{"id":15443,"date":"2026-10-09T01:46:44","date_gmt":"2026-10-09T01:46:44","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/herbert-rosenfeld-1910-1986\/"},"modified":"2026-10-09T01:46:44","modified_gmt":"2026-10-09T01:46:44","slug":"herbert-rosenfeld-1910-1986","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=herbert-rosenfeld-1910-1986","title":{"rendered":"Herbert Rosenfeld &#8211; 1910 1986"},"content":{"rendered":"<p>Au sein de l&rsquo;histoire mouvement\u00e9e du mouvement psychanalytique international, peu de figures incarnent avec autant d&rsquo;audace et de rigueur clinique l&rsquo;exploration des confins de la vie psychique que celle d&rsquo;<strong>Herbert Rosenfeld<\/strong> (1910-1986). M\u00e9decin psychiatre d&rsquo;origine allemande contraint \u00e0 l&rsquo;exil par la barbarie nazie, form\u00e9 ensuite au c\u0153ur de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/psychoanalysis.org.uk\/\">Soci\u00e9t\u00e9 britannique de psychanalyse<\/a> sous l&rsquo;\u00e9gide directe de Melanie Klein, Rosenfeld a transform\u00e9 de mani\u00e8re irr\u00e9versible le regard que la psychanalyse portait sur les \u00e9tats psychotiques, les perversions narcissiques et les organisations limites de la personnalit\u00e9. Alors que Sigmund Freud avait initialement th\u00e9oris\u00e9 l&rsquo;inaccessibilit\u00e9 relative des n\u00e9vroses narcissiques et des psychoses au dispositif de la cure en raison d&rsquo;un pr\u00e9tendu d\u00e9faut de transfert, Rosenfeld a fait voler en \u00e9clats ce pr\u00e9jug\u00e9 th\u00e9orico-technique en d\u00e9montrant, preuves cliniques \u00e0 l&rsquo;appui, l&rsquo;existence d&rsquo;un transfert psychotique massif, pr\u00e9coce et hautement interpr\u00e9table.<\/p>\n<p>Aux c\u00f4t\u00e9s de contemporains majeurs tels que Wilfred Bion et Hanna Segal, Herbert Rosenfeld a form\u00e9 le socle d&rsquo;une r\u00e9volution post-kleinienne sans pr\u00e9c\u00e9dent. Son g\u00e9nie propre a r\u00e9sid\u00e9 dans sa capacit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nologique exceptionnelle \u00e0 d\u00e9crypter les communications archa\u00efques les plus fragment\u00e9es, \u00e0 mod\u00e9liser la dynamique perverse de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Identification_projective\">identification projective<\/a> et \u00e0 forger le concept cardinal de \u00ab narcissisme destructeur \u00bb. En appr\u00e9hendant le monde interne du patient schizophr\u00e8ne non pas comme un chaos informe mais comme une configuration structur\u00e9e par des d\u00e9fenses extr\u00eames, souvent gouvern\u00e9e par un \u00ab gang interne \u00bb tyrannique hostile \u00e0 toute d\u00e9pendance vitale, Rosenfeld a dot\u00e9 les psychanalystes d&rsquo;instruments conceptuels d&rsquo;une puissance op\u00e9ratoire remarquable.<\/p>\n<p>Le parcours intellectuel de ce clinicien hors norme, qui va de ses premiers pas dans les asiles munichois jusqu&rsquo;\u00e0 son ultime chef-d&rsquo;\u0153uvre testamentaire <em>Impasse and Interpretation<\/em>, refl\u00e8te une fid\u00e9lit\u00e9 in\u00e9branlable \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 de la relation analytique. En s&rsquo;interrogeant sans complaisance sur les impasses th\u00e9rapeutiques, les erreurs d&rsquo;interpr\u00e9tation et les pi\u00e8ges de la r\u00e9action th\u00e9rapeutique n\u00e9gative, Herbert Rosenfeld a l\u00e9gu\u00e9 \u00e0 la psychopathologie contemporaine une le\u00e7on magistrale d&rsquo;\u00e9thique, d&rsquo;\u00e9coute et d&rsquo;audace th\u00e9rapeutique. Cet article propose une plong\u00e9e approfondie dans la trajectoire, la m\u00e9tapsychologie et la technique r\u00e9volutionnaire de l&rsquo;un des plus grands explorateurs de la folie humaine au XXe si\u00e8cle.<\/p>\n<h2>1. Biographie intellectuelle et origines : De l&rsquo;Allemagne \u00e0 l&rsquo;exil britannique<\/h2>\n<h3>1.1 Formation m\u00e9dicale et premi\u00e8res ann\u00e9es \u00e0 Nuremberg et Munich<\/h3>\n<p>Herbert Alexander Rosenfeld na\u00eet \u00e0 Nuremberg le 2 juin 1910 dans une famille issue de la bourgeoisie juive allemande, au sein d&rsquo;un environnement culturel marqu\u00e9 par les valeurs de l&rsquo;<em>Aufkl\u00e4rung<\/em> et un profond attachement aux humanit\u00e9s. Tr\u00e8s t\u00f4t, le jeune Rosenfeld manifeste une curiosit\u00e9 aigu\u00eb pour les myst\u00e8res de l&rsquo;esprit humain et les m\u00e9canismes de la souffrance corporelle, ce qui le conduit naturellement vers des \u00e9tudes de m\u00e9decine. Il entreprend son parcours universitaire dans les facult\u00e9s prestigieuses de Munich, Francfort et Berlin, baignant dans une tradition m\u00e9dicale allemande d&rsquo;une immense rigueur diagnostique mais domin\u00e9e par une approche nosographique rigide h\u00e9rit\u00e9e d&rsquo;Emil Kraepelin. Durant ses stages cliniques pr\u00e9coces dans les asiles psychiatriques d&rsquo;\u00c9tat, Rosenfeld est confront\u00e9 \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 brutale de l&rsquo;ali\u00e9nisme de l&rsquo;\u00e9poque : les malades souffrant de <em>dementia praecox<\/em> ou de m\u00e9lancolie s\u00e9v\u00e8re y sont parqu\u00e9s dans des conditions d&rsquo;isolement total, soumis \u00e0 des traitements purement empiriques et r\u00e9duits \u00e0 une chronicit\u00e9 jug\u00e9e incurable.<\/p>\n<p>Cette confrontation directe avec l&rsquo;impuissance de la psychiatrie organique de son temps suscite chez le jeune m\u00e9decin un sentiment de r\u00e9volte intellectuelle et une qu\u00eate de paradigmes alternatifs. D\u00e9j\u00e0 s\u00e9duit par les premi\u00e8res d\u00e9couvertes freudiennes qui commen\u00e7aient \u00e0 irriguer discr\u00e8tement certains cercles m\u00e9dicaux germaniques plus progressistes, Rosenfeld commence \u00e0 entrevoir que le d\u00e9lire et l&rsquo;incoh\u00e9rence schizophr\u00e9nique rec\u00e8lent un sens latent qu&rsquo;il conviendrait de d\u00e9chiffrer plut\u00f4t que de simplement classifier. Cependant, l&rsquo;horizon professionnel et personnel de Rosenfeld s&rsquo;assombrit dramatiquement au d\u00e9but des ann\u00e9es 1930. L&rsquo;av\u00e8nement d&rsquo;Adolf Hitler et la prise du pouvoir par le parti national-socialiste en 1933 instaurent imm\u00e9diatement un climat de terreur et une politique d&rsquo;exclusion syst\u00e9matique des Juifs de la fonction publique, des universit\u00e9s et des h\u00f4pitaux.<\/p>\n<p>Priv\u00e9 de perspectives de carri\u00e8re universitaire, menac\u00e9 dans son int\u00e9grit\u00e9 physique et morale par les lois s\u00e9gr\u00e9gationnistes qui allaient culminer avec les lois de Nuremberg de 1935, Rosenfeld comprend que la survie de sa personne et de ses id\u00e9aux scientifiques d\u00e9pend de l&rsquo;exil. Face \u00e0 la mont\u00e9e inexorable de la barbarie totalitaire et au d\u00e9mant\u00e8lement rapide de la Soci\u00e9t\u00e9 psychanalytique de Berlin, il prend la d\u00e9cision douloureuse mais salvatrice de quitter sa terre natale en 1935. Il choisit pour terre d&rsquo;asile le Royaume-Uni, pays qui s&rsquo;affirmait alors comme un sanctuaire d\u00e9mocratique et l&rsquo;un des foyers les plus dynamiques de la psychanalyse mondiale sous l&rsquo;influence grandissante d&rsquo;Ernest Jones et des vagues d&rsquo;analystes d&rsquo;Europe centrale fuyant le fascisme.<\/p>\n<h3>1.2 L&rsquo;arriv\u00e9e \u00e0 Londres et la formation psychanalytique<\/h3>\n<p>L&rsquo;arriv\u00e9e \u00e0 Londres en 1935 confronte Herbert Rosenfeld aux \u00e9preuves mat\u00e9rielles et professionnelles communes \u00e0 la plupart des r\u00e9fugi\u00e9s m\u00e9dicaux de cette p\u00e9riode troubl\u00e9e. La l\u00e9gislation britannique sur l&rsquo;exercice de la m\u00e9decine ne reconnaissant pas automatiquement les dipl\u00f4mes universitaires d\u00e9livr\u00e9s sur le continent, Rosenfeld doit faire preuve d&rsquo;une formidable t\u00e9nacit\u00e9. Il s&rsquo;inscrit sans tarder aux cursus d&rsquo;\u00e9quivalence m\u00e9dicale \u00e9cossais, obtenant avec succ\u00e8s la \u00ab Triple Qualification \u00bb m\u00e9dicale d&rsquo;\u00c9dimbourg et de Glasgow, condition <em>sine qua non<\/em> pour \u00eatre officiellement inscrit sur le registre du <em>General Medical Council<\/em> et pr\u00e9tendre exercer l\u00e9galement la psychiatrie et la psychoth\u00e9rapie sur le sol britannique.<\/p>\n<p>D\u00e8s qu&rsquo;il r\u00e9gularise sa situation m\u00e9dicale, Rosenfeld s&rsquo;oriente sans h\u00e9siter vers la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/British_Psychoanalytical_Society\">British Psychoanalytical Society<\/a> (BPAS). C&rsquo;est au sein de cette institution en pleine effervescence qu&rsquo;il fait la rencontre d\u00e9terminante de sa vie intellectuelle en la personne de Melanie Klein. Fascin\u00e9 par les explorations kleiniennes du monde interne du jeune enfant, par la mise en lumi\u00e8re des m\u00e9canismes de clivage et d&rsquo;identification projective, ainsi que par la description minutieuse des angoisses de pers\u00e9cution archa\u00efques, Rosenfeld entreprend une tranche d&rsquo;analyse didactique avec Melanie Klein elle-m\u00eame. Cette exp\u00e9rience intime de l&rsquo;analyse kleinienne transforme radicalement son regard clinique : il prend conscience que les couches les plus primitives du psychisme d\u00e9crites par Klein chez le nourrisson correspondent trait pour trait aux constellations dynamiques observ\u00e9es dans la psychose adulte.<\/p>\n<p>Admis comme membre associ\u00e9 puis titulaire de la Soci\u00e9t\u00e9 britannique, Rosenfeld se retrouve immerg\u00e9 au c\u0153ur des c\u00e9l\u00e8bres <em>Controverses scientifiques<\/em> (1941-1945) qui d\u00e9chirent la communaut\u00e9 londonienne entre les partisans d&rsquo;Anna Freud, attach\u00e9s \u00e0 une analyse du Moi et une approche plus p\u00e9dagogique, et les disciples de Melanie Klein, tenants d&rsquo;une plong\u00e9e directe dans les fantasmes inconscients originaires et le transfert n\u00e9gatif pr\u00e9coce. Aux c\u00f4t\u00e9s de jeunes esprits novateurs tels que Wilfred Bion et Hanna Segal, Rosenfeld prend fait et cause pour l&rsquo;\u00e9cole kleinienne. Toutefois, loin d&rsquo;adopter une posture de simple r\u00e9p\u00e9titeur dogmatique, il fait valoir une voix singuli\u00e8re, forg\u00e9e par son exp\u00e9rience psychiatrique de terrain, insistant d&#8217;embl\u00e9e sur la n\u00e9cessit\u00e9 absolue de ne pas cantonner ces d\u00e9couvertes novatrices \u00e0 l&rsquo;enfance ou \u00e0 la n\u00e9vrose, mais de les porter au c\u0153ur m\u00eame de la clinique des psychoses de l&rsquo;adulte.<\/p>\n<h3>1.3 L&rsquo;environnement clinique du Tavistock Clinic et du Maudsley Hospital<\/h3>\n<p>Tout au long des ann\u00e9es 1940 et 1950, Herbert Rosenfeld consolide sa double identit\u00e9 de psychiatre institutionnel et de psychanalyste d&rsquo;avant-garde en exer\u00e7ant au sein des deux institutions les plus prestigieuses et contrast\u00e9es de Londres : la Tavistock Clinic et le Maudsley Hospital. Au Maudsley, haut lieu de la psychiatrie acad\u00e9mique britannique dirig\u00e9 d&rsquo;une main de fer par Sir Aubrey Lewis, pr\u00e9vaut un mod\u00e8le r\u00e9solument biom\u00e9dical, empirique et sceptique \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des th\u00e9ories m\u00e9tapsychologiques. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment dans cette ambiance hospitali\u00e8re rigoureuse, o\u00f9 fleurissent les \u00e9lectrochocs, les comas insuliniques selon la m\u00e9thode de Sakel et les d\u00e9buts de la lobotomie pr\u00e9frontale, que Rosenfeld prend le risque inou\u00ef d&rsquo;introduire la cure psychanalytique aupr\u00e8s de patients diagnostiqu\u00e9s avec les formes les plus s\u00e9v\u00e8res de schizophr\u00e9nie h\u00e9b\u00e9phr\u00e9nique et parano\u00efde.<\/p>\n<p>Le contraste entre le r\u00e9ductionnisme organique ambiant et la minutie de l&rsquo;investigation analytique rosenfeldienne suscite des r\u00e9sistances institutionnelles consid\u00e9rables. Ses coll\u00e8gues psychiatres consid\u00e8rent souvent ses tentatives de traiter des schizophr\u00e8nes catatoniques ou d\u00e9lirants sur le divan analytique comme une gageure vou\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9chec, voire comme une folie m\u00e9thodologique. Pourtant, la Tavistock Clinic lui offre un espace de respiration intellectuelle et d&rsquo;innovation psychodynamique compl\u00e9mentaire. Dans ce terreau clinique exp\u00e9rimental, Rosenfeld a le champ libre pour penser la relation th\u00e9rapeutique dans les contextes institutionnels et pour observer les interactions complexes entre le malade mental, le personnel soignant et l&rsquo;environnement familial.