychoth\u00e9rapie le traitement de choix des insomnies chroniques, lib\u00e9rant ses consultants de l&rsquo;assu\u00e9tude pernicieuse aux fortes doses d&rsquo;hydrate de chloral ou de morphine qui ravagent alors la sant\u00e9 des insomniaques du tournant du si\u00e8cle.<\/p>\n<h3>7.3 Traitement des d\u00e9pendances et troubles du comportement<\/h3>\n<p>Bernheim figure \u00e9galement parmi les tout premiers m\u00e9decins fran\u00e7ais \u00e0 concevoir les conduites de d\u00e9pendance toxicologique non pas comme des vices moraux m\u00e9ritant le m\u00e9pris ou la r\u00e9clusion p\u00e9nitentiaire, mais comme des d\u00e9sordres psychologiques et comportementaux accessibles \u00e0 une r\u00e9\u00e9ducation cognitive par la suggestion. Il consacre des efforts consid\u00e9rables \u00e0 la prise en charge de l&rsquo;alcoolisme chronique, qui constitue \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle un fl\u00e9au social et sanitaire d\u00e9vastateur au sein des classes laborieuses de l&rsquo;Est industriel.<\/p>\n<p>Sa m\u00e9thode th\u00e9rapeutique dans le traitement des \u00e9thyliques s&rsquo;apparente de fa\u00e7on saisissante aux techniques modernes de conditionnement aversif et de restructuration cognitive. Bernheim induit chez le buveur, par suggestion r\u00e9p\u00e9t\u00e9e, un d\u00e9go\u00fbt sensoriel absolu pour l&rsquo;odeur et le go\u00fbt du vin ou des eaux-de-vie. Il lui sugg\u00e8re avec une force imp\u00e9rieuse que la moindre goutte d&rsquo;alcool provoquera imm\u00e9diatement des naus\u00e9es violentes, une amertume insupportable et un rejet visc\u00e9ral, tout en restaurant parall\u00e8lement l&rsquo;estime de soi du patient par des injonctions de force morale, de dignit\u00e9 retrouv\u00e9e et d&rsquo;amour familial. Ses registres hospitaliers attestent de sevrages durables obtenus chez des ouvriers r\u00e9put\u00e9s incurables.<\/p>\n<p>Il applique une d\u00e9marche analogue aux d\u00e9pendances tabagiques, aux compulsions alimentaires boulimiques et \u00e0 divers \u00e9tats d&rsquo;agitation motrice ou d&rsquo;instabilit\u00e9 comportementale. Toutefois, fid\u00e8le \u00e0 son esprit scientifique positiviste, Bernheim n&rsquo;h\u00e9site pas \u00e0 tracer les limites objectives de sa th\u00e9rapeutique. Il consigne avec franchise ses \u00e9checs r\u00e9p\u00e9t\u00e9s face aux acc\u00e8s de m\u00e9lancolie profonde (la d\u00e9pression majeure psychotique contemporaine), aux id\u00e9es d\u00e9lirantes enkyst\u00e9es de la parano\u00efa et aux \u00e9tats de d\u00e9ch\u00e9ance cognitive li\u00e9s aux d\u00e9mences vasculaires ou syphilitiques. La suggestion ne peut pas tout : elle n\u00e9cessite un cerveau fonctionnel capable de traiter et d&rsquo;int\u00e9grer cognitivement l&rsquo;id\u00e9e curative.<\/p>\n<h2>8. Hippolyte Bernheim et les implications m\u00e9dico-l\u00e9gales de la suggestion<\/h2>\n<h3>8.1 La controverse sur le crime sugg\u00e9r\u00e9 et la suggestibilit\u00e9 criminelle<\/h3>\n<p>La d\u00e9couverte de la formidable puissance de la suggestion verbale sur l&rsquo;esprit humain ne pouvait manquer de susciter l&rsquo;inqui\u00e9tude l\u00e9gitime des juristes et des philosophes du droit. D\u00e8s le milieu des ann\u00e9es 1880, une pol\u00e9mique internationale d&rsquo;une ampleur consid\u00e9rable \u00e9clate autour de la question troublante du \u00ab crime sugg\u00e9r\u00e9 \u00bb : est-il possible d&rsquo;utiliser l&rsquo;hypnose ou la suggestion pour forcer un individu int\u00e8gre \u00e0 commettre un vol, un faux en \u00e9criture publique ou un meurtre contre sa propre volont\u00e9 et \u00e0 son insu ?<\/p>\n<p>Cette controverse donne lieu \u00e0 des \u00e9changes passionn\u00e9s entre Hippolyte Bernheim et son coll\u00e8gue juriste de la Facult\u00e9 de droit de Nancy, le professeur <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Jules_Li%C3%A9geois\">Jules Li\u00e9geois<\/a>. Li\u00e9geois, poussant la logique de la suggestion jusqu&rsquo;\u00e0 ses cons\u00e9quences les plus extr\u00eames, m\u00e8ne des exp\u00e9riences de laboratoire saisissantes dans lesquelles il ordonne \u00e0 des sujets hautement suggestibles de tirer sur un tiers avec un revolver charg\u00e9 de cartouches \u00e0 blanc, ou de verser une poudre blanche inoffensive dans la tasse d&rsquo;une parente en leur affirmant qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;un poison foudroyant. Les sujets s&rsquo;ex\u00e9cutent avec une pr\u00e9cision d&rsquo;automates, amenant Li\u00e9geois \u00e0 sonner l&rsquo;alarme devant l&rsquo;Acad\u00e9mie des sciences morales et politiques sur le p\u00e9ril social imminent d&rsquo;un \u00ab laboratoire du crime \u00bb entre les mains d&rsquo;individus malveillants.<\/p>\n<p>Bernheim adopte une posture intellectuelle infiniment plus mesur\u00e9e, nuanc\u00e9e et cliniquement r\u00e9aliste. S&rsquo;il reconna\u00eet la validit\u00e9 th\u00e9orique des exp\u00e9riences de Li\u00e9geois, il s&#8217;empresse de souligner le caract\u00e8re profond\u00e9ment artificiel de ces mises en sc\u00e8ne exp\u00e9rimentales. Bernheim met en avant le fait que le sujet conserve, m\u00eame au sein de l&rsquo;\u00e9tat suggestif le plus profond, un fond de conscience r\u00e9siduelle ou une intuition obscure du cadre ludique dans lequel se d\u00e9roule la sc\u00e8ne : le patient sait inconsciemment que son professeur de m\u00e9decine ou de droit ne lui ordonnerait jamais de perp\u00e9trer un crime r\u00e9el dans un cabinet universitaire. Bernheim th\u00e9orise ainsi l&rsquo;existence d&rsquo;une r\u00e9sistance morale instinctive du moi : si une suggestion criminelle heurte de plein fouet les principes \u00e9thiques les plus profond\u00e9ment ancr\u00e9s de la personnalit\u00e9 du sujet, ce dernier se r\u00e9veille brutalement dans un \u00e9tat d&rsquo;angoisse panique, ou substitue \u00e0 l&rsquo;acte odieux une crise convulsive protectrice.