{"id":15254,"date":"2026-10-08T18:12:46","date_gmt":"2026-10-08T18:12:46","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/george-herbert-mead-1863-1931\/"},"modified":"2026-10-08T18:12:46","modified_gmt":"2026-10-08T18:12:46","slug":"george-herbert-mead-1863-1931","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=george-herbert-mead-1863-1931","title":{"rendered":"George Herbert Mead &#8211; 1863 1931"},"content":{"rendered":"<p>Dans l&rsquo;histoire foisonnante de la philosophie et des sciences sociales au tournant du XXe si\u00e8cle, la figure de George Herbert Mead occupe une place \u00e0 la fois singuli\u00e8re, monumentale et paradoxale. Bien qu&rsquo;il n&rsquo;ait publi\u00e9 aucun livre de synth\u00e8se de son vivant, se consacrant prioritairement \u00e0 l&rsquo;enseignement oral et \u00e0 la r\u00e9daction d&rsquo;articles techniques, son magist\u00e8re \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Chicago a profond\u00e9ment refond\u00e9 la compr\u00e9hension moderne de la subjectivit\u00e9, du langage et du lien social. Penseur charni\u00e8re entre le pragmatisme am\u00e9ricain, le naturalisme \u00e9volutionniste et la sociologie naissante, Mead a accompli une v\u00e9ritable r\u00e9volution copernicienne : loin de concevoir la conscience individuelle comme un donn\u00e9 biologique a priori ou une substance cart\u00e9sienne isol\u00e9e, il a d\u00e9montr\u00e9 avec une rigueur implacable que l&rsquo;esprit humain et le Soi sont les produits \u00e9mergents, tardifs et dynamiques de l&rsquo;interaction sociale et de la communication symbolique.<\/p>\n<p>H\u00e9ritier intellectuel direct de Charles Sanders Peirce, de William James et surtout proche collaborateur de John Dewey, George Herbert Mead a d\u00e9velopp\u00e9 ce qu&rsquo;il nommait lui-m\u00eame un \u00ab b\u00e9haviorisme social \u00bb. Cette approche novatrice, souvent confondue \u00e0 tort avec le r\u00e9ductionnisme m\u00e9canique de John B. Watson, cherchait au contraire \u00e0 r\u00e9int\u00e9grer la complexit\u00e9 de l&rsquo;exp\u00e9rience int\u00e9rieure, de la r\u00e9flexivit\u00e9 et de la signification au sein d&rsquo;une science rigoureuse des conduites observables. Pour Mead, la soci\u00e9t\u00e9 n&rsquo;est pas un agr\u00e9gat m\u00e9canique d&rsquo;individus pr\u00e9constitu\u00e9s ; c&rsquo;est le processus social, con\u00e7u comme une matrice continue d&rsquo;\u00e9changes gestuels et symboliques, qui engendre la capacit\u00e9 pour chaque organisme de se penser lui-m\u00eame, de devenir un objet pour soi et de participer activement \u00e0 la construction de la r\u00e9alit\u00e9 collective.<\/p>\n<p>Cet article propose une exploration int\u00e9grale et syst\u00e9matique de la pens\u00e9e et de la trajectoire de George Herbert Mead. De ses racines puritaines en Nouvelle-Angleterre \u00e0 ses immersions dans les laboratoires de psychophysiologie en Allemagne, de l&rsquo;\u00e9laboration minutieuse de sa th\u00e9orie de l&rsquo;acte et du symbole significatif \u00e0 ses concepts universellement c\u00e9l\u00e9br\u00e9s du \u00ab Je \u00bb, du \u00ab Moi \u00bb et de \u00ab l&rsquo;Autre g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 \u00bb, nous analyserons la gen\u00e8se d&rsquo;un paradigme qui a donn\u00e9 naissance \u00e0 l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Interactionnisme_symbolique\">interactionnisme symbolique<\/a>. Nous examinerons \u00e9galement ses \u00e9crits m\u00e9taphysiques tardifs sur le temps et la relativit\u00e9, ses engagements ardents dans les r\u00e9formes politiques et p\u00e9dagogiques de l&rsquo;\u00e8re progressiste, ainsi que sa r\u00e9sonance \u00e9clatante au sein des sciences cognitives contemporaines et de la philosophie critique incarn\u00e9e par J\u00fcrgen Habermas et Axel Honneth.<\/p>\n<h2>1. Introduction biographique et gen\u00e8se intellectuelle de George Herbert Mead (1863-1931)<\/h2>\n<h3>1.1 Origines familiales, formation puritaine et rupture acad\u00e9mique<\/h3>\n<p>George Herbert Mead na\u00eet le 27 f\u00e9vrier 1863 \u00e0 South Hadley, dans le Massachusetts, au sein d&rsquo;un foyer profond\u00e9ment enracin\u00e9 dans les traditions du protestantisme congr\u00e9gationaliste de la Nouvelle-Angleterre. Son p\u00e8re, Hiram Mead, est pasteur avant de devenir professeur d&rsquo;\u00e9loquence sacr\u00e9e et de th\u00e9ologie pastorale \u00e0 l&rsquo;Oberlin Theological Seminary dans l&rsquo;Ohio, tandis que sa m\u00e8re, Elizabeth Storrs Billings, est une femme de lettres d\u00e9vote et intellectuellement rigoureuse, qui assurera plus tard la pr\u00e9sidence temporaire du Mount Holyoke College. D\u00e8s son enfance, le jeune Mead est impr\u00e9gn\u00e9 d&rsquo;une \u00e9thique puritaine stricte, accordant une primaut\u00e9 absolue au devoir moral, \u00e0 l&rsquo;introspection scrupuleuse et au service d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9 de la communaut\u00e9. L&rsquo;environnement familial valorise les discussions ex\u00e9g\u00e9tiques et l&rsquo;aust\u00e9rit\u00e9 th\u00e9ologique, instillant chez l&rsquo;enfant un sens aigu de la responsabilit\u00e9 \u00e9thique qui ne le quittera jamais, bien que son orientation philosophique future doive pr\u00e9cis\u00e9ment se construire contre les pr\u00e9misses m\u00e9taphysiques de ce calvinisme originel.<\/p>\n<p>En entrant \u00e0 l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.oberlin.edu\/\">Oberlin College<\/a> en 1879, institution r\u00e9put\u00e9e pour son rigorisme moral et son abolitionnisme pr\u00e9coce, Mead se heurte de plein fouet aux limites de l&rsquo;orthodoxie religieuse. Durant ses ann\u00e9es de premier cycle, il se lie d&rsquo;une amiti\u00e9 intellectuelle passionn\u00e9e avec Henry Northrup Castle, un jeune homme issu d&rsquo;une famille missionnaire install\u00e9e \u00e0 Hawa\u00ef, dont l&rsquo;esprit critique et l&rsquo;ironie incisive \u00e9branlent les certitudes dogmatiques de Mead. Ensemble, ils d\u00e9vorent les auteurs non conformistes, de Thomas Carlyle \u00e0 John Stuart Mill, en passant par les th\u00e9ories de l&rsquo;\u00e9volution de Charles Darwin. Cette immersion dans la pens\u00e9e scientifique et critique pr\u00e9cipite chez Mead une douloureuse crise de foi. L&rsquo;impossibilit\u00e9 de concilier la Providence chr\u00e9tienne avec les lois du mat\u00e9rialisme historique et de la s\u00e9lection naturelle le pousse \u00e0 rompre avec la th\u00e9ologie pastorale. Rejetant les dogmes de la r\u00e9demption individuelle et du p\u00e9ch\u00e9 originel, Mead entreprend une r\u00e9orientation la\u00efque de son id\u00e9alisme \u00e9thique : la transcendance divine est peu \u00e0 peu transmu\u00e9e en une qu\u00eate philosophique d&rsquo;\u00e9mancipation humaine et de justice sociale intramondaine.<\/p>\n<p>Dipl\u00f4m\u00e9 en 1883, d\u00e9muni de ressources financi\u00e8res et refusant cat\u00e9goriquement d&#8217;embrasser la carri\u00e8re pastorale \u00e0 laquelle son ascendance le destinait, George Herbert Mead passe plusieurs ann\u00e9es d&rsquo;errance professionnelle et existentielle. De 1884 \u00e0 1887, il travaille notamment comme arpenteur pour la compagnie de chemin de fer de la <em>Wisconsin Central Railroad<\/em>. Cette immersion rude et physique dans les vastes \u00e9tendues sauvages du nord-ouest am\u00e9ricain constitue pour le jeune intellectuel un contact formateur avec la mat\u00e9rialit\u00e9 brute du capitalisme industriel et du travail manuel. Loin des sp\u00e9culations livresques, Mead mesure sur le terrain l&rsquo;impact de la technologie sur l&rsquo;organisation sociale et la transformation du territoire. Cette confrontation pragmatique avec le monde ouvrier et l&rsquo;ing\u00e9nierie moderne nourrit son refus durable des abstractions d\u00e9sincarn\u00e9es et confirme son intuition selon laquelle l&rsquo;esprit humain ne se forge pas dans la contemplation mystique, mais dans la manipulation concr\u00e8te et instrumentale de l&rsquo;environnement physique.<\/p>\n<p>R\u00e9solu \u00e0 embrasser la carri\u00e8re philosophique, Mead s&rsquo;inscrit en 1887 \u00e0 l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.harvard.edu\/\">Universit\u00e9 Harvard<\/a>, alors le centre n\u00e9vralgique de la renaissance intellectuelle am\u00e9ricaine. Il y subit l&rsquo;influence d\u00e9terminante de deux figures majeures de la pens\u00e9e moderne : Josiah Royce et William James. Sous le magist\u00e8re de Royce, figure de proue de l&rsquo;id\u00e9alisme absolu am\u00e9ricain, Mead s&rsquo;initie \u00e0 l&rsquo;analyse rigoureuse de la communaut\u00e9 comme matrice de la conscience individuelle, retenant l&rsquo;id\u00e9e que le Soi ne peut s&rsquo;affranchir de son ancrage dans une totalit\u00e9 signifiante. Parall\u00e8lement, William James, dont Mead suit les enseignements tout en assurant le tutorat des enfants du philosophe, lui transmet son scepticisme face aux syst\u00e8mes m\u00e9taphysiques ferm\u00e9s et son amour pour le pluralisme empirique. C&rsquo;est \u00e0 Harvard que Mead commence \u00e0 \u00e9laborer le projet d&rsquo;une synth\u00e8se audacieuse entre l&rsquo;esprit critique de l&rsquo;id\u00e9alisme post-kantien et le naturalisme psychophysiologique, convaincu que la conscience r\u00e9flexive doit \u00eatre \u00e9tudi\u00e9e non comme une entit\u00e9 spectrale, mais comme une fonction biologique et adaptative de l&rsquo;organisme humain.<\/p>\n<h3>1.2 Le s\u00e9jour europ\u00e9en : psychophysiologie et id\u00e9alisme allemand<\/h3>\n<p>\u00c0 l&rsquo;automne 1888, suivant les conseils de ses mentors et le parcours canonique des jeunes universitaires am\u00e9ricains de son \u00e9poque, Mead s&#8217;embarque pour l&rsquo;Europe afin d&rsquo;y poursuivre ses \u00e9tudes de doctorat. Il s&rsquo;installe d&rsquo;abord en Allemagne, \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Leipzig, qui abrite le laboratoire de psychologie exp\u00e9rimentale fond\u00e9 par Wilhelm Wundt en 1879. Dans ce temple de la psychophysiologie naissante, Mead d\u00e9couvre les protocoles d&rsquo;investigation rigoureux visant \u00e0 mesurer les temps de r\u00e9action, les m\u00e9canismes de l&rsquo;attention et les manifestations corporelles de la volition. L&rsquo;\u00e9l\u00e9ment le plus marquant de son apprentissage aupr\u00e8s de Wundt r\u00e9side dans l&rsquo;analyse de la notion de \u00ab geste \u00bb (<em>Geb\u00e4rde<\/em>). Contrairement aux conceptions qui r\u00e9duisaient le geste \u00e0 un simple sympt\u00f4me involontaire de la vie \u00e9motionnelle interne, Wundt d\u00e9montre que le geste expressif constitue la forme \u00e9l\u00e9mentaire de la communication pr\u00e9-linguistique, un ajustement psychophysique qui sert de m\u00e9diateur entre deux organismes. Mead retiendra cette id\u00e9e centrale pour en faire plus tard la pierre angulaire de sa th\u00e9orie des symboles significatifs.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s Leipzig, Mead poursuit son p\u00e9riple acad\u00e9mique \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Berlin au printemps 1889, o\u00f9 il suit les cours d&rsquo;Hermann Ebbinghaus sur la m\u00e9moire exp\u00e9rimentale, ainsi que les s\u00e9minaires de Friedrich Paulsen et de Wilhelm Dilthey. Cette p\u00e9riode berlinoise est le th\u00e9\u00e2tre d&rsquo;une intense confrontation intellectuelle avec l&rsquo;h\u00e9ritage de l&rsquo;id\u00e9alisme allemand, en particulier la dialectique de Georg Wilhelm Friedrich Hegel et le romantisme philosophique de Johann Gottlieb Fichte. Mead est fascin\u00e9 par la fa\u00e7on dont Hegel con\u00e7oit le d\u00e9veloppement de l&rsquo;Esprit comme un processus historique et relationnel, o\u00f9 la reconnaissance mutuelle est la condition indispensable de la conscience de soi. Toutefois, fid\u00e8le \u00e0 son temp\u00e9rament naturaliste, Mead rejette vigoureusement le panlogisme h\u00e9g\u00e9lien et l&rsquo;hypoth\u00e8se d&rsquo;un Esprit absolu transcendant l&rsquo;histoire mat\u00e9rielle. Il entreprend de traduire la dialectique du ma\u00eetre et de l&rsquo;esclave en termes sociologiques et psychosomatiques : ce que Hegel d\u00e9crivait comme le d\u00e9ploiement sp\u00e9culatif de l&rsquo;Id\u00e9e doit \u00eatre r\u00e9enracin\u00e9 dans les \u00e9changes physiologiques, les comportements d&rsquo;ajustement et les luttes coop\u00e9ratives de l&rsquo;esp\u00e8ce humaine au sein de la nature.<\/p>\n<p>Durant ce s\u00e9jour europ\u00e9en, la vie personnelle de George Herbert Mead bascule \u00e9galement avec la pr\u00e9sence d&rsquo;Helen Castle, la s\u0153ur de son condisciple d&rsquo;Oberlin, Henry Castle. Helen et George tombent profond\u00e9ment amoureux et se marient \u00e0 Berlin en 1891. Cet engagement matrimonial, conjugu\u00e9 \u00e0 des contraintes financi\u00e8res pressantes et \u00e0 la proposition inattendue d&rsquo;un poste d&rsquo;enseignant aux \u00c9tats-Unis, pousse Mead \u00e0 interrompre son parcours doctoral. Contrairement \u00e0 la norme acad\u00e9mique qui exigeait la soutenance d&rsquo;une volumineuse th\u00e8se en latin ou en allemand, Mead prend la d\u00e9cision inhabituelle de retourner sur le continent am\u00e9ricain sans avoir valid\u00e9 formellement son dipl\u00f4me de doctorat. Cette absence de doctorat en bonne et due forme constituera une singularit\u00e9 biographique remarquable pour un homme appel\u00e9 \u00e0 devenir l&rsquo;un des penseurs les plus influents du XXe si\u00e8cle, mais elle t\u00e9moigne de sa priorit\u00e9 absolue : se consacrer \u00e0 l&rsquo;enseignement direct, \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rimentation p\u00e9dagogique et \u00e0 la recherche interdisciplinaire plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0 la cons\u00e9cration institutionnelle conventionnelle.<\/p>\n<h3>1.3 L&rsquo;ancrage institutionnel \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Chicago<\/h3>\n<p>\u00c0 son retour aux \u00c9tats-Unis en 1891, George Herbert Mead est recrut\u00e9 comme instructeur en philosophie et en psychologie \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 du Michigan \u00e0 Ann Arbor. Cette nomination s&rsquo;av\u00e8re d\u00e9cisive sur le plan intellectuel et humain, car elle lui permet de rencontrer John Dewey, alors jeune professeur en pleine refonte de la philosophie pragmatiste. Entre Mead et Dewey na\u00eet une symbiose intellectuelle d&rsquo;une exceptionnelle f\u00e9condit\u00e9 : Dewey apporte son architecture logique et sa puissance d&rsquo;analyse institutionnelle, tandis que Mead nourrit les r\u00e9flexions de Dewey de ses connaissances pointues en psychophysiologie wundtienne et en th\u00e9orie darwinienne. Lorsque Dewey est appel\u00e9 en 1894 pour diriger le prestigieux d\u00e9partement de philosophie de la toute nouvelle Universit\u00e9 de Chicago \u2014 financ\u00e9e par les fondations de John D. Rockefeller avec l&rsquo;ambition d&rsquo;en faire le phare acad\u00e9mique du Nouveau Monde \u2014, il pose comme condition sine qua non le recrutement imm\u00e9diat de George Herbert Mead \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s. Mead accepte cette offre et s&rsquo;\u00e9tablit d\u00e9finitivement dans la m\u00e9tropole bouillonnante du Midwest, o\u00f9 il enseignera sans interruption jusqu&rsquo;\u00e0 sa mort en 1931.<\/p>\n<p>Le d\u00e9partement de philosophie de Chicago, \u00e9troitement coupl\u00e9 sous l&rsquo;impulsion de Dewey au d\u00e9partement de p\u00e9dagogie et aux sciences sociales naissantes, devient le laboratoire par excellence de l&rsquo;\u00e9cole pragmatiste de Chicago. Mead s&rsquo;\u00e9panouit au sein de cette communaut\u00e9 intellectuelle transdisciplinaire. Alors que Dewey s&rsquo;int\u00e9resse principalement \u00e0 l&rsquo;\u00e9ducation, \u00e0 la morale publique et \u00e0 la logique instrumentale, Mead prend en charge l&rsquo;enseignement de la psychologie sociale, de l&rsquo;histoire de la pens\u00e9e philosophique du XIXe si\u00e8cle et de la philosophie des sciences. Son cours intitul\u00e9 <em>Advanced Social Psychology<\/em> devient une institution l\u00e9gendaire au sein du campus. Les \u00e9tudiants des disciplines les plus vari\u00e9es \u2014 philosophes, sociologues, politologues, linguistes \u2014 s&rsquo;y pressent pour \u00e9couter un professeur dont la p\u00e9dagogie refuse les cours magistraux fig\u00e9s au profit d&rsquo;un dialogue socratique vibrant, explorant en direct la gen\u00e8se de l&rsquo;esprit, l&rsquo;\u00e9mergence des concepts et la structure des actes humains.<\/p>\n<p>La trajectoire acad\u00e9mique de Mead est marqu\u00e9e par une r\u00e9ticence presque visc\u00e9rale \u00e0 publier des ouvrages syst\u00e9matiques de son vivant. perfectionniste \u00e0 l&rsquo;extr\u00eame, constamment en train de remanier ses th\u00e8ses au gr\u00e9 de ses lectures scientifiques et de ses discussions en s\u00e9minaire, Mead publie plusieurs dizaines d&rsquo;articles denses et novateurs dans des revues sp\u00e9cialis\u00e9es \u2014 telles que le <em>Psychological Review<\/em>, le <em>Journal of Philosophy<\/em> ou l&rsquo;<em>American Journal of Sociology<\/em> \u2014, mais refuse de les compiler en un trait\u00e9 canonique. \u00c0 sa disparition le 26 avril 1931, son \u0153uvre immense risquait de sombrer dans l&rsquo;oubli sans la d\u00e9votion intellectuelle de ses coll\u00e8gues et disciples. Sous la direction de Charles W. Morris, assist\u00e9 d&rsquo;anciens auditeurs de Mead, un travail colossal de rassemblement des notes st\u00e9nographi\u00e9es de cours, des manuscrits in\u00e9dits et des fragments d&rsquo;archives est entrepris. Cette entreprise \u00e9ditoriale posthume donne naissance \u00e0 quatre volumes monumentaux qui fixent la post\u00e9rit\u00e9 de Mead :<\/p>\n<ul>\n<li><em>The Philosophy of the Present<\/em> (1932), \u00e9dit\u00e9 par Arthur E. Murphy, reprenant ses prestigieuses <em>Carus Lectures<\/em> donn\u00e9es en 1930 ;<\/li>\n<li><em>Mind, Self and Society<\/em> (1934), sous la direction de Charles W. Morris, qui constitue l&rsquo;ouvrage de r\u00e9f\u00e9rence mondial exposant la th\u00e9orie du b\u00e9haviorisme social ;<\/li>\n<li><em>Movements of Thought in the Nineteenth Century<\/em> (1936), dirig\u00e9 par Merritt H. Moore, retra\u00e7ant son interpr\u00e9tation magistrale de l&rsquo;histoire philosophique moderne ;<\/li>\n<li><em>The Philosophy of the Act<\/em> (1938), dirig\u00e9 par Charles W. Morris avec John M. Brewster et Albert M. Dunham, rassemblant ses trait\u00e9s m\u00e9taphysiques et \u00e9pist\u00e9mologiques les plus complexes.