{"id":15340,"date":"2026-10-08T21:45:07","date_gmt":"2026-10-08T21:45:07","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/hanns-sachs-1881-1947\/"},"modified":"2026-10-08T21:45:07","modified_gmt":"2026-10-08T21:45:07","slug":"hanns-sachs-1881-1947","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=hanns-sachs-1881-1947","title":{"rendered":"Hanns Sachs &#8211; 1881 1947"},"content":{"rendered":"<p>Parmi la pl\u00e9iade de figures pionni\u00e8res ayant gravit\u00e9 autour de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Sigmund_Freud\">Sigmund Freud<\/a> \u00e0 l&rsquo;aube du XXe si\u00e8cle, Hanns Sachs (1881\u20131947) occupe une place tout \u00e0 fait singuli\u00e8re, \u00e0 la fois charni\u00e8re et paradoxale. Juriste viennois converti avec une ferveur in\u00e9branlable aux myst\u00e8res de l&rsquo;inconscient, il ne fut ni un clinicien issu de la m\u00e9decine somatique ou de la psychiatrie d&rsquo;asile comme <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Karl_Abraham\">Karl Abraham<\/a> ou <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Carl_Gustav_Jung\">Carl Gustav Jung<\/a>, ni un th\u00e9oricien dissident en qu\u00eate d&rsquo;h\u00e9r\u00e9sie salvatrice. Membre ind\u00e9fectible du mythique \u00ab Comit\u00e9 secret \u00bb constitu\u00e9 pour veiller sur l&rsquo;orthodoxie de la jeune science de l&rsquo;\u00e2me, Sachs s&rsquo;est impos\u00e9 comme l&rsquo;un des premiers et des plus brillants repr\u00e9sentants de l&rsquo;analyse profane \u2014 la <em>Laienanalyse<\/em> \u2014, incarnant avec une noblesse d&rsquo;esprit exemplaire l&rsquo;alliance organique entre la rigueur m\u00e9thodologique freudienne et les humanit\u00e9s classiques.<\/p>\n<p>Son \u0153uvre, souvent rel\u00e9gu\u00e9e au second plan derri\u00e8re les querelles spectaculaires qui d\u00e9chir\u00e8rent le premier cercle psychanalytique, constitue pourtant un jalon fondamental dans l&rsquo;\u00e9dification institutionnelle et conceptuelle du freudisme. Premier didacticien officiel au sein du prestigieux <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Institut_psychanalytique_de_Berlin\">Berliner Psychoanalytisches Institut<\/a>, cofondateur et \u00e2me \u00e9ditoriale des revues pionni\u00e8res <em>Imago<\/em> puis <em>American Imago<\/em>, Sachs a ouvert les vannes d&rsquo;un dialogue f\u00e9cond entre l&rsquo;inconscient, les beaux-arts, la litt\u00e9rature, la mythologie compar\u00e9e et m\u00eame l&rsquo;\u00e9mergence naissante du cin\u00e9matographe. En envisageant la culture non comme une simple superstructure ornementale, mais comme le th\u00e9\u00e2tre privil\u00e9gi\u00e9 o\u00f9 se n\u00e9gocient les fantasmes collectifs et le sentiment de culpabilit\u00e9 universel, il a conf\u00e9r\u00e9 \u00e0 la psychanalyse appliqu\u00e9e ses lettres de noblesse m\u00e9tapsychologique.<\/p>\n<p>Retracer la trajectoire intellectuelle et existentielle de Hanns Sachs, depuis les brumes cr\u00e9pusculaires de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Vienne_fin_de_si%C3%A8cle\">Vienne fin-de-si\u00e8cle<\/a> jusqu&rsquo;aux rives industrieuses et acad\u00e9miques de Boston, revient \u00e0 plonger dans l&rsquo;histoire vivante d&rsquo;une r\u00e9volution de la pens\u00e9e occidentale. C&rsquo;est explorer la mani\u00e8re dont une poign\u00e9e d&rsquo;esprits audacieux ont su forger des instruments d&rsquo;investigation in\u00e9dits pour sonder les abysses de la subjectivit\u00e9, tout en affrontant les tourments de l&rsquo;Histoire : les d\u00e9chirements doctrinaux internes, la tourmente de la Premi\u00e8re Guerre mondiale, l&rsquo;exil forc\u00e9 face \u00e0 la barbarie nationale-socialiste et l&rsquo;acculturation complexe au sein du mod\u00e8le pragmatique am\u00e9ricain. Cet article se propose de restituer la richesse int\u00e9grale de ce parcours d&rsquo;exception, d&rsquo;en analyser les apports cliniques et \u00e9pist\u00e9mologiques, et de r\u00e9habiliter la voix d&rsquo;un penseur raffin\u00e9 qui sut demeurer, sa vie durant, l&rsquo;ami loyal et le scribe lucide du ma\u00eetre de l&rsquo;inconscient.<\/p>\n<h2>1. Introduction aux origines viennoises et \u00e0 la formation juridique de Hanns Sachs<\/h2>\n<h3>1.1 Le contexte intellectuel viennois de la fin du XIXe si\u00e8cle<\/h3>\n<p>N\u00e9 le 10 janvier 1881 au c\u0153ur de la capitale de l&rsquo;Empire austro-hongrois, Hanns Sachs a grandi au sein d&rsquo;une m\u00e9tropole travers\u00e9e par une tension cr\u00e9atrice d&rsquo;une intensit\u00e9 in\u00e9gal\u00e9e. La Vienne de la fin du XIXe si\u00e8cle n&rsquo;est pas seulement le centre administratif d&rsquo;une monarchie habsbourgeoise en d\u00e9clin bureaucratique ; elle repr\u00e9sente le creuset incandescent de la modernit\u00e9 europ\u00e9enne, un espace o\u00f9 se c\u00f4toient le raffinement esth\u00e9tique le plus outrancier et les pr\u00e9mices d&rsquo;une angoisse existentielle radicale. Ce d\u00e9cor urbain, immortalis\u00e9 par les toiles de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Gustav_Klimt\">Gustav Klimt<\/a> et les compositions atonales naissantes, est celui d&rsquo;une crise profonde des certitudes rationalistes. La foi aveugle dans le progr\u00e8s scientifique et l&rsquo;ordre moral bourgeois commence \u00e0 vaciller, laissant \u00e9merger une fascination collective pour la d\u00e9cadence, l&rsquo;\u00e9ros, les pulsions morbides et la fragmentation du sujet.<\/p>\n<p>Au sein de cette g\u00e9ographie spirituelle, la bourgeoisie juive assimil\u00e9e, \u00e0 laquelle appartient la famille de Sachs, joue un r\u00f4le socio-culturel absolument d\u00e9terminant. Priv\u00e9e d&rsquo;un acc\u00e8s fluide aux charges militaires de haut rang ou \u00e0 l&rsquo;aristocratie terrienne, cette classe sociale investit massivement le champ de la culture, des professions lib\u00e9rales, du journalisme et des arts. Pour cette communaut\u00e9, la haute culture germanique (la <em>Bildung<\/em>) fonctionne comme une promesse d&rsquo;\u00e9mancipation, un instrument d&rsquo;int\u00e9gration r\u00e9publicaine de fait et un bouclier contre les r\u00e9surgences chroniques d&rsquo;un antis\u00e9mitisme populaire virulent, alors incarn\u00e9 par le bourgmestre de Vienne, Karl Lueger. Le jeune Hanns Sachs respire d\u00e8s l&rsquo;enfance cette atmosph\u00e8re o\u00f9 la ma\u00eetrise des lettres, de la po\u00e9sie goeth\u00e9enne et de la philosophie critique constitue le crit\u00e8re supr\u00eame de la valeur individuelle.<\/p>\n<p>Tr\u00e8s t\u00f4t, Sachs manifeste une sensibilit\u00e9 litt\u00e9raire hors du commun, se nourrissant avidement des \u0153uvres des \u00e9crivains de la Jeune Vienne (<em>Jung-Wien<\/em>), tels qu&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Arthur_Schnitzler\">Arthur Schnitzler<\/a> et <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Hugo_von_Hofmannsthal\">Hugo von Hofmannsthal<\/a>. Ces auteurs explorent avec une acuit\u00e9 chirurgicale l&rsquo;int\u00e9riorit\u00e9 tourment\u00e9e de leurs contemporains, devan\u00e7ant souvent par l&rsquo;intuition po\u00e9tique ce que la psychologie scientifique peinait encore \u00e0 formuler. Les pol\u00e9miques acerbes de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Karl_Kraus\">Karl Kraus<\/a> dans sa revue <em>Die Fackel<\/em> (\u00ab Le Flambeau \u00bb), d\u00e9non\u00e7ant la d\u00e9composition morale, l&rsquo;hypocrisie linguistique et la corruption de la presse, marquent \u00e9galement l&rsquo;esprit du jeune Sachs. Il d\u00e9veloppe ainsi un regard aiguis\u00e9 sur les faux-semblants de la civilisation, une m\u00e9fiance salutaire envers les discours institutionnels p\u00e9trifi\u00e9s et une dilection marqu\u00e9e pour l&rsquo;exploration des couches les plus secr\u00e8tes et ombrageuses de la psychologie humaine.<\/p>\n<h3>1.2 De la jurisprudence \u00e0 la d\u00e9couverte de la psych\u00e9<\/h3>\n<p>Conform\u00e9ment aux attentes de la haute bourgeoisie viennoise qui oriente traditionnellement ses fils brillants vers les carri\u00e8res d&rsquo;avocat, de magistrat ou de m\u00e9decin, Hanns Sachs s&rsquo;inscrit \u00e0 la Facult\u00e9 de droit de l&rsquo;Universit\u00e9 de Vienne. Durant ce parcours acad\u00e9mique rigoureux, il s&rsquo;immerge dans l&rsquo;\u00e9tude des codes, de la philosophie du droit, de la proc\u00e9dure criminelle et de l&rsquo;histoire des institutions juridiques romaines et germaniques. Ses brillantes facult\u00e9s intellectuelles et son \u00e9loquence naturelle lui permettent d&rsquo;obtenir son doctorat en droit (<em>Dr. jur.<\/em>) en 1904. Cette formation juridique ne sera jamais pour lui une parenth\u00e8se superflue ; elle forgera son esprit critique, son go\u00fbt pour l&rsquo;argumentation serr\u00e9e, sa probit\u00e9 herm\u00e9neutique et une capacit\u00e9 remarquable \u00e0 diss\u00e9quer les t\u00e9moignages humains \u00e0 la recherche de la v\u00e9rit\u00e9 enfouie.<\/p>\n<p>Cependant, l&rsquo;exercice quotidien de la profession juridique et le dogmatisme positiviste dominant dans les pr\u00e9toires engendrent rapidement chez le jeune avocat une profonde d\u00e9sillusion intellectuelle. Le droit formaliste de son \u00e9poque traite l&rsquo;acte d\u00e9lictueux et la faute \u00e0 travers des grilles conceptuelles rigides, purement ext\u00e9rieures, postulant un sujet rationnel, ma\u00eetre absolu de ses intentions et de ses pulsions. Pour un esprit aussi sensible que celui de Sachs, cette conception l\u00e9galiste de la responsabilit\u00e9 fait l&rsquo;impasse sur l&rsquo;essentiel : la complexit\u00e9 vertigineuse des motivations inconscientes, la force destructrice des affects refoul\u00e9s et les m\u00e9andres du remords. La loi juge l&rsquo;acte, mais demeure d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment aveugle \u00e0 la dynamique souterraine du d\u00e9sir humain. Sachs se sent corset\u00e9 dans un appareil normatif qui ch\u00e2tie sans comprendre et rationalise sans gu\u00e9rir.