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, Bernheim refuse tout ang\u00e9lisme. S&rsquo;il minimise le risque du meurtre sous hypnose directe, il met en garde les autorit\u00e9s judiciaires contre des dangers m\u00e9dico-l\u00e9gaux bien plus sournois et quotidiens : l&rsquo;abus de faiblesse, la captation d&rsquo;h\u00e9ritage par influence morale exerc\u00e9e sur des vieillards suggestibles, les abus sexuels sous emprise psychologique et la spoliation financi\u00e8re orchestr\u00e9e par des manipulateurs sans scrupules.<\/p>\n<h3>8.2 La faillibilit\u00e9 du t\u00e9moignage et les faux souvenirs induits<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des anticipations les plus g\u00e9niales et les plus m\u00e9connues d&rsquo;Hippolyte Bernheim concerne le fonctionnement de la m\u00e9moire humaine et son extr\u00eame mall\u00e9abilit\u00e9 face \u00e0 l&rsquo;influence verbale. Bien avant les travaux pionniers de Hugo M\u00fcnsterberg aux \u00c9tats-Unis ou les d\u00e9monstrations contemporaines d&rsquo;Elizabeth Loftus sur la fragilit\u00e9 des souvenirs, Bernheim d\u00e9montre d\u00e8s la fin des ann\u00e9es 1880 que l&rsquo;on peut implanter avec une facilit\u00e9 d\u00e9concertante des <em>faux souvenirs r\u00e9trospectifs<\/em> dans le cerveau d&rsquo;individus parfaitement \u00e9veill\u00e9s et sains d&rsquo;esprit.<\/p>\n<p>Au moyen d&rsquo;exp\u00e9riences m\u00e9thodiques consign\u00e9es dans ses ouvrages, Bernheim prouve qu&rsquo;en posant des questions suggestives, orient\u00e9es et affirmatives lors d&rsquo;un interrogatoire m\u00e9dical ou judiciaire, on parvient \u00e0 amener des t\u00e9moins de bonne foi \u00e0 certifier sous serment avoir vu des \u00e9v\u00e9nements qui ne se sont jamais produits, \u00e0 d\u00e9crire avec force d\u00e9tails le visage d&rsquo;individus qu&rsquo;ils n&rsquo;ont jamais crois\u00e9s ou \u00e0 s&rsquo;accuser eux-m\u00eames d&rsquo;actions imaginaires :<\/p>\n<blockquote><p>\n    \u00ab La m\u00e9moire n&rsquo;est pas un registre inalt\u00e9rable o\u00f9 s&rsquo;inscrivent des v\u00e9rit\u00e9s grav\u00e9es dans le marbre ; c&rsquo;est une cire molle, constamment remani\u00e9e par les suggestions de l&rsquo;entourage, par les questions des examinateurs et par l&rsquo;imagination propre du sujet qui prend ses r\u00eaveries pour des r\u00e9miniscences authentiques. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>Cette d\u00e9couverte \u00e9pist\u00e9mologique majeure am\u00e8ne Bernheim \u00e0 lancer un vibrant appel public \u00e0 la refonte totale des pratiques d&rsquo;interrogatoire dans le syst\u00e8me judiciaire criminel fran\u00e7ais. Il alerte avec v\u00e9h\u00e9mence les magistrats instructeurs sur le danger absolu de poser des questions suggestives aux enfants, aux adolescents et aux t\u00e9moins vuln\u00e9rables, d\u00e9montrant que la r\u00e9p\u00e9tition insistante d&rsquo;une accusation par un juge d&rsquo;instruction peut suffire \u00e0 cr\u00e9er, chez un innocent docile ou apeur\u00e9, une confession d\u00e9taill\u00e9e mais totalement hallucin\u00e9e de culpabilit\u00e9. Ses \u00e9crits constituent ainsi le socle inaugural de la psychologie judiciaire et testimoniale moderne.<\/p>\n<h3>8.3 L&rsquo;expertise m\u00e9dicale au pr\u00e9toire : L&rsquo;affaire Chambige et autres proc\u00e8s<\/h3>\n<p>La notori\u00e9t\u00e9 m\u00e9dico-l\u00e9gale de Bernheim lui vaut d&rsquo;\u00eatre r\u00e9guli\u00e8rement sollicit\u00e9 comme expert de premier plan dans les dossiers criminels les plus complexes et m\u00e9diatis\u00e9s de la fin du XIXe si\u00e8cle. Sa premi\u00e8re grande intervention retentissante se produit en 1888 \u00e0 l&rsquo;occasion de la tragique affaire Henri Chambige, un jeune intellectuel dandy qui, dans une villa isol\u00e9e pr\u00e8s de Constantine en Alg\u00e9rie, tue sa ma\u00eetresse mari\u00e9e, Herminie de Gransaigne, lors d&rsquo;un pr\u00e9tendu pacte suicidaire dont il r\u00e9chappe lui-m\u00eame bless\u00e9. La France intellectuelle se d\u00e9chire alors entre les partisans d&rsquo;un meurtre passionnel l\u00e2che et les d\u00e9fenseurs d&rsquo;un drame psychologique complexe marqu\u00e9 par une fascination morbide.<\/p>\n<p>Sollicit\u00e9 par la d\u00e9fense, Bernheim r\u00e9dige une consultation m\u00e9dico-l\u00e9gale approfondie dans laquelle il analyse la personnalit\u00e9 de Chambige et de sa victime \u00e0 la lumi\u00e8re de la suggestibilit\u00e9 r\u00e9ciproque, de la contagion des id\u00e9es morbides et de la suggestion \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de veille issue des lectures romanesques pessimistes de l&rsquo;\u00e9poque. Il plaide pour une r\u00e9\u00e9valuation de la responsabilit\u00e9 p\u00e9nale, introduisant pour l&rsquo;une des premi\u00e8res fois dans un tribunal fran\u00e7ais la notion d&rsquo;\u00e9tat psychique interm\u00e9diaire entre la pleine lucidit\u00e9 criminelle et l&rsquo;ali\u00e9nation mentale totale de l&rsquo;article 64 du Code p\u00e9nal : la <em>responsabilit\u00e9 att\u00e9nu\u00e9e par influence suggestive<\/em>.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, Bernheim m\u00e8ne une lutte sans merci contre les d\u00e9rives mat\u00e9rialistes de l&rsquo;anthropologie criminelle incarn\u00e9e par l&rsquo;\u00c9cole italienne de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Cesare_Lombroso\">Cesare Lombroso<\/a>. Il rejette avec m\u00e9pris le concept pseudo-scientifique de \u00ab criminel-n\u00e9 \u00bb identifiable par des stigmates anatomiques cr\u00e2niens ou faciaux. Pour Bernheim, le criminel n&rsquo;est pas un monstre atavique condamn\u00e9 par sa bo\u00eete cr\u00e2nienne, mais un \u00eatre humain plong\u00e9 dans un d\u00e9terminisme psycho-social o\u00f9 les suggestions n\u00e9fastes de la mis\u00e8re, de l&rsquo;alcoolisme familial et de la contagion \u00e9ducative jouent un r\u00f4le d\u00e9terminant. Il combat \u00e9galement avec acharnement l&rsquo;hypnose foraine et r\u00e9clame l&rsquo;interdiction l\u00e9gale stricte des spectacles d&rsquo;hypnotisme public, estimant intol\u00e9rable que la sant\u00e9 mentale de citoyens vuln\u00e9rables soit mise en p\u00e9ril pour le divertissement de foires mercantiles.