{"id":15269,"date":"2026-10-08T18:48:02","date_gmt":"2026-10-08T18:48:02","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/george-romanes-1848-1894-psychologie-comparee\/"},"modified":"2026-10-08T18:48:02","modified_gmt":"2026-10-08T18:48:02","slug":"george-romanes-1848-1894-psychologie-comparee","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=george-romanes-1848-1894-psychologie-comparee","title":{"rendered":"George Romanes &#8211; 1848 1894"},"content":{"rendered":"<p>L\u2019histoire des sciences biologiques et des th\u00e9ories de l\u2019esprit conserve la m\u00e9moire de figures tut\u00e9laires dont l\u2019audace intellectuelle a red\u00e9fini les fronti\u00e8res de l\u2019humain et de l\u2019animal. Au c\u0153ur du bouillonnement intellectuel de l\u2019\u00e9poque victorienne, <strong>George John Romanes<\/strong> (1848-1894) occupe une position charni\u00e8re, \u00e0 la fois \u00e9clatante et tragique. Biologiste de formation, physiologiste rigoureux et philosophe des sciences, il s\u2019est vu confier par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.darwinproject.ac.uk\/\">Charles Darwin<\/a> lui-m\u00eame la t\u00e2che titanesque d\u2019\u00e9tendre la th\u00e9orie de la descendance avec modification aux m\u00e9canismes invisibles de la psych\u00e9. En s\u2019aventurant sur ce terrain encore inexplor\u00e9, Romanes a pos\u00e9 les fondements institutionnels et conceptuels de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/cognition-animal\/\">psychologie compar\u00e9e<\/a>, tentant de combler l\u2019ab\u00eeme ontologique qui s\u00e9parait traditionnellement l\u2019esprit humain de l\u2019instinct animal.<\/p>\n<p>Dot\u00e9 d\u2019une vivacit\u00e9 conceptuelle remarquable et d\u2019une d\u00e9votion sans borne pour son mentor, Romanes a pourtant navigu\u00e9 au centre de controverses \u00e9pist\u00e9mologiques majeures. Son \u0153uvre, inaugur\u00e9e par des recherches physiologiques de premier ordre sur les invert\u00e9br\u00e9s marins, a rapidement \u00e9volu\u00e9 vers une ambitieuse tentative de cartographie de la conscience universelle. Des bancs de m\u00e9duses de la c\u00f4te \u00e9cossaise aux trait\u00e9s philosophiques sur la nature du langage, des \u00ab recepts \u00bb et du monisme psychophysique, la trajectoire de Romanes illustre les vertiges d\u2019une science naissante qui s&rsquo;\u00e9mancipe de la th\u00e9ologie naturelle tout en cherchant une assise empirique solide. Ses ouvrages phares, notamment <em>Animal Intelligence<\/em> et <em>Mental Evolution in Animals<\/em>, ont fix\u00e9 le vocabulaire des d\u00e9bats cognitifs pour plusieurs g\u00e9n\u00e9rations.<\/p>\n<p>Toutefois, la post\u00e9rit\u00e9 de Romanes a longtemps \u00e9t\u00e9 occult\u00e9e par les critiques m\u00e9thodologiques formul\u00e9es \u00e0 l\u2019encontre de son recours aux anecdotes naturalistes et \u00e0 l\u2019inf\u00e9rence analogique, culminant dans la formulation du c\u00e9l\u00e8bre <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.britannica.com\/biography\/C-Lloyd-Morgan\">canon de Morgan<\/a>. R\u00e9duit parfois injustement \u00e0 une figure de transition anthropomorphiste par les premiers th\u00e9oriciens du b\u00e9haviorisme, Romanes fait aujourd&rsquo;hui l&rsquo;objet d&rsquo;une profonde r\u00e9habilitation \u00e9pist\u00e9mologique. De l\u2019\u00e9thologie cognitive moderne aux neurosciences de la conscience, ses intuitions sur la continuit\u00e9 graduelle du psychisme, la s\u00e9lection physiologique et l\u2019unit\u00e9 de la mati\u00e8re et de l\u2019esprit r\u00e9sonnent avec une modernit\u00e9 surprenante. Le pr\u00e9sent essai propose une travers\u00e9e exhaustive de sa vie, de son \u0153uvre monumentale et de son legs intellectuel, restituant la grandeur et la complexit\u00e9 d&rsquo;un des esprits les plus stimulants du XIXe si\u00e8cle.<\/p>\n<h2>1. Introduction historique et biographique : George John Romanes (1848-1894)<\/h2>\n<h3>1.1 Origines familiales, jeunesse et cadre intellectuel victorien<\/h3>\n<p>George John Romanes na\u00eet le 20 mai 1848 \u00e0 Kingston, dans le Haut-Canada (actuelle province d&rsquo;Ontario), o\u00f9 son p\u00e8re, le r\u00e9v\u00e9rend George Romanes, occupe une chaire de lettres classiques et d&rsquo;\u00e9loquence sacr\u00e9e \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 Queen&rsquo;s. Malgr\u00e9 cette naissance coloniale, l&rsquo;ancrage de la famille Romanes demeure profond\u00e9ment \u00e9cossais et aristocratique. D\u00e8s 1850, alors que l&rsquo;enfant n&rsquo;est \u00e2g\u00e9 que de deux ans, la famille h\u00e9rite d&rsquo;une fortune patrimoniale consid\u00e9rable et choisit de regagner l&rsquo;Angleterre pour s&rsquo;installer dans une opulente r\u00e9sidence londonienne de Regent&rsquo;s Park, compl\u00e9t\u00e9e par des propri\u00e9t\u00e9s de vill\u00e9giature en \u00c9cosse. Ce milieu hautement privil\u00e9gi\u00e9 met imm\u00e9diatement le jeune Romanes \u00e0 l&rsquo;abri de toute pr\u00e9occupation mat\u00e9rielle, lui conf\u00e9rant une libert\u00e9 d&rsquo;\u00e9tude int\u00e9grale qui fa\u00e7onnera l&rsquo;ensemble de son itin\u00e9raire scientifique.<\/p>\n<p>L\u2019atmosph\u00e8re intellectuelle de cette Grande-Bretagne du milieu du XIXe si\u00e8cle est travers\u00e9e par des secousses sismiques in\u00e9dites. La publication de <em>L&rsquo;Origine des esp\u00e8ces<\/em> en 1859, survenue pendant l&rsquo;enfance de Romanes, fait exploser le compromis victorien traditionnel entre la th\u00e9ologie anglicane et la science empirique. Les certitudes providentialistes de William Paley, fond\u00e9es sur l&rsquo;argument t\u00e9l\u00e9ologique d&rsquo;un dessein divin visible dans la nature, sont d\u00e9sormais contest\u00e9es par le m\u00e9canisme de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nature.com\/subjects\/natural-selection\">s\u00e9lection naturelle<\/a>. Romanes grandit dans ce climat de tension spirituelle et intellectuelle, au sein d&rsquo;un foyer tr\u00e8s pieux o\u00f9 l&rsquo;orthodoxie religieuse c\u00f4toie une vaste \u00e9rudition litt\u00e9raire et un int\u00e9r\u00eat prononc\u00e9 pour les curiosit\u00e9s naturelles.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9ducation premi\u00e8re de George Romanes se r\u00e9v\u00e8le inhabituellement informelle. \u00c9lev\u00e9 loin de la discipline rigide des <em>public schools<\/em> anglaises en raison d&rsquo;une sant\u00e9 jug\u00e9e d\u00e9licate et des choix p\u00e9dagogiques de ses parents, il b\u00e9n\u00e9ficie de pr\u00e9cepteurs priv\u00e9s mais s&rsquo;adonne surtout \u00e0 des lectures autodidactes passionn\u00e9es. Il d\u00e9veloppe tr\u00e8s jeune un go\u00fbt prononc\u00e9 pour la po\u00e9sie romantique, l&rsquo;ex\u00e9g\u00e8se biblique et l&rsquo;histoire naturelle de terrain, passant de longues heures \u00e0 observer la faune marine lors des s\u00e9jours familiaux sur les rivages de l&rsquo;\u00c9cosse ou sur le continent europ\u00e9en. Cette formation atypique le dote d&rsquo;une immense culture humaniste, mais aussi d&rsquo;une sensibilit\u00e9 philosophique aigu\u00eb qui le pr\u00e9dispose \u00e0 aborder les sciences biologiques non pas comme de simples catalogues morphologiques, mais comme les cl\u00e9s de vo\u00fbte de la destin\u00e9e humaine.<\/p>\n<h3>1.2 Le parcours acad\u00e9mique \u00e0 Cambridge et la rencontre avec la physiologie<\/h3>\n<p>En 1867, respectant les attentes de son entourage qui le destine \u00e0 la pr\u00eatrise au sein de l&rsquo;\u00c9glise d&rsquo;Angleterre, George Romanes entre \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 de Cambridge en int\u00e9grant <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.cai.cam.ac.uk\/\">Gonville and Caius College<\/a>. Il s&rsquo;inscrit initialement pour suivre le cursus de th\u00e9ologie et d&rsquo;humanit\u00e9s. Cependant, l&rsquo;atmosph\u00e8re intellectuelle de Cambridge est alors marqu\u00e9e par le renouveau des sciences exp\u00e9rimentales. Le jeune \u00e9tudiant subit une transformation intellectuelle radicale : la rigueur de la m\u00e9thode scientifique et la beaut\u00e9 des lois naturelles \u00e9branlent progressivement sa foi dogmatique et d\u00e9tournent son int\u00e9r\u00eat du sacerdoce pastoral vers les myst\u00e8res de la physiologie vivante.<\/p>\n<p>Cette conversion \u00e9pist\u00e9mologique prend une forme d\u00e9finitive lors de sa rencontre avec <strong>Michael Foster<\/strong>, figure centrale de la biologie britannique qui vient d&rsquo;\u00eatre nomm\u00e9 <em>Praelector<\/em> en physiologie au Trinity College. Foster, disciple de Thomas Henry Huxley, est en train d&rsquo;importer en Grande-Bretagne les m\u00e9thodes de la physiologie exp\u00e9rimentale de laboratoire d\u00e9velopp\u00e9es en France et en Allemagne par Claude Bernard et Carl Ludwig. Sous l&rsquo;\u00e9gide de Foster, Romanes d\u00e9couvre que la vie ne se r\u00e9duit pas \u00e0 une description anatomique statique : elle est un faisceau dynamique de forces physico-chimiques r\u00e9gies par des m\u00e9canismes mesurables, testables et reproductibles.<\/p>\n<p>En 1870, Romanes obtient son baccalaur\u00e9at \u00e8s arts avec les honneurs du tripos des sciences naturelles (<em>Natural Sciences Tripos<\/em>). Cette r\u00e9ussite consacre sa bifurcation d\u00e9finitive vers la recherche biologique pure. D\u00e9sormais conscient des potentialit\u00e9s de la m\u00e9thode exp\u00e9rimentale, il d\u00e9cide de consacrer ses premi\u00e8res recherches ind\u00e9pendantes aux organismes marins primitifs. Il s&rsquo;int\u00e9resse tout particuli\u00e8rement aux invert\u00e9br\u00e9s marins, chez qui l&rsquo;organisation des tissus excitables et contractiles offre un terrain id\u00e9al pour comprendre les origines \u00e9l\u00e9mentaires de la coordination neuromusculaire.<\/p>\n<h3>1.3 L&rsquo;entr\u00e9e dans la communaut\u00e9 scientifique et reconnaissance institutionnelle<\/h3>\n<p>D\u00e8s le d\u00e9but des ann\u00e9es 1870, Romanes s&rsquo;impose avec \u00e9clat dans les cercles scientifiques les plus exigeants de la m\u00e9tropole imp\u00e9riale. Ses recherches m\u00e9ticuleuses sur le syst\u00e8me nerveux des m\u00e9duses et des \u00e9chinodermes sont pr\u00e9sent\u00e9es devant la prestigieuse <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/royalsociety.org\/\">Royal Society<\/a> de Londres par l&rsquo;interm\u00e9diaire de scientifiques influents tels que John Burdon-Sanderson et Thomas Henry Huxley. L&rsquo;originalit\u00e9 de ses protocoles de dissection et d&rsquo;\u00e9lectrophysiologie coupl\u00e9e \u00e0 une clart\u00e9 analytique exceptionnelle lui valent une r\u00e9putation pr\u00e9coce d&rsquo;exp\u00e9rimentateur de premier ordre.<\/p>\n<p>Cette ascension fulgurante culmine en 1879 lorsque George Romanes est \u00e9lu membre de la Royal Society (<em>Fellow of the Royal Society<\/em>) \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de trente-et-un ans seulement. Cette cons\u00e9cration institutionnelle particuli\u00e8rement pr\u00e9coce pour l&rsquo;\u00e9poque victorienne t\u00e9moigne de l&rsquo;estime unanime que lui portent les figures dominantes de la science londonienne. Il noue des relations suivies avec le biologiste Edwin Ray Lankester et s\u2019ins\u00e8re au c\u0153ur du r\u00e9seau des r\u00e9formateurs scientifiques qui \u0153uvrent pour la professionnalisation et la la\u00efcisation de l&rsquo;enseignement sup\u00e9rieur britannique.<\/p>\n<p>Fort de son ind\u00e9pendance financi\u00e8re, Romanes refuse de briguer imm\u00e9diatement une chaire universitaire contraignante qui restreindrait son autonomie de travail. Il pr\u00e9f\u00e8re \u00e9tablir un laboratoire priv\u00e9 hautement sophistiqu\u00e9 dans sa propri\u00e9t\u00e9 c\u00f4ti\u00e8re de Dunskaith, situ\u00e9e sur les rives du Cromarty Firth, dans le nord de l&rsquo;\u00c9cosse. C&rsquo;est dans ce sanctuaire personnel, dot\u00e9 d&rsquo;aquariums marins et d&rsquo;\u00e9quipements de stimulation galvanique de pointe, qu&rsquo;il m\u00e8ne ses travaux de physiologie compar\u00e9e, tout en maintenant un appartement londonien o\u00f9 il re\u00e7oit l&rsquo;\u00e9lite savante de son temps et participe aux r\u00e9unions des soci\u00e9t\u00e9s savantes.