<\/p>\n<p>Cette confrontation quotidienne et acharn\u00e9e avec la chronicit\u00e9 psychiatrique forge l&rsquo;identit\u00e9 de clinicien de combat d&rsquo;Herbert Rosenfeld. Loin de fuir la violence des d\u00e9compensations psychotiques ou le retrait autistique total de certains sujets intern\u00e9s, il s&rsquo;astreint \u00e0 des cures intensives de quatre \u00e0 cinq s\u00e9ances par semaine, parfois au chevet m\u00eame du patient en milieu hospitalier ferm\u00e9. De cette pratique pionni\u00e8re, men\u00e9e dans des conditions souvent \u00e9prouvantes, \u00e9merge la conviction in\u00e9branlable qui guidera toute son \u0153uvre : la schizophr\u00e9nie n&rsquo;est pas un d\u00e9ficit m\u00e9canique d&rsquo;un appareil biologique d\u00e9saccord\u00e9, mais une tentative d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e de prot\u00e9ger le Moi contre une angoisse de morcellement indicible par le biais d&rsquo;un recours omnipr\u00e9sent au clivage et \u00e0 l&rsquo;expulsion projective de la r\u00e9alit\u00e9 psychique.<\/p>\n<h2>2. L&rsquo;affiliation post-kleinienne : Aux c\u00f4t\u00e9s de Bion et Segal<\/h2>\n<h3>2.1 La triade kleinienne pionni\u00e8re de l&rsquo;exploration psychotique<\/h3>\n<p>Dans l&rsquo;imm\u00e9diat apr\u00e8s-guerre, le courant kleinien au sein de la British Psychoanalytical Society se trouve \u00e0 un tournant d\u00e9cisif. Melanie Klein a pos\u00e9 les bases th\u00e9oriques r\u00e9volutionnaires de sa m\u00e9tapsychologie : la mise en lumi\u00e8re de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Position_parano%C3%AFde-schizo%C3%AFde\">position parano\u00efde-schizo\u00efde<\/a>, marqu\u00e9e par l&rsquo;angoisse de pers\u00e9cution, le clivage de l&rsquo;objet en \u00ab bon \u00bb et \u00ab mauvais \u00bb, et l&rsquo;av\u00e8nement ult\u00e9rieur de la position d\u00e9pressive caract\u00e9ris\u00e9e par l&rsquo;angoisse de perte et la culpabilit\u00e9 r\u00e9paratrice. Si Klein a elle-m\u00eame pressenti les implications de ses d\u00e9couvertes pour la compr\u00e9hension des d\u00e9sordres mentaux majeurs chez l&rsquo;adulte, elle s&rsquo;est principalement consacr\u00e9e \u00e0 la cure des enfants et \u00e0 l&rsquo;analyse des n\u00e9vroses complexes. La t\u00e2che historique d&rsquo;appliquer concr\u00e8tement ces conceptualisations \u00e0 la clinique de la psychose adulte \u00e9choit \u00e0 un trio exceptionnel de praticiens, souvent qualifi\u00e9 de \u00ab triade kleinienne \u00bb : Herbert Rosenfeld, Wilfred R. Bion et Hanna Segal.<\/p>\n<p>Ces trois pionniers partagent une confiance absolue dans la pertinence des outils m\u00e9tapsychologiques kleiniens pour p\u00e9n\u00e9trer les d\u00e9fenses archa\u00efques les plus herm\u00e9tiques. Leurs travaux, publi\u00e9s de fa\u00e7on presque concomitante au cours des ann\u00e9es 1950, se compl\u00e8tent et se fertilisent mutuellement :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Wilfred Bion<\/strong> explore les processus de la pens\u00e9e, forge les concepts d&rsquo;\u00ab appareil \u00e0 penser les pens\u00e9es \u00bb, d&rsquo;attaque contre les liens et formalise les notions d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments b\u00eata et alpha.<\/li>\n<li><strong>Hanna Segal<\/strong> r\u00e9volutionne la compr\u00e9hension du langage psychotique \u00e0 travers sa th\u00e9orisation g\u00e9niale de l&rsquo;\u00ab \u00e9quation symbolique \u00bb, d\u00e9montrant la faillite de la m\u00e9taphore chez le sujet schizophr\u00e8ne pour qui le symbole ne repr\u00e9sente plus l&rsquo;objet mais <em>devient<\/em> l&rsquo;objet m\u00eame.<\/li>\n<li><strong>Herbert Rosenfeld<\/strong>, quant \u00e0 lui, s&rsquo;impose comme le clinicien absolu de la relation d&rsquo;objet imm\u00e9diate, l&rsquo;analyste capable de demeurer au plus pr\u00e8s du d\u00e9tail vivant du transfert et des variations affectives microscopiques du patient en s\u00e9ance.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Tous trois refusent cat\u00e9goriquement de consid\u00e9rer le schizophr\u00e8ne comme un sujet retranch\u00e9 hors de l&rsquo;exp\u00e9rience humaine. Ils affirment d&rsquo;une seule voix que le d\u00e9lire n&rsquo;est pas une simple aberration neurophysiologique mais un langage symbolique hautement condens\u00e9 et cod\u00e9, qui appelle de la part de l&rsquo;analyste un engagement \u00e9motionnel et intellectuel total, capable de contenir et de d\u00e9coder des niveaux d&rsquo;angoisse que la m\u00e9tapsychologie freudienne classique laissait jusqu&rsquo;alors inexplor\u00e9s.<\/p>\n<h3>2.2 L&rsquo;affirmation d&rsquo;une identit\u00e9 clinique propre<\/h3>\n<p>Si la complicit\u00e9 th\u00e9orique unissant Rosenfeld, Bion et Segal est indiscutable, des divergences stylistiques et \u00e9pist\u00e9mologiques marquantes distinguent tr\u00e8s nettement Herbert Rosenfeld de ses deux illustres confr\u00e8res. Alors que Wilfred Bion s&rsquo;oriente progressivement vers une formalisation abstraite, quasi math\u00e9matique de la vie psychique avec l&rsquo;\u00e9laboration de sa c\u00e9l\u00e8bre Grille, cherchant \u00e0 d\u00e9gager les invariants de la transformation et du processus de pens\u00e9e dans une perspective philosophique universelle, Rosenfeld demeure visc\u00e9ralement ancr\u00e9 dans la ph\u00e9nom\u00e9nologie vivante du colloque singulier. Le g\u00e9nie de Rosenfeld s&rsquo;exprime dans la salle de consultation, au creuset de la relation d&rsquo;objet imm\u00e9diate, par une m\u00e9ticulosit\u00e9 clinique et un sens du d\u00e9tail sans \u00e9quivalent.<\/p>\n<p>Rosenfeld poss\u00e8de une sensibilit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nologique hors du commun qui lui permet de d\u00e9celer ce que d&rsquo;autres rejetteraient comme du non-sens ou du parasitage communicatif. L\u00e0 o\u00f9 un praticien traditionnel verrait dans un silence catatonique prolong\u00e9 ou dans une logorrh\u00e9e n\u00e9ologique une suspension totale de la communication, Rosenfeld y per\u00e7oit une constellation de messages projectifs d&rsquo;une intensit\u00e9 inou\u00efe. Il \u00e9coute avec une minutie quasi musicale la moindre h\u00e9sitation corporelle, un changement infinit\u00e9simal de posture, un regard fuyant ou la modulation d&rsquo;un ton de voix, les traitant comme des \u00e9quivalents verbaux porteurs d&rsquo;exp\u00e9riences morcel\u00e9es que le sujet n&rsquo;a jamais pu int\u00e9grer dans un appareil psychique coh\u00e9rent.<\/p>\n<p>Cette sensibilit\u00e9 le conduit \u00e0 d\u00e9velopper une technique d&rsquo;interpr\u00e9tation d&rsquo;une finesse chirurgicale. Contrairement \u00e0 une d\u00e9rive intellectualisante qui guettait certains cercles post-kleiniens tent\u00e9s d&rsquo;appliquer m\u00e9caniquement la grille conceptuelle de Melanie Klein, Rosenfeld se refuse \u00e0 ass\u00e9ner des interpr\u00e9tations abstraites pr\u00e9fabriqu\u00e9es sur le meurtre du bon sein ou l&rsquo;attaque jalouse du ventre maternel sans lien direct avec l&rsquo;exp\u00e9rience affective v\u00e9cue par le patient <em>hic et nunc<\/em>. Pour lui, l&rsquo;interpr\u00e9tation doit obligatoirement \u00e9pouser la texture \u00e9motionnelle de l&rsquo;instant, traduire l&rsquo;indicible dans une langue simple et rigoureusement contextualis\u00e9e, servant de pont s\u00e9miotique entre les ruines du Moi psychotique et la r\u00e9alit\u00e9 vivante du cadre psychanalytique.<\/p>\n<h2>3. La psychanalyse des \u00e9tats psychotiques et schizophr\u00e9niques<\/h2>\n<h3>3.1 La contestation de l&rsquo;inanalysabilit\u00e9 freudienne de la psychose<\/h3>\n<p>Le point de d\u00e9part \u00e9pist\u00e9mologique de toute l&rsquo;\u0153uvre de Rosenfeld r\u00e9side dans une r\u00e9\u00e9valuation critique radicale de la position prise par Sigmund Freud quant aux limites de l&rsquo;indication de la cure psychanalytique. Dans des textes fondateurs tels que <em>Pour introduire le narcissisme<\/em> (1914) ou plus tard <em>N\u00e9vrose et psychose<\/em> (1924), Freud avait soutenu que les sujets atteints de psychose \u2014 qu&rsquo;il regroupait sous la banni\u00e8re des \u00ab n\u00e9vroses narcissiques \u00bb \u2014 \u00e9taient inaccessibles au traitement analytique standard. Selon le fondateur de la psychanalyse, le patient schizophr\u00e8ne ou parano\u00efaque retirait massivement ses investissements libidinaux des objets du monde ext\u00e9rieur pour les replier exclusivement sur son propre Moi. Priv\u00e9 de libido objectale disponible, le psychotique \u00e9tait r\u00e9put\u00e9 incapable d&rsquo;instaurer une n\u00e9vrose de transfert, condition imp\u00e9rative et indispensable \u00e0 tout travail d&rsquo;\u00e9laboration psychanalytique.<\/p>\n<p>Herbert Rosenfeld bat en br\u00e8che cette pr\u00e9misse freudienne avec une vigueur clinique \u00e9clatante. S&rsquo;appuyant sur ses observations directes au Maudsley Hospital et dans sa pratique priv\u00e9e, il d\u00e9montre d\u00e8s son article historique de 1947 sur le traitement de la schizophr\u00e9nie aigu\u00eb que le patient psychotique ne souffre pas d&rsquo;une absence de transfert, mais bien au contraire d&rsquo;un <strong>transfert psychotique massif, imm\u00e9diat, violent et archa\u00efque<\/strong>. Loin d&rsquo;\u00eatre d\u00e9tach\u00e9 de l&rsquo;analyste, le patient schizophr\u00e8ne se lie \u00e0 ce dernier avec une avidit\u00e9 et une d\u00e9pendance terrifiantes. Cependant, ce lien ne s&rsquo;articule pas autour des coordonn\u00e9es symboliques du complexe d&rsquo;\u0152dipe ou de la culpabilit\u00e9 n\u00e9vrotique, mais se d\u00e9ploie \u00e0 travers les angoisses d&rsquo;an\u00e9antissement, d&rsquo;engloutissement et de pers\u00e9cution caract\u00e9ristiques de la phase la plus primitive du d\u00e9veloppement.<\/p>\n<p>Ce transfert psychotique se signale par une intensit\u00e9 dramatique particuli\u00e8re du transfert n\u00e9gatif. L&rsquo;analyste n&rsquo;est pas simplement per\u00e7u comme une figure parentale d\u00e9cevante, mais est v\u00e9cu fantasmatiquement comme un envahisseur tout-puissant, un pers\u00e9cuteur destructeur ou un gouffre mortif\u00e8re pr\u00eat \u00e0 aspirer le peu d&rsquo;existence autonome qui reste au patient. Rosenfeld montre que lorsque le praticien sait entendre ces angoisses catastrophiques sous-jacentes et les ramener patiemment \u00e0 la dynamique en cours dans la s\u00e9ance, le pr\u00e9tendu mur narcissique du schizophr\u00e8ne s&rsquo;effondre pour r\u00e9v\u00e9ler un sujet en proie \u00e0 une d\u00e9tresse relationnelle absolue, cherchant d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment une voie de contact avec un objet capable de survivre \u00e0 sa rage projective.<\/p>\n<h3>3.2 Le clivage du Moi et la confusion identitaire<\/h3>\n<p>Pour rendre compte de l&rsquo;organisation m\u00e9tapsychologique du fonctionnement schizophr\u00e9nique, Rosenfeld s&rsquo;appuie sur le concept kleinien de clivage, mais en pousse la description clinique bien au-del\u00e0 de ce qui avait \u00e9t\u00e9 formul\u00e9 jusqu&rsquo;alors. Chez le patient schizophr\u00e8ne, le clivage ne se limite pas \u00e0 s\u00e9parer commod\u00e9ment les repr\u00e9sentations d&rsquo;un \u00ab bon objet \u00bb nourricier et d&rsquo;un \u00ab mauvais objet \u00bb pers\u00e9cuteur afin de prot\u00e9ger le premier des attaques pulsionnelles du second. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un m\u00e9canisme de <em>d\u00e9sint\u00e9gration et d&rsquo;atomisation active du Moi<\/em> lui-m\u00eame, o\u00f9 la structure de l&rsquo;appareil psychique se fragmente en une multitude d&rsquo;\u00e9clats microscopiques dispers\u00e9s dans l&rsquo;espace int\u00e9rieur et ext\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Cette pulv\u00e9risation des fonctions de l&rsquo;Ego produit une oblit\u00e9ration presque totale des fronti\u00e8res s\u00e9parant le monde int\u00e9rieur (le <em>dedans<\/em>) et la r\u00e9alit\u00e9 externe (le <em>dehors<\/em>). Rosenfeld met magistralement en lumi\u00e8re comment cette perte des limites engendre une confusion primaire d\u00e9vastatrice entre le soi et l&rsquo;objet. Dans l&rsquo;exp\u00e9rience d\u00e9lirante aigu\u00eb, le schizophr\u00e8ne ne sait plus si la pens\u00e9e qui le traverse \u00e9mane de son propre cerveau ou si elle a \u00e9t\u00e9 ins\u00e9r\u00e9e de force par l&rsquo;analyste ; il ne distingue plus si la d\u00e9tresse qu&rsquo;il per\u00e7oit r\u00e9side chez son interlocuteur ou en lui-m\u00eame. Tout se passe dans une zone de transitivit\u00e9 fusionnelle terrifiante o\u00f9 l&rsquo;autre devient une extension imm\u00e9diate du Moi d\u00e9mantel\u00e9.<\/p>\n<p>Cette confusion identitaire archa\u00efque explique la gen\u00e8se des sentiments de pers\u00e9cution d\u00e9lirante les plus intenses. Toute tentative de l&rsquo;analyste de signifier son alt\u00e9rit\u00e9, son ind\u00e9pendance d&rsquo;esprit ou simplement la fin de l&rsquo;heure de consultation est v\u00e9cue par le patient comme un d\u00e9chirement somatique et psychique intol\u00e9rable, car une part de sa propre substance psychique a \u00e9t\u00e9 projet\u00e9e et log\u00e9e de fa\u00e7on permanente \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du corps et de l&rsquo;esprit du th\u00e9rapeute. Le sujet se retrouve d\u00e8s lors prisonnier de l&rsquo;objet qu&rsquo;il a colonis\u00e9, redoutant \u00e0 tout instant d&rsquo;\u00eatre d\u00e9truit par contrecoup si l&rsquo;objet venait \u00e0 bouger ou \u00e0 affirmer sa libert\u00e9.