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors, Sachs commence \u00e0 chercher ailleurs les r\u00e9ponses aux interrogations m\u00e9taphysiques et psychologiques qui le hantent. Il passe ses loisirs \u00e0 lire Schopenhauer, Nietzsche, les tragiques grecs et les classiques de la litt\u00e9rature universelle, pressentant que les cl\u00e9s de la condition humaine ne r\u00e9sident pas dans le corpus de Justinien, mais dans les abysses de la subjectivit\u00e9 po\u00e9tique et affective. C&rsquo;est au cours de cette phase de qu\u00eate intellectuelle angoiss\u00e9e, o\u00f9 le statut d&rsquo;avocat lui p\u00e8se comme un carcan ali\u00e9nant, qu&rsquo;un camarade de cercle litt\u00e9raire attire son attention sur les \u00e9crits marginaux d&rsquo;un m\u00e9decin neurologue viennois qui pr\u00e9tend avoir d\u00e9couvert une m\u00e9thode pour interpr\u00e9ter le sens cach\u00e9 des songes.<\/p>\n<h2>2. La rencontre d\u00e9cisive avec Sigmund Freud et l&rsquo;adh\u00e9sion au mouvement psychanalytique<\/h2>\n<h3>2.1 Les premiers cours de Freud \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Vienne<\/h3>\n<p>En 1904, Hanns Sachs plonge dans la lecture de <em>L&rsquo;Interpr\u00e9tation du r\u00eave<\/em> (<em><a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/L%27Interpr%C3%A9tation_du_r%C3%AAve\">Die Traumdeutung<\/a><\/em>), l&rsquo;ouvrage s\u00e9minal publi\u00e9 par Sigmund Freud en novembre 1899 mais dat\u00e9 symboliquement de 1900. Pour le jeune juriste de vingt-trois ans, cette lecture constitue un v\u00e9ritable s\u00e9isme \u00e9pist\u00e9mologique. Loin d&rsquo;y voir un simple trait\u00e9 m\u00e9dical \u00e9sot\u00e9rique ou une sp\u00e9culation neurologique abstraite, Sachs d\u00e9couvre avec \u00e9merveillement une cartographie in\u00e9dite de l&rsquo;esprit, o\u00f9 la rigueur scientifique la plus implacable s&rsquo;allie \u00e0 une profondeur d&rsquo;analyse litt\u00e9raire digne de Dosto\u00efevski ou de Shakespeare. Il comprend instantan\u00e9ment que Freud a d\u00e9couvert le cha\u00eenon manquant entre l&rsquo;observation clinique et l&rsquo;art : la vie onirique n&rsquo;est pas un d\u00e9chet biologique absurde, mais la voie royale vers la v\u00e9rit\u00e9 du sujet d\u00e9sirant.<\/p>\n<p>Boulevers\u00e9 par cette r\u00e9v\u00e9lation intellectuelle, Sachs d\u00e9cide de suivre les cours d&rsquo;introduction que Sigmund Freud dispense alors en tant que modeste <em>Privatdozent<\/em> \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Vienne. Dans un petit amphith\u00e9\u00e2tre souvent clairsem\u00e9 de l&rsquo;H\u00f4pital g\u00e9n\u00e9ral, devant un auditoire compos\u00e9 d&rsquo;\u00e9tudiants en m\u00e9decine sceptiques et de quelques curieux, Freud parle sans notes, avec une clart\u00e9 limpide, un ton mesur\u00e9 et une gravit\u00e9 empreinte de modestie socratique. Sachs est subjugu\u00e9. Il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;un rh\u00e9teur acad\u00e9mique cherchant \u00e0 \u00e9blouir, mais d&rsquo;un pionnier partageant les r\u00e9sultats de ses fouilles psychiques avec la minutie d&rsquo;un arch\u00e9ologue m\u00e9ticuleux. L&rsquo;aisance avec laquelle Freud convoque Sophocle, L\u00e9onard de Vinci ou Goethe pour \u00e9clairer les sympt\u00f4mes d&rsquo;une hyst\u00e9rique ou les m\u00e9canismes d&rsquo;un lapsus fascine l&rsquo;ancien juriste.<\/p>\n<p>Cette fascination initiale ne rel\u00e8ve pas d&rsquo;un simple engouement passager ; elle cristallise la vocation d\u00e9finitive de Sachs. La m\u00e9thode analytique lui appara\u00eet imm\u00e9diatement comme la discipline totale qu&rsquo;il appelait de ses v\u0153ux : un pont magistral jet\u00e9 entre les sciences de la nature et les sciences de l&rsquo;esprit. L&rsquo;autorit\u00e9 naturelle de Freud, son absence totale de d\u00e9magogie et la radicalit\u00e9 subversive de ses th\u00e8ses sur la sexualit\u00e9 infantile et le refoulement emportent l&rsquo;adh\u00e9sion absolue de Sachs. D\u00e8s cette \u00e9poque, le jeune homme prend la d\u00e9cision intime de consacrer son existence \u00e0 l&rsquo;exploration et \u00e0 la diffusion de cette jeune science, quitte \u00e0 rompre d\u00e9finitivement avec le confort bourgeois promis par sa carri\u00e8re juridique.<\/p>\n<h3>2.2 L&rsquo;int\u00e9gration \u00e0 la Soci\u00e9t\u00e9 psychanalytique du mercredi<\/h3>\n<p>Il faut toutefois attendre quelques ann\u00e9es pour que Sachs franchisse le seuil du premier cercle freudien. En 1910, ayant accumul\u00e9 une solide connaissance autodidacte des \u00e9crits du ma\u00eetre et soutenu par des recommandations chaleureuses, il est formellement admis au sein de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Soci%C3%A9t%C3%A9_psychanalytique_de_Vienne\">Soci\u00e9t\u00e9 psychanalytique de Vienne<\/a>, qui a succ\u00e9d\u00e9 \u00e0 la mythique \u00ab Soci\u00e9t\u00e9 psychologique du mercredi \u00bb (<em>Mittwochs-Gesellschaft<\/em>). Les r\u00e9unions se tiennent dans l&rsquo;appartement personnel de Freud, au num\u00e9ro 19 de la Berggasse. Autour d&rsquo;une table ovale, dans la fum\u00e9e dense des cigares et l&rsquo;ar\u00f4me du caf\u00e9 viennois, Sachs prend place aux c\u00f4t\u00e9s de figures telles qu&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Alfred_Adler\">Alfred Adler<\/a>, Wilhelm Stekel, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Otto_Rank\">Otto Rank<\/a> et Paul Federn.<\/p>\n<p>D\u00e8s ses premi\u00e8res interventions orales, Sachs se distingue par son urbanit\u00e9 proverbiale, son esprit de conciliation et la remarquable subtilit\u00e9 de ses analyses. Contrairement \u00e0 certains participants plus agressifs ou soucieux d&rsquo;imposer leurs propres sp\u00e9culations dogmatiques, le jeune juriste s&rsquo;attache \u00e0 d\u00e9ployer les hypoth\u00e8ses de Freud avec une fid\u00e9lit\u00e9 m\u00e9thodique exemplaire, tout en les enrichissant d&rsquo;exemples puis\u00e9s dans la litt\u00e9rature classique, la trag\u00e9die antique et la mythologie germanique. Sa parole, pos\u00e9e et d\u00e9pourvue de toute vanit\u00e9 pol\u00e9mique, est imm\u00e9diatement remarqu\u00e9e par Freud. Sachs pr\u00e9sente bient\u00f4t des expos\u00e9s remarqu\u00e9s sur les relations entre les r\u00eaves et les mythes, ainsi que sur les racines inconscientes de la cr\u00e9ation po\u00e9tique, d\u00e9montrant l&rsquo;universalit\u00e9 de la logique pulsionnelle au-del\u00e0 du champ pathologique.<\/p>\n<p>Une relation d&rsquo;estime et de confiance r\u00e9ciproque s&rsquo;\u00e9tablit tr\u00e8s vite entre l&rsquo;analyste chevronn\u00e9 et le jeune disciple. Freud per\u00e7oit chez Sachs une vertu devenue rare au sein de son premier entourage turbulent : la loyaut\u00e9 intellectuelle conjugu\u00e9e \u00e0 un d\u00e9sint\u00e9ressement clinique absolu. Sachs n&rsquo;est pas venu \u00e0 la psychanalyse pour asseoir sa notori\u00e9t\u00e9 m\u00e9dicale, mais par amour pur pour la d\u00e9couverte et par une admiration quasi filiale envers son fondateur. Cette alliance spirituelle pr\u00e9coce marque le d\u00e9but d&rsquo;un compagnonnage ind\u00e9fectible de pr\u00e8s de quarante ans, qui ne sera entach\u00e9 par aucune des trahisons ou des d\u00e9fections doctrinales qui \u00e9mailleront l&rsquo;histoire du mouvement psychanalytique.<\/p>\n<h2>3. Le Comit\u00e9 secret : gardien de l&rsquo;orthodoxie freudienne<\/h2>\n<h3>3.1 La gen\u00e8se du Comit\u00e9 secret face aux scissions institutionnelles<\/h3>\n<p>L&rsquo;essor international de la psychanalyse au d\u00e9but des ann\u00e9es 1910 ne s&rsquo;op\u00e8re pas sans secousses dramatiques. Tr\u00e8s rapidement, les divergences th\u00e9oriques s&rsquo;exacerbent au sein du mouvement. Alfred Adler conteste la primaut\u00e9 accord\u00e9e par Freud \u00e0 la libido sexuelle et th\u00e9orise le complexe d&rsquo;inf\u00e9riorit\u00e9 et la volont\u00e9 de puissance, conduisant \u00e0 sa s\u00e9cession am\u00e8re en 1911. Plus d\u00e9vastatrice encore pour Freud est la d\u00e9rive progressive de son dauphin d\u00e9sign\u00e9, le psychiatre suisse Carl Gustav Jung. En d\u00e9sexualisant la libido pour en faire une \u00e9nergie psychique indiff\u00e9renci\u00e9e et en introduisant des consid\u00e9rations mystiques et occultes sur l&rsquo;inconscient collectif, Jung menace le c\u0153ur m\u00eame de l&rsquo;\u00e9difice m\u00e9tapsychologique freudien. La rupture consomm\u00e9e avec le groupe de Zurich en 1913-1914 plonge Freud dans un profond d\u00e9sarroi affectif et institutionnel.<\/p>\n<p>Face \u00e0 ce p\u00e9ril existentiel pour la jeune science, le psychanalyste britannique <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Ernest_Jones\">Ernest Jones<\/a> avance en 1912 une id\u00e9e audacieuse : constituer un \u00ab Comit\u00e9 secret \u00bb (<em>Geheimes Komitee<\/em>), un conseil restreint d&rsquo;hommes absolument fiables et d\u00e9vou\u00e9s \u00e0 la cause freudienne, qui s&rsquo;engageraient \u00e0 veiller sur la puret\u00e9 doctrinale de la psychanalyse et \u00e0 se concerter avant toute prise de position publique majeure. Freud accueille cette proposition avec un enthousiasme soulag\u00e9. Il \u00e9crit \u00e0 Jones qu&rsquo;une telle garde pr\u00e9torienne lui permettrait de continuer ses recherches l&rsquo;esprit serein, \u00e0 l&rsquo;abri des ambitions d\u00e9mesur\u00e9es et des d\u00e9viations iconoclastes. Le comit\u00e9 fondateur r\u00e9unit autour de Freud cinq fid\u00e8les d&rsquo;exception : Ernest Jones, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/S%C3%A1ndor_Ferenczi\">S\u00e1ndor Ferenczi<\/a>, Karl Abraham, Otto Rank et Hanns Sachs. Max Eitingon rejoindra officiellement cette confr\u00e9rie en 1919.<\/p>\n<p>Pour sceller cette fraternit\u00e9 intellectuelle et mystique, Sigmund Freud offre \u00e0 chacun des membres du Comit\u00e9 une intaille romaine ou grecque authentique, issue de sa prestigieuse collection personnelle d&rsquo;antiquit\u00e9s. Ces gemmes antiques grav\u00e9es, mont\u00e9es sur des bagues en or massif identiques, repr\u00e9sentent pour les initi\u00e9s un talisman symbolique d&rsquo;une puissance indicible. Hanns Sachs re\u00e7oit la sienne avec une \u00e9motion sacr\u00e9e. Porter cet anneau au doigt signifie faire partie de la garde rapproch\u00e9e de la v\u00e9rit\u00e9 analytique, appartenir \u00e0 une alliance invisible qui transcende les fronti\u00e8res nationales et les turbulences acad\u00e9miques, et assumer solennellement la responsabilit\u00e9 de pr\u00e9server l&rsquo;h\u00e9ritage freudien contre toute alt\u00e9ration opportuniste.