<\/p>\n<h2>2. Le mentorat de Charles Darwin et l&rsquo;inscription dans la th\u00e9orie de l&rsquo;\u00e9volution<\/h2>\n<h3>2.1 La rencontre d\u00e9cisive et la relation filiale avec Charles Darwin<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9v\u00e9nement qui infl\u00e9chit d\u00e9finitivement la trajectoire intellectuelle et existentielle de Romanes survient en 1874. Ayant lu avec ferveur les ouvrages du naturaliste de Down House, Romanes adresse \u00e0 Charles Darwin une longue lettre accompagn\u00e9e d&rsquo;observations relatives aux m\u00e9canismes de la reproduction et \u00e0 l&rsquo;hypoth\u00e8se de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nature.com\/articles\/12318\">pangen\u00e8se<\/a>. Impressionn\u00e9 par la p\u00e9n\u00e9tration d&rsquo;esprit, la rigueur m\u00e9thodologique et la d\u00e9f\u00e9rence enthousiaste du jeune homme, Darwin l&rsquo;invite sans d\u00e9lai \u00e0 lui rendre visite \u00e0 Down House, dans le Kent. Cette premi\u00e8re entrevue marque le d\u00e9but d&rsquo;une relation fusionnelle qui durera jusqu&rsquo;\u00e0 la mort de Darwin en 1882.<\/p>\n<p>Darwin, vieillissant et affaibli par des maux chroniques, discerne imm\u00e9diatement en Romanes le disciple capable de porter le flambeau de sa th\u00e9orie face \u00e0 une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration de d\u00e9tracteurs. Une affection quasi filiale s&rsquo;\u00e9tablit entre les deux savants. Dans leur correspondance intime, Darwin s&rsquo;adresse \u00e0 Romanes avec une chaleur rare, l&rsquo;appelant son \u00ab fils d&rsquo;\u00e9lection philosophique \u00bb. De son c\u00f4t\u00e9, Romanes voue au ma\u00eetre un culte intellectuel qui confine \u00e0 la d\u00e9votion quasi religieuse, trouvant en Darwin la figure patriarcale capable de remplacer les certitudes th\u00e9ologiques qu&rsquo;il a abandonn\u00e9es \u00e0 Cambridge.<\/p>\n<p>Cette proximit\u00e9 sans \u00e9gale conf\u00e8re \u00e0 Romanes un privil\u00e8ge \u00e9pist\u00e9mologique absolu : Darwin lui ouvre ses archives personnelles, lui confie ses pr\u00e9cieux carnets de notes sur le comportement animal et lui remet des manuscrits in\u00e9dits non publi\u00e9s dans <em>The Descent of Man<\/em> ou <em>The Expression of the Emotions in Man and Animals<\/em>. Romanes se voit accorder l&rsquo;autorisation d&rsquo;exploiter, d&rsquo;amender et de publier ces mat\u00e9riaux inestimables, devenant de facto l&rsquo;ex\u00e9cuteur testamentaire scientifique de Darwin pour toutes les questions touchant \u00e0 la psychologie \u00e9volutionniste.<\/p>\n<h3>2.2 La mission confi\u00e9e \u00e0 Romanes : \u00e9tendre l&rsquo;\u00e9volutionnisme au domaine psychique<\/h3>\n<p>Si la s\u00e9lection naturelle a r\u00e9ussi \u00e0 s&rsquo;imposer aupr\u00e8s d&rsquo;une large fraction des naturalistes pour expliquer la morphologie des corps et la transformation des organes, la citadelle de l&rsquo;esprit humain demeure largement imprenable au cours des ann\u00e9es 1870. M\u00eame le cod\u00e9couvreur de l&rsquo;\u00e9volution, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/wallacefund.myspecies.info\/\">Alfred Russel Wallace<\/a>, fait d\u00e9fection sur ce point crucial en soutenant que les facult\u00e9s intellectuelles sup\u00e9rieures, les sentiments esth\u00e9tiques et le sens moral de l&rsquo;homme n&rsquo;ont pu \u00e9merger par simple s\u00e9lection naturelle, requ\u00e9rant l&rsquo;intervention d&rsquo;une force spirituelle sup\u00e9rieure. Darwin consid\u00e8re cette d\u00e9faillance comme une trahison intellectuelle insupportable.<\/p>\n<p>La mission historique confi\u00e9e express\u00e9ment \u00e0 Romanes consiste \u00e0 combler ce vide th\u00e9orique et \u00e0 d\u00e9fendre le principe d&rsquo;une continuit\u00e9 absolue entre la mati\u00e8re vivante et l&rsquo;intelligence la plus sublime. Il s&rsquo;agit d&rsquo;appliquer sans compromis le paradigme \u00e9volutionniste au domaine psychique, en d\u00e9montrant par l&rsquo;observation et la m\u00e9thode comparative que les facult\u00e9s mentales humaines ne sont que le produit hautement \u00e9labor\u00e9 d&rsquo;une longue phylogen\u00e8se cognitive trouvant ses racines chez les invert\u00e9br\u00e9s les plus rudimentaires.<\/p>\n<p>Romanes endosse avec ferveur ce r\u00f4le de bouclier dialectique et de b\u00e2tisseur d&#8217;empire conceptuel. Tout au long de la fin des ann\u00e9es 1870 et des ann\u00e9es 1880, il multiplie les conf\u00e9rences publiques, les articles pol\u00e9miques et les trait\u00e9s acad\u00e9miques pour repousser les assauts des spiritualistes, des th\u00e9ologiens et des cart\u00e9siens r\u00e9calcitrants. Il soutient avec une \u00e9nergie in\u00e9puisable que refuser l&rsquo;\u00e9volution de l&rsquo;esprit revient \u00e0 an\u00e9antir la logique globale du transformisme darwinien, car la s\u00e9lection naturelle ne saurait s&rsquo;arr\u00eater miraculeusement au seuil de la bo\u00eete cr\u00e2nienne.<\/p>\n<h3>2.3 Recherches exp\u00e9rimentales pr\u00e9coces sur la pangen\u00e8se et les m\u00e9duses<\/h3>\n<p>Avant d&rsquo;aborder de front la psychologie compar\u00e9e, Romanes s&rsquo;attelle \u00e0 v\u00e9rifier exp\u00e9rimentalement l&rsquo;une des hypoth\u00e8ses les plus contest\u00e9es de son mentor : l&rsquo;hypoth\u00e8se provisoire de la pangen\u00e8se. Darwin postulait que toutes les cellules de l&rsquo;organisme \u00e9mettent de minuscules granules, les <em>gemmules<\/em>, qui circulent dans les fluides corporels et s&rsquo;agr\u00e8gent dans les organes reproducteurs pour transmettre les caract\u00e8res acquis et inn\u00e9s. Entre 1873 et 1877, encourag\u00e9 par Darwin, Romanes met en \u0153uvre de vastes programmes de greffes crois\u00e9es sur les plantes et des transfusions sanguines chez les lapins afin de d\u00e9celer une transmission h\u00e9r\u00e9ditaire directe des gemmules, poursuivant ainsi les travaux initiaux de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/galton.org\/\">Francis Galton<\/a>. Bien que ces exp\u00e9riences d\u00e9bouchent sur des r\u00e9sultats n\u00e9gatifs qui infirment la pangen\u00e8se, Romanes rend compte de ses \u00e9checs avec une honn\u00eatet\u00e9 scientifique remarquable, d\u00e9montrant sa fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 exp\u00e9rimentale.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, ses travaux sur les m\u00e9duses (notamment <em>Aurelia aurita<\/em> et <em>Sarsia<\/em>) et les \u00e9toiles de mer constituent sa contribution empirique la plus \u00e9clatante \u00e0 la physiologie g\u00e9n\u00e9rale. Dans ses c\u00e9l\u00e8bres communications \u00e0 la Royal Society, condens\u00e9es plus tard dans son ouvrage classique <em>Jelly-Fish, Star-Fish, and Sea-Urchins: Being a Research on Primitive Nervous Systems<\/em> (1885), Romanes d\u00e9crit la premi\u00e8re structure fonctionnelle d&rsquo;un syst\u00e8me nerveux diffus. Par des ablations chirurgicales pr\u00e9cises des marges ombrellaires et des stimulations localis\u00e9es, il d\u00e9montre que les mouvements natatoires coordonn\u00e9s d\u00e9pendent de r\u00e9seaux ganglionnaires marginaux rudimentaires.<\/p>\n<p>Ces d\u00e9couvertes sur les hydrozoaires fournissent \u00e0 Romanes le pont \u00e9volutif fondamental qu&rsquo;il recherchait pour relier la mati\u00e8re brute \u00e0 la psych\u00e9. En d\u00e9montrant comment l&rsquo;excitabilit\u00e9 protoplasmique g\u00e9n\u00e9rale se condense d&rsquo;abord en tissus conducteurs sp\u00e9cialis\u00e9s, puis en arcs r\u00e9flexes coordonn\u00e9s, Romanes propose une base mat\u00e9rielle irr\u00e9futable \u00e0 la gen\u00e8se de l&rsquo;action. Le r\u00e9flexe primitif de la m\u00e9duse devient ainsi le premier \u00e9chelon visible d&rsquo;une continuit\u00e9 physiologique ascendante menant in\u00e9luctablement, par int\u00e9grations successives, aux op\u00e9rations les plus complexes du cerveau des mammif\u00e8res.<\/p>\n<h2>3. La naissance de la psychologie compar\u00e9e comme discipline autonome<\/h2>\n<h3>3.1 D\u00e9finition \u00e9pist\u00e9mologique de la psychologie compar\u00e9e chez Romanes<\/h3>\n<p>Jusqu&rsquo;au dernier tiers du XIXe si\u00e8cle, l&rsquo;\u00e9tude des m\u0153urs animales oscille entre deux p\u00f4les \u00e9pist\u00e9mologiquement insatisfaisants : d&rsquo;une part, une histoire naturelle essentiellement descriptive et anecdotique, souvent teint\u00e9e de moralisme anthropomorphique na\u00eff ; d&rsquo;autre part, la m\u00e9taphysique sp\u00e9culative qui rel\u00e8gue les animaux au statut d&rsquo;automates d\u00e9nu\u00e9s de raison. George Romanes accomplit le geste inaugural qui fonde la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/cognition-animal\/\">psychologie compar\u00e9e<\/a> comme discipline scientifique autonome en cherchant \u00e0 unifier la m\u00e9thode de l&rsquo;anatomie compar\u00e9e de Georges Cuvier avec l&rsquo;\u00e9volutionnisme darwinien et les outils de la philosophie de l&rsquo;esprit.<\/p>\n<p>Pour Romanes, la psychologie compar\u00e9e ne doit pas se borner \u00e0 compiler des curiosit\u00e9s zoologiques. Elle a pour vocation explicite d&rsquo;\u00e9tablir une taxonomie mentale rigoureuse, strictement parall\u00e8le \u00e0 la classification anatomique et phylog\u00e9n\u00e9tique des esp\u00e8ces vivantes. Tout comme l&rsquo;anatomiste trace l&rsquo;homologie des membres ant\u00e9rieurs du batracien \u00e0 l&rsquo;oiseau et \u00e0 l&rsquo;homme, le psychologue compar\u00e9 doit retracer l&rsquo;homologie des fonctions cognitives, \u00e9motionnelles et volitionnelles \u00e0 travers l&rsquo;ensemble de l&rsquo;arbre du vivant.<\/p>\n<p>Cette nouvelle science prend place \u00e0 la crois\u00e9e exacte de la neurophysiologie et de la psychologie introspective. Romanes postule que l&rsquo;analyse du syst\u00e8me nerveux ne saurait suffire \u00e0 elle seule si l&rsquo;on ne tente pas d&rsquo;interpr\u00e9ter la dimension subjective des actes observ\u00e9s. En th\u00e9orisant l&rsquo;investigation syst\u00e9matique des comportements adaptatifs en fonction du niveau d&rsquo;organisation c\u00e9r\u00e9brale, Romanes donne \u00e0 la discipline son nom moderne, son programme de travail empirique et ses premi\u00e8res fronti\u00e8res conceptuelles.<\/p>\n<h3>3.2 Le postulat de la continuit\u00e9 psychique graduelle<\/h3>\n<p>Le socle philosophique et scientifique sur lequel repose tout l&rsquo;\u00e9difice conceptuel de Romanes est le principe de la continuit\u00e9 psychique graduelle. Ennemie d\u00e9clar\u00e9e du dualisme de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/descartes\/\">Ren\u00e9 Descartes<\/a>, qui posait une scission infranchissable entre l&rsquo;animal-machine m\u00fb par de purs m\u00e9canismes d&rsquo;horlogerie et l&rsquo;homme dou\u00e9 d&rsquo;une \u00e2me pensante substantielle (<em>res cogitans<\/em>), la vision de Romanes proclame qu&rsquo;aucun ab\u00eeme ontologique n&rsquo;existe au sein de la nature. La maxime leibnizienne <em>natura non facit saltus<\/em> (la nature ne fait pas de sauts) est \u00e9lev\u00e9e au rang de principe cardinal du d\u00e9veloppement mental.<\/p>\n<p>Selon cette perspective, les fonctions cognitives les plus \u00e9blouissantes de l&rsquo;\u00eatre humain \u2014 la d\u00e9duction logique, l&rsquo;imagination po\u00e9tique, la r\u00e9flexivit\u00e9 philosophique et la conscience morale \u2014 ne sont point des cr\u00e9ations <em>ex nihilo<\/em> venues se greffer myst\u00e9rieusement sur un substrat animal. Elles r\u00e9sultent de la complexification progressive, de la s\u00e9dimentation et de la r\u00e9organisation dynamique de capacit\u00e9s pr\u00e9existantes d\u00e9j\u00e0 perceptibles, sous des formes embryonnaires ou rudimentaires, chez les singes, les carnassiers, les oiseaux, et m\u00eame les invert\u00e9br\u00e9s.<\/p>\n<p>Les cons\u00e9quences ontologiques de cette th\u00e8se sont vertigineuses pour l&rsquo;\u00e9poque victorienne. En abolissant le privil\u00e8ge m\u00e9taphysique de l&rsquo;humanit\u00e9, Romanes d\u00e9sacralise l&rsquo;esprit tout en r\u00e9enchantant la vie animale. L&rsquo;esprit cesse d&rsquo;\u00eatre une pr\u00e9rogative divine pour devenir un ph\u00e9nom\u00e8ne naturel, historique, soumis aux lois universelles de la variation, de la s\u00e9lection et du d\u00e9veloppement temporel. L&rsquo;animal n&rsquo;est plus un simple rouage insensible, mais un \u00eatre dot\u00e9 d&rsquo;une int\u00e9riorit\u00e9 r\u00e9elle, engag\u00e9 dans une relation signifiante et adaptative avec son milieu.