<\/p>\n<h3>3.3 Les techniques d&rsquo;interpr\u00e9tation aupr\u00e8s du patient schizophr\u00e8ne<\/h3>\n<p>Face \u00e0 une d\u00e9sorganisation d&rsquo;une telle ampleur, les pr\u00e9ceptes techniques de la cure psychanalytique classique \u2014 r\u00e9serve bienveillante, neutralit\u00e9 distante, primat de l&rsquo;association libre silencieuse \u2014 s&rsquo;av\u00e8rent non seulement inop\u00e9rants, mais potentiellement iatrog\u00e8nes. Rosenfeld th\u00e9orise avec une rigueur novatrice le maniement technique exig\u00e9 par la cure du schizophr\u00e8ne. La premi\u00e8re r\u00e8gle formul\u00e9e par Rosenfeld est la <strong>n\u00e9cessit\u00e9 imp\u00e9rieuse de formuler des interpr\u00e9tations de transfert pr\u00e9coces, explicites et continues<\/strong>. Le silence prolong\u00e9 de l&rsquo;analyste, hautement f\u00e9cond chez le sujet n\u00e9vros\u00e9 capable de r\u00eaverie et de fantasme secondaris\u00e9, est v\u00e9cu par le schizophr\u00e8ne comme une confirmation tragique de la mort de l&rsquo;analyste, de sa destruction par les projections agressives, ou comme une pers\u00e9cution froide et hostile \u00e9quivalant \u00e0 un rejet sans appel.<\/p>\n<p>Toutefois, cette prise de parole analytique active ne doit pas \u00eatre confondue avec une pr\u00e9cipitation interpr\u00e9tative agressive. Rosenfeld insiste avec force sur la r\u00e9gulation extr\u00eamement m\u00e9ticuleuse du <em>tempo interpr\u00e9tatif<\/em>. Si l&rsquo;analyste ass\u00e8ne une interpr\u00e9tation exacte d&rsquo;un point de vue th\u00e9orique mais trop pr\u00e9coce par rapport \u00e0 la capacit\u00e9 d&rsquo;int\u00e9gration du patient, celle-ci est imm\u00e9diatement assimil\u00e9e par le Moi schizophr\u00e8ne \u00e0 une intrusion violente, un viol de son intimit\u00e9 ou un morceau de mati\u00e8re toxique projet\u00e9 en retour par un clinicien exasp\u00e9r\u00e9. L&rsquo;analyste doit mesurer au millim\u00e8tre la quantit\u00e9 de v\u00e9rit\u00e9 psychique que le Moi affaibli est capable d&rsquo;absorber \u00e0 un instant donn\u00e9.<\/p>\n<p>Le but ultime de ces interventions est de parvenir \u00e0 la restauration progressive de la <em>fonction symbolique<\/em>. En nommant inlassablement les mouvements affectifs terrifiants qui sous-tendent les d\u00e9lires et les hallucinations, Rosenfeld utilise son propre langage, articul\u00e9 et calme, comme un filet s\u00e9mantique permettant de rassembler les fragments de l&rsquo;exp\u00e9rience morcel\u00e9e du patient. L&rsquo;interpr\u00e9tation op\u00e8re ici une mutation alchimique : ce qui n&rsquo;\u00e9tait v\u00e9cu que sous la forme d&rsquo;actes corporels bruts, de d\u00e9charges motrices ou de terreurs hallucinatoires commence, gr\u00e2ce \u00e0 la voix de l&rsquo;analyste, \u00e0 prendre le statut de repr\u00e9sentations verbales partageables, r\u00e9ins\u00e9rant peu \u00e0 peu le malade dans l&rsquo;ordre de la pens\u00e9e humaine et de la communication intersubjective.<\/p>\n<h2>4. Le concept d&rsquo;identification projective : Approfondissements rosenfeldiens<\/h2>\n<h3>4.1 L&rsquo;identification projective par intrusion et contr\u00f4le<\/h3>\n<p>Le concept d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Identification_projective\">identification projective<\/a> a \u00e9t\u00e9 initialement introduit par Melanie Klein en 1946 dans son article princeps <em>Notes on Some Schizoid Mechanisms<\/em> pour d\u00e9signer le fantasme archa\u00efque par lequel le nourrisson expulse des parties mauvaises ou cliv\u00e9es de son propre soi \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du corps de la m\u00e8re afin de s&rsquo;en d\u00e9barrasser ou d&rsquo;attaquer l&rsquo;objet. Si cette notion occupait une place importante chez Klein, c&rsquo;est v\u00e9ritablement Herbert Rosenfeld qui va en d\u00e9plier toutes les facettes cliniques et en syst\u00e9matiser les nuances m\u00e9tapsychologiques dans la pratique analytique d&rsquo;adulte. Rosenfeld identifie d&rsquo;abord une forme majeure et particuli\u00e8rement virulente : <strong>l&rsquo;identification projective intrusive \u00e0 vis\u00e9e de contr\u00f4le omnipotent<\/strong>.<\/p>\n<p>Dans cette configuration d\u00e9fensive, le patient ne se contente pas d&rsquo;attribuer des repr\u00e9sentations internes \u00e0 l&rsquo;analyste ; il vit fantasmatiquement une p\u00e9n\u00e9tration physique et psychique effective \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de l&rsquo;objet. Le sujet investit l&rsquo;esprit, le corps et l&rsquo;appareil sensoriel de l&rsquo;analyste pour s&rsquo;en emparer, en dicter le fonctionnement et le neutraliser de l&rsquo;int\u00e9rieur. Cette intrusion massive r\u00e9pond \u00e0 un imp\u00e9ratif de survie : neutraliser l&rsquo;analyste per\u00e7u comme un objet impr\u00e9visible, potentiellement mena\u00e7ant ou pers\u00e9cuteur. En colonisant la psych\u00e9 de l&rsquo;analyste, le patient cherche \u00e0 \u00e9liminer toute alt\u00e9rit\u00e9, tout \u00e9cart subjectif qui pourrait venir r\u00e9veiller des angoisses de s\u00e9paration catastrophiques.<\/p>\n<p>Cette intrusion sert avant tout de rempart inexpugnable contre l&rsquo;exp\u00e9rience insupportable de la d\u00e9pendance et de la vuln\u00e9rabilit\u00e9 absolue. Reconna\u00eetre que l&rsquo;analyste poss\u00e8de des qualit\u00e9s aidantes, qu&rsquo;il dispose de la compr\u00e9hension clinique et des ressources psychiques dont le patient manque cruellement, confronterait ce dernier \u00e0 un sentiment d&rsquo;impuissance infantile intol\u00e9rable et \u00e0 une jalousie d\u00e9vorante. En s&rsquo;identifiant projectivement \u00e0 l&rsquo;analyste par intrusion, le patient r\u00e9alise l&rsquo;illusion d&rsquo;\u00eatre devenu l&rsquo;analyste lui-m\u00eame : il n&rsquo;a d\u00e8s lors plus besoin de recevoir de l&rsquo;aide, puisqu&rsquo;il s&rsquo;est appropri\u00e9 par effraction les attributs et la force de l&rsquo;objet secourable.<\/p>\n<h3>4.2 L&rsquo;identification projective communicative versus d\u00e9fensive<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des contributions les plus lumineuses et salvatrices d&rsquo;Herbert Rosenfeld \u00e0 la th\u00e9orie de la technique analytique consiste en sa distinction minutieuse entre l&rsquo;identification projective \u00e0 vis\u00e9e d&rsquo;\u00e9vacuation violente et ce qu&rsquo;il a conceptualis\u00e9 comme <strong>l&rsquo;identification projective communicative<\/strong>. Alors que certains analystes kleiniens orthodoxes avaient tendance \u00e0 interpr\u00e9ter syst\u00e9matiquement toute identification projective comme une attaque jalouse, sadique et destructrice dirig\u00e9e contre l&rsquo;analyste et le cadre analytique, Rosenfeld invite \u00e0 un discernement d&rsquo;une extr\u00eame subtilit\u00e9.<\/p>\n<p>Il met en \u00e9vidence que, dans de tr\u00e8s nombreuses situations cliniques impliquant des patients s\u00e9v\u00e8rement r\u00e9gress\u00e9s ou traumatis\u00e9s, l&rsquo;identification projective ne constitue pas un geste d&rsquo;agression ou de pillage, mais <em>l&rsquo;unique moyen de communication disponible<\/em> pour un sujet d\u00e9pourvu de la capacit\u00e9 d&rsquo;\u00e9laboration verbale secondaire. Confront\u00e9 \u00e0 des angoisses primitives agoniques \u2014 ce que Donald Winnicott qualifiera par ailleurs d&rsquo;\u00ab effondrement \u00bb ou Bion de \u00ab terreur sans nom \u00bb \u2014, le patient est incapable d&rsquo;exprimer son d\u00e9sespoir par des mots articul\u00e9s. Il n&rsquo;a d&rsquo;autre ressource que de faire \u00e9prouver directement \u00e0 l&rsquo;analyste, par le canal de l&rsquo;identification projective, ce qu&rsquo;il ne peut lui-m\u00eame ni penser ni ressentir sans risquer la d\u00e9sint\u00e9gration psychique totale.<\/p>\n<p>Le r\u00f4le de l&rsquo;analyste se trouve alors radicalement red\u00e9fini. Il ne doit plus se poser en censeur moralisateur d\u00e9non\u00e7ant une pr\u00e9tendue haine du patient, mais s&rsquo;offrir comme un r\u00e9ceptacle vivant capable d&rsquo;accueillir en lui ces affects impensables \u2014 d\u00e9sespoir abyssal, terreur glaciale, sensation de d\u00e9composition somatique \u2014, de les tol\u00e9rer sans s&rsquo;effondrer ni contre-attaquer, et de les m\u00e9taboliser patiemment. Cette th\u00e9orisation rosenfeldienne r\u00e9sonne d&rsquo;une fa\u00e7on \u00e9clatante avec les propositions contemporaines de Wilfred Bion sur la capacit\u00e9 de \u00ab r\u00eaverie \u00bb maternelle et la fonction de contention (mod\u00e8le contenant\/contenu). Rosenfeld montre qu&rsquo;en restituant au patient, sous une forme interpr\u00e9tative adoucie et pensable, ce qui avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9pos\u00e9 en lui dans une urgence vitale, l&rsquo;analyste permet la relance de l&rsquo;introjection du bon objet et l&rsquo;\u00e9dification progressive d&rsquo;un appareil psychique autonome.<\/p>\n<h3>4.3 Les \u00e9tats de d\u00e9personnalisation et l&rsquo;\u00e9vacuation psychique<\/h3>\n<p>L&rsquo;examen des cons\u00e9quences de l&rsquo;identification projective sur l&rsquo;\u00e9conomie psychique propre du patient constitue un autre pan essentiel de l&rsquo;investigation de Rosenfeld. Si l&rsquo;identification projective permet au Moi de se d\u00e9charger temporairement de ses angoisses les plus cruelles, elle s&rsquo;accompagne d&rsquo;un co\u00fbt m\u00e9tapsychologique exorbitant : <strong>l&rsquo;appauvrissement dramatique et la d\u00e9vitalisation du Moi<\/strong>. Rosenfeld d\u00e9montre avec une pr\u00e9cision clinique clinique remarquable que l&rsquo;\u00e9vacuation massive de portions de la vie psychique vers l&rsquo;objet entra\u00eene des ph\u00e9nom\u00e8nes spectaculaires de d\u00e9personnalisation, d&rsquo;irr\u00e9alit\u00e9 et de dissociation somato-psychique.<\/p>\n<p>Chaque fois que le sujet expulse violemment une partie de son agressivit\u00e9, de sa sensorialit\u00e9 ou de sa capacit\u00e9 de discernement cognitif \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur de lui-m\u00eame pour \u00e9chapper \u00e0 la souffrance conflictuelle, il se d\u00e9leste d&rsquo;un pan vital de sa propre substance psychique. Le patient se retrouve alors dans un \u00e9tat de vacuit\u00e9 int\u00e9rieure effroyable. Priv\u00e9 de ses composantes \u00e9motionnelles fondamentales, l&rsquo;Ego se sent vid\u00e9, creux, semblable \u00e0 une coquille vide ou \u00e0 un cadavre ambulant. Rosenfeld d\u00e9crit des patients qui se plaignent d&rsquo;avoir perdu leur \u00e2me, qui ne reconnaissent plus leur image dans un miroir ou qui \u00e9prouvent la sensation physique terrifiante que leurs membres sont devenus \u00e9trangers, faits de pierre, de plomb ou de verre.<\/p>\n<p>Ces manifestations cliniques de d\u00e9personnalisation ne sont donc pas comprises par Rosenfeld comme des atteintes neurologiques al\u00e9atoires, mais comme le r\u00e9sultat direct de ce saccage d\u00e9fensif auto-inflig\u00e9. En s\u00e9ance, le clinicien doit \u00eatre capable de rep\u00e9rer ces moments pr\u00e9cis d&rsquo;\u00e9vacuation : un mot anodin, un soupir ou un brusque engourdissement corporel du patient signalent souvent le moment exact o\u00f9 une part du soi vient d&rsquo;\u00eatre \u00e9ject\u00e9e dans l&rsquo;analyste ou dans la pi\u00e8ce de consultation. Le travail technique consiste d\u00e8s lors \u00e0 tracer scrupuleusement la trajectoire de ces morceaux du soi \u00e9parpill\u00e9s, \u00e0 les identifier dans le mat\u00e9riel transf\u00e9rentiel et \u00e0 aider patiemment le patient \u00e0 les r\u00e9-introjecter sans terreur, condition <em>sine qua non<\/em> pour que le sujet retrouve le sentiment de sa propre continuit\u00e9 d&rsquo;existence et de sa vitalit\u00e9 affective.<\/p>\n<h2>5. La conceptualisation fondamentale du narcissisme destructeur<\/h2>\n<h3>5.1 La pulsion de mort intriqu\u00e9e dans la structure narcissique<\/h3>\n<p>S&rsquo;il est un domaine o\u00f9 le nom d&rsquo;Herbert Rosenfeld s&rsquo;est inscrit de fa\u00e7on ind\u00e9l\u00e9bile dans l&rsquo;histoire de la m\u00e9tapsychologie, c&rsquo;est incontestablement par son invention et son d\u00e9veloppement du concept de <strong>narcissisme destructeur<\/strong> (<em>destructive narcissism<\/em>). Pr\u00e9sent\u00e9e pour la premi\u00e8re fois de fa\u00e7on magistrale dans son article s\u00e9minal de 1971, <em>A Clinical Approach to the Psychoanalytic Theory of the Life and Death Instincts: An Investigation into the Aggressive Aspects of Narcissism<\/em>, cette th\u00e9orisation constitue l&rsquo;un des prolongements les plus audacieux et f\u00e9conds de la doctrine freudienne de la pulsion de mort relue \u00e0 travers le prisme kleinien.<\/p>\n<p>Alors que Freud concevait la pulsion de mort comme une force biologique silencieuse tendant \u00e0 la r\u00e9duction des tensions au niveau z\u00e9ro (principe de Nirvana) et que nombre d&rsquo;analystes post-freudiens r\u00e9pugnaient \u00e0 conserver cette notion m\u00e9tapsychologique jug\u00e9e sp\u00e9culative, Rosenfeld lui conf\u00e8re une visibilit\u00e9 clinique \u00e9clatante. Il observe que, chez certains patients pr\u00e9sentant des structures perverses, des \u00e9tats limites s\u00e9v\u00e8res ou des organisations psychotiques enkyst\u00e9es, la pulsion de mort ne se manifeste pas sous un aspect inorganis\u00e9 ou chaotique, mais s&rsquo;incarne dans une <strong>structure interne hyper-organis\u00e9e et hautement coh\u00e9rente<\/strong>, d\u00e9di\u00e9e corps et \u00e2me au triomphe de la destructivit\u00e9 pure.