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>2. Les fondements \u00e9pist\u00e9mologiques : pragmatisme am\u00e9ricain et naturalisme darwinien<\/h2>\n<h3>2.1 L&rsquo;ancrage dans le pragmatisme classique de Chicago<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9difice th\u00e9orique de George Herbert Mead s&rsquo;enracine consubstantiellement dans le pragmatisme am\u00e9ricain, un courant philosophique qui entend liquider la m\u00e9taphysique sp\u00e9culative europ\u00e9enne pour asseoir la pens\u00e9e sur l&rsquo;action effective, l&rsquo;exp\u00e9rimentation et les cons\u00e9quences pratiques. Aux c\u00f4t\u00e9s de John Dewey, Mead forge ce que l&rsquo;on a coutume de nommer l&rsquo;aile sociologique ou instrumentale du pragmatisme. Contrairement au pragmatisme jamesien, parfois tax\u00e9 d&rsquo;individualisme psychologisant ou de fid\u00e9isme subjectif, le pragmatisme de Chicago d\u00e9velopp\u00e9 par Mead place l&rsquo;interaction intersubjective et la coop\u00e9ration sociale au centre de la d\u00e9finition de la rationalit\u00e9. Mead partage avec Dewey la conviction in\u00e9branlable que la connaissance n&rsquo;est pas la contemplation passive d&rsquo;un ordre \u00e9ternel ou la copie sp\u00e9culaire d&rsquo;une r\u00e9alit\u00e9 ext\u00e9rieure pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9e, mais un outil organique d&rsquo;ajustement environnemental. L&rsquo;esprit est un instrument t\u00e9l\u00e9ologique permettant de surmonter les crises, de lever les ind\u00e9terminations pratiques et de r\u00e9tablir une coordination harmonieuse entre l&rsquo;organisme et son milieu.<\/p>\n<p>Ce positionnement conduit Mead \u00e0 un refus cat\u00e9gorique et syst\u00e9matique du dualisme ontologique cart\u00e9sien. Depuis Ren\u00e9 Descartes, la tradition philosophique occidentale s&rsquo;\u00e9tait enferm\u00e9e dans une aporie inextricable en scindant le r\u00e9el en deux substances incommensurables : la substance pensante (<em>res cogitans<\/em>) d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, et la substance \u00e9tendue (<em>res extensa<\/em>) de l&rsquo;autre. Mead pulv\u00e9rise cette scission mortif\u00e8re en r\u00e9affirmant l&rsquo;unit\u00e9 indissoluble de l&rsquo;\u00eatre humain au sein du tissu de l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue. L&rsquo;esprit ne flotte pas au-dessus du corps tel un fant\u00f4me dans une machine, pas plus que le monde ext\u00e9rieur n&rsquo;attend passivement d&rsquo;\u00eatre contempl\u00e9 par un sujet abstrait. Pour Mead, la pens\u00e9e est une forme d&rsquo;action biologique int\u00e9rioris\u00e9e, le corps est le v\u00e9hicule actif de la sensation motrice, et le monde objectif n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que le champ d&rsquo;intervention pratique constitu\u00e9 par les conduites de l&rsquo;organisme lui-m\u00eame. Conna\u00eetre, ce n&rsquo;est pas contempler, c&rsquo;est agir et transformer le monde en anticipant les effets de son intervention.<\/p>\n<p>Dans ce cadre pragmatiste, le crit\u00e8re de la v\u00e9rit\u00e9 abandonne la th\u00e9orie classique de la correspondance \u2014 selon laquelle une proposition est vraie si elle correspond passivement \u00e0 un fait \u2014 au profit d&rsquo;une th\u00e9orie prax\u00e9ologique de l&rsquo;efficience adaptative. Une id\u00e9e, une th\u00e9orie scientifique ou un jugement moral ne sont tenus pour vrais que dans la mesure o\u00f9 ils permettent \u00e0 l&rsquo;acteur individuel ou collectif de r\u00e9soudre un probl\u00e8me concret d&rsquo;action, d&rsquo;anticiper ad\u00e9quatement les r\u00e9sistances mat\u00e9rielles du monde et d&rsquo;organiser une r\u00e9ponse coordonn\u00e9e face au chaos de l&rsquo;environnement. La v\u00e9rit\u00e9 se v\u00e9rifie dans l&rsquo;\u00e9preuve de l&rsquo;action collective. Il existe donc chez Mead une continuit\u00e9 fonctionnelle rigoureuse et ininterrompue entre l&rsquo;exp\u00e9rience biologique la plus \u00e9l\u00e9mentaire \u2014 l&rsquo;animal cherchant \u00e0 se nourrir ou \u00e0 fuir un pr\u00e9dateur \u2014 et les processus les plus raffin\u00e9s de la pens\u00e9e scientifique et philosophique. Les concepts scientifiques les plus abstraits ne sont que des instruments hautement sophistiqu\u00e9s n\u00e9s des n\u00e9cessit\u00e9s primaires de la survie, de la coordination sociale et de l&rsquo;adaptation cr\u00e9atrice.<\/p>\n<h3>2.2 L&rsquo;apport de la th\u00e9orie de l&rsquo;\u00e9volution de Charles Darwin<\/h3>\n<p>L&rsquo;influence de Charles Darwin sur la gen\u00e8se de la pens\u00e9e meadienne est aussi profonde que structurante. Mead aborde la condition humaine avec le regard d&rsquo;un naturaliste pour qui l&rsquo;Homo sapiens est avant tout une esp\u00e8ce biologique issue d&rsquo;une longue phylogen\u00e8se, soumise sans \u00e9chappatoire aux dynamiques universelles de la s\u00e9lection naturelle et de l&rsquo;adaptation environnementale. L&rsquo;organisme humain ne pr\u00e9existe pas \u00e0 son milieu : il se co-constitue en relation dialectique avec lui. Cependant, l\u00e0 o\u00f9 de nombreux darwinistes sociaux de son \u00e9poque, \u00e0 l&rsquo;instar d&rsquo;Herbert Spencer, d\u00e9duisaient de la th\u00e9orie de l&rsquo;\u00e9volution une apologie f\u00e9roce de la comp\u00e9tition \u00e9conomique aveugle et de l&rsquo;\u00e9limination des faibles, Mead op\u00e8re un renversement conceptuel spectaculaire en d\u00e9montrant que chez les esp\u00e8ces hautement \u00e9volu\u00e9es, et singuli\u00e8rement chez l&rsquo;humain, la survie n&rsquo;est pas assur\u00e9e par la force musculaire brute ou la guerre permanente de tous contre tous, mais par le perfectionnement continu de la coop\u00e9ration, de la sensibilit\u00e9 communicative et de l&rsquo;entraide sociale.<\/p>\n<p>Mead r\u00e9interpr\u00e8te avec une grande sagacit\u00e9 l&rsquo;ouvrage pionnier de Darwin, <em>L&rsquo;Expression des \u00e9motions chez l&rsquo;homme et les animaux<\/em> (1872). Darwin y d\u00e9crivait les expressions corporelles \u2014 comme le ricanement, le grondement ou le redressement des poils \u2014 principalement comme des r\u00e9sidus vestigiaux d&rsquo;anciennes actions utilitaires (montrer les canines comme pr\u00e9paration primitive \u00e0 la morsure). Mead d\u00e9passe ce mod\u00e8le fonctionnaliste purement m\u00e9canique pour montrer que ces expressions motrices ont acquis au cours de l&rsquo;\u00e9volution une fonction qualitativement in\u00e9dite : elles sont devenues des signaux de communication sociale. Le geste \u00e9motionnel n&rsquo;est plus un simple d\u00e9chet physiologique involontaire ; il fonctionne comme le vecteur premier qui annonce l&rsquo;action future d&rsquo;un organisme \u00e0 un autre organisme, permettant ainsi un ajustement r\u00e9ciproque des conduites avant m\u00eame que l&rsquo;acte final ne soit consomm\u00e9. L&rsquo;\u00e9volution biologique a ainsi pr\u00e9par\u00e9 le terrain pour l&rsquo;apparition d&rsquo;une adaptation m\u00e9diatis\u00e9e non plus par la modification anatomique lente, mais par la souplesse infinie du symbole et du langage.<\/p>\n<p>Le naturalisme meadien se distingue radicalement de tout r\u00e9ductionnisme scientiste. Il refuse de dissoudre la sp\u00e9cificit\u00e9 des facult\u00e9s humaines \u2014 telles que la morale, la conscience de soi, la cr\u00e9ativit\u00e9 esth\u00e9tique ou la d\u00e9lib\u00e9ration politique \u2014 dans un pur d\u00e9terminisme physico-chimique ou g\u00e9n\u00e9tique. Mead soutient l&rsquo;id\u00e9e que la nature est un processus cr\u00e9ateur capable d&rsquo;engendrer de la v\u00e9ritable nouveaut\u00e9 ontologique. L&rsquo;\u00e9mergence de la communication symbolique et de la culture ne constitue pas une violation surnaturelle des lois naturelles, mais leur accomplissement le plus sophistiqu\u00e9. En r\u00e9cusant \u00e0 la fois le spiritualisme mystique (qui pose un esprit transcendant d&rsquo;origine divine) et le mat\u00e9rialisme vulgaire (qui r\u00e9duit la conscience \u00e0 un simple \u00e9piph\u00e9nom\u00e8ne c\u00e9r\u00e9bral passif), le naturalisme non r\u00e9ductionniste de Mead parvient \u00e0 pr\u00e9server la dignit\u00e9 \u00e9thique et la libert\u00e9 cr\u00e9atrice de l&rsquo;\u00eatre humain au sein m\u00eame du r\u00e8gne de la nature \u00e9volutive.<\/p>\n<h3>2.3 L&rsquo;acte comme unit\u00e9 fondamentale d&rsquo;analyse psychologique<\/h3>\n<p>Pour fonder son b\u00e9haviorisme social sur des bases empiriques solides, Mead r\u00e9cuse les d\u00e9coupages traditionnels de la psychologie classique qui s\u00e9paraient arbitrairement la sensation, l&rsquo;intellect et la motricit\u00e9. Il propose de retenir comme unit\u00e9 minimale et indivisible de toute r\u00e9alit\u00e9 psychologique ce qu&rsquo;il nomme \u00ab l&rsquo;acte \u00bb (<em>the Act<\/em>). L&rsquo;acte n&rsquo;est pas une simple r\u00e9ponse r\u00e9flexe passive d\u00e9clench\u00e9e par une excitation m\u00e9canique ext\u00e9rieure ; c&rsquo;est une dynamique organique intentionnelle, orient\u00e9e de fa\u00e7on t\u00e9l\u00e9ologique vers le r\u00e9tablissement de l&rsquo;\u00e9quilibre rompu entre l&rsquo;organisme vivant et son \u00e9cosyst\u00e8me. Dans son monumental trait\u00e9 posthume <em>The Philosophy of the Act<\/em>, Mead d\u00e9compose le cycle complet de l&rsquo;acte humain en quatre phases interd\u00e9pendantes et s\u00e9quentielles :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La phase de l&rsquo;impulsion (<em>Impulse<\/em>) :<\/strong> Elle na\u00eet d&rsquo;une rupture de l&rsquo;\u00e9quilibre hom\u00e9ostatique de l&rsquo;organisme, d&rsquo;un besoin physiologique (faim, soif, inconfort) ou d&rsquo;un trouble social qui suscite une tension et pousse l&rsquo;organisme \u00e0 agir pour explorer son milieu ;<\/li>\n<li><strong>La phase de la perception (<em>Perception<\/em>) :<\/strong> L&rsquo;organisme ne subit pas passivement le monde ; il s\u00e9lectionne activement dans son champ sensoriel les stimuli qui r\u00e9pondent \u00e0 son impulsion motrice. L&rsquo;objet per\u00e7u est d\u00e9termin\u00e9 par la disposition corporelle \u00e0 r\u00e9agir ;<\/li>\n<li><strong>La phase de la manipulation (<em>Manipulation<\/em>) :<\/strong> Phase centrale de l&rsquo;acte humain, elle implique le contact physique direct, la prise en main de l&rsquo;objet, sa pes\u00e9e, sa transformation technique et la suspension temporaire de la d\u00e9charge pulsionnelle imm\u00e9diate ;<\/li>\n<li><strong>La phase de la consommation (<em>Consummation<\/em>) :<\/strong> Elle marque l&rsquo;ach\u00e8vement r\u00e9ussi de l&rsquo;acte, la satisfaction du besoin originel (manger la nourriture manipul\u00e9e, trouver un abri confortable) et le retour temporaire de l&rsquo;organisme \u00e0 un \u00e9tat de repos int\u00e9gr\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Au sein de cette ontologie prax\u00e9ologique, la phase de la manipulation rev\u00eat une importance anthropologique et cognitive d\u00e9cisive. Mead insiste avec \u00e9clat sur le r\u00f4le \u00e9volutionnaire de la main humaine, lib\u00e9r\u00e9e par la station debout. Contrairement aux animaux dont la perception visuelle d\u00e9bouche imm\u00e9diatement sur la saisie buccale ou l&rsquo;assaut instinctif, l&rsquo;\u00eatre humain interpose entre la perception \u00e0 distance et la consommation finale un champ manipulatoire o\u00f9 l&rsquo;objet est isol\u00e9, t\u00e2t\u00e9, explor\u00e9 sous toutes ses faces et travaill\u00e9 comme un outil. L&rsquo;exp\u00e9rience du contact manuel engendre la notion de substance, de permanence mat\u00e9rielle et d&rsquo;int\u00e9riorit\u00e9 des choses. La main est l&rsquo;organe philosophique par excellence : c&rsquo;est par elle que le monde cesse d&rsquo;\u00eatre un flux d&rsquo;impressions \u00e9ph\u00e9m\u00e8res pour devenir un univers d&rsquo;objets stables, r\u00e9sistants et r\u00e9utilisables dans l&rsquo;action future.<\/p>\n<p>Cependant, l&rsquo;acte ne se d\u00e9roule pas toujours de mani\u00e8re fluide et automatique. Lorsque l&rsquo;action rencontre un obstacle impr\u00e9vu, l&rsquo;organisme humain fait preuve d&rsquo;une capacit\u00e9 capitale : l&rsquo;inhibition de la r\u00e9ponse motrice imm\u00e9diate. Au lieu de s&rsquo;obstiner dans un comportement st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9 st\u00e9rile, l&rsquo;individu retient son geste, suspend la d\u00e9charge musculaire et engage un processus interne de simulation. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment dans cette br\u00e8che temporelle ouverte par l&rsquo;inhibition motrice que la pens\u00e9e r\u00e9flexive prend naissance. La cognition n&rsquo;est rien d&rsquo;autre qu&rsquo;un acte inhib\u00e9 qui se rejoue mentalement sous forme d&rsquo;hypoth\u00e8ses, permettant \u00e0 l&rsquo;acteur de tester symboliquement diff\u00e9rentes voies d&rsquo;action avant de r\u00e9engager son corps dans la r\u00e9alit\u00e9. Le b\u00e9haviorisme de Mead se r\u00e9v\u00e8le ainsi incomparablement plus vaste que la psychologie classique : il ne se borne pas aux mouvements externes du corps, mais englobe l&rsquo;exp\u00e9rience subjective int\u00e9rieure con\u00e7ue comme la phase pr\u00e9paratoire, inhib\u00e9e et invisible de l&rsquo;acte total.<\/p>\n<h2>3. Le b\u00e9haviorisme social : une rupture avec le r\u00e9ductionnisme watsonien<\/h2>\n<h3>3.1 Divergences majeures avec John B. Watson<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender la singularit\u00e9 de la pens\u00e9e de George Herbert Mead, il est imp\u00e9ratif de dissiper un malentendu historique r\u00e9current qui consiste \u00e0 l&rsquo;assimiler au b\u00e9haviorisme orthodoxe fond\u00e9 par John B. Watson. En publiant son manifeste de 1913, Watson entendait conf\u00e9rer \u00e0 la psychologie le statut de science naturelle rigoureuse en \u00e9liminant impitoyablement toute r\u00e9f\u00e9rence aux concepts traditionnels d&rsquo;esprit, de conscience, d&rsquo;image mentale, de sentiment ou d&rsquo;introspection, jug\u00e9s irr\u00e9m\u00e9diablement m\u00e9taphysiques et non mesurables. Le b\u00e9haviorisme watsonien proposait de r\u00e9duire l&rsquo;ensemble du comportement animal et humain au mod\u00e8le m\u00e9canique et lin\u00e9aire du stimulus-r\u00e9ponse (S-R), o\u00f9 l&rsquo;organisme est trait\u00e9 comme une \u00ab bo\u00eete noire \u00bb enti\u00e8rement conditionn\u00e9e par des r\u00e9flexes musculaires et des s\u00e9cr\u00e9tions glandulaires observables de l&rsquo;ext\u00e9rieur. Si Mead salue initialement chez Watson la volont\u00e9 louable d&rsquo;ancrer l&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;humain dans les conduites objectives plut\u00f4t que dans le mentalisme abstrait, il r\u00e9cuse avec la plus grande \u00e9nergie son r\u00e9ductionnisme \u00e9pist\u00e9mologique st\u00e9rile.<\/p>\n<p>Mead formule une critique d\u00e9vastatrice du sch\u00e9ma stimulus-r\u00e9ponse lin\u00e9aire. Pour lui, l&rsquo;organisme ne r\u00e9agit jamais \u00e0 un stimulus pur qui s&rsquo;imposerait m\u00e9caniquement \u00e0 lui de l&rsquo;ext\u00e9rieur tel un projectile physique. C&rsquo;est au contraire la sensibilit\u00e9 active de l&rsquo;organisme, son impulsion propre et l&rsquo;orientation globale de son acte qui s\u00e9lectionnent et constituent certains aspects de l&rsquo;environnement en tant que stimuli signifiants. Le stimulus n&rsquo;est pas la cause premi\u00e8re et ext\u00e9rieure de l&rsquo;action, il n&rsquo;en est qu&rsquo;un \u00e9l\u00e9ment fonctionnel interne. En outre, Mead reproche \u00e0 Watson d&rsquo;avoir confondu l&rsquo;objectivit\u00e9 scientifique avec un mat\u00e9rialisme physiologique aveugle qui \u00e9limine l&rsquo;exp\u00e9rience consciente subjective au lieu de l&rsquo;expliquer. Vouloir nier l&rsquo;existence de la pens\u00e9e r\u00e9flexive sous pr\u00e9texte qu&rsquo;elle ne se laisse pas imm\u00e9diatement enregistrer par un galvanom\u00e8tre ou une cam\u00e9ra rel\u00e8ve pour Mead d&rsquo;un obscurantisme m\u00e9thodologique absurde. Le v\u00e9ritable d\u00e9fi scientifique consiste \u00e0 expliquer la gen\u00e8se objective de l&rsquo;int\u00e9riorit\u00e9 psychique au sein du monde naturel sans la r\u00e9duire \u00e0 des contractions musculaires p\u00e9riph\u00e9riques ou \u00e0 des mouvements laryng\u00e9s clandestins.<\/p>\n<p>Plus fondamentalement encore, la rupture de Mead avec Watson r\u00e9side dans l&rsquo;incapacit\u00e9 radicale du b\u00e9haviorisme m\u00e9caniste \u00e0 rendre compte du \u00ab sens \u00bb (<em>meaning<\/em>) et de la nature constitutivement sociale de la conduite humaine. En isolant l&rsquo;organisme individuel dans une cage d&rsquo;exp\u00e9rimentation aseptis\u00e9e pour le soumettre \u00e0 des chocs \u00e9lectriques ou des cloches pavloviennes, Watson ignore que chez l&rsquo;humain, la presque totalit\u00e9 des stimuli et des r\u00e9ponses ne sont pas des \u00e9v\u00e9nements physico-chimiques bruts, mais des m\u00e9diations relationnelles, \u00e9thiques et culturelles. Le sens n&rsquo;est pas une substance mystique flottant dans le ciel des id\u00e9es, mais ce n&rsquo;est pas non plus un r\u00e9flexe conditionn\u00e9. Le sens est un rapport triadique \u00e9mergeant d&rsquo;une matrice sociale : le geste d&rsquo;un individu indique \u00e0 autrui ce qu&rsquo;il va faire, suscite une r\u00e9ponse sp\u00e9cifique chez ce second acteur, et coordonne le d\u00e9nouement de l&rsquo;action collective. En ignorant cette triade communicative, Watson s&rsquo;est condamn\u00e9 \u00e0 mutiler l&rsquo;humain en effa\u00e7ant ce qui fait sa sp\u00e9cificit\u00e9 anthropologique : la vie symbolique.<\/p>\n<h3>3.2 La d\u00e9finition meadienne du b\u00e9haviorisme social<\/h3>\n<p>Face aux d\u00e9rives m\u00e9canicistes du mod\u00e8le watsonien, Mead forge l&rsquo;appellation d&rsquo;\u00ab acte social \u00bb et de \u00ab b\u00e9haviorisme social \u00bb (<em>Social Behaviorism<\/em>) pour caract\u00e9riser sa propre doctrine. Cette d\u00e9marche m\u00e9thodologique op\u00e8re un renversement \u00e9pist\u00e9mologique complet de la psychologie traditionnelle. L\u00e0 o\u00f9 les th\u00e9ories classiques \u2014 qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de l&#8217;empirisme de Locke, du cart\u00e9sianisme ou du b\u00e9haviorisme watsonien \u2014 partaient invariablement de l&rsquo;individu isol\u00e9 pour tenter ensuite de reconstituer laborieusement la soci\u00e9t\u00e9 par une agr\u00e9gation de monades ou un contrat social artificiel, Mead affirme la priorit\u00e9 ontologique et m\u00e9thodologique absolue du tout social sur les parties individuelles composantes. C&rsquo;est la dynamique globale du groupe social qui fournit le cadre explicatif fondamental \u00e0 partir duquel il devient possible de comprendre les comportements, les pens\u00e9es et la structure psychologique de chaque membre particulier.