{"id":15315,"date":"2026-10-08T20:46:56","date_gmt":"2026-10-08T20:46:56","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/gottfried-wilhelm-leibniz-1646-1716\/"},"modified":"2026-10-08T20:46:56","modified_gmt":"2026-10-08T20:46:56","slug":"gottfried-wilhelm-leibniz-1646-1716","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=gottfried-wilhelm-leibniz-1646-1716","title":{"rendered":"Gottfried Wilhelm Leibniz &#8211; 1646 1716"},"content":{"rendered":"<p>Dans la constellation des figures intellectuelles de l&rsquo;Europe classique, peu d&rsquo;esprits ont d\u00e9ploy\u00e9 une envergure comparable \u00e0 celle de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/leibniz\/\">Gottfried Wilhelm Leibniz<\/a> (1646-1716). Juriste de formation, diplomate par n\u00e9cessit\u00e9 curiale, math\u00e9maticien g\u00e9nial co-inventeur du calcul diff\u00e9rentiel et int\u00e9gral, historien m\u00e9ticuleux et m\u00e9taphysicien visionnaire, Leibniz incarne \u00e0 un degr\u00e9 d&rsquo;excellence in\u00e9gal\u00e9 l&rsquo;id\u00e9al du polymathe universel. Alors que le XVIIe si\u00e8cle consacre la rupture cart\u00e9sienne avec l&rsquo;aristot\u00e9lisme m\u00e9di\u00e9val et l&rsquo;essor d&rsquo;une physique r\u00e9solument m\u00e9caniste, la d\u00e9marche leibnizienne se distingue par une ambition synth\u00e9tique singuli\u00e8re : concilier les conqu\u00eates m\u00e9thodologiques de la science moderne avec la profondeur ontologique des traditions scolastiques et antiques, afin d&rsquo;\u00e9difier une conception totale, rationnelle et harmonieuse de la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p>Au c\u0153ur de cette vaste architecture conceptuelle, la r\u00e9flexion consacr\u00e9e \u00e0 l&rsquo;esprit, \u00e0 la conscience et \u00e0 la vie psychique occupe une place matricielle qui a trop souvent \u00e9t\u00e9 \u00e9clips\u00e9e par ses travaux logiques ou math\u00e9matiques purs. Pourtant, en r\u00e9futant la r\u00e9duction cart\u00e9sienne de l&rsquo;\u00e2me \u00e0 la seule pens\u00e9e claire et distincte, et en s&rsquo;opposant frontalement \u00e0 la th\u00e9orie sensualiste de l&rsquo;esprit comme table rase d\u00e9fendue par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/locke\/\">John Locke<\/a>, Leibniz op\u00e8re une v\u00e9ritable r\u00e9volution copernicienne au sein de l&rsquo;histoire des sciences humaines. Par l&rsquo;introduction de concepts r\u00e9volutionnaires tels que les petites perceptions infra-conscientes, la distinction fondamentale entre perception et apperception, la dynamique app\u00e9titive de l&rsquo;\u00e2me et la m\u00e9taphore de l&rsquo;esprit comme marbre vein\u00e9, il jette les fondations d&rsquo;une psychologie philosophique dont les ramifications s&rsquo;\u00e9tendent de la psychophysique du XIXe si\u00e8cle jusqu&rsquo;aux sciences cognitives computationnelles contemporaines.<\/p>\n<p>Cette \u00e9tude exhaustive se propose d&rsquo;analyser en profondeur la trajectoire, le syst\u00e8me m\u00e9taphysique et les th\u00e9ories psychologiques de Leibniz. En examinant comment la m\u00e9taphysique de la monade engendre une ph\u00e9nom\u00e9nologie de la subjectivit\u00e9 et une \u00e9pist\u00e9mologie de l&rsquo;activit\u00e9 cognitive autonome, nous mettrons en lumi\u00e8re la coh\u00e9rence d&rsquo;un syst\u00e8me o\u00f9 chaque parcelle de la nature physique et spirituelle participe d&rsquo;une dynamique continue, expressive et finalis\u00e9e, d\u00e9montrant que la psychologie leibnizienne n&rsquo;est point un appendice marginal, mais la clef de vo\u00fbte de sa philosophie premi\u00e8re.<\/p>\n<h2>1. Introduction et trajectoire intellectuelle de Gottfried Wilhelm Leibniz (1646-1716)<\/h2>\n<h3>1.1 Le contexte philosophique et scientifique du XVIIe si\u00e8cle<\/h3>\n<p>Le XVIIe si\u00e8cle europ\u00e9en constitue une \u00e9poque de refondation ontologique et \u00e9pist\u00e9mologique sans pr\u00e9c\u00e9dent. L&rsquo;\u00e9difice de la scolastique m\u00e9di\u00e9vale tardive, largement domin\u00e9 par une interpr\u00e9tation fig\u00e9e du corpus aristot\u00e9licien, s&rsquo;effondre sous les coups de boutoir de la nouvelle astronomie copernicienne, des observations t\u00e9lescopiques de Galil\u00e9e et de l&rsquo;essor d&rsquo;une m\u00e9thodologie empirico-d\u00e9ductive. C&rsquo;est dans ce sillage que s&rsquo;impose le m\u00e9canisme cart\u00e9sien, syst\u00e8me dans lequel la nature mat\u00e9rielle est d\u00e9pouill\u00e9e de toutes qualit\u00e9s occultes, formes substantielles ou causes finales pour \u00eatre r\u00e9duite \u00e0 la pure \u00e9tendue g\u00e9om\u00e9trique (<em>res extensa<\/em>) gouvern\u00e9e par les seules lois du mouvement et du choc. Si cette r\u00e9duction permet une math\u00e9matisation f\u00e9conde du monde physique, elle engendre simultan\u00e9ment une crise m\u00e9taphysique profonde, scindant le r\u00e9el en deux royaumes incommunicables : la mati\u00e8re inerte d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, et l&rsquo;esprit pensant (<em>res cogitans<\/em>) de l&rsquo;autre.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9volution scientifique ne se d\u00e9ploie pas dans un vide sociopolitique. Pour Leibniz, n\u00e9 \u00e0 Leipzig en 1646, l&rsquo;horizon existentiel et intellectuel imm\u00e9diat est celui d&rsquo;une Allemagne ravag\u00e9e par la terrible guerre de Trente Ans (1618-1648). Les trait\u00e9s de Westphalie ont laiss\u00e9 le Saint-Empire romain germanique fragment\u00e9 en une myriade d&rsquo;\u00c9tats souverains, appauvri sur le plan \u00e9conomique et intellectuellement isol\u00e9 face \u00e0 la centralisation \u00e9clatante de la France du Grand Si\u00e8cle ou de l&rsquo;Angleterre de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/royalsociety.org\/\">Royal Society<\/a>. Cette exp\u00e9rience de la d\u00e9chirure g\u00e9opolitique et confessionnelle informe intimement le temp\u00e9rament philosophique de Leibniz : l&rsquo;Allemagne a un besoin vital de reconstruction institutionnelle, d&rsquo;harmonie civile et de m\u00e9diation \u0153cum\u00e9nique. La pens\u00e9e leibnizienne portera pour toujours la marque de ce trauma historique originel sous la forme d&rsquo;un imp\u00e9ratif cat\u00e9gorique de r\u00e9conciliation.<\/p>\n<p>Face \u00e0 l&rsquo;\u00e9miettement des savoirs et \u00e0 l&rsquo;opposition st\u00e9rile des factions th\u00e9ologiques et philosophiques, Leibniz \u00e9labore un encyclop\u00e9disme d&rsquo;un genre nouveau. Loin d&rsquo;\u00eatre un simple \u00e9clectisme compilateur, son projet vise une r\u00e9conciliation universelle : il s&rsquo;agit de d\u00e9montrer que les v\u00e9rit\u00e9s des Anciens (la t\u00e9l\u00e9ologie aristot\u00e9licienne, l&rsquo;ordre platonicien) et les d\u00e9couvertes des Modernes (la m\u00e9canique galil\u00e9enne, la g\u00e9om\u00e9trie cart\u00e9sienne) ne s&rsquo;excluent pas, mais expriment diff\u00e9rents niveaux d&rsquo;explication d&rsquo;une m\u00eame r\u00e9alit\u00e9 sous-jacente. Pour Leibniz, le m\u00e9canisme d\u00e9crit ad\u00e9quatement le fonctionnement ph\u00e9nom\u00e9nal des corps, mais ce m\u00e9canisme repose lui-m\u00eame sur des principes dynamiques, vitaux et spirituels qui rel\u00e8vent de la m\u00e9taphysique la plus haute.<\/p>\n<h3>1.2 Biographie intellectuelle et polymathie<\/h3>\n<p>L&rsquo;itin\u00e9raire biographique de Gottfried Wilhelm Leibniz t\u00e9moigne d&rsquo;une pr\u00e9cocit\u00e9 intellectuelle extraordinaire. Fils de Friedrich Leibniz, professeur de philosophie morale \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Leipzig, le jeune Gottfried a tr\u00e8s t\u00f4t acc\u00e8s \u00e0 la vaste biblioth\u00e8que paternelle. Autodidacte insatiable, il y apprend le latin d\u00e8s l&rsquo;\u00e2ge de huit ans, d\u00e9vore les P\u00e8res de l&rsquo;\u00c9glise, les historiens romains et les trait\u00e9s scolastiques avant d&rsquo;entamer formellement ses \u00e9tudes universitaires. Form\u00e9 initialement au droit et \u00e0 la philosophie \u00e0 Leipzig et \u00e0 I\u00e9na, il soutient \u00e0 vingt ans une th\u00e8se brillante intitul\u00e9e <em>De Arte Combinatoria<\/em> (1666), \u0153uvre pionni\u00e8re qui pose les jalons d&rsquo;une logique formelle universelle, concevant la pens\u00e9e humaine comme une combinatoire rigoureuse de symboles fondamentaux.<\/p>\n<p>Cependant, le tournant d\u00e9cisif de son existence s&rsquo;op\u00e8re lors de son s\u00e9jour diplomatique \u00e0 Paris, entre 1672 et 1676. Envoy\u00e9 aupr\u00e8s de la cour de Louis XIV pour d\u00e9tourner les vis\u00e9es belliqueuses de la France vers l&rsquo;\u00c9gypte, Leibniz plonge au c\u0153ur du foyer scientifique le plus effervescent de son temps. Sous la f\u00e9rule bienveillante du grand physicien et math\u00e9maticien hollandais <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/essentiels\/huygens\">Christiaan Huygens<\/a>, Leibniz comble ses lacunes en math\u00e9matiques modernes, \u00e9tudie avec acuit\u00e9 les manuscrits in\u00e9dits de Blaise Pascal et de Ren\u00e9 Descartes, et accomplit en 1675 l&rsquo;un des plus prodigieux exploits de l&rsquo;histoire des sciences : l&rsquo;invention du calcul diff\u00e9rentiel et int\u00e9gral. Sa notation \u00e9l\u00e9gante (le fameux <em>dx<\/em> et le signe int\u00e9gral <em>\u222b<\/em>), bien sup\u00e9rieure \u00e0 celle d\u00e9velopp\u00e9e parall\u00e8lement par Isaac Newton en Angleterre, deviendra le langage universel de l&rsquo;analyse math\u00e9matique.<\/p>\n<p>De retour en Allemagne apr\u00e8s une escale \u00e0 Londres et une visite m\u00e9morable \u00e0 Baruch Spinoza \u00e0 La Haye, Leibniz entre en 1676 au service de la maison ducale de Brunswick-Lunebourg \u00e0 Hanovre, o\u00f9 il passera le restant de ses jours. Loin de jouir de la retraite paisible d&rsquo;un universitaire, il assume des charges \u00e9crasantes : conseiller aulique, biblioth\u00e9caire de Wolfenb\u00fcttel, ing\u00e9nieur tentant d&rsquo;ass\u00e9cher les mines d&rsquo;argent du Harz par des moulins \u00e0 vent novateurs, et historiographe officiel charg\u00e9 de r\u00e9diger l&rsquo;histoire g\u00e9n\u00e9alogique des Guelfes. Cette existence itin\u00e9rante et polyvalente ne l&#8217;emp\u00eache nullement d&rsquo;animer une correspondance monumentale comprenant plus de quinze mille lettres adress\u00e9es \u00e0 plus de mille correspondants \u00e0 travers toute l&rsquo;Europe savante \u2014 de Nicolas Malebranche \u00e0 Arnauld, de Clarke \u00e0 la princesse Sophie de Hanovre \u2014, faisant de son \u00e9critoire le v\u00e9ritable laboratoire de la R\u00e9publique des Lettres.<\/p>\n<h3>1.3 L&rsquo;inscription de Leibniz dans l&rsquo;histoire de la psychologie<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9cier la contribution de Leibniz \u00e0 l&rsquo;histoire de la psychologie, il convient de rappeler le statut profond\u00e9ment ambigu de cette discipline \u00e0 l&rsquo;aube des Lumi\u00e8res. Au XVIIe si\u00e8cle, la psychologie n&rsquo;existe pas encore comme science empirique autonome dot\u00e9e de laboratoires et de m\u00e9thodes exp\u00e9rimentales sp\u00e9cifiques ; elle demeure int\u00e9gr\u00e9e soit \u00e0 la philosophie naturelle traitant du vivant, soit \u00e0 la pneumatologie et \u00e0 la m\u00e9taphysique de l&rsquo;\u00e2me rationnelle. Toutefois, c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment dans cette matrice philosophique que se forgent les concepts sans lesquels la psychologie scientifique moderne n&rsquo;aurait jamais pu \u00e9merger. Leibniz op\u00e8re ici une rupture salutaire contre l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie du dualisme cart\u00e9sien.<\/p>\n<p>Ren\u00e9 Descartes avait radicalement scind\u00e9 l&rsquo;homme en deux substances h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes : un corps automate ob\u00e9issant aux seules lois de l&rsquo;hydrodynamique et une \u00e2me immat\u00e9rielle dont l&rsquo;essence est la pens\u00e9e consciente. Dans cette perspective, tout ce qui n&rsquo;est pas conscient n&rsquo;appartient pas \u00e0 l&rsquo;esprit, mais au cadavre m\u00e9canique du corps. Leibniz conteste violemment ce dogme de la transparence absolue du sujet \u00e0 lui-m\u00eame. En affirmant une continuit\u00e9 ontologique et dynamique entre le somatique et le mental, Leibniz d\u00e9passe le dualisme de rupture au profit d&rsquo;un mod\u00e8le d&rsquo;interaction sans causalit\u00e9 directe, fond\u00e9 sur une continuit\u00e9 psychophysique d&rsquo;une sophistication in\u00e9dite. L&rsquo;esprit cesse d&rsquo;\u00eatre un observateur d\u00e9sincarn\u00e9 juch\u00e9 sur une machine biologique pour devenir une substance active dont la conscience n&rsquo;est que la cime \u00e9merg\u00e9e.<\/p>\n<p>Par ce geste th\u00e9orique fondateur, Leibniz anticipe avec une lucidit\u00e9 sid\u00e9rante les principes directeurs de ce qui deviendra la psychologie cognitive et la psychologie des profondeurs. En th\u00e9orisant l&rsquo;existence d&rsquo;\u00e9tats mentaux infraconscientiels, en mod\u00e9lisant le passage de stimulations subliminaires \u00e0 une synth\u00e8se aperceptive claire, et en concevant la motivation humaine comme une r\u00e9sultante vectorielle d&rsquo;app\u00e9tits microscopiques, Leibniz dessine les contours d&rsquo;une science de l&rsquo;esprit r\u00e9solument dynamique, structuraliste et informationnelle. Il offre ainsi le premier grand cadre conceptuel permettant de penser la vie psychique dans son opacit\u00e9, sa gradation continue et son ind\u00e9fectible complexit\u00e9 computationnelle.<\/p>\n<h2>2. Les fondements m\u00e9taphysiques de l&rsquo;esprit : De la Monadologie \u00e0 la subjectivit\u00e9<\/h2>\n<h3>2.1 La monade comme unit\u00e9 de force et de conscience<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9difice leibnizien de l&rsquo;esprit repose int\u00e9gralement sur son ontologie fondamentale, formul\u00e9e avec une vigueur souveraine dans la <em><a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k54449g\">Monadologie<\/a><\/em> (1714). Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;une substance individuelle ? Leibniz part d&rsquo;une pr\u00e9misse logique irr\u00e9futable : le compos\u00e9 n&rsquo;\u00e9tant rien d&rsquo;autre qu&rsquo;un agr\u00e9gat, un amas de parties, il doit n\u00e9cessairement exister des substances simples d\u00e9pourvues de toute composition. Ces substances simples ultimes sont nomm\u00e9es \u00ab monades \u00bb, du grec <em>monas<\/em>, signifiant unit\u00e9. Puisqu&rsquo;elles n&rsquo;ont point de parties, les monades sont rigoureusement incorporelles, immat\u00e9rielles, sans figure g\u00e9om\u00e9trique, indivisibles et donc indestructibles par des voies naturelles. Elles ne sauraient commencer que par cr\u00e9ation divine ni p\u00e9rir que par annihilation.