<\/p>\n<h3>3.2 Le r\u00f4le diplomatique et mod\u00e9rateur de Sachs<\/h3>\n<p>Au sein du Comit\u00e9 secret, les temp\u00e9raments des protagonistes sont aussi brillants qu&rsquo;inflammables. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, le caract\u00e8re imp\u00e9rieux, tranchant et parfois dogmatique d&rsquo;Ernest Jones se heurte fr\u00e9quemment \u00e0 la sensibilit\u00e9 passionn\u00e9e, romantique et exp\u00e9rimentale de S\u00e1ndor Ferenczi. De l&rsquo;autre, l&rsquo;hyperactivit\u00e9 \u00e9ditoriale d&rsquo;Otto Rank suscite parfois la jalousie ou l&rsquo;inqui\u00e9tude de ses pairs, tandis que Karl Abraham incarne une rigueur berlinoise aust\u00e8re et intransigeante. Dans cette ar\u00e8ne o\u00f9 les rivalit\u00e9s affectives et les susceptibilit\u00e9s narcissiques menacent constamment d&#8217;embraser l&rsquo;instance supr\u00eame du mouvement, Hanns Sachs s&rsquo;impose naturellement comme l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment pacificateur indispensable, le r\u00e9gulateur bienveillant des passions collectives.<\/p>\n<p>Dot\u00e9 d&rsquo;une politesse exquise, d&rsquo;un humour viennois teint\u00e9 d&rsquo;une douce autod\u00e9rision et d&rsquo;une lucidit\u00e9 psychologique imparable, Sachs refuse syst\u00e9matiquement d&rsquo;entrer dans les jeux de pouvoir subalternes. Son statut d&rsquo;homme de droit et d&rsquo;esth\u00e8te l&rsquo;immunise contre les tentations h\u00e9g\u00e9moniques qui guettent ses confr\u00e8res m\u00e9decins. Lorsque des tensions \u00e9clatent \u00e0 propos de la gestion des publications, de la pr\u00e9sidence des associations ou des d\u00e9viations th\u00e9oriques potentielles de l&rsquo;un ou de l&rsquo;autre, les lettres circulaires (les fameuses <em>Rundbriefe<\/em> \u00e9chang\u00e9es hebdomadairement entre les membres du Comit\u00e9) t\u00e9moignent du r\u00f4le mod\u00e9rateur constant jou\u00e9 par Sachs. Il temporise les jugements hatifs, rappelle chacun \u00e0 la dignit\u00e9 de la t\u00e2che commune et d\u00e9samorce les ranc\u0153urs personnelles par des traits d&rsquo;esprit lumineux.<\/p>\n<p>Sa fid\u00e9lit\u00e9 au freudisme ne se confond pourtant jamais avec une servilit\u00e9 aveugle. Sachs d\u00e9fend l&rsquo;orthodoxie freudienne non par conservatisme frileux, mais par une conviction intellectuelle profond\u00e9ment argument\u00e9e : il estime que la d\u00e9couverte de l&rsquo;inconscient dynamique et de la conflictualit\u00e9 pulsionnelle est une v\u00e9rit\u00e9 scientifique r\u00e9volutionnaire dont on ne peut \u00e9dulcorer les postulats subversifs sans en d\u00e9truire la substance m\u00eame. Son r\u00f4le diplomatique permettra au Comit\u00e9 secret de traverser sans implosion la d\u00e9flagration de la Premi\u00e8re Guerre mondiale, les p\u00e9nuries mat\u00e9rielles de l&rsquo;imm\u00e9diat apr\u00e8s-guerre et les premi\u00e8res fissures qui se manifesteront plus tard chez Otto Rank et Ferenczi, pr\u00e9servant ainsi l&rsquo;armature institutionnelle de la psychanalyse mondiale.<\/p>\n<h2>4. La fondation de la revue Imago et les d\u00e9buts de la psychanalyse appliqu\u00e9e<\/h2>\n<h3>4.1 La cr\u00e9ation d&rsquo;Imago en collaboration avec Otto Rank<\/h3>\n<p>D\u00e8s les origines de sa d\u00e9couverte, Sigmund Freud avait fermement soutenu que la psychanalyse ne devait pas \u00eatre cantonn\u00e9e au statut de sous-sp\u00e9cialit\u00e9 m\u00e9dicale vou\u00e9e exclusivement au traitement des n\u00e9vroses. Il la concevait comme une science fondamentale des processus psychiques, dont l&rsquo;objet d&rsquo;investigation l\u00e9gitime embrassait la totalit\u00e9 des cr\u00e9ations spirituelles de l&rsquo;humanit\u00e9 : le langage, le mythe, le droit, la religion, l&rsquo;art et les structures sociales. C&rsquo;est pour mat\u00e9rialiser cette ambition monumentale que na\u00eet en 1912 la revue <em>Imago : Zeitschrift f\u00fcr Anwendung der Psychoanalyse auf die Geisteswissenschaften<\/em> (\u00ab Imago : Revue pour l&rsquo;application de la psychanalyse aux sciences de l&rsquo;esprit \u00bb). Le titre de la publication est directement emprunt\u00e9 au roman \u00e9ponyme de l&rsquo;\u00e9crivain suisse Carl Spitteler, que Freud et ses disciples admiraient particuli\u00e8rement.<\/p>\n<p>La direction \u00e9ditoriale d&rsquo;<em>Imago<\/em> est confi\u00e9e conjointement par Freud \u00e0 Otto Rank et Hanns Sachs. Cette association bipartite s&rsquo;av\u00e8re particuli\u00e8rement heureuse et f\u00e9conde. Rank, infatigable \u00e9rudit et scribe d\u00e9vou\u00e9 du ma\u00eetre, apporte sa force de travail colossale et sa connaissance encyclop\u00e9dique de l&rsquo;ethnologie et des litt\u00e9ratures compar\u00e9es. Sachs, quant \u00e0 lui, insuffle \u00e0 la revue son sens infaillible de l&rsquo;esth\u00e9tique, son exigence stylistique et sa profonde compr\u00e9hension des ressorts po\u00e9tiques et philosophiques. Ensemble, ils con\u00e7oivent chaque num\u00e9ro comme un manifeste interdisciplinaire destin\u00e9 \u00e0 renverser les cloisons acad\u00e9miques traditionnelles et \u00e0 soumettre les productions de la haute culture aux instruments herm\u00e9neutiques forg\u00e9s par la cure psychanalytique.<\/p>\n<p>Le lancement d&rsquo;<em>Imago<\/em> suscite un retentissement consid\u00e9rable dans les cercles intellectuels germanophones. Pour la premi\u00e8re fois, une publication p\u00e9riodique de haut niveau refuse cat\u00e9goriquement d&rsquo;envisager la cr\u00e9ation culturelle comme une pure floraison de la conscience d\u00e9sincarn\u00e9e ou comme le fruit d&rsquo;un g\u00e9nie mystique inaccessible \u00e0 l&rsquo;analyse rationnelle. Sachs et Rank professent que les grandes \u0153uvres de l&rsquo;humanit\u00e9 sont, \u00e0 l&rsquo;instar des sympt\u00f4mes n\u00e9vrotiques et des r\u00eaves nocturnes, des formations de compromis complexes r\u00e9sultant de la n\u00e9gociation permanente entre les exigences pulsionnelles refoul\u00e9es et les contraintes imp\u00e9rieuses de la censure morale et sociale. D\u00e9cloisonner la psychanalyse, c&rsquo;\u00e9tait faire entrer l&rsquo;inconscient de plain-pied dans l&rsquo;histoire des civilisations.<\/p>\n<h3>4.2 Les champs d&rsquo;exploration de la psychanalyse appliqu\u00e9e<\/h3>\n<p>Sous l&rsquo;impulsion directe de Hanns Sachs, la revue devient le laboratoire d&rsquo;une m\u00e9thodologie d&rsquo;analyse textuelle et iconographique enti\u00e8rement nouvelle. Loin de se r\u00e9duire \u00e0 une pathographie simpliste \u2014 qui consisterait \u00e0 poser r\u00e9trospectivement un diagnostic m\u00e9dical sur un cr\u00e9ateur disparu \u2014, l&rsquo;approche d\u00e9fendue par Sachs dans les pages d&rsquo;<em>Imago<\/em> s&rsquo;attache \u00e0 d\u00e9chiffrer la grammaire interne des \u0153uvres d&rsquo;art. Dans ses propres essais, Sachs ausculte les mythes fondateurs gr\u00e9co-romains, les contes populaires des fr\u00e8res Grimm et les rituels sacrificiels des religions archa\u00efques, y rep\u00e9rant la mise en sc\u00e8ne symbolique des d\u00e9sirs \u0153dipiens, des angoisses de castration et du narcissisme originel.<\/p>\n<p>L&rsquo;analyse litt\u00e9raire occupe une place royale dans ce d\u00e9ploiement \u00e9pist\u00e9mologique. Sachs consacre des \u00e9tudes lumineuses aux drames de Sophocle, aux sonnets de William Shakespeare, aux romans de Jean Paul, de Goethe et d&rsquo;Heinrich von Kleist. Il d\u00e9montre avec une pr\u00e9cision remarquable comment l&rsquo;artiste parvient, gr\u00e2ce \u00e0 un travail de mise en forme esth\u00e9tique (la \u00ab prime de s\u00e9duction \u00bb th\u00e9oris\u00e9e par Freud), \u00e0 rendre tol\u00e9rables et universellement partagables des fantasmes \u00e9rotiques et agressifs qui, sous leur forme brute et non sublim\u00e9e, soul\u00e8veraient un d\u00e9go\u00fbt insurmontable ou une angoisse panique chez le r\u00e9cepteur. Le texte po\u00e9tique devient ainsi un r\u00eave diurne souverainement orchestr\u00e9, o\u00f9 le lecteur s&rsquo;abandonne sans honte \u00e0 ses propres pulsions refoul\u00e9es sous le voile protecteur de la beaut\u00e9 formelle.<\/p>\n<p>En outre, Sachs ouvre largement les colonnes de la revue aux questions anthropologiques et sociologiques, \u00e9tudiant les m\u00e9canismes de projection collective par lesquels les communaut\u00e9s humaines \u00e9difient leurs syst\u00e8mes religieux et leurs institutions politiques. La v\u00e9n\u00e9ration des idoles, les tabous alimentaires ou les ph\u00e9nom\u00e8nes de panique de masse sont pass\u00e9s au crible de la dynamique des pulsions d&rsquo;amour et de destruction. En l&rsquo;espace de quelques ann\u00e9es, <em>Imago<\/em> s&rsquo;affirme non seulement comme l&rsquo;organe de diffusion privil\u00e9gi\u00e9 de l&rsquo;\u00e9cole freudienne aupr\u00e8s des intellectuels, des philosophes et des critiques d&rsquo;art, mais \u00e9galement comme le mod\u00e8le matriciel de ce qui deviendra plus tard la critique psychanalytique moderne, l&rsquo;anthropologie psychanalytique et l&rsquo;esth\u00e9tique contemporaine.<\/p>\n<h2>5. L&rsquo;analyse profane et la formation des analystes \u00e0 l&rsquo;Institut de Berlin<\/h2>\n<h3>5.1 L&rsquo;installation \u00e0 Berlin et la cr\u00e9ation de l&rsquo;Institut psychanalytique<\/h3>\n<p>Au lendemain du premier conflit mondial, l&rsquo;Autriche vaincue sombre dans un marasme \u00e9conomique effroyable, marqu\u00e9 par une hyperinflation galopante et une paup\u00e9risation extr\u00eame de la bourgeoisie intellectuelle viennoise. Dans ce contexte de ruine mat\u00e9rielle, le centre de gravit\u00e9 dynamique du mouvement psychanalytique se d\u00e9place vers l&rsquo;Allemagne, et tout particuli\u00e8rement vers Berlin. La capitale de la R\u00e9publique de Weimar, bouillonnante d&rsquo;avant-gardes politiques et artistiques, offre un terreau exceptionnellement fertile pour l&rsquo;institutionnalisation de la psychanalyse. Sous l&rsquo;impulsion conjointe de Karl Abraham et du g\u00e9n\u00e9reux m\u00e9c\u00e8ne Max Eitingon, l&rsquo;Institut psychanalytique de Berlin (<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Institut_psychanalytique_de_Berlin\">Berliner Psychoanalytisches Institut<\/a>) ouvre ses portes en f\u00e9vrier 1920, flanqu\u00e9 d&rsquo;une polyclinique gratuite destin\u00e9e \u00e0 soigner les couches populaires.