<\/p>\n<p>Le b\u00e9haviorisme social part donc du processus social observable \u2014 c&rsquo;est-\u00e0-dire de l&rsquo;ensemble dynamique et coordonn\u00e9 des interactions, des coop\u00e9rations, des conflits et des rituels partag\u00e9s \u2014 pour descendre vers la formation de l&rsquo;esprit individuel. Comme l&rsquo;affirme Mead avec force dans <em>Mind, Self and Society<\/em>, nous ne partons pas d&rsquo;esprits individuels pr\u00e9existants pour expliquer comment ils finissent par communiquer et former une soci\u00e9t\u00e9 ; nous partons au contraire d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 d&rsquo;organismes en communication active pour comprendre comment cette matrice fait \u00e9merger des esprits conscients d&rsquo;eux-m\u00eames. Les conduites externes et observables constituent le point de d\u00e9part in\u00e9luctable de la recherche scientifique, non pour y enfermer l&rsquo;analyse comme dans une impasse positiviste, mais pour disposer d&rsquo;une base empirique rigoureuse permettant de tracer pas \u00e0 pas l&rsquo;int\u00e9riorisation progressive de la vie collective dans la structure psychologique des sujets.<\/p>\n<p>Cette approche conf\u00e8re aux relations sociales un statut d&rsquo;objectivit\u00e9 scientifique irr\u00e9futable. Loin d&rsquo;\u00eatre de simples conventions abstraites ou des constructions imaginaires vaporeuses, les institutions sociales, les langages partag\u00e9s et les normes de conduite constituent des structures mat\u00e9rielles et fonctionnelles aussi r\u00e9elles que les forces gravitationnelles ou les \u00e9quilibres \u00e9cologiques. L&rsquo;\u00eatre humain na\u00eet immerg\u00e9 dans un r\u00e9seau complexe d&rsquo;attentes institutionnalis\u00e9es et d&rsquo;actions coop\u00e9ratives qui ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 sa venue au monde de plusieurs mill\u00e9naires et qui subsisteront apr\u00e8s sa mort. Le b\u00e9haviorisme social se donne pour mission d&rsquo;\u00e9tudier comment ce fleuve ininterrompu d&rsquo;activit\u00e9s sociales collectives sculpte, fa\u00e7onne et canalise la mati\u00e8re brute des instincts biologiques de l&rsquo;enfant pour en faire un acteur moral, dou\u00e9 de raison, capable de tenir son r\u00f4le et d&rsquo;influencer \u00e0 son tour le destin de la communaut\u00e9.<\/p>\n<h3>3.3 L&rsquo;\u00e9mergence de l&rsquo;esprit au sein de la matrice sociale<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des contributions philosophiques les plus audacieuses de Mead consiste \u00e0 red\u00e9finir int\u00e9gralement le concept d&rsquo;\u00ab esprit \u00bb (<em>Mind<\/em>). Rompant avec des si\u00e8cles d&rsquo;ontologie substantialiste qui se repr\u00e9sentaient l&rsquo;esprit comme une entit\u00e9 immat\u00e9rielle localis\u00e9e dans le cerveau ou log\u00e9e dans une glande pin\u00e9ale imaginaire, Mead d\u00e9montre que l&rsquo;esprit n&rsquo;est pas une \u00ab substance \u00bb, mais un \u00ab processus fonctionnel \u00bb. L&rsquo;esprit ne pr\u00e9existe pas aux interactions qui le manifestent ; il \u00e9merge litt\u00e9ralement au sein de la matrice sociale sous l&rsquo;effet de la communication symbolique. L&rsquo;esprit est la capacit\u00e9 adaptative d&rsquo;un organisme biologique \u00e0 pointer vers les objets de son environnement, \u00e0 anticiper le comportement de ses semblables et \u00e0 contr\u00f4ler ses propres r\u00e9ponses motrices en utilisant les symboles signifiants issus du patrimoine collectif du groupe.<\/p>\n<p>Le m\u00e9canisme par lequel s&rsquo;op\u00e8re cette \u00e9mergence est l&rsquo;int\u00e9riorisation (<em>internalization<\/em>). L&rsquo;individu commence par participer ext\u00e9rieurement \u00e0 des conversations de gestes et des \u00e9changes linguistiques avec les membres de son entourage. Peu \u00e0 peu, gr\u00e2ce aux m\u00e9canismes de l&rsquo;inhibition motrice et \u00e0 la r\u00e9gulation fine exerc\u00e9e par le cortex c\u00e9r\u00e9bral, l&rsquo;enfant devient capable de rejouer en lui-m\u00eame le processus d&rsquo;interaction sociale. Le cerveau humain fonctionne comme un organe r\u00e9gulateur supr\u00eame : il n&rsquo;est pas le cr\u00e9ateur solitaire des pens\u00e9es, mais le relais physiologique central qui permet de suspendre la r\u00e9action imm\u00e9diate, de s\u00e9lectionner diff\u00e9rentes attitudes de r\u00e9ponse et d&rsquo;ajuster le comportement individuel au patron global de la conduite sociale. L&rsquo;esprit n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que cette conversation sociale int\u00e9rioris\u00e9e, ce th\u00e9\u00e2tre mental o\u00f9 l&rsquo;individu fait d\u00e9filer en secret les diff\u00e9rentes r\u00e9ponses possibles de ses semblables avant de s&rsquo;engager publiquement dans l&rsquo;action.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors, Mead \u00e9tablit la socialit\u00e9 intrins\u00e8que, irr\u00e9ductible et constitutive de toute pens\u00e9e humaine. Penser, ce n&rsquo;est pas s&rsquo;isoler dans une forteresse int\u00e9rieure \u00e9tanche pour sonder une conscience purement priv\u00e9e ; penser, c&rsquo;est converser silencieusement avec soi-m\u00eame en adoptant successivement les attitudes des autres membres de la communaut\u00e9. M\u00eame le philosophe le plus solitaire, enferm\u00e9 dans son cabinet de travail, utilise des concepts linguistiques forg\u00e9s par la collectivit\u00e9, s&rsquo;adresse \u00e0 un auditoire implicite et soumet ses arguments aux r\u00e8gles logiques \u00e9labor\u00e9es par l&rsquo;histoire sociale de son peuple. La solitude cognitive est une illusion r\u00e9trospective : l&rsquo;intimit\u00e9 de la pens\u00e9e est tiss\u00e9e de part en part par la pr\u00e9sence int\u00e9rioris\u00e9e d&rsquo;autrui. L&rsquo;esprit humain est d&#8217;embl\u00e9e et indissolublement un esprit social, une voix chorale polyphonique qui a appris \u00e0 moduler son chant sous la forme d&rsquo;un monologue int\u00e9rieur r\u00e9flexif.<\/p>\n<h2>4. La th\u00e9orie de la communication : des gestes animaux aux symboles significatifs<\/h2>\n<h3>4.1 La conversation de gestes non r\u00e9flexive<\/h3>\n<p>Pour mettre en lumi\u00e8re la gen\u00e8se de la communication humaine et son saut qualitatif vers le langage, Mead \u00e9labore une g\u00e9n\u00e9alogie naturaliste d\u00e9butant au niveau de l&rsquo;interaction animale non r\u00e9flexive. Il forge le concept fondamental de \u00ab conversation de gestes \u00bb (<em>conversation of gestures<\/em>). \u00c0 ce stade \u00e9l\u00e9mentaire de l&rsquo;\u00e9volution, le geste se d\u00e9finit comme la phase initiale, perceptible et dynamique d&rsquo;un acte social global, qui sert de d\u00e9clencheur ou de stimulus sp\u00e9cifique pour la r\u00e9action imm\u00e9diate d&rsquo;un second organisme. Les deux partenaires biologiques sont engag\u00e9s dans un ajustement mutuel direct, continu et inconscient, o\u00f9 chaque mouvement de l&rsquo;un modifie instantan\u00e9ment la posture de l&rsquo;autre sans qu&rsquo;aucun des deux ne se repr\u00e9sente mentalement la signification de son propre acte.<\/p>\n<p>Mead illustre magistralement ce ph\u00e9nom\u00e8ne \u00e0 travers un exemple devenu canonique dans l&rsquo;histoire des sciences sociales : le combat de deux chiens (<em>the dog fight<\/em>). Lorsque deux canid\u00e9s se rencontrent et s&rsquo;affrontent, on observe une chor\u00e9graphie comportementale d&rsquo;une extr\u00eame pr\u00e9cision :<\/p>\n<ul>\n<li>Un chien esquisse un mouvement d&rsquo;attaque ou d\u00e9couvre ses crocs ;<\/li>\n<li>Cette \u00e9bauche d&rsquo;acte fonctionne instantan\u00e9ment comme un stimulus visuel et kinesth\u00e9sique pour le second chien, qui change de posture, recule d&rsquo;un pas ou se pr\u00e9pare \u00e0 bondir ;<\/li>\n<li>Le changement de posture du second chien devient \u00e0 son tour le stimulus qui contraint le premier \u00e0 corriger son angle d&rsquo;attaque ou \u00e0 fl\u00e9chir les pattes arri\u00e8re.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Chaque animal s&rsquo;ajuste continuellement aux actes naissants de l&rsquo;autre. Pourtant, aucun des chiens ne poss\u00e8de la conscience r\u00e9flexive de ce qu&rsquo;il fait : le chien qui grogne ne se dit pas \u00ab je vais lui faire peur pour qu&rsquo;il recule \u00bb, pas plus que le chien agress\u00e9 ne conceptualise l&rsquo;intention de son adversaire. Il y a r\u00e9gulation comportementale r\u00e9ciproque, mais absence totale d&rsquo;intentionnalit\u00e9 partag\u00e9e ou de m\u00e9diation cognitive.<\/p>\n<p>La conversation de gestes poss\u00e8de une valeur adaptative immense dans le r\u00e8gne animal. Elle assure la coordination indispensable \u00e0 la parade nuptiale, \u00e0 l&rsquo;\u00e9levage des petits, \u00e0 la hi\u00e9rarchisation des meutes ou \u00e0 l&rsquo;\u00e9vitement des conflits l\u00e9taux par des rituels de soumission corporelle. Toutefois, ce mode de communication demeure captif de l&rsquo;imm\u00e9diatet\u00e9 spatiotemporelle et des pulsions instinctives aveugles. Le geste animal est un indice contextuel ou un signal direct qui d\u00e9clenche une r\u00e9action motrice quasi-automatique ; il ne constitue en aucun cas un symbole capable de d\u00e9tacher la signification de la situation physique pr\u00e9sente. L&rsquo;ajustement est organique, physiologique et plastique, mais il reste priv\u00e9 de dimension herm\u00e9neutique : l&rsquo;animal r\u00e9agit au geste d&rsquo;autrui, mais il ne le \u00ab comprend \u00bb pas au sens o\u00f9 l&rsquo;humain d\u00e9chiffre une signification commune.<\/p>\n<h3>4.2 L&rsquo;av\u00e8nement du symbole significatif (Significant Symbol)<\/h3>\n<p>Le saut ontologique d\u00e9cisif qui arrache l&rsquo;humain \u00e0 la pure imm\u00e9diatet\u00e9 animale s&rsquo;op\u00e8re lorsque le geste primitif se transmue en \u00ab symbole significatif \u00bb (<em>Significant Symbol<\/em>). Pour que cette m\u00e9tamorphose ait lieu, une condition psychophysiologique et sociale pr\u00e9cise doit \u00eatre remplie : le geste doit susciter chez l&rsquo;organisme qui l&rsquo;\u00e9met exactement la m\u00eame disposition \u00e0 r\u00e9agir, la m\u00eame attitude d&rsquo;attente et la m\u00eame signification implicite que celle qu&rsquo;il d\u00e9clenche chez l&rsquo;organisme r\u00e9cepteur. C&rsquo;est cette identit\u00e9 fonctionnelle de la r\u00e9ponse provoqu\u00e9e chez les partenaires de l&rsquo;interaction qui conf\u00e8re au geste sa v\u00e9ritable dimension significative. Lorsque je pr\u00e9viens autrui d&rsquo;un p\u00e9ril en criant \u00ab au feu ! \u00bb, ce signal n&rsquo;est un symbole significatif que si mon propre organisme est mobilis\u00e9 par l&rsquo;attitude de fuite ou de vigilance qu&rsquo;il prescrit \u00e0 mon interlocuteur.<\/p>\n<p>Dans cette perspective, Mead accorde un privil\u00e8ge anthropologique absolu au geste vocal par rapport aux gestes visuels, tactiles ou kinesth\u00e9siques. Si un individu fait une grimace de col\u00e8re ou esquisse un mouvement de recul avec son corps, il per\u00e7oit son propre geste de fa\u00e7on radicalement diff\u00e9rente de celle dont autrui le per\u00e7oit : l&rsquo;autre voit la grimace depuis l&rsquo;ext\u00e9rieur, tandis que l&rsquo;\u00e9metteur n&rsquo;en ressent que la tension musculaire proprioceptive sans voir son propre visage. En revanche, le geste vocal poss\u00e8de une propri\u00e9t\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nologique unique dans l&rsquo;histoire de la vie : l&rsquo;\u00e9metteur entend sa propre voix pratiquement de la m\u00eame mani\u00e8re, avec la m\u00eame texture sonore et au m\u00eame instant que l&rsquo;interlocuteur qui se tient devant lui. Le son \u00e9mis affecte le locuteur de fa\u00e7on sym\u00e9trique \u00e0 la mani\u00e8re dont il affecte l&rsquo;auditeur. En s&rsquo;entendant parler, l&rsquo;\u00eatre humain devient son propre auditeur, il subit l&rsquo;effet de sa propre stimulation vocale et peut imm\u00e9diatement contr\u00f4ler, moduler et corriger son attitude en fonction de l&rsquo;effet produit sur autrui.<\/p>\n<p>Cette boucle de r\u00e9troaction auditive transforme le signal biologique en symbole linguistique dot\u00e9 d&rsquo;une signification intersubjectivement partag\u00e9e. Le sens cesse d&rsquo;\u00eatre une \u00e9motion obscure enfouie dans la subjectivit\u00e9 d&rsquo;un locuteur solitaire pour devenir une relation objective, publique et v\u00e9rifiable au sein de l&rsquo;interaction. Le geste vocal signifiant permet \u00e0 l&rsquo;\u00e9metteur de \u00ab prendre l&rsquo;attitude de l&rsquo;autre \u00bb (<em>taking the attitude of the other<\/em>) \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de sa propre production. D\u00e8s lors que l&rsquo;acteur peut anticiper en lui-m\u00eame la r\u00e9ponse qu&rsquo;il va susciter chez autrui, il acc\u00e8de \u00e0 l&rsquo;univers de la conscience intentionnelle, de la pr\u00e9voyance et de la responsabilit\u00e9 morale. La communication humaine s&rsquo;\u00e9mancipe du r\u00e9flexe musculaire pour devenir un espace de coordination d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e o\u00f9 les symboles renvoient \u00e0 un champ d&rsquo;action coop\u00e9ratif unifi\u00e9.<\/p>\n<h3>4.3 Le langage comme matrice de la pens\u00e9e conceptuelle<\/h3>\n<p>L&rsquo;institution du symbole significatif sous forme de geste vocal articul\u00e9 constitue la gen\u00e8se du langage humain, lequel s&rsquo;\u00e9rige en v\u00e9ritable matrice de toute pens\u00e9e conceptuelle. Pour Mead, l&rsquo;esprit humain ne forge pas d&rsquo;abord des concepts abstraits dans le secret d&rsquo;une conscience priv\u00e9e pour chercher ensuite des mots conventionnels destin\u00e9s \u00e0 les exprimer vers l&rsquo;ext\u00e9rieur. C&rsquo;est l&rsquo;usage public et partag\u00e9 des symboles linguistiques qui rend possible, pour la premi\u00e8re fois, la formation des concepts et l&rsquo;abstraction logique. L&rsquo;universel abstrait na\u00eet de la convergence pratique des conduites discursives au sein d&rsquo;une m\u00eame communaut\u00e9. Le concept d&rsquo;\u00ab arbre \u00bb ou de \u00ab table \u00bb n&rsquo;est pas une id\u00e9e platonicienne tomb\u00e9e du ciel, mais la cristallisation linguistique de l&rsquo;ensemble des attitudes stables, \u00e9prouv\u00e9es et coordonn\u00e9es qu&rsquo;un groupe social adopte collectivement \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard d&rsquo;une certaine classe d&rsquo;objets manipulables.<\/p>\n<p>Le langage permet ainsi la constitution progressive d&rsquo;un \u00ab objet commun \u00bb (<em>common object<\/em>). Dans la conversation de gestes animale, l&rsquo;objet demeure un corr\u00e9lat \u00e9ph\u00e9m\u00e8re du besoin biologique imm\u00e9diat (la proie qui fuit, le territoire \u00e0 d\u00e9fendre). Dans le langage humain, l&rsquo;objet est d\u00e9sign\u00e9 symboliquement, ce qui permet \u00e0 une pluralit\u00e9 d&rsquo;acteurs de focaliser simultan\u00e9ment leur attention sur lui, d&rsquo;en analyser les propri\u00e9t\u00e9s ind\u00e9pendamment de leurs d\u00e9sirs subjectifs du moment et de coordonner leurs actions instrumentales pour le transformer de concert. Gr\u00e2ce au symbole linguistique, les partenaires d&rsquo;un acte social partagent une r\u00e9f\u00e9rence commune stable qui transcende les disparit\u00e9s de leurs perceptions sensorielles particuli\u00e8res. La table devient cet objet tangible autour duquel nous pouvons nous asseoir ensemble, \u00e9crire ou partager un repas selon des r\u00e8gles socialement codifi\u00e9es et mutuellement reconnues.<\/p>\n<p>Par ailleurs, le langage lib\u00e8re d\u00e9finitivement la conscience de la tyrannie du pr\u00e9sent imm\u00e9diat et de la proximit\u00e9 spatiale. Gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;armature temporelle et syntaxique du discours symbolique, l&rsquo;\u00eatre humain peut convoquer des \u00e9v\u00e9nements qui se sont d\u00e9roul\u00e9s dans un pass\u00e9 imm\u00e9morial, anticiper des sc\u00e9narios qui ne se produiront que dans un avenir lointain, ou faire r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 des lieux g\u00e9ographiquement inaccessibles. Cette capacit\u00e9 d&rsquo;\u00e9vocation symbolique permet la transmission culturelle de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration, la consignation des savoirs techniques et l&rsquo;\u00e9laboration de projets civilisationnels \u00e0 long terme. Mead conclut avec fermet\u00e9 qu&rsquo;il est rigoureusement impensable de postuler l&rsquo;existence d&rsquo;une pens\u00e9e rationnelle, d&rsquo;une conscience conceptuelle ou d&rsquo;une logique discursive en dehors de la participation effective d&rsquo;un individu \u00e0 une communaut\u00e9 linguistique vivante. C&rsquo;est le langage qui fait l&rsquo;esprit, et non l&rsquo;esprit qui invente souverainement le langage.<\/p>\n<h2>5. La gen\u00e8se dialectique du Soi : l&rsquo;articulation structurale du \u00ab Je \u00bb et du \u00ab Moi \u00bb<\/h2>\n<h3>5.1 La nature duale de la subjectivit\u00e9 : \u00ab I \u00bb et \u00ab Me \u00bb<\/h3>\n<p>L&rsquo;apport le plus universellement c\u00e9l\u00e9br\u00e9 de George Herbert Mead \u00e0 la philosophie de l&rsquo;esprit et \u00e0 la sociologie r\u00e9side dans sa mod\u00e9lisation dialectique du Soi (<em>the Self<\/em>). Rejetant la vision classique d&rsquo;une identit\u00e9 personnelle monolithique, fig\u00e9e et indivisible, Mead d\u00e9montre que la subjectivit\u00e9 humaine est une structure dynamique, polaris\u00e9e et continuellement ren\u00e9goci\u00e9e entre deux instances structurales compl\u00e9mentaires qu&rsquo;il d\u00e9signe respectivement par le \u00ab Je \u00bb (<em>the I<\/em>) et le \u00ab Moi \u00bb (<em>the Me<\/em>). Ces deux composantes ne sont pas des entit\u00e9s anatomiques ou des substances psychiques rivales, mais des phases fonctionnelles altern\u00e9es au sein du processus perp\u00e9tuel par lequel l&rsquo;individu prend conscience de son existence, r\u00e9gule ses conduites et affirme sa cr\u00e9ativit\u00e9 singuli\u00e8re au milieu du monde social.<\/p>\n<p>Le <strong>\u00ab Moi \u00bb (<em>the Me<\/em>)<\/strong> repr\u00e9sente le p\u00f4le socialis\u00e9, conventionnel et int\u00e9rioris\u00e9 de la personnalit\u00e9. Il est constitu\u00e9 par l&rsquo;ensemble organis\u00e9 et structur\u00e9 des attitudes, des attentes, des normes morales et des repr\u00e9sentations d&rsquo;autrui que l&rsquo;individu a adopt\u00e9es tout au long de sa trajectoire de socialisation. Le \u00ab Moi \u00bb est l&rsquo;incarnation de la soci\u00e9t\u00e9 log\u00e9e au c\u0153ur m\u00eame de la subjectivit\u00e9 : c&rsquo;est le regard des autres qui s&rsquo;est d\u00e9pos\u00e9 dans la m\u00e9moire de l&rsquo;acteur et qui lui rappelle constamment les r\u00e8gles du jeu, les convenances, les exigences juridiques et les imp\u00e9ratifs de la vie commune. Chaque fois qu&rsquo;un individu s&rsquo;examine, se juge, ressent de la honte ou de la fiert\u00e9 civique, c&rsquo;est le \u00ab Moi \u00bb qui s&rsquo;exprime. Il fournit la stabilit\u00e9, la pr\u00e9visibilit\u00e9, la coh\u00e9rence identitaire et l&rsquo;armature normative indispensables \u00e0 la vie collective. Sans le \u00ab Moi \u00bb, l&rsquo;\u00eatre humain ne serait qu&rsquo;un flux d&rsquo;impulsions chaotiques, incapable de maintenir des liens sociaux durables ou de comprendre sa propre place dans la division du travail.