<\/p>\n<p>Cette conception marque le rejet cat\u00e9gorique de l&rsquo;atomisme mat\u00e9riel d\u00e9fendu par D\u00e9mocrite, \u00c9picure ou Gassendi. Pour Leibniz, l&rsquo;atome de mati\u00e8re \u00e9tendu est une contradiction dans les termes : toute portion d&rsquo;espace ou d&rsquo;\u00e9tendue, si minuscule soit-elle, demeure conceptuellement et physiquement divisible \u00e0 l&rsquo;infini. Il n&rsquo;y a donc point d&rsquo;atomes mat\u00e9riels, mais uniquement des \u00ab atomes formels \u00bb ou \u00ab atomes de substance \u00bb m\u00e9taphysiques. La r\u00e9alit\u00e9 n&rsquo;est pas constitu\u00e9e de petites billes solides s&rsquo;entrechoquant dans le vide, mais de foyers d&rsquo;\u00e9nergie immat\u00e9rielle. L&rsquo;essence de la substance n&rsquo;est point l&rsquo;\u00e9tendue inerte cart\u00e9sienne, mais la force active originaire (<em>vis activa<\/em>), principe d&rsquo;auto-d\u00e9ploiement et de dynamisme perp\u00e9tuel qui anime chaque entit\u00e9 d&rsquo;une vie int\u00e9rieure incessante.<\/p>\n<p>De l&rsquo;indivisibilit\u00e9 absolue de la monade d\u00e9coule le fameux aphorisme leibnizien : \u00ab Les monades n&rsquo;ont point de fen\u00eatres, par lesquelles quelque chose y puisse entrer ou sortir \u00bb. Aucune influence physique externe, aucune transmission directe de mati\u00e8re ou de mouvement m\u00e9canique ne peut p\u00e9n\u00e9trer une substance simple pour en alt\u00e9rer la structure. Tout \u00e9tat futur d&rsquo;une monade d\u00e9coule rigoureusement et spontan\u00e9ment de son propre \u00e9tat ant\u00e9rieur selon une loi d&rsquo;\u00e9volution interne. Ainsi, l&rsquo;int\u00e9riorit\u00e9 de la monade est totale : chaque substance est un syst\u00e8me clos sur le plan physique, mais souverainement ouvert sur le plan repr\u00e9sentatif, car son activit\u00e9 constitutive r\u00e9side pr\u00e9cis\u00e9ment dans la perception, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;expression interne de la multitude externe.<\/p>\n<h3>2.2 La hi\u00e9rarchie des substances monadiques<\/h3>\n<p>Si la trame de toute la cr\u00e9ation est constitu\u00e9e de monades spirituelles, l&rsquo;univers ne pr\u00e9sente pas pour autant une uniformit\u00e9 plate. Leibniz \u00e9labore une m\u00e9taphysique scalaire o\u00f9 les substances s&rsquo;ordonnent selon une \u00e9chelle continue de perfection, d\u00e9finie par la clart\u00e9 et la distinction de leurs \u00e9tats perceptifs. Au degr\u00e9 le plus bas de cette hi\u00e9rarchie se trouvent les \u00ab monades nues \u00bb ou ent\u00e9l\u00e9chies simples. Ces substances se caract\u00e9risent par des perceptions totalement confuses et envelopp\u00e9es, un \u00e9tat d&rsquo;engourdissement psychologique comparable au sommeil profond sans r\u00eave ou \u00e0 l&rsquo;\u00e9vanouissement l\u00e9thargique. Ces monades constituent ce que nous percevons vulgairement comme la mati\u00e8re inanim\u00e9e, laquelle n&rsquo;est en v\u00e9rit\u00e9 qu&rsquo;une poussi\u00e8re d&rsquo;\u00e2mes assoupies.<\/p>\n<p>\u00c0 un degr\u00e9 sup\u00e9rieur se d\u00e9ploient les \u00ab \u00e2mes \u00bb au sens propre, qui animent le r\u00e8gne animal. Chez l&rsquo;animal, la monade centrale dominante s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve au-dessus du simple sommeil ontologique gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;apparition de deux facult\u00e9s d\u00e9terminantes : le sentiment distinct, soutenu par des organes sensoriels diff\u00e9renci\u00e9s, et surtout la m\u00e9moire. Gr\u00e2ce \u00e0 la r\u00e9tention mn\u00e9sique, l&rsquo;animal est capable de former des liaisons empiriques entre ses perceptions ant\u00e9rieures et ses sensations pr\u00e9sentes. Lorsqu&rsquo;on montre un b\u00e2ton \u00e0 un chien qu&rsquo;on a d\u00e9j\u00e0 battu, la trace m\u00e9morielle suscite l&rsquo;attente de la douleur et provoque sa fuite. Il y a l\u00e0 une v\u00e9ritable vie psychique affective et associative, quoique d\u00e9pourvue de conceptualisation abstraite.<\/p>\n<p>Au sommet de la hi\u00e9rarchie cr\u00e9\u00e9e se trouvent les \u00ab esprits \u00bb ou \u00e2mes raisonnables, apanage exclusif de l&rsquo;\u00eatre humain et d&rsquo;\u00e9ventuelles intelligences sup\u00e9rieures (comme les anges). L&rsquo;esprit ne se contente pas de percevoir et de se souvenir ; il est dou\u00e9 d&rsquo;aperception r\u00e9flexive, d&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la conscience du \u00ab moi \u00bb et de capacit\u00e9 \u00e0 appr\u00e9hender les v\u00e9rit\u00e9s n\u00e9cessaires et \u00e9ternelles propres aux math\u00e9matiques, \u00e0 la logique et \u00e0 la m\u00e9taphysique. L&rsquo;esprit est capable de formuler des jugements moraux, d&rsquo;int\u00e9grer une communaut\u00e9 \u00e9thique avec Dieu au sein de la \u00ab Cit\u00e9 de Dieu \u00bb. Ainsi, la nature r\u00e9alise une continuit\u00e9 parfaite, sans rupture ontologique abrupte, faisant transiter la cr\u00e9ation par d&rsquo;infimes degr\u00e9s de complexit\u00e9 informationnelle, depuis le roc jusqu&rsquo;au g\u00e9nie philosophique.<\/p>\n<h3>2.3 L&rsquo;expressionnisme universel et la perspective subjective<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des apports les plus saisissants de la m\u00e9taphysique leibnizienne pour la philosophie de la subjectivit\u00e9 r\u00e9side dans sa th\u00e9orie de l&rsquo;expression universelle. Selon Leibniz, exprimer signifie \u00e9tablir une relation r\u00e9gl\u00e9e, constante et structur\u00e9e entre les parties d&rsquo;une repr\u00e9sentation et les parties de la chose repr\u00e9sent\u00e9e, \u00e0 la mani\u00e8re dont une projection perspective reproduit fid\u00e8lement les proportions d&rsquo;un cercle sous la forme d&rsquo;une ellipse. Or, chaque monade, en vertu de l&rsquo;harmonie cosmique institu\u00e9e par l&rsquo;auteur de la nature, exprime simultan\u00e9ment la totalit\u00e9 de l&rsquo;univers sous tous ses aspects. La monade est litt\u00e9ralement un \u00ab miroir vivant et perp\u00e9tuel de l&rsquo;univers \u00bb.<\/p>\n<p>Toutefois, si chaque substance simple contient et refl\u00e8te l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 du cosmos, pourquoi toutes les monades ne sont-elles pas identiques ? La distinction ph\u00e9nom\u00e9nale et l&rsquo;individualit\u00e9 irr\u00e9ductible de chaque sujet proviennent de la perspective singuli\u00e8re sous laquelle s&rsquo;op\u00e8re cette expression. De m\u00eame qu&rsquo;une m\u00eame cit\u00e9 observ\u00e9e depuis une colline escarp\u00e9e, depuis la plaine ou depuis les remparts appara\u00eet totalement diff\u00e9rente aux yeux du voyageur sans cesser d&rsquo;\u00eatre la m\u00eame ville, chaque monade r\u00e9fracte la r\u00e9alit\u00e9 universelle \u00e0 partir d&rsquo;un point de vue sp\u00e9cifique d\u00e9termin\u00e9 par son corps organique. Ce qui est proche spatialement et corporellement est exprim\u00e9 de mani\u00e8re plus vive, plus distincte et pr\u00e9gnante, tandis que l&rsquo;immensit\u00e9 de l&rsquo;univers lointain n&rsquo;est per\u00e7ue que dans une n\u00e9bulosit\u00e9 confuse.<\/p>\n<p>Cette perspective subjective ne constitue pas un accident extrins\u00e8que ou un filtre trompeur qui masquerait la r\u00e9alit\u00e9 objective ; elle d\u00e9finit ontologiquement l&rsquo;identit\u00e9 m\u00eame de la personne. La subjectivit\u00e9 leibnizienne est une loi s\u00e9rielle, un principe d&rsquo;individuation dynamique : chaque moi est une trajectoire interne unique d&rsquo;actualisation perceptive. En affirmant que le sujet est simultan\u00e9ment le centre d&rsquo;une perspective totale et une variation singuli\u00e8re sur le th\u00e8me infini de la cr\u00e9ation, Leibniz propose une th\u00e9orie monumentale de la conscience o\u00f9 l&rsquo;universalit\u00e9 du savoir et la singularit\u00e9 radicale de l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue s&rsquo;articulent dans une prodigieuse synth\u00e8se sp\u00e9culative.<\/p>\n<h2>3. La th\u00e9orie des petites perceptions : Aux origines de l&rsquo;inconscient<\/h2>\n<h3>3.1 Gen\u00e8se et formulation des petites perceptions<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des contributions les plus r\u00e9volutionnaires de Leibniz \u00e0 l&rsquo;histoire de la psychologie est sans conteste sa th\u00e9orie des \u00ab petites perceptions \u00bb, expos\u00e9e magistralement dans la pr\u00e9face de ses <em><a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k57841z\">Nouveaux Essais sur l&rsquo;entendement humain<\/a><\/em> (r\u00e9dig\u00e9s vers 1704, publi\u00e9s posthum\u00e9ment en 1765). Par cette doctrine, Leibniz brise le grand postulat cart\u00e9sien qui dominait la philosophie de son temps : l&rsquo;assimilation r\u00e9ductrice de la vie mentale \u00e0 la seule pens\u00e9e claire, distincte et imm\u00e9diatement transparente \u00e0 elle-m\u00eame dans l&rsquo;acte du <em>Cogito<\/em>. Pour Descartes, un \u00e9tat d&rsquo;esprit qui \u00e9chapperait \u00e0 la conscience introspective \u00e9tait une impossibilit\u00e9 logique, rel\u00e9guant tout processus non appr\u00e9hend\u00e9 au statut de pure m\u00e9canique corporelle.<\/p>\n<p>Leibniz d\u00e9montre avec \u00e9clat la fausset\u00e9 empirique et conceptuelle de ce postulat. Il affirme l&rsquo;existence d&rsquo;une infinit\u00e9 de perceptions insensibles, d&rsquo;impressions microscopiques et d&rsquo;\u00e9tats psychiques infra-conscients qui traversent l&rsquo;\u00e2me sans que le sujet n&rsquo;en prenne distinctement conscience. Pour rendre compte de ce ph\u00e9nom\u00e8ne, il forge l&rsquo;une des analogies les plus c\u00e9l\u00e8bres de la litt\u00e9rature philosophique : l&rsquo;exemple du mugissement des flots marins. Lorsque nous nous tenons sur le rivage et que nous entendons le grondement imposant de la mer, ce bruit global et assourdissant qui frappe notre conscience est n\u00e9cessairement compos\u00e9 du bruit individuel de chacune des vagues, et ultimement du clapotis minuscule provoqu\u00e9 par le choc de chaque gouttelette d&rsquo;eau qui la compose :<\/p>\n<blockquote><p>\n\u00ab Pour entendre ce bruit comme on fait, il faut bien qu&rsquo;on entende les parties qui composent ce tout, c&rsquo;est-\u00e0-dire les bruits de chaque vague \u00e0 part, quoique chacun de ces petits bruits ne se fasse conna\u00eetre que dans l&rsquo;assemblage confus de tous les autres ensemble. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>Le bruit d&rsquo;une seule goutte d&rsquo;eau tombant sur le sable est trop t\u00e9nu pour franchir le seuil d&rsquo;audibilit\u00e9 consciente : prise isol\u00e9ment, cette petite perception demeure imperceptible \u00e0 notre apperception. Pourtant, si elle ne produisait absolument aucun effet psychique sur notre appareil auditif et repr\u00e9sentatif, cent mille gouttes accumul\u00e9es ne produiraient pas davantage d&rsquo;effet, car cent mille fois z\u00e9ro \u00e9quivaut toujours \u00e0 z\u00e9ro. Par cons\u00e9quent, la perception consciente du fracas maritime n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que l&rsquo;int\u00e9gration diff\u00e9rentielle \u2014 au sens math\u00e9matique rigoureux du calcul infinit\u00e9simal \u2014 d&rsquo;une infinit\u00e9 d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments sub-liminaires dont la somme cumul\u00e9e atteint le seuil d&rsquo;\u00e9mergence ph\u00e9nom\u00e9nologique.<\/p>\n<h3>3.2 La structure graduelle de la vie psychique<\/h3>\n<p>La th\u00e9orie des petites perceptions n&rsquo;est point une curiosit\u00e9 acoustique isol\u00e9e ; elle d\u00e9coule directement du c\u00e9l\u00e8bre principe m\u00e9taphysique leibnizien de continuit\u00e9 : <em>natura non facit saltus<\/em> (la nature ne fait jamais de sauts). Dans le monde physique comme dans le monde spirituel, le passage d&rsquo;un \u00e9tat \u00e0 un autre s&rsquo;effectue toujours par une progression continue d&rsquo;infimes degr\u00e9s interm\u00e9diaires. Appliqu\u00e9 \u00e0 la psychologie de l&rsquo;esprit, ce principe implique qu&rsquo;il ne saurait y avoir de transition abrupte entre l&rsquo;inconscience absolue et l&rsquo;attention focalis\u00e9e. Entre la stupeur l\u00e9thargique et la lucidit\u00e9 philosophique la plus \u00e9clatante s&rsquo;\u00e9tend une texture ininterrompue de micro-\u00e9tats mentaux qui constituent l&rsquo;\u00e9toffe fondamentale de notre vie psychologique.<\/p>\n<p>Cette nappe continue d&rsquo;\u00e9tats sub-liminaires exerce une emprise d\u00e9terminante sur la conduite humaine, sur nos penchants et sur ce que nous croyons \u00eatre nos r\u00e9solutions les plus spontan\u00e9es. Leibniz souligne que nous ne sommes jamais dans un \u00e9tat d&rsquo;indiff\u00e9rence psychologique parfaite : notre esprit est sans cesse travaill\u00e9 par une multitude de petites perceptions corporelles, d&rsquo;alt\u00e9rations microscopiques de nos organes internes, de r\u00e9sonances infimes de l&rsquo;air ambiant et de traces sensorielles r\u00e9siduelles. Ce sont pr\u00e9cis\u00e9ment ces impulsions insensibles qui constituent nos \u00ab go\u00fbts \u00bb, nos \u00ab humeurs \u00bb inexplicables, nos antipathies soudaines ou nos attirances intuitives dont nous ignorons la provenance causale imm\u00e9diate.<\/p>\n<p>En mettant en \u00e9vidence l&rsquo;action souterraine de ces stimulations microscopiques, Leibniz r\u00e9habilite l&rsquo;ancrage charnel et environnemental de l&rsquo;\u00e2me humaine. L&rsquo;esprit ne flotte pas au-dessus du monde physique dans une superbe autonomie intellectuelle ; il est continuellement bombard\u00e9 par les \u00e9chos du macrocosme filtr\u00e9s par la complexit\u00e9 microscopique de son organisme corporel. Les petites perceptions constituent le tissu conjonctif qui relie l&rsquo;intimit\u00e9 de la conscience individuelle \u00e0 la totalit\u00e9 mouvante de la mati\u00e8re, montrant que nous sommes affect\u00e9s par bien plus de r\u00e9alit\u00e9s que notre regard int\u00e9rieur ne peut en embrasser \u00e0 un instant donn\u00e9.<\/p>\n<h3>3.3 Cons\u00e9quences \u00e9pist\u00e9mologiques pour la th\u00e9orie de l&rsquo;inconscient<\/h3>\n<p>D&rsquo;un point de vue historiographique, la formulation leibnizienne des petites perceptions anticipe de fa\u00e7on saisissante l&rsquo;av\u00e8nement moderne de l&rsquo;inconscient, tout en s&rsquo;en distinguant par des caract\u00e9ristiques \u00e9pist\u00e9mologiques majeures qui m\u00e9ritent d&rsquo;\u00eatre rigoureusement d\u00e9limit\u00e9es. Leibniz est le premier grand penseur occidental \u00e0 conceptualiser un psychisme non-conscient sans le rabattre sur une simple c\u00e9cit\u00e9 m\u00e9canique corporelle. Il postule que la sph\u00e8re psychique est infiniment plus vaste que la sph\u00e8re ph\u00e9nom\u00e9nale de la clart\u00e9 r\u00e9flexive, ouvrant ainsi la voie \u00e0 une psychologie scientifique qui prendra au s\u00e9rieux les processus d&rsquo;automatisation, d&rsquo;incubation cognitive et de perception subliminale.