<\/p>\n<h2>9. L&rsquo;impact sur Sigmund Freud et la transition vers la psychanalyse<\/h2>\n<h3>9.1 Le s\u00e9jour formateur de Freud \u00e0 Nancy \u00e0 l&rsquo;\u00e9t\u00e9 1889<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des chapitres les plus d\u00e9cisifs, et paradoxalement l&rsquo;un des plus occult\u00e9s, de l&rsquo;histoire de la psychologie moderne r\u00e9side dans la filiation intellectuelle directe reliant Hippolyte Bernheim au fondateur de la psychanalyse, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Sigmund_Freud\">Sigmund Freud<\/a>. D\u00e8s 1885-1886, le jeune neurologue viennois avait effectu\u00e9 un premier voyage d&rsquo;\u00e9tudes \u00e0 Paris pour suivre les le\u00e7ons cliniques de Charcot \u00e0 la Salp\u00eatri\u00e8re, d&rsquo;o\u00f9 il \u00e9tait reparti \u00e9bloui par la personnalit\u00e9 du ma\u00eetre parisien, mais perplexe quant \u00e0 l&rsquo;efficacit\u00e9 th\u00e9rapeutique concr\u00e8te de l&rsquo;hypnose sur les n\u00e9vroses de sa client\u00e8le priv\u00e9e viennoise.<\/p>\n<p>Confront\u00e9 aux limites de la m\u00e9thode de Charcot dans son cabinet de la Berggasse, Freud entend parler avec insistance des r\u00e9ussites \u00e9clatantes de l&rsquo;\u00c9cole de Nancy. Pour en avoir le c\u0153ur net, il entreprend d\u00e8s 1888 de traduire en langue allemande le trait\u00e9 majeur de Bernheim, <em>De la suggestion et de ses applications \u00e0 la th\u00e9rapeutique<\/em>, qu&rsquo;il fait pr\u00e9c\u00e9der d&rsquo;une pr\u00e9face \u00e9logieuse et p\u00e9n\u00e9trante. D\u00e9sireux de perfectionner sa propre ma\u00eetrise de la technique inductive et de voir de ses yeux les r\u00e9sultats du professeur nanc\u00e9ien, Freud entreprend \u00e0 l&rsquo;\u00e9t\u00e9 1889 le voyage de Nancy. Il y s\u00e9journe plusieurs semaines, fr\u00e9quentant assid\u00fbment le dispensaire de Li\u00e9beault et le service hospitalier de Bernheim.<\/p>\n<p>Freud pousse m\u00eame la d\u00e9marche jusqu&rsquo;\u00e0 amener avec lui une patiente viennoise fortun\u00e9e souffrant de contractures et de douleurs hyst\u00e9riques rebelles, qu&rsquo;il n&rsquo;\u00e9tait pas parvenu \u00e0 soulager lui-m\u00eame. Il observe avec fascination le travail de Bernheim au chevet de cette malade. Bien que Bernheim ne parvienne dans ce cas pr\u00e9cis qu&rsquo;\u00e0 une r\u00e9mission partielle, l&rsquo;exp\u00e9rience nanc\u00e9ienne produit sur l&rsquo;esprit de Freud une impression ind\u00e9l\u00e9bile. Dans son <em>Autobiographie<\/em> r\u00e9dig\u00e9e en 1925, Freud rendra un hommage explicite \u00e0 cette \u00e9tape fondatrice de son parcours :<\/p>\n<blockquote><p>\n    \u00ab J&rsquo;assistai aux d\u00e9monstrations stup\u00e9fiantes de Bernheim sur ses malades d&rsquo;h\u00f4pital, et c&rsquo;est l\u00e0 que je re\u00e7us les impressions les plus fortes relatives \u00e0 la possibilit\u00e9 de processus psychiques puissants qui demeurent pourtant cach\u00e9s \u00e0 la conscience des hommes. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<h3>9.2 L&rsquo;exp\u00e9rience de la suggestion post-hypnotique comme preuve de l&rsquo;inconscient<\/h3>\n<p>Le s\u00e9jour \u00e0 Nancy apporte \u00e0 Freud la cl\u00e9 de vo\u00fbte exp\u00e9rimentale sur laquelle il va \u00e9difier sa th\u00e9orie de l&rsquo;inconscient psychologique dynamique : le ph\u00e9nom\u00e8ne magistral de la <em>suggestion post-hypnotique \u00e0 terme<\/em>, tel que Bernheim le d\u00e9montre quotidiennement \u00e0 ses visiteurs \u00e9merveill\u00e9s.<\/p>\n<p>Le protocole exp\u00e9rimental bernheimien est aussi simple que spectaculaire : au cours du sommeil provoqu\u00e9, Bernheim ordonne \u00e0 un patient qu&rsquo;une heure apr\u00e8s son r\u00e9veil complet, il devra aller ouvrir un parapluie noir dans le salon d&rsquo;attente et faire trois fois le tour de la table. R\u00e9veill\u00e9, le sujet recouvre sa pleine lucidit\u00e9 ordinaire, converse normalement et assure n&rsquo;avoir conserv\u00e9 aucun souvenir des consignes re\u00e7ues. Pourtant, une heure pile apr\u00e8s le r\u00e9veil, une impulsion irr\u00e9pressible s&#8217;empare de lui : il se l\u00e8ve machinalement, saisit le parapluie, l&rsquo;ouvre au milieu de la pi\u00e8ce et contourne la table \u00e0 trois reprises.<\/p>\n<p>C&rsquo;est l&rsquo;\u00e9tape suivante de l&rsquo;exp\u00e9rience qui bouleverse profond\u00e9ment Freud : lorsque Bernheim interroge le sujet sur les motifs de son comportement bizarre, l&rsquo;homme ne r\u00e9pond pas qu&rsquo;il ob\u00e9it \u00e0 un ordre hypnotique oubli\u00e9. Il invente instantan\u00e9ment et de parfaite bonne foi une justification rationnelle mais enti\u00e8rement fausse : <em>\u00ab J&rsquo;ai ouvert ce parapluie pour voir s&rsquo;il n&rsquo;\u00e9tait pas trou\u00e9 \u00bb<\/em> ou <em>\u00ab J&rsquo;ai voulu v\u00e9rifier s&rsquo;il appartenait \u00e0 mon fr\u00e8re \u00bb<\/em>. Cette rationalisation <em>a posteriori<\/em> apporte \u00e0 Freud la preuve irr\u00e9futable de trois principes fondamentaux qui deviendront le socle de la psychanalyse :<\/p>\n<ul>\n<li>Un processus psychique d&rsquo;une immense complexit\u00e9 cognitive peut \u00eatre actif, efficient et d\u00e9terminer le comportement d&rsquo;un individu \u00e0 son insu total (la r\u00e9alit\u00e9 psychologique de l&rsquo;inconscient) ;<\/li>\n<li>Le moi conscient refuse d&rsquo;admettre qu&rsquo;il est gouvern\u00e9 par des forces cach\u00e9es et forge spontan\u00e9ment des rationalisations d\u00e9fensives pour pr\u00e9server l&rsquo;illusion de son libre arbitre et de son contr\u00f4le volontaire ;<\/li>\n<li>Le ph\u00e9nom\u00e8ne du <em>forcing psychique<\/em> utilis\u00e9 par Bernheim pour ramener \u00e0 la conscience le souvenir oubli\u00e9 \u2014 en insistant avec autorit\u00e9 et en posant la main sur le front du sujet \u2014 montre que les repr\u00e9sentations inconscientes ne sont pas effac\u00e9es, mais simplement s\u00e9par\u00e9es de la conscience par une r\u00e9sistance dynamique que la technique psychologique peut surmonter.