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9 dialectique, le <strong>\u00ab Je \u00bb (<em>the I<\/em>)<\/strong> constitue la r\u00e9ponse spontan\u00e9e, imm\u00e9diate, cr\u00e9atrice et fondamentalement impr\u00e9visible de l&rsquo;organisme face \u00e0 la situation sociale telle qu&rsquo;elle est d\u00e9finie et cadr\u00e9e par le \u00ab Moi \u00bb. Le \u00ab Je \u00bb est le foyer de l&rsquo;action vive, de l&rsquo;\u00e9lan vital, de l&rsquo;adaptation novatrice et de l&rsquo;affirmation de la libert\u00e9 individuelle. M\u00eame si un acteur conna\u00eet parfaitement les r\u00e8gles de son milieu \u2014 r\u00e8gles enregistr\u00e9es dans son \u00ab Moi \u00bb \u2014, la fa\u00e7on exacte dont il va r\u00e9agir dans l&rsquo;instant pr\u00e9sent face \u00e0 une urgence, prononcer une parole in\u00e9dite ou surmonter un dilemme comporte toujours une part irr\u00e9ductible de surprise et d&rsquo;ind\u00e9termination. La temporalit\u00e9 joue ici un r\u00f4le capital : le \u00ab Je \u00bb pur de l&rsquo;action instantan\u00e9e n&rsquo;est jamais imm\u00e9diatement accessible \u00e0 la conscience r\u00e9flexive au moment pr\u00e9cis o\u00f9 il agit. Il ne tombe sous le regard de la conscience qu&rsquo;une fraction de seconde plus tard, apr\u00e8s coup, lorsqu&rsquo;il a franchi le seuil de l&rsquo;acte et s&rsquo;est d\u00e9pos\u00e9 dans la m\u00e9moire imm\u00e9diate, devenant \u00e0 son tour un objet d&rsquo;\u00e9valuation pour le \u00ab Moi \u00bb. L&rsquo;\u00e9quilibre d&rsquo;une personnalit\u00e9 saine repose sur le dialogue permanent, fluide et harmonieux entre ces deux instances : le conformisme social stabilisant du \u00ab Moi \u00bb fournit le sol ferme \u00e0 partir duquel l&rsquo;\u00e9nergie r\u00e9formatrice et innovante du \u00ab Je \u00bb peut transformer la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<h3>5.2 La r\u00e9flexivit\u00e9 comme condition de la conscience de soi<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des tours de force philosophiques de Mead consiste \u00e0 op\u00e9rer une distinction \u00e9pist\u00e9mologique tranch\u00e9e entre la simple \u00ab conscience \u00bb (<em>consciousness<\/em>) et la \u00ab conscience de soi \u00bb (<em>self-consciousness<\/em>). La simple conscience d\u00e9signe la sensibilit\u00e9 sensorielle imm\u00e9diate qu&rsquo;un organisme entretient avec son milieu : la souffrance \u00e9prouv\u00e9e face \u00e0 une br\u00fblure, le plaisir gustatif, la perception d&rsquo;un obstacle physique. Les animaux partagent pleinement cette forme de conscience primaire. En revanche, la \u00ab conscience de soi \u00bb implique une duplication r\u00e9flexive d&rsquo;une tout autre nature : c&rsquo;est la capacit\u00e9 stup\u00e9fiante pour un organisme de se prendre lui-m\u00eame comme objet de son propre examen, de son propre jugement et de sa propre action. L&rsquo;individu ne se contente pas de vivre une exp\u00e9rience ; il se sait vivant cette exp\u00e9rience, il se contemple, s&rsquo;\u00e9value, s&rsquo;encourage ou se condamne comme s&rsquo;il s&rsquo;agissait d&rsquo;une personne ext\u00e9rieure.<\/p>\n<p>Comment un tel d\u00e9doublement r\u00e9flexif est-il possible sans recourir au miracle d&rsquo;une \u00e2me transcendante ? Mead r\u00e9pond par la th\u00e9orie du m\u00e9canisme sp\u00e9culaire de l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9. L&rsquo;\u00eatre humain ne poss\u00e8de pas d&rsquo;organe sensoriel interne lui permettant de s&rsquo;apercevoir directement de l&rsquo;int\u00e9rieur comme un tout complet. Il ne peut devenir un objet pour lui-m\u00eame qu&rsquo;en empruntant un d\u00e9tour incontournable : celui du regard d&rsquo;autrui. C&rsquo;est uniquement en se pla\u00e7ant \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur de sa propre corporalit\u00e9, en adoptant les attitudes et les perspectives des autres membres du groupe social \u00e0 son \u00e9gard, que le sujet parvient \u00e0 se regarder comme un objet unifi\u00e9. Comme l&rsquo;avait pressenti Charles Horton Cooley avec son concept de \u00ab soi en miroir \u00bb (<em>looking-glass self<\/em>), mais avec une rigueur b\u00e9havioriste d\u00e9cupl\u00e9e chez Mead, autrui est le miroir indispensable sans lequel la conscience de soi resterait \u00e0 jamais aveugle \u00e0 sa propre existence. Pour me conna\u00eetre moi-m\u00eame, il faut imp\u00e9rativement que j&rsquo;apprenne \u00e0 me traiter moi-m\u00eame de la fa\u00e7on dont les autres me traitent dans la communication sociale.<\/p>\n<p>Ce m\u00e9canisme pulv\u00e9rise le solipsisme cart\u00e9sien h\u00e9rit\u00e9 des <em>M\u00e9ditations m\u00e9taphysiques<\/em>. Descartes pensait pouvoir douter m\u00e9thodiquement de l&rsquo;existence du monde ext\u00e9rieur et de la pr\u00e9sence de ses semblables pour d\u00e9couvrir au fond d&rsquo;une subjectivit\u00e9 retranch\u00e9e la certitude in\u00e9branlable du <em>Cogito<\/em> (\u00ab Je pense, donc je suis \u00bb). Pour Mead, cette d\u00e9marche rel\u00e8ve d&rsquo;une illusion r\u00e9trospective flagrante. Le \u00ab Je \u00bb cart\u00e9sien qui doute et prononce sa sentence philosophique manie d\u00e9j\u00e0 des mots appris dans une langue historique, applique des r\u00e8gles de logique transmises par la communaut\u00e9 des savants et adopte vis-\u00e0-vis de lui-m\u00eame une posture critique qui n&rsquo;est que la r\u00e9fraction int\u00e9rioris\u00e9e du regard sceptique d&rsquo;autrui. L&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9 n&rsquo;est pas un danger dont le sujet rationnel devrait se m\u00e9fier ou une r\u00e9alit\u00e9 secondaire qui viendrait s&rsquo;agr\u00e9ger \u00e0 la conscience apr\u00e8s coup ; l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9 est la condition constitutive, originelle et ind\u00e9passable de l&rsquo;av\u00e8nement m\u00eame de la subjectivit\u00e9 morale et de la libert\u00e9 individuelle.<\/p>\n<h3>5.3 Pathologies et distorsions de l&rsquo;int\u00e9gration du Soi<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9quilibre dialectique entre le \u00ab Je \u00bb et le \u00ab Moi \u00bb n&rsquo;est pas un \u00e9tat fig\u00e9 acquis une fois pour toutes par la biologie ; c&rsquo;est une conqu\u00eate psychologique pr\u00e9caire, vuln\u00e9rable aux traumatismes environnementaux, aux ruptures de communication et aux dysfonctionnements des structures sociales. Mead analyse avec une singuli\u00e8re acuit\u00e9 les pathologies et les distorsions qui peuvent affecter l&rsquo;int\u00e9gration du Soi au sein de contextes historiques anomiques ou pathog\u00e8nes. Lorsque les exigences des diff\u00e9rents groupes sociaux auxquels un individu appartient deviennent radicalement inconciliables \u2014 par exemple les attentes divergentes d&rsquo;une famille traditionnelle rigide, d&rsquo;un milieu professionnel corrompu et d&rsquo;une communaut\u00e9 politique d\u00e9sint\u00e9gr\u00e9e \u2014, le \u00ab Moi \u00bb subit des fractures b\u00e9antes. Priv\u00e9 d&rsquo;une coh\u00e9rence normative globale, le sujet peut d\u00e9velopper des formes graves de dissociation de la personnalit\u00e9 ou de scissions identitaires, oscillant sans boussole entre des masques sociaux contradictoires qui interdisent l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une individualit\u00e9 unifi\u00e9e.<\/p>\n<p>Une autre pathologie majeure de l&rsquo;individuation r\u00e9side dans l&rsquo;\u00e9crasement pur et simple du \u00ab Je \u00bb sous l&#8217;emprise tyrannique, rigide et hyper-normative du \u00ab Moi \u00bb. C&rsquo;est la configuration typique de l&rsquo;ali\u00e9nation au sein de soci\u00e9t\u00e9s autoritaires, de bureaucraties d\u00e9shumanisantes ou d&rsquo;institutions totales telles que les d\u00e9crira plus tard Erving Goffman. Dans de telles configurations sociales :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;individu int\u00e9riorise des st\u00e9r\u00e9otypes sociaux intol\u00e9rants et des interdits castrateurs ;<\/li>\n<li>Le champ de l&rsquo;action novatrice est verrouill\u00e9 par la peur de la sanction collective ;<\/li>\n<li>Le p\u00f4le spontan\u00e9 du \u00ab Je \u00bb est \u00e9touff\u00e9 sous le poids des conventions aveugles ;<\/li>\n<li>L&rsquo;existence se r\u00e9duit \u00e0 un conformisme m\u00e9canique sans \u00e9lan cr\u00e9ateur ni joie expressive.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Inversement, Mead identifie le p\u00e9ril d&rsquo;une hypertrophie pathologique du \u00ab Je \u00bb, totalement d\u00e9connect\u00e9 des r\u00e9gulations et des r\u00e9troactions du \u00ab Moi \u00bb. Dans ce cas de figure, l&rsquo;acteur refuse toute m\u00e9diation normative, rejette les attentes l\u00e9gitimes de la communaut\u00e9 et se livre sans frein \u00e0 la d\u00e9charge chaotique de ses pulsions \u00e9gocentriques. Cette pathologie, que l&rsquo;on retrouve dans certaines formes de d\u00e9linquance asociale ou de d\u00e9lires m\u00e9galomaniaques, condamne le sujet \u00e0 l&rsquo;inadaptation radicale : en refusant d&rsquo;adopter l&rsquo;attitude d&rsquo;autrui, il perd toute prise sur la r\u00e9alit\u00e9 intersubjective et s&rsquo;enferme dans un solipsisme pratique destructeur pour lui-m\u00eame comme pour son entourage.<\/p>\n<p>Ces r\u00e9flexions meadiennes ont ouvert des perspectives cliniques et th\u00e9rapeutiques r\u00e9volutionnaires pour la psychoth\u00e9rapie et la psychiatrie sociale. Gu\u00e9rir un sujet souffrant de troubles identitaires ou d&rsquo;isolement psychique ne consiste pas \u00e0 tenter d&rsquo;extraire chirurgicalement un complexe inconscient imaginaire par une analyse \u00e9sot\u00e9rique, mais \u00e0 restaurer la fluidit\u00e9 du dialogue communicationnel entre son \u00ab Je \u00bb et son \u00ab Moi \u00bb. La th\u00e9rapie est un processus social de r\u00e9habilitation relationnelle : il s&rsquo;agit d&rsquo;offrir au patient un espace d&rsquo;interaction s\u00e9curisant o\u00f9 il peut exp\u00e9rimenter de nouvelles prises de r\u00f4les, r\u00e9am\u00e9nager les attentes int\u00e9rioris\u00e9es dans son \u00ab Moi \u00bb et permettre \u00e0 son \u00ab Je \u00bb d&rsquo;exprimer des r\u00e9ponses adaptatives originales, le r\u00e9ins\u00e9rant ainsi harmonieusement dans le tissu vivant de la communaut\u00e9 humaine.<\/p>\n<h2>6. Le d\u00e9veloppement ontog\u00e9n\u00e9tique : les stades du jeu libre et du jeu r\u00e9gl\u00e9<\/h2>\n<h3>6.1 Le stade du jeu libre (Play) et l&rsquo;imitation de r\u00f4les isol\u00e9s<\/h3>\n<p>Pour d\u00e9montrer comment le Soi parvient concr\u00e8tement \u00e0 se constituer au fil de la biographie individuelle, George Herbert Mead se tourne vers l&rsquo;observation attentive de l&rsquo;enfance et propose une th\u00e9orie d\u00e9veloppementale articul\u00e9e autour de deux \u00e9tapes fondamentales : le stade du jeu libre (<em>Play<\/em>) et le stade du jeu r\u00e9gl\u00e9 (<em>Game<\/em>). Durant la petite enfance, le premier stade par lequel l&rsquo;enfant commence \u00e0 exp\u00e9rimenter la prise de r\u00f4le est celui du jeu libre. \u00c0 cette p\u00e9riode de la vie, l&rsquo;enfant s&rsquo;amuse spontan\u00e9ment \u00e0 jouer \u00e0 \u00eatre quelqu&rsquo;un d&rsquo;autre : il fait semblant d&rsquo;\u00eatre la maman, le papa, le docteur, le policier, le pompier ou m\u00eame un animal domestique. Cette activit\u00e9 ludique apparemment innocente constitue en r\u00e9alit\u00e9 un travail psychologique colossal par lequel l&rsquo;enfant s&rsquo;arrache \u00e0 la pure subjectivit\u00e9 \u00e9gocentrique pour entrer dans le champ de la symbolisation sociale.<\/p>\n<p>La caract\u00e9ristique structurelle du stade du <em>Play<\/em> r\u00e9side dans son caract\u00e8re instable, s\u00e9quentiel et fragment\u00e9. L&rsquo;enfant endosse successivement des r\u00f4les sociaux pr\u00e9cis et familiers, mais sans aucun plan d&rsquo;ensemble ni coordination syst\u00e9mique :<\/p>\n<ul>\n<li>Dans un premier instant, il adopte l&rsquo;attitude de la m\u00e8re grondant son enfant imaginaire ;<\/li>\n<li>L&rsquo;instant d&rsquo;apr\u00e8s, il se glisse dans la peau de l&rsquo;enfant qui pleure ou proteste ;<\/li>\n<li>Quelques minutes plus tard, il abandonne ce sc\u00e9nario pour se transformer en soldat ou en marchand de l\u00e9gumes.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;enfant est tour \u00e0 tour \u00e9metteur et r\u00e9cepteur de ses propres stimuli. Il s&rsquo;adresse des reproches \u00e0 lui-m\u00eame, se donne des ordres et y r\u00e9pond en mimant l&rsquo;attitude de l&rsquo;adulte de r\u00e9f\u00e9rence. Il commence ainsi \u00e0 devenir un objet pour lui-m\u00eame, mais un objet discontinu et transitoire, calqu\u00e9 sur des figures concr\u00e8tes et individualis\u00e9es de son entourage proche.<\/p>\n<p>Bien que ce stade constitue l&rsquo;amorce indispensable de la d\u00e9centration cognitive, le Soi de l&rsquo;enfant demeure \u00e0 ce niveau inachev\u00e9 et d\u00e9pourvu de v\u00e9ritable unit\u00e9 architectonique. Il n&rsquo;existe pas encore chez lui de principe f\u00e9d\u00e9rateur capable de relier ces diff\u00e9rents r\u00f4les au sein d&rsquo;une structure identitaire coh\u00e9rente. L&rsquo;enfant passe d&rsquo;un r\u00f4le \u00e0 un autre au gr\u00e9 des associations d&rsquo;id\u00e9es ou des sollicitations de son environnement imm\u00e9diat sans percevoir les liens institutionnels qui unissent ces fonctions dans le monde r\u00e9el. Le stade du jeu libre permet l&rsquo;apprentissage indispensable des attentes comportementales \u00e9l\u00e9mentaires attach\u00e9es aux figures parentales ou professionnelles tut\u00e9laires, mais il laisse la personnalit\u00e9 dans un \u00e9tat d&rsquo;\u00e9miettement th\u00e9\u00e2tral, o\u00f9 le sujet se contente de juxtaposer des masques sociaux \u00e9ph\u00e9m\u00e8res sans poss\u00e9der encore la cl\u00e9 de la r\u00e8gle commune qui les transcende tous.<\/p>\n<h3>6.2 Le stade du jeu r\u00e9gl\u00e9 (Game) et la coordination syst\u00e9mique<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9tape d\u00e9cisive qui couronne l&rsquo;int\u00e9gration v\u00e9ritable du Soi et consacre la maturit\u00e9 psychosociale de l&rsquo;individu intervient avec l&rsquo;acc\u00e8s au second stade ontog\u00e9n\u00e9tique : celui du jeu r\u00e9gl\u00e9 (<em>Game<\/em>). Pour expliciter le saut qualitatif incommensurable qui s\u00e9pare le jeu libre du jeu r\u00e9gl\u00e9, Mead a recours \u00e0 une analogie sociologique devenue l\u00e9gendaire : la partie de baseball (<em>the baseball game<\/em>). Contrairement \u00e0 l&rsquo;enfant qui joue librement \u00e0 la poup\u00e9e ou au soldat en passant d&rsquo;un personnage \u00e0 l&rsquo;autre au gr\u00e9 de sa fantaisie, l&rsquo;enfant qui prend part \u00e0 un match de baseball institutionnalis\u00e9 ne peut pas se contenter d&rsquo;imiter passivement le r\u00f4le d&rsquo;un joueur isol\u00e9. Il doit imp\u00e9rativement avoir pr\u00e9sent \u00e0 l&rsquo;esprit, de mani\u00e8re simultan\u00e9e et coordonn\u00e9e, le r\u00f4le, les intentions potentielles et les attitudes de l&rsquo;ensemble des autres participants pr\u00e9sents sur le terrain.<\/p>\n<p>Consid\u00e9rons l&rsquo;attitude du joueur qui occupe la position de deuxi\u00e8me base :<\/p>\n<ul>\n<li>Pour savoir ce qu&rsquo;il doit faire au moment exact o\u00f9 la balle est frapp\u00e9e par le batteur adverse, il ne lui suffit pas de ma\u00eetriser sa propre motricit\u00e9 ;<\/li>\n<li>Il doit anticiper ce que le lanceur s&rsquo;appr\u00eate \u00e0 faire, la trajectoire probable du coureur qui fonce vers sa base ;<\/li>\n<li>Il doit pr\u00e9voir le plongeon \u00e9ventuel de l&rsquo;arr\u00eat-court et la position de relais du joueur de premi\u00e8re base.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Tous ces r\u00f4les distincts et concurrents doivent \u00eatre unifi\u00e9s au sein de sa propre conscience sous la forme d&rsquo;un syst\u00e8me organique de relations. L&rsquo;action individuelle est d\u00e9sormais strictement conditionn\u00e9e et pilot\u00e9e par l&rsquo;ensemble des attitudes articul\u00e9es de tous les co\u00e9quipiers et adversaires r\u00e9unis au sein de la m\u00eame ar\u00e8ne ludique.<\/p>\n<p>Ce basculement vers la coordination syst\u00e9mique exige la soumission int\u00e9grale et volontaire du joueur \u00e0 des r\u00e8gles impersonnelles, abstraites et universellement partag\u00e9es par le groupe. La r\u00e8gle du jeu transcende les personnalit\u00e9s particuli\u00e8res : que Pierre ou Paul lance la balle ne change rien \u00e0 la validit\u00e9 normative de l&rsquo;arbitrage. En int\u00e9grant simultan\u00e9ment la structure globale du jeu dans sa propre psych\u00e9, l&rsquo;enfant accomplit une synth\u00e8se cognitive magistrale : les r\u00f4les disparates et \u00e9clat\u00e9s du stade du <em>Play<\/em> se fondent d\u00e9sormais en une organisation coh\u00e9rente, dynamique et p\u00e9renne. C&rsquo;est \u00e0 ce moment pr\u00e9cis que le Soi acquiert sa v\u00e9ritable consistance unitaire. L&rsquo;enfant a d\u00e9pass\u00e9 le stade des relations interpersonnelles duelles et concr\u00e8tes pour s&rsquo;\u00e9lever \u00e0 la pens\u00e9e normative, institutionnelle et universalisable, int\u00e9riorisant la loi collective du groupe comme la boussole directrice de sa propre conduite r\u00e9flexive.<\/p>\n<h3>6.3 Comparaisons avec les th\u00e9ories du d\u00e9veloppement de Piaget et Vygotski<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse novatrice des stades du d\u00e9veloppement chez Mead pr\u00e9sente des r\u00e9sonances profondes et fascinantes avec les travaux contemporains des deux g\u00e9ants de la psychologie du d\u00e9veloppement du XXe si\u00e8cle : Jean Piaget et Lev Vygotski. Bien que travaillant dans des cadres g\u00e9ographiques et \u00e9pist\u00e9mologiques distincts, ces trois g\u00e9ants partagent le rejet commun du pr\u00e9formisme g\u00e9n\u00e9tique et de l&#8217;empirisme passif, affirmant avec vigueur que la pens\u00e9e de l&rsquo;enfant se construit \u00e0 travers l&rsquo;activit\u00e9 pratique et l&rsquo;interaction avec le milieu. La transition meadienne du <em>Play<\/em> au <em>Game<\/em> offre un parall\u00e9lisme saisissant avec le passage d\u00e9crit par Piaget de l&rsquo;\u00e9gocentrisme enfantin \u00e0 la coop\u00e9ration op\u00e9ratoire r\u00e9gie par la morale de r\u00e9ciprocit\u00e9. Les analyses de Piaget dans <em>Le Jugement moral chez l&rsquo;enfant<\/em> (1932) sur le jeu de billes d\u00e9montrent exactement ce que Mead postulait th\u00e9oriquement : c&rsquo;est par la n\u00e9gociation des r\u00e8gles du jeu collectif que l&rsquo;enfant se d\u00e9centre de son point de vue subjectif pour acc\u00e9der \u00e0 l&rsquo;autonomie morale et \u00e0 la rationalit\u00e9 universelle.