<\/p>\n<p>Il importe n\u00e9anmoins de dissiper tout anachronisme facile en contrastant l&rsquo;inconscient leibnizien avec l&rsquo;inconscient psychanalytique th\u00e9oris\u00e9 plus tard par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/freud\/\">Sigmund Freud<\/a>. L&rsquo;inconscient freudien est avant tout un inconscient dynamique, fond\u00e9 sur le conflit intrapsychique, le refoulement actif de repr\u00e9sentations pulsionnelles intol\u00e9rables et la censure morale. Chez Leibniz, l&rsquo;absence de conscience d&rsquo;une perception ne r\u00e9sulte aucunement d&rsquo;un m\u00e9canisme de d\u00e9fense n\u00e9vrotique ou d&rsquo;un refoulement traumatique, mais d&rsquo;une limitation structurelle, diff\u00e9rentielle et math\u00e9matique de notre capacit\u00e9 d&rsquo;attention. Les petites perceptions \u00e9chappent \u00e0 notre regard parce qu&rsquo;elles sont trop petites, trop nombreuses, trop continues ou trop habituelles pour \u00e9merger individuellement \u00e0 la saillance aperceptive.<\/p>\n<p>En ce sens, l&rsquo;inconscient leibnizien pr\u00e9figure de fa\u00e7on prodigieusement moderne l&rsquo;inconscient cognitif contemporain plut\u00f4t que l&rsquo;inconscient pulsionnel de la m\u00e9tapsychologie. Il s&rsquo;agit d&rsquo;une m\u00e9moire implicite de calcul distribu\u00e9 et de traitement d&rsquo;information massivement parall\u00e8le sous le seuil d&rsquo;alerte de l&rsquo;attention s\u00e9lective. En op\u00e9rant cette r\u00e9habilitation magistrale des zones d&rsquo;ombre de l&rsquo;esprit, Leibniz lib\u00e8re la subjectivit\u00e9 moderne de l&rsquo;illusion na\u00efve de la souverainet\u00e9 cart\u00e9sienne du moi, fournissant une explication rationnelle \u00e0 la passivit\u00e9 fondamentale, aux automatismes et \u00e0 la part de myst\u00e8re qui enveloppent la condition humaine.<\/p>\n<h2>4. Perception et apperception : Les degr\u00e9s de la conscience leibnizienne<\/h2>\n<h3>4.1 La distinction fondamentale entre perception et apperception<\/h3>\n<p>Pour clarifier l&rsquo;\u00e9conomie interne du psychisme, Leibniz introduit une distinction conceptuelle d\u00e9cisive qui servira de pivot \u00e0 toute la psychologie post-cart\u00e9sienne : la ligne de d\u00e9marcation entre la <em>perception<\/em> et l&rsquo;<em>apperception<\/em>. Dans les <em>Principes de la nature et de la gr\u00e2ce fond\u00e9s en raison<\/em> (1714), il pose avec une nettet\u00e9 chirurgicale la d\u00e9finition de ces deux r\u00e9gimes cognitifs. La perception d\u00e9signe l&rsquo;\u00e9tat interne de la monade en tant qu&rsquo;elle repr\u00e9sente et exprime la multiplicit\u00e9 des choses externes. C&rsquo;est l&rsquo;acte fondamental par lequel une substance simple int\u00e8gre en elle-m\u00eame des d\u00e9terminations informationnelles relatives \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de son corps et \u00e0 l&rsquo;univers environnant.<\/p>\n<p>L&rsquo;apperception, en revanche, n&rsquo;est pas simplement une perception suppl\u00e9mentaire ou un nouvel objet de contemplation ; elle est la r\u00e9flexivit\u00e9 m\u00eame de l&rsquo;esprit se saisissant de ses propres \u00e9tats. C&rsquo;est \u00ab la conscience, ou la connaissance r\u00e9flexive de cet \u00e9tat int\u00e9rieur \u00bb, laquelle n&rsquo;est point donn\u00e9e \u00e0 toutes les \u00e2mes, ni en tout temps \u00e0 la m\u00eame \u00e2me. L\u00e0 o\u00f9 la perception est une propri\u00e9t\u00e9 universelle, partag\u00e9e par la moindre monade nue composant un grain de sable, l&rsquo;apperception est le privil\u00e8ge exclusif des esprits rationnels acc\u00e9dant \u00e0 la vigilance intellectuelle et \u00e0 la nomination du \u00ab moi \u00bb. L&rsquo;erreur capitale de Descartes et de ses \u00e9pigones a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9cis\u00e9ment de confondre l&rsquo;interruption temporaire de l&rsquo;apperception avec la cessation absolue de toute vie mentale :<\/p>\n<blockquote><p>\n\u00ab C&rsquo;est en quoi les Cart\u00e9siens ont fort manqu\u00e9, ayant compt\u00e9 pour rien les perceptions dont on ne s&rsquo;aper\u00e7oit pas. C&rsquo;est aussi ce qui les a fait croire que les seules esprits \u00e9taient des monades, et qu&rsquo;il n&rsquo;y avait point d&rsquo;\u00e2mes des b\u00eates, encore moins d&rsquo;autres principes de vie. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>Cette c\u00e9cit\u00e9 m\u00e9thodologique des cart\u00e9siens a engendr\u00e9 selon Leibniz des monstruosit\u00e9s th\u00e9oriques, telle la th\u00e8se des \u00ab animaux-machines \u00bb priv\u00e9s de la moindre sensibilit\u00e9 subjective, ou l&rsquo;affirmation insoutenable que l&rsquo;\u00e2me humaine cesserait d&rsquo;exister lorsqu&rsquo;elle sombre dans une syncope sans souvenir. Pour Leibniz, le flux repr\u00e9sentatif ne s&rsquo;interrompt jamais ; la flamme de la perception br\u00fble en permanence, mais elle n&rsquo;est pas constamment r\u00e9fl\u00e9chie par le miroir second de l&rsquo;apperception. Le passage du per\u00e7u au pens\u00e9 repr\u00e9sente une \u00e9l\u00e9vation qualitative, un saut structural dans le traitement de l&rsquo;information interne qui transforme une impression aveugle en une v\u00e9rit\u00e9 consciente disponible pour le raisonnement logique.<\/p>\n<h3>4.2 Le m\u00e9canisme de l&rsquo;attention et de la focalisation<\/h3>\n<p>Comment s&rsquo;op\u00e8re concr\u00e8tement la m\u00e9tamorphose d&rsquo;une perception obscure en une apperception lumineuse ? Leibniz identifie le levier psychologique fondamental de cette op\u00e9ration dans la facult\u00e9 d&rsquo;<em>attention<\/em>. L&rsquo;attention est cet acte volontaire ou involontaire par lequel l&rsquo;esprit oriente sa force dynamique vers un ensemble circonscrit de petites perceptions pour en rehausser la vivacit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nale au d\u00e9triment du bruit de fond environnant. Elle fonctionne comme un filtre perceptif actif qui op\u00e8re une s\u00e9lection draconienne parmi l&rsquo;oc\u00e9an d&rsquo;informations qui assaillent en permanence la monade corporelle.<\/p>\n<p>Ce m\u00e9canisme d&rsquo;attention s\u00e9lective explique avec une acuit\u00e9 remarquable pourquoi nous \u00e9chouons si souvent \u00e0 remarquer ce qui nous est le plus habituel et familier. Leibniz invoque l&rsquo;exemple bien connu des riverains habitant \u00e0 proximit\u00e9 d&rsquo;un moulin \u00e0 eau ou d&rsquo;une chute mugissante : au d\u00e9but, le bruit assourdissant capte irr\u00e9sistiblement leur attention et s&rsquo;impose \u00e0 leur apperception ; mais avec le temps et la r\u00e9p\u00e9tition constante, l&rsquo;esprit s&rsquo;accoutume \u00e0 ce signal inchang\u00e9, l&rsquo;attention se d\u00e9tourne vers des stimulations plus novatrices, et le fracas de la meule retourne au statut de petite perception insensible. Le moulin continue d&rsquo;affecter le tympan et le cerveau physique, l&rsquo;\u00e2me continue de le percevoir, mais elle ne l&rsquo;apper\u00e7oit plus faute de contraste ou de saillance diff\u00e9rentielle.<\/p>\n<p>Pour qu&rsquo;une id\u00e9e devienne distincte, il faut que l&rsquo;attention parvienne \u00e0 diss\u00e9quer la confusion originelle des repr\u00e9sentations sensibles. Leibniz montre que nos sensations premi\u00e8res \u2014 comme la vue de la couleur jaune ou le go\u00fbt du miel \u2014 sont des perceptions claires mais confuses : nous reconnaissons imm\u00e9diatement le jaune sans le confondre avec le bleu, mais nous sommes incapables d&rsquo;\u00e9num\u00e9rer analytiquement les composantes microscopiques qui constituent cette couleur (comme les longueurs d&rsquo;ondes ou les corpuscules lumineux). C&rsquo;est seulement par le travail rigoureux de l&rsquo;attention intellectuelle, soutenue par l&rsquo;analyse g\u00e9om\u00e9trique et exp\u00e9rimentale, que l&rsquo;esprit abstrait les marques distinctives de l&rsquo;objet, transformant l&rsquo;imm\u00e9diatet\u00e9 sensorielle en concept intelligible.<\/p>\n<h3>4.3 Implications pour la philosophie de l&rsquo;esprit<\/h3>\n<p>L&rsquo;articulation entre perception et apperception entra\u00eene des r\u00e9percussions sismiques pour la philosophie de l&rsquo;esprit, dont la port\u00e9e r\u00e9sonne vigoureusement dans les d\u00e9bats contemporains relatifs \u00e0 la nature de la conscience ph\u00e9nom\u00e9nale et de la conscience d&rsquo;acc\u00e8s. En d\u00e9montrant la non-\u00e9quivalence rigoureuse entre l&rsquo;activit\u00e9 psychique et la vigilance r\u00e9flexive, Leibniz ruine d\u00e9finitivement le mod\u00e8le du th\u00e9\u00e2tre cart\u00e9sien o\u00f9 la totalit\u00e9 des repr\u00e9sentations se donnerait en spectacle sur une sc\u00e8ne int\u00e9rieure unique et transparente.<\/p>\n<p>Le champ ph\u00e9nom\u00e9nal leibnizien appara\u00eet au contraire comme une structure stratifi\u00e9e en couches g\u00e9ologiques de lucidit\u00e9 variable. Il existe des repr\u00e9sentations totalement enfouies qui guident nos comportements moteurs les plus \u00e9l\u00e9mentaires, des repr\u00e9sentations interm\u00e9diaires formant la texture de nos humeurs affectives diffuses, et enfin une mince frange sup\u00e9rieure de repr\u00e9sentations apper\u00e7ues qui nourrissent notre discours propositionnel et notre d\u00e9lib\u00e9ration morale. Cette mod\u00e9lisation feuillet\u00e9e pr\u00e9figure avec une troublante exactitude la distinction des neurosciences modernes entre les processus de traitement automatique de l&rsquo;information (rapides, parall\u00e8les, inconscients) et les processus contr\u00f4l\u00e9s (lents, s\u00e9quentiels, \u00e0 capacit\u00e9 limit\u00e9e et hautement conscients).<\/p>\n<p>En outre, cette conception prot\u00e8ge Leibniz contre le pi\u00e8ge du solipsisme et de l&rsquo;id\u00e9alisme dogmatique. Puisque l&rsquo;\u00e2me est continuellement travers\u00e9e par un flux de perceptions qu&rsquo;elle n&rsquo;a point d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment forg\u00e9es de mani\u00e8re consciente, elle d\u00e9couvre dans sa propre opacit\u00e9 interne l&rsquo;indice irr\u00e9futable de son immersion dans un univers objectif infini. La subjectivit\u00e9 leibnizienne n&rsquo;est point un \u00eelot de certitude autarcique suspendu dans le vide, mais un r\u00e9cepteur vivant dont la grandeur r\u00e9side dans sa capacit\u00e9 progressive \u00e0 \u00e9lever \u00e0 la lumi\u00e8re de l&rsquo;apperception la richesse obscure de sa propre nature sensible.<\/p>\n<h2>5. Le d\u00e9bat avec John Locke : Nouveaux Essais et la r\u00e9futation du sensualisme<\/h2>\n<h3>5.1 La confrontation des Nouveaux Essais sur l&rsquo;entendement humain<\/h3>\n<p>Au tournant du XVIIIe si\u00e8cle, la sc\u00e8ne philosophique europ\u00e9enne est polaris\u00e9e par la parution monumentale en 1690 de l&rsquo;ouvrage du philosophe anglais <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.oxfordreference.com\/display\/10.1093\/oi\/authority.20110803100111956\">John Locke<\/a>, <em>An Essay Concerning Human Understanding<\/em>. Locke y d\u00e9ploie une critique d\u00e9vastatrice des id\u00e9es inn\u00e9es cart\u00e9siennes et pose les fondations du sensualisme empiriste moderne, affirmant que toutes nos connaissances d\u00e9rivent exclusivement de l&rsquo;exp\u00e9rience, qu&rsquo;elle soit sensation externe ou r\u00e9flexion interne. Profond\u00e9ment frapp\u00e9 par la puissance de cette \u0153uvre mais alarm\u00e9 par ses d\u00e9rives sensualistes et sceptiques potentielles, Leibniz entreprend une riposte syst\u00e9matique, chapitre par chapitre, sous la forme d&rsquo;un dialogue magistral intitul\u00e9 les <em>Nouveaux Essais sur l&rsquo;entendement humain<\/em>.<\/p>\n<p>Pour mettre en sc\u00e8ne cette dispute fondatrice de la philosophie occidentale, Leibniz adopte une m\u00e9thode dialogique opposant deux personnages all\u00e9goriques : Philal\u00e8the, le porte-parole fid\u00e8le et enthousiaste de l&#8217;empirisme lock\u00e9en, et Th\u00e9ophile (\u00ab l&rsquo;ami de Dieu \u00bb), qui incarne le rationalisme dynamique et la m\u00e9taphysique intellectualiste de Leibniz lui-m\u00eame. Ce dispositif permet \u00e0 Leibniz de ne point caricaturer son adversaire, mais d&rsquo;\u00e9pouser au plus pr\u00e8s les m\u00e9andres de son argumentation pour mieux en r\u00e9v\u00e9ler les apories constitutives. L&rsquo;atmosph\u00e8re de l&rsquo;\u0153uvre est celle d&rsquo;une disputatio courtoise mais sans concession intellectuelle, o\u00f9 la courtoisie acad\u00e9mique rehausse la fermet\u00e9 du d\u00e9bat ontologique.<\/p>\n<p>L&rsquo;enjeu central de cette confrontation historique d\u00e9passe de tr\u00e8s loin une simple controverse acad\u00e9mique sur la psychologie de l&rsquo;enfant ou les capacit\u00e9s cognitives des peuples primitifs. Il touche au c\u0153ur m\u00eame de la dignit\u00e9 de l&rsquo;esprit humain et de la fondation des sciences : nos concepts les plus \u00e9lev\u00e9s \u2014 la n\u00e9cessit\u00e9 math\u00e9matique, l&rsquo;universalit\u00e9 logique, l&rsquo;id\u00e9e de substance, de causalit\u00e9, de justice et de divinit\u00e9 \u2014 sont-ils le produit d\u00e9riv\u00e9, passif et accidentel d&rsquo;impressions mat\u00e9rielles venues du monde ext\u00e9rieur, ou bien proc\u00e8dent-ils de la nature m\u00eame de l&rsquo;\u00e2me pensante ? C&rsquo;est le statut de la rationalit\u00e9 autonome face au d\u00e9terminisme des impressions sensibles qui constitue le champ de bataille philosophique des <em>Nouveaux Essais<\/em>.<\/p>\n<h3>5.2 La r\u00e9futation de la table rase empiriste<\/h3>\n<p>La c\u00e9l\u00e8bre image forg\u00e9e par Locke pour illustrer son empirisme radical est celle de l&rsquo;esprit comme <em>tabula rasa<\/em> \u2014 une feuille de papier vierge, une tablette de cire immacul\u00e9e sur laquelle aucune inscription n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9alablement trac\u00e9e, et que seules les sensations viennent progressivement remplir d&#8217;empreintes. Face \u00e0 cet adage scolastique repris par les empiristes : \u00ab <em>Nihil est in intellectu quod non fuerit in sensu<\/em> \u00bb (Rien n&rsquo;est dans l&rsquo;intellect qui n&rsquo;ait d&rsquo;abord \u00e9t\u00e9 dans les sens), Leibniz ass\u00e8ne sa r\u00e9plique devenue l\u00e9gendaire, d&rsquo;une fulgurance dialectique foudroyante :<\/p>\n<blockquote><p>\n\u00ab <em>Nisi intellectus ipse<\/em> \u00bb \u2014 sinon l&rsquo;intellect lui-m\u00eame !