{"id":15212,"date":"2026-10-08T16:26:46","date_gmt":"2026-10-08T16:26:46","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/gabriel-tarde-1843-1904\/"},"modified":"2026-10-08T16:26:46","modified_gmt":"2026-10-08T16:26:46","slug":"gabriel-tarde-1843-1904","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=gabriel-tarde-1843-1904","title":{"rendered":"Gabriel Tarde &#8211; 1843 1904"},"content":{"rendered":"<p>Gabriel Tarde (1843-1904) occupe une place singuli\u00e8re et longtemps paradoxale au sein de l&rsquo;histoire des sciences humaines et sociales. Magistrat de province devenu professeur au prestigieux <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.college-de-france.fr\">Coll\u00e8ge de France<\/a> au tournant du XXe si\u00e8cle, il fut l&rsquo;un des penseurs les plus lus, d\u00e9battus et admir\u00e9s de la Belle \u00c9poque avant de subir une \u00e9clipse institutionnelle presque totale au profit de la sociologie holiste port\u00e9e par \u00c9mile Durkheim. Alors que le durkheimisme \u00e9rigeait le \u00ab fait social \u00bb en entit\u00e9 autonome, ext\u00e9rieure et contraignante pour les individus, Tarde a obstin\u00e9ment d\u00e9fendu une conception relationnelle, intersubjective et infinit\u00e9simale du monde collectif, affirmant sans rel\u00e2che que la soci\u00e9t\u00e9 ne r\u00e9side nulle part ailleurs que dans l&rsquo;intimit\u00e9 des esprits qui s&rsquo;imitent, s&rsquo;opposent et s&rsquo;inventent mutuellement.<\/p>\n<p>Cette approche, qualifi\u00e9e d&rsquo;interpsychologie ou de microsociologie avant la lettre, a profond\u00e9ment subverti les partages traditionnels entre la psychologie individuelle, l&rsquo;anthropologie, le droit p\u00e9nal et la philosophie de la nature. Fond\u00e9e sur une m\u00e9taphysique n\u00e9omonadologique originale o\u00f9 \u00ab avoir \u00bb prime sur \u00ab \u00eatre \u00bb, la pens\u00e9e tardienne envisage le cosmos tout entier comme un agr\u00e9gat de singularit\u00e9s vibrantes, travers\u00e9 par des flux de croyance et de d\u00e9sir. L&rsquo;imitation, loin de se r\u00e9duire \u00e0 un banal mim\u00e9tisme servile, constitue pour lui le ciment invisible de l&rsquo;ordre social, le v\u00e9hicule par lequel les innovations c\u00e9r\u00e9brales se propagent par ondes concentriques \u00e0 travers le corps civique, dessinant ainsi les contours mouvants de la civilisation.<\/p>\n<p>Longtemps rel\u00e9gu\u00e9 au statut d&rsquo;adversaire vaincu de Durkheim ou de brillant essayiste sans post\u00e9rit\u00e9 m\u00e9thodologique, Tarde conna\u00eet depuis la fin du XXe si\u00e8cle une \u00e9clatante r\u00e9habilitation philosophique et \u00e9pist\u00e9mologique. De la red\u00e9couverte op\u00e9r\u00e9e par Gilles Deleuze dans <em>Diff\u00e9rence et R\u00e9p\u00e9tition<\/em> jusqu&rsquo;aux prolongements contemporains formul\u00e9s par Bruno Latour au sein de la th\u00e9orie de l&rsquo;acteur-r\u00e9seau, la pens\u00e9e de Tarde appara\u00eet d\u00e9sormais comme une formidable bo\u00eete \u00e0 outils pour concevoir l&rsquo;\u00e8re de l&rsquo;information num\u00e9ris\u00e9e, la viralit\u00e9 des r\u00e9seaux sociaux, les dynamiques de l&rsquo;opinion mondialis\u00e9e et les fondements neurocognitifs du lien humain. Ce long parcours intellectuel invite \u00e0 explorer un continent th\u00e9orique d&rsquo;une f\u00e9condit\u00e9 in\u00e9puisable, \u00e0 la crois\u00e9e de l&rsquo;infiniment petit et des grands devenirs collectifs.<\/p>\n<h2>1. Introduction biographique et gen\u00e8se intellectuelle de Gabriel Tarde (1843-1904)<\/h2>\n<h3>1.1 Origines provinciales et formation juridique \u00e0 Sarlat<\/h3>\n<p>N\u00e9 le 12 mars 1843 \u00e0 Sarlat-la-Can\u00e9da, en plein c\u0153ur de cette r\u00e9gion du P\u00e9rigord noir marqu\u00e9e par les traditions s\u00e9culaires et la ruralit\u00e9 close, Jean-Gabriel Tarde est issu d&rsquo;une famille de juristes, d&rsquo;officiers d&rsquo;\u00e9p\u00e9e et de magistrats lettr\u00e9s solidement enracin\u00e9s dans la bourgeoisie parlementaire provinciale. Son \u00e9ducation pr\u00e9coce est guid\u00e9e par les pr\u00e9ceptes j\u00e9suites et par une proximit\u00e9 intime avec les humanit\u00e9s classiques, la litt\u00e9rature fran\u00e7aise et la philosophie antique. Ces premi\u00e8res ann\u00e9es fa\u00e7onnent chez le jeune Tarde un go\u00fbt prononc\u00e9 pour l&rsquo;\u00e9criture po\u00e9tique, l&rsquo;observation fine des passions humaines et une certaine m\u00e9fiance instinctive envers les abstractions m\u00e9taphysiques d\u00e9sincarn\u00e9es.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s l&rsquo;obtention de son baccalaur\u00e9at, il s&rsquo;oriente naturellement vers des \u00e9tudes de droit \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 de Toulouse, qu&rsquo;il poursuit ensuite \u00e0 Paris au cours des derni\u00e8res ann\u00e9es du Second Empire. C&rsquo;est durant cette p\u00e9riode parisienne que survient un \u00e9v\u00e9nement d\u00e9cisif qui va infl\u00e9chir toute son existence : une affection ophtalmologique s\u00e9v\u00e8re, diagnostiqu\u00e9e comme une choroidite aigu\u00eb, menace d&rsquo;une c\u00e9cit\u00e9 pr\u00e9coce le brillant \u00e9tudiant. Contraint par cette infirmit\u00e9 oculaire d&rsquo;interrompre ses ambitions universitaires parisiennes et de limiter drastiquement ses lectures continues, Tarde prend la d\u00e9cision de regagner son P\u00e9rigord natal pour pr\u00e9server ses yeux dans le repos et l&rsquo;exercice d&rsquo;une profession mod\u00e9r\u00e9e.