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>9.3 La rupture th\u00e9orique de Freud avec la doctrine suggestive<\/h3>\n<p>Malgr\u00e9 l&rsquo;admiration immense qu&rsquo;il voue \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre de Bernheim \u2014 traduisant encore en 1892 son second grand ouvrage sous le titre <em>Neue Studien \u00fcber Hypnotismus, Suggestion und Psychotherapie<\/em> \u2014, Sigmund Freud va progressivement s&rsquo;\u00e9loigner de la technique de la suggestion pour \u00e9laborer sa propre m\u00e9thode m\u00e9tapsychologique.<\/p>\n<p>La rupture s&rsquo;op\u00e8re sur la question de la nature profonde du sympt\u00f4me et de la dynamique relationnelle du soin. Freud en vient \u00e0 consid\u00e9rer que la suggestion autoritaire du type bernheimien, bien que brillante dans ses effets imm\u00e9diats, ne fait que masquer superficiellement les manifestations de la n\u00e9vrose sans en attaquer les racines causales profondes. Pour Freud, le sympt\u00f4me n&rsquo;est pas une simple id\u00e9e erron\u00e9e tomb\u00e9e du ciel et r\u00e9alisable par automatisme id\u00e9odynamique ; il est le compromis symbolique hautement structur\u00e9 d&rsquo;un conflit psychique interne inconscient, enracin\u00e9 dans l&rsquo;histoire infantile du patient et aliment\u00e9 par le refoulement des pulsions sexuelles refoul\u00e9es.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, Freud se heurte \u00e0 la r\u00e9sistance de certains patients qui refusent obstin\u00e9ment de se laisser suggestionner, ce qui heurte son \u00e9thique clinique. Il d\u00e9cide donc d&rsquo;abandonner l&rsquo;hypnose et la suggestion directe au profit de la m\u00e9thode des libres associations et de l&rsquo;analyse du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Transfert_(psychanalyse)\">transfert<\/a>. Freud reconna\u00eetra toutefois que le concept analytique de transfert affectif n&rsquo;est que l&rsquo;explication en profondeur du myst\u00e9rieux \u00ab rapport \u00bb hypnotique d\u00e9crit par l&rsquo;\u00c9cole de Nancy. Mais l\u00e0 o\u00f9 Bernheim utilisait la suggestibilit\u00e9 comme un levier ext\u00e9rieur pour imposer la gu\u00e9rison, Freud transforme la relation transf\u00e9rentielle en un champ d&rsquo;exploration minutieuse o\u00f9 le patient doit lui-m\u00eame d\u00e9nouer les n\u0153uds de son inconscient.<\/p>\n<h2>10. Rayonnement international et diffusion de la pens\u00e9e bernheimienne<\/h2>\n<h3>10.1 L&rsquo;adoption des th\u00e8ses nanc\u00e9iennes dans l&rsquo;espace germanique et nordique<\/h3>\n<p>L&rsquo;impact des d\u00e9couvertes d&rsquo;Hippolyte Bernheim d\u00e9passe rapidement et largement les fronti\u00e8res de la France pour transformer l&rsquo;ensemble du paysage psychiatrique et psychologique europ\u00e9en au tournant des ann\u00e9es 1890. L&rsquo;espace germanique et les pays nordiques se r\u00e9v\u00e8lent \u00eatre des terres d&rsquo;\u00e9lection particuli\u00e8rement fertiles pour l&rsquo;accueil de la doctrine nanc\u00e9ienne.<\/p>\n<p>En Suisse, nous l&rsquo;avons soulign\u00e9, la conversion du c\u00e9l\u00e8bre psychiatre <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Auguste_Forel\">Auguste Forel<\/a> \u00e0 la pens\u00e9e de Bernheim constitue un tournant capital. Forel r\u00e9organise enti\u00e8rement le fonctionnement asilaire du Burgh\u00f6lzli \u00e0 Zurich sur la base de la psychoth\u00e9rapie suggestive. Il d\u00e9montre que l&rsquo;on peut apaiser l&rsquo;agitation des ali\u00e9n\u00e9s, traiter les d\u00e9pendances alcooliques massives et humaniser la psychiatrie institutionnelle en substituant la suggestion et l&rsquo;alliance psychologique aux contentions physiques et aux douches glac\u00e9es punitives. Son livre magistral <em>Der Hypnotismus<\/em>, r\u00e9\u00e9dit\u00e9 \u00e0 d&rsquo;innombrables reprises, diffuse la doctrine de Bernheim dans toutes les facult\u00e9s de langue allemande.<\/p>\n<p>En Allemagne, des cliniciens de stature mondiale s&rsquo;\u00e9rigent en ambassadeurs fervents de l&rsquo;\u00c9cole de Nancy. Albert Moll \u00e0 Berlin publie en 1889 son monumental trait\u00e9 <em>Der Hypnotismus<\/em>, qui s&rsquo;appuie presque exclusivement sur les principes de Bernheim pour \u00e9vincer d\u00e9finitivement les th\u00e9ories somatiques de Charcot. Max Dessoir, philosophe et psychologue pionnier, int\u00e8gre la suggestibilit\u00e9 bernheimienne au c\u0153ur de ses premi\u00e8res cartographies de la conscience d\u00e9doubl\u00e9e. Plus \u00e0 l&rsquo;est, en Russie imp\u00e9riale, le grand neurologue et psychiatre Vladimir Bekhterev adopte avec enthousiasme les concepts de Nancy, qui serviront de terreau nourricier \u00e0 ses propres recherches pionni\u00e8res sur la psychor\u00e9flexologie et la suggestion collective.<\/p>\n<h3>10.2 L&rsquo;\u00e9cho transatlantique : L&rsquo;\u00c9cole de Nancy aux \u00c9tats-Unis<\/h3>\n<p>Outre-Atlantique, la r\u00e9ception de la pens\u00e9e d&rsquo;Hippolyte Bernheim suscite une v\u00e9ritable effervescence intellectuelle au sein de la jeune \u00e9cole am\u00e9ricaine de psychologie et de psychiatrie en plein essor. Le philosophe et psychologue de Harvard <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/William_James\">William James<\/a> joue un r\u00f4le d&rsquo;introducteur capital. Dans son chef-d&rsquo;\u0153uvre de 1890, <em>The Principles of Psychology<\/em>, James consacre de longs passages admiratifs aux travaux de Bernheim, validant sans r\u00e9serve la primaut\u00e9 de la suggestion psychologique sur le r\u00e9ductionnisme de la Salp\u00eatri\u00e8re.