\n<\/p><\/blockquote>\n<p>En quatre mots latins, Leibniz dynamite la th\u00e8se de la passivit\u00e9 cognitive. Comment la sensation pourrait-elle jamais inscrire quoi que ce soit dans un esprit qui ne poss\u00e9derait point d&#8217;embl\u00e9e la facult\u00e9 m\u00eame de recevoir, de comparer, d&rsquo;ordonner et d&rsquo;interpr\u00e9ter cette inscription ? L&rsquo;intellect n&rsquo;est pas un r\u00e9cipient inerte attendant passivement le d\u00e9versement des donn\u00e9es empiriques ; il est une activit\u00e9 configurante originaire dot\u00e9e de structures op\u00e9ratoires internes. L&rsquo;esprit contient d\u00e9j\u00e0 virtuellement les concepts d&rsquo;\u00eatre, de substance, d&rsquo;un, de m\u00eame, de cause et de perception, pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu&rsquo;il est lui-m\u00eame une substance active, une unit\u00e9 pensante et une cause dynamique de ses propres repr\u00e9sentations.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, Leibniz d\u00e9montre avec une rigueur implacable l&rsquo;impossibilit\u00e9 de fonder la n\u00e9cessit\u00e9 universelle sur la seule induction empirique. L&rsquo;exp\u00e9rience sensible, si r\u00e9p\u00e9t\u00e9e soit-elle, ne peut jamais nous enseigner que ce qui <em>est<\/em> de fait \u00e0 un moment donn\u00e9 et en un lieu donn\u00e9 ; elle ne saurait en aucun cas nous instruire sur ce qui <em>doit n\u00e9cessairement \u00eatre<\/em> en tout temps et en tout lieu. Que le soleil se soit lev\u00e9 tous les matins depuis des mill\u00e9naires est un fait d&rsquo;observation historique, mais cela ne fournit aucune certitude logique absolue qu&rsquo;il se l\u00e8vera demain sans une loi rationnelle sous-jacente. Les v\u00e9rit\u00e9s g\u00e9om\u00e9triques (telle que la somme des angles d&rsquo;un triangle \u00e9quivaut \u00e0 deux droits) jouissent d&rsquo;une universalit\u00e9 intemporelle que mille exp\u00e9riences sensibles ne sauraient conf\u00e9rer \u00e0 un th\u00e9or\u00e8me. L&rsquo;induction est impuissante \u00e0 engendrer la n\u00e9cessit\u00e9 ; celle-ci ne peut jaillir que de la source lumineuse de la raison nativement pr\u00e9-structur\u00e9e.<\/p>\n<h3>5.3 Sensualisme contre intellectualisme dynamique<\/h3>\n<p>En poursuivant sa critique, Leibniz pointe l&rsquo;\u00e9chec fondamental du sensualisme \u00e0 expliquer la gen\u00e8se des op\u00e9rations cognitives sup\u00e9rieures \u00e0 partir de la seule association passive des id\u00e9es. Locke pr\u00e9tend que l&rsquo;esprit abstrait ses concepts g\u00e9n\u00e9raux en retranchant les circonstances de temps et de lieu d&rsquo;impressions particuli\u00e8res. Mais Leibniz r\u00e9torque qu&rsquo;une telle abstraction pr\u00e9suppose d\u00e9j\u00e0 ce qu&rsquo;elle est cens\u00e9e engendrer : pour regrouper deux objets sensibles sous un m\u00eame concept g\u00e9n\u00e9rique de \u00ab blancheur \u00bb ou d&rsquo;\u00ab animalit\u00e9 \u00bb, il faut n\u00e9cessairement que l&rsquo;esprit dispose d\u00e9j\u00e0 du crit\u00e8re d&rsquo;identit\u00e9 et de ressemblance qui guide son tri conceptuel.<\/p>\n<p>Le mod\u00e8le lock\u00e9en d&rsquo;un m\u00e9canisme associationniste primaire est ainsi jug\u00e9 na\u00eff par Leibniz. Les associations d&rsquo;id\u00e9es fond\u00e9es sur la contigu\u00eft\u00e9 spatio-temporelle ou la r\u00e9p\u00e9tition machinale appartiennent au psychisme animal le plus rudimentaire \u2014 c&rsquo;est le m\u00e9canisme par lequel le chien craint le b\u00e2ton \u2014, mais elles ne constituent nullement la pens\u00e9e rationnelle. La v\u00e9ritable pens\u00e9e proc\u00e8de par int\u00e9gration logique, par discernement d&rsquo;invariants formels et par d\u00e9duction de cons\u00e9quences n\u00e9cessaires au sein d&rsquo;un syst\u00e8me d\u00e9ductif hautement articul\u00e9.<\/p>\n<p>Par cette prise de position audacieuse, Leibniz n&rsquo;esquisse rien de moins qu&rsquo;une \u00ab psychologie transcendantale \u00bb avant la lettre. Pr\u00e8s de huit d\u00e9cennies avant la publication de la <em>Critique de la raison pure<\/em> d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/kant\/\">Emmanuel Kant<\/a>, Leibniz comprend avec une clart\u00e9 souveraine que la connaissance humaine est le fruit indissociable de la collaboration entre la r\u00e9ceptivit\u00e9 sensible qui fournit les mat\u00e9riaux singuliers et la spontan\u00e9it\u00e9 conceptuelle de l&rsquo;entendement qui leur impose des formes intelligibles <em>a priori<\/em>. Contre le sensualisme r\u00e9ducteur de Locke, Leibniz r\u00e9affirme avec force que l&rsquo;esprit est un foyer autonome d&rsquo;intelligibilit\u00e9 cr\u00e9atrice.<\/p>\n<h2>6. L&rsquo;inn\u00e9isme virtuel : La m\u00e9taphore du marbre vein\u00e9 et la cognition<\/h2>\n<h3>6.1 La m\u00e9taphore du marbre vein\u00e9 d&rsquo;Hercule<\/h3>\n<p>Pour d\u00e9passer l&rsquo;impasse d&rsquo;un inn\u00e9isme cart\u00e9sien na\u00eff \u2014 qui concevait parfois les id\u00e9es inn\u00e9es comme des concepts tout form\u00e9s, grav\u00e9s de mani\u00e8re actuelle et explicite dans l&rsquo;\u00e2me d\u00e8s le berceau \u2014, Leibniz forge dans les <em>Nouveaux Essais<\/em> l&rsquo;une des m\u00e9taphores les plus \u00e9blouissantes de l&rsquo;histoire de la philosophie cognitive : celle du bloc de marbre vein\u00e9. Rejetant \u00e0 la fois la cire molle de l&#8217;empirisme et la statue d\u00e9j\u00e0 toute taill\u00e9e du rationalisme dogmatique, il propose cette comparaison saisissante :<\/p>\n<blockquote><p>\n\u00ab C&rsquo;est pourquoi je me suis servi de la comparaison d&rsquo;un bloc de marbre qui a des veines, plut\u00f4t que d&rsquo;un bloc de marbre tout uni, ou de tablettes vides, c&rsquo;est-\u00e0-dire de ce qui s&rsquo;appelle <em>tabula rasa<\/em> chez les philosophes. Car si l&rsquo;\u00e2me ressemblait \u00e0 ces tablettes vides, les v\u00e9rit\u00e9s seraient en nous comme la figure d&rsquo;Hercule est dans un marbre, quand le marbre est tout \u00e0 fait indiff\u00e9rent \u00e0 recevoir cette figure ou quelque autre. Mais s&rsquo;il y avait des veines dans la pierre, qui marquassent la figure d&rsquo;Hercule pr\u00e9f\u00e9rablement \u00e0 d&rsquo;autres figures, cette pierre y serait plus d\u00e9termin\u00e9e, et Hercule y serait comme inn\u00e9 en quelque fa\u00e7on, quoiqu&rsquo;il fall\u00fbt du travail pour d\u00e9couvrir ces veines, et pour les nettoyer par le polissage. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>Cette all\u00e9gorie magistrale illustre le concept d&rsquo;\u00ab inn\u00e9isme virtuel \u00bb ou dispositionnel. L&rsquo;esprit ne contient pas d\u00e8s la naissance les th\u00e9or\u00e8mes d&rsquo;Euclide formul\u00e9s sous forme d&rsquo;\u00e9nonc\u00e9s propositionnels conscients \u2014 ce qui serait d\u00e9menti par la moindre observation empirique des jeunes enfants. Ce qui est inn\u00e9, ce sont les inclinations, les aptitudes structurelles, les dispositions natives et les lignes de fracture intellectuelles qui orientent l&rsquo;activit\u00e9 de l&rsquo;esprit vers certaines configurations signifiantes plut\u00f4t que d&rsquo;autres.<\/p>\n<p>Le ciseau du sculpteur repr\u00e9sente l&rsquo;exp\u00e9rience sensible v\u00e9cue. Loin de s&rsquo;opposer aux inclinations natives, l&rsquo;exp\u00e9rience externe est absolument indispensable : c&rsquo;est elle qui frappe le marbre, qui excite l&rsquo;attention, qui brise les asp\u00e9rit\u00e9s opaques et qui force l&rsquo;esprit \u00e0 actualiser ce qu&rsquo;il ne portait jusqu&rsquo;alors qu&rsquo;en puissance. L&rsquo;exp\u00e9rience ne cr\u00e9e pas la v\u00e9rit\u00e9 de toutes pi\u00e8ces ; elle est l&rsquo;occasion mat\u00e9rielle et ph\u00e9nom\u00e9nale qui permet \u00e0 l&rsquo;esprit d&rsquo;extraire de son propre fonds int\u00e9rieur les figures intelligibles qui y \u00e9taient obscur\u00e9ment esquiss\u00e9es par la nature m\u00eame de sa raison.<\/p>\n<h3>6.2 V\u00e9rit\u00e9s de raison et v\u00e9rit\u00e9s de fait<\/h3>\n<p>L&rsquo;inn\u00e9isme virtuel leibnizien permet d&rsquo;\u00e9clairer d&rsquo;un jour nouveau la grande bifurcation \u00e9pist\u00e9mologique qui structure toute la pens\u00e9e de l&rsquo;\u00e9poque classique : la distinction canonique entre les \u00ab v\u00e9rit\u00e9s de raison \u00bb et les \u00ab v\u00e9rit\u00e9s de fait \u00bb. Cette partition, r\u00e9affirm\u00e9e dans la <em>Monadologie<\/em> (\u00a7 31-33), constitue l&rsquo;armature logique de l&rsquo;entendement humain et d\u00e9termine le degr\u00e9 de certitude psychologique attach\u00e9 \u00e0 nos diff\u00e9rents jugements.<\/p>\n<p>Les v\u00e9rit\u00e9s de raison sont n\u00e9cessaires, universelles et intemporelles. Leur v\u00e9rit\u00e9 proc\u00e8de exclusivement de l&rsquo;analyse logique de leurs termes constitutifs, et leur oppos\u00e9 est rigoureusement impossible car auto-contradictoire. Elles sont r\u00e9gies souverainement par le grand <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/aristotle-logic\/\">principe de non-contradiction<\/a> (une proposition ne peut \u00eatre simultan\u00e9ment vraie et fausse sous le m\u00eame rapport) et le principe d&rsquo;identit\u00e9. Telles sont les propositions arithm\u00e9tiques comme \u00ab deux et deux font quatre \u00bb ou le principe g\u00e9om\u00e9trique selon lequel la ligne droite est le plus court chemin d&rsquo;un point \u00e0 un autre. Ces v\u00e9rit\u00e9s constituent le noyau inn\u00e9 de la raison pure : aucun fait contingent ne saurait les infirmer, et elles seraient vraies dans tous les univers possibles que Dieu aurait pu concevoir.<\/p>\n<p>Les v\u00e9rit\u00e9s de fait, au contraire, sont contingentes : leur oppos\u00e9 n&rsquo;implique aucune contradiction logique interne. Que Jules C\u00e9sar ait franchi le Rubicon ou qu&rsquo;il pleuve aujourd&rsquo;hui \u00e0 Hanovre sont des propositions dont le contraire \u00e9tait parfaitement concevable <em>a priori<\/em>. Elles sont fond\u00e9es sur l&rsquo;exp\u00e9rience sensible <em>a posteriori<\/em> et gouvern\u00e9es par le <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/sufficient-reason\/\">principe de raison suffisante<\/a>, stipulant que rien n&rsquo;arrive sans qu&rsquo;il y ait une raison d\u00e9terminante pour laquelle la chose existe ainsi plut\u00f4t qu&rsquo;autrement, bien que cette raison ne puisse \u00eatre pleinement d\u00e9ploy\u00e9e que par une analyse infinie accessible au seul entendement divin. Sur le plan psychologique, cette distinction fonde la dynamique du doute et de la certitude : l&rsquo;homme atteint l&rsquo;apaisement apodictique dans les v\u00e9rit\u00e9s de raison, tandis qu&rsquo;il doit se contenter d&rsquo;une certitude morale ou probabiliste face \u00e0 l&rsquo;immensit\u00e9 mouvante des v\u00e9rit\u00e9s de fait.<\/p>\n<h3>6.3 R\u00e9sonances contemporaines en sciences cognitives<\/h3>\n<p>La m\u00e9taphore leibnizienne du marbre vein\u00e9 a trouv\u00e9 au XXe et XXIe si\u00e8cles une post\u00e9rit\u00e9 \u00e9clatante, au point d&rsquo;\u00eatre consid\u00e9r\u00e9e par de nombreux chercheurs contemporains comme la proph\u00e9tie conceptuelle des sciences cognitives de pointe. Lorsque le linguiste <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/chomsky\/\">Noam Chomsky<\/a> a d\u00e9clench\u00e9 dans les ann\u00e9es 1950 la r\u00e9volution cognitiviste en terrassant le b\u00e9haviorisme de Skinner \u2014 version moderne et radicale de la table rase empiriste \u2014, il s&rsquo;est explicitement r\u00e9clam\u00e9 de la tradition du rationalisme cart\u00e9sien et leibnizien pour d\u00e9fendre sa th\u00e9orie de la \u00ab grammaire universelle \u00bb.<\/p>\n<p>L&rsquo;argument chomskyen de la \u00ab pauvret\u00e9 du stimulus \u00bb est une transposition rigoureuse du raisonnement de Leibniz : comment un jeune enfant, expos\u00e9 \u00e0 un environnement sonore chaotique, fragmentaire et souvent incorrect, parvient-il en quelques ann\u00e9es \u00e0 ma\u00eetriser la syntaxe infiniment complexe de sa langue maternelle sans instruction formelle ? La r\u00e9ponse est purement leibnizienne : le cerveau humain n&rsquo;est pas une page blanche indiff\u00e9rente, mais un syst\u00e8me hautement pr\u00e9-c\u00e2bl\u00e9 poss\u00e9dant des veines structurales inn\u00e9es \u2014 des modules cognitifs d\u00e9di\u00e9s \u2014 que les stimuli environnementaux viennent simplement calibrer et actualiser au cours du d\u00e9veloppement ontog\u00e9n\u00e9tique.<\/p>\n<p>De nos jours, l&rsquo;\u00e9pig\u00e9n\u00e9tique d\u00e9veloppementale et les neurosciences computationnelles ne disent pas autre chose : l&rsquo;architecture synaptique du cerveau humain comporte des contraintes g\u00e9n\u00e9tiques massives (le veinage du marbre) qui canalisent l&rsquo;apprentissage et d\u00e9terminent nos propensions \u00e0 cat\u00e9goriser l&rsquo;espace, le temps, les nombres ou les expressions faciales d&rsquo;autrui, tout en n\u00e9cessitant l&rsquo;interaction avec le monde physique et social pour sculpter d\u00e9finitivement le r\u00e9seau neuronal. Leibniz a ainsi d\u00e9pass\u00e9 par avance l&rsquo;opposition binaire et st\u00e9rile entre l&rsquo;inn\u00e9 et l&rsquo;acquis en concevant la cognition comme une synth\u00e8se \u00e9mergente o\u00f9 la nature fournit les pr\u00e9dispositions formelles et o\u00f9 la culture assure leur pleine r\u00e9v\u00e9lation ph\u00e9nom\u00e9nale.<\/p>\n<h2>7. L&rsquo;harmonie pr\u00e9\u00e9tablie et le probl\u00e8me corps-esprit<\/h2>\n<h3>7.1 L&rsquo;aporie du dualisme cart\u00e9sien et l&rsquo;occasionnalisme<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des casse-t\u00eates m\u00e9taphysiques les plus redoutables l\u00e9gu\u00e9s par le XVIIe si\u00e8cle \u00e0 la post\u00e9rit\u00e9 est le probl\u00e8me des relations entre l&rsquo;\u00e2me et le corps (le c\u00e9l\u00e8bre <em>mind-body problem<\/em>). En concevant l&rsquo;\u00e2me comme une substance purement pensante, in\u00e9tendue et indivisible, et le corps comme une substance purement mat\u00e9rielle, \u00e9tendue et divisible, Ren\u00e9 Descartes avait rendu leur communication mutuelle ontologiquement incompr\u00e9hensible. Comment une entit\u00e9 d\u00e9pourvue de toute dimension spatiale pourrait-elle pousser ou orienter un objet physique ? Et comment un mouvement de particules mat\u00e9rielles pourrait-il injecter une id\u00e9e ou un sentiment immat\u00e9riel au sein de l&rsquo;esprit ?