<\/p>\n<p>Cependant, les convergences les plus vertigineuses unissent Mead au psychologue sovi\u00e9tique <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Lev_Vygotski\">Lev Vygotski<\/a>, p\u00e8re de l&rsquo;\u00e9cole socio-historique. Vygotski formule sa fameuse loi g\u00e9n\u00e9rale du d\u00e9veloppement culturel selon laquelle toute fonction psychique sup\u00e9rieure appara\u00eet deux fois dans le d\u00e9veloppement de l&rsquo;enfant : d&rsquo;abord au niveau social, interpsychologique (entre les personnes), puis au niveau individuel, intrapsychologique (au-dedans de l&rsquo;enfant). Cette proposition vygotskienne est la traduction clinique exacte de la th\u00e8se meadienne de l&rsquo;int\u00e9riorisation de la conversation sociale de gestes sous forme de pens\u00e9e discursive interne. Les deux auteurs conf\u00e8rent au signe et au symbole le statut d&rsquo;outil psychologique fondamental permettant la r\u00e9gulation du comportement propre par l&rsquo;adoption des m\u00e9diations culturelles forg\u00e9es par l&rsquo;histoire humaine. Vygotski, tout comme Mead, insiste sur le fait que le langage \u00e9gocentrique de l&rsquo;enfant n&rsquo;est pas un r\u00e9sidu autistique st\u00e9rile, mais le pont visible par lequel la communication externe se m\u00e9tamorphose en langage int\u00e9rieur et en pens\u00e9e conceptuelle autonome.<\/p>\n<p>Sur le plan m\u00e9thodologique, toutefois, de notables diff\u00e9rences s\u00e9parent l&rsquo;approche meadienne de celles de ses pairs europ\u00e9ens :<\/p>\n<ul>\n<li>Tandis que Piaget et Vygotski s&rsquo;appuient sur des corpus massifs d&rsquo;observations cliniques minutieuses et d&rsquo;exp\u00e9rimentations de laboratoire syst\u00e9matiques, Mead proc\u00e8de par mod\u00e9lisation philosophique, d\u00e9duction prax\u00e9ologique et psycho-sociologie th\u00e9orique ;<\/li>\n<li>L\u00e0 o\u00f9 Piaget tend parfois \u00e0 privil\u00e9gier l&rsquo;\u00e9volution logique des structures cognitives face au monde physique, Mead et Vygotski accordent un primat absolu et constitutif \u00e0 la matrice communicative et historico-culturelle.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ces intuitions crois\u00e9es ont exerc\u00e9 une influence colossale sur le mouvement de l&rsquo;\u00c9ducation nouvelle et les p\u00e9dagogies progressistes initi\u00e9es par John Dewey. L&rsquo;\u00e9cole n&rsquo;est plus envisag\u00e9e comme un sanctuaire autoritaire o\u00f9 des savoirs morts sont d\u00e9vers\u00e9s dans des m\u00e9moires passives, mais comme un microcosme d\u00e9mocratique actif o\u00f9 l&rsquo;apprentissage se r\u00e9alise par des projets coop\u00e9ratifs, des jeux r\u00e9gl\u00e9s et des d\u00e9lib\u00e9rations partag\u00e9es, permettant \u00e0 chaque enfant de consolider son individualit\u00e9 \u00e0 travers l&rsquo;exercice concret de la solidarit\u00e9 civique.<\/p>\n<h2>7. Le concept de \u00ab l&rsquo;Autre g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 \u00bb et la coh\u00e9sion sociale<\/h2>\n<h3>7.1 D\u00e9finition et structure de \u00ab l&rsquo;Autre g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 \u00bb (Generalized Other)<\/h3>\n<p>Point d&rsquo;orgue de l&rsquo;architecture th\u00e9orique de George Herbert Mead, le concept d&rsquo;\u00ab Autre g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 \u00bb (<em>the Generalized Other<\/em>) formalise le passage ultime de la socialisation humaine, par lequel la conscience individuelle s&rsquo;\u00e9mancipe de la d\u00e9pendance envers des interlocuteurs physiques imm\u00e9diats pour s&rsquo;adosser \u00e0 l&rsquo;ensemble structur\u00e9 de la communaut\u00e9. L&rsquo;Autre g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 d\u00e9signe l&rsquo;attitude organis\u00e9e, int\u00e9rioris\u00e9e par le sujet, de la collectivit\u00e9 sociale tout enti\u00e8re \u00e0 laquelle il appartient. Ce n&rsquo;est plus seulement l&rsquo;attitude de ma m\u00e8re, de mon instituteur ou de mon camarade de jeu que j&rsquo;adopte vis-\u00e0-vis de mes conduites ; c&rsquo;est l&rsquo;ensemble abstrait, coh\u00e9rent et impersonnel des normes, des coutumes, des lois et des id\u00e9aux qui r\u00e9gissent la cit\u00e9, l&rsquo;\u00c9tat ou la civilisation dans son ensemble qui se trouve d\u00e9sormais log\u00e9 au c\u0153ur m\u00eame de ma structure mentale.<\/p>\n<p>Cette instance universelle constitue le fondement sociologique de ce que la philosophie morale et la m\u00e9taphysique classique avaient coutume de nommer la \u00ab conscience morale \u00bb, le \u00ab sens du devoir \u00bb ou l&rsquo;\u00ab imp\u00e9ratif cat\u00e9gorique \u00bb kantien. Pour Mead, la voix myst\u00e9rieuse de la conscience que l&rsquo;on croyait descendue du ciel ou inscrite a priori dans une \u00e2me \u00e9th\u00e9r\u00e9e n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que la voix int\u00e9rioris\u00e9e de la communaut\u00e9 d\u00e9mocratique :<\/p>\n<ul>\n<li>Lorsque l&rsquo;individu solitaire h\u00e9site \u00e0 commettre une infraction dans l&rsquo;ombre,<\/li>\n<li>Ce qui le retient et le juge n&rsquo;est pas la crainte m\u00e9canique d&rsquo;un gendarme en chair et en os,<\/li>\n<li>Mais l&rsquo;anticipation du jugement r\u00e9probateur de l&rsquo;Autre g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 pr\u00e9sent au sein de son propre \u00ab Moi \u00bb,<\/li>\n<li>Le sujet est devenu capable de s&rsquo;\u00e9valuer lui-m\u00eame du point de vue impartial de la loi commune.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;institution de l&rsquo;Autre g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 permet ainsi l&rsquo;universalisation des r\u00e8gles d&rsquo;action bien au-del\u00e0 de la sph\u00e8re \u00e9troite des transactions en face-\u00e0-face. Gr\u00e2ce \u00e0 cette instance r\u00e9gulatrice, le citoyen peut entrer en relation avec de parfaits inconnus dans l&rsquo;espace public ou \u00e9conomique en partageant instantan\u00e9ment un socle commun d&rsquo;attentes mutuelles codifi\u00e9es : respect de la parole donn\u00e9e, civilit\u00e9 d\u00e9mocratique, \u00e9quit\u00e9 transactionnelle. L&rsquo;Autre g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 transforme la soci\u00e9t\u00e9 en un tissu interconnect\u00e9 de perspectives stabilis\u00e9es, o\u00f9 l&rsquo;auto-\u00e9valuation critique constante des comportements individuels assure la continuit\u00e9 et l&rsquo;\u00e9quilibre du corps social sans qu&rsquo;il soit besoin de recourir en permanence \u00e0 la violence ou \u00e0 la contrainte polici\u00e8re ext\u00e9rieure.<\/p>\n<h3>7.2 Pluralit\u00e9 des communaut\u00e9s et complexit\u00e9 identitaire<\/h3>\n<p>Loin d&rsquo;\u00eatre un carcan monolithique, homog\u00e8ne et univoque impos\u00e9 de mani\u00e8re totalitaire \u00e0 tous les citoyens, l&rsquo;Autre g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 se caract\u00e9rise dans les soci\u00e9t\u00e9s modernes par une grande plasticit\u00e9 et une pluralit\u00e9 interne foisonnante. Mead est l&rsquo;un des premiers th\u00e9oriciens \u00e0 comprendre que dans une soci\u00e9t\u00e9 industrielle avanc\u00e9e et hautement diff\u00e9renci\u00e9e, un m\u00eame individu n&rsquo;appartient pas \u00e0 un seul groupe social clos, mais navigue simultan\u00e9ment entre une multitude de communaut\u00e9s concr\u00e8tes et abstraites : sa famille \u00e9largie, sa congr\u00e9gation religieuse, son syndicat ouvrier, son club sportif, sa corporation professionnelle, son parti politique ou son association de quartier. Chacun de ces sous-ensembles sociaux poss\u00e8de son propre syst\u00e8me d&rsquo;attitudes organis\u00e9es, son propre code \u00e9thique et par cons\u00e9quent son propre \u00ab Autre g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 \u00bb sp\u00e9cifique.<\/p>\n<p>Cette pluralit\u00e9 des appartenances confronte l&rsquo;acteur moderne \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 constante d&rsquo;arbitrer et de n\u00e9gocier des conflits normatifs aigus. Les exigences de solidarit\u00e9 d\u00e9fendues par l&rsquo;Autre g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 syndical peuvent entrer en collision frontale avec les imp\u00e9ratifs de rentabilit\u00e9 promus par l&rsquo;Autre g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 manag\u00e9rial, de m\u00eame que les valeurs d&rsquo;une sous-culture minoritaire peuvent contester les lois h\u00e9g\u00e9moniques de l&rsquo;\u00c9tat central. Pour Mead, la maturit\u00e9 et la richesse de la subjectivit\u00e9 ne se mesurent pas \u00e0 la soumission passive \u00e0 un ordre unifi\u00e9, mais \u00e0 la capacit\u00e9 r\u00e9flexive du sujet \u00e0 coordonner, hi\u00e9rarchiser et synth\u00e9tiser ces loyaut\u00e9s plurielles au sein d&rsquo;un Soi complexe et flexible. Le conflit social n&rsquo;est pas n\u00e9cessairement une maladie \u00e0 extirper ; c&rsquo;est le moteur dialectique par lequel la conscience individuelle s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve \u00e0 une r\u00e9flexion \u00e9thique sup\u00e9rieure pour r\u00e9concilier des perspectives contradictoires.<\/p>\n<p>Dans sa philosophie politique et morale la plus inspir\u00e9e, Mead th\u00e9orise l&rsquo;\u00e9largissement progressif et t\u00e9l\u00e9ologique de l&rsquo;Autre g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 vers l&rsquo;id\u00e9al d&rsquo;une communaut\u00e9 universelle cosmopolite. De m\u00eame que l&rsquo;enfant passe des figures parentales locales aux r\u00e8gles de son \u00e9quipe de jeu, puis aux lois de sa nation, la marche de la civilisation doit conduire l&rsquo;humanit\u00e9 \u00e0 \u00e9largir continuellement le cercle de la reconnaissance intersubjective. Mead \u00e9voque l&rsquo;av\u00e8nement d&rsquo;un Autre g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 plan\u00e9taire, englobant tous les \u00eatres humains par-del\u00e0 les fronti\u00e8res nationales, religieuses ou raciales, incarn\u00e9 institutionnellement par des instances universelles telles que la Soci\u00e9t\u00e9 des Nations ou le droit international humanitaire. L&rsquo;identit\u00e9 d\u00e9mocratique moderne trouve sa plus haute dignit\u00e9 dans cette capacit\u00e9 \u00e0 adopter l&rsquo;attitude de l&rsquo;humanit\u00e9 tout enti\u00e8re, faisant de l&#8217;empathie rationnelle et de la solidarit\u00e9 transnationale le \u043a\u0440\u0438\u0442\u0435\u0440\u0438\u0439 supr\u00eame de l&rsquo;\u00e9volution \u00e9thique.<\/p>\n<h3>7.3 Le contr\u00f4le social comme auto-gouvernance d\u00e9mocratique<\/h3>\n<p>L&rsquo;articulation entre l&rsquo;Autre g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 et la r\u00e9gulation des comportements d\u00e9bouche sur une red\u00e9finition r\u00e9volutionnaire de la notion de \u00ab contr\u00f4le social \u00bb (<em>Social Control<\/em>). Alors que la sociologie positiviste ou autoritaire concevait traditionnellement le contr\u00f4le social comme un appareil r\u00e9pressif ext\u00e9rieur \u2014 incarn\u00e9 par les tribunaux, les prisons et la censure \u00e9tatique venant brider violemment la nature \u00e9go\u00efste des individus \u2014, Mead d\u00e9montre que le v\u00e9ritable contr\u00f4le social est immanent, constitutif et int\u00e9rieur. Le contr\u00f4le social n&rsquo;est pas ce qui vient d\u00e9truire l&rsquo;individualit\u00e9 du dehors, c&rsquo;est ce qui l&rsquo;institue de l&rsquo;int\u00e9rieur. En fournissant \u00e0 l&rsquo;individu l&rsquo;armature de son \u00ab Moi \u00bb et la pr\u00e9sence r\u00e9gulatrice de l&rsquo;Autre g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9, la soci\u00e9t\u00e9 offre au sujet les instruments symboliques m\u00eames gr\u00e2ce auxquels il peut s&rsquo;autod\u00e9terminer, r\u00e9fl\u00e9chir et exercer son libre arbitre moral.<\/p>\n<p>Le contr\u00f4le social meadien s&rsquo;identifie ainsi \u00e0 l&rsquo;auto-gouvernance d\u00e9mocratique des citoyens au sens le plus noble de la tradition r\u00e9publicaine. Participer \u00e0 la volont\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale ne consiste pas \u00e0 courber passivement l&rsquo;\u00e9chine sous le joug d&rsquo;une autorit\u00e9 souveraine indiscutable, mais \u00e0 participer activement \u00e0 la construction, \u00e0 la critique et \u00e0 la r\u00e9vision d\u00e9lib\u00e9rative des normes communes par la discussion publique et le vote \u00e9clair\u00e9. L&rsquo;institution sociale stable et la structure psychologique du citoyen sont consubstantielles et se renforcent mutuellement :<\/p>\n<ul>\n<li>Des institutions d\u00e9mocratiques vivantes favorisent l&rsquo;\u00e9mergence de personnalit\u00e9s autonomes, r\u00e9flexives et dou\u00e9es d&rsquo;esprit critique ;<\/li>\n<li>R\u00e9ciproquement, seules des subjectivit\u00e9s ainsi \u00e9mancip\u00e9es peuvent faire vivre, r\u00e9former et assouplir les institutions pour les adapter aux d\u00e9fis de l&rsquo;histoire ;<\/li>\n<li>L&rsquo;auto-\u00e9valuation critique permet d&rsquo;ajuster les normes aux crises r\u00e9elles de l&rsquo;action.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette vision permet \u00e0 Mead d&rsquo;ass\u00e9ner un coup fatal aux doctrines de l&rsquo;individualisme atomistique et du lib\u00e9ralisme possessif qui dominaient l&rsquo;id\u00e9ologie am\u00e9ricaine de son temps. La th\u00e8se selon laquelle les individus seraient des atomes autosuffisants, d\u00e9tenteurs de droits abstraits avant toute vie collective, et qui ne s&rsquo;associeraient que par pur calcul d&rsquo;int\u00e9r\u00eat \u00e9go\u00efste, constitue pour le philosophe un non-sens biologique et sociologique absolu. L&rsquo;individu humain est de part en part un \u00ab individualisme relationnel \u00bb : il ne peut conqu\u00e9rir son originalit\u00e9 irr\u00e9ductible, sa libert\u00e9 r\u00e9elle et son autonomie morale que par la m\u00e9diation ind\u00e9fectible de la communaut\u00e9 civique. La soci\u00e9t\u00e9 n&rsquo;est pas la prisonni\u00e8re de l&rsquo;individu, pas plus que l&rsquo;individu n&rsquo;est l&rsquo;esclave de la communaut\u00e9 : ils sont les deux p\u00f4les ins\u00e9parables d&rsquo;un m\u00eame processus vital d&rsquo;\u00e9mancipation partag\u00e9e.<\/p>\n<h2>8. L&rsquo;ontologie du temps et de la perspective dans la philosophie tardive de Mead<\/h2>\n<h3>8.1 La philosophie du pr\u00e9sent et la reconstruction du pass\u00e9<\/h3>\n<p>Si George Herbert Mead est universellement c\u00e9l\u00e8bre pour sa psychologie sociale, on ignore trop souvent que sa pens\u00e9e culmine \u00e0 la fin de sa vie dans une m\u00e9taphysique audacieuse et hautement originale, consign\u00e9e principalement dans les conf\u00e9rences r\u00e9unies sous le titre <em>The Philosophy of the Present<\/em> (1932). Au c\u0153ur de cette sp\u00e9culation se trouve une r\u00e9flexion radicale sur la nature ontologique de la temporalit\u00e9. Mead formule la th\u00e8se provocatrice selon laquelle la r\u00e9alit\u00e9, au sens physique et ph\u00e9nom\u00e9nologique le plus strict, n&rsquo;existe et ne se produit jamais nulle part ailleurs que dans le \u00ab pr\u00e9sent vivant \u00bb (<em>the Living Present<\/em>). Ni le pass\u00e9 ni l&rsquo;avenir ne poss\u00e8dent une existence substantielle autonome ou un sanctuaire m\u00e9taphysique fig\u00e9 dans lequel ils attendraient d&rsquo;\u00eatre d\u00e9couverts ou contempl\u00e9s.<\/p>\n<p>Dans ce cadre ontologique, le pass\u00e9 est red\u00e9fini comme une construction cognitive fonctionnelle perp\u00e9tuellement r\u00e9\u00e9crite \u00e0 partir des exigences pratiques du pr\u00e9sent. Mead pulv\u00e9rise l&rsquo;illusion positiviste d&rsquo;un pass\u00e9 qui serait une banque d&rsquo;archives immuable, une cha\u00eene de faits d\u00e9finitivement grav\u00e9s dans le marbre que l&rsquo;historien ou le souvenir individuel n&rsquo;auraient plus qu&rsquo;\u00e0 exhumer passivement. Chaque fois qu&rsquo;une crise nouvelle, qu&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement impr\u00e9vu ou qu&rsquo;une rupture historique survient dans le pr\u00e9sent, nous sommes contraints de reconfigurer int\u00e9gralement notre narration r\u00e9trospective du pass\u00e9 afin de redonner de la coh\u00e9rence \u00e0 notre situation et d&rsquo;orienter notre action future. Le pass\u00e9 est une hypoth\u00e8se de travail du pr\u00e9sent : lorsque la science contemporaine formule la th\u00e9orie de la relativit\u00e9 ou la m\u00e9canique quantique, elle transforme r\u00e9troactivement l&rsquo;histoire enti\u00e8re de la physique en s\u00e9lectionnant de nouveaux pr\u00e9curseurs et en rel\u00e9guant d&rsquo;anciennes certitudes au rang d&rsquo;erreurs historiques.<\/p>\n<p>Quant \u00e0 l&rsquo;avenir, il se d\u00e9ploie comme un horizon d&rsquo;attentes et de possibilit\u00e9s ouvertes qui conditionne t\u00e9l\u00e9ologiquement le d\u00e9roulement de l&rsquo;acte en cours. L&rsquo;\u00eatre humain n&rsquo;est pas pouss\u00e9 m\u00e9caniquement par le pass\u00e9 tel un wagon sur des rails ; il est tir\u00e9 en avant par les fins qu&rsquo;il se repr\u00e9sente et les projets qu&rsquo;il formule dans le pr\u00e9sent. L&rsquo;irruption de la nouveaut\u00e9 authentique \u2014 ce que Mead appelle l&rsquo;\u00ab \u00e9mergence \u00bb \u2014 fait \u00e9clater les d\u00e9terminismes causaux rigides. Lorsqu&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement v\u00e9ritablement nouveau surgit, il cr\u00e9e un nouveau pr\u00e9sent qui n&rsquo;\u00e9tait pas enti\u00e8rement d\u00e9ductible des \u00e9tats ant\u00e9rieurs du syst\u00e8me. L&rsquo;histoire humaine n&rsquo;est pas la r\u00e9p\u00e9tition circulaire de n\u00e9cessit\u00e9s immuables, mais une cr\u00e9ation continue o\u00f9 chaque g\u00e9n\u00e9ration reconstruit son pass\u00e9 pour ouvrir les chemins in\u00e9dits de son avenir.<\/p>\n<h3>8.2 La th\u00e9orie physique de la relativit\u00e9 et le concept de perspective<\/h3>\n<p>Dans les derni\u00e8res ann\u00e9es de sa vie, George Herbert Mead s&rsquo;est passionn\u00e9 pour les r\u00e9volutions scientifiques de son si\u00e8cle, en particulier la th\u00e9orie de la relativit\u00e9 restreinte et g\u00e9n\u00e9rale d&rsquo;Albert Einstein, ainsi que la m\u00e9taphysique du proc\u00e8s (<em>Process Philosophy<\/em>) d&rsquo;Alfred North Whitehead. Loin d&rsquo;y voir de simples curiosit\u00e9s r\u00e9serv\u00e9es aux physiciens de laboratoire, Mead y puise les fondements d&rsquo;une refonte \u00e9pist\u00e9mologique globale du concept de \u00ab perspective \u00bb. Dans le mod\u00e8le newtonien classique, l&rsquo;univers \u00e9tait con\u00e7u comme un espace-temps absolu, homog\u00e8ne et vide, au sein duquel des objets solides se d\u00e9pla\u00e7aient selon des lois universelles valables pour un observateur divin d\u00e9localis\u00e9. Einstein a balay\u00e9 cette illusion en montrant que les mesures d&rsquo;espace et de temps sont intrins\u00e8quement relatives au syst\u00e8me de r\u00e9f\u00e9rence et \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de mouvement de l&rsquo;observateur.