<\/p>\n<h3>3.3 Crit\u00e8res d&rsquo;attribution d&rsquo;une vie mentale aux organismes inf\u00e9rieurs<\/h3>\n<p>Conscient des risques de projeter indistinctement la conscience humaine sur la totalit\u00e9 du monde animal, Romanes s&rsquo;efforce d&rsquo;\u00e9tablir des crit\u00e8res rigoureux et discriminants pour identifier la pr\u00e9sence authentique d&rsquo;une activit\u00e9 mentale. Comment distinguer un acte purement m\u00e9canique ou r\u00e9flexe d&rsquo;un acte dict\u00e9 par la conscience ? Cette interrogation \u00e9pist\u00e9mologique centrale pousse Romanes \u00e0 formuler une fronti\u00e8re op\u00e9rationnelle claire :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le crit\u00e8re de l&rsquo;apprentissage individuel :<\/strong> Une action purement r\u00e9flexe ou instinctive se reproduit de mani\u00e8re invariante face \u00e0 un stimulus donn\u00e9, ind\u00e9pendamment des cons\u00e9quences n\u00e9fastes pour l&rsquo;individu. En revanche, l&rsquo;acte conscient se manifeste lorsque l&rsquo;organisme fait preuve d&rsquo;une plasticit\u00e9 comportementale en modifiant sa r\u00e9ponse en fonction de son exp\u00e9rience pass\u00e9e. Si un animal est capable d&rsquo;apprendre par lui-m\u00eame et de corriger une action non adapt\u00e9e, il manifeste la pr\u00e9sence d&rsquo;une vie mentale.<\/li>\n<li><strong>Le crit\u00e8re de la m\u00e9moire et de l&rsquo;anticipation :<\/strong> La conscience implique la capacit\u00e9 de retenir une impression sensible ant\u00e9rieure et de l&rsquo;utiliser pour anticiper un \u00e9v\u00e9nement futur. L&rsquo;organisme qui ajuste sa conduite en pr\u00e9vision d&rsquo;une situation in\u00e9dite d\u00e9passe le pur automatisme physico-chimique.<\/li>\n<li><strong>Le crit\u00e8re du choix d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 :<\/strong> Lorsqu&rsquo;un animal se trouve confront\u00e9 \u00e0 des stimuli contradictoires et h\u00e9site temporellement avant d&rsquo;opter pour une direction adaptative, cette pause temporelle t\u00e9moigne d&rsquo;une pes\u00e9e subjective interne, indice irr\u00e9futable d&rsquo;une volont\u00e9 rudimentaire.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Gr\u00e2ce \u00e0 cette grille de lecture, Romanes refuse d&rsquo;accorder une conscience r\u00e9flexive aux protozoaires ou aux plantes, cantonnant leurs r\u00e9actions au domaine de l&rsquo;irritabilit\u00e9 protoplasmique. En revanche, d\u00e8s que la coordination nerveuse permet \u00e0 un organisme d&rsquo;inscrire son pass\u00e9 individuel dans le choix d&rsquo;un acte pr\u00e9sent, Romanes affirme la pr\u00e9sence d&rsquo;une psych\u00e9 \u00e9l\u00e9mentaire, tra\u00e7ant ainsi la ligne de d\u00e9marcation entre la m\u00e9canique pure et la v\u00e9ritable subjectivit\u00e9 vivante.<\/p>\n<h2>4. L&rsquo;\u0153uvre fondatrice : \u00ab Animal Intelligence \u00bb (1882)<\/h2>\n<h3>4.1 Structure, objectifs et typologie des esp\u00e8ces examin\u00e9es<\/h3>\n<p>En 1882 para\u00eet chez Kegan Paul l&rsquo;ouvrage magistral de Romanes intitul\u00e9 <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/animalintelligen00roma\"><em>Animal Intelligence<\/em><\/a>, qui para\u00eet simultan\u00e9ment au sein de la c\u00e9l\u00e8bre <em>International Scientific Series<\/em>. Con\u00e7u \u00e0 l&rsquo;origine comme la premi\u00e8re partie d&rsquo;un trait\u00e9 encyclop\u00e9dique consacr\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9volution mentale, ce livre s&rsquo;impose instantan\u00e9ment comme le premier recueil empirique et syst\u00e9matique de psychologie animale compar\u00e9e de l&rsquo;histoire des sciences. L&rsquo;objectif avou\u00e9 de l&rsquo;auteur est de fournir le \u00ab r\u00e9pertoire de faits \u00bb indispensable qui permettra d&rsquo;asseoir ult\u00e9rieurement une th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale de la phylogen\u00e8se de l&rsquo;esprit.<\/p>\n<p>La structure de l&rsquo;ouvrage suit scrupuleusement la cha\u00eene des \u00eatres selon l&rsquo;arbre phylog\u00e9n\u00e9tique de l&rsquo;\u00e9poque. Romanes d\u00e9bute son enqu\u00eate par les invert\u00e9br\u00e9s les plus simples \u2014 m\u00e9duses, an\u00e9mones de mer et \u00e9chinodermes \u2014 avant de monter m\u00e9thodiquement vers les mollusques et les c\u00e9phalopodes. Il consacre ensuite une part impressionnante de son \u00e9tude aux insectes articul\u00e9s, s&rsquo;attardant longuement sur la complexit\u00e9 stup\u00e9fiante des soci\u00e9t\u00e9s d&rsquo;hym\u00e9nopt\u00e8res (fourmis, abeilles et gu\u00eapes), chez qui il identifie des comportements de coop\u00e9ration, d&rsquo;esclavage, d&rsquo;agriculture et d&rsquo;ing\u00e9nierie qui semblent d\u00e9fier la simple explication m\u00e9canique.<\/p>\n<p>Gravissant ensuite les degr\u00e9s de l&rsquo;arbre des vert\u00e9br\u00e9s, Romanes examine successivement les poissons, les amphibiens, les reptiles, les oiseaux, puis d\u00e9ploie une analyse minutieuse des mammif\u00e8res : rongeurs, carnassiers (chiens, chats, renards), ongul\u00e9s (chevaux, \u00e9l\u00e9phants) et enfin primates non humains. Pour chaque ordre zoologique, il passe au crible les facult\u00e9s de perception, de m\u00e9moire, de ruse, de r\u00e9solution d&rsquo;obstacles mat\u00e9riels, d&rsquo;attachement affectif et d&rsquo;expression des \u00e9motions, constituant une typologie comportementale d&rsquo;une ampleur sans pr\u00e9c\u00e9dent.<\/p>\n<h3>4.2 La compilation des donn\u00e9es comportementales et les r\u00e9cits d&rsquo;observation<\/h3>\n<p>Pour mener \u00e0 bien cette entreprise gigantesque, Romanes a recours \u00e0 une m\u00e9thode de collecte massive. Il puise d&rsquo;abord dans les manuscrits in\u00e9dits et les immenses dossiers de notes que Charles Darwin lui a g\u00e9n\u00e9reusement l\u00e9gu\u00e9s \u00e0 sa mort, survenue la m\u00eame ann\u00e9e en 1882. Mais il \u00e9largit consid\u00e9rablement cette base en lan\u00e7ant de vastes appels \u00e0 t\u00e9moignages dans les revues naturalistes comme <em>Nature<\/em>, en \u00e9pluchant les r\u00e9cits de voyages, les monographies de chasseurs et d&rsquo;\u00e9leveurs, et en entretenant une correspondance suivie avec des dizaines d&rsquo;observateurs r\u00e9partis sur tout le globe.<\/p>\n<p>Conscient des risques inh\u00e9rents \u00e0 une telle m\u00e9thode de compilation, Romanes affirme s&rsquo;\u00eatre astreint \u00e0 une rigueur de filtrage drastique. Il \u00e9tablit trois r\u00e8gles de s\u00e9lection des donn\u00e9es : n&rsquo;accepter les r\u00e9cits que d&rsquo;observateurs connus pour leur comp\u00e9tence naturaliste ; exiger des confirmations ind\u00e9pendantes pour les faits qui s&rsquo;\u00e9cartent trop de la norme comportementale connue de l&rsquo;esp\u00e8ce ; et soumettre chaque t\u00e9moignage \u00e0 un crible de vraisemblance logique par rapport aux capacit\u00e9s c\u00e9r\u00e9brales de l&rsquo;animal en question. Il \u00e9carte ainsi explicitement des centaines de lettres jug\u00e9es fantaisistes ou manifestement trompeuses.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, l&rsquo;ouvrage regorge de r\u00e9cits fascinants qui illustrent des conduites cognitives \u00e9labor\u00e9es. Romanes d\u00e9taille avec une minutie saisissante des cas d&rsquo;utilisation d&rsquo;outils chez les singes et les \u00e9l\u00e9phants, des \u00e9pisodes de ruse concert\u00e9e chez les renards distrayant des chiens de meute, la navigation astronomique et la m\u00e9moire topographique prodigieuse des fourmis, ou encore l&rsquo;usage de feintes d\u00e9lib\u00e9r\u00e9es chez les chiens mimant une blessure pour attirer l&rsquo;attention ou d\u00e9rober de la nourriture. Chacun de ces cas est analys\u00e9 comme la preuve manifeste d&rsquo;une capacit\u00e9 de d\u00e9duction logique et d&rsquo;une intentionalit\u00e9 authentique.<\/p>\n<h3>4.3 R\u00e9ception scientifique de l&rsquo;ouvrage et retentissement international<\/h3>\n<p>La publication de <em>Animal Intelligence<\/em> suscite un retentissement mondial imm\u00e9diat. L&rsquo;accueil des cercles scientifiques darwinistes est particuli\u00e8rement \u00e9logieux. Les disciples de l&rsquo;\u00e9volution saluent la premi\u00e8re tentative s\u00e9rieuse de d\u00e9livrer la psychologie animale du carcan des fables d&rsquo;\u00c9sope ou du sentimentalisme victorien pour la hausser au rang d&rsquo;une science fond\u00e9e sur l&rsquo;observation compar\u00e9e syst\u00e9matique. L&rsquo;ouvrage fait l&rsquo;objet de r\u00e9\u00e9ditions multiples, est imm\u00e9diatement traduit en fran\u00e7ais, en allemand et en italien, et devient le manuel de r\u00e9f\u00e9rence indispensable dans toutes les universit\u00e9s occidentales s&rsquo;int\u00e9ressant \u00e0 la biologie et \u00e0 la philosophie de la nature.<\/p>\n<p>De prestigieux penseurs contemporains, \u00e0 l&rsquo;instar de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/james\/\">William James<\/a> aux \u00c9tats-Unis, reconnaissent la richesse extraordinaire du mat\u00e9riel rassembl\u00e9 et la hardiesse visionnaire de Romanes. Le livre prouve, d&rsquo;une mani\u00e8re qui para\u00eet alors irr\u00e9futable \u00e0 beaucoup, que la continuit\u00e9 anatomique mise en \u00e9vidence par Darwin s&rsquo;accompagne d&rsquo;une continuit\u00e9 psychologique ind\u00e9niable, ass\u00e9nant un coup tr\u00e8s rude aux th\u00e9ories th\u00e9ologiques de la cr\u00e9ation sp\u00e9ciale de l&rsquo;\u00e2me humaine.<\/p>\n<p>Cependant, d\u00e8s cette \u00e9poque, des voix discordantes s&rsquo;\u00e9l\u00e8vent au sein de la communaut\u00e9 scientifique. Si personne ne remet en cause l&rsquo;\u00e9rudition et la sinc\u00e9rit\u00e9 de Romanes, certains naturalistes de terrain plus aust\u00e8res et des physiologistes allemands form\u00e9s \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole de Helmholtz expriment de s\u00e9rieuses r\u00e9serves sur la fiabilit\u00e9 des r\u00e9cits recueillis. On lui reproche de s&rsquo;en remettre trop facilement \u00e0 la bonne foi d&rsquo;amateurs \u00e9clair\u00e9s et de substituer l&rsquo;accumulation d&rsquo;anecdotes pittoresques \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rimentation standardis\u00e9e en laboratoire, inaugurant sans le savoir les querelles m\u00e9thodologiques fondamentales qui d\u00e9chireront la discipline \u00e0 la d\u00e9cennie suivante.<\/p>\n<h2>5. \u00ab Mental Evolution in Animals \u00bb (1883) et la phylogen\u00e8se de la conscience<\/h2>\n<h3>5.1 La cartographie du d\u00e9veloppement mental : le c\u00e9l\u00e8bre diagramme psychog\u00e9n\u00e9tique<\/h3>\n<p>D\u00e8s l&rsquo;ann\u00e9e suivante, en 1883, George Romanes publie la suite th\u00e9orique de son premier trait\u00e9 : <em>Mental Evolution in Animals<\/em>. L&rsquo;ouvrage s&rsquo;ouvre sur un frontispice spectaculaire qui reste l&rsquo;un des documents les plus c\u00e9l\u00e8bres de l&rsquo;histoire de la psychologie : le grand tableau d\u00e9pliant de l&rsquo;arbre psychog\u00e9n\u00e9tique. Ce diagramme monumental tente rien de moins qu&rsquo;une cartographie visuelle et ordonn\u00e9e de l&rsquo;\u00e9volution de l&rsquo;esprit, reliant l&rsquo;ensemble des embranchements zoologiques aux diff\u00e9rents niveaux de conscience et de facult\u00e9s cognitives.<\/p>\n<p>Le diagramme de Romanes juxtapose plusieurs colonnes parall\u00e8les : les niveaux de d\u00e9veloppement anatomique et taxonomique, les \u00e9chelons de la vie psychique (de la simple excitabilit\u00e9 \u00e0 la moralit\u00e9 sup\u00e9rieure), les manifestations \u00e9motionnelles correspondantes, et enfin les stades du d\u00e9veloppement psychologique de l&rsquo;enfant humain. Romanes applique ici de mani\u00e8re syst\u00e9matique l&rsquo;adage d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.britannica.com\/biography\/Ernst-Haeckel\">Ernst Haeckel<\/a> selon lequel \u00ab l&rsquo;ontogen\u00e8se r\u00e9capitule la phylogen\u00e8se \u00bb, affirmant que le nouveau-n\u00e9 humain rejoue en acc\u00e9l\u00e9r\u00e9, au cours de sa croissance mentale, tous les stades cognitifs franchis successivement par les esp\u00e8ces animales au cours des \u00e2ges g\u00e9ologiques.