<\/p>\n<p>Dans le narcissisme destructeur, le Moi ne recherche pas l&rsquo;amour de l&rsquo;objet, ni m\u00eame un amour de soi constructif ou r\u00e9g\u00e9n\u00e9rateur ; il s&rsquo;investit passionn\u00e9ment dans l&rsquo;id\u00e9alisation de sa propre toute-puissance destructrice. Le sujet voue un v\u00e9ritable culte au n\u00e9ant, \u00e0 la froideur absolue, \u00e0 la rupture de tous les liens affectifs et \u00e0 l&rsquo;immolation des d\u00e9sirs vitaux. Cette organisation omnipotente \u00e9rige la haine, l&rsquo;insensibilit\u00e9 et l&rsquo;ind\u00e9pendance radicale en vertus supr\u00eames, m\u00e9prisant la fragilit\u00e9 inh\u00e9rente \u00e0 la condition humaine et c\u00e9l\u00e9brant une illusion d&rsquo;invuln\u00e9rabilit\u00e9 souveraine forg\u00e9e au prix de la mort psychique.<\/p>\n<h3>5.2 La m\u00e9taphore du \u00ab gang interne \u00bb ou de la mafia psychique<\/h3>\n<p>Pour illustrer la dynamique ph\u00e9nom\u00e9nologique et clinique de cette structure mortif\u00e8re, Herbert Rosenfeld a recours \u00e0 une m\u00e9taphore saisissante devenue l&rsquo;une des images les plus c\u00e9l\u00e8bres de la psychanalyse contemporaine : celle du <strong>\u00ab gang interne \u00bb<\/strong> ou de la \u00ab mafia psychique \u00bb (<em>internal gang<\/em>). Rosenfeld d\u00e9crit le monde int\u00e9rieur de ces patients comme un territoire assi\u00e9g\u00e9 et terroris\u00e9 par une organisation criminelle clandestine hautement sophistiqu\u00e9e, qui op\u00e8re selon les lois implacables d&rsquo;un cartel mafieux :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le chef de gang :<\/strong> Une partie omnipotente, sadique et m\u00e9galomane du Moi qui s&rsquo;arroge le contr\u00f4le tyrannique de l&rsquo;ensemble de la personnalit\u00e9.<\/li>\n<li><strong>Les sbires :<\/strong> Des m\u00e9canismes de d\u00e9fense impitoyables (d\u00e9ni f\u00e9roce, clivage radical, rationalisation cynique) charg\u00e9s d&rsquo;\u00e9touffer la moindre \u00e9tincelle de vie affective.<\/li>\n<li><strong>Les victimes otages :<\/strong> Les parties d\u00e9pendantes, vuln\u00e9rables, douces et saines du Moi du patient, qui aspirent l\u00e9gitimement \u00e0 recevoir de l&rsquo;aide, \u00e0 aimer et \u00e0 \u00eatre aim\u00e9es.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Le fonctionnement de cette mafia interne repose sur une manipulation et un chantage psychologique permanent. D\u00e8s que les parties saines du patient tentent d&rsquo;investir la cure psychanalytique, de faire confiance \u00e0 l&rsquo;analyste ou de reconna\u00eetre le bienfait d&rsquo;une interpr\u00e9tation, le \u00ab gang interne \u00bb intervient brutalement. Il fait miroiter au sujet que toute alliance avec le th\u00e9rapeute est un signe de faiblesse m\u00e9prisable, une trahison intol\u00e9rable qui sera imm\u00e9diatement ch\u00e2ti\u00e9e par la folie, l&rsquo;abandon ou une humiliation intol\u00e9rable. Par le recours \u00e0 des voix int\u00e9rieures pers\u00e9cutrices, des attaques hypocondriaques aigu\u00ebs ou des pulsions suicidaires subites, le gang intime l&rsquo;ordre au patient de saboter ses progr\u00e8s th\u00e9rapeutiques et de demeurer sous sa coupe protectrice mais mortif\u00e8re, maintenant le sujet dans un asservissement totalitaire.<\/p>\n<h3>5.3 Le triomphe narcissique et le d\u00e9ni de la r\u00e9alit\u00e9 psychique<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des traits les plus redoutables du narcissisme destructeur d\u00e9crits par Rosenfeld r\u00e9side dans l&rsquo;<strong>\u00e9rotisation de la cruaut\u00e9<\/strong> et la fascination perverse \u00e9prouv\u00e9e par le sujet pour sa propre autodestruction. L&rsquo;an\u00e9antissement de soi ou de l&rsquo;autre n&rsquo;est pas simplement v\u00e9cu comme une fatalit\u00e9 ou une d\u00e9charge agressive brute, mais comme une source de jouissance supr\u00eame, un triomphe grandiose sur les lois fondamentales de la vie et de la d\u00e9pendance humaine. En sabotant m\u00e9ticuleusement son travail, son couple, sa sant\u00e9 physique ou le lien transf\u00e9rentiel patiemment tiss\u00e9 avec son analyste, le patient ressent une ivresse de souverainet\u00e9 : en d\u00e9truisant tout, il d\u00e9montre qu&rsquo;il ne d\u00e9pend de rien ni de personne.<\/p>\n<p>Cette jouissance destructrice implique une attaque d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e et syst\u00e9matique contre tous les liens d&rsquo;attachement, d&rsquo;amour et de gratitude. L&rsquo;analyste en fait l&rsquo;exp\u00e9rience cuisante en s\u00e9ance : chaque fois qu&rsquo;un moment de compr\u00e9hension mutuelle authentique, de tendresse ou d&rsquo;intimit\u00e9 \u00e9motionnelle est sur le point d&rsquo;\u00e9clore, le patient r\u00e9agit imm\u00e9diatement par une pouss\u00e9e de cynisme mordant, un \u00e9clat de rire sarcastique, une fermeture affective brutale ou un acte de violence symbolique. Le narcissisme destructeur ne tol\u00e8re pas la gratitude, car \u00e9prouver de la reconnaissance envers l&rsquo;objet nourricier reviendrait \u00e0 avouer son indigence et \u00e0 conc\u00e9der que la source de vie r\u00e9side en dehors de soi.<\/p>\n<p>Sur le plan clinique, cette pathologie se manifeste par une froideur \u00e9motionnelle de glace, un sentiment d&rsquo;invuln\u00e9rabilit\u00e9 hautaine et un d\u00e9ni complet de la r\u00e9alit\u00e9 psychique. Le sujet semble flotter au-dessus des contingences temporelles, du deuil et de la finitude. Il contemple le d\u00e9sarroi de l&rsquo;analyste avec un plaisir pervers indicible, trouvant dans l&rsquo;\u00e9chec programm\u00e9 de la cure la preuve triomphante de sa toute-puissance. D\u00e9masquer ce fonctionnement sans se laisser intimider par la terreur que la structure mafieuse tente d&rsquo;insuffler dans la dyade th\u00e9rapeutique constitue, selon Rosenfeld, l&rsquo;un des d\u00e9fis techniques les plus ardus auxquels un praticien puisse \u00eatre confront\u00e9.<\/p>\n<h2>6. Narcissisme libidinal versus narcissisme destructeur : Une distinction clinique cruciale<\/h2>\n<h3>6.1 D\u00e9finition et manifestations du narcissisme libidinal<\/h3>\n<p>Afin d&rsquo;\u00e9viter tout \u00e9cueil th\u00e9orique consistant \u00e0 stigmatiser indistinctement toute manifestation narcissique comme une expression de la pulsion de mort, Herbert Rosenfeld a consacr\u00e9 d&rsquo;importants d\u00e9veloppements \u00e0 \u00e9tablir une distinction diff\u00e9rentielle fondamentale entre le <strong>narcissisme libidinal<\/strong> et le <strong>narcissisme destructeur<\/strong>. Cette d\u00e9marcation, d&rsquo;une port\u00e9e clinique inestimable pour le diagnostic et la conduite de la cure, permet d&rsquo;ajuster l&rsquo;\u00e9coute et les interventions de l&rsquo;analyste avec une justesse salutaire.<\/p>\n<p>Le narcissisme libidinal correspond pour l&rsquo;essentiel aux descriptions classiques formul\u00e9es par Sigmund Freud. Il se caract\u00e9rise par un surinvestissement affectif du Moi fond\u00e9 sur des pulsions libidinales, \u00e9rotiques et conservatrices de la vie. Le sujet en qu\u00eate de complaisance narcissique cherche l&rsquo;approbation, l&rsquo;admiration, la reconnaissance et l&rsquo;amour d&rsquo;autrui. Il surestime sans doute grandement ses propres m\u00e9rites, ses capacit\u00e9s intellectuelles ou ses attraits physiques, b\u00e2tissant des sc\u00e9narios de grandeur fantasmatique pour compenser un sentiment d&rsquo;inf\u00e9riorit\u00e9 sous-jacent. Toutefois, la vis\u00e9e ultime de cette qu\u00eate demeure <em>l&rsquo;obtention de la gratification et de l&rsquo;affection<\/em> venant du monde ext\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Dans cette configuration, l&rsquo;objet conserve sa valeur de source potentielle de plaisir et de r\u00e9confort. M\u00eame si le patient use de man\u0153uvres s\u00e9ductrices ou th\u00e9\u00e2trales pour capter le regard de l&rsquo;analyste, il maintient un lien objectal authentique, bien que fragile. Sa vuln\u00e9rabilit\u00e9 face aux blessures narcissiques \u2014 vexation, honte, sentiment de d\u00e9valorisation lors d&rsquo;une maladresse interpr\u00e9tative \u2014 est extr\u00eame, mais elle t\u00e9moigne pr\u00e9cis\u00e9ment du fait que l&rsquo;opinion de l&rsquo;autre lui importe au plus haut point. L&rsquo;analyste repr\u00e9sente un bon objet id\u00e9alis\u00e9 dont le sujet attend passionn\u00e9ment la confirmation bienveillante de sa propre valeur.<\/p>\n<h3>6.2 Caract\u00e9ristiques diff\u00e9rentielles du narcissisme destructeur<\/h3>\n<p>\u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9 diam\u00e9tral de cette dynamique \u00e9rotique et r\u00e9paratrice, le narcissisme destructeur se signale par une ph\u00e9nom\u00e9nologie de la rupture, de l&rsquo;hostilit\u00e9 irr\u00e9ductible et du m\u00e9pris absolu de l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9. Ici, l&rsquo;id\u00e9alisation ne porte plus sur les vertus d&rsquo;amour ou de s\u00e9duction du Moi, mais exclusivement sur ses capacit\u00e9s de nuisance, son imperm\u00e9abilit\u00e9 affective et sa force d&rsquo;annihilation. Le tableau clinique ci-dessous synth\u00e9tise les polarit\u00e9s antagonistes identifi\u00e9es par Rosenfeld entre ces deux r\u00e9gimes m\u00e9tapsychologiques du narcissisme :<\/p>\n<table>\n<thead>\n<tr>\n<th>Dimensions m\u00e9tapsychologiques<\/th>\n<th>Narcissisme Libidinal<\/th>\n<th>Narcissisme Destructeur<\/th>\n<\/tr>\n<\/thead>\n<tbody>\n<tr>\n<td><strong>Pulsion pr\u00e9dominante<\/strong><\/td>\n<td>Libido (\u00c9ros, conservation du soi)<\/td>\n<td>Pulsion de mort (Thanatos, agression pure)<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Rapport \u00e0 l&rsquo;objet<\/strong><\/td>\n<td>Recherche d&rsquo;amour, d&rsquo;admiration et de validation<\/td>\n<td>Attaque, contr\u00f4le par intrusion, m\u00e9pris de l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Position face \u00e0 la d\u00e9pendance<\/strong><\/td>\n<td>Avou\u00e9e \u00e0 regret, mais activement d\u00e9sir\u00e9e<\/td>\n<td>Rejet\u00e9e avec fureur, haine visc\u00e9rale du besoin d&rsquo;autrui<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Affects dominants en s\u00e9ance<\/strong><\/td>\n<td>Honte, susceptibilit\u00e9, peur du ridicule<\/td>\n<td>Froideur cynique, triomphe sarcastique, d\u00e9sespoir glac\u00e9<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Issue du progr\u00e8s th\u00e9rapeutique<\/strong><\/td>\n<td>Fiert\u00e9 partag\u00e9e, soulagement, gratitude<\/td>\n<td>R\u00e9action th\u00e9rapeutique n\u00e9gative, sabotage pervers<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p>La sp\u00e9cificit\u00e9 clinique du narcissisme destructeur r\u00e9side dans son absence totale de culpabilit\u00e9 et dans la satisfaction perverse tir\u00e9e de la d\u00e9gradation de l&rsquo;analyse. Alors que le sujet au narcissisme libidinal s&rsquo;afflige de voir sa relation th\u00e9rapeutique vaciller, le sujet domin\u00e9 par le narcissisme destructeur savoure chaque recul, chaque moment de stagnation et chaque souffrance inflig\u00e9e au cadre avec un sentiment de jubilation sourde. Pour lui, faire \u00e9chouer la cure est un acte h\u00e9ro\u00efque : c&rsquo;est la victoire sublime de son autonomie mortif\u00e8re sur la tentative de sauvetage entreprise par le clinicien.<\/p>\n<h3>6.3 Crit\u00e8res diagnostiques pour le clinicien au cours de la cure<\/h3>\n<p>La capacit\u00e9 de distinguer en direct, dans le flux de la s\u00e9ance, si le patient op\u00e8re sous l&rsquo;\u00e9gide du narcissisme libidinal ou du narcissisme destructeur constitue pour Herbert Rosenfeld le c\u0153ur m\u00eame du discernement clinique. Pour ce faire, il recommande \u00e0 l&rsquo;analyste d&rsquo;observer avec une minutie chirurgicale les <em>micro-r\u00e9actions<\/em> du sujet imm\u00e9diatement cons\u00e9cutives \u00e0 une intervention jug\u00e9e pertinente, contenante et aidante.<\/p>\n<p>Chez un patient dont le narcissisme est principalement libidinal, une interpr\u00e9tation juste suscite, m\u00eame apr\u00e8s un mouvement initial de g\u00eane ou d&rsquo;orgueil bless\u00e9, une d\u00e9tente musculaire visible, un approfondissement de la respiration, une relance de l&rsquo;association libre ou un \u00e9claircissement dans l&rsquo;atmosph\u00e8re \u00e9motionnelle de la pi\u00e8ce. Le Moi, assoiff\u00e9 de compr\u00e9hension, int\u00e9riorise la nourriture psychique dispens\u00e9e. En revanche, face au narcissisme destructeur, la m\u00eame interpr\u00e9tation pertinente provoque une riposte imm\u00e9diate et paradoxale : le patient se durcit, devient subitement confus, d\u00e9forme les propos de l&rsquo;analyste pour les vider de leur sens, attaque l&rsquo;interpr\u00e9tation en la qualifiant de clich\u00e9 banal, ou quitte la s\u00e9ance pour se livrer \u00e0 un passage \u00e0 l&rsquo;acte autodestructeur (consommation compulsive de toxiques, conduite automobile suicidaire, rupture professionnelle impulsive).