<\/p>\n<p>Conscients de la n\u00e9cessit\u00e9 de s&rsquo;adjoindre un th\u00e9oricien de premier plan capable de structurer un enseignement coh\u00e9rent, Abraham et Eitingon invitent formellement Hanns Sachs \u00e0 quitter Vienne pour s&rsquo;installer \u00e0 Berlin. Sachs accepte cette proposition sans h\u00e9siter. Arriv\u00e9 dans la m\u00e9tropole prussienne au printemps 1920, il d\u00e9couvre un cadre de travail radicalement diff\u00e9rent de l&rsquo;ambiance intimiste et familiale de la Berggasse. \u00c0 Berlin, la psychanalyse passe du statut de c\u00e9nacle restreint \u00e0 celui d&rsquo;une v\u00e9ritable \u00e9cole universitaire dot\u00e9e de d\u00e9partements cliniques, de salles de cours, de programmes d&rsquo;\u00e9tudes standardis\u00e9s et de consultations th\u00e9rapeutiques ouvertes sur la cit\u00e9.<\/p>\n<p>C&rsquo;est au sein de cet Institut berlinois que se forge sous les yeux de Sachs ce qui deviendra la r\u00e9f\u00e9rence absolue de l&rsquo;enseignement psychanalytique mondial : le mod\u00e8le dit \u00ab triptyque berlinois \u00bb. Ce cursus novateur repose sur trois piliers indissociables :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;analyse personnelle<\/strong> (ult\u00e9rieurement appel\u00e9e analyse didactique) : tout candidat analyste doit pr\u00e9alablement traverser l&rsquo;exp\u00e9rience \u00e9prouvante de sa propre analyse afin de conna\u00eetre ses propres zones d&rsquo;ombre inconscientes, ses r\u00e9sistances et ses failles n\u00e9vrotiques ;<\/li>\n<li><strong>Les s\u00e9minaires th\u00e9oriques et cliniques<\/strong> : un enseignement doctrinal syst\u00e9matique couvrant l&rsquo;ensemble de la m\u00e9tapsychologie, l&rsquo;histoire du mouvement, la psychopathologie et les disciplines connexes des sciences humaines ;<\/li>\n<li><strong>Le contr\u00f4le (ou supervision)<\/strong> : la conduite des premiers traitements th\u00e9rapeutiques sous la direction \u00e9troite et continue d&rsquo;un analyste confirm\u00e9, garantissant la s\u00e9curit\u00e9 clinique des patients et l&rsquo;\u00e9thique de la pratique.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>5.2 Sachs en tant que premier analyste didacticien officiel<\/h3>\n<p>Au sein de ce dispositif r\u00e9volutionnaire, Hanns Sachs se voit attribuer une fonction historique tout \u00e0 fait in\u00e9dite : il est nomm\u00e9 premier didacticien officiel (<em>Lehranalytiker<\/em>) \u00e0 plein temps de l&rsquo;histoire de la psychanalyse. Cette d\u00e9cision est audacieuse \u00e0 plus d&rsquo;un titre. Non-m\u00e9decin dans une ville o\u00f9 la psychiatrie universitaire exerce une surveillance soup\u00e7onneuse sur les pratiques th\u00e9rapeutiques, Sachs incarne de mani\u00e8re \u00e9clatante la figure du praticien profane (<em>Laienanalytiker<\/em>), prouvant par son autorit\u00e9 clinique et son discernement magistral que la comp\u00e9tence analytique d\u00e9pend d&rsquo;une formation sp\u00e9cifique \u00e0 l&rsquo;\u00e9coute de l&rsquo;inconscient et non de l&rsquo;obtention d&rsquo;un dipl\u00f4me de m\u00e9decine somatique.<\/p>\n<p>Cette nomination r\u00e9jouit profond\u00e9ment Sigmund Freud, qui trouvera dans la r\u00e9ussite \u00e9clatante de Sachs son argument le plus d\u00e9cisif lorsqu&rsquo;il publiera en 1926 son plaidoyer vibrant intitul\u00e9 <em>La question de l&rsquo;analyse profane<\/em> (<em><a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/La_Question_de_l%27analyse_profane\">Die Frage der Laienanalyse<\/a><\/em>). Freud y soutiendra farouchement que l&rsquo;assimilation de la psychanalyse \u00e0 une banale technique m\u00e9dicale constitue un p\u00e9ril mortel pour sa survie intellectuelle, et que les juristes, les historiens, les litt\u00e9raires et les philosophes sont souvent infiniment mieux arm\u00e9s pour comprendre la nature humaine que les cliniciens enferm\u00e9s dans le paradigme organiciste. Sachs est pour Freud l&rsquo;exemple vivant de cette aristocratie de l&rsquo;esprit analytique, capable de naviguer avec la m\u00eame aisance entre le d\u00e9chiffrement d&rsquo;une n\u00e9vrose obsessionnelle et l&rsquo;ex\u00e9g\u00e8se d&rsquo;un texte sacr\u00e9.<\/p>\n<p>Durant ses douze ann\u00e9es pass\u00e9es \u00e0 l&rsquo;Institut de Berlin (1920-1932), Sachs accomplit un labeur didactique monumental. C&rsquo;est sur son divan que s&rsquo;allonge toute une g\u00e9n\u00e9ration montante de futurs g\u00e9ants de la psychanalyse internationale, venus d&rsquo;Europe, des \u00c9tats-Unis et de Grande-Bretagne pour apprendre le m\u00e9tier d&rsquo;analyste \u00e0 la source. Parmi ses illustres analysants figurent notamment <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Franz_Alexander\">Franz Alexander<\/a>, Helene Deutsch, Karen Horney, Edward Glover, Michael Balint et bien d&rsquo;autres qui essaimeront ensuite le freudisme aux quatre coins de la plan\u00e8te. L&rsquo;\u00e9coute de Sachs, caract\u00e9ris\u00e9e par une bienveillance sans complaisance, une rigueur interpr\u00e9tative sans dogmatisme et une libert\u00e9 d&rsquo;esprit exceptionnelle, marque ind\u00e9l\u00e9bilement la pratique clinique de ses \u00e9l\u00e8ves, fixant pour des d\u00e9cennies les normes d\u00e9ontologiques et m\u00e9thodologiques de la transmission analytique.<\/p>\n<h2>6. La th\u00e9orie de la cr\u00e9ation artistique et de l&rsquo;illusion selon Sachs<\/h2>\n<h3>6.1 Le r\u00eave diurne partag\u00e9 et le concept d&rsquo;illusion<\/h3>\n<p>Tout au long de ses ann\u00e9es berlinoises, malgr\u00e9 une charge d&rsquo;enseignement et de cures didactiques \u00e9crasante, Hanns Sachs poursuit une m\u00e9ditation th\u00e9orique profonde sur l&rsquo;\u00e9nigme de l&rsquo;art. Le couronnement de cette r\u00e9flexion magistrale s&rsquo;incarne dans son essai majeur publi\u00e9 en 1924, <em>Gemeinsame Tagtr\u00e4ume<\/em> (\u00ab R\u00eaves diurnes en commun \u00bb ou \u00ab Le r\u00eave diurne partag\u00e9 \u00bb), repris et d\u00e9velopp\u00e9 plus tard dans son ouvrage capital de m\u00e9tapsychologie esth\u00e9tique, <em>The Creative Unconscious<\/em> (1942). Sachs y aborde de front une \u00e9nigme que Freud avait seulement esquiss\u00e9e dans son c\u00e9l\u00e8bre article de 1908 sur <em>Le po\u00e8te et l&rsquo;activit\u00e9 de fantaisie<\/em> : comment un fantasme individuel, par essence narcissique, honteux et asocial, peut-il se m\u00e9tamorphoser en une \u0153uvre d&rsquo;art admir\u00e9e, c\u00e9l\u00e9br\u00e9e et partag\u00e9e par une multitude d&rsquo;inconnus ?<\/p>\n<p>Pour r\u00e9soudre cette aporie, Sachs forge le concept fondamental de \u00ab r\u00eave diurne partag\u00e9 \u00bb. \u00c0 l&rsquo;\u00e9tat naturel, le fantasme intime (ou r\u00eave diurne) suscite chez l&rsquo;adulte un sentiment secret de culpabilit\u00e9. Nous avons honte de nos r\u00eaves d&rsquo;ambition d\u00e9mesur\u00e9e ou de nos d\u00e9sirs \u00e9rotiques pervers parce que notre Surmoi les condamne impitoyablement comme des transgressions immorales ou des r\u00e9gressions infantiles. L&rsquo;artiste authentique est celui qui poss\u00e8de le don myst\u00e9rieux de transposer son fantasme priv\u00e9 dans le m\u00e9dium impersonnel de la mati\u00e8re formelle (les mots, les couleurs, les sons, le marbre). En fa\u00e7onnant une forme belle et harmonieuse, l&rsquo;artiste offre au spectateur une \u00ab illusion \u00bb consensuelle. D\u00e8s lors que le public contemple l&rsquo;\u0153uvre, il s&rsquo;autorise \u00e0 \u00e9prouver la satisfaction inconsciente du fantasme interdit sans en subir les affres coupables, car le plaisir est d\u00e9sormais l\u00e9gitim\u00e9 par la beaut\u00e9 de la forme ext\u00e9rieure.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u0153uvre d&rsquo;art op\u00e8re ainsi ce que Sachs d\u00e9signe comme une absolution collective de la culpabilit\u00e9 originelle. L&rsquo;artiste brise sa solitude n\u00e9vrotique en tendant son fantasme transfigur\u00e9 \u00e0 la communaut\u00e9 humaine : en acceptant et en applaudissant son \u0153uvre, le public lui signifie tacitement son pardon et valide son d\u00e9sir secret en le partageant. Le concept d&rsquo;illusion chez Sachs ne doit donc nullement \u00eatre confondu avec un simple leurre ou un mensonge trompeur ; il repr\u00e9sente une fonction psychique vitale, une n\u00e9gociation pacifi\u00e9e entre le principe de plaisir et le principe de r\u00e9alit\u00e9, un espace transitionnel avant la lettre o\u00f9 l&rsquo;homme peut temporairement \u00e9chapper \u00e0 la trag\u00e9die de sa finitude sans sombrer dans le d\u00e9lire psychotique.<\/p>\n<h3>6.2 L&rsquo;analyse m\u00e9tapsychologique du processus cr\u00e9ateur<\/h3>\n<p>Dans le second volet de sa th\u00e9orisation esth\u00e9tique, Sachs se livre \u00e0 une analyse d&rsquo;une rigueur clinique implacable concernant l&rsquo;\u00e9conomie libidinale de l&rsquo;artiste. Il s&rsquo;oppose avec force aux th\u00e8ses romantiques et id\u00e9alistes qui font du g\u00e9nie cr\u00e9ateur une entit\u00e9 quasi surhumaine immunis\u00e9e contre les lois communes du psychisme. Pour Sachs, le cr\u00e9ateur se situe sur une ligne de cr\u00eate p\u00e9rilleuse, constamment menac\u00e9 par la n\u00e9vrose d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 et par l&rsquo;\u00e9puisement cr\u00e9ateur de l&rsquo;autre. La cr\u00e9ation n&rsquo;est pas l&rsquo;expression d&rsquo;une sant\u00e9 mentale triomphante, mais le produit d&rsquo;un combat h\u00e9ro\u00efque men\u00e9 par le Moi contre des instances psychiques tyranniques.<\/p>\n<p>Sachs met en lumi\u00e8re le r\u00f4le central jou\u00e9 par le narcissisme primaire et sa n\u00e9cessaire sublimation dans l&rsquo;acte de cr\u00e9ation. L&rsquo;artiste commence par retirer des investissements libidinaux massifs du monde ext\u00e9rieur pour les concentrer sur son propre Moi et sur ses repr\u00e9sentations internes. Mais l\u00e0 o\u00f9 le n\u00e9vros\u00e9 ou le m\u00e9lancolique s&rsquo;enlise dans cette r\u00e9traction narcissique st\u00e9rile \u2014 finissant par s&rsquo;autod\u00e9truire dans la plainte et l&rsquo;inhibition \u2014, le cr\u00e9ateur parvient \u00e0 projeter cette libido narcissique hors de lui-m\u00eame, en l&rsquo;investissant de mani\u00e8re \u00e9perdue dans l&rsquo;objet esth\u00e9tique en gestation. L&rsquo;\u0153uvre devient le r\u00e9ceptacle id\u00e9alis\u00e9 du Moi de l&rsquo;artiste, un substitut grandiose qu&rsquo;il offre au monde pour reconqu\u00e9rir l&rsquo;amour et l&rsquo;admiration de ses semblables.