<\/p>\n<p>Cette hi\u00e9rarchisation s&rsquo;\u00e9tablit en une cinquantaine d&rsquo;\u00e9chelons finement cisel\u00e9s :<\/p>\n<ul>\n<li><em>Niveau inf\u00e9rieur :<\/em> Sensations brutes, protoplasme excitable et premi\u00e8res contractions (m\u00e9duses et \u00e9chinodermes).<\/li>\n<li><em>Niveau interm\u00e9diaire :<\/em> Apparition de la m\u00e9moire associative, de la reconnaissance et des premi\u00e8res passions simples comme la peur et la jalousie (poissons, c\u00e9phalopodes, insectes).<\/li>\n<li><em>Niveau sup\u00e9rieur :<\/em> R\u00e9solution de probl\u00e8mes, ruse, imagination, reconnaissance des symboles et sens esth\u00e9tique rudimentaire (oiseaux, mammif\u00e8res carnivores et \u00e9l\u00e9phants).<\/li>\n<li><em>Sommet de l&rsquo;\u00e9chelle animale :<\/em> Conscience pratique, utilisation intentionnelle d&rsquo;outils et sociabilit\u00e9 empathique (anthropo\u00efdes et chiens domestiques), touchant au seuil de la conscience r\u00e9flexive humaine.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>5.2 La th\u00e9orie des instincts et leur transformation \u00e9volutive<\/h3>\n<p>Dans <em>Mental Evolution in Animals<\/em>, Romanes inclut en appendice un essai in\u00e9dit et capital de Charles Darwin sur l&rsquo;instinct, tout en d\u00e9veloppant sa propre th\u00e9orie explicative particuli\u00e8rement sophistiqu\u00e9e. Romanes refuse de consid\u00e9rer l&rsquo;instinct comme une force mystique immuable implant\u00e9e par le Cr\u00e9ateur. Il le red\u00e9finit comme une \u00ab action r\u00e9flexe dans laquelle s&rsquo;interpose un \u00e9l\u00e9ment de conscience \u00bb, une habitude h\u00e9r\u00e9ditairement fix\u00e9e au cours d&rsquo;une multitude de g\u00e9n\u00e9rations.<\/p>\n<p>Pour expliquer la gen\u00e8se des instincts, Romanes propose une synth\u00e8se audacieuse entre deux m\u00e9canismes distincts :<\/p>\n<ol>\n<li><strong>La s\u00e9lection naturelle directe :<\/strong> Des variations accidentelles et spontan\u00e9es du comportement qui procurent un avantage adaptatif \u00e0 l&rsquo;esp\u00e8ce sont s\u00e9lectionn\u00e9es et stabilis\u00e9es g\u00e9n\u00e9tiquement (approche strictement darwinienne).<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;h\u00e9r\u00e9dit\u00e9 des habitudes acquises (ou d\u00e9gradation de l&rsquo;intelligence) :<\/strong> Des actes d&rsquo;abord accomplis consciemment et intelligemment par des anc\u00eatres confront\u00e9s \u00e0 des d\u00e9fis nouveaux deviennent, par la r\u00e9p\u00e9tition incessante au fil des g\u00e9n\u00e9rations, des automatismes organiques qui finissent par s&rsquo;inscrire dans le syst\u00e8me nerveux et se transmettre h\u00e9r\u00e9ditairement aux descendants sous forme d&rsquo;instincts aveugles (approche d&rsquo;inspiration n\u00e9o-lamarckienne, que Darwin lui-m\u00eame admettait largement).<\/li>\n<\/ol>\n<p>Romanes insiste sur la grande plasticit\u00e9 de l&rsquo;instinct. Loin d&rsquo;\u00eatre des rouages rigides et infaillibles, les instincts des animaux sont \u00e9maill\u00e9s de variations individuelles, peuvent s&rsquo;alt\u00e9rer, entrer en conflit les uns avec les autres, ou \u00eatre modifi\u00e9s par un apprentissage adaptatif face \u00e0 un changement environnemental brusque. L&rsquo;instinct n&rsquo;est pas le contraire de l&rsquo;intelligence, mais sa forme fig\u00e9e et \u00e9conomique, susceptible d&rsquo;\u00eatre \u00e0 tout moment r\u00e9activ\u00e9e par la conscience lorsque la situation l&rsquo;exige.<\/p>\n<h3>5.3 La gen\u00e8se des \u00e9motions fondamentales dans le r\u00e8gne animal<\/h3>\n<p>L&rsquo;enqu\u00eate de Romanes ne se limite point aux facult\u00e9s intellectuelles et logiques ; elle explore avec la m\u00eame minutie la vie affective des b\u00eates. Selon lui, la phylogen\u00e8se des \u00e9motions ob\u00e9it \u00e0 la m\u00eame loi de complexification graduelle. Le sentiment primordial et le plus universel est la douleur et son corollaire imm\u00e9diat, la peur, pr\u00e9sente d\u00e8s l&rsquo;apparition des premiers syst\u00e8mes nerveux centralis\u00e9s pour assurer la sauvegarde \u00e9l\u00e9mentaire de l&rsquo;organisme.<\/p>\n<p>Au fur et \u00e0 mesure que l&rsquo;organisation c\u00e9r\u00e9brale se perfectionne, Romanes voit \u00e9clore des nuances \u00e9motionnelles de plus en plus sophistiqu\u00e9es. La surprise et la curiosit\u00e9 se manifestent chez les insectes sup\u00e9rieurs et les poissons ; l&rsquo;attachement parental, la rancune, la jalousie et la rivalit\u00e9 sexuelle s&rsquo;\u00e9panouissent chez les oiseaux et les reptiles ; enfin, chez les mammif\u00e8res sociaux, Romanes identifie l&rsquo;\u00e9mergence triomphale de la <strong>sympathie<\/strong> et du d\u00e9vouement altruiste.<\/p>\n<p>Cette analyse de la sympathie animale est essentielle dans l&rsquo;argumentaire de Romanes : elle constitue le terreau biologique indispensable sans lequel le sens moral humain n&rsquo;aurait jamais pu voir le jour. L&rsquo;amour d&rsquo;une m\u00e8re pour ses petits chez les carnivores, le secours mutuel observ\u00e9 chez les loups ou les \u00e9l\u00e9phants, et l&rsquo;affliction visible d&rsquo;un chien aupr\u00e8s de son ma\u00eetre mourant ne sont pas de simples m\u00e9taphores sentimentales, mais les fondations affectives indispensables sur lesquelles la s\u00e9lection naturelle et la sociabilit\u00e9 ont b\u00e2ti la morale des civilisations humaines.<\/p>\n<h2>6. \u00ab Mental Evolution in Man \u00bb (1888) et la barri\u00e8re anthropologique<\/h2>\n<h3>6.1 L&rsquo;origine de la pens\u00e9e conceptuelle et des id\u00e9es abstraites<\/h3>\n<p>Apr\u00e8s avoir consolid\u00e9 la psychologie compar\u00e9e des animaux, Romanes s&rsquo;attaque au sommet de son triptyque philosophique en publiant en 1888 son \u0153uvre la plus th\u00e9oriquement ambitieuse : <em>Mental Evolution in Man: Origin of Human Faculty<\/em>. L&rsquo;enjeu est colossal : il s&rsquo;agit d&rsquo;abattre ce que les philosophes id\u00e9alistes et les th\u00e9ologiens consid\u00e8rent comme la barri\u00e8re infranchissable s\u00e9parant l&rsquo;homme de la b\u00eate, \u00e0 savoir la capacit\u00e9 de forger des id\u00e9es abstraites et de raisonner par concepts purs.<\/p>\n<p>Pour r\u00e9soudre cette difficult\u00e9 monumentale sans recourir \u00e0 un miracle m\u00e9taphysique, Romanes forge un concept op\u00e9ratoire d&rsquo;une prodigieuse f\u00e9condit\u00e9 qui influencera durablement la philosophie de l&rsquo;esprit : la notion de <strong>recept<\/strong> (ou <em>concept r\u00e9ceptif<\/em>), qu&rsquo;il intercale entre la simple sensation et le concept abstrait :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le Percept (ou sensation brute) :<\/strong> L&#8217;empreinte imm\u00e9diate laiss\u00e9e sur les sens par un objet physique particulier (par exemple, la vision d&rsquo;une pomme singuli\u00e8re \u00e0 un instant donn\u00e9). Partag\u00e9 par tous les animaux dot\u00e9s d&rsquo;organes sensoriels.<\/li>\n<li><strong>Le Recept (concept spontan\u00e9 ou g\u00e9n\u00e9rique) :<\/strong> Une image mentale compos\u00e9e, n\u00e9e de l&rsquo;accumulation passive et non d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e d&rsquo;une multitude de percepts similaires. Le recept est une \u00ab moyenne photographique \u00bb non verbale de l&rsquo;exp\u00e9rience. Un chien poss\u00e8de le recept d&rsquo;un \u00ab os \u00bb, d&rsquo;un \u00ab chat \u00bb ou d&rsquo;une \u00ab laisse \u00bb : il reconna\u00eet imm\u00e9diatement ces cat\u00e9gories sans avoir besoin d&rsquo;un mot pour les nommer ni de formuler mentalement la d\u00e9finition formelle de l&rsquo;essence de l&rsquo;os. Le recept est le niveau de cognition le plus \u00e9lev\u00e9 partag\u00e9 par les animaux sup\u00e9rieurs et les enfants en bas \u00e2ge avant l&rsquo;acquisition du langage.<\/li>\n<li><strong>Le Concept (id\u00e9e abstraite pure) :<\/strong> La pens\u00e9e r\u00e9flexive proprement dite, rendue possible uniquement lorsque le sujet nomme d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment le recept \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;un signe symbolique conventionnel, ce qui lui permet d&rsquo;analyser ses propri\u00e9t\u00e9s isol\u00e9es (par exemple, la \u00ab blancheur \u00bb, la \u00ab justice \u00bb ou la \u00ab mortalit\u00e9 \u00bb).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Par cette distinction novatrice, Romanes d\u00e9montre magistralement que l&rsquo;abstraction humaine ne jaillit pas du n\u00e9ant : elle s&rsquo;enracine directement dans l&rsquo;activit\u00e9 r\u00e9ceptive g\u00e9n\u00e9rique que le cerveau animal accomplit spontan\u00e9ment depuis des millions d&rsquo;ann\u00e9es.<\/p>\n<h3>6.2 La gen\u00e8se \u00e9volutive du langage et de la communication<\/h3>\n<p>L&rsquo;obstacle majeur qui se dresse sur la route de Romanes porte le nom de <strong>Max M\u00fcller<\/strong>, l&rsquo;\u00e9minent professeur de philologie compar\u00e9e \u00e0 Oxford. M\u00fcller avait publiquement d\u00e9fi\u00e9 Charles Darwin \u00e0 travers une c\u00e9l\u00e8bre formule tranchante : \u00ab Le langage est notre Rubicon, et aucun animal n&rsquo;osera le franchir \u00bb. Pour M\u00fcller, le langage articul\u00e9 et la pens\u00e9e par concepts sont consubstantiels et constituent un don transcendant accord\u00e9 exclusivement \u00e0 l&rsquo;homme.<\/p>\n<p>Dans <em>Mental Evolution in Man<\/em>, Romanes se livre \u00e0 une r\u00e9futation m\u00e9thodique et impitoyable des th\u00e8ses de M\u00fcller. Il d\u00e9montre que la communication humaine s&rsquo;inscrit dans un continuum \u00e9volutif graduel qui commence bien avant l&rsquo;av\u00e8nement de la parole articul\u00e9e. Romanes met en exergue le r\u00f4le fondamental du langage des gestes, de la mimique \u00e9motionnelle et des vocalisations intentionnelles chez les animaux sociaux. Il analyse comment les cris d&rsquo;alarme diff\u00e9renci\u00e9s des oiseaux ou des singes signalant divers pr\u00e9dateurs constituent d\u00e9j\u00e0 des protosymboles conventionnels compr\u00e9hensibles par l&rsquo;ensemble du groupe.<\/p>\n<p>Romanes \u00e9tudie avec une acuit\u00e9 remarquable l&rsquo;acquisition du langage chez le tr\u00e8s jeune enfant (l&rsquo;infant pr\u00e9-verbal). Il observe que l&rsquo;enfant utilise ses premiers mots non comme des concepts abstraits formels, mais pr\u00e9cis\u00e9ment comme des \u00e9tiquettes associ\u00e9es \u00e0 des <em>recepts<\/em> (\u00ab ouah-ouah \u00bb pour d\u00e9signer tout animal \u00e0 quatre pattes poilu). Le langage formel n&rsquo;est donc pas une facult\u00e9 divine tomb\u00e9e du ciel, mais une technologie cognitive perfectionn\u00e9e, n\u00e9e de la s\u00e9lection naturelle favorisant la coordination sociale au sein de tribus d&rsquo;hominid\u00e9s primitifs dot\u00e9s d&rsquo;un appareil phonatoire et de cordes vocales devenus progressivement aptes \u00e0 l&rsquo;articulation fine des sons.<\/p>\n<h3>6.3 Conscience r\u00e9flexive et \u00e9mergence du sens moral<\/h3>\n<p>Le couronnement de la th\u00e8se de Romanes porte sur la gen\u00e8se de la conscience de soi (<em>self-consciousness<\/em>) et du sentiment \u00e9thique. Contrairement \u00e0 la vision solipsiste cart\u00e9sienne du <em>Cogito<\/em>, Romanes adopte une approche r\u00e9solument psychosociale de la subjectivit\u00e9. La conscience de soi n&rsquo;est pas une intuition inn\u00e9e donn\u00e9e \u00e0 priori ; elle est une construction dynamique qui \u00e9merge historiquement et ontog\u00e9n\u00e9tiquement \u00e0 travers l&rsquo;interaction sociale et la communication intersubjective.<\/p>\n<p>C&rsquo;est par la m\u00e9diation du langage et le regard d&rsquo;autrui que l&rsquo;individu apprend \u00e0 s&rsquo;objectiver lui-m\u00eame, \u00e0 se concevoir comme un sujet distinct au milieu d&rsquo;autres sujets. Cette auto-repr\u00e9sentation r\u00e9flexive permet \u00e0 l&rsquo;esprit humain de passer du sentiment d&rsquo;affectivit\u00e9 brute \u00e0 l&rsquo;examen critique de ses propres motivations. L&rsquo;animal sent et agit, mais l&rsquo;homme sait qu&rsquo;il sent et d\u00e9lib\u00e8re sur ses d\u00e9sirs.