<\/p>\n<p>La solution de fortune avanc\u00e9e par Descartes lui-m\u00eame \u2014 la d\u00e9signation de la glande pin\u00e9ale situ\u00e9e au centre du cerveau comme si\u00e8ge miraculeux o\u00f9 les deux substances interagiraient par l&rsquo;interm\u00e9diaire des \u00ab esprits animaux \u00bb \u2014 apparut imm\u00e9diatement comme une d\u00e9robade st\u00e9rile \u00e0 l&rsquo;ensemble de ses contemporains lucides. C&rsquo;\u00e9tait r\u00e9introduire subrepticement une causalit\u00e9 magique au c\u0153ur m\u00eame du m\u00e9canisme. Constatant cette faille b\u00e9ante, les philosophes occasionnalistes, au premier rang desquels figure le p\u00e8re <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/malebranche\/\">Nicolas Malebranche<\/a>, tent\u00e8rent de sauver le dualisme cart\u00e9sien en supprimant toute causalit\u00e9 r\u00e9elle entre les cr\u00e9atures : ce n&rsquo;est pas le corps qui agit sur l&rsquo;\u00e2me ni l&rsquo;\u00e2me qui meut le bras, mais Dieu qui, \u00e0 l&rsquo;<em>occasion<\/em> d&rsquo;un mouvement c\u00e9r\u00e9bral, produit miraculeusement une sensation dans l&rsquo;\u00e2me, et \u00e0 l&rsquo;<em>occasion<\/em> d&rsquo;une volition spirituelle, meut directement la mati\u00e8re corporelle.<\/p>\n<p>Leibniz rejette avec v\u00e9h\u00e9mence l&rsquo;occasionnalisme malebranchiste, y d\u00e9non\u00e7ant le recours ill\u00e9gitime \u00e0 un \u00ab <em>deus ex machina<\/em> \u00bb perp\u00e9tuel indigne d&rsquo;un philosophe de la nature. Faire intervenir le Cr\u00e9ateur \u00e0 chaque battement de cil et \u00e0 chaque douleur dentaire pour raccorder artificiellement deux substances h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes revient \u00e0 transformer l&rsquo;ordre r\u00e9gulier de la cr\u00e9ation en une cha\u00eene ininterrompue de miracles quotidiens. Une v\u00e9ritable philosophie rationnelle se doit d&rsquo;expliquer la concordance ph\u00e9nom\u00e9nale du corps et de l&rsquo;esprit par des lois immanentes et constitutionnelles inscrites une fois pour toutes au c\u0153ur m\u00eame des substances cr\u00e9\u00e9es.<\/p>\n<h3>7.2 Le syst\u00e8me de l&rsquo;harmonie pr\u00e9\u00e9tablie<\/h3>\n<p>C&rsquo;est pour surmonter cette aporie tragique que Leibniz forge l&rsquo;un des joyaux conceptuels de sa m\u00e9taphysique : le syst\u00e8me de l&rsquo;<em>harmonie pr\u00e9\u00e9tablie<\/em>, rendu public en 1695 dans son c\u00e9l\u00e8bre <em>Syst\u00e8me nouveau de la nature et de la communication des substances<\/em>. Pour rendre intelligible cette id\u00e9e vertigineuse, Leibniz propose la magistrale analogie des deux horloges :<\/p>\n<blockquote><p>\n\u00ab Imaginez deux horloges ou montres qui s&rsquo;accordent parfaitement \u00e0 marquer les m\u00eames heures. Cela se peut faire de trois mani\u00e8res : la premi\u00e8re consiste dans une influence mutuelle de l&rsquo;une sur l&rsquo;autre ; la seconde, dans le soin d&rsquo;un homme qui y veille continuellement pour les remettre d&rsquo;accord ; et la troisi\u00e8me, dans la perfection de leur propre fabrication. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>La premi\u00e8re voie est celle de la physique vulgaire et de l&rsquo;interactionnisme cart\u00e9sien na\u00eff, supposant une transmission r\u00e9elle d&rsquo;\u00e9nergie ou de force entre deux substances incommensurables, ce qui viole le principe de conservation de la force. La seconde voie est celle de l&rsquo;occasionnalisme de Malebranche, o\u00f9 l&rsquo;horloger divin passe son \u00e9ternit\u00e9 \u00e0 r\u00e9ajuster les aiguilles \u00e0 chaque seconde. La troisi\u00e8me voie, infiniment plus glorieuse pour l&rsquo;intelligence divine, est celle de l&rsquo;harmonie pr\u00e9\u00e9tablie :<\/p>\n<p>Dieu, dans sa prescience infinie et par un seul d\u00e9cret originaire au moment de la cr\u00e9ation, a configur\u00e9 la monade pensante et la machine corporelle avec une pr\u00e9cision math\u00e9matique si absolue que les deux s\u00e9ries d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements \u2014 la s\u00e9rie psychologique t\u00e9l\u00e9ologique des perceptions et app\u00e9titions au sein de l&rsquo;\u00e2me, et la s\u00e9rie physique m\u00e9canique des chocs et mouvements au sein du corps organique \u2014 se correspondent point par point, sans qu&rsquo;aucune influence causale r\u00e9elle ne s&rsquo;exerce jamais de l&rsquo;une sur l&rsquo;autre. Lorsque je d\u00e9cide de lever le bras, ma volont\u00e9 interne s&rsquo;auto-d\u00e9ploie selon les lois spirituelles de mon esprit, tandis que mes fibres musculaires se contractent selon les lois rigides de la biom\u00e9canique ; les deux ordres d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements s&rsquo;harmonisent instantan\u00e9ment parce qu&rsquo;ils ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9gl\u00e9s d\u00e8s l&rsquo;aube du monde pour vibrer au m\u00eame unisson ontologique.<\/p>\n<h3>7.3 Port\u00e9e psychologique du parall\u00e9lisme leibnizien<\/h3>\n<p>L&rsquo;impact de l&rsquo;harmonie pr\u00e9\u00e9tablie sur la constitution de la psychologie moderne est monumental. Sur le plan \u00e9pist\u00e9mologique, elle instaure le mod\u00e8le fondamental du <em>parall\u00e9lisme psychophysiologique<\/em>, qui deviendra le paradigme dominant des pionniers de la psychologie exp\u00e9rimentale au XIXe si\u00e8cle, notamment chez <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/fechner\/\">Gustav Theodor Fechner<\/a> et <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/wilhelm-wundt\/\">Wilhelm Wundt<\/a>. Ce mod\u00e8le accomplit une double \u00e9mancipation salvatrice pour la science de l&rsquo;esprit :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;autonomie de la psychologie :<\/strong> En proclamant qu&rsquo;aucun \u00e9v\u00e9nement mental ne provient causalement d&rsquo;une pichenette physique du corps, Leibniz garantit que les processus mentaux doivent \u00eatre compris et expliqu\u00e9s selon leurs lois propres de finalit\u00e9, d&rsquo;association et de logique interne. La psychologie n&rsquo;a pas \u00e0 \u00eatre dissoute dans la m\u00e9canique c\u00e9r\u00e9brale ; elle conserve une l\u00e9gitimit\u00e9 explicative irr\u00e9ductible.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 de la physiologie :<\/strong> Inversement, la cha\u00eene causale des \u00e9v\u00e9nements neuronaux et corporels est rigoureusement close et autosuffisante ; aucun esprit immat\u00e9riel ne vient myst\u00e9rieusement violer les lois de la conservation de l&rsquo;\u00e9nergie physique pour d\u00e9vier les trajectoires mol\u00e9culaires dans le cortex.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Par cette distinction r\u00e9volutionnaire, Leibniz pr\u00e9serve le psychologue \u00e0 la fois des d\u00e9rives r\u00e9ductrices du physicalisme \u00e9liminativiste (qui pr\u00e9tend que la conscience n&rsquo;est qu&rsquo;un \u00e9piph\u00e9nom\u00e8ne illusoire) et des \u00e9garements de l&rsquo;animisme magique (qui postule des interventions miraculeuses de l&rsquo;esprit sur la mati\u00e8re). Le corps humain est une machine biologique stup\u00e9fiante, dont chaque fibre exprime ph\u00e9nom\u00e9nalement la dramaturgie int\u00e9rieure de l&rsquo;\u00e2me. La psychologie et la physiologie sont invit\u00e9es \u00e0 progresser de concert, comme deux lectures compl\u00e9mentaires, synchrones et parall\u00e8les du grand livre de la nature humaine.<\/p>\n<h2>8. La dynamique de l&rsquo;\u00e2me : D\u00e9sir, inqui\u00e9tude et volition<\/h2>\n<h3>8.1 La notion d&rsquo;inqui\u00e9tude (Unruhe \/ Uneasiness)<\/h3>\n<p>L&rsquo;esprit leibnizien n&rsquo;est point un tableau contemplatif statique ; il est un brasier d&rsquo;activit\u00e9 ininterrompue. C&rsquo;est dans l&rsquo;analyse de la vie affective et volitive que Leibniz d\u00e9montre la plus fine p\u00e9n\u00e9tration psychologique, notamment \u00e0 travers sa r\u00e9interpr\u00e9tation lumineuse de la notion lock\u00e9enne d&rsquo;\u00ab <em>uneasiness<\/em> \u00bb, qu&rsquo;il choisit de traduire dans les <em>Nouveaux Essais<\/em> par le vocable fran\u00e7ais d&rsquo;<em>inqui\u00e9tude<\/em>, ou en allemand par celui d&rsquo;<em>Unruhe<\/em>. Alors que Locke envisageait cette inqui\u00e9tude de mani\u00e8re n\u00e9gative, comme un malaise douloureux dont l&rsquo;homme cherche d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment \u00e0 se d\u00e9livrer pour retrouver un \u00e9tat d&rsquo;\u00e9quilibre stationnaire, Leibniz en fait le moteur vital et constructif de toute l&rsquo;existence consciente.<\/p>\n<p>L&rsquo;inqui\u00e9tude leibnizienne n&rsquo;est point une angoisse existentielle paralysante ou un tourment morbide ; elle est la r\u00e9sultante interne d&rsquo;une constellation innombrable de petites sollicitations imperceptibles qui tiraillent l&rsquo;\u00e2me en permanence sans atteindre le seuil de la souffrance distincte. C&rsquo;est le balancier perp\u00e9tuel de l&rsquo;horloge biologique et spirituelle \u2014 le ressort m\u00eame (l&rsquo;<em>Unruhe<\/em> d\u00e9signant aussi en horlogerie allemande le balancier r\u00e9gulateur) qui interdit \u00e0 l&rsquo;esprit de sombrer dans une stase l\u00e9thargique :<\/p>\n<blockquote><p>\n\u00ab Ces petites impulsions consistent \u00e0 se d\u00e9livrer continuellement de petites incommodit\u00e9s qui nous poussent sans cesse. C&rsquo;est l\u00e0 cette inqui\u00e9tude qui, sans \u00eatre une douleur v\u00e9ritable, fait na\u00eetre le d\u00e9sir, et nous pousse \u00e0 agir sans que nous sachions bien souvent d&rsquo;o\u00f9 le branle nous vient. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>En formulant cette th\u00e8se, Leibniz formule le v\u00e9ritable principe d&rsquo;inertie de la vie psychique : le repos absolu de l&rsquo;\u00e2me est une fiction ontologique impossible. L&rsquo;esprit humain est structurellement dynamique ; il aspire sans cesse au changement parce que chaque infime satisfaction acquise d\u00e9voile instantan\u00e9ment une infinit\u00e9 de nouvelles petites app\u00e9titions virtuelles qui le propulsent vers l&rsquo;avant. L&rsquo;inqui\u00e9tude est le sel de la vie, le garant providentiel de notre perfectionnement ind\u00e9fini.<\/p>\n<h3>8.2 L&rsquo;app\u00e9tition et le passage \u00e0 l&rsquo;action<\/h3>\n<p>Au c\u0153ur de chaque monade bat un principe moteur interne que Leibniz baptise du terme aristot\u00e9licien d&rsquo;<em>app\u00e9tition<\/em> (<em>appetitio<\/em>). L&rsquo;app\u00e9tition est d\u00e9finie dans la <em>Monadologie<\/em> (\u00a7 15) comme \u00ab l&rsquo;action du principe interne qui fait le changement ou le passage d&rsquo;une perception \u00e0 une autre \u00bb. Si la perception est la dimension repr\u00e9sentative de la monade, l&rsquo;app\u00e9tition en est la dimension motrice et conative. Elle est ce <em>conatus<\/em> primordial, cette tension t\u00e9l\u00e9ologique vers l&rsquo;actualisation qui emp\u00eache la repr\u00e9sentation de se figer dans l&rsquo;immobilit\u00e9.<\/p>\n<p>Cette th\u00e9orie de l&rsquo;app\u00e9tition permet \u00e0 Leibniz de pulv\u00e9riser le mythe th\u00e9ologique et m\u00e9taphysique du \u00ab libre arbitre d&rsquo;indiff\u00e9rence \u00bb (la fameuse <em>libertas indifferentiae<\/em>), selon lequel la volont\u00e9 humaine aurait le pouvoir magique de se d\u00e9cider ex nihilo entre deux partis rigoureusement \u00e9gaux sans aucun motif d\u00e9terminant. Leibniz invoque ici la c\u00e9l\u00e8bre fable de l&rsquo;\u00e2ne de Buridan, animal affam\u00e9 et assoiff\u00e9 plac\u00e9 \u00e0 \u00e9gale distance d&rsquo;une botte de foin et d&rsquo;un seau d&rsquo;eau, et qui mourrait de faim faute de raison de pr\u00e9f\u00e9rer l&rsquo;un \u00e0 l&rsquo;autre. Une telle indiff\u00e9rence d&rsquo;\u00e9quilibre absolu est une impossibilit\u00e9 m\u00e9taphysique : il y a toujours une infinit\u00e9 de petites inclinations imperceptibles, d&rsquo;infimes penchants corporels ou d&rsquo;associations sub-liminaires qui font pencher la balance de notre d\u00e9sir d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 plut\u00f4t que d&rsquo;un autre.<\/p>\n<p>La motivation humaine n&rsquo;est donc point le d\u00e9cret souverain et isol\u00e9 d&rsquo;une volont\u00e9 pure d\u00e9tach\u00e9e du reste de la personne ; elle se pr\u00e9sente comme la r\u00e9sultante vectorielle d&rsquo;une multitude de forces internes concurrentes. Dans les <em>Nouveaux Essais<\/em>, Leibniz compare admirablement la d\u00e9lib\u00e9ration volitive \u00e0 l&rsquo;artillerie m\u00e9canique : de m\u00eame que la trajectoire d&rsquo;un boulet de canon est la composition g\u00e9om\u00e9trique de la pouss\u00e9e initiale de la poudre, de la gravit\u00e9 terrestre et de la r\u00e9sistance de l&rsquo;air, notre d\u00e9cision finale est le produit compos\u00e9 de toutes les inclinations, petites inqui\u00e9tudes et raisons distinctes qui ont lutt\u00e9 au sein de notre for int\u00e9rieur. La volont\u00e9 ne commande pas en tyran despotique \u00e0 nos affects ; elle est l&rsquo;aboutissement dynamique d&rsquo;une d\u00e9mocratie de d\u00e9sirs microscopiques f\u00e9d\u00e9r\u00e9s sous la banni\u00e8re d&rsquo;une raison victorieuse.<\/p>\n<h3>8.3 La psychologie du plaisir et de la douleur<\/h3>\n<p>Cette architecture conative d\u00e9bouche sur une d\u00e9finition hautement originale et profond\u00e9ment cognitive des affects fondamentaux : le plaisir et la douleur. Rompant avec les visions purement h\u00e9donistes ou sensualistes qui r\u00e9duisent les \u00e9motions \u00e0 de simples br\u00fblures nerveuses brutes, Leibniz formule une th\u00e9orie axiologique o\u00f9 le sentiment affectif est intrins\u00e8quement li\u00e9 \u00e0 la perception de la beaut\u00e9 et de l&rsquo;ordre cosmique.<\/p>\n<p>Pour Leibniz, le <strong>plaisir<\/strong> est d\u00e9fini comme \u00ab le sentiment d&rsquo;une perfection \u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire la saisie interne, confuse ou distincte, d&rsquo;une augmentation de puissance, d&rsquo;ordre, d&rsquo;harmonie ou de coh\u00e9rence au sein de la monade ou de son entourage. Lorsque nous \u00e9coutons une m\u00e9lodie envo\u00fbtante, notre ravissement auditif provient de la perception inconsciente des proportions arithm\u00e9tiques harmonieuses qui r\u00e9gissent les vibrations sonores : \u00ab La musique est un exercice d&rsquo;arithm\u00e9tique secr\u00e8te o\u00f9 l&rsquo;\u00e2me ne sait pas qu&rsquo;elle compte \u00bb. Le plaisir esth\u00e9tique et intellectuel est l&rsquo;indice psychologique d&rsquo;un enrichissement structurel de l&rsquo;esprit s&rsquo;harmonisant avec l&rsquo;ordre universel.