<\/p>\n<p>De retour \u00e0 Sarlat, il int\u00e8gre la magistrature et est nomm\u00e9 en 1869 juge suppl\u00e9ant, puis juge d&rsquo;instruction en 1875, fonction qu&rsquo;il exercera pendant pr\u00e8s de deux d\u00e9cennies dans sa petite ville. Loin de repr\u00e9senter un exil st\u00e9rile, cette longue pratique judiciaire quotidienne au contact direct des ruraux, des d\u00e9linquants, des querelles de clocher et des drames de la paysannerie devient son v\u00e9ritable laboratoire exp\u00e9rimental. Au tribunal, le magistrat instruit les dossiers criminels, diss\u00e8que les mobiles individuels, \u00e9coute les aveux et prend note de la mani\u00e8re dont les rumeurs, les ranc\u0153urs, les jalousies et les engouements collectifs se transmettent de ferme en ferme, de village en bourg. Cette observation microscopique et clinique des comportements v\u00e9cus nourrit une d\u00e9fiance ind\u00e9l\u00e9bile envers les grandes constructions th\u00e9oriques abstraites et fournit la s\u00e8ve vivante de ce qui deviendra sa criminologie empirique et sa psychologie intersubjective.<\/p>\n<h3>1.2 L&rsquo;ascension vers la reconnaissance acad\u00e9mique et institutionnelle<\/h3>\n<p>Malgr\u00e9 son isolement g\u00e9ographique en Dordogne, Gabriel Tarde refuse tout provincialisme intellectuel. Dans le secret de son cabinet d&rsquo;instruction sarladais, profitant des heures de r\u00e9pit accord\u00e9es \u00e0 ses yeux convalescents, il r\u00e9dige des m\u00e9moires incisifs qu&rsquo;il soumet d\u00e8s 1880 aux grandes revues parisiennes de l&rsquo;\u00e9poque, en particulier la prestigieuse <em>Revue philosophique de la France et de l&rsquo;\u00e9tranger<\/em>, fond\u00e9e et dirig\u00e9e par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\">Th\u00e9odule Ribot<\/a>. Ses articles novateurs sur la p\u00e9nalit\u00e9, la monadologie et la nature de la contagion mentale attirent rapidement l&rsquo;attention de figures \u00e9minentes du champ savant comme Alexandre Lacassagne \u00e0 Lyon, Henri Marion et le jeune philosophe Henri Bergson.<\/p>\n<p>La publication successive en 1890 de deux ouvrages magistraux, <em>Les Lois de l&rsquo;imitation<\/em> et <em>La Philosophie p\u00e9nale<\/em>, propulse brutalement le juge de province au premier rang des th\u00e9oriciens europ\u00e9ens de la soci\u00e9t\u00e9 et de la d\u00e9linquance. Sa renomm\u00e9e d\u00e9passe les fronti\u00e8res hexagonales, suscitant l&rsquo;admiration de criminologues italiens, de sociologues russes et de psychologues am\u00e9ricains. En 1894, le garde des Sceaux d\u00e9cide de l&rsquo;appeler \u00e0 Paris pour prendre la direction de la statistique judiciaire au minist\u00e8re de la Justice, une cons\u00e9cration administrative qui lui permet d&rsquo;avoir acc\u00e8s aux registres criminels de toute la nation et de manipuler une masse imposante de donn\u00e9es quantitatives sur la r\u00e9cidive et la d\u00e9linquance.<\/p>\n<p>L&rsquo;apog\u00e9e de sa reconnaissance acad\u00e9mique survient \u00e0 l&rsquo;aube du nouveau si\u00e8cle. En 1900, Gabriel Tarde est \u00e9lu \u00e0 la prestigieuse chaire de philosophie moderne au Coll\u00e8ge de France, l&#8217;emportant \u00e0 une tr\u00e8s courte voix d&rsquo;avance sur Henri Bergson, qui sera n\u00e9anmoins \u00e9lu dans une chaire voisine la m\u00eame ann\u00e9e. Cette nomination institutionnelle fait de Tarde l&rsquo;un des ma\u00eetres incontest\u00e9s de la parole philosophique parisienne, attirant \u00e0 ses cours hebdomadaires un auditoire cosmopolite compos\u00e9 de magistrats, d&rsquo;\u00e9tudiants, d&rsquo;hommes politiques et d&rsquo;\u00e9crivains. \u00c9lu la m\u00eame ann\u00e9e \u00e0 l&rsquo;Acad\u00e9mie des sciences morales et politiques, Tarde participe activement aux grands d\u00e9bats du tournant du si\u00e8cle jusqu&rsquo;\u00e0 son d\u00e9c\u00e8s pr\u00e9matur\u00e9, survenu le 13 mai 1904 \u00e0 Paris \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de 61 ans, laissant inachev\u00e9e une \u0153uvre monumentale dont l&rsquo;envergure encyclop\u00e9dique commen\u00e7ait \u00e0 peine \u00e0 \u00eatre mesur\u00e9e.<\/p>\n<h3>1.3 Le contexte intellectuel : Entre positivisme, n\u00e9omonadologie et criminologie naissante<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender la gen\u00e8se de la pens\u00e9e tardienne, il importe de la situer au croisement de trois courants intellectuels dominants qui traversent la fin du XIXe si\u00e8cle : l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie du positivisme scientifique, le renouveau de la m\u00e9taphysique leibnizienne et l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une criminologie qui pr\u00e9tend r\u00e9volutionner la science du droit. Face au positivisme r\u00e9ductionniste incarn\u00e9 par Auguste Comte et prolong\u00e9 par l&rsquo;\u00e9volutionnisme m\u00e9caniste d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\">Herbert Spencer<\/a>, Tarde adopte une posture d&rsquo;une grande acuit\u00e9 critique. Il refuse \u00e9nergiquement l&rsquo;id\u00e9e comtienne selon laquelle la soci\u00e9t\u00e9 constituerait un \u00ab \u00eatre sup\u00e9rieur \u00bb dot\u00e9 d&rsquo;une existence organique ind\u00e9pendante de ses composantes individuelles, tout comme il rejette la vision spenc\u00e9rienne qui assimile le corps social \u00e0 un gigantesque animal biologique soumis \u00e0 des lois de diff\u00e9renciation fonctionnelle rigides.