<\/p>\n<p>Mead extrapole cette r\u00e9volution physique pour formuler une th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale de l&rsquo;objectivit\u00e9 des perspectives au sein de la nature et de la soci\u00e9t\u00e9. Le monde r\u00e9el n&rsquo;est pas un bloc d&rsquo;\u00eatre homog\u00e8ne observ\u00e9 depuis nulle part ; le monde est litt\u00e9ralement une organisation ou une \u00ab mosa\u00efque objective de perspectives mutuellement interd\u00e9pendantes \u00bb (<em>an organization of perspectives<\/em>). La perspective d&rsquo;un organisme n&rsquo;est pas une d\u00e9formation subjective ou une illusion optique qui viendrait voiler la chose en soi ; elle est une coupe objective et r\u00e9elle de la nature d\u00e9coup\u00e9e par la structure sensible et l&rsquo;acte de cet organisme particulier. L&rsquo;\u00e9cologie d&rsquo;une abeille, avec sa perception des ultraviolets, est une perspective aussi r\u00e9elle et objective au sein du cosmos que celle d&rsquo;un mammif\u00e8re humain observant un paysage bois\u00e9 :<\/p>\n<table border=\"1\" cellpadding=\"8\" cellspacing=\"0\" style=\"width:100%; border-collapse:collapse; margin:20px 0;\">\n<tr style=\"background-color:#f2f2f2;\">\n<th>Dimension<\/th>\n<th>Paradigme classique (Newton \/ Descartes)<\/th>\n<th>Paradigme meadien (Pragmatisme \/ Relativit\u00e9)<\/th>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Nature du monde<\/strong><\/td>\n<td>Espace-temps absolu, homog\u00e8ne, ind\u00e9pendant des observateurs.<\/td>\n<td>Mosa\u00efque objective de perspectives interd\u00e9pendantes.<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Statut de la perspective<\/strong><\/td>\n<td>D\u00e9formation subjective ou illusion psychologique int\u00e9rieure.<\/td>\n<td>Coupe objective dans la r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par l&rsquo;acte d&rsquo;un organisme.<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>R\u00f4le de l&rsquo;esprit<\/strong><\/td>\n<td>Miroir passif d&rsquo;une v\u00e9rit\u00e9 \u00e9ternelle pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9e.<\/td>\n<td>Op\u00e9rateur de traduction, de passage et de synth\u00e8se entre perspectives distinctes.<\/td>\n<\/tr>\n<\/table>\n<p>Cette transposition philosophique permet \u00e0 Mead d&rsquo;\u00e9clairer d&rsquo;un jour neuf la nature de l&rsquo;intelligence humaine et de la communication sociale. L&rsquo;esprit humain se singularise au sein du vivant par sa capacit\u00e9 stup\u00e9fiante \u00e0 voyager d&rsquo;une perspective \u00e0 l&rsquo;autre, \u00e0 traduire et \u00e0 coordonner au sein d&rsquo;un m\u00eame champ cognitif les points de vue d&rsquo;acteurs multiples. Ce qu&rsquo;un scientifique r\u00e9alise lorsqu&rsquo;il \u00e9tablit les \u00e9quations de Lorentz pour convertir les mesures d&rsquo;un rep\u00e8re en mouvement dans un autre rep\u00e8re, le citoyen ordinaire le r\u00e9alise intuitivement dans chaque interaction quotidienne en prenant l&rsquo;attitude de son voisin. La r\u00e9alit\u00e9 sociale n&rsquo;est pas l&rsquo;annihilation des perspectives individuelles au profit d&rsquo;un conformisme aveugle, mais l&rsquo;art supr\u00eame d&rsquo;organiser ces perspectives singuli\u00e8res en un syst\u00e8me harmonique d&rsquo;actions concert\u00e9es.<\/p>\n<h3>8.3 L&rsquo;\u00e9mergence et la nouveaut\u00e9 au sein du naturalisme<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9difice sp\u00e9culatif de Mead trouve son couronnement dans la m\u00e9taphysique de l&rsquo;\u00ab \u00e9mergence \u00bb (<em>Emergence<\/em>), abondamment d\u00e9velopp\u00e9e dans son imposant volume <em>The Philosophy of the Act<\/em> (1938). L&rsquo;\u00e9mergence d\u00e9signe ce ph\u00e9nom\u00e8ne naturel universel par lequel la rencontre et la r\u00e9organisation d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments mat\u00e9riels pr\u00e9existants au sein d&rsquo;un syst\u00e8me complexe font surgir des propri\u00e9t\u00e9s qualitatives absolument in\u00e9dites, irr\u00e9ductibles \u00e0 la simple somme de leurs composantes ant\u00e9rieures et impr\u00e9visibles avant leur apparition effective. Ainsi, lorsque deux atomes d&rsquo;hydrog\u00e8ne s&rsquo;unissent \u00e0 un atome d&rsquo;oxyg\u00e8ne pour former une mol\u00e9cule d&rsquo;eau, la fluidit\u00e9 et les propri\u00e9t\u00e9s solvantes de l&rsquo;eau ne sont pas simplement la juxtaposition arithm\u00e9tique des gaz originels : elles constituent une r\u00e9alit\u00e9 nouvelle au sein de la nature.<\/p>\n<p>Appliqu\u00e9 \u00e0 l&rsquo;histoire du vivant et de la culture, ce concept d&rsquo;\u00e9mergence permet \u00e0 Mead de concilier avec \u00e9clat le naturalisme scientifique le plus rigoureux et la sauvegarde de la libert\u00e9 cr\u00e9atrice humaine. L&rsquo;apparition de la vie organique \u00e0 partir de la mati\u00e8re inerte, puis l&rsquo;\u00e9mergence de la conscience sensible, et enfin l&rsquo;av\u00e8nement de la communication symbolique et du langage humain constituent autant de seuils ontologiques majeurs o\u00f9 la nature s&rsquo;est enrichie de modalit\u00e9s d&rsquo;\u00eatre qualitativement nouvelles. L&rsquo;esprit humain et les institutions sociales ne violent aucune loi physique \u00e9l\u00e9mentaire, mais ils ne sauraient \u00eatre r\u00e9duits \u00e0 des \u00e9quations chimiques : ils rel\u00e8vent d&rsquo;un palier d&rsquo;\u00e9mergence sup\u00e9rieur dot\u00e9 de ses dynamiques causales propres et de son autonomie fonctionnelle.<\/p>\n<p>Cette ontologie de l&rsquo;\u00e9mergence apporte la justification m\u00e9taphysique ultime \u00e0 la dialectique meadienne du \u00ab Je \u00bb et du \u00ab Moi \u00bb. Le \u00ab Je \u00bb n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que l&rsquo;incarnation existentielle de la nouveaut\u00e9 \u00e9mergente au c\u0153ur m\u00eame de l&rsquo;action humaine individuelle. M\u00eame si les structures du \u00ab Moi \u00bb sont enti\u00e8rement model\u00e9es par l&rsquo;h\u00e9ritage historique et les r\u00e9gulations sociales du pass\u00e9, la r\u00e9ponse du \u00ab Je \u00bb dans le pr\u00e9sent vivant poss\u00e8de toujours un coefficient d&rsquo;ind\u00e9termination et de cr\u00e9ativit\u00e9 qui fait bifurquer le r\u00e9el. Mead d\u00e9livre ainsi la modernit\u00e9 de l&rsquo;angoisse du d\u00e9terminisme m\u00e9canique : l&rsquo;univers n&rsquo;est pas un syst\u00e8me clos o\u00f9 tout serait \u00e9crit \u00e0 l&rsquo;avance par des lois d&rsquo;airain. C&rsquo;est un processus inachev\u00e9, une aventure \u00e9volutive ouverte o\u00f9 l&rsquo;\u00eatre humain, par sa capacit\u00e9 r\u00e9flexive, son imagination \u00e9thique et son engagement pratique, participe directement \u00e0 l&rsquo;\u00e9mergence continue de la nouveaut\u00e9 cosmique.<\/p>\n<h2>9. La filiation sociologique : de Mead \u00e0 l&rsquo;interactionnisme symbolique<\/h2>\n<h3>9.1 Herbert Blumer et la formalisation de l&rsquo;interactionnisme symbolique<\/h3>\n<p>Si la renomm\u00e9e acad\u00e9mique de George Herbert Mead a travers\u00e9 les fronti\u00e8res de la philosophie pour conqu\u00e9rir le c\u0153ur de la sociologie mondiale, cette transmission historique est indissociable du labeur intellectuel d&rsquo;un de ses plus brillants \u00e9tudiants \u00e0 Chicago : <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Herbert_Blumer\">Herbert Blumer<\/a>. Succ\u00e9dant \u00e0 Mead dans la formation des nouvelles g\u00e9n\u00e9rations d&rsquo;\u00e9tudiants, Blumer forge officiellement en 1937 le syntagme d\u00e9sormais c\u00e9l\u00e8bre d&rsquo;\u00ab interactionnisme symbolique \u00bb (<em>Symbolic Interactionism<\/em>) pour baptiser le cadre th\u00e9orique qu&rsquo;il extrait des cours magistraux de son ma\u00eetre. Blumer codifie cette perspective sociologique autour de trois pr\u00e9misses fondamentales qui vont r\u00e9volutionner la m\u00e9thode des sciences sociales :<\/p>\n<ol>\n<li>Les \u00eatres humains agissent \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des choses (objets physiques, personnes, institutions, id\u00e9es) en fonction du sens que ces choses ont pour eux ;<\/li>\n<li>Le sens de ces choses n&rsquo;est pas inh\u00e9rent aux objets eux-m\u00eames, mais d\u00e9rive ou \u00e9merge directement de l&rsquo;interaction sociale que l&rsquo;on a avec ses semblables ;<\/li>\n<li>Ces significations sont mani\u00e9es et modifi\u00e9es \u00e0 travers un processus d&rsquo;interpr\u00e9tation r\u00e9flexif mis en \u0153uvre par l&rsquo;acteur lorsqu&rsquo;il traite les objets du monde qui l&rsquo;entoure.<\/li>\n<\/ol>\n<p>N\u00e9anmoins, la filiation de Blumer \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de Mead a suscit\u00e9 d&rsquo;intenses controverses philologiques au sein de la communaut\u00e9 des sociologues. De nombreux critiques, \u00e0 l&rsquo;instar de Clark McPhail ou de Hans Joas, ont fait remarquer que Blumer, dans son souci de combattre le fonctionnalisme dominant et le b\u00e9haviorisme m\u00e9caniste, a consid\u00e9rablement infl\u00e9chi la pens\u00e9e originelle de Mead dans un sens subjectiviste et ph\u00e9nom\u00e9nologique. L\u00e0 o\u00f9 Mead \u00e9laborait un naturalisme biologique rigoureux centr\u00e9 sur l&rsquo;acte mat\u00e9riel, la manipulation tactile et les structures physiologiques du comportement, Blumer accentue presque exclusivement la fluidit\u00e9 interpr\u00e9tative, l&rsquo;ind\u00e9termination des situations et la n\u00e9gociation microscopique du sens. Pour certains, Blumer a accompli et popularis\u00e9 avec brio l&rsquo;intuition centrale de Mead ; pour d&rsquo;autres, il a \u00e9dulcor\u00e9 son mat\u00e9rialisme naturaliste et son ancrage \u00e9volutionniste au profit d&rsquo;un micro-interactionnisme parfois d\u00e9connect\u00e9 des structures macro-sociales.<\/p>\n<p>Sur le plan \u00e9pist\u00e9mologique, la formalisation blum\u00e9rienne a enclench\u00e9 une rupture radicale avec le positivisme quantitatif qui colonisait la sociologie am\u00e9ricaine de l&rsquo;apr\u00e8s-guerre. Blumer rejette avec une vigueur pol\u00e9mique les m\u00e9thodes statistiques massives, les questionnaires ferm\u00e9s pr\u00e9-cod\u00e9s et les mod\u00e8les math\u00e9matiques de r\u00e9gression, affirmant qu&rsquo;ils saisissent de purs corr\u00e9lats ext\u00e9rieurs sans jamais p\u00e9n\u00e9trer le monde v\u00e9cue des acteurs. Il milite pour ce qu&rsquo;il nomme l&rsquo;\u00ab enqu\u00eate naturaliste \u00bb (<em>naturalistic inquiry<\/em>), qui privil\u00e9gie les m\u00e9thodes qualitatives inductives : observation participante approfondie, entretiens non directifs, analyse minutieuse des documents biographiques et immersion empathique prolong\u00e9e dans le milieu \u00e9tudi\u00e9. La sociologie doit \u00eatre capable de voir le monde \u00e0 travers les yeux des participants eux-m\u00eames si elle veut comprendre comment l&rsquo;ordre social est continuellement produit et n\u00e9goci\u00e9 de l&rsquo;int\u00e9rieur.<\/p>\n<h3>9.2 L&rsquo;influence sur l&rsquo;\u00c9cole de Chicago et la sociologie urbaine<\/h3>\n<p>L&#8217;empreinte de George Herbert Mead s&rsquo;est diffus\u00e9e avec une prodigieuse efficacit\u00e9 au sein du d\u00e9partement de sociologie de l&rsquo;Universit\u00e9 de Chicago, alors consid\u00e9r\u00e9 comme le foyer le plus novateur de la recherche sociologique mondiale. Sous la conduite de figures tut\u00e9laires telles que Robert E. Park, Ernest Burgess, William I. Thomas et Florian Znaniecki, la premi\u00e8re et la seconde <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/%C3%89cole_de_Chicago_(sociologie)\">\u00c9cole de Chicago<\/a> adoptent les intuitions meadiennes pour forger leur mod\u00e8le de sociologie urbaine et d&rsquo;\u00e9cologie humaine. Mead entretient des liens d&rsquo;estime et de travail r\u00e9guliers avec ces chercheurs, leur apportant la charpente philosophique n\u00e9cessaire pour comprendre comment les transformations vertigineuses de la m\u00e9tropole industrielle affectent l&rsquo;identit\u00e9 des citadins.<\/p>\n<p>Cette convergence s&rsquo;incarne particuli\u00e8rement dans la c\u00e9l\u00e8bre formule de William I. Thomas, connue sous le nom de \u00ab th\u00e9or\u00e8me de Thomas \u00bb (1928) : \u00ab Si les hommes d\u00e9finissent des situations comme r\u00e9elles, elles sont r\u00e9elles dans leurs cons\u00e9quences \u00bb (<em>If men define situations as real, they are real in their consequences<\/em>). Ce principe sociologique fondamental est la transposition m\u00e9thodologique exacte de la th\u00e9orie meadienne de l&rsquo;acte et du symbole significatif. La r\u00e9alit\u00e9 sociologique d&rsquo;une situation de crise \u2014 qu&rsquo;il s&rsquo;agisse d&rsquo;une panique bancaire, d&rsquo;une flamb\u00e9e de violence x\u00e9nophobe ou d&rsquo;une rumeur urbaine \u2014 ne d\u00e9pend pas de ses param\u00e8tres mat\u00e9riels objectifs mesur\u00e9s par un observateur neutre, mais de la mani\u00e8re dont les acteurs sur le terrain interpr\u00e8tent, nomment et d\u00e9finissent symboliquement la situation pour y ajuster leurs conduites imm\u00e9diates.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00c9cole de Chicago applique ce prisme conceptuel \u00e0 l&rsquo;exploration empirique des sous-cultures urbaines, des marges de la cit\u00e9 et des populations marginalis\u00e9es. Les monographies ethnographiques pionni\u00e8res men\u00e9es sur le terrain m\u00e9tropolitain \u2014 comme l&rsquo;\u00e9tude du vagabondage itin\u00e9rant dans <em>The Hobo<\/em> de Nels Anderson (1923), l&rsquo;analyse des bandes d&rsquo;adolescents d\u00e9linquants dans <em>The Gang<\/em> de Frederic Thrasher (1927), ou l&rsquo;exploration des salles de danse interlopes dans <em>The Taxi-Dance Hall<\/em> de Paul G. Cressey (1932) \u2014 s&rsquo;inspirent directement de la conception meadienne de l&rsquo;identit\u00e9. La d\u00e9viance n&rsquo;est plus trait\u00e9e comme une tare morale ou une pathologie biologique h\u00e9r\u00e9ditaire, mais comme une \u00ab carri\u00e8re morale \u00bb et un processus social d&rsquo;apprentissage o\u00f9 l&rsquo;individu forge son Soi au contact d&rsquo;un groupe particulier, adoptant les attitudes et les symboles d&rsquo;un Autre g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 alternatif en rupture avec la soci\u00e9t\u00e9 dominante.<\/p>\n<h3>9.3 Prolongements dans la sociologie d&rsquo;Erving Goffman et l&rsquo;\u00e9tiquetage<\/h3>\n<p>L&rsquo;h\u00e9ritage de George Herbert Mead innerve \u00e9galement l&rsquo;\u0153uvre d&rsquo;Erving Goffman, sans conteste l&rsquo;un des sociologues les plus influents de la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle. Dans son chef-d&rsquo;\u0153uvre, <em>La Mise en sc\u00e8ne de la vie quotidienne<\/em> (1956), Goffman mobilise une m\u00e9taphore th\u00e9\u00e2trale pour d\u00e9cortiquer les rituels d&rsquo;interaction dans la soci\u00e9t\u00e9 moderne. Les concepts goffmaniens de \u00ab pr\u00e9sentation de soi \u00bb (<em>presentation of self<\/em>), de \u00ab gestion des impressions \u00bb (<em>impression management<\/em>) et de contr\u00f4le de la \u00ab fa\u00e7ade \u00bb (<em>front<\/em>) sont les h\u00e9ritiers directs de la dialectique meadienne du Soi. L&rsquo;acteur social goffmanien est un individu r\u00e9flexif qui anticipe m\u00e9ticuleusement la r\u00e9action de son public pour ajuster son propre comportement sc\u00e9nique, orchestrant ses apparitions sur la sc\u00e8ne publique tout en rel\u00e2chant ses d\u00e9fenses en coulisses.<\/p>\n<p>De m\u00eame, la sociologie de la d\u00e9viance d\u00e9velopp\u00e9e par la th\u00e9orie de l&rsquo;\u00e9tiquetage (<em>Labeling Theory<\/em>), port\u00e9e par Howard S. Becker dans son livre culte <em>Outsiders<\/em> (1963), constitue une application spectaculaire du principe de constitution du Soi \u00e0 travers le regard d&rsquo;autrui :<\/p>\n<ul>\n<li>Becker d\u00e9montre que la d\u00e9viance n&rsquo;est pas une qualit\u00e9 intrins\u00e8que attach\u00e9e \u00e0 un acte transgressif en soi ;<\/li>\n<li>Elle est la cons\u00e9quence d&rsquo;un processus social d&rsquo;assignation o\u00f9 les groupes dominants cr\u00e9ent des normes et appliquent une \u00ab \u00e9tiquette \u00bb (<em>label<\/em>) de d\u00e9viant \u00e0 certains individus ;<\/li>\n<li>L&rsquo;individu ainsi \u00e9tiquet\u00e9 int\u00e9riorise peu \u00e0 peu l&rsquo;attitude r\u00e9probatrice de la communaut\u00e9 ;<\/li>\n<li>Cette \u00e9tiquette modifie son propre \u00ab Moi \u00bb, l&rsquo;enfermant dans une carri\u00e8re d\u00e9viante secondaire \u00e0 travers une proph\u00e9tie autor\u00e9alisatrice.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Enfin, l&rsquo;ethnom\u00e9thodologie de Harold Garfinkel et l&rsquo;analyse de conversation continuent de puiser dans le b\u00e9haviorisme social de Mead pour explorer comment l&rsquo;ordre social s&rsquo;accomplit concr\u00e8tement \u00e0 chaque seconde de la vie quotidienne. Garfinkel analyse la mani\u00e8re dont les acteurs mobilisent en permanence des \u00ab comp\u00e9tences partag\u00e9es \u00bb et un \u00ab raisonnement sociologique pratique \u00bb pour rendre leurs actions mutuellement intelligibles et sens\u00e9es. L&rsquo;inscription durable du paradigme interactionniste dans la sociologie mondiale d\u00e9montre la vitalit\u00e9 exceptionnelle de l&rsquo;impulsion originelle donn\u00e9e par Mead : loin des grands syst\u00e8mes macro-sociologiques d\u00e9sincarn\u00e9s, c&rsquo;est au niveau de la chair vivante de l&rsquo;interaction, du geste et de l&rsquo;accord symbolique que continue de se jouer la fabrique continue du monde social.<\/p>\n<h2>10. Engagements civiques, r\u00e9formes progressistes et philosophie politique<\/h2>\n<h3>10.1 L&rsquo;activisme social \u00e0 Chicago et le mouvement des Settlements<\/h3>\n<p>Contrairement au mythe tenace de l&rsquo;universitaire confin\u00e9 dans sa tour d&rsquo;ivoire sp\u00e9culative, George Herbert Mead a incarn\u00e9 de mani\u00e8re exemplaire la figure de l&rsquo;intellectuel engag\u00e9, pour qui la philosophie n&rsquo;a de valeur que si elle descend dans l&rsquo;ar\u00e8ne publique pour am\u00e9liorer concr\u00e8tement les conditions d&rsquo;existence des plus vuln\u00e9rables. Durant ses quatre d\u00e9cennies pass\u00e9es \u00e0 Chicago, m\u00e9tropole travers\u00e9e par une urbanisation sauvage, un capitalisme pr\u00e9dateur sans r\u00e9gulation et l&rsquo;afflux massif de millions d&rsquo;immigrants d\u00e9munis, Mead participe activement au mouvement progressiste am\u00e9ricain (<em>Progressive Era<\/em>). Son lieu d&rsquo;engagement privil\u00e9gi\u00e9 est la l\u00e9gendaire <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Hull_House\">Hull House<\/a>, le centre social exp\u00e9rimental (<em>settlement house<\/em>) fond\u00e9 en 1889 par la pionni\u00e8re sociale et future laur\u00e9ate du prix Nobel de la paix, Jane Addams.