<\/p>\n<p>Inversement, la <strong>douleur<\/strong> n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que \u00ab le sentiment d&rsquo;une imperfection \u00bb, la conscience aigu\u00eb ou confuse d&rsquo;une d\u00e9gradation de puissance, d&rsquo;un d\u00e9sordre soudain, d&rsquo;une diminution de vitalit\u00e9 ou d&rsquo;une entrave impos\u00e9e \u00e0 l&rsquo;expansion de notre \u00eatre int\u00e9rieur. La vie affective humaine n&rsquo;est donc point un domaine aveugle et irrationnel oppos\u00e9 \u00e0 la pens\u00e9e logique ; elle constitue la traduction ph\u00e9nom\u00e9nologique imm\u00e9diate de notre progression ou de notre r\u00e9gression sur l&rsquo;\u00e9chelle de la perfection substantielle. En inscrivant la recherche de la f\u00e9licit\u00e9 dans la dynamique active de l&rsquo;auto-perfectionnement et de l&rsquo;amour intellectuel de l&rsquo;harmonie divine, Leibniz \u00e9l\u00e8ve l&rsquo;affectivit\u00e9 au rang d&rsquo;une boussole m\u00e9taphysique guidant l&rsquo;homme vers son accomplissement \u00e9thique supr\u00eame.<\/p>\n<h2>9. M\u00e9moire, identit\u00e9 personnelle et continuit\u00e9 du moi<\/h2>\n<h3>9.1 L&rsquo;identit\u00e9 substantielle versus l&rsquo;identit\u00e9 psychologique<\/h3>\n<p>L&rsquo;interrogation vertigineuse sur la permanence du \u00ab moi \u00bb \u00e0 travers les m\u00e9tamorphoses du temps et l&rsquo;\u00e9preuve in\u00e9luctable du tr\u00e9pas trouve chez Leibniz une r\u00e9ponse d&rsquo;une subtilit\u00e9 conceptuelle exceptionnelle. Le philosophe prend grand soin d&rsquo;op\u00e9rer une distinction tripartite rigoureuse entre l&rsquo;identit\u00e9 physique, l&rsquo;identit\u00e9 r\u00e9elle ou substantielle, et l&rsquo;identit\u00e9 morale ou personnelle :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;identit\u00e9 physique :<\/strong> Propre aux agr\u00e9gats mat\u00e9riels et aux corps organis\u00e9s, elle est en perp\u00e9tuel flux heraclit\u00e9en. Nos cellules se renouvellent, les fluides circulent, et la machine corporelle change continuellement de mati\u00e8re sans conserver d&rsquo;identit\u00e9 mat\u00e9rielle stricte au fil des ans.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;identit\u00e9 substantielle (r\u00e9elle) :<\/strong> Elle est garantie par la monade m\u00e9taphysique indivisible. Puisque la substance simple ne poss\u00e8de pas de parties, elle ne peut p\u00e9rir ni se d\u00e9composer : l&rsquo;\u00e2me de l&rsquo;homme, tout comme celle de la b\u00eate la plus humble, jouit d&rsquo;une immortalit\u00e9 ontologique absolue et d&rsquo;une indestructibilit\u00e9 naturelle.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;identit\u00e9 morale (personnelle) :<\/strong> C&rsquo;est celle qui importe par-dessus tout pour la sph\u00e8re \u00e9thique, th\u00e9ologique et juridique. Elle ne r\u00e9side pas seulement dans la survie nue de la substance m\u00e9taphysique, mais dans la conservation r\u00e9flexive du sentiment de soi par le canal de la conscience et de la m\u00e9moire.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Leibniz illustre cette distinction cruciale par une exp\u00e9rience de pens\u00e9e percutante : supposons qu&rsquo;un d\u00e9cret divin \u00e9l\u00e8ve un homme humble \u00e0 la dignit\u00e9 supr\u00eame d&#8217;empereur de Chine, mais en lui \u00f4tant dans le m\u00eame instant tout souvenir de son pass\u00e9, de son nom et de son existence ant\u00e9rieure. Cet individu serait-il r\u00e9ellement conserv\u00e9 ? Sur le plan m\u00e9taphysique, la monade est la m\u00eame ; mais sur le plan moral et psychologique, l&rsquo;homme pr\u00e9c\u00e9dent a \u00e9t\u00e9 purement et simplement an\u00e9anti. Sans le fil conducteur de la m\u00e9moire consciente liant le pass\u00e9 au pr\u00e9sent, l&rsquo;immortalit\u00e9 substantielle ne serait qu&rsquo;une illusion vide, une coquille m\u00e9taphysique priv\u00e9e de valeur subjective. C&rsquo;est l&rsquo;identit\u00e9 morale qui constitue la v\u00e9ritable \u00ab personne \u00bb et la rend susceptible de ch\u00e2timent, de r\u00e9compense et de f\u00e9licit\u00e9.<\/p>\n<h3>9.2 Le r\u00f4le constitutif de la m\u00e9moire<\/h3>\n<p>Dans ce dispositif, la m\u00e9moire cesse d&rsquo;\u00eatre une simple facult\u00e9 instrumentale d&rsquo;archivage parmi d&rsquo;autres pour devenir le pilier constitutif de la subjectivit\u00e9 morale et de l&rsquo;imputabilit\u00e9 juridique. C&rsquo;est la m\u00e9moire qui permet \u00e0 l&rsquo;esprit rationnel de se reconna\u00eetre comme l&rsquo;auteur permanent de ses actes pass\u00e9s, condition <em>sine qua non<\/em> de la responsabilit\u00e9 \u00e9thique et de la justice contractuelle au sein de la Cit\u00e9 des Hommes comme devant le tribunal de Dieu.<\/p>\n<p>Leibniz affine consid\u00e9rablement la th\u00e8se lock\u00e9enne selon laquelle l&rsquo;identit\u00e9 personnelle reposerait sur la seule conscience actuelle. Locke avait \u00e9t\u00e9 accul\u00e9 par ses d\u00e9tracteurs \u00e0 des paradoxes insolubles : si l&rsquo;identit\u00e9 n&rsquo;est garantie que par le souvenir conscient actuel, un vieil homme amn\u00e9sique qui ne se rappelle plus les exploits de sa jeunesse n&rsquo;est plus la m\u00eame personne que le soldat valeureux qu&rsquo;il fut jadis, ce qui ruine toute continuit\u00e9 du moi. Leibniz r\u00e9sout cette difficult\u00e9 avec une maestria souveraine gr\u00e2ce \u00e0 sa th\u00e9orie des degr\u00e9s de conservation m\u00e9morielle :<\/p>\n<p>La m\u00e9moire ne se r\u00e9duit point au rappel lucide et imm\u00e9diat \u00e0 l&rsquo;instant pr\u00e9sent. Il existe une immense r\u00e9serve de traces mn\u00e9siques inconscientes \u2014 de petites perceptions r\u00e9siduelles \u2014 grav\u00e9es dans les replis profonds de la monade, qui dorment \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat latent. M\u00eame au cours du sommeil le plus lourd, de l&rsquo;ivresse la plus noire ou d&rsquo;un coma temporaire, le fil m\u00e9moriel n&rsquo;est jamais tranch\u00e9 ontologiquement ; il demeure inscrit en puissance dans la trame continue de la substance. Ces traces imperceptibles peuvent \u00eatre r\u00e9veill\u00e9es \u00e0 tout moment par une rencontre fortuite, une r\u00e9miniscence proustienne avant la lettre, ou \u00eatre r\u00e9tablies dans leur pl\u00e9nitude lumineuse lors du passage \u00e0 la vie future. La continuit\u00e9 du moi ne d\u00e9pend pas de l&rsquo;actualit\u00e9 vigilante de la m\u00e9moire, mais de son indestructible inscription dispositionnelle.<\/p>\n<h3>9.3 La continuit\u00e9 temporelle et le sentiment d&rsquo;existence<\/h3>\n<p>Cette articulation magistrale de la m\u00e9moire ancre la subjectivit\u00e9 dans une conception r\u00e9volutionnaire de la temporalit\u00e9 int\u00e9rieure. Dans un aphorisme fulgurant tir\u00e9 des <em>Principes de la nature et de la gr\u00e2ce<\/em> (\u00a7 13), Leibniz condense l&rsquo;essence m\u00eame de la dur\u00e9e ph\u00e9nom\u00e9nologique :<\/p>\n<blockquote><p>\n\u00ab Le pr\u00e9sent est gros de l&rsquo;avenir et charg\u00e9 du pass\u00e9. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>Aucun instant psychologique n&rsquo;est un point temporel isol\u00e9, coup\u00e9 de ce qui pr\u00e9c\u00e8de et de ce qui suit. Chaque pulsation de notre vie int\u00e9rieure est une synth\u00e8se temporelle vivante : elle transporte en elle-m\u00eame le poids accumul\u00e9 de toute notre histoire ant\u00e9rieure sous forme de traces inconscientes, d&rsquo;habitudes motrices et de pr\u00e9dispositions m\u00e9morielles (le pass\u00e9 incorpor\u00e9), et elle est simultan\u00e9ment tendue par une app\u00e9tition impatiente vers l&rsquo;\u00e9tat subs\u00e9quent qu&rsquo;elle annonce et pr\u00e9pare activement (l&rsquo;avenir pr\u00e9figur\u00e9).<\/p>\n<p>L&rsquo;homme n&rsquo;est point prisonnier d&rsquo;un pr\u00e9sent ponctuel et volatil ; son sentiment d&rsquo;existence est une projection prospective et r\u00e9trospective continue. La subjectivit\u00e9 leibnizienne est narrative par essence : elle est le d\u00e9ploiement d&rsquo;une m\u00e9lodie int\u00e9rieure o\u00f9 chaque note ne tire sa beaut\u00e9, son sens et sa couleur affective que de sa relation harmonique avec les accords qui l&rsquo;ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e et la r\u00e9solution harmonique vers laquelle elle chemine. En conceptualisant le moi comme une trame ind\u00e9chirable de m\u00e9moire et d&rsquo;anticipation, Leibniz offre \u00e0 la philosophie moderne le premier grand mod\u00e8le d&rsquo;une conscience temporelle unifi\u00e9e, pr\u00e9figurant de fa\u00e7on saisissante les analyses ph\u00e9nom\u00e9nologiques de la r\u00e9tention et de la protention d\u00e9velopp\u00e9es deux si\u00e8cles plus tard par Edmund Husserl.<\/p>\n<h2>10. Raison, v\u00e9rit\u00e9 et logique mentale : Le calcul des pens\u00e9es<\/h2>\n<h3>10.1 La Characteristica Universalis et l&rsquo;alphabet de la pens\u00e9e<\/h3>\n<p>La vision leibnizienne de l&rsquo;esprit ne saurait \u00eatre pleinement appr\u00e9hend\u00e9e sans explorer son projet le plus grandiose et le plus proph\u00e9tique : la <em>Characteristica Universalis<\/em> (la caract\u00e9ristique universelle). D\u00e8s sa jeunesse et la r\u00e9daction du <em>De Arte Combinatoria<\/em>, Leibniz est habit\u00e9 par la conviction in\u00e9branlable que les obscurit\u00e9s de la m\u00e9taphysique, les querelles th\u00e9ologiques interminables et les erreurs de jugement psychologiques proviennent principalement de l&rsquo;imperfection, de l&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 et du vague des langues naturelles humaines. Il con\u00e7oit alors l&rsquo;ambition d\u00e9mesur\u00e9e de cr\u00e9er une langue formelle artificielle, universelle et transparente, capable de refl\u00e9ter avec une rigueur math\u00e9matique absolue la combinatoire intime de toutes les pens\u00e9es humaines.<\/p>\n<p>Ce projet repose sur le postulat r\u00e9volutionnaire de l&rsquo;existence d&rsquo;un \u00ab alphabet des pens\u00e9es humaines \u00bb (<em>alphabetum cogitationum humanarum<\/em>). Tout comme les milliers de mots d&rsquo;une langue sont engendr\u00e9s par la combinatoire d&rsquo;une vingtaine de lettres alphab\u00e9tiques, et tout comme l&rsquo;infinit\u00e9 des nombres entiers d\u00e9rive de la succession de l&rsquo;unit\u00e9, l&rsquo;ensemble de nos concepts complexes les plus sophistiqu\u00e9s peut \u00eatre d\u00e9compos\u00e9 par une analyse conceptuelle rigoureuse en un nombre fini d&rsquo;id\u00e9es primitives, simples et irr\u00e9ductibles. En attribuant \u00e0 chacune de ces notions premi\u00e8res un caract\u00e8re id\u00e9ographique ou un symbole univoque (\u00e0 la mani\u00e8re des caract\u00e8res chinois id\u00e9alis\u00e9s ou des symboles alg\u00e9briques), il deviendrait possible de repr\u00e9senter chaque proposition complexe sous la forme d&rsquo;un produit ou d&rsquo;une \u00e9quation logique rigoureuse.<\/p>\n<p>Dans un tel cadre formel, l&rsquo;activit\u00e9 de raisonner change radicalement de nature psychologique : elle cesse d&rsquo;\u00eatre une m\u00e9ditation subjective obscure soumise aux al\u00e9as de l&rsquo;imagination pour devenir un calcul symbolique rigoureux. Face \u00e0 une dispute philosophique ou scientifique, il n&rsquo;y aurait plus lieu de pol\u00e9miquer st\u00e9rilement ; il suffirait de prendre sa plume, de s&rsquo;asseoir \u00e0 une table et de dire solennellement \u00e0 son contradicteur :<\/p>\n<blockquote><p>\n\u00ab <em>Calculemus !<\/em> \u00bb \u2014 Calculons !\n<\/p><\/blockquote>\n<p>L&rsquo;esprit humain est ici explicitement appr\u00e9hend\u00e9, pour la premi\u00e8re fois dans l&rsquo;histoire universelle de la pens\u00e9e, comme un processeur formel manipulant des symboles abstraits selon des r\u00e8gles combinatoires strictes. C&rsquo;est l&rsquo;acte de naissance conceptuel de la logique formelle moderne, qui trouvera son accomplissement historique deux si\u00e8cles plus tard dans les travaux de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/frege\/\">Gottlob Frege<\/a>, de Bertrand Russell et de la logique math\u00e9matique contemporaine.<\/p>\n<h3>10.2 Le calcul ratiocinator et la machine \u00e0 calculer<\/h3>\n<p>Ce r\u00eave logique d&rsquo;un <em>calculus ratiocinator<\/em> ne demeura point confin\u00e9 \u00e0 l&rsquo;abstraction th\u00e9orique des trait\u00e9s de m\u00e9taphysique. En v\u00e9ritable g\u00e9nie polymathe, Leibniz comprit imm\u00e9diatement que si la pens\u00e9e logique est en essence un calcul combinatoire r\u00e9gl\u00e9, elle doit \u00eatre susceptible d&rsquo;une externalisation mat\u00e9rielle et m\u00e9canique. C&rsquo;est ce qui le poussa, d\u00e8s son s\u00e9jour parisien au d\u00e9but des ann\u00e9es 1670, \u00e0 concevoir et \u00e0 construire de ses propres mains la premi\u00e8re machine \u00e0 calculer capable d&rsquo;ex\u00e9cuter directement non seulement l&rsquo;addition et la soustraction (ce que faisait d\u00e9j\u00e0 la g\u00e9niale Pascaline de Blaise Pascal), mais \u00e9galement la multiplication, la division et l&rsquo;extraction de racines carr\u00e9es : le c\u00e9l\u00e8bre \u00ab cylindre cannel\u00e9 \u00bb (<em>Stepped Reckoner<\/em>).<\/p>\n<p>L&rsquo;invention de cette machine prodigieuse rec\u00e8le une signification philosophique et psychologique d&rsquo;une profondeur vertigineuse. Pour Leibniz, automatiser les op\u00e9rations arithm\u00e9tiques par des rouages de laiton, ce n&rsquo;est pas abaisser l&rsquo;esprit humain, mais au contraire le lib\u00e9rer d&rsquo;une servitude m\u00e9canique indigne de lui. Dans un fragment c\u00e9l\u00e8bre, il \u00e9crit qu&rsquo;il est indigne d&rsquo;hommes d&rsquo;\u00e9lite de perdre des heures enti\u00e8res comme de vulgaires esclaves \u00e0 faire des calculs arithm\u00e9tiques fastidieux, quand n&rsquo;importe quel man\u0153uvre pourrait accomplir cette t\u00e2che avec une exactitude sans faille s&rsquo;il disposait d&rsquo;une machine appropri\u00e9e. L&rsquo;artefact technique prend en charge la m\u00e9moire op\u00e9ratoire et les automatismes algorithmiques, permettant \u00e0 l&rsquo;intellect noble de se consacrer tout entier \u00e0 l&rsquo;intuition cr\u00e9atrice et \u00e0 l&rsquo;invention th\u00e9orique.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9flexion conduit Leibniz \u00e0 formuler une distinction psychologique cardinale entre deux modes de fonctionnement de l&rsquo;esprit :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La pens\u00e9e aveugle ou symbolique (<em>cogitatio caeca<\/em>) :<\/strong> C&rsquo;est le mode op\u00e9ratoire ordinaire de l&rsquo;esprit manipulant des symboles, des mots ou des chiffres sans avoir constamment pr\u00e9sente \u00e0 la conscience l&rsquo;intuition vive de leur signification pl\u00e9ni\u00e8re. Lorsque nous raisonnons sur un polygone \u00e0 mille c\u00f4t\u00e9s (un chiliogone), nous ne nous repr\u00e9sentons point distinctement les mille angles dans notre imagination ; nous manipulons le symbole \u00ab chiliogone \u00bb selon des r\u00e8gles op\u00e9ratoires logiques strictes. C&rsquo;est le fondement m\u00eame de la puissance computationnelle.