<\/p>\n<p>Contre ces d\u00e9rives organicistes, Tarde puise son inspiration m\u00e9taphysique chez Gottfried Wilhelm Leibniz, dont il r\u00e9actualise la monadologie dans un essai audacieux paru en 1893, <em>Monadologie et sociologie<\/em>. Tarde y postule que la substance ultime de la r\u00e9alit\u00e9 n&rsquo;est point la mati\u00e8re inerte ni des lois impersonnelles, mais une infinit\u00e9 d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments psychiques \u00e9l\u00e9mentaires, des \u00ab monades \u00bb vivantes, dou\u00e9es de facult\u00e9s r\u00e9ceptives et expressives. En appliquant cette ontologie \u00e0 l&rsquo;univers des hommes, Tarde con\u00e7oit la soci\u00e9t\u00e9 non comme une machine ou un organisme macroscopique, mais comme un r\u00e9seau d&rsquo;\u00e2mes communicantes, o\u00f9 chaque individu est une monade qui refl\u00e8te le tout depuis un point de vue singulier, sans jamais cesser de poss\u00e9der et d&rsquo;\u00eatre poss\u00e9d\u00e9 par les autres monades.<\/p>\n<p>Cette armature m\u00e9taphysique s&rsquo;articule de mani\u00e8re d\u00e9cisive avec les querelles de la jeune criminologie scientifique, alors polaris\u00e9e entre l&rsquo;anthropologie criminelle de l&rsquo;Italien Cesare Lombroso et l&rsquo;\u00e9cole du milieu social d&rsquo;Alexandre Lacassagne. Tarde refuse l&rsquo;atavisme biologique lombrosien qui pr\u00e9tend expliquer le forfait par des anomalies cr\u00e2niennes ou une fatalit\u00e9 anatomique. Mais il se m\u00e9fie \u00e9galement d&rsquo;un d\u00e9terminisme sociologique aveugle qui dissoudrait l&rsquo;agent dans son environnement. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment pour d\u00e9passer cette fausse alternative entre fatalisme biologique et collectivisme abstrait que Tarde forge son individualisme m\u00e9thodologique et relationnel : le crime, tout comme le langage, la religion ou l&rsquo;art, est le r\u00e9sultat d&rsquo;un processus psychosocial de communication et d&rsquo;apprentissage interc\u00e9r\u00e9bral m\u00e9di\u00e9 par les dynamiques universelles de l&rsquo;imitation.<\/p>\n<h2>2. Les fondements de la psychologie sociale tardienne : Le paradigme de l&rsquo;imitation<\/h2>\n<h3>2.1 L&rsquo;imitation comme lien intersomatique et intermental<\/h3>\n<p>Au c\u0153ur de la r\u00e9flexion tardienne se trouve une th\u00e8se r\u00e9volutionnaire pour l&rsquo;\u00e9poque : le lien social fondamental ne repose ni sur un contrat rationnel pass\u00e9 entre volont\u00e9s autonomes \u00e0 la mani\u00e8re de Jean-Jacques Rousseau, ni sur la contrainte exerc\u00e9e d&rsquo;en haut par une structure impersonnelle, mais sur un ph\u00e9nom\u00e8ne purement intermental nomm\u00e9 l&rsquo;imitation. Dans <em>Les Lois de l&rsquo;imitation<\/em>, Tarde d\u00e9finit ce concept non pas au sens restreint d&rsquo;une caricature ou d&rsquo;une singerie superficielle, mais comme l&rsquo;acte par lequel un \u00e9tat c\u00e9r\u00e9bral, une id\u00e9e, une habitude ou une volont\u00e9 se transmet de mani\u00e8re directe ou indirecte d&rsquo;un individu \u00e0 un autre. C&rsquo;est une communication interc\u00e9r\u00e9brale, une greffe psychologique qui s&rsquo;op\u00e8re sans cesse au sein de l&rsquo;espace relationnel humain.<\/p>\n<p>Pour faire comprendre l&rsquo;intimit\u00e9 profonde de ce m\u00e9canisme, Tarde n&rsquo;h\u00e9site pas \u00e0 recourir \u00e0 la m\u00e9taphore m\u00e9dicale et psychologique la plus provocatrice de son temps : le mod\u00e8le de l&rsquo;hypnose et de la suggestion somnambulique, tel qu&rsquo;il \u00e9tait alors explor\u00e9 par les travaux de l&rsquo;\u00e9cole de Nancy men\u00e9e par Hippolyte Bernheim et les \u00e9tudes de Jean-Martin Charcot \u00e0 la Salp\u00eatri\u00e8re. Tarde affirme hardiment que l&rsquo;homme social est un somnambule en \u00e9tat de veille prolong\u00e9, constamment sous l&#8217;emprise suggestive de ses semblables. Dans la relation intersubjective, le sujet subit l&rsquo;action \u00e0 distance d&rsquo;une conscience \u00e9trang\u00e8re, adoptant ses fa\u00e7ons de parler, de penser, de juger et d&rsquo;agir avec une certitude subjective d&rsquo;autant plus in\u00e9branlable qu&rsquo;il croit sinc\u00e8rement inventer ce qu&rsquo;il ne fait en v\u00e9rit\u00e9 que recopier docilement.<\/p>\n<p>En fondant le lien collectif sur cette circulation d&rsquo;influences affectives et cognitives, Tarde r\u00e9cuse toute ext\u00e9riorit\u00e9 transcendante du social. Il n&rsquo;existe pas d&rsquo;essence sociale flottant au-dessus des \u00eatres de chair et de pens\u00e9e ; il n&rsquo;y a qu&rsquo;une toile d&rsquo;intersubjectivit\u00e9 constitu\u00e9e par le tissage infini de ces contagions mentales. L&rsquo;imitation est l&rsquo;op\u00e9rateur ontologique par lequel le dedans d&rsquo;une conscience s&rsquo;ext\u00e9riorise pour p\u00e9n\u00e9trer le dedans d&rsquo;une autre conscience, cr\u00e9ant une communaut\u00e9 d&rsquo;exp\u00e9riences et de repr\u00e9sentations qui donne \u00e0 un peuple, une classe ou une communaut\u00e9 sa relative stabilit\u00e9 sans jamais dissoudre la sp\u00e9cificit\u00e9 des esprits qui la composent.