<\/p>\n<p>Mead se lie d&rsquo;une amiti\u00e9 profonde et d&rsquo;une complicit\u00e9 politique constante avec Jane Addams, Florence Kelley et les r\u00e9formatrices de la Hull House. Il passe d&rsquo;innombrables soir\u00e9es dans ce laboratoire social situ\u00e9 au c\u0153ur du quartier pauvre de Halsted Street, dispensant des cours du soir aux travailleurs immigr\u00e9s, animant des cercles de discussion philosophique et participant \u00e0 des commissions d&rsquo;enqu\u00eate sociologique sur le travail des enfants, le logement insalubre et l&rsquo;exploitation des femmes ouvri\u00e8res dans les ateliers de mis\u00e8re (<em>sweatshops<\/em>). Pour Mead, la Hull House n&rsquo;est pas une simple institution philanthropique condescendante distribuant la charit\u00e9 ; c&rsquo;est un foyer d&rsquo;\u00e9mancipation d\u00e9mocratique vivante, un espace o\u00f9 des universitaires et des prol\u00e9taires de toutes nationalit\u00e9s \u00e9laborent ensemble de nouvelles perspectives partag\u00e9es par la d\u00e9lib\u00e9ration commune et la prise de r\u00f4le r\u00e9ciproque.<\/p>\n<p>L&rsquo;engagement civique de Mead s&rsquo;est \u00e9galement manifest\u00e9 par des interventions directes dans les conflits sociaux violents qui ont secou\u00e9 Chicago. Lors de la gr\u00e8ve historique des travailleurs du v\u00eatement en 1910 \u2014 qui paralyse l&rsquo;industrie textile de la ville durant plusieurs mois et voit des dizaines de milliers d&rsquo;ouvri\u00e8res affronter la r\u00e9pression polici\u00e8re \u2014, Mead prend courageusement fait et cause pour les gr\u00e9vistes. Il pr\u00e9side la commission d&rsquo;enqu\u00eate publique ind\u00e9pendante mise en place pour faire la lumi\u00e8re sur les brutalit\u00e9s patronales et s&rsquo;investit personnellement comme m\u00e9diateur pour forcer les magnats de la confection \u00e0 reconna\u00eetre les droits syndicaux des ouvriers et \u00e0 n\u00e9gocier des conventions collectives. Parall\u00e8lement, au sein du tr\u00e8s influent <em>City Club of Chicago<\/em>, dont il pr\u00e9side le comit\u00e9 d&rsquo;\u00e9ducation, Mead r\u00e9dige des rapports techniques de r\u00e9f\u00e9rence pour assainir l&rsquo;eau potable de la ville, municipaliser les transports en commun, cr\u00e9er des parcs publics dans les quartiers ouvriers et \u00e9radiquer la corruption municipale. La philosophie pragmatiste trouve en lui sa plus belle incarnation : celle d&rsquo;une th\u00e9rapie civique active au service du bien commun.<\/p>\n<h3>10.2 La r\u00e9forme \u00e9ducative et la p\u00e9dagogie d\u00e9mocratique<\/h3>\n<p>L&rsquo;engagement de George Herbert Mead s&rsquo;est d\u00e9ploy\u00e9 avec une intensit\u00e9 toute particuli\u00e8re dans le domaine de la r\u00e9forme p\u00e9dagogique, qu&rsquo;il consid\u00e9rait comme le levier d&rsquo;\u00e9mancipation le plus d\u00e9terminant pour p\u00e9renniser l&rsquo;id\u00e9al d\u00e9mocratique face aux d\u00e9rives de l&rsquo;autoritarisme et de l&rsquo;ali\u00e9nation industrielle. Aux c\u00f4t\u00e9s de son ami intime John Dewey, Mead s&rsquo;implique corps et \u00e2me dans la cr\u00e9ation, le financement et l&rsquo;orientation conceptuelle de la fameuse <em>University Elementary School<\/em> de Chicago, universellement connue sous le nom d&rsquo;\u00ab \u00c9cole-laboratoire de Dewey \u00bb. Cet \u00e9tablissement exp\u00e9rimental entendait rompre d\u00e9finitivement avec les m\u00e9thodes de l&rsquo;\u00e9cole traditionnelle, alors bas\u00e9es sur la discipline martiale, la punition corporelle, la r\u00e9citation m\u00e9canique de manuels poussi\u00e9reux et la passivit\u00e9 absolue des \u00e9l\u00e8ves assis en rangs d&rsquo;oignons.<\/p>\n<p>S&rsquo;appuyant sur sa th\u00e9orie de l&rsquo;acte et l&rsquo;importance cruciale de la phase manipulatoire dans le d\u00e9veloppement cognitif, Mead plaide avec fougue pour l&rsquo;int\u00e9gration de la formation manuelle et professionnelle au sein du cursus acad\u00e9mique g\u00e9n\u00e9ral. Pour lui, faire travailler le bois dans un atelier de menuiserie, tisser des \u00e9toffes sur un m\u00e9tier \u00e0 tisser ou cultiver un lopin de terre \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole ne rel\u00e8ve pas d&rsquo;un dressage technique destin\u00e9 \u00e0 fabriquer de dociles ex\u00e9cutants pour l&rsquo;industrie :<\/p>\n<ul>\n<li>C&rsquo;est la m\u00e9thode d&rsquo;apprentissage la plus noble pour ancrer la pens\u00e9e abstraite dans la r\u00e9sistance de la mati\u00e8re ;<\/li>\n<li>L&rsquo;\u00e9l\u00e8ve d\u00e9couvre la causalit\u00e9 physique et les lois de la g\u00e9om\u00e9trie par le geste ;<\/li>\n<li>Il comprend la valeur sociale du travail coop\u00e9ratif par l&rsquo;effort partag\u00e9 ;<\/li>\n<li>La main redevient l&rsquo;organe dialectique qui \u00e9veille et fortifie le cortex c\u00e9r\u00e9bral.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;\u00e9cole id\u00e9ale de Mead se structure comme un microcosme de vie d\u00e9mocratique. L&rsquo;enfant ne doit pas \u00eatre trait\u00e9 comme un vase vide que l&rsquo;on remplit de connaissances ext\u00e9rieures, mais comme un citoyen en devenir engag\u00e9 dans la r\u00e9solution active de probl\u00e8mes collectifs r\u00e9els. En participant \u00e0 des projets interdisciplinaires partag\u00e9s, les \u00e9l\u00e8ves apprennent naturellement \u00e0 n\u00e9gocier les r\u00e8gles de leur vie de classe, \u00e0 adopter le point de vue de leurs camarades et \u00e0 d\u00e9velopper cette empathie sociale et cette r\u00e9flexivit\u00e9 morale sans lesquelles le vote d\u00e9mocratique d\u00e9g\u00e9n\u00e8re en une simple foire aux passions d\u00e9magogiques. L&rsquo;\u00e9ducation n&rsquo;est pas une simple pr\u00e9paration \u00e0 la vie future ; elle est la vie m\u00eame dans ce qu&rsquo;elle a de plus exigeant et de plus beau : une conversation continue d&rsquo;actions coordonn\u00e9es vers l&rsquo;intelligence et la justice partag\u00e9es.<\/p>\n<h3>10.3 La vision meadienne de la d\u00e9mocratie d\u00e9lib\u00e9rative<\/h3>\n<p>L&rsquo;ensemble de la philosophie de George Herbert Mead s&rsquo;ordonne ultimement autour d&rsquo;une th\u00e9orie politique d&rsquo;une remarquable \u00e9l\u00e9vation : celle d&rsquo;une d\u00e9mocratie radicale et communicationnelle. Pour Mead, la d\u00e9mocratie ne se r\u00e9duit pas \u00e0 une simple machinerie \u00e9lectorale formelle, \u00e0 un jeu de bascule arithm\u00e9tique entre des partis politiques concurrents ou \u00e0 la s\u00e9lection p\u00e9riodique d&rsquo;\u00e9lites gouvernantes au suffrage universel. La d\u00e9mocratie est avant tout un id\u00e9al \u00e9thique, une forme de vie collective et un r\u00e9gime de sociabilit\u00e9 caract\u00e9ris\u00e9 par l&rsquo;institution d&rsquo;une \u00ab communication universelle sans entrave \u00bb. Une soci\u00e9t\u00e9 n&rsquo;est v\u00e9ritablement d\u00e9mocratique que dans la mesure exacte o\u00f9 chaque individu peut faire entendre sa voix, exprimer son point de vue et o\u00f9 les institutions garantissent \u00e0 chaque citoyen la possibilit\u00e9 concr\u00e8te de prendre la place de n&rsquo;importe quel autre membre du corps social.<\/p>\n<p>Cette vision d\u00e9mocratique repose sur l&rsquo;\u00e9largissement syst\u00e9matique de la sympathie humaine et de l&rsquo;imagination morale. S&rsquo;opposant aux patriotismes \u00e9troits, aux nationalismes chauvins et aux haines raciales qui d\u00e9chirent le d\u00e9but du XXe si\u00e8cle \u2014 et qui trouveront leur tragique apog\u00e9e dans la Premi\u00e8re Guerre mondiale \u2014, Mead fustige la r\u00e9gression \u00e9thique des soci\u00e9t\u00e9s qui cherchent leur coh\u00e9sion dans la d\u00e9signation hyst\u00e9rique d&rsquo;un ennemi commun ou d&rsquo;un bouc \u00e9missaire ext\u00e9rieur. Pour le philosophe, ce type de solidarit\u00e9 belliqueuse rel\u00e8ve d&rsquo;une forme tribale primitive de conscience sociale. La d\u00e9mocratie moderne exige au contraire une maturit\u00e9 r\u00e9flexive sup\u00e9rieure : la capacit\u00e9 d&rsquo;inclure la diversit\u00e9, de reconna\u00eetre la l\u00e9gitimit\u00e9 des minorit\u00e9s et de construire une volont\u00e9 collective rationnelle par la d\u00e9lib\u00e9ration publique argument\u00e9e et la confrontation pacifique des perspectives.<\/p>\n<p>Enfin, Mead insiste avec force sur le lien consubstantiel qui unit la d\u00e9mocratie politique et la justice \u00e9conomique. Il n&rsquo;est pas possible de jouir d&rsquo;une v\u00e9ritable d\u00e9mocratie politique si la mis\u00e8re mat\u00e9rielle, la pr\u00e9carit\u00e9 outranci\u00e8re et l&rsquo;in\u00e9galit\u00e9 \u00e9crasante des richesses privent des millions de citoyens du temps, de l&rsquo;\u00e9ducation et de l&rsquo;estime de soi indispensables \u00e0 l&rsquo;exercice d&rsquo;une r\u00e9flexion civique autonome. La justice sociale, l&rsquo;acc\u00e8s universel \u00e0 la sant\u00e9, \u00e0 l&rsquo;\u00e9ducation de qualit\u00e9 et \u00e0 un salaire digne constituent les pr\u00e9conditions mat\u00e9rielles absolues sans lesquelles la r\u00e9flexivit\u00e9 morale reste le privil\u00e8ge st\u00e9rile des classes dominantes. La d\u00e9mocratie selon Mead est une t\u00e2che historique infinie : elle est l&rsquo;effort h\u00e9ro\u00efque et continu de l&rsquo;humanit\u00e9 pour transformer la jungle de la comp\u00e9tition aveugle en une grande communaut\u00e9 fraternelle unie par la raison et la reconnaissance mutuelle.<\/p>\n<h2>11. R\u00e9ceptions critiques, tensions th\u00e9oriques et limites m\u00e9thodologiques<\/h2>\n<h3>11.1 Le probl\u00e8me des sources textuelles et de l&rsquo;autorit\u00e9 des \u00e9crits<\/h3>\n<p>Aborder l&rsquo;\u0153uvre de George Herbert Mead exige une vigilance philologique et \u00e9pist\u00e9mologique constante en raison de la nature particuli\u00e8rement atypique et fragmentaire de son legs textuel. Comme nous l&rsquo;avons soulign\u00e9, Mead n&rsquo;a publi\u00e9 aucun livre de son vivant. Le corpus sur lequel s&rsquo;est b\u00e2tie sa renomm\u00e9e mondiale \u2014 au premier rang duquel tr\u00f4ne le c\u00e9l\u00e8bre <em>Mind, Self and Society<\/em> (1934) \u2014 est constitu\u00e9 d&rsquo;ouvrages posthumes assembl\u00e9s par ses \u00e9tudiants et admirateurs \u00e0 partir de notes de cours prises en st\u00e9nographie, de plans de s\u00e9minaires et de fragments de manuscrits inachev\u00e9s retrouv\u00e9s dans ses tiroirs apr\u00e8s sa disparition soudaine en 1931.<\/p>\n<p>Cette gen\u00e8se \u00e9ditoriale a \u00e9t\u00e9 au centre de vives controverses acad\u00e9miques, notamment \u00e0 la suite des recherches minutieuses conduites par des historiens des id\u00e9es tels que David L. Miller, Hans Joas ou Harold Orbach :<\/p>\n<ul>\n<li>Charles W. Morris, l&rsquo;\u00e9diteur principal de <em>Mind, Self and Society<\/em>, a exerc\u00e9 une influence \u00e9ditoriale consid\u00e9rable sur le texte d\u00e9finitif ;<\/li>\n<li>Il a r\u00e9organis\u00e9 l&rsquo;ordre th\u00e9matique des cours pour faire co\u00efncider les th\u00e8ses de Mead avec son propre projet philosophique d&rsquo;unification du pragmatisme et du positivisme logique viennois ;<\/li>\n<li>Certaines formules devenues c\u00e9l\u00e8bres refl\u00e8tent davantage la plume de Morris que les nuances orales exactes de Mead ;<\/li>\n<li>Cette m\u00e9diation \u00e9ditoriale a pu durcir l&rsquo;opposition de Mead avec la psychologie introspective au-del\u00e0 de sa pens\u00e9e r\u00e9elle.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ce statut textuel probl\u00e9matique a suscit\u00e9 depuis les ann\u00e9es 1980 un vaste mouvement de retour aux sources et de r\u00e9\u00e9valuation critique de la pens\u00e9e meadienne. De nombreux chercheurs contemporains invitent \u00e0 relire prioritairement les articles scientifiques publi\u00e9s par Mead de son vivant \u2014 des textes remarquables de pr\u00e9cision publi\u00e9s dans des revues philosophiques et psychologiques de premier plan \u2014, afin de d\u00e9gager sa voix authentique des s\u00e9dimentations introduites par ses \u00e9diteurs posthumes. Cette red\u00e9couverte philologique r\u00e9v\u00e8le un Mead souvent plus mat\u00e9rialiste, plus profond\u00e9ment immerg\u00e9 dans les d\u00e9bats physiologiques et la th\u00e9orie physique que le sociologue spiritualisant ou le micro-interactionniste auquel la post\u00e9rit\u00e9 blum\u00e9rienne a parfois voulu le cantonner, rappelant la complexit\u00e9 foisonnante d&rsquo;un auteur perp\u00e9tuellement en chantier.<\/p>\n<h3>11.2 Critiques structurelles : pouvoir, domination et asym\u00e9tries sociales<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des objections les plus puissantes et r\u00e9currentes adress\u00e9es \u00e0 la sociologie de George Herbert Mead \u00e9mane des courants critiques, en particulier du marxisme, de la th\u00e9orie critique de l&rsquo;\u00c9cole de Francfort et de la sociologie de la domination illustr\u00e9e par Pierre Bourdieu. Le reproche fondamental porte sur ce que beaucoup ont qualifi\u00e9 d&rsquo;\u00ab optimisme communicationnel excessif \u00bb ou d&rsquo;id\u00e9alisme r\u00e9formateur na\u00eff. En centrant l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 de sa m\u00e9canique th\u00e9orique sur l&rsquo;ajustement coop\u00e9ratif, la prise de r\u00f4le bienveillante et l&rsquo;harmonie \u00e9mergente de la conversation symbolique, Mead tendrait \u00e0 gommer ou \u00e0 minimiser dramatiquement la r\u00e9alit\u00e9 brute des rapports de force mat\u00e9riels, de l&rsquo;exploitation \u00e9conomique f\u00e9roce et de la violence structurelle qui d\u00e9chirent le monde social.<\/p>\n<p>Pour des penseurs critiques inspir\u00e9s par Karl Marx, la soci\u00e9t\u00e9 n&rsquo;est pas un match de baseball consensuel o\u00f9 tous les joueurs acceptent librement une m\u00eame r\u00e8gle \u00e9quitable et partagent loyalement une perspective unifi\u00e9e au sein d&rsquo;un Autre g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 harmonieux. Le monde capitaliste est un champ de bataille asym\u00e9trique o\u00f9 les classes dominantes poss\u00e8dent les moyens de production et imposent leur id\u00e9ologie h\u00e9g\u00e9monique aux classes exploit\u00e9es. L&rsquo;Autre g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 n&rsquo;est pas n\u00e9cessairement l&rsquo;expression pure de la raison universelle ; il peut \u00eatre, et est tr\u00e8s souvent, le masque id\u00e9ologique ali\u00e9nant qui naturalise la domination, le racisme institutionnel ou la suj\u00e9tion d&rsquo;une classe sur une autre. La prise de r\u00f4le n&rsquo;est pas sym\u00e9trique : le patron d&rsquo;usine a les moyens institutionnels d&rsquo;ignorer totalement la perspective subjective de l&rsquo;ouvrier \u00e0 la cha\u00eene, tandis que ce dernier est contraint de plier sa vie enti\u00e8re aux cadences impos\u00e9es par la structure du profit.<\/p>\n<p>De m\u00eame, les th\u00e9ories f\u00e9ministes et d\u00e9coloniales contemporaines ont mis en \u00e9vidence les angles morts de l&rsquo;universalisme meadien. L&rsquo;Autre g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 th\u00e9oris\u00e9 par Mead refl\u00e9tait implicitement les valeurs, les normes et la culture d&rsquo;un groupe social bien sp\u00e9cifique : celui des hommes blancs, chr\u00e9tiens, instruits et bourgeois de l&rsquo;\u00e8re progressiste am\u00e9ricaine. En postulant un processus d&rsquo;universalisation morale sans d\u00e9construire pr\u00e9alablement les logiques patriarcales et imp\u00e9riales qui structurent le langage m\u00eame de l&rsquo;\u00e9poque, Mead a pu sous-estimer la mani\u00e8re dont les minorit\u00e9s racis\u00e9es, les peuples colonis\u00e9s et les femmes ont \u00e9t\u00e9 syst\u00e9matiquement exclus de la table de d\u00e9lib\u00e9ration commune. Face au mod\u00e8le coop\u00e9ratif meadien, les th\u00e9ories du conflit rappellent avec force que le changement historique ne proc\u00e8de pas toujours d&rsquo;une conversation pacifi\u00e9e, mais de luttes acharn\u00e9es, de ruptures r\u00e9volutionnaires et de l&rsquo;affrontement frontal contre les structures r\u00e9ifi\u00e9es du pouvoir \u00e9tabli.<\/p>\n<h3>11.3 Objections de la psychanalyse et du structuralisme<\/h3>\n<p>Sur le front de la th\u00e9orie psychologique et linguistique, la construction meadienne s&rsquo;est heurt\u00e9e \u00e0 deux massifs th\u00e9oriques majeurs du XXe si\u00e8cle : la psychanalyse freudienne d&rsquo;une part, et le structuralisme linguistique issu de Ferdinand de Saussure d&rsquo;autre part. La confrontation avec le mod\u00e8le m\u00e9tapsychologique d\u00e9velopp\u00e9 par Sigmund Freud met en lumi\u00e8re une fracture anthropologique vertigineuse. Pour la psychanalyse, le psychisme humain est le si\u00e8ge d&rsquo;un conflit permanent, obscur et d\u00e9chirant entre des pulsions inconscientes indomptables \u2014 la pulsion de mort (<em>Thanatos<\/em>), la sexualit\u00e9 refoul\u00e9e, l&rsquo;agressivit\u00e9 originaire \u2014 et les exigences r\u00e9pressives de la civilisation incarn\u00e9es par le Surmoi. L&rsquo;inconscient freudien est dynamique, amoral, r\u00e9tif \u00e0 la socialisation et fondamentalement inaccessible au regard direct de la raison consciente.<\/p>\n<p>Aux yeux d&rsquo;un lecteur freudien, le mod\u00e8le meadien de la subjectivit\u00e9 p\u00e8che par une confiance excessive dans la transparence de l&rsquo;esprit \u00e0 lui-m\u00eame :<\/p>\n<ul>\n<li>Le dialogue int\u00e9rieur entre le \u00ab Je \u00bb et le \u00ab Moi \u00bb est pens\u00e9 par Mead comme une conversation fonctionnelle, rationnelle et adaptable,<\/li>\n<li>L\u00e0 o\u00f9 Freud d\u00e9voile les ruses du refoulement, les sympt\u00f4mes n\u00e9vrotiques, la r\u00e9p\u00e9tition mortif\u00e8re et la jouissance autodestructrice ;<\/li>\n<li>L&rsquo;absence presque totale d&rsquo;une th\u00e9orie des pulsions \u00e9rotiques et destructrices dans le naturalisme meadien,<\/li>\n<li>Privant son mod\u00e8le d&rsquo;une prise en compte satisfaisante des passions irrationnelles, des d\u00e9lires collectifs et de la barbarie qui embraseront le si\u00e8cle.