<\/p>\n<p>Dans le sillage de James, c&rsquo;est toute la c\u00e9l\u00e8bre \u00c9cole de Boston qui s&rsquo;\u00e9difie en incorporant les th\u00e8ses nanc\u00e9iennes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Morton Prince<\/strong>, fondateur du <em>Journal of Abnormal Psychology<\/em>, utilise la suggestion bernheimienne comme outil d&rsquo;investigation privil\u00e9gi\u00e9 pour explorer et r\u00e9int\u00e9grer les \u00e9tats de personnalit\u00e9s multiples (trouble dissociatif de l&rsquo;identit\u00e9 contemporain) ;<\/li>\n<li><strong>Boris Sidis<\/strong>, psychologue clinicien \u00e9minent, th\u00e9orise \u00e0 partir des \u00e9crits de Bernheim la notion d&rsquo;\u00e9tat hypno\u00efde et les m\u00e9canismes de la dissociation de la conscience sous l&rsquo;effet de l&rsquo;injonction verbale ;<\/li>\n<li><strong>Le mouvement de l&rsquo;Emmanuel Church<\/strong> \u00e0 Boston, lanc\u00e9 au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle par des pasteurs et des m\u00e9decins \u00e9clair\u00e9s, applique \u00e0 grande \u00e9chelle la psychoth\u00e9rapie suggestive de Nancy pour le traitement des d\u00e9pressions, des addictions et des troubles fonctionnels des classes populaires am\u00e9ricaines.<\/li>\n<\/ul>\n<p>La pens\u00e9e de Bernheim fournit ainsi le terreau clinique indispensable \u00e0 partir duquel s&rsquo;\u00e9mancipera la psychopathologie am\u00e9ricaine, influen\u00e7ant de mani\u00e8re ind\u00e9l\u00e9bile les futures \u00e9coles de psychologie sociale et de psychologie clinique pragmatique du Nouveau Monde.<\/p>\n<h3>10.3 La filiation directe : \u00c9mile Cou\u00e9 et l&rsquo;autosuggestion consciente<\/h3>\n<p>Il est impossible d&rsquo;\u00e9voquer le rayonnement historique de l&rsquo;\u00c9cole de Nancy sans s&rsquo;arr\u00eater sur l&rsquo;une de ses ramifications populaires les plus universellement c\u00e9l\u00e8bres : la fameuse m\u00e9thode d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/%C3%89mile_Cou%C3%A9\">\u00c9mile Cou\u00e9<\/a>. Pharmacien originaire de Troyes install\u00e9 \u00e0 Nancy au tout d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, Cou\u00e9 fr\u00e9quente avec une assiduit\u00e9 passionn\u00e9e les consultations hospitali\u00e8res et priv\u00e9es de Li\u00e9beault et de Bernheim, dont il observe m\u00e9ticuleusement les techniques d&rsquo;induction.<\/p>\n<p>Fort de ses observations cliniques et de sa propre exp\u00e9rience de pr\u00e9parateur en pharmacie \u2014 o\u00f9 il a constat\u00e9 l&rsquo;effet curatif spectaculaire produit sur des malades par l&rsquo;administration d&rsquo;un simple placebo accompagn\u00e9 d&rsquo;un discours verbal affirmant son efficacit\u00e9 foudroyante \u2014, Cou\u00e9 op\u00e8re une simplification pragmatique de la th\u00e9orie de Bernheim. L\u00e0 o\u00f9 Bernheim maintenait la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;un tiers m\u00e9dical pour initier la suggestion h\u00e9t\u00e9ronome, Cou\u00e9 postule que toute suggestion n&rsquo;est, en derni\u00e8re analyse, qu&rsquo;une <em>autosuggestion<\/em> qui s&rsquo;ignore. L&rsquo;op\u00e9rateur ext\u00e9rieur n&rsquo;est qu&rsquo;un d\u00e9clencheur ; le v\u00e9ritable moteur souverain de la transformation psychophysiologique r\u00e9side dans l&rsquo;imagination du sujet lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Cou\u00e9 codifie alors son syst\u00e8me d&rsquo;autosuggestion consciente et m\u00e9thodique, fond\u00e9 sur la c\u00e9l\u00e8bre ritournelle matinale et vesp\u00e9rale : <em>\u00ab Tous les jours, \u00e0 tous points de vue, je vais de mieux en mieux \u00bb<\/em>. Bien que Bernheim ait souvent regard\u00e9 avec une certaine distance critique ce qu&rsquo;il consid\u00e9rait comme une vulgarisation simplificatrice de ses subtiles th\u00e8ses psychophysiologiques, la m\u00e9thode Cou\u00e9 a port\u00e9 le nom de Nancy aux quatre coins du globe, consacrant pour des g\u00e9n\u00e9rations la capitale lorraine comme le berceau universel de la ma\u00eetrise de l&rsquo;esprit sur la mati\u00e8re corporelle.<\/p>\n<h2>11. Critiques, controverses et \u00e9clipse th\u00e9orique au tournant du XXe si\u00e8cle<\/h2>\n<h3>11.1 La contre-offensive de Joseph Babinski et le concept de pithiatisme<\/h3>\n<p>Le triomphe incontest\u00e9 de l&rsquo;\u00c9cole de Nancy sur la Salp\u00eatri\u00e8re au cours des ann\u00e9es 1890 ne met pas pour autant un terme aux hostilit\u00e9s intellectuelles au sein du milieu m\u00e9dical fran\u00e7ais. \u00c0 l&rsquo;aube du XXe si\u00e8cle, une contre-offensive neurologique d&rsquo;une redoutable efficacit\u00e9 m\u00e9thodologique s&rsquo;organise sous la houlette du plus brillant des \u00e9l\u00e8ves fid\u00e8les de Charcot : <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Joseph_Babinski\">Joseph Babinski<\/a>.<\/p>\n<p>Babinski, devenu le chef de file de la neurologie clinique parisienne, ne cherche pas \u00e0 ressusciter le mod\u00e8le caduc de l&rsquo;hyst\u00e9ro-hypnose de son ma\u00eetre. Il prend acte de la victoire de Bernheim sur l&rsquo;universalit\u00e9 de la suggestion, mais retourne l&rsquo;argument nanc\u00e9ien contre Bernheim lui-m\u00eame avec une impitoyable logique chirurgicale. En 1901, Babinski propose de d\u00e9manteler le concept tentaculaire d&rsquo;hyst\u00e9rie pour lui substituer un terme nouveau et restrictif : le <em>pithiatisme<\/em> (du grec <em>peitho<\/em>, persuasion, et <em>iatros<\/em>, gu\u00e9rissable) :<\/p>\n<blockquote><p>\n    \u00ab Le pithiatisme est un ensemble de manifestations psychiques ou corporelles qui ont pour caract\u00e8re commun de pouvoir \u00eatre reproduites par la suggestion chez certains sujets avec une exactitude parfaite, et de dispara\u00eetre sous l&rsquo;influence exclusive de la persuasion. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>La man\u0153uvre de Babinski est un coup de ma\u00eetre \u00e9pist\u00e9mologique : en isolant rigoureusement les sympt\u00f4mes pithiatriques (enti\u00e8rement suggestionnables et gu\u00e9rissables par le verbe) des v\u00e9ritables signes neurologiques organiques objectifs (comme le fameux signe de Babinski, la modification des r\u00e9flexes tendineux ou l&rsquo;atrophie musculaire r\u00e9elle), il trace une fronti\u00e8re herm\u00e9tique infranchissable entre la neurologie noble et les troubles subjectifs de l&rsquo;esprit. Babinski reproche \u00e0 Bernheim d&rsquo;avoir commis l&rsquo;erreur inverse de celle de Charcot : d&rsquo;avoir tout dissous dans la suggestion et d&rsquo;avoir \u00e9rig\u00e9 une th\u00e9orie pan-suggestive incapable de penser les l\u00e9sions mat\u00e9rielles du syst\u00e8me nerveux central. Cette offensive sonne le reflux de l&rsquo;influence de Bernheim au sein des grands h\u00f4pitaux parisiens.<\/p>\n<h3>11.2 L&rsquo;essor de la psychanalyse et la marginalisation de la suggestion<\/h3>\n<p>Parall\u00e8lement \u00e0 la contre-attaque organiciste men\u00e9e par Babinski et les neurologues de la Piti\u00e9-Salp\u00eatri\u00e8re, l&rsquo;\u0153uvre de Bernheim se trouve prise en \u00e9tau sur son flanc psychologique par la mont\u00e9e irr\u00e9sistible de deux nouveaux paradigmes cliniques rivaux : la psychologie de la dissociation de Pierre Janet et, surtout, l&rsquo;expansion fulgurante de la psychanalyse freudienne.<\/p>\n<p><a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Pierre_Janet\">Pierre Janet<\/a>, depuis sa chaire au Coll\u00e8ge de France, reproche \u00e0 l&rsquo;\u00c9cole de Nancy de manquer d&rsquo;une th\u00e9orie robuste de la personnalit\u00e9. Pour Janet, la suggestibilit\u00e9 n&rsquo;est pas un ph\u00e9nom\u00e8ne banal partag\u00e9 par tout le monde de mani\u00e8re indiff\u00e9renci\u00e9e ; elle est la marque d&rsquo;un r\u00e9tr\u00e9cissement sp\u00e9cifique du champ de la conscience provoqu\u00e9 par une faiblesse de la tension psychologique et une incapacit\u00e9 \u00e0 op\u00e9rer la synth\u00e8se mentale des perceptions. Janet per\u00e7oit la suggestion bernheimienne comme un artifice th\u00e9rapeutique de surface incapable de reconstruire la dynamique globale de la personnalit\u00e9 n\u00e9vrotique.<\/p>\n<p>Mais c&rsquo;est indiscutablement le raz-de-mar\u00e9e freudien qui va le plus durement marginaliser l&rsquo;h\u00e9ritage de Bernheim au cours des deux premi\u00e8res d\u00e9cennies du XXe si\u00e8cle. Avec la publication de <em>L&rsquo;Interpr\u00e9tation du r\u00eave<\/em> (1900) et des <em>Trois essais sur la th\u00e9orie sexuelle<\/em> (1905), Freud propose une cartographie m\u00e9tapsychologique d&rsquo;une profondeur herm\u00e9neutique sans commune mesure avec la psychoth\u00e9rapie suggestive. Aux yeux de la nouvelle g\u00e9n\u00e9ration d&rsquo;ali\u00e9nistes et de psychologues convertis \u00e0 la psychanalyse, la m\u00e9thode de Bernheim appara\u00eet d\u00e9sormais comme archa\u00efque, directive, autoritaire et purement m\u00e9canique. Traiter un sympt\u00f4me par la suggestion directe est raval\u00e9 au rang d&rsquo;intervention palliative m\u00e9diocre, coupable de refouler les conflits inconscients sans jamais r\u00e9soudre l&rsquo;\u00e9tiologie sexuelle sous-jacente. L&rsquo;\u00c9cole de Nancy se retrouve ainsi injustement rel\u00e9gu\u00e9e au mus\u00e9e des antiquit\u00e9s pr\u00e9-analytiques.<\/p>\n<h3>11.3 Fin de vie et disparition dans le tumulte de la Premi\u00e8re Guerre mondiale<\/h3>\n<p>Frapp\u00e9 par la perte progressive de son h\u00e9g\u00e9monie intellectuelle, Hippolyte Bernheim ne renonce pour autant jamais \u00e0 d\u00e9fendre avec v\u00e9h\u00e9mence les convictions scientifiques de toute sa vie. Il prend sa retraite officielle de sa chaire de clinique m\u00e9dicale de Nancy en 1910, apr\u00e8s plus de quarante ann\u00e9es de bons et loyaux services hospitalo-universitaires consacr\u00e9s au soulagement des malades et \u00e0 la formation de g\u00e9n\u00e9rations d&rsquo;internistes.<\/p>\n<p>Retir\u00e9 dans sa propri\u00e9t\u00e9 lorraine, il consacre ses derni\u00e8res ann\u00e9es \u00e0 la r\u00e9daction d&rsquo;ultimes ouvrages synth\u00e9tiques d&rsquo;une grande rigueur m\u00e9thodologique, au premier rang desquels figure <em>L&rsquo;Hyst\u00e9rie : D\u00e9finition et conception, pathog\u00e9nie, traitement<\/em>, publi\u00e9 en 1913. Dans ce testament clinique, Bernheim r\u00e9affirme avec force la primaut\u00e9 de la composante verbale dans la nosologie psychiatrique et fustige une derni\u00e8re fois les pr\u00e9tentions r\u00e9ductrices du dogmatisme anatomiste comme les sp\u00e9culations jug\u00e9es inv\u00e9rifiables de la jeune psychanalyse.<\/p>\n<p>Le cr\u00e9puscule de son existence est assombri par le cataclysme de la Premi\u00e8re Guerre mondiale. Nancy, transform\u00e9e en cit\u00e9 de l&rsquo;arri\u00e8re du front lorrain, subit les bombardements r\u00e9guliers de l&rsquo;artillerie \u00e0 longue port\u00e9e et de l&rsquo;aviation allemande. Dans cette ville meurtrie, Bernheim voit la terre d&rsquo;Alsace-Lorraine, qui avait scell\u00e9 son destin lors de l&rsquo;exil de 1871, \u00eatre de nouveau ravag\u00e9e par la mitraille. Il s&rsquo;\u00e9teint paisiblement \u00e0 Nancy le 22 novembre 1919, \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de 79 ans, quelques mois seulement apr\u00e8s la signature du trait\u00e9 de Versailles qui consacrait le retour tant esp\u00e9r\u00e9 de son Alsace natale \u00e0 la France.