<\/li>\n<li><strong>La pens\u00e9e intuitive :<\/strong> C&rsquo;est la saisie intellectuelle imm\u00e9diate, totale, lumineuse et distincte de l&rsquo;ensemble des composantes d&rsquo;un concept \u00e0 la fois. Ce mode d&rsquo;appr\u00e9hension supr\u00eame est extr\u00eamement rare et limit\u00e9 chez l&rsquo;\u00eatre humain, n&rsquo;intervenant que dans les \u00e9vidences math\u00e9matiques fondamentales, tandis qu&rsquo;il constitue le mode permanent de l&rsquo;omniscience divine.<\/li>\n<\/ul>\n<p>En fondant le computationnalisme mental \u2014 l&rsquo;id\u00e9e que les op\u00e9rations de l&rsquo;esprit sont des transformations algorithmiques de repr\u00e9sentations symboliques \u2014, Leibniz pose les premi\u00e8res pierres th\u00e9oriques de l&rsquo;intelligence artificielle et des architectures informatiques modernes, qu&rsquo;il compl\u00e9tera g\u00e9nialement par son invention du syst\u00e8me binaire arithm\u00e9tique (fond\u00e9 sur les seuls chiffres 0 et 1), dans lequel il lisait d\u00e9j\u00e0 le chiffre m\u00eame de la cr\u00e9ation universelle surgie du n\u00e9ant.<\/p>\n<h3>10.3 Psychologie du jugement et heuristique<\/h3>\n<p>L&rsquo;engagement passionn\u00e9 de Leibniz pour la logique math\u00e9matique ne l&rsquo;a jamais rendu aveugle \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 psychologique concr\u00e8te de l&rsquo;esprit humain faillible. Il consacre des pages admirables \u00e0 l&rsquo;analyse cognitive de l&rsquo;erreur, des biais de jugement et des passions intellectuelles. Pourquoi les hommes se trompent-ils si fr\u00e9quemment s&rsquo;ils portent en eux le marbre vein\u00e9 de la v\u00e9rit\u00e9 rationnelle ?<\/p>\n<p>L&rsquo;erreur, pour Leibniz, ne r\u00e9side jamais dans une perversion intrins\u00e8que de l&rsquo;entendement ou dans un malin g\u00e9nie trompeur ; elle provient presque toujours de la h\u00e2te psychologique, de la pr\u00e9cipitation t\u00e9m\u00e9raire du jugement qui valide une d\u00e9duction avant d&rsquo;avoir men\u00e9 \u00e0 bien l&rsquo;analyse int\u00e9grale de ses termes. Elle s&rsquo;enracine \u00e9galement dans le poids tyrannique des pr\u00e9jug\u00e9s d&rsquo;autorit\u00e9 re\u00e7us d\u00e8s l&rsquo;enfance sans examen critique, et dans la confusion s\u00e9mantique des langues naturelles qui nous font prendre des m\u00e9taphores po\u00e9tiques ou des illusions affectives pour des r\u00e9alit\u00e9s ontologiques objectives.<\/p>\n<p>Pour parer \u00e0 ces d\u00e9faillances et guider l&rsquo;esprit dans l&rsquo;inconnu, Leibniz d\u00e9veloppe le projet monumental d&rsquo;un \u00ab art d&rsquo;inventer \u00bb (<em>ars inveniendi<\/em>), qu&rsquo;il distingue soigneusement de la simple logique de d\u00e9monstration (<em>ars judicandi<\/em>). La logique classique d&rsquo;Aristote enseigne merveilleusement comment juger de la validit\u00e9 d&rsquo;une preuve une fois qu&rsquo;elle est d\u00e9couverte, mais elle est muette sur la mani\u00e8re psychologique de d\u00e9couvrir des v\u00e9rit\u00e9s scientifiques nouvelles. L&rsquo;heuristique leibnizienne r\u00e9habilite ici le r\u00f4le capital de l&rsquo;analogie, de la comparaison structurelle et de la m\u00e9taphore rigoureusement contr\u00f4l\u00e9e comme instruments f\u00e9conds d&rsquo;investigation : c&rsquo;est en osant rapprocher deux domaines du savoir en apparence totalement \u00e9trangers \u2014 comme la g\u00e9om\u00e9trie continue des courbes et la m\u00e9canique discr\u00e8te des forces vives \u2014 que l&rsquo;esprit produit l&rsquo;\u00e9tincelle de la d\u00e9couverte scientifique la plus f\u00e9conde.<\/p>\n<h2>11. Th\u00e9odic\u00e9e et psychologie morale : Libert\u00e9, mal et optimisation du monde<\/h2>\n<h3>11.1 La psychologie de la libert\u00e9 humaine<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des sommets philosophiques de l&rsquo;\u0153uvre leibnizienne, condens\u00e9 dans ses <em><a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k202868s\">Essais de Th\u00e9odic\u00e9e sur la bont\u00e9 de Dieu, la libert\u00e9 de l&rsquo;homme et l&rsquo;origine du mal<\/a><\/em> (1710) \u2014 l&rsquo;unique grand trait\u00e9 philosophique publi\u00e9 de son vivant \u2014, r\u00e9side dans sa magistrale tentative de r\u00e9concilier la souverainet\u00e9 absolue de la providence divine avec la libert\u00e9 psychologique et morale de l&rsquo;homme. Comment affirmer que l&rsquo;\u00eatre humain est authentiquement libre si Dieu, de toute \u00e9ternit\u00e9, pr\u00e9voyait infailliblement tous ses choix futurs, et si chaque action de la monade d\u00e9coule n\u00e9cessairement de sa loi d&rsquo;\u00e9volution interne pr\u00e9\u00e9tablie ?<\/p>\n<p>Pour d\u00e9nouer ce n\u0153ud gordien sans sombrer dans le fatalisme musulman aveugle (le fameux <em>fatum mahometanum<\/em>) ni dans le p\u00e9lagianisme qui nierait la gr\u00e2ce divine, Leibniz d\u00e9construit minutieusement le concept de libert\u00e9 en trois composantes psychologiques et m\u00e9taphysiques indispensables :<\/p>\n<ol>\n<li><strong>La spontan\u00e9it\u00e9 :<\/strong> L&rsquo;action humaine proc\u00e8de exclusivement du principe interne de l&rsquo;\u00e2me elle-m\u00eame. La monade n&rsquo;ayant point de fen\u00eatres, le sujet n&rsquo;est violent\u00e9 ou contraint par aucune force physique externe qui lui imposerait son mouvement de l&rsquo;ext\u00e9rieur. L&rsquo;homme est la source autonome de ses actes.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;intelligence :<\/strong> Pour \u00eatre libre, il ne suffit pas d&rsquo;agir spontan\u00e9ment (la b\u00eate agit aussi spontan\u00e9ment) ; il faut agir avec connaissance de cause, guid\u00e9 par une repr\u00e9sentation distincte du but et des motifs. Plus notre esprit est \u00e9clair\u00e9 par la raison pure, plus il est libre ; plus il est aveugl\u00e9 par des passions confuses, plus il est serf de son ignorance.<\/li>\n<li><strong>La contingence :<\/strong> L&rsquo;action humaine n&rsquo;est jamais g\u00e9om\u00e9triquement ou logiquement n\u00e9cessaire. Son contraire demeure toujours intrins\u00e8quement possible, c&rsquo;est-\u00e0-dire non-contradictoire. Lorsque Jules C\u00e9sar d\u00e9cide de franchir le Rubicon, son choix est certes pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9 par la suite infinie des raisons qui constituent son identit\u00e9 singuli\u00e8re, mais il n&rsquo;est pas n\u00e9cessaire de n\u00e9cessit\u00e9 absolue : Dieu aurait pu cr\u00e9er un autre monde possible o\u00f9 un autre C\u00e9sar e\u00fbt refus\u00e9 de franchir le fleuve.<\/li>\n<\/ol>\n<p>D\u00e8s lors, Leibniz formule son grand adage psychologique : les motifs intellectuels et sensibles \u00ab inclinent sans n\u00e9cessiter \u00bb (<em>inclinant non necessitant<\/em>). La volont\u00e9 est toujours d\u00e9termin\u00e9e par la repr\u00e9sentation du plus grand bien apparent \u00e0 l&rsquo;esprit \u00e0 cet instant pr\u00e9cis ; elle ne peut agir sans raison d\u00e9terminante. Mais cette d\u00e9termination rationnelle n&rsquo;est point une contrainte m\u00e9canique asservissante ; elle constitue la d\u00e9finition m\u00eame de la rationalit\u00e9 agissante. \u00catre libre, ce n&rsquo;est point errer dans une indiff\u00e9rence capricieuse et d\u00e9nu\u00e9e de sens, mais \u00eatre capable de choisir sereinement le meilleur parti sous la guidance lumineuse de la raison \u00e9mancip\u00e9e.<\/p>\n<h3>11.2 Le probl\u00e8me du mal et l&rsquo;exp\u00e9rience psychologique de la souffrance<\/h3>\n<p>La question de la libert\u00e9 humaine se heurte in\u00e9vitablement au scandale m\u00e9taphysique et existentiel du mal et de la douleur. Si Dieu est infiniment bon, omniscient et tout-puissant, comment peut-il tol\u00e9rer les guerres atroces, les tortures, les \u00e9pid\u00e9mies d\u00e9vastatrices et les cris d&rsquo;agonie des innocents ? Pour affronter cette \u00e9nigme d\u00e9chirante, Leibniz forge le concept philosophique de \u00ab th\u00e9odic\u00e9e \u00bb (litt\u00e9ralement : justification rationnelle de la justice de Dieu) et d\u00e9ploie une analyse tripartite classique du mal :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le mal m\u00e9taphysique :<\/strong> Il d\u00e9signe la finitude constitutionnelle inh\u00e9rente \u00e0 toute cr\u00e9ature. Dieu seul est infini et parfait ; un monde cr\u00e9\u00e9 compos\u00e9 d&rsquo;\u00eatres absolument parfaits serait un monde de dieux, ce qui constitue une impossibilit\u00e9 logique. La limitation, l&rsquo;imperfection originelle et la fragilit\u00e9 des monades cr\u00e9\u00e9es sont le prix ontologique in\u00e9vitable de leur existence cr\u00e9\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>Le mal physique (la souffrance) :<\/strong> Il comprend la douleur corporelle, la maladie et le deuil. Loin d&rsquo;\u00eatre une cruaut\u00e9 arbitraire, Leibniz montre que la douleur physique remplit une fonction psychologique de signal d&rsquo;alarme indispensable \u00e0 la pr\u00e9servation de la machine biologique, tout en servant d&rsquo;\u00e9preuve purificatrice qui stimule l&rsquo;\u00e9veil moral et spirituel de l&rsquo;esprit.<\/li>\n<li><strong>Le mal moral (le p\u00e9ch\u00e9) :<\/strong> C&rsquo;est la faute commise volontairement par l&rsquo;esprit libre qui c\u00e8de \u00e0 l&rsquo;illusion du bien apparent \u00e9go\u00efste au m\u00e9pris de la loi de l&rsquo;amour universel. Dieu permet ce mal sans le vouloir directement, car supprimer toute possibilit\u00e9 de p\u00e9ch\u00e9 exigerait d&rsquo;annihiler la libert\u00e9 rationnelle des cr\u00e9atures, ce qui appauvrirait dramatiquement la perfection globale du cosmos.<\/li>\n<\/ul>\n<p>C&rsquo;est dans ce cadre rigoureux que s&rsquo;\u00e9nonce la formule leibnizienne la plus c\u00e9l\u00e8bre et la plus cruellement caricatur\u00e9e de l&rsquo;histoire des id\u00e9es : nous vivons dans le \u00ab meilleur des mondes possibles \u00bb. Par cette assertion, Leibniz ne pr\u00e9tend nullement, avec une na\u00efvet\u00e9 b\u00e9ate, que notre monde actuel est une Arcadie sans larmes o\u00f9 tout va pour le mieux au sens d&rsquo;un bonheur douillet imm\u00e9diat \u2014 caricature f\u00e9roce immortalis\u00e9e par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k1073305v\">Voltaire<\/a> dans son conte satirique <em>Candide<\/em> \u00e0 travers le personnage ridicule du docteur Pangloss. Le \u00ab meilleur des mondes \u00bb au sens math\u00e9matique leibnizien est le monde optimal : celui qui maximise la plus prodigieuse richesse et vari\u00e9t\u00e9 d&rsquo;effets ph\u00e9nom\u00e9naux par la plus grande simplicit\u00e9 et \u00e9l\u00e9gance des lois causales fondamentales.<\/p>\n<p>Tout comme dans un chef-d&rsquo;\u0153uvre musical les dissonances passag\u00e8res rehaussent la majest\u00e9 souveraine de la r\u00e9solution harmonique finale, et tout comme dans une peinture de Rembrandt les ombres \u00e9paisses font \u00e9clater l&rsquo;intensit\u00e9 lumineuse du premier plan, la souffrance humaine est r\u00e9int\u00e9gr\u00e9e par Leibniz dans la totalit\u00e9 organique du syst\u00e8me universel. L&rsquo;erreur psychologique de l&rsquo;homme souffrant est une erreur de perspective perspectiviste : clou\u00e9 \u00e0 sa douleur locale imm\u00e9diate, il juge de la beaut\u00e9 de la cath\u00e9drale universelle en contemplant la poussi\u00e8re d&rsquo;une seule pierre bris\u00e9e.<\/p>\n<h3>11.3 \u00c9thique, amour et justice universelle<\/h3>\n<p>L&rsquo;optimisme m\u00e9taphysique leibnizien ne d\u00e9bouche nullement sur un qui\u00e9tisme fataliste ou une r\u00e9signation passive devant l&rsquo;injustice. Bien au contraire, il constitue le fondement dynamique d&rsquo;une \u00e9thique de l&rsquo;action g\u00e9n\u00e9reuse et d&rsquo;un cosmopolitisme universel. Au c\u0153ur de cette morale philosophique resplendit une d\u00e9finition de l&rsquo;amour d&rsquo;une puret\u00e9 psychologique et conceptuelle exemplaire :<\/p>\n<blockquote><p>\n\u00ab L&rsquo;amour est la joie que nous prenons dans la f\u00e9licit\u00e9, la perfection ou le bonheur d&rsquo;autrui. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>En forgeant cette d\u00e9finition (<em>caritas sapientis<\/em> : la charit\u00e9 du sage), Leibniz r\u00e9alise le d\u00e9passement dialectique magistral de l&rsquo;opposition st\u00e9rile entre l&rsquo;\u00e9go\u00efsme psychologique d&rsquo;un Thomas Hobbes (affirmant que l&rsquo;homme n&rsquo;agit jamais que par int\u00e9r\u00eat personnel \u00e9troit) et un altruisme sacrificiel doloriste qui exigerait la n\u00e9gation de soi-m\u00eame. Si la f\u00e9licit\u00e9 d&rsquo;autrui devient ma propre joie int\u00e9rieure, faire le bien d&rsquo;autrui ne constitue point un sacrifice h\u00e9ro\u00efque et contre-nature de mon int\u00e9r\u00eat personnel : mon propre bonheur s&rsquo;accro\u00eet organiquement de l&rsquo;enrichissement de l&rsquo;autre ! La vertu morale n&rsquo;est point une corv\u00e9e asc\u00e9tique am\u00e8re ; elle est l&rsquo;intelligence supr\u00eame de l&rsquo;harmonie des consciences.<\/p>\n<p>Cette psychologie de l&rsquo;amour rayonne dans la conception leibnizienne de la justice universelle, qu&rsquo;il divise en trois degr\u00e9s ascendants : le droit strict (ne l\u00e9ser personne), l&rsquo;\u00e9quit\u00e9 (rendre \u00e0 chacun son d\u00fb dans l&rsquo;ordre civil), et enfin la pi\u00e9t\u00e9 ou la bienveillance universelle (agir pour le perfectionnement de tous les membres de la soci\u00e9t\u00e9 humaine). L&rsquo;homme vertueux leibnizien collabore activement \u00e0 la th\u00e9odic\u00e9e divine : il sait que l&rsquo;univers est optimis\u00e9 par Dieu, mais il sait avec une \u00e9gale certitude que cette optimisation divine s&rsquo;accomplit \u00e0 travers l&rsquo;engagement concret, scientifique, politique et philanthropique des esprits rationnels. L&rsquo;illumination intellectuelle, la paix de l&rsquo;\u00e2me et l&rsquo;engagement sociopolitique fusionnent dans l&rsquo;id\u00e9al du sage r\u00e9concili\u00e9 avec l&rsquo;harmonieuse totalit\u00e9 de l&rsquo;univers.<\/p>\n<h2>12. Post\u00e9rit\u00e9 et r\u00e9sonances psychologiques contemporaines<\/h2>\n<h3>12.1 De Leibniz \u00e0 la psychologie exp\u00e9rimentale du XIXe si\u00e8cle<\/h3>\n<p>La trajectoire de la pens\u00e9e leibnizienne apr\u00e8s la mort solitaire du philosophe \u00e0 Hanovre en 1716 constitue une aventure intellectuelle fascinante. Si le rationalisme leibnizien fut d&rsquo;abord codifi\u00e9 et parfois rigidifi\u00e9 par son disciple <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/wolff-christian\/\">Christian Wolff<\/a> \u2014 qui forgea les cat\u00e9gories canoniques de \u00ab psychologie empirique \u00bb et \u00ab psychologie rationnelle \u00bb adopt\u00e9es par toute l&rsquo;Europe acad\u00e9mique du XVIIIe si\u00e8cle \u2014, c&rsquo;est au XIXe si\u00e8cle allemand que la f\u00e9condit\u00e9 psychologique de Leibniz explose v\u00e9ritablement au grand jour, pr\u00e9sidant directement \u00e0 la naissance de la psychologie scientifique moderne.