<\/p>\n<p>Cette conscience r\u00e9flexive f\u00e9conde \u00e0 son tour le sens moral. Reprenant et approfondissant les intuitions de Darwin dans <em>The Descent of Man<\/em>, Romanes explique que l&rsquo;imp\u00e9ratif moral d\u00e9coule directement de la confrontation permanente entre deux types de pulsions : les instincts \u00e9go\u00efstes de survie individuelle, violents mais intermittents, et les <strong>instincts sociaux<\/strong> de coop\u00e9ration et de sympathie, moins intenses mais constants et omnipr\u00e9sents. Lorsque l&rsquo;individu, dou\u00e9 de m\u00e9moire et de r\u00e9flexivit\u00e9, contemple r\u00e9trospectivement un acte \u00e9go\u00efste qui a l\u00e9s\u00e9 le groupe, il \u00e9prouve le sentiment de culpabilit\u00e9 et de remords. La conscience morale, loin d&rsquo;\u00eatre un d\u00e9cret surnaturel, n&rsquo;est autre que la r\u00e9gulation rationnelle et culturelle des pulsions animales au service de la survie de la collectivit\u00e9.<\/p>\n<h2>7. La m\u00e9thode anecdotique et l&rsquo;introspection par analogie : analyse critique<\/h2>\n<h3>7.1 Principes op\u00e9rationnels de l&rsquo;inf\u00e9rence analogique<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des aspects les plus d\u00e9battus de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie de George Romanes r\u00e9side dans sa formulation explicite de la m\u00e9thode d&rsquo;investigation psychologique : l&rsquo;<strong>inf\u00e9rence analogique<\/strong> (ou projection introspective). Romanes pose un constat d&rsquo;\u00e9vidence m\u00e9taphysique : nous ne poss\u00e9dons d&rsquo;acc\u00e8s direct et imm\u00e9diat qu&rsquo;\u00e0 un seul et unique esprit dans l&rsquo;univers, le n\u00f4tre propre, par l&rsquo;entremise de l&rsquo;introspection subjective. L&rsquo;int\u00e9riorit\u00e9 de tout autre \u00eatre \u2014 qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de notre semblable humain ou d&rsquo;un animal \u2014 est par d\u00e9finition une bo\u00eete noire ph\u00e9nom\u00e9nale inaccessible \u00e0 l&rsquo;observation sensorielle directe.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors, comment pouvons-nous attribuer de la conscience \u00e0 autrui ? Romanes r\u00e9pond que nous le faisons perp\u00e9tuellement par analogie : observant chez autrui des comportements, des mimiques et des r\u00e9actions physiologiques similaires aux n\u00f4tres, nous en inf\u00e9rons l&rsquo;existence d&rsquo;\u00e9tats mentaux internes identiques \u00e0 ceux qui accompagnent ces m\u00eames manifestations chez nous-m\u00eames. Romanes popularise pour d\u00e9signer ce processus le n\u00e9ologisme d&rsquo;<strong>eject<\/strong> (ou inf\u00e9rence \u00e9jectrice), emprunt\u00e9 au philosophe William Kingdon Clifford : un \u00e9tat subjectif projet\u00e9 \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur de soi pour habiter l&rsquo;esprit d&rsquo;un autre corps.<\/p>\n<p>Pour Romanes, l&rsquo;application de l&rsquo;inf\u00e9rence \u00e9jectrice au monde animal est non seulement l\u00e9gitime, mais constitue la seule et unique voie d&rsquo;acc\u00e8s possible \u00e0 une psychologie compar\u00e9e authentique. Si un chien pr\u00e9sente les m\u00eames attitudes posturales, les m\u00eames g\u00e9missements et les m\u00eames \u00e9vitements qu&rsquo;un enfant bless\u00e9, la seule d\u00e9marche rationnelle et parcimonieuse au regard de la continuit\u00e9 phylog\u00e9n\u00e9tique consiste \u00e0 lui attribuer une exp\u00e9rience subjective r\u00e9elle de la douleur et de l&rsquo;angoisse. Refuser cette analogie sous pr\u00e9texte d&rsquo;antropomorphisme conduirait fatalement, selon lui, \u00e0 un solipsisme absurde o\u00f9 l&rsquo;on devrait \u00e9galement nier l&rsquo;existence de la conscience chez les autres \u00eatres humains.<\/p>\n<h3>7.2 Le pi\u00e8ge de l&rsquo;anthropomorphisme descriptif<\/h3>\n<p>Bien que rigoureusement argument\u00e9e sur le plan philosophique, cette m\u00e9thode ouvre la voie \u00e0 un \u00e9cueil b\u00e9ant dans lequel Romanes va fr\u00e9quemment tr\u00e9bucher : l&rsquo;<strong>anthropomorphisme descriptif<\/strong>. En appliquant sans pr\u00e9cautions suffisantes les cat\u00e9gories de l&rsquo;esprit humain le plus sophistiqu\u00e9 \u00e0 l&rsquo;interpr\u00e9tation des conduites animales, Romanes tend \u00e0 surinterpr\u00e9ter les motifs int\u00e9rieurs des b\u00eates, leur pr\u00eatant des intentions machiav\u00e9liques, des scrupules \u00e9thiques ou des d\u00e9ductions intellectuelles d&rsquo;une complexit\u00e9 invraisemblable.<\/p>\n<p>Dans <em>Animal Intelligence<\/em>, les descriptions fourmillent de termes charg\u00e9s d&rsquo;une lourde s\u00e9mantique humaine : des fourmis sont d\u00e9crites comme faisant preuve de \u00ab courtoisie \u00bb, d&rsquo;\u00ab h\u00e9ro\u00efsme \u00bb ou de \u00ab vengeance d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e \u00bb ; des chiens sont cr\u00e9dit\u00e9s d&rsquo;un \u00ab sens du devoir \u00bb chevaleresque ou d&rsquo;une \u00ab vanit\u00e9 bless\u00e9e \u00bb ; des oiseaux sont d\u00e9peints comme capables d&rsquo;\u00ab ironie \u00bb ou de \u00ab simulation th\u00e9\u00e2trale \u00bb. Romanes peine \u00e0 distinguer la description objective du comportement mat\u00e9riel de son interpr\u00e9tation herm\u00e9neutique projet\u00e9e.<\/p>\n<p>Cette vuln\u00e9rabilit\u00e9 est amplifi\u00e9e de mani\u00e8re dramatique par la nature m\u00eame des sources utilis\u00e9es. Malgr\u00e9 ses proclamations de vigilance critique, la \u00ab m\u00e9thode anecdotique \u00bb de Romanes le rend tributaire de t\u00e9moignages ext\u00e9rieurs provenant d&rsquo;amateurs d&rsquo;animaux, de propri\u00e9taires de chiens passionn\u00e9s ou de chasseurs coloniaux dont l&rsquo;observation est invariablement biais\u00e9e par l&rsquo;affectivit\u00e9, le d\u00e9sir de merveilleux et le manque de rigueur protocolaire. Une anecdote isol\u00e9e, d\u00e9coup\u00e9e de son contexte \u00e9thologique et r\u00e9p\u00e9t\u00e9e de seconde main, ne permet jamais d&rsquo;\u00e9liminer les variables parasites ni de reproduire les conditions exactes de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement.<\/p>\n<h3>7.3 D\u00e9bats \u00e9pist\u00e9mologiques contemporains sur la m\u00e9thode de Romanes<\/h3>\n<p>\u00c0 la fin du XIXe si\u00e8cle, la m\u00e9thode de Romanes se heurte de plein fouet \u00e0 la r\u00e9volution m\u00e9thodologique qui transforme les sciences de l&rsquo;esprit en Allemagne et aux \u00c9tats-Unis. Avec la cr\u00e9ation des premiers laboratoires de psychologie exp\u00e9rimentale par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/wilhelm-wundt\/\">Wilhelm Wundt<\/a> \u00e0 Leipzig en 1879, la science mentale s&rsquo;oriente vers la quantification chronom\u00e9trique, la mesure statistique et le contr\u00f4le rigoureux des stimuli environnementaux. Vue depuis ces laboratoires aseptis\u00e9s, la collecte d&rsquo;histoires pittoresques sur les chiens intelligents pratiqu\u00e9e par Romanes commence \u00e0 passer pour un vestige surann\u00e9 du naturalisme d&rsquo;amateurs victorien.<\/p>\n<p>Pourtant, un regard \u00e9pist\u00e9mologique contemporain plus \u00e9quilibr\u00e9 permet de r\u00e9\u00e9valuer cette posture historique. Comme l&rsquo;ont soulign\u00e9 plusieurs historiens des sciences cognitives, la m\u00e9thode anecdotique constituait une \u00e9tape heuristique indispensable dans l&rsquo;enfance de la discipline. Avant de pouvoir enfermer un animal dans un labyrinthe ou une cage exp\u00e9rimentale pour tester une hypoth\u00e8se \u00e9troite, il fallait d&rsquo;abord explorer le r\u00e9pertoire comportemental naturel et spontan\u00e9 des esp\u00e8ces dans leur environnement r\u00e9el. Romanes a jou\u00e9 le r\u00f4le d&rsquo;explorateur cartographiant un continent inconnu avec des instruments rudimentaires, avant que les g\u00e9om\u00e8tres du laboratoire ne viennent y tracer des lignes pr\u00e9cises.<\/p>\n<p>L&rsquo;ambivalence du legs de Romanes tient tout enti\u00e8re dans cette tension dialectique : d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, une audace intellectuelle g\u00e9niale qui a su poser les vraies questions de la subjectivit\u00e9 animale et briser le dogme de l&rsquo;animal-machine cart\u00e9sien ; de l&rsquo;autre, une na\u00efvet\u00e9 m\u00e9thodologique ind\u00e9niable qui a expos\u00e9 sa psychologie naissante au feu destructeur des positivistes purs, pr\u00e9parant le terrain pour une vigoureuse r\u00e9action correctrice.<\/p>\n<h2>8. La th\u00e9orie de la s\u00e9lection physiologique et les controverses biologiques<\/h2>\n<h3>8.1 L&rsquo;insuffisance per\u00e7ue de la s\u00e9lection naturelle pure<\/h3>\n<p>Si George Romanes demeure c\u00e9l\u00e8bre pour ses travaux sur l&rsquo;esprit, il \u00e9tait avant tout un biologiste \u00e9volutionniste complet. Au cours des ann\u00e9es 1880, il formule une contribution th\u00e9orique originale \u00e0 la biologie de l&rsquo;\u00e9volution qui va d\u00e9clencher l&rsquo;une des plus violentes querelles de l&rsquo;histoire du darwinisme : la th\u00e9orie de la <strong>s\u00e9lection physiologique<\/strong> (<em>Physiological Selection<\/em>). Pr\u00e9sent\u00e9e initialement en 1886 dans un m\u00e9moire retentissant lu devant la Linnean Society de Londres, cette th\u00e8se entend combler ce que Romanes identifie comme une faille majeure du mod\u00e8le de la s\u00e9lection naturelle pure.<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me soulev\u00e9 par Romanes est d&rsquo;une lucidit\u00e9 remarquable pour l&rsquo;\u00e9poque : il constate que la s\u00e9lection naturelle darwinienne, fond\u00e9e sur la survie du plus apte dans la lutte pour l&rsquo;existence, est incapable d&rsquo;expliquer ad\u00e9quatement l&rsquo;apparition de l&rsquo;infertilit\u00e9 intersp\u00e9cifique mutuelle entre esp\u00e8ces proches. Lorsque deux populations d&rsquo;une m\u00eame esp\u00e8ce commencent \u00e0 diverger morphologiquement sur un m\u00eame territoire g\u00e9ographique partag\u00e9 (en sympatrie), comment leurs nouvelles variations avantageuses peuvent-elles \u00e9chapper au risque mortel de la <strong>dilution par croisement libre<\/strong> (<em>swamping effect of intercrossing<\/em>) avec la population ancestrale majoritaire ?<\/p>\n<p>Par ailleurs, Romanes rel\u00e8ve une contradiction troublante : alors que la plupart des vari\u00e9t\u00e9s domestiques cr\u00e9\u00e9es par l&rsquo;homme pr\u00e9sentent d&rsquo;immenses divergences morphologiques tout en restant parfaitement f\u00e9condes entre elles, les esp\u00e8ces naturelles sauvages pr\u00e9sentent souvent des diff\u00e9rences morphologiques minimes mais s&rsquo;av\u00e8rent totalement st\u00e9riles lors des tentatives de croisement. Pour Romanes, la st\u00e9rilit\u00e9 mutuelle n&rsquo;est pas un sous-produit accidentel de l&rsquo;accumulation lente des diff\u00e9rences physiques ; elle est la cause premi\u00e8re et conditionnelle sans laquelle la v\u00e9ritable sp\u00e9ciation ne peut jamais s&rsquo;accomplir.<\/p>\n<h3>8.2 M\u00e9canismes de la s\u00e9lection physiologique et isolement reproductif<\/h3>\n<p>Pour r\u00e9soudre ce paradoxe fondamental, Romanes postule l&rsquo;existence d&rsquo;une classe particuli\u00e8re de variations spontan\u00e9es qui n&rsquo;affectent ni la morphologie ext\u00e9rieure, ni les capacit\u00e9s d&rsquo;adaptation \u00e9cologique de l&rsquo;individu, mais touchent directement et exclusivement son syst\u00e8me reproducteur et la compatibilit\u00e9 de ses gam\u00e8tes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une barri\u00e8re reproductive spontan\u00e9e :<\/strong> Au sein d&rsquo;une population homog\u00e8ne, certains individus naissent porteurs d&rsquo;une mutation physiologique qui les rend st\u00e9riles avec la masse de leurs cong\u00e9n\u00e8res ordinaires, mais parfaitement fertiles lorsqu&rsquo;ils se croisent entre eux, porteurs de cette m\u00eame modification physiologique.<\/li>\n<li><strong>La constitution d&rsquo;un isolat reproductif sympatrique :<\/strong> D\u00e8s lors, cette sous-population forme imm\u00e9diatement un \u00eelot reproductif autonome au c\u0153ur m\u00eame de son aire g\u00e9ographique originelle. Prot\u00e9g\u00e9e du croisement libre diluant, elle peut accumuler librement des variations secondaires sous l&rsquo;effet de la s\u00e9lection naturelle ou de la d\u00e9rive, diverger morphologiquement, et donner naissance \u00e0 terme \u00e0 une nouvelle esp\u00e8ce distincte.