<\/p>\n<h3>2.2 Le couple ontologique : Croyance et D\u00e9sir<\/h3>\n<p>Pour conf\u00e9rer \u00e0 sa psychologie sociale une assise rigoureuse et presque mesurable, Tarde d\u00e9compose la vie de l&rsquo;esprit en deux grandeurs psychologiques fondamentales et irr\u00e9ductibles : la croyance et le d\u00e9sir. Alors que la tradition philosophique cart\u00e9sienne privil\u00e9giait l&rsquo;entendement pur ou la raison souveraine, Tarde soutient que l&rsquo;activit\u00e9 mentale n&rsquo;est anim\u00e9e que par ces deux moteurs dynamiques. La croyance repr\u00e9sente l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment intellectuel, l&rsquo;affirmation de r\u00e9alit\u00e9, la foi th\u00e9orique accord\u00e9e \u00e0 une id\u00e9e ou \u00e0 une vision du monde. Le d\u00e9sir incarne la force volitive, la tension motrice vers un but, l&rsquo;app\u00e9tit de possession, d&rsquo;action ou de transformation.<\/p>\n<p>Ce qui rend l&rsquo;intuition de Tarde particuli\u00e8rement novatrice, c&rsquo;est qu&rsquo;il con\u00e7oit la croyance et le d\u00e9sir non point comme de simples \u00e9tats d&rsquo;\u00e2me qualitatifs et insaisissables, mais comme de v\u00e9ritables quantit\u00e9s psychiques susceptibles de variations, d&rsquo;accumulations, d&rsquo;\u00e9puisements et de circulations mesurables. Un individu peut croire plus ou moins intens\u00e9ment \u00e0 un dogme religieux, \u00e0 une proposition scientifique ou \u00e0 une valeur morale ; il peut d\u00e9sirer avec une ardeur variable un objet de consommation, un rang social ou un id\u00e9al politique. Ces deux forces sont les v\u00e9ritables \u00ab fluides \u00bb qui circulent dans les r\u00e9seaux de la soci\u00e9t\u00e9 :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La croyance partag\u00e9e :<\/strong> elle cimente les orthodoxies, fonde la l\u00e9gitimit\u00e9 des institutions politiques et stabilise les syst\u00e8mes juridiques sous forme d&rsquo;\u00e9vidences incontest\u00e9es.<\/li>\n<li><strong>Le d\u00e9sir collectif :<\/strong> il alimente les march\u00e9s marchands, mobilise les mouvements de r\u00e9volte, stimule l&rsquo;\u00e9mulation artistique et propulse les transformations industrielles.<\/li>\n<\/ul>\n<p>D\u00e8s lors, la soci\u00e9t\u00e9 peut \u00eatre rigoureusement conceptualis\u00e9e comme un vaste r\u00e9seau de distribution d&rsquo;\u00e9nergies passionnelles. Les agr\u00e9gats sociaux macroscopiques que les sociologues observent \u2014 qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de la mont\u00e9e du patriotisme, de l&rsquo;expansion d&rsquo;une h\u00e9r\u00e9sie, de la cote d&rsquo;une marchandise en bourse ou de la popularit\u00e9 d&rsquo;un tribun politique \u2014 ne sont que le r\u00e9sultat \u00e9mergent de l&rsquo;addition, de l&rsquo;interf\u00e9rence et de la s\u00e9dimentation d&rsquo;innombrables flux individuels de croyance et de d\u00e9sir qui se croisent, se renforcent ou s&rsquo;annulent mutuellement au sein de la psych\u00e9 collective.<\/p>\n<h3>2.3 Somnambulisme social et docilit\u00e9 inconsciente<\/h3>\n<p>La cons\u00e9quence anthropologique majeure du paradigme imitatif r\u00e9side dans une mise en question radicale du mythe moderne du libre arbitre et de la souverainet\u00e9 du sujet rationnel. Dans des pages d&rsquo;une grande lucidit\u00e9 psychologique, Tarde d\u00e9peint l&rsquo;\u00eatre humain civilis\u00e9 comme un \u00eatre fondamentalement docile, fa\u00e7onn\u00e9 \u00e0 son insu par un somnambulisme social permanent. D\u00e8s le berceau, l&rsquo;enfant absorbe sans examen critique les inflexions vocales de sa nourrice, la syntaxe de sa langue maternelle, les pudeurs de sa famille, les superstitions de son milieu et les jugements moraux de sa culture d&rsquo;origine. Cette docilit\u00e9 n&rsquo;est pas le r\u00e9sultat d&rsquo;un choix d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 ou d&rsquo;une coercition juridique visible, mais d&rsquo;une impr\u00e9gnation inconsciente et douce.<\/p>\n<p>L&rsquo;illusion la plus tragique et la plus universelle de l&rsquo;homme civilis\u00e9 consiste \u00e0 prendre pour siennes des pens\u00e9es qui lui ont \u00e9t\u00e9 dict\u00e9es par la rumeur publique ou la coutume ancestrale. Tarde note avec ironie que l&rsquo;individu le plus convaincu de son originalit\u00e9 personnelle est souvent celui qui reproduit le plus fid\u00e8lement, jusque dans ses postures de r\u00e9bellion stylis\u00e9e, le mod\u00e8le \u00e0 la mode de son temps. La conscience r\u00e9flexive n&rsquo;est le plus souvent qu&rsquo;un th\u00e9\u00e2tre de marionnettes o\u00f9 s&rsquo;affrontent des suggestions rivales re\u00e7ues du milieu ambiant, le moi profond s&rsquo;illusionnant sur sa pr\u00e9tendue libert\u00e9 alors qu&rsquo;il ne fait qu&rsquo;arbitrer entre des impulsions imitatives concurrentes.<\/p>\n<p>Cette analyse annonce de fa\u00e7on saisissante les diagnostics ult\u00e9rieurs sur l&rsquo;ali\u00e9nation moderne et la standardisation des existences dans les soci\u00e9t\u00e9s industrielles de masse. Lorsqu&rsquo;un courant d&rsquo;influence traverse une population homog\u00e8ne, il engendre des comportements collectifs d&rsquo;une uniformit\u00e9 troublante, o\u00f9 l&rsquo;esprit critique s&rsquo;\u00e9teint au profit d&rsquo;un conformisme gr\u00e9gaire. Dans la perspective de Tarde, cette suggestibilit\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e n&rsquo;est ni un accident pathologique ni une anomalie morale, mais la condition m\u00eame de possibilit\u00e9 de la vie en soci\u00e9t\u00e9 : sans cette immense plasticit\u00e9 mim\u00e9tique des cerveaux humains, aucune langue commune, aucun code civil, aucune division du travail ne pourraient subsister plus d&rsquo;une g\u00e9n\u00e9ration.