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, Sachs \u00e9tablit une distinction \u00e9pist\u00e9mologique cruciale entre la n\u00e9vrose inhibitrice et la dynamique f\u00e9conde de la cr\u00e9ation. Le sympt\u00f4me n\u00e9vrotique est une tentative rat\u00e9e de gu\u00e9rison, un compromis maladroit et souffrant o\u00f9 la pulsion refoul\u00e9e fait retour sous une forme m\u00e9connaissable et paralysante. La cr\u00e9ation artistique, quant \u00e0 elle, repr\u00e9sente le triomphe de la mise en forme plastique sur le refoulement brut. En parvenant \u00e0 dompter le chaos pulsionnel par les exigences contraignantes du rythme po\u00e9tique, des lois harmoniques ou de la composition spatiale, l&rsquo;artiste transforme une menace de d\u00e9compensation psychique en une victoire de la civilisation. Sachs montre ainsi avec maestria que l&rsquo;esth\u00e9tique n&rsquo;est pas un luxe futile de l&rsquo;existence, mais l&rsquo;une des armes les plus sophistiqu\u00e9es dont dispose l&rsquo;appareil psychique humain pour survivre \u00e0 sa propre violence pulsionnelle.<\/p>\n<h2>7. La collaboration cin\u00e9matographique : Les Myst\u00e8res d&rsquo;une \u00e2me<\/h2>\n<h3>7.1 L&rsquo;aventure cin\u00e9matographique de 1926 avec G.W. Pabst<\/h3>\n<p>Au milieu des ann\u00e9es 1920, la R\u00e9publique de Weimar est le th\u00e9\u00e2tre d&rsquo;un \u00e9panouissement visuel sans pr\u00e9c\u00e9dent domin\u00e9 par le cin\u00e9ma expressionniste et la Nouvelle Objectivit\u00e9. Les studios prestigieux de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Universum_Film_AG\">UFA<\/a> \u00e0 Berlin attirent les cin\u00e9astes les plus novateurs du globe. C&rsquo;est dans ce contexte effervescent que na\u00eet un projet culturel totalement in\u00e9dit : r\u00e9aliser pour la premi\u00e8re fois au monde un grand film de fiction destin\u00e9 \u00e0 populariser de mani\u00e8re scientifiquement rigoureuse les principes fondamentaux de la m\u00e9thode freudienne aupr\u00e8s du grand public. Le r\u00e9alisateur autrichien <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Georg_Wilhelm_Pabst\">Georg Wilhelm Pabst<\/a> est choisi pour diriger cette entreprise ambitieuse, qui portera le titre de <em>Les Myst\u00e8res d&rsquo;une \u00e2me<\/em> (<em><a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Les_Myst%C3%A8res_d%27une_%C3%A2me\">Geheimnisse einer Seele<\/a><\/em>), sorti sur les \u00e9crans en 1926.<\/p>\n<p>Pour garantir l&rsquo;exactitude clinique et la respectabilit\u00e9 th\u00e9orique du long m\u00e9trage, la production fait appel aux sommit\u00e9s de l&rsquo;Institut de Berlin. Hanns Sachs et Karl Abraham acceptent avec enthousiasme de devenir les consultants scientifiques officiels du film, participant activement \u00e0 l&rsquo;\u00e9laboration du sc\u00e9nario aux c\u00f4t\u00e9s de Pabst et du sc\u00e9nariste Colin Ross. Sachs, dot\u00e9 d&rsquo;une curiosit\u00e9 intellectuelle insatiable pour les nouveaux modes d&rsquo;expression visuelle, per\u00e7oit imm\u00e9diatement le potentiel ph\u00e9nom\u00e9nal du cin\u00e9matographe : la succession d&rsquo;images en mouvement, les surimpressions, les fondus encha\u00een\u00e9s et les distorsions optiques constituent des \u00e9quivalents formels parfaits des processus primaires du r\u00eave tels que le d\u00e9placement et la condensation.<\/p>\n<p>Cette initiative audacieuse suscite toutefois une vive r\u00e9probation chez Sigmund Freud lui-m\u00eame. Profond\u00e9ment conservateur dans ses go\u00fbts esth\u00e9tiques et jaloux de l&rsquo;ind\u00e9pendance de sa doctrine, Freud exprime un scepticisme cinglant \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de l&rsquo;entreprise cin\u00e9matographique. Il redoute par-dessus tout une vulgarisation sensationnaliste, une d\u00e9formation publicitaire grossi\u00e8re et la r\u00e9cup\u00e9ration commerciale de ses d\u00e9couvertes par l&rsquo;industrie du spectacle. Malgr\u00e9 l&rsquo;avertissement s\u00e9v\u00e8re du ma\u00eetre viennois, Sachs et Abraham maintiennent fermement leur engagement, convaincus que si les psychanalystes s\u00e9rieux refusent d&rsquo;investir le septi\u00e8me art naissant, d&rsquo;autres le feront \u00e0 leur place de mani\u00e8re caricaturale et mercantile.<\/p>\n<h3>7.2 La figuration visuelle des m\u00e9canismes inconscients \u00e0 l&rsquo;\u00e9cran<\/h3>\n<p>L&rsquo;intrigue du film, magistralement port\u00e9e par l&rsquo;acteur Werner Krauss dans le r\u00f4le du professeur Martin Fellman, met en sc\u00e8ne un chimiste respectable soudainement terrass\u00e9 par une phobie incoercible des couteaux, qui se mue en une impulsion obsessionnelle terrifiante : le d\u00e9sir irr\u00e9pressible d&rsquo;\u00e9gorger son \u00e9pouse bien-aim\u00e9e. Incapable de comprendre l&rsquo;origine de cette folie soudaine, l&rsquo;homme se r\u00e9sout \u00e0 consulter un psychanalyste (incarn\u00e9 par Pavel Pavlov, dont l&rsquo;allure aust\u00e8re et bienveillante rappelle ouvertement la figure du didacticien). \u00c0 travers une cure minutieuse, le praticien met au jour les racines inconscientes du trouble : une jalousie r\u00e9trospective infantile r\u00e9activ\u00e9e par l&rsquo;arriv\u00e9e d&rsquo;un cousin d&rsquo;enfance de la femme et une sourde angoisse de castration li\u00e9e \u00e0 son impuissance \u00e0 donner un enfant au couple.<\/p>\n<p>Le g\u00e9nie singulier de Hanns Sachs dans cette collaboration r\u00e9side dans la conception et la mise en sc\u00e8ne des s\u00e9quences oniriques du film. S&rsquo;inspirant scrupuleusement des lois du travail du r\u00eave (<em>Traumarbeit<\/em>) d\u00e9finies par Freud, Sachs aide Pabst \u00e0 concevoir une s\u00e9quence onirique monumentale de plus de dix minutes, unanimement c\u00e9l\u00e9br\u00e9e comme l&rsquo;un des sommets formels du cin\u00e9ma muet mondial. \u00c0 grand renfort d&rsquo;effets visuels d&rsquo;avant-garde \u2014 travellings d\u00e9stabilisants, projections d&rsquo;ombres gigantesques, d\u00e9coupages spatiaux irr\u00e9els, apparitions spectrales et objets f\u00e9tichis\u00e9s \u2014, le film parvient \u00e0 figurer avec une sid\u00e9rante exactitude clinique le retour du refoul\u00e9, la condensation de figures multiples en un seul personnage et le d\u00e9placement des affects angoissants sur des objets anodins.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 de son ind\u00e9niable r\u00e9ussite esth\u00e9tique, <em>Les Myst\u00e8res d&rsquo;une \u00e2me<\/em> marque une \u00e9tape pionni\u00e8re d\u00e9cisive dans l&rsquo;histoire de la culture de masse au XXe si\u00e8cle. Pour la premi\u00e8re fois, le grand public ne voit pas la folie repr\u00e9sent\u00e9e comme une tare biologique honteuse ou une mal\u00e9diction d\u00e9moniaque, mais comme un drame int\u00e9rieur compr\u00e9hensible, r\u00e9gi par une causalit\u00e9 psychologique rigoureuse et susceptible d&rsquo;\u00eatre d\u00e9nou\u00e9 par la parole analytique. Hanns Sachs a su prouver qu&rsquo;une th\u00e9orie m\u00e9tapsychologique complexe pouvait \u00eatre traduite dans la chair visuelle du spectacle sans rien sacrifier de sa v\u00e9rit\u00e9 fondamentale, ouvrant ainsi la voie \u00e0 toutes les futures hybridations fertiles entre psychanalyse et cin\u00e9ma moderne.<\/p>\n<h2>8. L&rsquo;exil aux \u00c9tats-Unis et l&rsquo;implantation \u00e0 Boston<\/h2>\n<h3>8.1 La mont\u00e9e du nazisme et la d\u00e9cision de l&rsquo;\u00e9migration<\/h3>\n<p>Le tournant des ann\u00e9es 1930 sonne le glas de l&rsquo;\u00e2ge d&rsquo;or intellectuel de la R\u00e9publique de Weimar. La crise \u00e9conomique de 1929, le ch\u00f4mage de masse et la radicalisation politique cr\u00e9ent un climat de haine d\u00e9l\u00e9t\u00e8re en Allemagne. Les d\u00e9monstrations de force des chemises brunes de la SA dans les rues de Berlin, la prolif\u00e9ration d&rsquo;une propagande antis\u00e9mite hyst\u00e9rique et les succ\u00e8s \u00e9lectoraux grandissants du parti nazi menacent directement l&rsquo;Institut psychanalytique de Berlin, \u00e9tiquet\u00e9 par les id\u00e9ologues hitl\u00e9riens comme un repaire honni de la \u00ab science juive d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9e \u00bb. Alors que nombre de ses coll\u00e8gues s&rsquo;efforcent encore de se rassurer en esp\u00e9rant une normalisation d\u00e9mocratique ou un reflux de la barbarie, Hanns Sachs fait preuve d&rsquo;une exceptionnelle et tragique lucidit\u00e9 prospective.<\/p>\n<p>Son regard ac\u00e9r\u00e9 sur la dynamique des pulsions de mort et la psychologie des foules l&#8217;emp\u00eache de succomber \u00e0 la moindre illusion rassurante sur l&rsquo;avenir de l&rsquo;Europe centrale. Il comprend avec effroi que le tissu civilisationnel est en train de se d\u00e9chirer irr\u00e9m\u00e9diablement sous la pouss\u00e9e de l&rsquo;archa\u00efsme destructeur. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 cette p\u00e9riode charni\u00e8re qu&rsquo;il re\u00e7oit un appel providentiel en provenance du Nouveau Monde. Sous l&rsquo;impulsion de Franz Alexander, qui s&rsquo;\u00e9tait install\u00e9 \u00e0 Chicago, la Soci\u00e9t\u00e9 psychanalytique de Boston (<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Boston_Psychoanalytic_Society_and_Institute\">Boston Psychoanalytic Society<\/a>) cherche d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment un analyste didacticien de r\u00e9putation mondiale pour structurer son tout nouvel institut de formation selon les hauts standards europ\u00e9ens.