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Avec cette hypoth\u00e8se audacieuse de la s\u00e9lection physiologique, Romanes accomplit un saut conceptuel proph\u00e9tique : il pose les bases th\u00e9oriques pr\u00e9cises de ce que la biologie moderne de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/evolutionary-synthesis\/\">\u00e9volutionnisme moderne<\/a> appellera le concept d&rsquo;<strong>isolement reproductif<\/strong> comme m\u00e9canisme moteur de la <em>sp\u00e9ciation sympatrique<\/em>. Pr\u00e8s d&rsquo;un demi-si\u00e8cle avant les travaux s\u00e9minaux d&rsquo;Ernst Mayr et de Theodosius Dobzhansky dans le cadre de la th\u00e9orie synth\u00e9tique de l&rsquo;\u00e9volution, Romanes a compris que l&rsquo;essence de l&rsquo;esp\u00e8ce ne r\u00e9side pas dans sa forme anatomique visible, mais dans sa cl\u00f4ture g\u00e9n\u00e9tique et reproductive.<\/p>\n<h3>8.3 La querelle virulente avec Alfred Russel Wallace et les n\u00e9o-darwiniens<\/h3>\n<p>Loin de lui valoir la reconnaissance de ses pairs, la communication de Romanes de 1886 d\u00e9clenche une temp\u00eate d&rsquo;indignation et de fureur au sein de l&rsquo;establishment \u00e9volutionniste britannique. Le grand chef de file de l&rsquo;opposition n&rsquo;est autre qu&rsquo;<strong>Alfred Russel Wallace<\/strong>, soutenu par de jeunes biologistes montants d&rsquo;orthodoxie ultra-darwinienne comme Edwin Ray Lankester et Edward Poulton. Wallace accuse Romanes d&rsquo;orgueil d\u00e9mesur\u00e9, de trahison envers la m\u00e9moire de Darwin et d&rsquo;h\u00e9r\u00e9sie th\u00e9orique.<\/p>\n<p>Wallace et les n\u00e9o-darwiniens d\u00e9fendent \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque un pan-s\u00e9lectionnisme intransigeant : pour eux, la s\u00e9lection naturelle est omnipotente, universelle et absolue ; chaque caract\u00e9ristique anatomique ou physiologique d&rsquo;un \u00eatre vivant doit \u00eatre le fruit direct d&rsquo;une adaptation s\u00e9lectionn\u00e9e pour son utilit\u00e9 vitale. Proposer que la sp\u00e9ciation puisse s&rsquo;enclencher par une variation reproductive accidentelle et neutre sur le plan de la survie imm\u00e9diate \u00e9quivaut \u00e0 leurs yeux \u00e0 d\u00e9tr\u00f4ner la s\u00e9lection naturelle de son pi\u00e9destal d&rsquo;explication unique de la vie.<\/p>\n<p>La pol\u00e9mique s&rsquo;envenime dans les colonnes des revues scientifiques, prenant une tournure violemment personnelle. Wallace accuse Romanes de vouloir substituer son propre nom \u00e0 celui de Darwin \u00e0 la t\u00eate de la th\u00e9orie transformiste. De son c\u00f4t\u00e9, Romanes contre-attaque avec une plume ac\u00e9r\u00e9e, d\u00e9montrant que Darwin lui-m\u00eame n&rsquo;avait jamais \u00e9t\u00e9 un n\u00e9o-darwinien exclusif et qu&rsquo;il avait toujours reconnu l&rsquo;action conjugu\u00e9e d&rsquo;autres m\u00e9canismes biologiques. Cet affrontement virulent isole tragiquement Romanes d&rsquo;une partie de ses coll\u00e8gues biologistes, le plongeant dans un \u00e9puisement psychologique et une amertume qui assombriront la fin de son existence.<\/p>\n<h2>9. La r\u00e9plique m\u00e9thodologique : de Romanes au canon de Morgan<\/h2>\n<h3>9.1 La critique formul\u00e9e par Conwy Lloyd Morgan<\/h3>\n<p>Tandis que la querelle sur la s\u00e9lection physiologique fait rage sur le front biologique, le versant psychologique de l&rsquo;\u0153uvre de Romanes subit une remise en question encore plus d\u00e9cisive sous l&rsquo;impulsion du naturaliste et psychologue <strong>Conwy Lloyd Morgan<\/strong> (1852-1936). Lloyd Morgan, qui a \u00e9t\u00e9 l&rsquo;\u00e9l\u00e8ve de Thomas Huxley et partage avec Romanes un attachement ind\u00e9fectible au darwinisme, prend conscience que la psychologie compar\u00e9e risque d&rsquo;\u00eatre totalement discr\u00e9dit\u00e9e dans le monde acad\u00e9mique si elle ne purge pas ses m\u00e9thodes de tout anthropomorphisme excessif.<\/p>\n<p>Lloyd Morgan entreprend une r\u00e9\u00e9valuation syst\u00e9matique des c\u00e9l\u00e8bres anecdotes rapport\u00e9es par Romanes dans <em>Animal Intelligence<\/em>. Prenant l&rsquo;exemple fameux d&rsquo;un chien qui apprend \u00e0 ouvrir le loquet d&rsquo;un portail de jardin \u2014 acte que Romanes attribuait sans h\u00e9siter \u00e0 une d\u00e9duction rationnelle de la relation causale m\u00e9canique et \u00e0 une ing\u00e9nierie d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e \u2014, Lloyd Morgan refait l&rsquo;observation dans des conditions rigoureusement contr\u00f4l\u00e9es. Il d\u00e9montre avec \u00e9clat que le chien ne comprend absolument rien au fonctionnement abstrait du levier : l&rsquo;animal s&rsquo;est content\u00e9 au d\u00e9but de sauter follement contre le portail dans tous les sens, heurtant accidentellement le loquet avec sa truffe jusqu&rsquo;\u00e0 ce que la porte s&rsquo;ouvre.<\/p>\n<p>Ce que Romanes prenait pour un raisonnement d\u00e9ductif sup\u00e9rieur n&rsquo;\u00e9tait en r\u00e9alit\u00e9 qu&rsquo;un processus d&rsquo;<strong>apprentissage par essais et erreurs<\/strong> (ou t\u00e2tonnement aveugle) coupl\u00e9 \u00e0 un renforcement par habituation motrice. En d\u00e9masquant la surinterpr\u00e9tation cognitive pr\u00e9sente dans les r\u00e9cits de son a\u00een\u00e9, Lloyd Morgan d\u00e9montre que les animaux peuvent accomplir des prouesses comportementales extraordinairement adaptatives sans qu&rsquo;il soit nullement n\u00e9cessaire de leur pr\u00eater des facult\u00e9s intellectuelles sup\u00e9rieures de niveau humain.<\/p>\n<h3>9.2 L&rsquo;\u00e9nonciation du Canon de Morgan (1894) comme rupture \u00e9pist\u00e9mologique<\/h3>\n<p>Cette r\u00e9flexion critique culmine en 1894, l&rsquo;ann\u00e9e m\u00eame de la mort de George Romanes, dans la publication de l&rsquo;ouvrage fondateur de Lloyd Morgan : <em>An Introduction to Comparative Psychology<\/em>. C&rsquo;est dans ce volume qu&rsquo;est \u00e9nonc\u00e9 le pr\u00e9cepte m\u00e9thodologique le plus c\u00e9l\u00e8bre de l&rsquo;histoire des sciences cognitives animales, universellement connu sous le nom de <strong>Canon de Morgan<\/strong> :<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab En aucun cas nous ne pouvons interpr\u00e9ter une action animale comme le r\u00e9sultat de l&rsquo;exercice d&rsquo;une facult\u00e9 psychique sup\u00e9rieure, si elle peut \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e comme le r\u00e9sultat de l&rsquo;exercice d&rsquo;une facult\u00e9 qui se situe plus bas sur l&rsquo;\u00e9chelle psychologique. \u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Le canon de Morgan est une application rigoureuse du principe de parcimonie (ou rasoir d&rsquo;Ockham) au champ de la psychologie animale. Il interdit aux chercheurs d&rsquo;attribuer une conduite \u00e0 la pens\u00e9e abstraite, au raisonnement logique ou \u00e0 la r\u00e9flexivit\u00e9 si cette m\u00eame conduite peut \u00eatre expliqu\u00e9e de mani\u00e8re plus \u00e9conome par la simple association d&rsquo;id\u00e9es, le conditionnement sensoriel, la m\u00e9moire associative ou l&rsquo;instinct r\u00e9flexe.<\/p>\n<p>Il importe de souligner une nuance historique fondamentale souvent oubli\u00e9e : Lloyd Morgan n&rsquo;a jamais con\u00e7u son canon comme une arme de destruction dirig\u00e9e contre Romanes ni comme un rejet de la conscience animale. Morgan admirait Romanes et partageait son postulat de la continuit\u00e9 \u00e9volutive. Son canon \u00e9tait destin\u00e9 \u00e0 \u00eatre un <em>garde-fou \u00e9pist\u00e9mologique<\/em>, une discipline de retenue m\u00e9thodologique pour sauver la psychologie compar\u00e9e de ses propres d\u00e9rives sp\u00e9culatives et lui permettre d&rsquo;acqu\u00e9rir le statut d&rsquo;une science empirique irr\u00e9prochable.<\/p>\n<h3>9.3 La transition vers l&rsquo;exp\u00e9rimentalisme et le b\u00e9haviorisme naissant<\/h3>\n<p>Malgr\u00e9 les intentions mod\u00e9r\u00e9es de Lloyd Morgan, la formulation de son canon va sonner le glas de l&rsquo;approche naturaliste et introspective de Romanes pour plusieurs d\u00e9cennies. Aux \u00c9tats-Unis, le jeune psychologue <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.britannica.com\/biography\/Edward-L-Thorndike\">Edward Thorndike<\/a> s&#8217;empare du canon de Morgan pour mener une offensive frontale contre <em>Animal Intelligence<\/em>. Dans sa th\u00e8se de doctorat historique de 1898, <em>Animal Intelligence: An Experimental Study of the Associative Processes in Animals<\/em>, Thorndike enferme des chats affam\u00e9s dans des \u00ab bo\u00eetes \u00e0 probl\u00e8mes \u00bb (<em>puzzle-boxes<\/em>) standardis\u00e9es et chronom\u00e8tre impitoyablement la courbe de temps n\u00e9cessaire pour actionner le m\u00e9canisme de sortie.<\/p>\n<p>Les conclusions de Thorndike sont sans appel : il ne d\u00e9c\u00e8le chez l&rsquo;animal aucune \u00e9tincelle de compr\u00e9hension soudaine (<em>insight<\/em>), aucun raisonnement par concepts, mais seulement la \u00ab loi de l&rsquo;effet \u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;estampillage m\u00e9canique des r\u00e9ponses motrices r\u00e9ussies par la r\u00e9compense alimentaire. De Thorndike \u00e0 John B. Watson, fondateur officiel du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/behaviorism\/\">b\u00e9haviorisme<\/a> en 1913, puis \u00e0 B.F. Skinner, un v\u00e9ritable rouleau compresseur \u00e9pist\u00e9mologique s&rsquo;abat sur la psychologie occidentale.<\/p>\n<p>Durant toute la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle, toute tentative d&rsquo;\u00e9tudier la vie subjective, les \u00e9motions ou la conscience des animaux est bannie des laboratoires universitaires comme un p\u00e9ch\u00e9 mortel d&rsquo;anthropomorphisme pr\u00e9-scientifique. George Romanes devient le bouc \u00e9missaire privil\u00e9gi\u00e9 de cette nouvelle orthodoxie b\u00e9havioriste, caricature de l&rsquo;amateur victorien cr\u00e9dule dont le nom est cit\u00e9 dans les manuels uniquement pour illustrer les erreurs m\u00e9thodologiques \u00e0 ne jamais commettre. La richesse de sa vision philosophique et la finesse de son analyse de la subjectivit\u00e9 se trouvent ainsi provisoirement ensevelies sous le triomphe de l&rsquo;exp\u00e9rimentalisme m\u00e9caniste.<\/p>\n<h2>10. Philosophie de l&rsquo;esprit et positions m\u00e9taphysiques : le monisme de Romanes<\/h2>\n<h3>10.1 L&rsquo;adh\u00e9sion au monisme sous l&rsquo;influence de William Kingdon Clifford<\/h3>\n<p>L&rsquo;ampleur de la pens\u00e9e de George Romanes ne saurait \u00eatre comprise si l&rsquo;on r\u00e9duisait son \u0153uvre \u00e0 la seule biologie comportementale. Romanes \u00e9tait habit\u00e9 par une passion m\u00e9taphysique d\u00e9vorante qui l&rsquo;a conduit \u00e0 \u00e9laborer une philosophie de l&rsquo;esprit particuli\u00e8rement sophistiqu\u00e9e pour r\u00e9soudre l&rsquo;\u00e9nigme s\u00e9culaire des relations entre le corps et l&rsquo;\u00e2me (le probl\u00e8me corps-esprit). Rejetant dos \u00e0 dos le dualisme des substances de Ren\u00e9 Descartes et le mat\u00e9rialisme \u00e9liminativiste des physiciens purs, il trouve son salut intellectuel dans l&rsquo;adh\u00e9sion \u00e0 une forme radicale de <strong>monisme<\/strong>.<\/p>\n<p>Romanes subit ici l&rsquo;influence pr\u00e9pond\u00e9rante du math\u00e9maticien et philosophe <strong>William Kingdon Clifford<\/strong> (1845-1879), dont il \u00e9tait l&rsquo;ami intime. Clifford avait formul\u00e9 l&rsquo;hypoth\u00e8se audacieuse de l&rsquo;\u00e9toffe d&rsquo;esprit (<em>mind-stuff theory<\/em>). Selon cette perspective, la mati\u00e8re et la conscience ne sont pas deux substances \u00e9trang\u00e8res l&rsquo;une \u00e0 l&rsquo;autre issues de deux mondes \u00e9tanches, mais deux aspects ph\u00e9nom\u00e9naux, deux traductions linguistiques diff\u00e9rentes d&rsquo;une seule et m\u00eame r\u00e9alit\u00e9 ontologique sous-jacente.<\/p>\n<p>Romanes s&#8217;empare de ce concept pour forger un <em>monisme \u00e0 double aspect<\/em> d&rsquo;une grande rigueur dialectique. Pour lui, ce qui appara\u00eet objectivement de l&rsquo;ext\u00e9rieur, sous l&rsquo;\u0153il du physiologiste, comme une vibration mol\u00e9culaire ou un courant \u00e9lectrique circulant dans un r\u00e9seau de cellules c\u00e9r\u00e9brales, est exactement le m\u00eame \u00e9v\u00e9nement qui est v\u00e9cu subjectivement de l&rsquo;int\u00e9rieur, par le sujet pensant, comme une \u00e9motion, une id\u00e9e ou une volition. L&rsquo;esprit ne flotte pas au-dessus du cerveau comme un fant\u00f4me dans une machine, et la mati\u00e8re n&rsquo;est pas une m\u00e9canique inerte d\u00e9nu\u00e9e de sens : mati\u00e8re et esprit sont l&rsquo;avers et le revers d&rsquo;une m\u00eame \u00e9toffe cosmologique universelle.