<\/p>\n<h2>3. Les lois de l&rsquo;imitation : M\u00e9canismes dynamiques et propagation sociale<\/h2>\n<h3>3.1 La direction logique et extralogique des propagations<\/h3>\n<p>Gabriel Tarde n&rsquo;a pas voulu se contenter d&rsquo;un constat m\u00e9taphorique g\u00e9n\u00e9ral sur le pouvoir du mim\u00e9tisme ; son dessein scientifique le plus ambitieux consistait \u00e0 formaliser les r\u00e9gularit\u00e9s pr\u00e9cises, les \u00ab lois \u00bb immanentes qui gouvernent la transmission des influences au sein du corps social. \u00c0 cet effet, il \u00e9tablit une distinction fondamentale entre les causes logiques et les causes extralogiques de la propagation des mod\u00e8les culturels.<\/p>\n<p>Les <em>causes logiques<\/em> interviennent lorsqu&rsquo;une invention ou une pratique nouvelle est adopt\u00e9e parce qu&rsquo;elle appara\u00eet rationnellement sup\u00e9rieure, plus efficace, plus v\u00e9ridique ou plus utile que celle qu&rsquo;elle remplace, dans le cadre du syst\u00e8me de croyances d\u00e9j\u00e0 \u00e9tabli au sein d&rsquo;une collectivit\u00e9. Ainsi, l&rsquo;adoption d&rsquo;un outillage agricole plus performant ou d&rsquo;une formule m\u00e9dicale manifestement curative r\u00e9pond \u00e0 une logique interne d&rsquo;optimisation des moyens au service des fins humaines. Le cerveau op\u00e8re alors une comparaison, m\u00eame sommaire, et tranche en faveur du proc\u00e9d\u00e9 le plus ad\u00e9quat.<\/p>\n<p>Cependant, Tarde d\u00e9montre avec force que l&rsquo;immense majorit\u00e9 des adoptions sociales ob\u00e9it \u00e0 des <em>causes extralogiques<\/em>, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 des d\u00e9terminants psychosociaux ind\u00e9pendants de la valeur intrins\u00e8que de l&rsquo;innovation. Parmi ces lois extralogiques, deux principes cardinaux m\u00e9ritent d&rsquo;\u00eatre mis en lumi\u00e8re :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le principe du passage du dedans vers le dehors :<\/strong> Tarde \u00e9tablit que l&rsquo;imitation s&rsquo;op\u00e8re toujours de l&rsquo;int\u00e9rieur vers l&rsquo;ext\u00e9rieur. Un peuple ou une classe sociale imite d&rsquo;abord les id\u00e9es, les dogmes, les sentiments et les valeurs d&rsquo;un autre groupe avant d&rsquo;en adopter les coutumes vestimentaires, les rituels ext\u00e9rieurs ou les techniques mat\u00e9rielles. La conversion spirituelle ou intellectuelle pr\u00e9c\u00e8de toujours la transformation visible des usages.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;imitation du sup\u00e9rieur par l&rsquo;inf\u00e9rieur :<\/strong> le prestige social constitue le moteur pr\u00e9pond\u00e9rant de la diffusion. Les classes subalternes imitent avec avidit\u00e9 les mani\u00e8res d&rsquo;\u00eatre, le langage, les divertissements et les parures des \u00e9lites dominantes, mus par une fascination statutaire et un d\u00e9sir d&rsquo;ascension symbolique. Ce n&rsquo;est que lorsque la noblesse ou l&rsquo;aristocratie bourgeoise a inaugur\u00e9 un usage que celui-ci ruisselle vers le bas de la pyramide sociale, perdant peu \u00e0 peu sa distinction \u00e0 mesure qu&rsquo;il se vulgarise.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>3.2 L&rsquo;onde imitative et sa cin\u00e9tique g\u00e9om\u00e9trique<\/h3>\n<p>Pour d\u00e9crire la mani\u00e8re dont une id\u00e9e ou une pratique se d\u00e9ploie \u00e0 travers l&rsquo;espace physique et social, Gabriel Tarde forge le concept d&rsquo;\u00ab onde imitative \u00bb. Empruntant d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment le vocabulaire de l&rsquo;optique ondulatoire et de l&rsquo;acoustique physique de son \u00e9poque, il imagine l&rsquo;apparition d&rsquo;un nouveau comportement en un point pr\u00e9cis du r\u00e9seau social comme une pierre jet\u00e9e dans une eau calme : des ondes concentriques se forment imm\u00e9diatement autour de l&rsquo;\u00e9picentre et progressent de proche en proche dans toutes les directions disponibles.<\/p>\n<p>La cin\u00e9tique de cette onde poss\u00e8de une dimension proprement g\u00e9om\u00e9trique. Dans un milieu social isotrope et homog\u00e8ne, la progression de l&rsquo;imitation tend \u00e0 s&rsquo;acc\u00e9l\u00e9rer selon une proportion g\u00e9om\u00e9trique croissante, chaque nouvel adepte devenant \u00e0 son tour le foyer \u00e9metteur de multiples suggestions vers son entourage imm\u00e9diat. Tarde anticipe ainsi avec une pr\u00e9cision visionnaire les mod\u00e8les contemporains de la cin\u00e9tique \u00e9pid\u00e9miologique et de la diffusion des technologies :<\/p>\n<p>L&rsquo;onde commence par une phase lente et h\u00e9sitante de germination marginale, franchit un seuil critique d&rsquo;acc\u00e9l\u00e9ration exponentielle, puis d\u00e9c\u00e9l\u00e8re progressivement lorsqu&rsquo;elle a satur\u00e9 l&rsquo;ensemble de la population cible ou qu&rsquo;elle heurte des barri\u00e8res institutionnelles insurmontables. Cette cin\u00e9tique est toutefois modifi\u00e9e en permanence par la densification des r\u00e9seaux de transport, des voies postales et des canaux t\u00e9l\u00e9graphiques, qui suppriment la friction de la distance g\u00e9ographique et permettent \u00e0 l&rsquo;onde de frapper simultan\u00e9ment des points distants de milliers de kilom\u00e8tres.