<\/p>\n<p>Sachs saisit cette opportunit\u00e9 historique sans h\u00e9siter. En 1932, quelques mois seulement avant l&rsquo;accession tragique d&rsquo;Adolf Hitler au pouvoir supr\u00eame en Allemagne en janvier 1933, Hanns Sachs quitte d\u00e9finitivement Berlin pour embarquer \u00e0 destination des \u00c9tats-Unis. Ce d\u00e9part pr\u00e9coce lui \u00e9vite de vivre l&rsquo;humiliation des autodaf\u00e9s de mai 1933 \u2014 o\u00f9 ses propres livres et ceux de Freud furent jet\u00e9s au b\u00fbcher sur l&rsquo;Opernplatz \u2014, l&rsquo;aryanisation forc\u00e9e de l&rsquo;Institut de Berlin sous l&rsquo;\u00e9gide de Matthias G\u00f6ring et la d\u00e9portation ult\u00e9rieure de tant de ses proches. Sachs fait ainsi partie de cette premi\u00e8re avant-garde de savants et d&rsquo;artistes europ\u00e9ens dont l&rsquo;exil contraint allait transformer radicalement la sc\u00e8ne universitaire et m\u00e9dicale nord-am\u00e9ricaine.<\/p>\n<h3>8.2 L&rsquo;int\u00e9gration institutionnelle au sein du paysage m\u00e9dical am\u00e9ricain<\/h3>\n<p>L&rsquo;arriv\u00e9e de Hanns Sachs sur la c\u00f4te Est des \u00c9tats-Unis n&rsquo;est pourtant pas exempte d&rsquo;obstacles culturels et institutionnels redoutables. Si la culture intellectuelle de l&rsquo;Europe centrale reconnaissait volontiers le statut d&rsquo;analyste \u00e0 des figures issues du droit, de la philosophie ou des lettres, le paysage psychanalytique am\u00e9ricain est quant \u00e0 lui f\u00e9rocement cadenass\u00e9 par le corps m\u00e9dical. L&rsquo;<em>American Psychoanalytic Association<\/em> (APsaA) m\u00e8ne alors une politique agressive et corporatiste visant \u00e0 r\u00e9server la pratique exclusive de la psychanalyse aux seuls docteurs en m\u00e9decine (M.D.), rejetant cat\u00e9goriquement la l\u00e9gitimit\u00e9 de l&rsquo;analyse profane si ch\u00e8re \u00e0 Sigmund Freud. Pour Sachs, juriste de formation ne poss\u00e9dant aucun titre m\u00e9dical formel, le d\u00e9fi d&rsquo;int\u00e9gration est immense.<\/p>\n<p>Toutefois, l&rsquo;immense prestige intellectuel de Sachs, son statut v\u00e9n\u00e9r\u00e9 de membre du Comit\u00e9 secret freudien et son r\u00f4le de fondateur du mod\u00e8le didactique berlinois s&rsquo;imposent d&rsquo;eux-m\u00eames, d\u00e9sarmant les hostilit\u00e9s les plus corporatistes. Face \u00e0 un p\u00e9dagogue d&rsquo;une telle envergure, les autorit\u00e9s acad\u00e9miques bostoniennes font preuve d&rsquo;une intelligence pragmatique remarquable. Pour contourner les verrous bureaucratiques et lui offrir une assise institutionnelle incontestable, Sachs est nomm\u00e9 instructeur en psychanalyse au sein du prestigieux d\u00e9partement de psychiatrie de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Harvard_Medical_School\">Harvard Medical School<\/a>. Cette nomination sans pr\u00e9c\u00e9dent pour un non-m\u00e9decin consacre d\u00e9finitivement sa stature professorale aux \u00c9tats-Unis.<\/p>\n<p>Install\u00e9 au c\u0153ur de la Nouvelle-Angleterre, Sachs s&rsquo;investit corps et \u00e2me dans la consolidation de la Soci\u00e9t\u00e9 psychanalytique de Boston et de son institut de formation. Jusqu&rsquo;\u00e0 son dernier souffle en 1947, il en demeure la figure tut\u00e9laire, le didacticien supr\u00eame et le conseiller intellectuel le plus respect\u00e9. Il forme avec une patience in\u00e9puisable des cohortes de psychiatres am\u00e9ricains, leur insufflant la rigueur herm\u00e9neutique de l&rsquo;\u00e9cole viennoise tout en s&rsquo;adaptant avec une surprenante souplesse d&rsquo;esprit \u00e0 la langue anglaise et au pragmatisme de ses nouveaux \u00e9l\u00e8ves. Sachs r\u00e9ussit ainsi le tour de force de devenir le patriarche respect\u00e9 d&rsquo;un bastion psychanalytique am\u00e9ricain majeur, tout en demeurant fermement fid\u00e8le \u00e0 son identit\u00e9 originelle d&rsquo;humaniste la\u00efque.<\/p>\n<h2>9. La fondation d&rsquo;American Imago et la renaissance intellectuelle en Am\u00e9rique<\/h2>\n<h3>9.1 La cr\u00e9ation de la revue en 1939<\/h3>\n<p>L&rsquo;installation en Am\u00e9rique, si elle apporte \u00e0 Hanns Sachs la s\u00e9curit\u00e9 mat\u00e9rielle et la reconnaissance professionnelle, ne comble pas enti\u00e8rement sa soif d&rsquo;interdisciplinarit\u00e9 et de haute culture. Dans un environnement m\u00e9dical am\u00e9ricain o\u00f9 la psychanalyse tend de plus en plus \u00e0 \u00eatre r\u00e9duite \u00e0 une simple technique de r\u00e9adaptation psychiatrique ou \u00e0 un outil d&rsquo;hygi\u00e8ne mentale fonctionnelle, Sachs ressent avec douleur le tarissement de la veine humaniste originelle. La disparition de la revue <em>Imago<\/em> en Europe, an\u00e9antie par la barbarie nazie lors de l&rsquo;Anschluss autrichien en 1938, laisse un vide insupportable dans le paysage de la pens\u00e9e contemporaine.<\/p>\n<p>Anim\u00e9 par une fid\u00e9lit\u00e9 inalt\u00e9rable au projet intellectuel de sa jeunesse, Sachs prend l&rsquo;initiative historique de reconstituer cette tribune d&rsquo;avant-garde sur le sol du Nouveau Monde. Avec la b\u00e9n\u00e9diction chaleureuse et solennelle de Sigmund Freud, alors r\u00e9fugi\u00e9 \u00e0 Londres dans ses derniers mois de vie, Sachs fonde en novembre 1939 la prestigieuse revue <em><a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/American_Imago\">American Imago<\/a> : A Psychoanalytic Journal for the Arts and Sciences<\/em>. Le lancement du premier num\u00e9ro co\u00efncide tragiquement avec la mort de Freud survenue en septembre 1939 et avec l&#8217;embrasement de la Seconde Guerre mondiale. <em>American Imago<\/em> s&rsquo;\u00e9rige d&#8217;embl\u00e9e comme un acte de r\u00e9sistance intellectuelle, un phare d&rsquo;humanisme allum\u00e9 au c\u0153ur de la nuit europ\u00e9enne.<\/p>\n<p>Jusqu&rsquo;\u00e0 sa disparition en 1947, Hanns Sachs assume seul la direction \u00e9ditoriale d&rsquo;une exigence titanesque. Il refuse cat\u00e9goriquement d&rsquo;\u00e9dulcorer les standards intellectuels pour complaire aux modes universitaires locales. Contre les sir\u00e8nes d&rsquo;une am\u00e9ricanisation m\u00e9dicale \u00e9triqu\u00e9e, Sachs r\u00e9affirme dans son manifeste inaugural que la psychanalyse est une m\u00e9thode de d\u00e9voilement philosophique de la v\u00e9rit\u00e9 humaine dont les terrains de pr\u00e9dilection sont l&rsquo;histoire, la mythologie, la litt\u00e9rature et l&rsquo;art universel. Il consacre une \u00e9nergie d\u00e9mesur\u00e9e \u00e0 solliciter des contributions, \u00e0 corriger personnellement les manuscrits et \u00e0 maintenir vivante, dans la langue de Shakespeare, la grande tradition herm\u00e9neutique d&rsquo;Europe centrale.<\/p>\n<h3>9.2 Les th\u00e9matiques interdisciplinaires publi\u00e9es dans American Imago<\/h3>\n<p>Sous le magist\u00e8re \u00e9ditorial de Sachs, <em>American Imago<\/em> devient le refuge intellectuel o\u00f9 se croisent les esprits les plus brillants et les plus atypiques de l&rsquo;\u00e9poque. La revue publie des articles d&rsquo;une profondeur inou\u00efe croisant les paradigmes m\u00e9tapsychologiques avec l&rsquo;histoire des religions, la sociologie critique, l&rsquo;anthropologie structurale naissante et l&rsquo;analyse esth\u00e9tique. Des \u00e9tudes fascinantes y voient le jour sur la fonction rituelle des masques africains, sur les conflits de filiation dans le th\u00e9\u00e2tre \u00e9lisab\u00e9thain, sur l&rsquo;\u00e9volution psychologique de l&rsquo;art chr\u00e9tien m\u00e9di\u00e9val ou sur les fondements m\u00e9tapsychologiques de l&rsquo;\u00e9criture po\u00e9tique contemporaine.<\/p>\n<p>De mani\u00e8re tout \u00e0 fait remarquable au vu du contexte de guerre totale contre le fascisme, Sachs ouvre tr\u00e8s t\u00f4t les colonnes de sa revue \u00e0 des recherches fondamentales sur les m\u00e9canismes psychologiques de l&rsquo;antis\u00e9mitisme, de la parano\u00efa politique et du totalitarisme de masse. <em>American Imago<\/em> devient ainsi l&rsquo;un des premiers organes universitaires \u00e0 diagnostiquer la barbarie nazie non comme un simple accident g\u00e9opolitique, mais comme une r\u00e9gression psychotique collective orchestr\u00e9e par des m\u00e9canismes de projection de la culpabilit\u00e9 sur le bouc \u00e9missaire juif et par une manipulation mortif\u00e8re de l&rsquo;Id\u00e9al du Moi par des chefs pervers.<\/p>\n<p>Enfin, la revue a le m\u00e9rite inestimable de cr\u00e9er et de p\u00e9renniser un espace d&rsquo;\u00e9changes f\u00e9conds entre les praticiens de la cure et les chercheurs des facult\u00e9s des lettres et des sciences humaines qui n&rsquo;avaient pas de formation m\u00e9dicale. Sachs prouve \u00e0 l&rsquo;intelligentsia am\u00e9ricaine que l&rsquo;inconscient n&rsquo;est pas le monopole des m\u00e9decins d&rsquo;asile, mais une dimension constitutive de la condition humaine que tout historien, sociologue ou philosophe se doit de prendre en compte pour penser le monde contemporain. <em>American Imago<\/em> s&rsquo;est ainsi impos\u00e9e comme l&rsquo;une des revues universitaires interdisciplinaires les plus prestigieuses et les plus influentes du XXe si\u00e8cle, statut acad\u00e9mique qu&rsquo;elle conserve fi\u00e8rement encore aujourd&rsquo;hui aux presses de la Johns Hopkins University.<\/p>\n<h2>10. T\u00e9moignage intime et historique : \u00ab Freud, ma\u00eetre et ami \u00bb<\/h2>\n<h3>10.1 L&rsquo;\u00e9criture du m\u00e9moire biographique de 1944<\/h3>\n<p>Apr\u00e8s la disparition de Sigmund Freud \u00e0 Londres le 23 septembre 1939 et alors que le conflit mondial ravage la terre natale de ses souvenirs de jeunesse, Hanns Sachs entreprend un devoir de m\u00e9moire sacr\u00e9. Confront\u00e9 \u00e0 la prolif\u00e9ration de caricatures m\u00e9diatiques qui commencent \u00e0 d\u00e9peindre le p\u00e8re de la psychanalyse soit comme un patriarche autocratique et tyrannique, soit comme un m\u00e9decin froid et obsessionnel d\u00e9nu\u00e9 de sentiments humains, Sachs ressent l&rsquo;imp\u00e9rieux besoin moral de t\u00e9moigner de l&rsquo;homme v\u00e9ritable qu&rsquo;il a c\u00f4toy\u00e9 dans l&rsquo;intimit\u00e9 quotidienne pendant plus de trois d\u00e9cennies. Ce projet aboutit \u00e0 la publication en 1944 de son chef-d&rsquo;\u0153uvre m\u00e9moriel : <em>Freud, Master and Friend<\/em> (publi\u00e9 aux presses de l&rsquo;Universit\u00e9 Harvard, puis traduit en fran\u00e7ais sous le titre <em>Freud, ma\u00eetre et ami<\/em>).