<\/p>\n<p>Cette distinction dicte un ajustement strat\u00e9gique radical de la technique d&rsquo;intervention :<\/p>\n<ul>\n<li>Si l&rsquo;analyste confond le narcissisme destructeur avec du narcissisme libidinal et tente de rassurer le patient en lui prodiguant chaleur, empathie manifeste ou compliments, il ne fait que nourrir la morgue du gang interne qui m\u00e9prise cette \u00ab na\u00efvet\u00e9 sentimentale \u00bb et redouble de f\u00e9rocit\u00e9 contre les parties vuln\u00e9rables du sujet.<\/li>\n<li>Inversement, si le praticien interpr\u00e8te avec duret\u00e9 comme une attaque destructrice ce qui n&rsquo;est qu&rsquo;un appel d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 et bless\u00e9 d&rsquo;un Moi libidinalement carenc\u00e9 r\u00e9clamant un regard aimant, il commet une faute clinique majeure, pr\u00e9cipitant le patient dans un sentiment de pers\u00e9cution et de d\u00e9sespoir absolu.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>7. La coexistence des parties psychotiques et non psychotiques de la personnalit\u00e9<\/h2>\n<h3>7.1 Le mod\u00e8le structural de la dissociation de la personnalit\u00e9<\/h3>\n<p>Dans le sillage des travaux r\u00e9volutionnaires de Wilfred Bion sur la diff\u00e9renciation entre la personnalit\u00e9 psychotique et la personnalit\u00e9 non psychotique, Herbert Rosenfeld propose une mod\u00e9lisation m\u00e9tapsychologique hautement sophistiqu\u00e9e de la <strong>coexistence structurelle<\/strong> de ces deux dimensions au sein d&rsquo;un m\u00eame individu. Rosenfeld r\u00e9fute la vision psychiatrique classique binaire selon laquelle un sujet serait soit totalement sain, soit enti\u00e8rement plong\u00e9 dans la d\u00e9mence psychotique. Il soutient avec force que, m\u00eame dans les formes les plus d\u00e9grad\u00e9es et les plus chroniques de schizophr\u00e9nie d\u00e9lirante, il subsiste toujours, enfoui et musel\u00e9, un \u00eelot indestructible de fonctionnement mental sain et rationnel.<\/p>\n<p>Cette bipartition du psychisme repose sur des m\u00e9canismes complexes de clivage horizontal et vertical qui compartimentent la vie psychique :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La part non psychotique :<\/strong> Conserve un ancrage lucide dans la r\u00e9alit\u00e9 consensuelle, demeure capable d&rsquo;\u00e9prouver des \u00e9motions authentiques, per\u00e7oit le passage du temps et poss\u00e8de une conscience tragique de sa propre maladie et de son d\u00e9labrement existentiel.<\/li>\n<li><strong>La part psychotique :<\/strong> Fonctionne sous l&#8217;empire exclusif du processus primaire le plus archa\u00efque, use massivement du clivage et de l&rsquo;identification projective pour d\u00e9nier la r\u00e9alit\u00e9 externe et interne, et se r\u00e9fugie dans des constructions d\u00e9lirantes et hallucinatoires omnipotentes.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ce mod\u00e8le dynamique implique que le paysage mental n&rsquo;est jamais fig\u00e9. En l&rsquo;espace d&rsquo;une m\u00eame s\u00e9ance d&rsquo;analyse, parfois d&rsquo;une minute \u00e0 l&rsquo;autre, l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie psychique fluctue de fa\u00e7on spectaculaire. Le praticien peut entendre un discours articul\u00e9, poignant et d&rsquo;une lucidit\u00e9 remarquable \u00e9manant de la partie saine, puis assister en direct \u00e0 un basculement vertigineux o\u00f9 la partie psychotique reprend violemment le dessus, submergeant le champ discursif d&rsquo;incoh\u00e9rences d\u00e9lirantes, d&rsquo;angoisse parano\u00efde ou d&rsquo;un mutisme p\u00e9trifi\u00e9 destin\u00e9 \u00e0 museler toute tentative d&rsquo;alliance objectale.<\/p>\n<h3>7.2 L&rsquo;alliance avec la partie saine contre l&#8217;emprise psychotique<\/h3>\n<p>Cette conceptualisation d\u00e9bouche sur un imp\u00e9ratif technique cat\u00e9gorique : l&rsquo;analyste doit imp\u00e9rativement concevoir sa t\u00e2che comme la recherche, la localisation et la mobilisation active de la <strong>partie saine et rationnelle du Moi du patient<\/strong>, si minuscule et terr\u00e9e soit-elle. La cure analytique de la psychose ne consiste pas \u00e0 tenter de raisonner le d\u00e9lire ou d&rsquo;argumenter logiquement avec la partie folle \u2014 entreprise st\u00e9rile vou\u00e9e \u00e0 un \u00e9chec cuisant \u2014, mais \u00e0 forger une alliance th\u00e9rapeutique clandestine et ind\u00e9fectible avec la portion saine captive de l&rsquo;organisation pathologique.<\/p>\n<p>Pour Rosenfeld, l&rsquo;interpr\u00e9tation doit syst\u00e9matiquement adresser un message double qui s\u00e9pare rigoureusement ces deux instances psychiques en pr\u00e9sence. L&rsquo;analyste s&rsquo;adresse \u00e0 la partie saine pour lui montrer, avec une clart\u00e9 limpide, comment elle est manipul\u00e9e, terroris\u00e9e, dup\u00e9e et tenue en otage par les parties destructrices et d\u00e9lirantes de sa propre personnalit\u00e9. Le praticien intervient pour dire en substance : \u00ab Regardez comment cette voix en vous, qui pr\u00e9tend vous prot\u00e9ger de toute souffrance en vous ordonnant de vous taire et de me d\u00e9tester, est en r\u00e9alit\u00e9 en train de vous priver de toute relation vivante et de vous condamner \u00e0 la mort psychique. \u00bb<\/p>\n<p>Ce travail de s\u00e9paration m\u00e9tapsychologique permet au Moi affaibli de commencer \u00e0 s&rsquo;\u00e9manciper de la fascination toxique exerc\u00e9e par le gang psychotique. Soutenu par la pr\u00e9sence stable, lucide et contenante de l&rsquo;analyste, le patient r\u00e9apprend pas \u00e0 pas \u00e0 exercer sa capacit\u00e9 d&rsquo;auto-observation critique, \u00e0 distinguer ce qui rel\u00e8ve de son d\u00e9sir authentique de ce qui appartient aux diktats de son organisation d\u00e9lirante interne, et \u00e0 restaurer progressivement son jugement de r\u00e9alit\u00e9. C&rsquo;est dans ce patient travail d&rsquo;affranchissement que r\u00e9side le v\u00e9ritable moteur de la gu\u00e9rison analytique chez Rosenfeld.<\/p>\n<h3>7.3 Les pi\u00e8ges de la pseudo-normalit\u00e9<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des d\u00e9fis cliniques les plus redoutables mis en exergue par Rosenfeld concerne les patients qui d\u00e9ploient une <strong>pseudo-normalit\u00e9 adaptative<\/strong> ou un faux-self pathologique mim\u00e9tique extr\u00eamement raffin\u00e9. Il s&rsquo;agit d&rsquo;individus qui, en surface, semblent parfaitement int\u00e9gr\u00e9s dans la soci\u00e9t\u00e9, exercent des professions hautement qualifi\u00e9es, s&rsquo;expriment avec aisance et adoptent un comportement apparemment exempt de tout sympt\u00f4me psychotique manifeste, mais dont l&rsquo;int\u00e9riorit\u00e9 est enti\u00e8rement sous la coupe d&rsquo;une structure cliv\u00e9e imperm\u00e9able.<\/p>\n<p>Rosenfeld avertit les analystes contre le leurre puissant que constitue cette adaptation de fa\u00e7ade. Cette conformit\u00e9 sociale n&rsquo;est pas le signe d&rsquo;une sant\u00e9 mentale v\u00e9ritablement int\u00e9gr\u00e9e, mais une man\u0153uvre d\u00e9fensive d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e destin\u00e9e \u00e0 figer le monde interne pour \u00e9viter \u00e0 tout prix la reviviscence d&rsquo;angoisses de morcellement catastrophiques. Ces patients miment la sant\u00e9 avec le m\u00eame brio qu&rsquo;un acteur jouerait un r\u00f4le sur sc\u00e8ne : ils adoptent le jargon de la psychanalyse, acquiescent docilement \u00e0 toutes les interpr\u00e9tations du praticien et rapportent des r\u00eaves savamment structur\u00e9s, tout en maintenant l&rsquo;analyste \u00e0 des ann\u00e9es-lumi\u00e8re de leur souffrance r\u00e9elle et de leur folie sous-jacente.<\/p>\n<p>L&rsquo;investigation analytique approfondie conduite par Rosenfeld d\u00e9montre que, sous ce vernis de sociabilit\u00e9 irr\u00e9prochable, se dissimulent des poches d\u00e9lirantes secr\u00e8tes, des fantasmes de destruction massive ou des pactes criminels scell\u00e9s avec un gang interne tout-puissant. Si le clinicien se laisse endormir par cette pseudo-normalit\u00e9 et ne va pas d\u00e9loger le clivage avec courage et d\u00e9termination, l&rsquo;analyse s&rsquo;enlise dans une complaisance mutuelle st\u00e9rile. Le d\u00e9samor\u00e7age de ces faux-semblants exige de l&rsquo;analyste une vigilance de chaque seconde pour rep\u00e9rer la froideur m\u00e9canique, le vide affectif et l&rsquo;absence totale de vitalit\u00e9 pulsionnelle qui trahissent immanquablement ces organisations d\u00e9fensives sophistiqu\u00e9es.<\/p>\n<h2>8. Les impasses th\u00e9rapeutiques et la r\u00e9action th\u00e9rapeutique n\u00e9gative<\/h2>\n<h3>8.1 \u00c9tiologie de la r\u00e9action th\u00e9rapeutique n\u00e9gative selon Rosenfeld<\/h3>\n<p>Le ph\u00e9nom\u00e8ne de la <strong>r\u00e9action th\u00e9rapeutique n\u00e9gative<\/strong> \u2014 d\u00e9crit initialement par Sigmund Freud en 1923 dans <em>Le Moi et le \u00c7a<\/em> pour d\u00e9signer l&rsquo;aggravation paradoxale de l&rsquo;\u00e9tat clinique d&rsquo;un patient survenant pr\u00e9cis\u00e9ment apr\u00e8s une avanc\u00e9e analytique d\u00e9cisive ou une interpr\u00e9tation remarquablement exacte \u2014 trouve chez Herbert Rosenfeld son \u00e9lucidation m\u00e9tapsychologique la plus aboutie. L\u00e0 o\u00f9 Freud invoquait principalement un obscur sentiment de culpabilit\u00e9 inconscient li\u00e9 au besoin de punition \u00e9manant d&rsquo;un Surmoi tyrannique, Rosenfeld ancre ce drame clinique dans la dynamique destructrice de l&rsquo;envie inconsciente, conceptualis\u00e9e par Melanie Klein dans son ouvrage capital <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Envie_et_gratitude\"><em>Envie et gratitude<\/em><\/a> (1957).<\/p>\n<p>Rosenfeld montre que, pour le patient sous l&#8217;emprise du narcissisme destructeur, le fait m\u00eame que l&rsquo;analyste se montre perspicace, chaleureux, aidant et capable de formuler une interpr\u00e9tation qui apporte soulagement et clart\u00e9 est v\u00e9cu comme un affront narcissique intol\u00e9rable. L&rsquo;analyste se r\u00e9v\u00e8le publiquement comme le d\u00e9tenteur de la bont\u00e9, de la sagesse et de la cr\u00e9ativit\u00e9 psychique, ce qui confronte brutalement le patient \u00e0 son indigence et \u00e0 sa d\u00e9pendance. L&rsquo;envie primaire du sujet s&rsquo;enflamme imm\u00e9diatement : incapable de supporter que la source du bien se trouve chez un autre que lui-m\u00eame, il ne peut tol\u00e9rer d&rsquo;int\u00e9grer le \u00ab bon objet \u00bb sans ressentir la pulsion imp\u00e9rieuse de le g\u00e2ter, de le souiller ou de le d\u00e9truire de l&rsquo;int\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Le m\u00e9canisme clinique de la r\u00e9action th\u00e9rapeutique n\u00e9gative se d\u00e9clenche alors avec une inexorabilit\u00e9 implacable : pour effacer la dette de gratitude et neutraliser l&rsquo;analyste triomphant, le gang interne d\u00e9truit imm\u00e9diatement le b\u00e9n\u00e9fice de l&rsquo;interpr\u00e9tation. Le patient rechute ostensiblement, recommence \u00e0 d\u00e9lirer, multiplie les crises d&rsquo;angoisse ou plonge dans un mutisme accusateur. Cette d\u00e9compensation paradoxale vise \u00e0 prouver que le praticien n&rsquo;a rien compris, que sa m\u00e9decine est un poison illusoire et qu&rsquo;il n&rsquo;a aucun pouvoir sur le patient. L&rsquo;aggravation clinique fonctionne ainsi comme un triomphe vengeur de l&rsquo;envie destructrice sur la vie et le lien objectal.<\/p>\n<h3>8.2 Typologie des impasses dans les cures de patients \u00e9tats-limites et narcissiques<\/h3>\n<p>Au-del\u00e0 de ces flamb\u00e9es aigu\u00ebs, Herbert Rosenfeld a consacr\u00e9 une immense partie de ses recherches cliniques tardives \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude approfondie des <strong>impasses th\u00e9rapeutiques chroniques<\/strong> qui paralysent trop souvent la cure des personnalit\u00e9s limites et des pathologies narcissiques s\u00e9v\u00e8res. L&rsquo;impasse se distingue de la r\u00e9sistance ordinaire par son caract\u00e8re statique, interminable et corrosif pour le dispositif analytique tout entier. Rosenfeld a identifi\u00e9 une typologie tr\u00e8s pr\u00e9cise de ces enlisements transf\u00e9ro-contre-transf\u00e9rentiels :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;enlisement dans le bavardage pseudo-analytique :<\/strong> Le patient et l&rsquo;analyste s&rsquo;engagent dans une valse de mots intellectuellement brillante mais affectivement exsangue. Le patient apporte du \u00ab bon mat\u00e9riel \u00bb, l&rsquo;analyste formule de \u00ab bonnes interpr\u00e9tations \u00bb, mais absolument rien ne bouge dans la r\u00e9alit\u00e9 du fonctionnement psychique profond du sujet.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9rosion insidieuse du cadre par l&rsquo;acting-out continu :<\/strong> Les retards chroniques syst\u00e9matiques, les impay\u00e9s de s\u00e9ances, les demandes permanentes de modifications d&rsquo;horaires ou les passages \u00e0 l&rsquo;acte r\u00e9p\u00e9t\u00e9s \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur (tentatives de suicide mineures r\u00e9p\u00e9t\u00e9es, ruptures th\u00e9\u00e2trales) vident progressivement le cadre de sa fonction de contenant symbolique.