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, le monde social n&rsquo;est jamais le th\u00e9\u00e2tre d&rsquo;une onde unique. Des myriades de rayons imitatifs cheminent de concert, et c&rsquo;est de leur rencontre que naissent les dynamiques les plus complexes de l&rsquo;histoire. Ces ondes peuvent interf\u00e9rer positivement : elles s&rsquo;harmonisent et se conjuguent pour donner naissance \u00e0 une foi collective \u00e9largie ou \u00e0 un mouvement civilisationnel d&rsquo;envergure. \u00c0 l&rsquo;inverse, elles peuvent interf\u00e9rer n\u00e9gativement : lorsqu&rsquo;une onde porteuse d&rsquo;une croyance monarchique heurte de plein fouet une onde r\u00e9publicaine, ou qu&rsquo;une tradition religieuse s&rsquo;oppose \u00e0 une innovation la\u00efque, la collision provoque des frictions, des dilemmes de conscience individuels et, \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle collective, des querelles id\u00e9ologiques, voire des guerres civiles sanglantes jusqu&rsquo;\u00e0 ce que l&rsquo;une des ondes submerge l&rsquo;autre ou qu&rsquo;une nouvelle synth\u00e8se n&rsquo;\u00e9merge de leur friction mutuelle.<\/p>\n<h3>3.3 Coutume versus Mode : La double polarit\u00e9 temporelle<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des contributions les plus \u00e9l\u00e9gantes des <em>Lois de l&rsquo;imitation<\/em> r\u00e9side dans la typologie historique que Tarde \u00e9labore pour penser le rapport des soci\u00e9t\u00e9s au temps, mat\u00e9rialis\u00e9e par l&rsquo;antagonisme dialectique entre la <strong>coutume<\/strong> et la <strong>mode<\/strong>. Selon Tarde, toute civilisation est travaill\u00e9e par ces deux polarit\u00e9s imitatrices, mais l&rsquo;histoire humaine manifeste un basculement progressif et irr\u00e9versible de l&rsquo;une vers l&rsquo;autre \u00e0 mesure que les soci\u00e9t\u00e9s se modernisent et s&rsquo;urbanisent.<\/p>\n<p>La <em>coutume<\/em> est l&rsquo;imitation orient\u00e9e vers le pass\u00e9. Dans les communaut\u00e9s primitives, f\u00e9odales ou th\u00e9ocratiques, l&rsquo;imp\u00e9ratif mim\u00e9tique commande de reproduire scrupuleusement les gestes des p\u00e8res, les rites des anc\u00eatres et les usages imm\u00e9moriaux. Le prestige est attach\u00e9 \u00e0 la tradition, \u00e0 l&rsquo;anciennet\u00e9, \u00e0 ce qui a d\u00e9fi\u00e9 le temps. L&rsquo;espace social y est clos sur lui-m\u00eame, hautement territorialis\u00e9, et toute d\u00e9viation par rapport \u00e0 la coutume est per\u00e7ue comme un sacril\u00e8ge ou une profanation mena\u00e7ant l&rsquo;\u00e9quilibre cosmique du groupe. La coutume fige les hi\u00e9rarchies, garantit la p\u00e9rennit\u00e9 des castes et impose aux esprits une discipline lente, conservatrice et quasi immobile.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9, la <em>mode<\/em> repr\u00e9sente l&rsquo;imitation orient\u00e9e vers le pr\u00e9sent, l&rsquo;ext\u00e9riorit\u00e9 spatiale et l&rsquo;innovation imm\u00e9diate. Triomphant dans les m\u00e9tropoles modernes, la mode valorise la nouveaut\u00e9 pour elle-m\u00eame. On n&rsquo;imite plus l&rsquo;anc\u00eatre enfoui dans la terre natale, mais le contemporain \u00e9clatant, l&rsquo;\u00e9tranger prestigieux, la capitale cosmopolite. Le rythme de remplacement des formes culturelles s&#8217;emballe fr\u00e9n\u00e9tiquement : les v\u00eatements, le vocabulaire d&rsquo;argot, les doctrines politiques, les esth\u00e9tiques artistiques et les th\u00e9ories philosophiques se succ\u00e8dent \u00e0 un tempo \u00e9tourdissant.<\/p>\n<p>Tarde pose un regard fascin\u00e9 mais critique sur ce vertige de l&rsquo;\u00e9ph\u00e9m\u00e8re propre au capitalisme naissant. Il per\u00e7oit que la mode, tout en lib\u00e9rant l&rsquo;individu de la tyrannie claustrophobe de la coutume locale, l&rsquo;expose \u00e0 une pr\u00e9carit\u00e9 psychologique in\u00e9dite. L&rsquo;homme des soci\u00e9t\u00e9s de mode est perp\u00e9tuellement en qu\u00eate de rep\u00e8res identitaires, contraint d&rsquo;ajuster sans cesse ses croyances et ses d\u00e9sirs aux caprices d&rsquo;engouements collectifs de plus en plus \u00e9vanescents, courant le risque permanent de l&rsquo;anomie et de la d\u00e9sorientation existentielle dans un monde qui a \u00e9rig\u00e9 la fugacit\u00e9 en norme universelle.<\/p>\n<h2>4. L&rsquo;opposition \u00e9pist\u00e9mologique : Le d\u00e9bat historique entre Tarde et \u00c9mile Durkheim<\/h2>\n<h3>4.1 Fait social objectif contre interaction psychique interindividuelle<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de la sociologie fran\u00e7aise \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle a \u00e9t\u00e9 durablement structur\u00e9e par la rivalit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique frontale opposant Gabriel Tarde \u00e0 <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\">\u00c9mile Durkheim<\/a>. Cette confrontation intellectuelle ne repr\u00e9sentait pas une simple dispute de personnes ou d&rsquo;ambitions institutionnelles, mais une divergence radicale sur la d\u00e9finition m\u00eame de l&rsquo;objet, des fronti\u00e8res et des m\u00e9thodes des sciences de l&rsquo;homme. Durkheim, dans son manifeste fondateur de 1895, <em>Les R\u00e8gles de la m\u00e9thode sociologique<\/em>, avait pos\u00e9 pour maxime c\u00e9l\u00e8bre qu&rsquo;il fallait \u00ab traiter les faits sociaux comme des choses \u00bb.