<\/p>\n<p>Sa disparition survient dans un climat d&rsquo;indiff\u00e9rence m\u00e9diatique et acad\u00e9mique relative, noy\u00e9e dans le deuil collectif \u00e9crasant d&rsquo;une nation exsangue qui panse ses millions de morts militaires. Ses archives et manuscrits connaissent une dispersion temporaire, et le nom d&rsquo;Hippolyte Bernheim subit une longue travers\u00e9e du d\u00e9sert historiographique, injustement \u00e9clips\u00e9 par la gloire posthume monumentale de Charcot et de Freud.<\/p>\n<h2>12. Post\u00e9rit\u00e9 contemporaine : R\u00e9\u00e9valuation \u00e9pist\u00e9mologique et neurosciences<\/h2>\n<h3>12.1 La red\u00e9couverte de la suggestion par les neurosciences cognitives<\/h3>\n<p>Il aura fallu pr\u00e8s d&rsquo;un si\u00e8cle pour que les sciences de l&rsquo;esprit, arm\u00e9es des technologies les plus sophistiqu\u00e9es de la fin du XXe et du d\u00e9but du XXIe si\u00e8cle, rendent enfin un hommage \u00e9clatant et pleinement justifi\u00e9 aux intuitions visionnaires d&rsquo;Hippolyte Bernheim. L&rsquo;av\u00e8nement des techniques d&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Imagerie_par_r%C3%A9sonance_magn%C3%A9tique_fonctionnelle\">IRMf<\/a>) et de la tomographie par \u00e9mission de positons (TEP) a permis de soumettre les postulats de l&rsquo;\u00c9cole de Nancy \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve des neurosciences cognitives modernes.<\/p>\n<p>Les travaux fondateurs men\u00e9s par des chercheurs de r\u00e9putation mondiale tels que Pierre Rainville, Amir Raz et David Spiegel ont apport\u00e9 la confirmation biologique indiscutable de la <em>loi id\u00e9odynamique<\/em> de Bernheim. Lorsque l&rsquo;on sugg\u00e8re sous hypnose \u00e0 un sujet qu&rsquo;un stimulus douloureux appliqu\u00e9 sur sa main est ti\u00e8de et agr\u00e9able, l&rsquo;IRMf d\u00e9montre que l&rsquo;activit\u00e9 m\u00e9tabolique du cortex cingulaire ant\u00e9rieur (impliqu\u00e9 dans la d\u00e9tresse affective de la douleur) et de l&rsquo;insula s&rsquo;effondre de mani\u00e8re spectaculaire, bien que les fibres nociceptives p\u00e9riph\u00e9riques continuent d&rsquo;envoyer leurs signaux \u00e9lectriques vers la moelle \u00e9pini\u00e8re. Le verbe suggestif op\u00e8re ainsi une r\u00e9gulation descendante (<em>top-down<\/em>) objective et mesurable sur les r\u00e9seaux neuronaux sensoriels.<\/p>\n<p>De m\u00eame, les \u00e9tudes d&rsquo;Amir Raz sur l&rsquo;effet Stroop ont d\u00e9montr\u00e9 que chez des sujets suggestibles, la simple consigne verbale que des mots color\u00e9s sont des signes d&rsquo;une langue \u00e9trang\u00e8re d\u00e9nu\u00e9e de sens supprime l&rsquo;interf\u00e9rence cognitive automatique dans le cortex visuel, prouvant que la suggestion est capable de d\u00e9sactiver temporairement des processus cognitifs consid\u00e9r\u00e9s jusque-l\u00e0 comme irr\u00e9pressibles. Les neurosciences contemporaines r\u00e9habilitent ainsi le mod\u00e8le nanc\u00e9ien d&rsquo;une suggestibilit\u00e9 universelle, propri\u00e9t\u00e9 normale de la plasticit\u00e9 synaptique et du contr\u00f4le attentionnel du cortex pr\u00e9frontal.<\/p>\n<h3>12.2 L&rsquo;effet placebo et l&rsquo;alliance th\u00e9rapeutique \u00e0 la lumi\u00e8re de Bernheim<\/h3>\n<p>L&rsquo;autre dimension monumentale de la r\u00e9habilitation contemporaine de Bernheim concerne la th\u00e9orisation syst\u00e9matique de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Effet_placebo\">effet placebo<\/a> et des m\u00e9canismes de l&rsquo;alliance th\u00e9rapeutique en m\u00e9decine g\u00e9n\u00e9rale. La m\u00e9decine du XXIe si\u00e8cle reconna\u00eet d\u00e9sormais sans ambigu\u00eft\u00e9 qu&rsquo;Hippolyte Bernheim a \u00e9t\u00e9 le tout premier savant \u00e0 d\u00e9crire, diss\u00e9quer et formaliser cliniquement ce que nous appelons aujourd&rsquo;hui les effets contextuels et relationnels du soin.<\/p>\n<p>La neuropharmacologie moderne a mis en lumi\u00e8re que les m\u00e9canismes de l&rsquo;attente croyante (l&rsquo;expectance bernheimienne) activent des cascades biochimiques bien r\u00e9elles au sein de l&rsquo;organisme : l&rsquo;attente d&rsquo;un soulagement d\u00e9clenche la lib\u00e9ration massive d&rsquo;endorphines endog\u00e8nes dans les voies de la douleur et module les circuits dopaminergiques de la r\u00e9compense dans le striatum. Ce que Bernheim d\u00e9crivait empiriquement comme la force motrice de l&rsquo;id\u00e9e curative n&rsquo;est autre que la capacit\u00e9 du cerveau humain \u00e0 orchestrer une pharmacop\u00e9e interne sous l&rsquo;effet des symboles du soin et de la parole m\u00e9dicale.<\/p>\n<p>Par ailleurs, les principes directeurs de la psychoth\u00e9rapie suggestive de Nancy r\u00e9sonnent d&rsquo;une mani\u00e8re saisissante avec les fondements contemporains des <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Th%C3%A9rapies_cognitivo-comportementales\">th\u00e9rapies cognitivo-comportementales<\/a> (TCC). L&rsquo;identification des croyances dysfonctionnelles, la psycho\u00e9ducation du patient, l&rsquo;exp\u00e9rimentation concr\u00e8te de comportements alternatifs et l&rsquo;utilisation de l&rsquo;autosuggestion dirig\u00e9e sont autant d&rsquo;outils th\u00e9rapeutiques omnipr\u00e9sents dans la clinique actuelle dont la paternit\u00e9 historique revient indiscutablement aux travaux du professeur lorrain.<\/p>\n<h3>12.3 L&rsquo;hypnoth\u00e9rapie moderne et l&rsquo;h\u00e9ritage d&rsquo;une r\u00e9volution conceptuelle<\/h3>\n<p>Enfin, le renouveau spectaculaire de l&rsquo;hypnoth\u00e9rapie m\u00e9dicale au sein des blocs op\u00e9ratoires, des centres de traitement de la douleur et des cabinets de consultation contemporains consacre la synth\u00e8se d\u00e9finitive entre les apports historiques de Bernheim et l&rsquo;hypnose ericksonienne indirecte formalis\u00e9e au milieu du XXe si\u00e8cle par Milton Erickson. Si Erickson a enrichi la technique de m\u00e9taphores subtiles et d&rsquo;approches permissives, il s&rsquo;est toujours inscrit dans le sillage direct de la d\u00e9sacralisation op\u00e9r\u00e9e par Bernheim : l&rsquo;hypnose n&rsquo;est pas un pouvoir, elle est une capacit\u00e9 naturelle du patient activ\u00e9e par la coop\u00e9ration th\u00e9rapeutique.