<\/li>\n<li><strong>La collusion transf\u00e9ro-contre-transf\u00e9rentielle masqu\u00e9e :<\/strong> L&rsquo;analyste, terrifi\u00e9 par la violence destructrice du patient ou d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 par son mutisme, adopte inconsciemment une attitude de complaisance, \u00e9vitant soigneusement d&rsquo;aborder les th\u00e9matiques conflictuelles aigu\u00ebs afin d&rsquo;acheter une paix illusoire en s\u00e9ance au d\u00e9triment de l&rsquo;authenticit\u00e9 du travail de cure.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Rosenfeld alerte ses confr\u00e8res sur le p\u00e9ril mortel que repr\u00e9sentent ces impasses. Lorsque l&rsquo;analyse s&rsquo;enlise durant des ann\u00e9es sans le moindre mouvement psychique v\u00e9ritable, le dispositif se transforme en un asile \u00e0 deux o\u00f9 la destructivit\u00e9 du patient est entretenue en circuit ferm\u00e9, menant fr\u00e9quemment \u00e0 des d\u00e9compensations somatiques graves, \u00e0 des ruptures de cure brutales ou \u00e0 un sentiment d&rsquo;amertume et de d\u00e9sespoir inextinguible pour les deux protagonistes de la rencontre.<\/p>\n<h3>8.3 Voies de r\u00e9solution et d\u00e9passement des blocages cliniques<\/h3>\n<p>Loin de verser dans le nihilisme th\u00e9rapeutique face \u00e0 ces impasses r\u00e9put\u00e9es insolubles, Herbert Rosenfeld propose une m\u00e9thodologie d&rsquo;une audace et d&rsquo;une lucidit\u00e9 exceptionnelles pour tenter de relancer le mouvement psychique gel\u00e9. La premi\u00e8re \u00e9tape de cette d\u00e9marche curative consiste en <strong>l&rsquo;explicitation scrupuleuse, minutieuse et sans d\u00e9tour du processus d&rsquo;envie et de rivalit\u00e9<\/strong> qui paralyse la relation transf\u00e9rentielle. L&rsquo;analyste doit avoir le courage d&rsquo;amener le conflit en pleine lumi\u00e8re, en montrant au patient comment son besoin visc\u00e9ral de triompher de l&rsquo;analyse l&rsquo;am\u00e8ne \u00e0 pr\u00e9f\u00e9rer sa propre destruction plut\u00f4t que de reconna\u00eetre la moindre aide re\u00e7ue.<\/p>\n<p>La deuxi\u00e8me cl\u00e9 de r\u00e9solution r\u00e9side dans la capacit\u00e9 de l&rsquo;analyste \u00e0 <strong>partager et nommer le sentiment de d\u00e9sespoir et d&rsquo;impuissance<\/strong> qui sature l&rsquo;espace analytique. Bien souvent, l&rsquo;impasse perdure parce que le praticien s&rsquo;efforce de maintenir une fa\u00e7ade de comp\u00e9tence omnipotente et d&rsquo;optimisme forc\u00e9 qui redouble la pers\u00e9cution du patient. En reconnaissant ouvertement la gravit\u00e9 de la crise qui menace la survie de la cure, l&rsquo;analyste humanise la rencontre et d\u00e9samorce l&rsquo;affrontement m\u00e9galomaniaque qui opposait le gang interne du malade \u00e0 l&rsquo;id\u00e9al th\u00e9rapeutique du m\u00e9decin.<\/p>\n<p>Enfin, la voie royale du d\u00e9blocage exige de l&rsquo;analyste une r\u00e9\u00e9valuation radicale et permanente de ses propres erreurs d&rsquo;interpr\u00e9tation. Rosenfeld a magistralement montr\u00e9 que, dans une proportion \u00e9crasante d&rsquo;impasses cliniques, la r\u00e9action destructrice du patient est directement aliment\u00e9e par des interventions inad\u00e9quates, rigides ou dogmatiques du psychanalyste lui-m\u00eame. C&rsquo;est uniquement lorsque le clinicien accepte d&rsquo;examiner scrupuleusement ses propres angles morts et d&rsquo;admettre la part de responsabilit\u00e9 qui lui revient dans le blocage de la cure que la partie saine du patient peut retrouver confiance et accepter de d\u00e9poser les armes de son narcissisme destructeur.<\/p>\n<h2>9. Le maniement du contre-transfert dans les pathologies s\u00e9v\u00e8res<\/h2>\n<h3>9.1 Le contre-transfert comme outil s\u00e9miologique de premier ordre<\/h3>\n<p>Dans l&rsquo;histoire du mouvement analytique, le statut du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Contre-transfert\">contre-transfert<\/a> a connu une mutation radicale, passant du statut d&rsquo;obstacle ou de tare n\u00e9vrotique du praticien chez Freud \u00e0 celui d&rsquo;instrument de recherche clinique indispensable. Aux c\u00f4t\u00e9s de Paula Heimann, de Heinrich Racker et de Donald Winnicott, Herbert Rosenfeld a jou\u00e9 un r\u00f4le moteur dans cette r\u00e9habilitation \u00e9pist\u00e9mologique, en d\u00e9montrant que dans la cure des psychoses et des \u00e9tats limites, le contre-transfert constitue la boussole s\u00e9miologique la plus s\u00fbre et la plus pr\u00e9coce dont dispose le clinicien.<\/p>\n<p>Chez ces patients gravement perturb\u00e9s, les mouvements transf\u00e9rentiels ne s&rsquo;\u00e9laborent pas sous forme de r\u00e9cits n\u00e9vrotiques ou de libres associations verbales, mais sont projet\u00e9s avec une violence brute directement dans le corps et l&rsquo;esprit de l&rsquo;analyste par le canal de l&rsquo;identification projective. Rosenfeld souligne que l&rsquo;analyste est souvent inform\u00e9 de ce qui se passe chez son patient <em>\u00e0 travers ses propres sensations corporelles et \u00e9motionnelles bien avant de pouvoir le conceptualiser intellectuellement<\/em> :<\/p>\n<ul>\n<li>Une somnolence irr\u00e9sistible et anormale peut signaler une tentative du patient d&rsquo;anesth\u00e9sier l&rsquo;esprit de l&rsquo;analyste par une identification projective massive.<\/li>\n<li>Une bouff\u00e9e d&rsquo;angoisse panique subite ou une sensation d&rsquo;oppression respiratoire traduit l&rsquo;expulsion directe d&rsquo;une angoisse d&rsquo;an\u00e9antissement que le sujet ne peut contenir.<\/li>\n<li>Un sentiment d&rsquo;incomp\u00e9tence totale, de paralysie mentale ou de rage froide refl\u00e8te l&rsquo;\u00e9tat de d\u00e9tresse d&rsquo;un Moi infantile terrass\u00e9 par l&#8217;emprise du gang interne.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Rosenfeld insiste sur la discipline int\u00e9rieure rigoureuse exig\u00e9e par ce travail. L&rsquo;analyste doit maintenir une vigilance constante pour op\u00e9rer une d\u00e9marcation d&rsquo;une extr\u00eame clart\u00e9 entre ce qui appartient \u00e0 sa propre n\u00e9vrose personnelle \u2014 ses complexes infantiles irr\u00e9solus, ses besoins de r\u00e9paration narcissique \u2014 et ce qui rel\u00e8ve de la r\u00e9sonance contre-transf\u00e9rentielle pure induite par les projections du patient. Cette capacit\u00e9 \u00e0 se laisser perm\u00e9abiliser par la folie de l&rsquo;autre sans pour autant perdre son ancrage identitaire et sa fonction pensante constitue l&rsquo;essence m\u00eame du g\u00e9nie clinique rosenfeldien.<\/p>\n<h3>9.2 Les erreurs induites par la sur-interpr\u00e9tation ou la rigidit\u00e9 th\u00e9orique<\/h3>\n<p>Avec une lucidit\u00e9 et une libert\u00e9 de ton qui lui vaudront de vives pol\u00e9miques au cr\u00e9puscule de sa vie, Herbert Rosenfeld a formul\u00e9 une critique interne d\u00e9vastatrice des d\u00e9rives techniques observ\u00e9es au sein de sa propre famille de pens\u00e9e : le courant kleinien londonien. Il d\u00e9nonce avec une fermet\u00e9 implacable les ravages cliniques caus\u00e9s par ce qu&rsquo;il nomme la <strong>sur-interpr\u00e9tation pers\u00e9cutoire<\/strong> et l&rsquo;application m\u00e9canique et dogmatique de la doctrine.<\/p>\n<p>Rosenfeld observe que de nombreux analystes, sous pr\u00e9texte d&rsquo;orthodoxie kleinienne, ont pris la funeste habitude d&rsquo;ass\u00e9ner \u00e0 leurs patients des interpr\u00e9tations st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9es, martelant de fa\u00e7on syst\u00e9matique que chaque silence, chaque h\u00e9sitation ou chaque critique formul\u00e9e par le sujet est une manifestation de sa haine sadique, de son envie d\u00e9vorante ou d&rsquo;une attaque jalouse contre le sein de l&rsquo;analyste. Pour Rosenfeld, ce type d&rsquo;intervention constitue un v\u00e9ritable abus de pouvoir analytique et une violence psychologique inou\u00efe. Loin d&rsquo;aider le sujet, ces interpr\u00e9tations dogmatiques fonctionnent comme une contre-projection agressive de l&rsquo;analyste qui refuse d&rsquo;\u00e9prouver la d\u00e9tresse de son patient et lui renvoie sa souffrance sous forme d&rsquo;accusation morale culpabilisante.<\/p>\n<p>Les cons\u00e9quences de cette sur-interpr\u00e9tation sans accordage affectif sont dramatiques. Le patient, d\u00e9j\u00e0 fragile et en proie \u00e0 des angoisses de pers\u00e9cution archa\u00efques, se sent incompris, agress\u00e9 et radicalement rejet\u00e9 par la personne m\u00eame cens\u00e9e lui porter secours. Face \u00e0 cette pers\u00e9cution institutionnalis\u00e9e, il n&rsquo;a d&rsquo;autre choix pour survivre que de capituler dans un faux-self docile ou de mobiliser son narcissisme destructeur le plus f\u00e9roce pour se prot\u00e9ger de la cruaut\u00e9 suppos\u00e9e de l&rsquo;analyste, scellant d\u00e9finitivement l&rsquo;\u00e9chec de la cure. Rosenfeld fustige l&rsquo;incapacit\u00e9 de certains praticiens \u00e0 reconna\u00eetre leurs erreurs, pr\u00e9f\u00e9rant imputer commod\u00e9ment l&rsquo;\u00e9chec du traitement \u00e0 la pr\u00e9tendue \u00ab inanalysabilit\u00e9 \u00bb ou \u00e0 la \u00ab destructivit\u00e9 inn\u00e9e \u00bb du malade.<\/p>\n<h3>9.3 L&rsquo;auto-analyse et l&rsquo;\u00e9thique de la vuln\u00e9rabilit\u00e9 de l&rsquo;analyste<\/h3>\n<p>En r\u00e9ponse \u00e0 ces d\u00e9rives dogmatiques, Herbert Rosenfeld promeut une \u00e9thique professionnelle fond\u00e9e sur <strong>l&rsquo;humilit\u00e9 clinique, l&rsquo;auto-analyse rigoureuse et le courage de la vuln\u00e9rabilit\u00e9<\/strong>. Il pose comme principe fondamental que l&rsquo;analyste travaillant aupr\u00e8s de pathologies s\u00e9v\u00e8res ne peut pr\u00e9tendre \u00e0 une position d&rsquo;infaillibilit\u00e9 olympienne. Face \u00e0 des fonctionnements limites et psychotiques, les erreurs d&rsquo;\u00e9coute, les d\u00e9faillances empathiques temporaires et les malentendus interpr\u00e9tatifs sont absolument in\u00e9vitables.<\/p>\n<p>Ce qui d\u00e9termine l&rsquo;issue d&rsquo;une cure n&rsquo;est pas l&rsquo;absence d&rsquo;erreurs, mais la fa\u00e7on dont l&rsquo;analyste g\u00e8re psychiquement ses propres d\u00e9faillances lorsqu&rsquo;elles surviennent. Rosenfeld th\u00e9orise l&rsquo;impact th\u00e9rapeutique fondamental de la rectification honn\u00eate et explicite des m\u00e9compr\u00e9hensions commises par le praticien. Lorsque le patient r\u00e9agit par une fureur d\u00e9lirante ou un retrait catatonique cons\u00e9cutif \u00e0 une parole maladroite du m\u00e9decin, l&rsquo;analyste ne doit pas se pr\u00e9cipiter pour interpr\u00e9ter la r\u00e9action du sujet comme une attaque jalouse injustifi\u00e9e. Il doit d&rsquo;abord examiner sans complaisance son intervention pr\u00e9c\u00e9dente, reconna\u00eetre en son for int\u00e9rieur sa maladresse, et avoir le courage d&rsquo;admettre devant le patient la justesse de sa r\u00e9action face \u00e0 une parole soignante qui l&rsquo;a objectivement bless\u00e9 ou m\u00e9connu.<\/p>\n<p>Cette attitude d&rsquo;honn\u00eatet\u00e9 clinique bouleverse la dynamique transf\u00e9rentielle. En d\u00e9couvrant que l&rsquo;analyste est capable de supporter l&rsquo;examen de ses propres failles sans s&rsquo;effondrer, sans contre-attaquer et sans recourir \u00e0 un blindage th\u00e9orique pers\u00e9cuteur, le patient fait l&rsquo;exp\u00e9rience inou\u00efe d&rsquo;un objet humain r\u00e9el, capable de reconnaissance r\u00e9paratrice et de plasticit\u00e9 psychique. Cela d\u00e9samorce la toute-puissance du gang interne, d\u00e9montre que la fragilit\u00e9 n&rsquo;est pas synonyme de destruction totale, et ouvre un espace s\u00e9curis\u00e9 o\u00f9 le Moi du malade peut enfin renoncer \u00e0 ses d\u00e9fenses omnipotentes pour s&rsquo;engager dans un travail d&rsquo;int\u00e9gration d\u00e9pressive authentique.<\/p>\n<h2>10. Analyse critique de l&rsquo;ouvrage majeur : Psychotic States (1965)<\/h2>\n<h3>10.1 Gen\u00e8se, structure et port\u00e9e de l&rsquo;ouvrage<\/h3>\n<p>Publi\u00e9 en 1965 par la prestigieuse collection de l&rsquo;<em>International Psycho-Analytical Library<\/em>, le volume <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.karnacbooks.com\/\"><em>Psychotic States: A Psycho-Analytical Approach<\/em><\/a> repr\u00e9sente l&rsquo;aboutissement de deux d\u00e9cennies d&rsquo;explorations cliniques r\u00e9volutionnaires men\u00e9es par Herbert Rosenfeld. Cet ouvrage pionnier, rassemblant des articles \u00e9crits entre 1946 et 1964 ainsi que des textes th\u00e9oriques in\u00e9dits, a constitu\u00e9 un v\u00e9ritable s\u00e9isme au sein de la litt\u00e9rature psychanalytique mondiale, \u00e9tablissant de mani\u00e8re irr\u00e9futable que les \u00e9tats psychotiques aigus et chroniques sont justiciables d&rsquo;une approche psychanalytique rigoureuse.