<\/p>\n<p>Pour le ma\u00eetre de Bordeaux devenu professeur \u00e0 la Sorbonne, le fait social se caract\u00e9rise par deux propri\u00e9t\u00e9s incontournables : son <em>ext\u00e9riorit\u00e9<\/em> par rapport aux consciences individuelles et son pouvoir de <em>coercition<\/em> qu&rsquo;il exerce sur elles. Durkheim professe un r\u00e9alisme social rigoureux : la soci\u00e9t\u00e9 est une r\u00e9alit\u00e9 <em>sui generis<\/em>, un tout ontologique sup\u00e9rieur et distinct de la somme de ses parties, r\u00e9gie par des lois macroscopiques propres qu&rsquo;on ne saurait en aucun cas d\u00e9duire de la psychologie individuelle. \u00c0 ses yeux, chercher l&rsquo;explication des ph\u00e9nom\u00e8nes collectifs dans les cerveaux des individus revenait \u00e0 commettre une faute \u00e9pist\u00e9mologique impardonnable de r\u00e9ductionnisme psychologique.<\/p>\n<p>La r\u00e9plique de Tarde fut imm\u00e9diate, constante et d&rsquo;une virulence philosophique redoutable. Pour le magistrat-philosophe, l&rsquo;ext\u00e9riorit\u00e9 durkheimienne du social n&rsquo;est qu&rsquo;une illusion r\u00e9ifiante, une r\u00e9surgence coupable de la scolastique m\u00e9di\u00e9vale qui attribue une substance magique \u00e0 des mots vides :<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab Si l&rsquo;on retire les individus avec leurs croyances, leurs d\u00e9sirs, leurs inventions et leurs imitations mutuelles, que reste-t-il de la soci\u00e9t\u00e9 ? Rien d&rsquo;autre qu&rsquo;un pur fant\u00f4me de l&rsquo;esprit, une entit\u00e9 verbale d\u00e9nu\u00e9e de toute r\u00e9alit\u00e9 concr\u00e8te. \u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Tarde soutient au contraire qu&rsquo;il n&rsquo;y a rien dans la soci\u00e9t\u00e9 qui ne soit d&rsquo;abord apparu dans un esprit individuel et qui ne se soit ensuite communiqu\u00e9 \u00e0 d&rsquo;autres esprits. Contre le holisme durkheimien, il affirme les principes d&rsquo;une microsociologie relationnelle : le social n&rsquo;est pas une matrice englobante qui s&rsquo;impose du dehors aux hommes, mais une trame dynamique de relations d&rsquo;esprit \u00e0 esprit, un faisceau continu d&rsquo;influences mol\u00e9culaires qui s&rsquo;exercent toujours d&rsquo;un \u00eatre singulier vers un autre \u00eatre singulier.<\/p>\n<h3>4.2 M\u00e9thodologie statistique et holisme contre psychologie infinit\u00e9simale<\/h3>\n<p>Cette fracture th\u00e9orique a trouv\u00e9 son expression la plus embl\u00e9matique dans leurs approches contradictoires de la statistique morale, notamment \u00e0 travers l&rsquo;\u00e9tude clinique du suicide. Lorsque Durkheim publie son monumental trait\u00e9 <em>Le Suicide<\/em> en 1897, il entend administrer la preuve \u00e9clatante de la sup\u00e9riorit\u00e9 de sa m\u00e9thode holiste. Analysant les taux agr\u00e9g\u00e9s de morts volontaires \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle des d\u00e9partements, des nations, des confessions religieuses et des \u00e9tats matrimoniaux, Durkheim d\u00e9montre la surprenante constance de ces taux au fil des d\u00e9cennies. Il en conclut p\u00e9remptoirement que le suicide est d\u00e9termin\u00e9 par des \u00ab courants suicidog\u00e8nes \u00bb objectifs et ext\u00e9rieurs, index\u00e9s sur le degr\u00e9 d&rsquo;int\u00e9gration et de r\u00e9gulation sociale (anomie, \u00e9go\u00efsme, altruisme), rel\u00e9guant les drames intimes des individus au rang de pr\u00e9textes anecdotiques sans valeur explicative.<\/p>\n<p>Gabriel Tarde, qui dirigeait alors les statistiques judiciaires fran\u00e7aises et poss\u00e9dait une connaissance intime des registres d&rsquo;enqu\u00eates criminelles, conteste de fond en comble la lecture durkheimienne. Pour lui, la r\u00e9gularit\u00e9 statistique globale ne prouve nullement l&rsquo;existence d&rsquo;une cause transcendante ou d&rsquo;un d\u00e9terminisme supra-individuel ; elle est simplement le reflet s\u00e9diment\u00e9 d&rsquo;une infinit\u00e9 d&rsquo;imitations locales et de contagions d&rsquo;id\u00e9es. Le suicide, d\u00e9montre Tarde en s&rsquo;appuyant sur des s\u00e9ries temporelles fines et sur la r\u00e9partition spatiale des cas, se transmet tr\u00e8s souvent par contagion interpsychique, amplifi\u00e9e par les r\u00e9cits dramatis\u00e9s des faits divers dans la presse \u00e0 grand tirage. L\u00e0 o\u00f9 Durkheim voit une pathologie structurelle du tissu collectif, Tarde rep\u00e8re la trajectoire d&rsquo;une onde mim\u00e9tique qui traverse les esprits vuln\u00e9rables \u00e0 la suite d&rsquo;un cas spectaculaire.<\/p>\n<p>Le point d&rsquo;orgue de cette controverse \u00e9pique se d\u00e9roula lors du premier Congr\u00e8s international de sociologie tenu \u00e0 Paris en 1900, ainsi qu&rsquo;au sein de l&rsquo;\u00c9cole des hautes \u00e9tudes sociales en 1903. Face \u00e0 face, Tarde et Durkheim d\u00e9fendirent pied \u00e0 pied leur vision du monde savant. Si les d\u00e9bats furent d&rsquo;une haute tenue th\u00e9orique, les cons\u00e9quences institutionnelles furent sans appel : Durkheim, b\u00e2tisseur d&#8217;empire acad\u00e9mique redoutable, dot\u00e9 d&rsquo;une revue structur\u00e9e (<em>L&rsquo;Ann\u00e9e sociologique<\/em>) et d&rsquo;un r\u00e9seau disciplin\u00e9 de brillants disciples (C\u00e9lestin Bougl\u00e9, Marcel Mauss, Fran\u00e7ois Simiand, Maurice Halbwachs), sut s&#8217;emparer des leviers universitaires et \u00e9vincer durablement le mod\u00e8le tardien, condamnant la perspective de son rival \u00e0 un purgatoire institutionnel de plusieurs d\u00e9cennies en France.