<\/p>\n<h3>10.2 L&rsquo;ouvrage philosophique \u00ab Mind and Motion and Monism \u00bb (1895)<\/h3>\n<p>Les m\u00e9ditations philosophiques ultimes de Romanes sur cette question ont \u00e9t\u00e9 rassembl\u00e9es et publi\u00e9es \u00e0 titre posthume en 1895 par son ami Charles Gore sous le titre <em>Mind and Motion and Monism<\/em>. Dans ce petit trait\u00e9 d&rsquo;une densit\u00e9 conceptuelle remarquable, Romanes livre une critique d\u00e9vastatrice des deux impasses traditionnelles de la philosophie m\u00e9caniste :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La r\u00e9futation de l&rsquo;\u00e9piph\u00e9nom\u00e9nisme de Thomas Huxley :<\/strong> Huxley avait soutenu que les \u00e9tats mentaux ne sont que des \u00ab \u00e9piph\u00e9nom\u00e8nes \u00bb, des reflets passifs et impuissants comparables \u00e0 la fum\u00e9e s&rsquo;\u00e9chappant d&rsquo;une locomotive \u00e0 vapeur ou au son de la cloche d&rsquo;une horloge, les rouages mat\u00e9riels inconscients du cerveau accomplissant la totalit\u00e9 du travail causal. Romanes rejette vigoureusement cette vision qui r\u00e9duit la volont\u00e9 humaine \u00e0 une illusion d\u00e9risoire : si l&rsquo;esprit est un aspect ins\u00e9parable du mouvement physique c\u00e9r\u00e9bral, la dimension psychique est tout aussi r\u00e9elle et constitutive du processus que son versant neurochimique.<\/li>\n<li><strong>La critique de la causalit\u00e9 descendante spiritualiste :<\/strong> De m\u00eame, Romanes refuse la vision dualiste selon laquelle une \u00e2me immat\u00e9rielle viendrait violer les lois de la conservation de l&rsquo;\u00e9nergie physique en \u00ab poussant \u00bb les atomes du cerveau pour d\u00e9clencher un mouvement musculaire.<\/li>\n<\/ul>\n<p>En dissolvant l&rsquo;illusion d&rsquo;une causalit\u00e9 entre deux substances distinctes, Romanes unifie le mouvement physique et la volont\u00e9 spirituelle dans une \u00e9quivalence \u00e9nerg\u00e9tique totale. Il r\u00e9sout le probl\u00e8me du libre arbitre en soutenant que notre sentiment d&rsquo;agir librement n&rsquo;est pas la n\u00e9gation du d\u00e9terminisme physique, mais l&rsquo;exp\u00e9rience consciente v\u00e9cue de ce d\u00e9terminisme lorsqu&rsquo;il prend la forme harmonieuse de nos propres d\u00e9lib\u00e9rations internes.<\/p>\n<h3>10.3 Le probl\u00e8me de la subjectivit\u00e9 animale dans le cadre moniste<\/h3>\n<p>L&rsquo;adoption du monisme \u00e0 double aspect emporte des cons\u00e9quences consid\u00e9rables pour la psychologie animale compar\u00e9e de Romanes. Si toute mati\u00e8re c\u00e9r\u00e9brale organis\u00e9e poss\u00e8de intrins\u00e8quement une face psychique, l&rsquo;\u00e9mergence de la conscience cesse d&rsquo;\u00eatre un miracle insoluble qui viendrait inexplicablement frapper l&rsquo;univers \u00e0 un moment pr\u00e9cis de l&rsquo;histoire g\u00e9ologique. L&rsquo;esprit est potentiellement coextensif \u00e0 la mati\u00e8re vivante.<\/p>\n<p>Pour Romanes, l&rsquo;\u00ab \u00e9toffe d&rsquo;esprit \u00bb existe sous une forme infinit\u00e9simale et diffuse dans les mol\u00e9cules organiques les plus simples. D\u00e8s lors, la phylogen\u00e8se n&rsquo;est pas l&rsquo;apparition soudaine de l&rsquo;esprit \u00e0 partir du n\u00e9ant, mais l&rsquo;<strong>int\u00e9gration dynamique<\/strong> progressive de cette \u00e9toffe mentale \u00e9l\u00e9mentaire. \u00c0 mesure que les neurones se connectent pour former des ganglions, puis des cerveaux complexes chez les c\u00e9phalopodes, les oiseaux et les mammif\u00e8res, les parcelles de subjectivit\u00e9 diffuse s&rsquo;agr\u00e8gent, s&rsquo;organisent et s&rsquo;illuminent pour constituer des flux de conscience unifi\u00e9s de plus en plus profonds et r\u00e9fl\u00e9chis.<\/p>\n<p>Cette posture m\u00e9taphysique de Romanes anticipe de mani\u00e8re frappante les d\u00e9bats contemporains les plus avanc\u00e9s de la philosophie de l&rsquo;esprit analytique, notamment les th\u00e9ories du <em>panpsychisme constitutif<\/em> d\u00e9fendues par des philosophes tels que <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/panpsychism\/\">David Chalmers<\/a> ou Galen Strawson pour r\u00e9soudre le probl\u00e8me difficile de la conscience (<em>hard problem of consciousness<\/em>). Romanes proposait d\u00e9j\u00e0, il y a plus de cent trente ans, que l&rsquo;on ne pourra jamais rendre compte de la pr\u00e9sence de la conscience chez l&rsquo;animal et chez l&rsquo;homme sans postuler que la nature de l&rsquo;univers mat\u00e9riel lui-m\u00eame rec\u00e8le, d\u00e8s son niveau le plus fondamental, la racine de la subjectivit\u00e9.<\/p>\n<h2>11. \u00c9volution spirituelle, foi et d\u00e9clin : \u00ab Thoughts on Religion \u00bb (1895)<\/h2>\n<h3>11.1 La crise sceptique et l&rsquo;ouvrage pseudonyme \u00ab A Candid Examination of Theism \u00bb (1878)<\/h3>\n<p>L&rsquo;itin\u00e9raire intellectuel de George Romanes est travers\u00e9 par un drame spirituel d\u00e9chirant qui illustre de mani\u00e8re arch\u00e9typale la crise de conscience de l&rsquo;\u00e8re victorienne. \u00c9lev\u00e9 dans une pi\u00e9t\u00e9 chr\u00e9tienne chaleureuse et destin\u00e9 au minist\u00e8re pastoral dans sa jeunesse, le jeune biologiste voit ses convictions de foi pulv\u00e9ris\u00e9es sous l&rsquo;impact impitoyable de la rationalit\u00e9 scientifique, de la g\u00e9ologie lyellienne et du m\u00e9canisme de s\u00e9lection darwinien. En 1878, sous le pseudonyme significatif de <strong>Physicus<\/strong>, il publie anonymement un livre d&rsquo;une f\u00e9rocit\u00e9 logique absolue : <em>A Candid Examination of Theism<\/em>.<\/p>\n<p>Dans cet ouvrage d&rsquo;une rigueur dialectique glaciale, Romanes applique les principes du rationalisme le plus intransigeant pour d\u00e9manteler pi\u00e8ce par pi\u00e8ce tous les arguments traditionnels en faveur de l&rsquo;existence de Dieu. Il pulv\u00e9rise l&rsquo;argument du dessein intelligent, d\u00e9montrant que la s\u00e9lection naturelle et les lois aveugles de la physique suffisent amplement \u00e0 rendre compte de l&rsquo;ordre apparent et de la beaut\u00e9 de la cr\u00e9ation. Le livre se cl\u00f4t sur des pages d&rsquo;une beaut\u00e9 tragique et poignante o\u00f9 l&rsquo;auteur, loin de triompher de son scepticisme mat\u00e9rialiste, confesse la d\u00e9solation existentielle infinie dans laquelle cette conclusion le plonge :<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab C&rsquo;est avec la plus profonde tristesse que je me vois contraint d&rsquo;abandonner la foi religieuse de mon enfance&#8230; Je ne suis pas au nombre de ces esprits froids capables de contempler la ruine du plus splendide des \u00e9difices jamais b\u00e2tis par l&rsquo;esp\u00e9rance humaine sans \u00e9prouver un sentiment d&rsquo;an\u00e9antissement inconsolable. L&rsquo;univers a perdu pour moi son \u00e2me divine et son v\u00eatement d&rsquo;amour ; il n&rsquo;est plus qu&rsquo;une machine colossale et terrifiante, tournant \u00e9ternellement dans le silence aveugle de ses rouages de fer. \u00bb<\/p><\/blockquote>\n<h3>11.2 La maladie terminale, Oxford et le retour progressif vers le th\u00e9isme<\/h3>\n<p>En 1890, fuyant la pollution et le rythme fr\u00e9n\u00e9tique de Londres, George Romanes d\u00e9m\u00e9nage avec son \u00e9pouse Ethel et ses enfants pour s&rsquo;installer dans le c\u0153ur acad\u00e9mique d&rsquo;Oxford, au prestigieux manoir de St Aldate&rsquo;s. Mais son existence est brutalement assombrie par une maladie neurovasculaire d\u00e9vastatrice. Victime d&rsquo;une premi\u00e8re attaque c\u00e9r\u00e9brale en 1892, suivie de complications graves touchant la vue et le syst\u00e8me circulatoire, le savant voit sa robuste sant\u00e9 se d\u00e9grader avec une effrayante rapidit\u00e9. Conscient que ses jours sont compt\u00e9s, il aborde ses derni\u00e8res ann\u00e9es dans une atmosph\u00e8re de recueillement m\u00e9ditatif intense.<\/p>\n<p>\u00c0 Oxford, Romanes noue une amiti\u00e9 intellectuelle et spirituelle capitale avec le chanoine <strong>Charles Gore<\/strong>, figure de proue des intellectuels anglicans r\u00e9formateurs et futur \u00e9v\u00eaque d&rsquo;Oxford. Gore et le cercle th\u00e9ologique de la publication <em>Lux Mundi<\/em> professent un christianisme progressiste, ouvert \u00e0 la science contemporaine, affirmant que la th\u00e9orie de l&rsquo;\u00e9volution ne d\u00e9truit pas le divin, mais offre au contraire une vision grandiose de l&rsquo;incarnation continue de Dieu au sein m\u00eame du processus naturel.<\/p>\n<p>Sous l&rsquo;influence bienveillante de Gore, confront\u00e9 \u00e0 l&rsquo;imminence de sa propre mort, Romanes r\u00e9examine ses certitudes sceptiques pass\u00e9es. Dans une s\u00e9rie de notes manuscrites fragmentaires qu&rsquo;il r\u00e9dige jusqu&rsquo;\u00e0 son dernier souffle, il reconsid\u00e8re les limites de la pure raison scientifique analytique. Il argue d\u00e9sormais que la science empirique, ma\u00eetresse souveraine du domaine des ph\u00e9nom\u00e8nes mat\u00e9riels, est structurellement aveugle aux dimensions ultimes du sens, de la valeur morale et du destin spirituel de l&rsquo;homme, et que l&rsquo;intuition du c\u0153ur et la foi existentielle poss\u00e8dent une l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique propre pour appr\u00e9hender l&rsquo;inconnaissable.<\/p>\n<h3>11.3 La publication posthume par Charles Gore et son impact pol\u00e9mique<\/h3>\n<p>Le 23 mai 1894, George John Romanes s&rsquo;\u00e9teint paisiblement \u00e0 Oxford \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge pr\u00e9matur\u00e9 de quarante-six ans, emport\u00e9 par une ultime h\u00e9morragie c\u00e9r\u00e9brale. Imm\u00e9diatement apr\u00e8s sa mort, son confident Charles Gore rassemble les pr\u00e9cieux feuillets \u00e9pars laiss\u00e9s sur son bureau de travail, les annote et les fait publier l&rsquo;ann\u00e9e suivante sous le titre retentissant : <em>Thoughts on Religion<\/em> (1895).<\/p>\n<p>La sortie de ce livre posthume agit comme une bombe dans le paysage intellectuel britannique et international. L&rsquo;ouvrage relate sans fard le cheminement d&rsquo;un des plus illustres champions du darwinisme qui, apr\u00e8s avoir travers\u00e9 le d\u00e9sert aride du mat\u00e9rialisme ath\u00e9e, ach\u00e8ve sa course dans les bras du christianisme et re\u00e7oit la sainte communion anglicane sur son lit de mort. Le livre conna\u00eet un succ\u00e8s d&rsquo;\u00e9dition ph\u00e9nom\u00e9nal, r\u00e9imprim\u00e9 des dizaines de fois en quelques mois \u00e0 travers le monde anglophone.<\/p>\n<p>Toutefois, cette publication d\u00e9clenche une vive controverse parmi les milieux rationalistes, agnostiques et scientifiques. D&rsquo;anciens compagnons d&rsquo;armes intellectuels de Romanes accusent Charles Gore d&rsquo;avoir manipul\u00e9 les notes inachev\u00e9es d&rsquo;un homme affaibli par la maladie pour orchestrer un triomphe apolog\u00e9tique pour l&rsquo;\u00c9glise. Pourtant, la lecture attentive des textes originaux confirme que Romanes, dans toute la lucidit\u00e9 de son g\u00e9nie tourment\u00e9, n&rsquo;a jamais reni\u00e9 la science ni la th\u00e9orie de l&rsquo;\u00e9volution ; il cherchait d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment une synth\u00e8se transcendante capable d&rsquo;unifier la v\u00e9rit\u00e9 cosmique de Darwin et l&rsquo;aspiration m\u00e9taphysique de l&rsquo;\u00e2me humaine, incarnant jusqu&rsquo;\u00e0 sa derni\u00e8re heure la trag\u00e9die spirituelle de son si\u00e8cle.