<\/p>\n<p>La structure de l&rsquo;ouvrage est exemplaire par son \u00e9quilibre entre audace m\u00e9tapsychologique et ancrage ph\u00e9nom\u00e9nologique de terrain :<\/p>\n<ol>\n<li><strong>Premi\u00e8re partie :<\/strong> D\u00e9di\u00e9e \u00e0 la clinique de la schizophr\u00e9nie aigu\u00eb et chronique, exposant les premi\u00e8res victoires th\u00e9rapeutiques obtenues l\u00e0 o\u00f9 la psychiatrie asilaire avait capitul\u00e9.<\/li>\n<li><strong>Deuxi\u00e8me partie :<\/strong> Consacr\u00e9e \u00e0 l&rsquo;investigation des m\u00e9canismes sous-jacents aux pathologies de fronti\u00e8re, incluant la parano\u00efa, l&rsquo;hypocondrie, la toxicomanie et les perversions s\u00e9v\u00e8res.<\/li>\n<li><strong>Troisi\u00e8me partie :<\/strong> Centr\u00e9e sur les aspects techniques et m\u00e9tapsychologiques du contre-transfert, du clivage et des vicissitudes de l&rsquo;identification projective.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Ce qui frappe \u00e0 la lecture de <em>Psychotic States<\/em>, c&rsquo;est l&rsquo;extraordinaire honn\u00eatet\u00e9 intellectuelle et la pr\u00e9cision chirurgicale avec lesquelles Rosenfeld documente ses cures. Les \u00e9tudes de cas c\u00e9l\u00e8bres \u2014 notamment le traitement d&rsquo;un patient schizophr\u00e8ne catatonique s\u00e9v\u00e8re suivi pendant des ann\u00e9es \u2014 sont devenues des classiques absolus de la litt\u00e9rature analytique internationale. L&rsquo;ouvrage d\u00e9montre de fa\u00e7on concr\u00e8te comment la m\u00e9tapsychologie kleinienne des positions parano\u00efde-schizo\u00efde et d\u00e9pressive permet de redonner un sens intelligible aux productions psychiques r\u00e9put\u00e9es les plus imp\u00e9n\u00e9trables, transformant radicalement le regard que la communaut\u00e9 psychiatrique portait sur le malade mental ali\u00e9n\u00e9.<\/p>\n<h3>10.2 Apports sp\u00e9cifiques sur l&rsquo;hypocondrie, la toxicomanie et la parano\u00efa<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des m\u00e9rites inalt\u00e9rables de <em>Psychotic States<\/em> r\u00e9side dans les avanc\u00e9es psychopathologiques majeures apport\u00e9es par Rosenfeld sur trois configurations cliniques d&rsquo;une redoutable complexit\u00e9 : l&rsquo;hypocondrie d\u00e9lirante, la pharmacod\u00e9pendance toxicomaniaque et le d\u00e9lire parano\u00efaque structur\u00e9.<\/p>\n<p>Concernant <strong>l&rsquo;hypocondrie<\/strong>, Rosenfeld r\u00e9volutionne la compr\u00e9hension classique freudienne qui l&rsquo;assimilait \u00e0 une stase de libido narcissique sur les organes corporels. Il d\u00e9montre que l&rsquo;angoisse hypocondriaque r\u00e9sulte de la <em>projection fantasmatique d&rsquo;objets internes endommag\u00e9s, pers\u00e9cuteurs ou morcel\u00e9s directement \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du corps biologique<\/em>. Le patient ressent ses visc\u00e8res, son c\u0153ur ou son cerveau comme \u00e9tant d\u00e9vor\u00e9s, gangren\u00e9s ou empoisonn\u00e9s parce qu&rsquo;il a expuls\u00e9 dans sa corporalit\u00e9 les relations d&rsquo;objets destructrices qu&rsquo;il ne peut contenir dans son appareil psychique. Le corps devient le th\u00e9\u00e2tre somatique d&rsquo;une guerre civile m\u00e9tapsychologique inconsciente.<\/p>\n<p>Dans son analyse de <strong>la toxicomanie<\/strong>, Rosenfeld rompt avec les approches purement comportementales ou ax\u00e9es sur la fixation orale passive. Il met en lumi\u00e8re la fonction d\u00e9fensive hautement dynamique du recours aux toxiques : le produit stup\u00e9fiant est investi comme un objet omnipotent id\u00e9alis\u00e9 capable de neutraliser instantan\u00e9ment l&rsquo;angoisse de morcellement parano\u00efde-schizo\u00efde. La drogue permet au Moi de maintenir l&rsquo;illusion d&rsquo;une toute-puissance absolue tout en expulsant les sentiments de d\u00e9tresse, de d\u00e9pendance et de douleur d\u00e9pressive. La d\u00e9pendance pharmacologique vient ainsi masquer et contenir une psychose sous-jacente qui menace de d\u00e9compenser d\u00e8s le sevrage.<\/p>\n<p>Enfin, s&rsquo;agissant de <strong>la parano\u00efa<\/strong>, Rosenfeld d\u00e9taille les m\u00e9canismes de d\u00e9fense projectifs qui permettent au sujet de transformer une angoisse de culpabilit\u00e9 et d&rsquo;autodestruction insoutenable en une pers\u00e9cution venue du dehors. En projetant la totalit\u00e9 de sa propre haine et de sa destructivit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur d&rsquo;un pers\u00e9cuteur d\u00e9sign\u00e9 dans la r\u00e9alit\u00e9 externe, le parano\u00efaque tente de pr\u00e9server son Moi de l&rsquo;an\u00e9antissement interne, tout en se trouvant condamn\u00e9 \u00e0 mener une lutte perp\u00e9tuelle contre un environnement ext\u00e9rieur devenu universellement hostile et mena\u00e7ant.<\/p>\n<h3>10.3 Port\u00e9e \u00e9pist\u00e9mologique du recueil<\/h3>\n<p>La publication de <em>Psychotic States<\/em> marque un point de bascule \u00e9pist\u00e9mologique dans l&rsquo;histoire de la psychiatrie et de la psychanalyse du XXe si\u00e8cle. En faisant la d\u00e9monstration \u00e9clatante que le d\u00e9lire schizophr\u00e9nique ob\u00e9it \u00e0 une logique m\u00e9tapsychologique intelligible et rigoureusement articulable, Herbert Rosenfeld r\u00e9habilite la dignit\u00e9 subjective des grands ali\u00e9n\u00e9s. Il arrache la psychose au r\u00e8gne du pur d\u00e9ficit biologique et de l&rsquo;absurdit\u00e9 organique pour la r\u00e9int\u00e9grer de plein droit dans le champ du sens, du conflit psychique et de l&rsquo;intersubjectivit\u00e9 humaine.<\/p>\n<p>L&rsquo;impact international de l&rsquo;ouvrage est colossal. Il inspire imm\u00e9diatement des g\u00e9n\u00e9rations enti\u00e8res de psychiatres et de psychanalystes \u00e0 travers l&rsquo;Europe, l&rsquo;Am\u00e9rique du Nord et surtout l&rsquo;Am\u00e9rique latine, particuli\u00e8rement en Argentine o\u00f9 l&rsquo;\u00e9cole psychanalytique de Buenos Aires \u2014 sous l&rsquo;impulsion de personnalit\u00e9s comme Enrique Pichon-Rivi\u00e8re, Leon Grinberg et David Liberman \u2014 s&#8217;empare des th\u00e8ses rosenfeldiennes avec une ferveur cr\u00e9atrice remarquable. Rosenfeld fonde ainsi une tradition clinique p\u00e9renne qui prouve qu&rsquo;avec un cadre adapt\u00e9, une \u00e9coute microscopique du contre-transfert et un maniement rigoureux de l&rsquo;interpr\u00e9tation, les forteresses psychiques r\u00e9put\u00e9es les plus imprenables peuvent s&rsquo;ouvrir \u00e0 la parole vivante et \u00e0 la transformation th\u00e9rapeutique.<\/p>\n<h2>11. Le testament clinique : D\u00e9bats autour de Impasse and Interpretation (1987)<\/h2>\n<h3>11.1 Contexte de r\u00e9daction et publication posthume<\/h3>\n<p>R\u00e9dig\u00e9 dans les derni\u00e8res ann\u00e9es de sa vie alors qu&rsquo;il luttait contre la maladie, et publi\u00e9 \u00e0 titre posthume en 1987 gr\u00e2ce au d\u00e9vouement \u00e9ditorial scrupuleux de ses coll\u00e8gues David Tuckett et Ronald Britton, le second grand ouvrage d&rsquo;Herbert Rosenfeld, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.routledge.com\/\"><em>Impasse and Interpretation: Therapeutic and Antitherapeutic Factors in the Psychoanalytic Treatment of Psychotic, Borderline, and Neurotic Patients<\/em><\/a>, constitue le testament intellectuel et \u00e9thique d&rsquo;un des plus grands cliniciens du si\u00e8cle. Confront\u00e9 \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rience in\u00e9luctable de sa propre finitude corporelle, Rosenfeld livre un texte d&rsquo;une v\u00e9rit\u00e9 bouleversante, d&rsquo;une libert\u00e9 de ton absolue et d&rsquo;une franchise clinique sans \u00e9quivalent dans les annales de la psychanalyse.<\/p>\n<p>L&rsquo;ouvrage se singularise d&#8217;embl\u00e9e par un choix \u00e9ditorial d&rsquo;un courage inou\u00ef : l\u00e0 o\u00f9 la majorit\u00e9 des auteurs psychanalytiques s\u00e9lectionnent avec complaisance leurs plus belles r\u00e9ussites pour illustrer la pertinence de leurs th\u00e9ories, Rosenfeld consacre l&rsquo;essentiel de son livre \u00e0 <strong>l&rsquo;analyse exhaustive de ses \u00e9checs th\u00e9rapeutiques, de ses erreurs d&rsquo;appr\u00e9ciation et des impasses chroniques<\/strong> dans lesquelles lui-m\u00eame ou ses coll\u00e8gues en supervision se sont retrouv\u00e9s enferm\u00e9s. Il s&rsquo;attache \u00e0 comprendre pourquoi certaines cures s&rsquo;arr\u00eatent, pourquoi des patients se d\u00e9t\u00e9riorent et comment des interventions analytiques maladroites peuvent agir comme des facteurs \u00ab anti-th\u00e9rapeutiques \u00bb d\u00e9vastateurs.<\/p>\n<p>Ce texte d&rsquo;adieu s&rsquo;adresse \u00e0 la fois aux jeunes analystes en formation et aux ma\u00eetres confirm\u00e9s de la discipline. Rosenfeld y fait la synth\u00e8se m\u00e9thodologique de quarante ann\u00e9es de combat aux fronti\u00e8res de la folie, offrant une r\u00e9flexion d&rsquo;une profondeur vertigineuse sur les myst\u00e8res de la relation transf\u00e9rentielle et sur les conditions \u00e9thiques indispensables pour que la psychanalyse demeure une v\u00e9ritable aventure de lib\u00e9ration du Moi plut\u00f4t qu&rsquo;un instrument de dressage id\u00e9ologique feutr\u00e9.<\/p>\n<h3>11.2 La controverse avec les kleiniens orthodoxes<\/h3>\n<p>La publication de <em>Impasse and Interpretation<\/em> a provoqu\u00e9 une onde de choc violente et des controverses institutionnelles d&rsquo;une rare intensit\u00e9 au sein de la Soci\u00e9t\u00e9 britannique de psychanalyse, et plus particuli\u00e8rement au sein du s\u00e9rail kleinien auquel Herbert Rosenfeld appartenait corps et \u00e2me depuis toujours. Dans ce livre testament, Rosenfeld formule en effet une mise en cause publique, argument\u00e9e et sans fard de certaines pratiques interpr\u00e9tatives dominantes chez plusieurs de ses pairs londoniens les plus influents.<\/p>\n<p>Il accuse ouvertement certains analystes de son groupe d&rsquo;avoir d\u00e9velopp\u00e9 une <strong>technique pers\u00e9cutoire standardis\u00e9e<\/strong> qui consiste \u00e0 interpr\u00e9ter de fa\u00e7on dogmatique et culpabilisante chaque mouvement de retrait ou de critique du patient comme l&rsquo;expression exclusive d&rsquo;une envie inn\u00e9e destructrice dirig\u00e9e contre le clinicien. Rosenfeld d\u00e9montre avec force que ces interpr\u00e9tations dogmatiques sont v\u00e9cues par les analysants comme de v\u00e9ritables agressions verbales et des tentatives d&rsquo;\u00e9crasement projectif de leur autonomie par un analyste refusant de reconna\u00eetre ses propres faiblesses. Il montre comment ces attitudes techniques rigides fabriquent artificiellement des r\u00e9actions th\u00e9rapeutiques n\u00e9gatives et verrouillent les cures dans des impasses mortif\u00e8res.<\/p>\n<p>Ces d\u00e9clarations audacieuses ont suscit\u00e9 des r\u00e9actions contrast\u00e9es et de vives tensions institutionnelles. Certains kleiniens orthodoxes ont accus\u00e9 Rosenfeld d&rsquo;avoir \u00ab reni\u00e9 \u00bb les enseignements de Melanie Klein sur la pulsion de mort et d&rsquo;avoir c\u00e9d\u00e9, au soir de sa vie, \u00e0 un affadissement environnementaliste et sentimentaliste rappelant les th\u00e9ories de la relation d&rsquo;objet de Donald Winnicott ou Michael Balint. Rosenfeld s&rsquo;en est d\u00e9fendu avec v\u00e9h\u00e9mence jusqu&rsquo;\u00e0 son dernier souffle, affirmant au contraire que sa d\u00e9marche constituait la seule fa\u00e7on de sauver l&rsquo;h\u00e9ritage kleinien de la scl\u00e9rose dogmatique en le r\u00e9arrimant fermement \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 clinique vivante et \u00e0 l&rsquo;authenticit\u00e9 de la relation humaine en s\u00e9ance.<\/p>\n<h3>11.3 Synth\u00e8se m\u00e9thodologique sur la relation analytique<\/h3>\n<p>Au-del\u00e0 de la pol\u00e9mique institutionnelle, <em>Impasse and Interpretation<\/em> livre une synth\u00e8se m\u00e9thodologique d&rsquo;une richesse in\u00e9puisable sur l&rsquo;art de diriger la cure aupr\u00e8s des patients gravement perturb\u00e9s. Rosenfeld y formule un plaidoyer magistral en faveur d&rsquo;une <strong>dialectique subtile entre la fermet\u00e9 in\u00e9branlable du cadre analytique et une r\u00e9ceptivit\u00e9 empathique sans faille<\/strong>. La neutralit\u00e9 de l&rsquo;analyste ne doit jamais \u00eatre confondue avec une froideur cadav\u00e9rique ou une indiff\u00e9rence hautaine, qui ne font que reproduire le traumatisme originaire des carences pr\u00e9coces subies par le patient.<\/p>\n<p>Rosenfeld insiste avec force sur la prise en compte scrupuleuse de <em>la r\u00e9alit\u00e9 des interventions du praticien<\/em>. Les patients psychotiques et borderline poss\u00e8dent une sensibilit\u00e9 affective d&rsquo;une acuit\u00e9 microscopique : ils per\u00e7oivent instantan\u00e9ment la moindre trace d&rsquo;agacement, de vanit\u00e9, d&rsquo;ennui ou de fausset\u00e9 chez leur soignant. L&rsquo;analyste doit imp\u00e9rativement valider la perception du patient lorsque celle-ci est exacte, plut\u00f4t que de la rel\u00e9guer confortablement au rang de simple fantasme projectif distordu. Cette validation de la r\u00e9alit\u00e9 perceptive du sujet est la condition premi\u00e8re pour restaurer chez lui la confiance dans son propre appareil de pens\u00e9e.