<\/li>\n<\/ul>\n<p>D&rsquo;un autre c\u00f4t\u00e9, le structuralisme l\u00e9vi-straussien et la linguistique post-saussurienne contestent vigoureusement l&rsquo;affirmation meadienne selon laquelle le sens \u00e9merge pragmatiquement de l&rsquo;interaction v\u00e9cue entre deux organismes concrets. Pour Saussure et ses h\u00e9ritiers, la langue (<em>la langue<\/em>) est un syst\u00e8me autonome et impersonnel de diff\u00e9rences pures et de r\u00e8gles syntaxiques qui pr\u00e9existe int\u00e9gralement \u00e0 la parole (<em>la parole<\/em>) et d\u00e9termine la pens\u00e9e des sujets \u00e0 leur insu. Le sens n&rsquo;est pas produit par l&rsquo;accord mutuel des acteurs dans la conversation de gestes ; il est l&rsquo;effet d&rsquo;une combinatoire structurelle de signifiants et de signifi\u00e9s au sein d&rsquo;un code linguistique anonyme. \u00c0 cette critique structuraliste, les d\u00e9fenseurs de Mead r\u00e9pliquent cependant avec pertinence que le structuralisme r\u00e9ifie le langage en un syst\u00e8me m\u00e9taphysique d\u00e9sincarn\u00e9 et impuissant \u00e0 expliquer comment les langues naissent, \u00e9voluent et changent historiquement sous l&rsquo;effet de l&rsquo;action cr\u00e9atrice et pratique des \u00eatres vivants.<\/p>\n<h2>12. Post\u00e9rit\u00e9 contemporaine : sciences cognitives, th\u00e9orie de l&rsquo;esprit et philosophie critique<\/h2>\n<h3>12.1 La r\u00e9actualisation par J\u00fcrgen Habermas et Axel Honneth<\/h3>\n<p>Loin de constituer une relique poussi\u00e9reuse de l&rsquo;histoire des id\u00e9es, la pens\u00e9e de George Herbert Mead conna\u00eet une r\u00e9surrection spectaculaire dans le dernier tiers du XXe si\u00e8cle au c\u0153ur de la philosophie sociale europ\u00e9enne, principalement gr\u00e2ce aux travaux monumentaux des chefs de file de la th\u00e9orie critique allemande : <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/J%C3%BCrgen_Habermas\">J\u00fcrgen Habermas<\/a> et <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Axel_Honneth\">Axel Honneth<\/a>. Dans son ouvrage magistral, <em>Th\u00e9orie de l&rsquo;agir communicationnel<\/em> (1981), Habermas consacre \u00e0 Mead un chapitre fondateur, le pla\u00e7ant aux c\u00f4t\u00e9s de Max Weber et d&rsquo;\u00c9mile Durkheim parmi les g\u00e9nies architectes de la sociologie moderne. Habermas trouve chez le philosophe am\u00e9ricain la cl\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique indispensable pour accomplir le grand tournant de la pens\u00e9e contemporaine : le passage d\u00e9finitif d&rsquo;une \u00ab philosophie du sujet ou de la conscience \u00bb solipsiste \u00e0 une \u00ab philosophie de la communication intersubjective \u00bb ou du langage ordinaire.<\/p>\n<p>Habermas montre avec brio comment Mead r\u00e9sout l&rsquo;aporie moderne de l&rsquo;individuation : loin que l&rsquo;individu doive s&rsquo;extraire de la soci\u00e9t\u00e9 pour affirmer sa libert\u00e9 singuli\u00e8re, c&rsquo;est l&rsquo;individuation elle-m\u00eame qui est le fruit continu de la socialisation (<em>Individuierung durch Vergesellschaftung<\/em>). C&rsquo;est uniquement par l&rsquo;interm\u00e9diaire du geste vocal et du symbole significatif que le sujet apprend \u00e0 se poser comme un partenaire de dialogue responsable, capable de justifier ses pr\u00e9tentions \u00e0 la validit\u00e9 devant la communaut\u00e9 des locuteurs. Habermas \u00e9rige l&rsquo;Autre g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 et la conversation de gestes en socle anthropologique de sa propre th\u00e9orie de la d\u00e9mocratie d\u00e9lib\u00e9rative et de l&rsquo;\u00e9thique de la discussion, prouvant que les structures du langage humain portent en elles l&rsquo;imp\u00e9ratif normatif d&rsquo;une reconnaissance sym\u00e9trique des perspectives et d&rsquo;une entente rationnelle exempte de violence.<\/p>\n<p>Prolongeant cette intuition, Axel Honneth, h\u00e9ritier de la direction de l&rsquo;Institut de recherche sociale de Francfort, place Mead au c\u0153ur de son c\u00e9l\u00e8bre trait\u00e9 <em>La Lutte pour la reconnaissance<\/em> (1992). Honneth utilise la dialectique meadienne du \u00ab Je \u00bb et du \u00ab Moi \u00bb pour refonder les bases de la th\u00e9orie critique contemporaine. Il d\u00e9montre que l&rsquo;estime de soi, la confiance en soi et le respect de soi ne sont pas des sentiments int\u00e9rieurs spontan\u00e9s, mais des conqu\u00eates identitaires vuln\u00e9rables qui d\u00e9pendent enti\u00e8rement de la reconnaissance mutuelle accord\u00e9e par autrui au sein de diff\u00e9rentes sph\u00e8res de la vie sociale (l&rsquo;amour, le droit et la solidarit\u00e9). Lorsque cette reconnaissance est refus\u00e9e \u2014 \u00e0 travers les formes blessantes du m\u00e9pris social, de la discrimination juridique ou de l&rsquo;humiliation institutionnelle \u2014, le \u00ab Moi \u00bb du sujet est mutil\u00e9, ce qui r\u00e9veille l&rsquo;\u00e9nergie protestataire du \u00ab Je \u00bb sous la forme d&rsquo;une lutte morale collective pour la justice et la restauration de la dignit\u00e9 humaine.<\/p>\n<h3>12.2 R\u00e9sonances avec les neurosciences et la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des confirmations les plus \u00e9clatantes et inattendues du g\u00e9nie visionnaire de George Herbert Mead provient au tournant du XXIe si\u00e8cle des neurosciences cognitives et de la psychologie de l&rsquo;\u00e9volution. \u00c0 partir du milieu des ann\u00e9es 1990, l&rsquo;\u00e9quipe de chercheurs italiens dirig\u00e9e par Giacomo Rizzolatti \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Parme d\u00e9couvre par hasard, chez le macaque puis chez l&rsquo;humain, une classe sp\u00e9ciale de cellules c\u00e9r\u00e9brales baptis\u00e9es les \u00ab neurones miroirs \u00bb (<em>mirror neurons<\/em>). Ces neurones sensorimoteurs s&rsquo;activent non seulement lorsqu&rsquo;un individu ex\u00e9cute une action motrice orient\u00e9e vers un but (comme saisir une tasse), mais \u00e9galement lorsqu&rsquo;il observe simplement un autre cong\u00e9n\u00e8re accomplir la m\u00eame action, sans bouger lui-m\u00eame le moindre muscle.<\/p>\n<p>Cette d\u00e9couverte r\u00e9volutionnaire fournit la validation neurobiologique exacte de ce que Mead postulait th\u00e9oriquement un si\u00e8cle plus t\u00f4t avec son concept d&rsquo;adoption de l&rsquo;attitude d&rsquo;autrui (<em>taking the attitude of the other<\/em>). Les neurones miroirs d\u00e9montrent que le syst\u00e8me nerveux central n&rsquo;est pas une machine solipsiste ferm\u00e9e, mais un dispositif intrins\u00e8quement relationnel con\u00e7u pour refl\u00e9ter instantan\u00e9ment la kinesth\u00e9sie et les intentions motrices de ses semblables. Mead avait anticip\u00e9 avec une justesse proph\u00e9tique que percevoir le geste d&rsquo;autrui, c&rsquo;est amorcer en soi-m\u00eame la r\u00e9ponse motrice correspondante. Cette architecture c\u00e9r\u00e9brale partag\u00e9e offre le substrat physique premier sur lequel l&#8217;empathie, la communication gestuelle et la coordination sociale ont pu se greffer au cours de la phylogen\u00e8se humaine.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, les d\u00e9bats passionn\u00e9s autour de la \u00ab Th\u00e9orie de l&rsquo;esprit \u00bb (<em>Theory of Mind<\/em> &#8211; ToM) en psychologie cognitive d\u00e9veloppementale valident pas \u00e0 pas les analyses de Mead sur l&rsquo;ontogen\u00e8se de la conscience :<\/p>\n<ul>\n<li>Les c\u00e9l\u00e8bres exp\u00e9riences de fausse croyance (comme le test de Sally et Anne) r\u00e9v\u00e8lent que vers l&rsquo;\u00e2ge de 4 \u00e0 5 ans ;<\/li>\n<li>L&rsquo;enfant devient capable de comprendre qu&rsquo;autrui peut poss\u00e9der des repr\u00e9sentations mentales diff\u00e9rentes des siennes et erron\u00e9es par rapport \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 ;<\/li>\n<li>Cette acquisition neurocognitive correspond pr\u00e9cis\u00e9ment au passage meadien du <em>Play<\/em> au <em>Game<\/em> ;<\/li>\n<li>L&rsquo;enfant synth\u00e9tise un syst\u00e8me de perspectives divergentes au sein d&rsquo;une compr\u00e9hension unifi\u00e9e du monde mental d&rsquo;autrui.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ces avanc\u00e9es s&rsquo;adossent aujourd&rsquo;hui \u00e0 l&rsquo;\u00ab hypoth\u00e8se du cerveau social \u00bb formul\u00e9e par l&rsquo;anthropologue Robin Dunbar, qui prouve la corr\u00e9lation \u00e9troite entre le volume hypertrophi\u00e9 du n\u00e9ocortex des primates et la complexit\u00e9 de leurs r\u00e9seaux d&rsquo;interaction sociale. Mead s&rsquo;affirme plus que jamais comme le p\u00e8re pr\u00e9curseur du courant contemporain de la cognition incarn\u00e9e et situ\u00e9e (<em>Embodied and Situated Cognition<\/em>), qui soutient contre l&rsquo;informatique cognitive classique que la pens\u00e9e ne consiste pas en un calcul froid de symboles abstraits d\u00e9sincarn\u00e9s dans une machine de Turing, mais s&rsquo;enracine consubstantiellement dans la chair du corps, la manipulation des outils et le tissu vivant des relations sociales.<\/p>\n<h3>12.3 Actualit\u00e9 de Mead \u00e0 l&rsquo;\u00e8re num\u00e9rique et des identit\u00e9s virtuelles<\/h3>\n<p>\u00c0 l&rsquo;aube du XXIe si\u00e8cle, l&rsquo;av\u00e8nement foudroyant de la r\u00e9volution num\u00e9rique, des plateformes de r\u00e9seaux sociaux, des m\u00e9tavers et de l&rsquo;intelligence artificielle conversationnelle conf\u00e8re \u00e0 la pens\u00e9e de George Herbert Mead une actualit\u00e9 et une pertinence diagnostique tout simplement vertigineuses. Jamais dans l&rsquo;histoire de l&rsquo;humanit\u00e9 la dialectique de la pr\u00e9sentation de soi, du \u00ab Je \u00bb et du \u00ab Moi \u00bb, et la gestion des miroirs sociaux n&rsquo;ont \u00e9t\u00e9 \u00e0 ce point exacerb\u00e9es, th\u00e9\u00e2tralis\u00e9es et industrialis\u00e9es qu&rsquo;\u00e0 travers les \u00e9crans de nos smartphones contemporains. Le profil d&rsquo;un utilisateur sur Instagram, TikTok, LinkedIn ou X constitue la mat\u00e9rialisation technologique la plus radicale du \u00ab Moi \u00bb meadien : une fa\u00e7ade d&rsquo;attentes int\u00e9rioris\u00e9es, fa\u00e7onn\u00e9e pour capter l&rsquo;approbation, les \u00ab likes \u00bb, les retweets et les regards d&rsquo;une foule d&rsquo;autruis num\u00e9riques diss\u00e9min\u00e9s \u00e0 travers le globe.<\/p>\n<p>Dans cet \u00e9cosyst\u00e8me num\u00e9rique interconnect\u00e9, nous assistons \u00e0 l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une figure in\u00e9dite et troublante : un \u00ab Autre g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 algorithmique \u00bb. L\u00e0 o\u00f9, pour Mead, l&rsquo;Autre g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 repr\u00e9sentait l&rsquo;assembl\u00e9e \u00e9thique et v\u00e9cue d&rsquo;une communaut\u00e9 humaine r\u00e9elle guid\u00e9e par des normes de justice et de civilit\u00e9 partag\u00e9es, l&rsquo;individu connect\u00e9 du XXIe si\u00e8cle int\u00e9riorise de plus en plus les m\u00e9triques quantitatives, les courbes d&rsquo;engagement et les injonctions de visibilit\u00e9 programm\u00e9es par des algorithmes opaques con\u00e7us par les g\u00e9ants de la Silicon Valley pour maximiser l&rsquo;\u00e9conomie de l&rsquo;attention et le profit publicitaire. L&rsquo;auto-\u00e9valuation critique constante du sujet ne se r\u00e9alise plus au regard du bien commun ou de la dignit\u00e9 civique, mais sous la surveillance implacable d&rsquo;un panoptique num\u00e9rique qui calcule sa valeur sociale au nombre de vues et d&rsquo;abonn\u00e9s, provoquant des distorsions identitaires sans pr\u00e9c\u00e9dent, de l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 de performance et des pathologies narcissiques massives chez les jeunes g\u00e9n\u00e9rations.<\/p>\n<p>Simultan\u00e9ment, la virtualisation acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e des \u00e9changes entra\u00eene un appauvrissement spectaculaire de la conversation de gestes corporelle. Priv\u00e9e de la pr\u00e9sence charnelle, de l&rsquo;inflexion fine de la voix, du contact visuel imm\u00e9diat et des micro-ajustements corporels qui caract\u00e9risaient le geste vocal et tactile primitif, la communication en ligne se r\u00e9duit souvent \u00e0 des messages textuels d\u00e9sincarn\u00e9s, propices aux malentendus violents, \u00e0 la d\u00e9sinhibition agressive et \u00e0 la polarisation tribale au sein de chambres d&rsquo;\u00e9cho herm\u00e9tiques. Face \u00e0 ces p\u00e9rils contemporains, la philosophie de George Herbert Mead s&rsquo;\u00e9rige en un antidote intellectuel et politique indispensable. Elle nous rappelle avec une urgence renouvel\u00e9e que nous ne pourrons pr\u00e9server notre humanit\u00e9 qu&rsquo;en r\u00e9enracinant nos vies dans l&rsquo;authenticit\u00e9 de l&rsquo;incarnation vivante, en reconstituant des espaces d\u00e9lib\u00e9ratifs d\u00e9mocratiques r\u00e9els et en r\u00e9apprenant patiemment, par-del\u00e0 les mirages technologiques, cet art supr\u00eame et fondateur de notre civilisation : savoir v\u00e9ritablement regarder le monde \u00e0 travers les yeux d&rsquo;autrui.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Blumer, H. (1969). <em>Symbolic Interactionism: Perspective and Method<\/em>. University of California Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.ucpress.edu\/book\/9780520057920\/symbolic-interactionism\">https:\/\/www.ucpress.edu\/book\/9780520057920\/symbolic-interactionism<\/a><\/li>\n<li>Cook, G. A. (1993). <em>George Herbert Mead: The Making of a Social Pragmatist<\/em>. University of Illinois Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.press.uillinois.edu\/books\/?id=p064669\">https:\/\/www.press.uillinois.edu\/books\/?id=p064669<\/a><\/li>\n<li>Deegan, M. J. (1999). <em>Play, School, and Society: George Herbert Mead<\/em>. Peter Lang Publishing.<\/li>\n<li>Dewey, J. (1931). George Herbert Mead. <em>The Journal of Philosophy<\/em>, 28(12), 309-314. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.jstor.org\/stable\/2015386\">https:\/\/www.jstor.org\/stable\/2015386<\/a><\/li>\n<li>Goffman, E. (1956). <em>The Presentation of Self in Everyday Life<\/em>. University of Edinburgh Social Sciences Research Centre.<\/li>\n<li>Habermas, J. (1987). <em>Th\u00e9orie de l&rsquo;agir communicationnel (Tome 2 : Pour une critique de la raison fonctionnaliste)<\/em> (J.-L. Bouchindhomme, trad.). Fayard.<\/li>\n<li>Honneth, A. (2000). <em>La Lutte pour la reconnaissance<\/em> (P. Rusch, trad.). \u00c9ditions du Cerf.<\/li>\n<li>Joas, H. (1985). <em>G. H. Mead: A Contemporary Re-examination of His Thought<\/em>. MIT Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262600293\/g-h-mead\/\">https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262600293\/g-h-mead\/<\/a><\/li>\n<li>McPhail, C., &amp; Rexroat, C. (1979). Mead vs. Blumer: The Divergent Methodological Perspectives of Social Behaviorism and Symbolic Interactionism. <em>American Sociological Review<\/em>, 44(3), 449-467. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/2094886\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/2094886<\/a><\/li>\n<li>Mead, G. H. (1899). The Working Back of the Speculative Idealism of the Nineteenth Century to the Social Sciences. <em>The Psychological Review<\/em>, 6(1), 1-13.<\/li>\n<li>Mead, G. H. (1903). The Definition of the Psychical. <em>The Decennial Publications of the University of Chicago<\/em>, First Series, 3, 77-112.<\/li>\n<li>Mead, G. H. (1910). What Social Objects Must Psychology Presuppose? <em>The Journal of Philosophy, Psychology and Scientific Methods<\/em>, 7(7), 174-180. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/2012015\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/2012015<\/a><\/li>\n<li>Mead, G. H. (1913). The Social Self. <em>The Journal of Philosophy, Psychology and Scientific Methods<\/em>, 10(14), 374-380. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/2012910\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/2012910<\/a><\/li>\n<li>Mead, G. H. (1922). A Behavioristic Account of the Significant Symbol. <em>The Journal of Philosophy<\/em>, 19(6), 157-163. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/2013876\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/2013876<\/a><\/li>\n<li>Mead, G. H. (1925). The Genesis of the Self and Social Control. <em>International Journal of Ethics<\/em>, 35(3), 251-277. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.jstor.org\/stable\/2377287\">https:\/\/www.jstor.org\/stable\/2377287<\/a><\/li>\n<li>Mead, G. H. (1932). <em>The Philosophy of the Present<\/em> (A. E. Murphy, \u00c9d.). Open Court Publishing.<\/li>\n<li>Mead, G. H. (1934). <em>Mind, Self and Society: From the Standpoint of a Social Behaviorist<\/em> (C. W. Morris, \u00c9d.). University of Chicago Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/press.uchicago.edu\/ucp\/books\/book\/chicago\/M\/bo21458852.html\">https:\/\/press.uchicago.edu\/ucp\/books\/book\/chicago\/M\/bo21458852.html<\/a><\/li>\n<li>Mead, G. H. (1936). <em>Movements of Thought in the Nineteenth Century<\/em> (M. H. Moore, \u00c9d.). University of Chicago Press.<\/li>\n<li>Mead, G. H. (1938). <em>The Philosophy of the Act<\/em> (C. W. Morris, J. M. Brewster, &amp; A. M. Dunham, \u00c9ds.). University of Chicago Press.<\/li>\n<li>Miller, D. L. (1973). <em>George Herbert Mead: Self, Language, and the World<\/em>. University of Texas Press.<\/li>\n<li>Qu\u00e9r\u00e9, L. (1990). La structure communicationnelle de l&rsquo;agir : La contribution de G.H. Mead. <em>R\u00e9seaux<\/em>, 8(41), 93-114. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.3406\/reso.1990.1758\">https:\/\/doi.org\/10.3406\/reso.1990.1758<\/a><\/li>\n<li>Rizzolatti, G., &amp; Craighero, L. (2004). The Mirror-Neuron System. <em>Annual Review of Neuroscience<\/em>, 27(1), 169-192. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1146\/annurev.neuro.27.070203.144230\">https:\/\/doi.org\/10.1146\/annurev.neuro.27.070203.144230<\/a><\/li>\n<li>Thibaud, J.-P. (1993). L&rsquo;acte et son environnement : L&rsquo;apport de la philosophie de G.H. Mead. <em>Cahiers de recherche sociologique<\/em>, (21), 63-82. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.7202\/1002206ar\">https:\/\/doi.org\/10.7202\/1002206ar<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une analyse acad\u00e9mique exhaustive de la vie, de la psychologie sociale et de la philosophie pragmatiste de George Herbert Mead (1863-1931).<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[21996,154],"tags":[23990,23988,23987,3770,23989],"class_list":["post-15254","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-histoire-de-la-philosophie","category-psychologie-sociale","tag-autre-generalise","tag-behaviorisme-social","tag-george-herbert-mead","tag-interactionnisme-symbolique","tag-pragmatisme-americain"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/15254","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=15254"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/15254\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=15254"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=15254"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=15254"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}