<\/p>\n<h2>12. H\u00e9ritage \u00e9pist\u00e9mologique et r\u00e9\u00e9valuation contemporaine de George Romanes<\/h2>\n<h3>12.1 L&rsquo;h\u00e9ritage institutionnel : la cr\u00e9ation des conf\u00e9rences Romanes \u00e0 Oxford<\/h3>\n<p>Deux ans avant sa mort pr\u00e9matur\u00e9e, conscient de la bri\u00e8vet\u00e9 de son existence et d\u00e9sireux de marquer de son empreinte la vie intellectuelle de la nation, George Romanes accomplit un geste philanthropique de port\u00e9e universelle. En 1892, finan\u00e7ant int\u00e9gralement l&rsquo;entreprise sur sa fortune personnelle, il fonde \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 d&rsquo;Oxford une tribune d&rsquo;\u00e9loquence annuelle prestigieuse : les <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.ox.ac.uk\/news-and-events\/the-romanes-lecture\">Conf\u00e9rences Romanes<\/a> (<em>The Romanes Lectures<\/em>). Son v\u0153u explicite est de cr\u00e9er un espace de libert\u00e9 absolue o\u00f9 les plus grands esprits du globe viendront d\u00e9battre des avanc\u00e9es de la science, de la litt\u00e9rature et de la philosophie, \u00e0 la seule condition d&rsquo;exclure toute pol\u00e9mique partisane sur la politique du jour ou les dogmes confessionnels \u00e9troits.<\/p>\n<p>La s\u00e9ance inaugurale, tenue en mai 1893 au Sheldonian Theatre d&rsquo;Oxford en pr\u00e9sence d&rsquo;un auditoire \u00e9bloui, est confi\u00e9e par Romanes \u00e0 son ami de toujours, le redoutable <strong>Thomas Henry Huxley<\/strong>. Le vieux \u00ab bouledogue de Darwin \u00bb, alors au cr\u00e9puscule de sa vie, prononce \u00e0 cette tribune l&rsquo;un des discours les plus c\u00e9l\u00e8bres de l&rsquo;\u00e9poque victorienne : <em>Evolution and Ethics<\/em> (\u00c9volution et \u00c9thique). Huxley y d\u00e9fend la th\u00e8se provocatrice selon laquelle la civilisation humaine et la morale ne doivent pas imiter le processus cosmique impitoyable de la s\u00e9lection naturelle, mais lutter courageusement contre lui pour prot\u00e9ger les faibles et les vuln\u00e9rables.<\/p>\n<p>La p\u00e9rennit\u00e9 de cette institution fond\u00e9e par Romanes d\u00e9fie le temps. Depuis plus d&rsquo;un si\u00e8cle, les conf\u00e9rences Romanes continuent d&rsquo;accueillir chaque ann\u00e9e \u00e0 Oxford les g\u00e9ants de la pens\u00e9e mondiale : William Gladstone, Theodore Roosevelt, Henri Poincar\u00e9, Winston Churchill, Isaiah Berlin, Jacques Derrida, jusqu&rsquo;\u00e0 Stephen Hawking, Mario Vargas Llosa et Tony Blair. \u00c0 travers cette chaire prestigieuse, le nom de Romanes demeure indissolublement attach\u00e9 au dialogue interdisciplinaire le plus \u00e9lev\u00e9 entre la rigueur de la science et l&rsquo;id\u00e9al de la culture humaniste.<\/p>\n<h3>12.2 La r\u00e9habilitation de Romanes par l&rsquo;\u00e9thologie cognitive moderne<\/h3>\n<p>Sur le plan proprement scientifique, la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle et le d\u00e9but du XXIe si\u00e8cle ont \u00e9t\u00e9 le th\u00e9\u00e2tre d&rsquo;un spectaculaire retournement de fortune en faveur de George Romanes. \u00c0 mesure que les dogmes \u00e9troits et r\u00e9ductionnistes du b\u00e9haviorisme radical se sont effondr\u00e9s face \u00e0 l&rsquo;av\u00e8nement des sciences cognitives, les \u00e9thologistes ont red\u00e9couvert la prodigieuse justesse des intuitions fondamentales du biologiste victorien. Sous la houlette de chercheurs pionniers comme <strong>Donald Griffin<\/strong>, p\u00e8re de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/cognition-animal\/\">\u00e9thologie cognitive<\/a> dans les ann\u00e9es 1970, l&rsquo;\u00e9tude scientifique de la conscience, des intentions et des repr\u00e9sentations mentales chez les animaux a retrouv\u00e9 toute sa noblesse acad\u00e9mique.<\/p>\n<p>De nos jours, des \u00e9thologues et primatologues de r\u00e9putation plan\u00e9taire, \u00e0 l&rsquo;image de <strong>Frans de Waal<\/strong>, rendent un hommage appuy\u00e9 et explicite \u00e0 George Romanes. Dans ses travaux sur l&#8217;empathie, la coop\u00e9ration, le sens de la justice et la transmission culturelle chez les chimpanz\u00e9s et les bonobos, Frans de Waal r\u00e9habilite sans d\u00e9tour ce qu&rsquo;il nomme l&rsquo;\u00ab anthropomorphisme heuristique \u00bb, reprenant exactement le postulat de continuit\u00e9 graduelle d\u00e9fendu par Romanes : refuser \u00e0 priori d&rsquo;utiliser les concepts psychologiques pour d\u00e9crire les conduites d&rsquo;esp\u00e8ces phylog\u00e9n\u00e9tiquement siamoises de l&rsquo;homme est une aberration antidarwinienne bien plus n\u00e9faste que l&rsquo;exc\u00e8s inverse.<\/p>\n<p>De m\u00eame, dans le champ des neurosciences computationnelles et de la philosophie de l&rsquo;esprit contemporaine, la notion romanesienne de <strong>recept<\/strong> fait l&rsquo;objet d&rsquo;une fascinante red\u00e9couverte. Des mod\u00e8les modernes de r\u00e9seaux de neurones artificiels et de vision par ordinateur d\u00e9montrent pr\u00e9cis\u00e9ment comment un syst\u00e8me d&rsquo;apprentissage profond extrait des r\u00e9gularit\u00e9s statistiques sans symboles pour construire des \u00ab prototypes g\u00e9n\u00e9riques \u00bb d&rsquo;objets \u2014 r\u00e9actualisant tr\u00e8s exactement le fonctionnement du recept que Romanes th\u00e9orisait en 1888 pour expliquer la pens\u00e9e animale pr\u00e9-linguistique.<\/p>\n<h3>12.3 Bilan historique d&rsquo;une trajectoire fondatrice pour la psychologie<\/h3>\n<p>Au terme de cette travers\u00e9e int\u00e9grale d&rsquo;une vie trop t\u00f4t fauch\u00e9e, George John Romanes appara\u00eet comme bien plus que le simple \u00ab disciple bien-aim\u00e9 \u00bb de Charles Darwin. Il est l&rsquo;architecte intellectuel et institutionnel qui a formalis\u00e9 le passage historique de l&rsquo;histoire naturelle des corps \u00e0 la science moderne des esprits. Par une audace conceptuelle sans pareille, il a su poser les jalons d&rsquo;un programme de recherche qui continue de nourrir les laboratoires de primatologie et les s\u00e9minaires de neurobiologie de notre temps.<\/p>\n<p>Certes, l&rsquo;histoire des sciences a mis en lumi\u00e8re les fragilit\u00e9s de sa m\u00e9thode anecdotique, et la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 correctrice du canon de Lloyd Morgan \u00e9tait n\u00e9cessaire pour conf\u00e9rer \u00e0 la discipline la rigueur exp\u00e9rimentale qui lui manquait. Mais r\u00e9duire Romanes \u00e0 ses anecdotes sur les animaux domestiques serait une profonde injustice historique. Physiologiste \u00e9m\u00e9rite des invert\u00e9br\u00e9s marins, visionnaire pr\u00e9coce de l&rsquo;isolement reproductif dans la sp\u00e9ciation, philosophe p\u00e9n\u00e9trant du monisme psychophysique et po\u00e8te d&rsquo;une trag\u00e9die spirituelle d\u00e9chirante, il a embrass\u00e9 toutes les questions de son si\u00e8cle avec une g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 et une probit\u00e9 scientifique admirables.<\/p>\n<p>Romanes nous rappelle avec force que l&rsquo;homme ne saurait \u00eatre compris en dehors de son enracinement biologique dans la grande fresque de l&rsquo;\u00e9volution vivante. En tra\u00e7ant le fil d&rsquo;or ininterrompu qui relie la palpitation sensitive de la m\u00e9duse \u00e0 l&rsquo;intelligence sublime du penseur et \u00e0 la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 morale de la sympathie humaine, George John Romanes a grav\u00e9 son nom de mani\u00e8re ind\u00e9l\u00e9bile dans l&rsquo;histoire des sciences de la vie et de la conqu\u00eate de l&rsquo;esprit.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Clifford, W. K. (1878). On the nature of things-in-themselves. <em>Mind<\/em>, 3(9), 57\u201367. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/mind\/os-3.9.57\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/mind\/os-3.9.57<\/a><\/li>\n<li>Darwin, C. (1871). <em>The Descent of Man, and Selection in Relation to Sex<\/em>. John Murray. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.darwinproject.ac.uk\/\">https:\/\/www.darwinproject.ac.uk\/<\/a><\/li>\n<li>Darwin, C. (1872). <em>The Expression of the Emotions in Man and Animals<\/em>. John Murray.<\/li>\n<li>De Waal, F. (2006). <em>Primates and Philosophers: How Morality Evolved<\/em>. Princeton University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1515\/9781400830336\">https:\/\/doi.org\/10.1515\/9781400830336<\/a><\/li>\n<li>Griffin, D. R. (1976). <em>The Question of Animal Awareness: Evolutionary Continuity of Mental Experience<\/em>. Rockefeller University Press.<\/li>\n<li>Huxley, T. H. (1894). <em>Evolution and Ethics and Other Essays<\/em>. Macmillan and Co.<\/li>\n<li>Morgan, C. L. (1894). <em>An Introduction to Comparative Psychology<\/em>. Walter Scott Publishing. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/anintroductiont01morggoog\">https:\/\/archive.org\/details\/anintroductiont01morggoog<\/a><\/li>\n<li>Radick, G. (2007). <em>The Simian Tongue: The Long Debate about Animal Language<\/em>. University of Chicago Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.7208\/chicago\/9780226702254.001.0001\">https:\/\/doi.org\/10.7208\/chicago\/9780226702254.001.0001<\/a><\/li>\n<li>Richards, R. J. (1987). <em>Darwin and the Emergence of Evolutionary Theories of Mind and Behavior<\/em>. University of Chicago Press.<\/li>\n<li>Romanes, E. (1896). <em>The Life and Letters of George John Romanes<\/em>. Longmans, Green, and Co. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/lifeandlettersg00romagoog\">https:\/\/archive.org\/details\/lifeandlettersg00romagoog<\/a><\/li>\n<li>Romanes, G. J. [publi\u00e9 anonymement sous le nom de Physicus] (1878). <em>A Candid Examination of Theism<\/em>. Tr\u00fcbner &#038; Co.<\/li>\n<li>Romanes, G. J. (1882). <em>Animal Intelligence<\/em>. Kegan Paul, Trench, &#038; Co. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/animalintelligen00roma\">https:\/\/archive.org\/details\/animalintelligen00roma<\/a><\/li>\n<li>Romanes, G. J. (1883). <em>Mental Evolution in Animals<\/em>. Kegan Paul, Trench, &#038; Co.<\/li>\n<li>Romanes, G. J. (1885). <em>Jelly-Fish, Star-Fish, and Sea-Urchins: Being a Research on Primitive Nervous Systems<\/em>. Kegan Paul, Trench, &#038; Co.<\/li>\n<li>Romanes, G. J. (1886). Physiological selection: An additional suggestion on the origin of species. <em>Journal of the Linnean Society of London, Zoology<\/em>, 19(115), 337\u2013411. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1096-3642.1886.tb02230.x\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1096-3642.1886.tb02230.x<\/a><\/li>\n<li>Romanes, G. J. (1888). <em>Mental Evolution in Man: Origin of Human Faculty<\/em>. Kegan Paul, Trench, &#038; Co.<\/li>\n<li>Romanes, G. J. (1892). <em>Darwin and After Darwin: An Exposition of the Darwinian Theory and a Discussion of Post-Darwinian Questions (Vol. 1: The Darwinian Theory)<\/em>. Longmans, Green, and Co.<\/li>\n<li>Romanes, G. J. (1895). <em>Mind and Motion and Monism<\/em>. Longmans, Green, and Co. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/mindmotionandmon00romauoft\">https:\/\/archive.org\/details\/mindmotionandmon00romauoft<\/a><\/li>\n<li>Romanes, G. J. (1895). <em>Thoughts on Religion<\/em> (C. Gore, \u00c9d.). Longmans, Green, and Co.<\/li>\n<li>Thorndike, E. L. (1898). Animal intelligence: An experimental study of the associative processes in animals. <em>The Psychological Review: Monograph Supplements<\/em>, 2(4), i\u2013109. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0092987\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0092987<\/a><\/li>\n<li>Wallace, A. R. (1889). <em>Darwinism: An Exposition of the Theory of Natural Selection with Some of Its Applications<\/em>. Macmillan and Co.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une \u00e9tude acad\u00e9mique approfondie sur George Romanes (1848-1894), pionnier de la psychologie compar\u00e9e et th\u00e9oricien majeur de l&rsquo;\u00e9volution de l&rsquo;esprit animal.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[1516,6911],"tags":[24009,8619,24008,24010,6194],"class_list":["post-15269","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-histoire-de-la-psychologie","category-psychologie-comparee","tag-charles-darwin","tag-evolutionnisme","tag-george-romanes","tag-intelligence-animale","tag-psychologie-comparee"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/15269","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=15269"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/15269\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=15269"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=15269"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=15269"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}