<\/p>\n<p>Hippolyte Bernheim appara\u00eet ainsi r\u00e9trospectivement comme une figure pivot d&rsquo;une grandeur intellectuelle exceptionnelle dans l&rsquo;histoire des sciences m\u00e9dicales et humaines. En arrachant la th\u00e9rapie par la parole \u00e0 l&rsquo;obscurantisme des magn\u00e9tiseurs et au carcan neurologique r\u00e9ducteur de la Salp\u00eatri\u00e8re, il a accompli la transition s\u00e9culaire de l&rsquo;ali\u00e9nisme asilaire autoritaire vers la psychoth\u00e9rapie humaniste contemporaine. Il a rendu aux m\u00e9decins de toutes les sp\u00e9cialit\u00e9s la compr\u00e9hension de cette v\u00e9rit\u00e9 fondamentale et intemporelle : l&rsquo;esprit et le corps forment un tissu interactif indissociable, et la parole soignante demeure, aujourd&rsquo;hui comme hier, le premier et le plus puissant des instruments de gu\u00e9rison.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Babinski, J. (1901). D\u00e9finition de l&rsquo;hyst\u00e9rie. <em>Revue neurologique<\/em>, 9, 1065-1068. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k202867t\">https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k202867t<\/a><\/li>\n<li>Bernheim, H. (1884). <em>De la suggestion dans l&rsquo;\u00e9tat hypnotique et dans l&rsquo;\u00e9tat de veille<\/em>. Paris : Doin. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k76587n\">https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k76587n<\/a><\/li>\n<li>Bernheim, H. (1886). <em>De la suggestion et de ses applications \u00e0 la th\u00e9rapeutique<\/em>. Paris : Doin. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k76891h\">https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k76891h<\/a><\/li>\n<li>Bernheim, H. (1891). <em>Hypnotisme, suggestion, psychoth\u00e9rapie : \u00c9tudes nouvelles<\/em>. Paris : Doin. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k765880\">https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k765880<\/a><\/li>\n<li>Bernheim, H. (1913). <em>L&rsquo;Hyst\u00e9rie : D\u00e9finition et conception, pathog\u00e9nie, traitement<\/em>. Paris : Doin. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k768903\">https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k768903<\/a><\/li>\n<li>Charcot, J.-M. (1887). <em>Le\u00e7ons sur les maladies du syst\u00e8me nerveux faites \u00e0 la Salp\u00eatri\u00e8re<\/em>. Paris : Delahaye et Lecrosnier. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k76589c\">https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k76589c<\/a><\/li>\n<li>Ellenberger, H. F. (1970). <em>The Discovery of the Unconscious: The History and Evolution of Dynamic Psychiatry<\/em>. New York: Basic Books.<\/li>\n<li>Forel, A. (1889). <em>Der Hypnotismus, seine Bedeutung und seine Handhabung<\/em>. Stuttgart: Enke.<\/li>\n<li>Freud, S. (1888). Vorrede zur \u00dcbersetzung von Bernheims \u00ab De la suggestion \u00bb. In <em>Gesammelte Werke<\/em> (Bd. 1). Francfort : Fischer.<\/li>\n<li>Freud, S. (1925). <em>Selbstdarstellung<\/em>. Leipzig : Internationaler Psychoanalytischer Verlag.<\/li>\n<li>James, W. (1890). <em>The Principles of Psychology<\/em>. New York: Henry Holt and Company.<\/li>\n<li>Li\u00e9beault, A.-A. (1866). <em>Du sommeil et des \u00e9tats analogues consid\u00e9r\u00e9s surtout au point de vue de l&rsquo;action du moral sur le physique<\/em>. Paris : Masson. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k765868\">https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k765868<\/a><\/li>\n<li>Li\u00e9geois, J. (1889). <em>De la suggestion et du somnambulisme dans leurs rapports avec la jurisprudence et la m\u00e9decine l\u00e9gale<\/em>. Paris : Doin. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k76892v\">https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k76892v<\/a><\/li>\n<li>Rainville, P., Duncan, G. H., Price, D. D., Carrier, B., &amp; Bushnell, M. C. (1997). Pain affect encoded in human anterior cingulate but not somatosensory cortex. <em>Science<\/em>, 277(5328), 968-971. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.277.5328.968\">https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.277.5328.968<\/a><\/li>\n<li>Raz, A., Shapiro, T., Fan, J., &amp; Posner, M. I. (2002). Hypnotic suggestion and the modulation of Stroop interference. <em>Archives of General Psychiatry<\/em>, 59(12), 1155-1161. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1001\/archpsyc.59.12.1155\">https:\/\/doi.org\/10.1001\/archpsyc.59.12.1155<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c9tude acad\u00e9mique approfondie sur Hippolyte Bernheim (1840-1919), ma\u00eetre de l&rsquo;\u00c9cole de Nancy et pionnier de la suggestion psychologique et de la psychoth\u00e9rapie.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[1516,21547],"tags":[21549,21552,7660,24442,24443],"class_list":["post-15465","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-histoire-de-la-psychologie","category-psychotherapie-et-hypnose","tag-ecole-de-nancy","tag-hippolyte-bernheim","tag-histoire-de-la-psychiatrie","tag-hypnose-clinique","tag-suggestion-therapeutique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/15465","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=15465"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/15465\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=15465"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=15465"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=15465"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}