<\/p>\n<p>Le premier relais d\u00e9cisif de cette filiation est le philosophe et p\u00e9dagogue <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/johann-herbart\/\">Johann Friedrich Herbart<\/a> (1776-1841). Succ\u00e9dant \u00e0 Kant \u00e0 la chaire de K\u00f6nigsberg, Herbart s&rsquo;inspire directement de la dynamique des monades leibniziennes pour concevoir le premier mod\u00e8le purement math\u00e9matique de la vie psychique. Il postule que les repr\u00e9sentations sont des forces dynamiques en conflit permanent, dot\u00e9es d&rsquo;intensit\u00e9s calculables, s&rsquo;inhibant ou se renfor\u00e7ant mutuellement. C&rsquo;est Herbart qui formalise rigoureusement le concept de \u00ab seuil de conscience \u00bb (<em>Schwelle des Bewusstseins<\/em>) : une repr\u00e9sentation dont l&rsquo;intensit\u00e9 chute sous un certain seuil math\u00e9matique plonge dans l&rsquo;inconscient, pr\u00eate \u00e0 ressurgir d\u00e8s que la pression inhibitrice fl\u00e9chit. Ce m\u00e9canisme n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que la math\u00e9matisation directe des petites perceptions leibniziennes.<\/p>\n<p>Quelques d\u00e9cennies plus tard, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/wilhelm-wundt\/\">Wilhelm Wundt<\/a> (1832-1920), fondant \u00e0 Leipzig en 1879 le tout premier laboratoire officiel de psychologie exp\u00e9rimentale au monde, place l&rsquo;h\u00e9ritage leibnizien au centre n\u00e9vralgique de son syst\u00e8me th\u00e9orique. Wundt consacre une biographie monumentale \u00e0 Leibniz en 1916 et reprend litt\u00e9ralement le concept d&rsquo;\u00ab apperception \u00bb pour en faire le c\u0153ur de sa psychologie cognitive. Pour Wundt, l&rsquo;apperception est ce processus d&rsquo;attention active et volontaire par lequel le sujet unifie les sensations \u00e9l\u00e9mentaires passives en une synth\u00e8se cr\u00e9atrice consciente nouvelle. Parall\u00e8lement, Gustav Fechner formule sa c\u00e9l\u00e8bre loi psychophysique logarithmique en s&rsquo;appuyant sur l&rsquo;intuition leibnizienne fondamentale selon laquelle les sensations conscientes finies ne sont que l&rsquo;int\u00e9gration sommative d&rsquo;une poussi\u00e8re d&rsquo;excitations sensorielles infinit\u00e9simales sub-liminaires.<\/p>\n<h3>12.2 La filiation psychanalytique et ph\u00e9nom\u00e9nologique<\/h3>\n<p>Au-del\u00e0 de la psychologie de laboratoire, la doctrine des petites perceptions constitue la matrice souterraine sans laquelle l&rsquo;\u00e9mergence de la psychanalyse freudienne \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle demeurerait inexplicable sur le plan de l&rsquo;histoire des id\u00e9es. Si Sigmund Freud a souvent revendiqu\u00e9 une originalit\u00e9 absolue en proclamant que la psychanalyse avait inflig\u00e9 \u00e0 l&rsquo;orgueil humain sa troisi\u00e8me \u00ab blessure narcissique \u00bb apr\u00e8s Copernic et Darwin, les historiens contemporains des sciences psychologiques ont amplement mis en lumi\u00e8re la dette implicite mais immense de l&rsquo;\u00e9cole viennoise envers le rationalisme leibnizien transmis \u00e0 travers la philosophie romantique allemande (par l&rsquo;interm\u00e9diaire de Schelling, Schopenhauer et Eduard von Hartmann).<\/p>\n<p>C&rsquo;est Leibniz qui, le premier, a rendu conceptuellement respectable et scientifiquement pensable l&rsquo;existence d&rsquo;\u00e9tats d&rsquo;esprit non conscients qui d\u00e9terminent les motivations profondes de l&rsquo;homme sans qu&rsquo;il en soup\u00e7onne la gen\u00e8se. M\u00eame si Freud substitue \u00e0 la gradation diff\u00e9rentielle leibnizienne une topique conflictuelle du refoulement pulsionnel et de la culpabilit\u00e9 inconsciente, l&rsquo;affirmation fondamentale selon laquelle \u00ab le moi n&rsquo;est pas ma\u00eetre dans sa propre maison \u00bb trouve son v\u00e9ritable certificat de naissance philosophique dans les pages lumineuses des <em>Nouveaux Essais<\/em> r\u00e9futant la superbe arrogance du sujet cart\u00e9sien.<\/p>\n<p>Dans le domaine de la philosophie continentale, la post\u00e9rit\u00e9 leibnizienne s&rsquo;\u00e9panouit de fa\u00e7on tout aussi \u00e9clatante dans la ph\u00e9nom\u00e9nologie d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/husserl\/\">Edmund Husserl<\/a>. Dans ses <em>M\u00e9ditations cart\u00e9siennes<\/em> (particuli\u00e8rement la c\u00e9l\u00e8bre cinqui\u00e8me m\u00e9ditation consacr\u00e9e \u00e0 l&rsquo;intersubjectivit\u00e9), Husserl s&rsquo;approprie explicitement la m\u00e9taphysique de la monadologie pour r\u00e9soudre le probl\u00e8me de la constitution ph\u00e9nom\u00e9nologique d&rsquo;autrui. La monade husserlienne est le flux d&rsquo;actes intentionnels temporels qui constitue le monde de la vie (<em>Lebenswelt<\/em>) \u00e0 partir de sa perspective corporelle propre. L&rsquo;expressionnisme universel de Leibniz rena\u00eet ici sous la forme d&rsquo;une communaut\u00e9 universelle de monades intentionnelles qui co-constituent le monde objectif par l&rsquo;entrecroisement de leurs v\u00e9cus singuliers.<\/p>\n<h3>12.3 Leibniz \u00e0 l&rsquo;\u00e8re des sciences cognitives et de l&rsquo;intelligence artificielle<\/h3>\n<p>\u00c0 l&rsquo;aube du XXIe si\u00e8cle, la pens\u00e9e de Leibniz frappe les th\u00e9oriciens de l&rsquo;esprit par une actualit\u00e9 et une modernit\u00e9 d&rsquo;une fra\u00eecheur saisissante. C&rsquo;est \u00e0 l&rsquo;\u00e8re du computationnalisme, des algorithmes massifs, des r\u00e9seaux de neurones profonds et des discussions sur l&rsquo;\u00e9mergence de la conscience artificielle que le polymathe de Hanovre s&rsquo;impose comme un interlocuteur philosophique direct de tout premier ordre.<\/p>\n<p>D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, Leibniz est unanimement salu\u00e9 comme le grand-p\u00e8re proph\u00e9tique du computationnalisme symbolique : en concevant l&rsquo;esprit comme un syst\u00e8me physique manipulant des repr\u00e9sentations symboliques selon des r\u00e8gles formelles (sa <em>Characteristica Universalis<\/em>), il a anticip\u00e9 de trois si\u00e8cles l&rsquo;architecture de la machine de Turing et les programmes contemporains d&rsquo;intelligence artificielle symbolique. De l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9, Leibniz est \u00e9galement le premier penseur \u00e0 avoir formul\u00e9 l&rsquo;objection la plus redoutable qui soit contre le fonctionnalisme mat\u00e9rialiste na\u00eff, \u00e0 travers sa c\u00e9l\u00e8bre exp\u00e9rience de pens\u00e9e connue sous le nom de l&rsquo;<strong>argument du moulin leibnizien<\/strong> (<em>Monadologie<\/em>, \u00a7 17) :<\/p>\n<blockquote><p>\n\u00ab Et feignant qu&rsquo;il y ait une machine dont la structure fasse penser, sentir, avoir perception, on pourra la concevoir agrandie en conservant les m\u00eames proportions, en sorte qu&rsquo;on y puisse entrer comme dans un moulin. Et cela pos\u00e9, on ne trouvera, en la visitant au-dedans, que des pi\u00e8ces qui se poussent les unes les autres, et jamais de quoi expliquer une perception. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>Cet argument vertigineux anticipe point par point la c\u00e9l\u00e8bre exp\u00e9rience de la \u00ab chambre chinoise \u00bb propos\u00e9e \u00e0 la fin du XXe si\u00e8cle par le philosophe am\u00e9ricain <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/chinese-room\/\">John Searle<\/a> pour d\u00e9montrer que la pure manipulation syntaxique de symboles physiques dans un ordinateur ne saurait jamais engendrer par elle-m\u00eame la moindre s\u00e9mantique v\u00e9cue ni la moindre \u00e9tincelle de conscience ph\u00e9nom\u00e9nale (le redoutable <em>hard problem<\/em> de la conscience selon David Chalmers). Pour Leibniz, aucune description m\u00e9canique ou neurophysiologique externe ne parviendra \u00e0 r\u00e9sorber l&rsquo;int\u00e9riorit\u00e9 premi\u00e8re de l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue.<\/p>\n<p>Enfin, dans les d\u00e9bats contemporains les plus avanc\u00e9s de la philosophie de l&rsquo;esprit et de la physique fondamentale, la monade leibnizienne conna\u00eet une r\u00e9surrection spectaculaire au sein des th\u00e9ories panpsychistes (d\u00e9fendues par des penseurs comme Galen Strawson ou Philip Goff) et des approches holistiques de l&rsquo;information int\u00e9gr\u00e9e (comme la th\u00e9orie de Giulio Tononi). Face aux apories insolubles du mat\u00e9rialisme physicaliste r\u00e9ducteur, l&rsquo;id\u00e9e leibnizienne selon laquelle les constituants ultimes de l&rsquo;univers physique seraient fondamentalement anim\u00e9s d&rsquo;une \u00e9tincelle d&rsquo;\u00e9nergie exp\u00e9rientielle et informationnelle s&rsquo;affirme \u00e0 nouveau comme une hypoth\u00e8se philosophique d&rsquo;une audace et d&rsquo;une rigueur \u00e9blouissantes. Trois si\u00e8cles apr\u00e8s sa disparition, Gottfried Wilhelm Leibniz continue de guider l&rsquo;intelligence humaine, tel un phare immortel d&rsquo;harmonie, de clart\u00e9 logique et de profonde sagesse universelle.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Adams, R. M. (1994). <em>Leibniz: Determinist, Theist, Idealist<\/em>. Oxford University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/0195084608.001.0001\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/0195084608.001.0001<\/a><\/li>\n<li>Belaval, Y. (1962). <em>Leibniz : Initiation \u00e0 sa philosophie<\/em>. Vrin. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.vrin.fr\/livre\/9782711600649\/leibniz-initiation-a-sa-philosophie\">https:\/\/www.vrin.fr\/livre\/9782711600649\/leibniz-initiation-a-sa-philosophie<\/a><\/li>\n<li>Chomsky, N. (1966). <em>Cartesian Linguistics: A Chapter in the History of Rationalist Thought<\/em>. Harper &#038; Row. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/CBO9780511803109\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/CBO9780511803109<\/a><\/li>\n<li>Fichant, M. (1998). <em>Science et m\u00e9taphysique dans Descartes et Leibniz<\/em>. Presses Universitaires de France. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.3917\/puf.fich.1998.01\">https:\/\/doi.org\/10.3917\/puf.fich.1998.01<\/a><\/li>\n<li>Jolley, N. (1984). <em>Leibniz and Locke: A Study of the New Essays on Human Understanding<\/em>. Oxford University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/acprof:oso\/9780198247272.001.0001\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/acprof:oso\/9780198247272.001.0001<\/a><\/li>\n<li>Leibniz, G. W. (1885). <em>Die philosophischen Schriften von Gottfried Wilhelm Leibniz<\/em> (C. I. Gerhardt, \u00c9d., 7 vol.). Weidmann. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/diephilosophisc02gerhgoog\">https:\/\/archive.org\/details\/diephilosophisc02gerhgoog<\/a><\/li>\n<li>Leibniz, G. W. (1990). <em>Nouveaux Essais sur l&rsquo;entendement humain<\/em> (J. Brunschwig, \u00c9d.). Garnier-Flammarion. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k57841z\">https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k57841z<\/a><\/li>\n<li>Leibniz, G. W. (1995). <em>Monadologie<\/em> (P. Schrecker, \u00c9d.). Gallimard. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k54449g\">https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k54449g<\/a><\/li>\n<li>Leibniz, G. W. (1999). <em>Essais de Th\u00e9odic\u00e9e sur la bont\u00e9 de Dieu, la libert\u00e9 de l&rsquo;homme et l&rsquo;origine du mal<\/em> (J. Brunschwig, \u00c9d.). Garnier-Flammarion. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k202868s\">https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k202868s<\/a><\/li>\n<li>Look, B. C. (\u00c9d.). (2011). <em>The Continuum Companion to Leibniz<\/em>. Continuum. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.5040\/9781472541314\">https:\/\/doi.org\/10.5040\/9781472541314<\/a><\/li>\n<li>Parmentier, M. (1995). <em>Introduction \u00e0 la m\u00e9taphysique de Leibniz<\/em>. Vrin. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.vrin.fr\/livre\/9782711612475\/introduction-a-la-metaphysique-de-leibniz\">https:\/\/www.vrin.fr\/livre\/9782711612475\/introduction-a-la-metaphysique-de-leibniz<\/a><\/li>\n<li>Rauh, F. (1904). De l&rsquo;id\u00e9e de substance dans la psychologie de Leibniz. <em>Revue de M\u00e9taphysique et de Morale<\/em>, 12(4), 481-498. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.jstor.org\/stable\/40893321\">https:\/\/www.jstor.org\/stable\/40893321<\/a><\/li>\n<li>Robinet, A. (1986). <em>G. W. Leibniz : Le meilleur des mondes par la balance de l&rsquo;Europe<\/em>. Presses Universitaires de France. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.puf.com\/\">https:\/\/www.puf.com\/<\/a><\/li>\n<li>Searle, J. R. (1980). Minds, brains, and programs. <em>Behavioral and Brain Sciences<\/em>, 3(3), 417-424. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0140525X00005756\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0140525X00005756<\/a><\/li>\n<li>Wundt, W. (1917). <em>Leibniz zu seinem zweihundertj\u00e4hrigen Todestage<\/em>. Alfred Kr\u00f6ner Verlag. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/leibnizzuseinemz00wunduoft\">https:\/\/archive.org\/details\/leibnizzuseinemz00wunduoft<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une analyse acad\u00e9mique approfondie de Gottfried Wilhelm Leibniz (1646-1716), pionnier de la th\u00e9orie de l&rsquo;inconscient, de l&rsquo;apperception et de l&rsquo;esprit moderne.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[1516,1538],"tags":[24093,24092,24096,24095,24094],"class_list":["post-15315","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-histoire-de-la-psychologie","category-philosophie-de-lesprit","tag-apperception","tag-gottfried-wilhelm-leibniz","tag-harmonie-preetablie","tag-monadologie","tag-petites-perceptions"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/15315","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=15315"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/15315\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=15315"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=15315"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=15315"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}