<\/p>\n<p>Le style de cet ouvrage biographique unique en son genre se distingue par une gr\u00e2ce litt\u00e9raire exceptionnelle, alliant l&rsquo;\u00e9l\u00e9gance viennoise la plus raffin\u00e9e \u00e0 une sinc\u00e9rit\u00e9 d\u00e9sarmante. Sachs n&rsquo;\u00e9crit pas une hagiographie aveugle ni un trait\u00e9 d&rsquo;histoire acad\u00e9mique positiviste ; il livre un portrait sensible, chaleureux, profond\u00e9ment incarn\u00e9, o\u00f9 l&rsquo;admiration filiale la plus pure n&rsquo;\u00e9mousse jamais la lucidit\u00e9 psychologique de l&rsquo;observateur. \u00c0 travers une prose limpide et \u00e9mouvante, Sachs fait revivre l&rsquo;atmosph\u00e8re singuli\u00e8re de la Berggasse 19, les silences pesants et les \u00e9clats de rire subits, les promenades estivales dans les Dolomites et les rituels immuables qui scandaient le quotidien asc\u00e9tique du ma\u00eetre de Vienne.<\/p>\n<p>Ce texte constitue un document historique de tout premier ordre pour les historiens des id\u00e9es. Sachs y d\u00e9crit avec une profusion de d\u00e9tails savoureux les habitudes de travail de Freud, son rapport presque f\u00e9tichiste \u00e0 sa collection d&rsquo;antiquit\u00e9s qui encombrait son bureau de consultation, sa d\u00e9pendance chronique aux cigares don Pedro, son sens f\u00e9roce de la discipline intellectuelle et sa r\u00e9pulsion pour toute forme de flagornerie ou de compromission bourgeoise. Par son authenticit\u00e9 vibrante, le m\u00e9moire de Sachs demeure \u00e0 jamais le contrepoint humain et intime indispensable aux biographies monumentales et plus institutionnelles r\u00e9dig\u00e9es ult\u00e9rieurement par Ernest Jones ou Peter Gay.<\/p>\n<h3>10.2 L&rsquo;\u00e9clairage sur la personnalit\u00e9 complexe de Sigmund Freud<\/h3>\n<p>Ce qui frappe \u00e0 la lecture de <em>Freud, ma\u00eetre et ami<\/em>, c&rsquo;est la remarquable finesse avec laquelle Hanns Sachs parvient \u00e0 saisir la dualit\u00e9 psychique fondamentale qui habitait Sigmund Freud. Sachs refuse de simplifier son ma\u00eetre pour en faire une ic\u00f4ne commode. Il d\u00e9peint un homme d&rsquo;une stature morale titanique, anim\u00e9 par une passion inextinguible pour la v\u00e9rit\u00e9 objective, mais n&rsquo;h\u00e9site pas \u00e0 souligner ses failles humaines : son intransigeance parfois implacable face aux d\u00e9fections doctrinales de ses disciples, ses pr\u00e9jug\u00e9s tenaces et une m\u00e9fiance naturelle envers la faiblesse humaine, nourrie par des d\u00e9cennies d&rsquo;ingratitude acad\u00e9mique et de trahisons intimes.<\/p>\n<p>Sachs analyse avec une acuit\u00e9 particuli\u00e8re les dynamiques affectives qui ont travers\u00e9 le premier cercle des pionniers viennois. Loin de masquer les tensions am\u00e8res qui ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 les ruptures fracassantes avec Adler, Jung ou Stekel, il les replace dans leur contexte pulsionnel sous-jacent : la difficult\u00e9 insurmontable pour des disciples p\u00e9tris d&rsquo;ambition narcissique de vivre dans l&rsquo;ombre tut\u00e9laire d&rsquo;un g\u00e9nie fondateur d&rsquo;une telle envergure. Sachs explique sans d\u00e9tour que la fid\u00e9lit\u00e9 au freudisme exigeait un d\u00e9pouillement de son propre narcissisme, un renoncement aux s\u00e9ductions de la gloire rapide que seuls quelques rares esprits \u2014 dont il s&rsquo;honore humblement d&rsquo;avoir fait partie \u2014 furent capables de consentir pour faire progresser la cause de la v\u00e9rit\u00e9 commune.<\/p>\n<p>Le t\u00e9moignage de Sachs s&rsquo;ach\u00e8ve sur un hommage poignant rendu au courage sto\u00efque d\u00e9ploy\u00e9 par Freud durant les seize derni\u00e8res ann\u00e9es de sa vie, alors qu&rsquo;il \u00e9tait martyris\u00e9 par un impitoyable cancer de la m\u00e2choire. Sachs d\u00e9crit le vieillard souffrant, subissant plus de trente op\u00e9rations chirurgicales mutilantes, portant une proth\u00e8se buccale monstrueuse qui l&#8217;emp\u00eachait presque de parler et de manger, mais refusant obstin\u00e9ment de prendre des analg\u00e9siques afin de conserver jusqu&rsquo;\u00e0 son dernier souffle la lucidit\u00e9 int\u00e9grale de sa pens\u00e9e. Pour Sachs, ce triomphe absolu de l&rsquo;esprit rationnel sur la d\u00e9gradation de la chair reste la le\u00e7on philosophique supr\u00eame transmise par son ma\u00eetre et ami au monde moderne.<\/p>\n<h2>11. Les divergences th\u00e9oriques et les apports m\u00e9tapsychologiques singuliers<\/h2>\n<h3>11.1 L&rsquo;apport novateur sur le surmoi et l&rsquo;id\u00e9al du moi<\/h3>\n<p>Bien que Hanns Sachs ait toujours revendiqu\u00e9 son all\u00e9geance sans faille \u00e0 l&rsquo;orthodoxie freudienne, sa pens\u00e9e ne s&rsquo;est nullement cantonn\u00e9e \u00e0 une simple r\u00e9p\u00e9tition servile des concepts du ma\u00eetre. L&rsquo;une de ses contributions m\u00e9tapsychologiques les plus originales et durables concerne l&rsquo;approfondissement de la seconde topique freudienne (\u00c7a, Moi, Surmoi), \u00e9labor\u00e9e \u00e0 partir de 1923, et tout particuli\u00e8rement l&rsquo;articulation subtile entre l&rsquo;Id\u00e9al du Moi et le Surmoi. D\u00e8s les ann\u00e9es 1920, Sachs propose d&rsquo;affiner la distinction entre l&rsquo;instance purement punitive et archa\u00efque (le Surmoi pers\u00e9cuteur h\u00e9rit\u00e9 du complexe d&rsquo;\u0152dipe) et l&rsquo;instance id\u00e9alisante et projective (l&rsquo;Id\u00e9al du Moi).<\/p>\n<p>Dans ses essais th\u00e9oriques, Sachs montre que l&rsquo;Id\u00e9al du Moi ne se r\u00e9duit pas \u00e0 une int\u00e9riorisation m\u00e9canique des interdits parentaux castrateurs. Il repr\u00e9sente le d\u00e9positaire sublime des illusions narcissiques perdues de l&rsquo;enfance, le sanctuaire o\u00f9 le sujet pr\u00e9serve son aspiration \u00e0 la perfection et \u00e0 l&rsquo;immortalit\u00e9. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment cette dimension id\u00e9elle qui permet d&rsquo;expliquer le ph\u00e9nom\u00e8ne myst\u00e9rieux de la r\u00e9ceptivit\u00e9 collective aux grandes cr\u00e9ations de l&rsquo;esprit humain. Lorsque nous contemplons un chef-d&rsquo;\u0153uvre de l&rsquo;art ou que nous adh\u00e9rons \u00e0 un grand syst\u00e8me philosophique ou religieux, ce n&rsquo;est pas notre Surmoi moralisateur qui est sollicit\u00e9, mais notre Id\u00e9al du Moi :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le sentiment d&rsquo;\u00e9l\u00e9vation esth\u00e9tique<\/strong> : il jaillit lorsque l&rsquo;\u0153uvre d&rsquo;art parvient \u00e0 combler temporairement l&rsquo;ab\u00eeme douloureux qui s\u00e9pare notre Moi imparfait de notre Id\u00e9al du Moi inaccessible ;<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;unification empathique collective<\/strong> : les spectateurs d&rsquo;une trag\u00e9die ou les fid\u00e8les d&rsquo;un culte partagent le m\u00eame Id\u00e9al projet\u00e9 \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur d&rsquo;eux-m\u00eames, abolissant momentan\u00e9ment les rivalit\u00e9s agressives pour former une communaut\u00e9 fraternelle ;<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;att\u00e9nuation de la f\u00e9rocit\u00e9 surmo\u00efque<\/strong> : l&rsquo;identification \u00e0 une forme esth\u00e9tique supr\u00eame permet de n\u00e9gocier avec la culpabilit\u00e9 inconsciente et d&rsquo;\u00e9chapper aux n\u00e9vroses auto-punitives les plus invalidantes.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette distinction conceptuelle raffin\u00e9e a permis \u00e0 Sachs d&rsquo;apporter une nuance capitale \u00e0 la m\u00e9tapsychologie des n\u00e9vroses. Il d\u00e9montre avec une grande modernit\u00e9 clinique que la m\u00e9lancolie et les formes graves d&rsquo;inhibition cr\u00e9atrice ne r\u00e9sultent pas simplement d&rsquo;un Surmoi trop s\u00e9v\u00e8re, mais d&rsquo;une rupture tragique de la communication dialectique entre le Moi et son Id\u00e9al, le Moi s&rsquo;effondrant dans un sentiment d&rsquo;indignit\u00e9 radicale d\u00e8s lors que l&rsquo;Id\u00e9al refuse de lui accorder son pardon et son amour nourricier.<\/p>\n<h3>11.2 Les r\u00e9flexions tardives sur le machinisme et la civilisation<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des \u00e9crits les plus fascinants, les plus visionnaires et pourtant les plus m\u00e9connus de Hanns Sachs est sans conteste son essai publi\u00e9 en 1933, intitul\u00e9 <em>The Delay of the Machine Age<\/em> (\u00ab Le retard de l&rsquo;\u00e8re de la machine \u00bb). Dans ce texte philosophique fulgurant, Sachs s&rsquo;attaque \u00e0 une \u00e9nigme historique majeure qui intriguait depuis longtemps les historiens des sciences et de l&rsquo;\u00e9conomie : pour quelle raison fondamentale la civilisation gr\u00e9co-romaine de l&rsquo;Antiquit\u00e9 classique \u2014 qui disposait de tous les fondements math\u00e9matiques, physiques et m\u00e9tallurgiques n\u00e9cessaires pour concevoir des machines \u00e0 vapeur et industrialiser sa production \u2014 a-t-elle d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment renonc\u00e9 \u00e0 d\u00e9velopper une technologie m\u00e9canique avanc\u00e9e, rel\u00e9guant ses inventions \u00e0 de simples jouets ou curiosit\u00e9s d&rsquo;amphith\u00e9\u00e2tre ?<\/p>\n<p>Rejetant les explications purement marxistes ou socio-\u00e9conomiques fond\u00e9es uniquement sur l&rsquo;existence commode de la main-d&rsquo;\u0153uvre servile des esclaves, Sachs propose une explication m\u00e9tapsychologique r\u00e9volutionnaire ancr\u00e9e dans le statut du corps humain et l&rsquo;\u00e9conomie du narcissisme primaire dans l&rsquo;Antiquit\u00e9. Selon Sachs, l&rsquo;homme grec et romain de l&rsquo;Antiquit\u00e9 entretenait un investissement narcissique inou\u00ef, presque sacr\u00e9, envers l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 et la beaut\u00e9 plastique de son propre corps. Le culte des athl\u00e8tes, l&rsquo;harmonieuse nudit\u00e9 statuaire et l&rsquo;id\u00e9al esth\u00e9tique de la forme physique constituaient le fondement m\u00eame de son \u00e9quilibre psychique civilisationnel.