<\/p>\n<p>Enfin, Herbert Rosenfeld place <strong>l&rsquo;humilit\u00e9 clinique<\/strong> au rang de vertu cardinale de l&rsquo;acte psychanalytique. Il montre que la capacit\u00e9 du th\u00e9rapeute \u00e0 reconna\u00eetre ses limites, \u00e0 tol\u00e9rer de ne pas savoir, \u00e0 supporter d&rsquo;\u00eatre mis en \u00e9chec sans exercer de repr\u00e9sailles th\u00e9oriques et \u00e0 accepter de se laisser transformer par la rencontre avec son patient constitue le levier le plus puissant pour d\u00e9nouer les impasses les plus inextricables et relancer les processus de vie psychique durablement p\u00e9trifi\u00e9s.<\/p>\n<h2>12. Post\u00e9rit\u00e9 et actualit\u00e9 de la pens\u00e9e de Herbert Rosenfeld dans la psychanalyse contemporaine<\/h2>\n<h3>12.1 Influence sur les th\u00e9orisations contemporaines des organisations limites<\/h3>\n<p>L&rsquo;h\u00e9ritage intellectuel d&rsquo;Herbert Rosenfeld innerve en profondeur les pans les plus novateurs de la psychopathologie et de la psychanalyse contemporaines. Son influence est tout particuli\u00e8rement visible dans les travaux d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Otto_F._Kernberg\">Otto F. Kernberg<\/a> et de l&rsquo;\u00e9cole am\u00e9ricaine de la relation d&rsquo;objet sur les organisations limites et les troubles s\u00e9v\u00e8res de la personnalit\u00e9 narcissique. Kernberg a explicitement repris, affin\u00e9 et op\u00e9rationnalis\u00e9 le concept rosenfeldien de narcissisme destructeur pour forger sa propre nosographie du \u00ab narcissisme malfaisant \u00bb (<em>malignant narcissism<\/em>), concept d\u00e9crivant des sujets combinant un trouble narcissique grandiose avec un comportement antisocial, un sadisme dirig\u00e9 vers autrui et une fascination pour l&rsquo;autodestruction.<\/p>\n<p>De m\u00eame, les conceptualisations de Rosenfeld sur le clivage, l&rsquo;identification projective intrusive et la dissociation du Moi ont trouv\u00e9 un \u00e9cho retentissant au sein des approches contemporaines de la <em>Transference-Focused Psychotherapy<\/em> (TFP), qui adapte les principes techniques rosenfeldiens au traitement ambulatoire structur\u00e9 des \u00e9tats limites. En Europe, et particuli\u00e8rement au sein du courant psychanalytique post-bionien italien repr\u00e9sent\u00e9 par des auteurs majeurs comme Antonino Ferro, Giuseppe Civitarese et Stefano Bolognini, l&rsquo;attention microscopique port\u00e9e par Rosenfeld \u00e0 la texture imm\u00e9diate du champ transf\u00e9rentiel et aux d\u00e9rapages contre-transf\u00e9rentiels est c\u00e9l\u00e9br\u00e9e comme une pr\u00e9figuration g\u00e9niale des mod\u00e8les actuels de l&rsquo;intersubjectivit\u00e9 et du champ analytique partag\u00e9.<\/p>\n<h3>12.2 R\u00e9sonances dans les pratiques de soins institutionnels et communautaires<\/h3>\n<p>L&rsquo;apport d&rsquo;Herbert Rosenfeld d\u00e9passe tr\u00e8s largement les murs capitonn\u00e9s des cabinets priv\u00e9s pour irriguer la pratique quotidienne des \u00e9quipes de soins en milieu hospitalier et m\u00e9dico-social. Sa grille de lecture du \u00ab gang interne \u00bb et de l&rsquo;identification projective s&rsquo;av\u00e8re d&rsquo;une utilit\u00e9 m\u00e9thodologique prodigieuse pour comprendre les ph\u00e9nom\u00e8nes de groupe d\u00e9stabilisants qui surviennent couramment au sein des \u00e9quipes soignantes prenant en charge des patients psychotiques ou des cas limites complexes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le clivage de l&rsquo;\u00e9quipe institutionnelle :<\/strong> Les patients s\u00e9v\u00e8rement perturb\u00e9s projettent massivement leurs parties scind\u00e9es dans les diff\u00e9rents membres de l&rsquo;institution, induisant des querelles f\u00e9roces entre soignants (certains incarnant l&rsquo;objet id\u00e9al et d&rsquo;autres l&rsquo;objet pers\u00e9cuteur rejetant). Les concepts de Rosenfeld permettent aux \u00e9quipes de d\u00e9coder cette dynamique projective lors des r\u00e9unions de synth\u00e8se institutionnelle au lieu d&rsquo;agir le conflit en miroir.<\/li>\n<li><strong>La fonction de supervision clinique :<\/strong> Dans la supervision des infirmiers, des psychologues et des psychiatres en formation, l&rsquo;attention port\u00e9e par Rosenfeld au contre-transfert corporel et \u00e9motionnel offre un cadre s\u00e9curisant pour l\u00e9gitimer les affects d&rsquo;\u00e9puisement, de rage ou d&rsquo;angoisse ressentis par les professionnels au contact de la folie, \u00e9vitant ainsi le basculement dans la maltraitance institutionnelle passive ou l&rsquo;acharnement m\u00e9dicamenteux.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Les intuitions rosenfeldiennes sur l&rsquo;importance du cadre th\u00e9rapeutique comme membrane protectrice capable d&rsquo;encaisser les assauts destructeurs sans rompre continuent d&rsquo;orienter les dispositifs d&rsquo;accueil dans les h\u00f4pitaux de jour, les appartements th\u00e9rapeutiques et les structures de psychiatrie communautaire \u00e0 travers le monde.<\/p>\n<h3>12.3 Bilan critique et vitalit\u00e9 permanente de son \u0153uvre<\/h3>\n<p>\u00c0 l&rsquo;or\u00e9e du XXIe si\u00e8cle, la pens\u00e9e d&rsquo;Herbert Rosenfeld conserve une vitalit\u00e9 clinique, \u00e9thique et heuristique absolument intacte. Alors m\u00eame que la psychiatrie contemporaine traverse une crise existentielle majeure sous l&#8217;emprise du r\u00e9ductionnisme neurobiologique outrancier, des grilles de cotation comportementales standardis\u00e9es du DSM et de la prescription psychopharmacologique de masse, l&rsquo;\u0153uvre de Rosenfeld s&rsquo;\u00e9rige comme un monument de r\u00e9sistance intellectuelle et d&rsquo;humanisme m\u00e9dical intransigeant.<\/p>\n<p>Il est fascinant de constater comment les d\u00e9couvertes actuelles issues des neurosciences affectives \u2014 notamment les travaux d&rsquo;Allan Schore sur la communication inter-h\u00e9misph\u00e9rique droite-droite entre soignant et soign\u00e9, ou les mod\u00e8les neurobiologiques du trauma pr\u00e9coce et de la dissociation \u2014 viennent aujourd&rsquo;hui corroborer exp\u00e9rimentalement ce qu&rsquo;Herbert Rosenfeld avait cartographi\u00e9 par la seule finesse de son \u00e9coute clinique il y a plus d&rsquo;un demi-si\u00e8cle. Ses descriptions de la transmission directe des \u00e9tats affectifs somatiques par l&rsquo;identification projective trouvent une r\u00e9sonance frappante avec les d\u00e9couvertes sur le syst\u00e8me des neurones miroirs et la r\u00e9sonance corporelle intersubjective.<\/p>\n<p>Herbert Rosenfeld demeure pour l&rsquo;histoire des sciences humaines l&rsquo;incarnation ind\u00e9passable de l&rsquo;audace clinique face \u00e0 la folie. En refusant d&rsquo;abandonner les grands ali\u00e9n\u00e9s \u00e0 la fatalit\u00e9 de la d\u00e9ch\u00e9ance asilaire, en osant s&rsquo;asseoir au chevet des patients les plus terroris\u00e9s et les plus destructeurs avec pour seules armes sa parole, son cadre et sa sensibilit\u00e9 humaine la plus nue, il a d\u00e9montr\u00e9 que le dialogue analytique peut triompher l\u00e0 o\u00f9 tout espoir semblait an\u00e9anti. Son \u0153uvre monumentale continuera d&rsquo;inspirer, d&rsquo;interpeller et d&rsquo;\u00e9mouvoir tous ceux pour qui la psychanalyse demeure une aventure vivante d\u00e9di\u00e9e \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 du sujet et \u00e0 la conqu\u00eate de la libert\u00e9 psychique.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Bion, W. R. (1957). Differentiation of the psychotic from the non-psychotic personalities. <em>International Journal of Psycho-Analysis<\/em>, 38(3-4), 266-275.<\/li>\n<li>Britton, R. (1998). <em>Belief and Imagination: Explorations in Psychoanalysis<\/em>. Routledge. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.routledge.com\/Belief-and-Imagination-Explorations-in-Psychoanalysis\/Britton\/p\/book\/9780415174091\">https:\/\/www.routledge.com\/Belief-and-Imagination-Explorations-in-Psychoanalysis\/Britton\/p\/book\/9780415174091<\/a><\/li>\n<li>De Masi, F. (2003). The psychodynamic approach to the pathogenesis of schizophrenia. <em>The International Journal of Psychoanalysis<\/em>, 84(4), 987-1006. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1516\/099M-3A9P-2K5K-Q0P7\">https:\/\/doi.org\/10.1516\/099M-3A9P-2K5K-Q0P7<\/a><\/li>\n<li>Freud, S. (1914). On narcissism: An introduction. In <em>The Standard Edition of the Complete Psychological Works of Sigmund Freud<\/em> (Vol. 14, pp. 67-102). Hogarth Press.<\/li>\n<li>Freud, S. (1924). Neurosis and psychosis. In <em>The Standard Edition of the Complete Psychological Works of Sigmund Freud<\/em> (Vol. 19, pp. 147-154). Hogarth Press.<\/li>\n<li>Kernberg, O. F. (1984). <em>Severe Personality Disorders: Psychotherapeutic Strategies<\/em>. Yale University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/yalebooks.yale.edu\/book\/9780300053494\/severe-personality-disorders\/\">https:\/\/yalebooks.yale.edu\/book\/9780300053494\/severe-personality-disorders\/<\/a><\/li>\n<li>Kernberg, O. F. (1992). <em>Aggression in Personality Disorders and Perversions<\/em>. Yale University Press.<\/li>\n<li>Klein, M. (1946). Notes on some schizoid mechanisms. <em>International Journal of Psycho-Analysis<\/em>, 27, 99-110.<\/li>\n<li>Klein, M. (1957). <em>Envy and Gratitude: A Study of Unconscious Sources<\/em>. Tavistock Publications.<\/li>\n<li>Rosenfeld, H. (1947). Analysis of a schizophrenic state with depersonalization. <em>International Journal of Psycho-Analysis<\/em>, 28, 130-139.<\/li>\n<li>Rosenfeld, H. (1950). Notes on the psychopathology and psycho-analytic treatment of schizophrenia. <em>International Journal of Psycho-Analysis<\/em>, 31, 132-137.<\/li>\n<li>Rosenfeld, H. (1952). Notes on the psycho-analysis of the super-ego conflict of an acute schizophrenic patient. <em>International Journal of Psycho-Analysis<\/em>, 33, 111-131.<\/li>\n<li>Rosenfeld, H. (1954). Considerations regarding the psycho-analytic approach to acute and chronic schizophrenia. <em>International Journal of Psycho-Analysis<\/em>, 35, 135-140.<\/li>\n<li>Rosenfeld, H. (1964). On the psychopathology of narcissism: A clinical approach. <em>International Journal of Psycho-Analysis<\/em>, 45, 332-337.<\/li>\n<li>Rosenfeld, H. (1965). <em>Psychotic States: A Psycho-Analytical Approach<\/em>. Hogarth Press and the Institute of Psycho-Analysis. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.routledge.com\/Psychotic-States-A-Psychoanalytical-Approach\/Rosenfeld\/p\/book\/9781855750050\">https:\/\/www.routledge.com\/Psychotic-States-A-Psychoanalytical-Approach\/Rosenfeld\/p\/book\/9781855750050<\/a><\/li>\n<li>Rosenfeld, H. (1971). A clinical approach to the psychoanalytic theory of the life and death instincts: An investigation into the aggressive aspects of narcissism. <em>International Journal of Psycho-Analysis<\/em>, 52, 169-178.<\/li>\n<li>Rosenfeld, H. (1978). Notes on the psychopathology and psychoanalytic treatment of some borderline patients. <em>International Journal of Psycho-Analysis<\/em>, 59, 215-221.<\/li>\n<li>Rosenfeld, H. (1987). <em>Impasse and Interpretation: Therapeutic and Antitherapeutic Factors in the Psychoanalytic Treatment of Psychotic, Borderline, and Neurotic Patients<\/em>. Tavistock Publications. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.routledge.com\/Impasse-and-Interpretation-Therapeutic-and-Anti-Therapeutic-Factors-in-the\/Rosenfeld\/p\/book\/9780415010382\">https:\/\/www.routledge.com\/Impasse-and-Interpretation-Therapeutic-and-Anti-Therapeutic-Factors-in-the\/Rosenfeld\/p\/book\/9780415010382<\/a><\/li>\n<li>Segal, H. (1957). Notes on symbol formation. <em>International Journal of Psycho-Analysis<\/em>, 38, 391-397.<\/li>\n<li>Steiner, J. (1993). <em>Psychic Retreats: Pathological Organizations in Psychotic, Neurotic and Borderline Patients<\/em>. Routledge. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.routledge.com\/Psychic-Retreats-Pathological-Organizations-in-Psychotic-Neurotic-and-Borderline\/Steiner\/p\/book\/9780415083553\">https:\/\/www.routledge.com\/Psychic-Retreats-Pathological-Organizations-in-Psychotic-Neurotic-and-Borderline\/Steiner\/p\/book\/9780415083553<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une \u00e9tude approfondie de la vie et de l&rsquo;\u0153uvre de Herbert Rosenfeld (1910-1986), pionnier kleinien du traitement psychanalytique des \u00e9tats psychotiques.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[7555,1772],"tags":[24395,24397,10783,24396,607],"class_list":["post-15443","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-histoire-de-la-psychiatrie","category-psychanalyse","tag-herbert-rosenfeld","tag-identification-projective","tag-melanie-klein","tag-narcissisme-destructeur","tag-psychose"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/15443","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=15443"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/15443\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=15443"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=15443"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=15443"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}