<\/p>\n<p>Or, concevoir et introduire la machine dans le monde mat\u00e9riel implique une mutilation narcissique terrifiante : cela suppose d&rsquo;admettre qu&rsquo;un artefact m\u00e9canique ext\u00e9rieur, laid, froid et \u00e9tranger \u00e0 la chair vivante puisse surpasser, remplacer et d\u00e9valoriser la force et l&rsquo;habilet\u00e9 musculaire de l&rsquo;homme. La machine constituait pour le narcissisme antique un monstre insupportable, une insulte impie faite au corps id\u00e9alis\u00e9. Sachs d\u00e9montre avec une force de persuasion \u00e9tourdissante qu&rsquo;il a fallu que le christianisme m\u00e9di\u00e9val vienne d&rsquo;abord briser ce culte du corps pa\u00efen \u2014 en le d\u00e9valorisant comme un vase d&rsquo;iniquit\u00e9 et une source de p\u00e9ch\u00e9 mortel \u2014 pour que la libido narcissique se retire enfin de la chair humaine et permette, par compensation intellectuelle d\u00e9sincarn\u00e9e, l&rsquo;\u00e9closion du machinisme moderne \u00e0 la Renaissance et \u00e0 l&rsquo;\u00e8re industrielle. Cet essai magistral de Sachs demeure l&rsquo;une des contributions les plus g\u00e9niales et proph\u00e9tiques jamais \u00e9crites sur la psychologie des techniques et la technocritique contemporaine.<\/p>\n<h2>12. L&rsquo;h\u00e9ritage \u00e9pist\u00e9mologique et la post\u00e9rit\u00e9 contemporaine de Hanns Sachs<\/h2>\n<h3>12.1 La transmission du mod\u00e8le de formation analytique<\/h3>\n<p>Lorsque l&rsquo;on dresse le bilan historique de l&rsquo;\u0153uvre institutionnelle de Hanns Sachs, force est de constater que son empreinte sur la pratique quotidienne de la psychanalyse mondiale demeure omnipr\u00e9sente, m\u00eame si son nom s&rsquo;est parfois effac\u00e9 dans les m\u00e9moires des jeunes g\u00e9n\u00e9rations d&rsquo;analystes. Le triptyque didactique qu&rsquo;il a patiemment codifi\u00e9, exp\u00e9riment\u00e9 et incarn\u00e9 \u00e0 l&rsquo;Institut de Berlin au d\u00e9but des ann\u00e9es 1920 constitue toujours, au XXIe si\u00e8cle, la matrice de r\u00e9f\u00e9rence universelle adopt\u00e9e par l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Association_psychanalytique_internationale\">Association psychanalytique internationale<\/a> (IPA) et la quasi-totalit\u00e9 des soci\u00e9t\u00e9s analytiques \u00e0 travers le monde. L&rsquo;exigence inconditionnelle d&rsquo;une cure didactique rigoureuse comme pr\u00e9alable absolu \u00e0 l&rsquo;exercice clinique est l&rsquo;h\u00e9ritage direct du combat men\u00e9 par Sachs.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, le combat historique de Sachs en faveur de l&rsquo;analyse profane conserve aujourd&rsquo;hui une actualit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique br\u00fblante. Dans un monde contemporain o\u00f9 la psychiatrie biom\u00e9dicale et le n\u00e9o-positivisme neuroscientifique pr\u00e9tendent fr\u00e9quemment r\u00e9duire la souffrance existentielle \u00e0 des dysfonctionnements synaptiques r\u00e9parables \u00e0 coup de mol\u00e9cules chimiques et de protocoles comportementaux standardis\u00e9s, l&rsquo;exemple de Hanns Sachs rappelle avec une force lib\u00e9ratrice incontestable que l&rsquo;inconscient n&rsquo;est pas un organe somatique. La psychanalyse n&rsquo;est pas une branche subalterne de la pathologie m\u00e9dicale, mais une \u00e9thique de l&rsquo;\u00e9coute du sujet, un art de d\u00e9chiffrer le sens qui exige une vaste culture humaniste, philosophique et po\u00e9tique.<\/p>\n<p>Enfin, la f\u00e9condit\u00e9 de l&rsquo;enseignement didactique de Sachs se mesure \u00e0 l&rsquo;aune du destin extraordinaire de ses propres analysants. De Berlin \u00e0 Boston, les dizaines de praticiens form\u00e9s sur son divan ont eux-m\u00eames fond\u00e9 des instituts, \u00e9labor\u00e9 des th\u00e9ories cliniques majeures et soign\u00e9 d&rsquo;innombrables patients \u00e0 travers le monde. \u00c0 travers la descendance spirituelle de ses \u00e9l\u00e8ves \u2014 qui comptaient parmi eux des novateurs aussi d\u00e9terminants pour la m\u00e9decine psychosomatique que Franz Alexander ou pour la psychanalyse des enfants et des femmes que Karen Horney \u2014, l&rsquo;esprit d&rsquo;\u00e9coute bienveillante, de tol\u00e9rance et de rigueur m\u00e9tapsychologique insuffl\u00e9 par Sachs continue d&rsquo;irriguer silencieusement la pratique th\u00e9rapeutique internationale.<\/p>\n<h3>12.2 La pertinence actuelle de la psychanalyse appliqu\u00e9e<\/h3>\n<p>Sur le plan purement intellectuel et universitaire, la post\u00e9rit\u00e9 de Hanns Sachs s&rsquo;affirme chaque jour davantage comme d&rsquo;une \u00e9tonnante modernit\u00e9. La publication continue de la revue <em>American Imago<\/em>, qui a f\u00eat\u00e9 son quatre-vingti\u00e8me anniversaire d&rsquo;existence ininterrompue, prouve la p\u00e9rennit\u00e9 sans faille du projet interdisciplinaire imagin\u00e9 \u00e0 Vienne en 1912 par Freud, Rank et Sachs. Dans le champ acad\u00e9mique anglo-saxon et mondial, la revue demeure une tribune incontournable o\u00f9 se croisent les <em>cultural studies<\/em>, la th\u00e9orie critique, la d\u00e9construction litt\u00e9raire, les \u00e9tudes de genre et l&rsquo;esth\u00e9tique postmoderne, toutes h\u00e9riti\u00e8res directes de l&rsquo;herm\u00e9neutique freudienne des productions de la culture.<\/p>\n<p>Ses r\u00e9flexions visionnaires sur le r\u00eave diurne partag\u00e9, sur le cin\u00e9ma comme laboratoire formel des m\u00e9canismes de l&rsquo;inconscient et sur la fonction pacificatrice de l&rsquo;illusion artistique r\u00e9sonnent avec une acuit\u00e9 particuli\u00e8re \u00e0 notre \u00e9poque satur\u00e9e d&rsquo;\u00e9crans num\u00e9riques, de fictions immersives et de r\u00e9seaux sociaux. Sachs avait compris avant tout le monde que l&rsquo;homme moderne est un consommateur insatiable de fantasmes visualis\u00e9s, et que le spectacle n&rsquo;est pas un simple divertissement innocent, mais le champ de bataille symbolique o\u00f9 se n\u00e9gocient collectivement nos angoisses les plus archa\u00efques et nos pulsions les plus inavouables.<\/p>\n<p>En red\u00e9couvrant aujourd&rsquo;hui Hanns Sachs, l&rsquo;histoire des sciences humaines ne rend pas seulement hommage \u00e0 un pionnier loyal, discret et cultiv\u00e9 ; elle r\u00e9habilite un th\u00e9oricien de tout premier ordre, un aristocrate de la pens\u00e9e qui a su pr\u00e9server la flamme subversive du freudisme originel tout en construisant des ponts indestructibles entre les t\u00e9n\u00e8bres de l&rsquo;inconscient et les sommets lumineux de la cr\u00e9ation artistique. Hanns Sachs s&rsquo;impose ainsi \u00e0 la post\u00e9rit\u00e9 comme l&rsquo;incarnation vivante de l&rsquo;id\u00e9al freudien : un explorateur intr\u00e9pide de l&rsquo;\u00e2me humaine pour qui la v\u00e9rit\u00e9 psychique ne saurait jamais \u00eatre dissoci\u00e9e de la beaut\u00e9 de la culture universelle.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Gay, P. (1988). <em>Freud: A Life for Our Time<\/em>. W. W. Norton &amp; Company. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/freudlifeforourt00gayp\">https:\/\/archive.org\/details\/freudlifeforourt00gayp<\/a><\/li>\n<li>Grosskurth, P. (1991). <em>The Secret Ring: Freud&rsquo;s Inner Circle and the Politics of Psychoanalysis<\/em>. Addison-Wesley Publishing Company. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/secretringfreuds0000gros\">https:\/\/archive.org\/details\/secretringfreuds0000gros<\/a><\/li>\n<li>Jones, E. (1953\u20131957). <em>The Life and Work of Sigmund Freud<\/em> (Vols. 1\u20133). Basic Books. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/lifeworkofsigmun0001jone\">https:\/\/archive.org\/details\/lifeworkofsigmun0001jone<\/a><\/li>\n<li>Mijolla, A. de (2002). <em>Dictionnaire international de la psychanalyse<\/em>. Hachette Litt\u00e9ratures. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.cairn.info\/dictionnaire-international-de-la-psychanalyse--9782012791459.htm\">https:\/\/www.cairn.info\/dictionnaire-international-de-la-psychanalyse&#8211;9782012791459.htm<\/a><\/li>\n<li>Roudinesco, \u00c9., &amp; Plon, M. (2011). <em>Dictionnaire de la psychanalyse<\/em> (4e \u00e9d.). Fayard. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.fayard.fr\/livre\/dictionnaire-de-la-psychanalyse-9782213665627\/\">https:\/\/www.fayard.fr\/livre\/dictionnaire-de-la-psychanalyse-9782213665627\/<\/a><\/li>\n<li>Sachs, H. (1924). <em>Gemeinsame Tagtr\u00e4ume<\/em>. Internationaler Psychoanalytischer Verlag. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/gemeinsametagtra00sach\">https:\/\/archive.org\/details\/gemeinsametagtra00sach<\/a><\/li>\n<li>Sachs, H. (1933). The Delay of the Machine Age. <em>The Psychoanalytic Quarterly<\/em>, 2(3\u20134), 404\u2013424. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1080\/21674086.1933.11925182\">https:\/\/doi.org\/10.1080\/21674086.1933.11925182<\/a><\/li>\n<li>Sachs, H. (1942). <em>The Creative Unconscious: Studies in the Psychoanalysis of Art<\/em>. Sci-Art Publishers. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/creativeunconsci00sach\">https:\/\/archive.org\/details\/creativeunconsci00sach<\/a><\/li>\n<li>Sachs, H. (1944). <em>Freud, Master and Friend<\/em>. Harvard University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.hup.harvard.edu\/books\/9780674365025\">https:\/\/www.hup.harvard.edu\/books\/9780674365025<\/a><\/li>\n<li>Sachs, H., &amp; Rank, O. (1913). <em>Die Bedeutung der Psychoanalyse f\u00fcr die Geisteswissenschaften<\/em>. Internationaler Psychoanalytischer Verlag. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/diebedeutungderp00rankuoft\">https:\/\/archive.org\/details\/diebedeutungderp00rankuoft<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une \u00e9tude acad\u00e9mique approfondie sur la vie, les \u00e9crits th\u00e9oriques et l&rsquo;h\u00e9ritage psychanalytique de Hanns Sachs, pionnier de la psychanalyse appliqu\u00e9e.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[6084,13167],"tags":[24155,24153,24156,24154,7609],"class_list":["post-15340","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-histoire-de-la-psychanalyse","category-theorie-psychanalytique","tag-comite-secret","tag-hanns-sachs","tag-imago","tag-psychanalyse-appliquee","tag-sigmund-freud"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/15340","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=15340"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/15340\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=15340"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=15340"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=15340"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}