<\/p>\n<h3>4.3 Les enjeux anthropologiques du d\u00e9saccord<\/h3>\n<p>Au-del\u00e0 de la m\u00e9thodologie pure, l&rsquo;affrontement entre Tarde et Durkheim engageait deux visions diam\u00e9tralement oppos\u00e9es de la condition humaine et de la libert\u00e9 au sein de la modernit\u00e9. Pour Durkheim, l&rsquo;individu livr\u00e9 \u00e0 lui-m\u00eame est une proie facile pour le chaos de ses d\u00e9sirs illimit\u00e9s et de ses pulsions animales. Sans la contrainte civilisatrice de la soci\u00e9t\u00e9, sans l&rsquo;autorit\u00e9 morale de ses institutions qui fixent les bornes du bien et du mal et imposent une loi ext\u00e9rieure, l&rsquo;homme ne parvient jamais \u00e0 s&rsquo;\u00e9lever \u00e0 la dignit\u00e9 morale : c&rsquo;est la soci\u00e9t\u00e9 qui humanise l&rsquo;animal par une discipline coercitive salvatrice.<\/p>\n<p>Pour Gabriel Tarde, cette anthropologie durkheimienne sacrifie ind\u00fbment l&rsquo;originalit\u00e9 de l&rsquo;\u00eatre et fait de la soci\u00e9t\u00e9 une idole idol\u00e2tre et \u00e9crasante, une sorte de nouveau Moloch la\u00efque. Tarde soutient au contraire que la source ultime de toute noblesse, de toute intelligence et de tout progr\u00e8s ne r\u00e9side pas dans la foule ni dans l&rsquo;institution \u00e9tablie, mais dans la f\u00e9condit\u00e9 silencieuse de l&rsquo;individualit\u00e9 cr\u00e9atrice. L&rsquo;homme n&rsquo;est pas simplement un r\u00e9ceptacle passif model\u00e9 par son milieu ; il est une monade inventive, un foyer possible de rupture et de renouvellement esth\u00e9tique ou moral :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le d\u00e9terminisme structurel de Durkheim :<\/strong> l&rsquo;histoire est un d\u00e9ploiement inexorable de n\u00e9cessit\u00e9s morphologiques et de lois d&rsquo;int\u00e9gration o\u00f9 l&rsquo;individu n&rsquo;est qu&rsquo;un point de passage fonctionnel.<\/li>\n<li><strong>La contingence historique de Tarde :<\/strong> l&rsquo;histoire est le fruit impr\u00e9visible d&rsquo;accidents g\u00e9niaux, d&rsquo;\u00e9tincelles c\u00e9r\u00e9brales minuscules et d&rsquo;initiatives individuelles improbables qui ont trouv\u00e9 un milieu favorable pour essaimer par contagion.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ce schisme anthropologique a provoqu\u00e9 la funeste bifurcation institutionnelle qui allait s\u00e9parer pour pr\u00e8s d&rsquo;un si\u00e8cle la sociologie et la psychologie sociale. En expulsant toute dimension psychologique fine hors des sciences sociales pour asseoir leur autonomie corporative, l&rsquo;\u00e9cole durkheimienne a priv\u00e9 la sociologie fran\u00e7aise d&rsquo;outils analytiques subtils pour penser l&rsquo;affectivit\u00e9, les d\u00e9sirs inconscients, les r\u00e9seaux interindividuels et les micro-fluctuations du pouvoir, cr\u00e9ant un angle mort th\u00e9orique que la red\u00e9couverte tardienne contemporaine tente pr\u00e9cis\u00e9ment de combler.<\/p>\n<h2>5. Criminologie compar\u00e9e et psychologie criminelle chez Tarde<\/h2>\n<h3>5.1 R\u00e9futation de l&rsquo;atavisme biologique de Cesare Lombroso<\/h3>\n<p>Au cours des deux derni\u00e8res d\u00e9cennies du XIXe si\u00e8cle, la criminologie europ\u00e9enne \u00e9tait domin\u00e9e par les th\u00e8ses spectaculaires de l&rsquo;anthropologue italien <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\">Cesare Lombroso<\/a>, auteur de l&rsquo;ouvrage influent <em>L&rsquo;Uomo delinquente<\/em> (1876). Lombroso postulait l&rsquo;existence d&rsquo;un \u00ab criminel-n\u00e9 \u00bb, un \u00eatre d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9 et atavique dont le passage \u00e0 l&rsquo;acte meurtrier ou pr\u00e9dateur s&rsquo;expliquait m\u00e9caniquement par une r\u00e9gression biologique vers des stades primitifs de l&rsquo;\u00e9volution humaine. Pour le m\u00e9decin turinois et son \u00e9cole, cette tare organique ind\u00e9l\u00e9bile se trahissait par une s\u00e9rie de stigmates anatomiques d\u00e9celables d\u00e8s l&rsquo;examen physique : asym\u00e9trie cr\u00e2nienne, prognathisme mandibulaire prononc\u00e9, oreilles d\u00e9coll\u00e9es, absence de pilosit\u00e9, insensibilit\u00e9 cong\u00e9nitale \u00e0 la douleur ou encore propension compulsive au tatouage corporel.<\/p>\n<p>Dans sa monumentale <em>Philosophie p\u00e9nale<\/em> (1890) ainsi que lors des m\u00e9morables Congr\u00e8s internationaux d&rsquo;anthropologie criminelle de Rome (1885), Paris (1889) et Bruxelles (1892), Gabriel Tarde se pose en adversaire le plus implacable de cette th\u00e9orie m\u00e9dico-biologique. Arm\u00e9 de sa longue exp\u00e9rience concr\u00e8te de juge d&rsquo;instruction ayant interrog\u00e9 des centaines de pr\u00e9venus au fond de son bureau de Sarlat, Tarde d\u00e9truit avec m\u00e9thode l&rsquo;\u00e9difice phr\u00e9nologique de Lombroso. Il d\u00e9montre que les pr\u00e9tendus stigmates physiques du crime ne sont que des d\u00e9formations communes issues de la mis\u00e8re mat\u00e9rielle, de mauvaises conditions sanitaires ou du travail p\u00e9nible en milieu rural, que l&rsquo;on retrouve avec la m\u00eame fr\u00e9quence chez des paysans honn\u00eates et des artisans vertueux.<\/p>\n<p>Tarde r\u00e9cuse toute fatalit\u00e9 organique inscrite dans les g\u00e8nes ou les os du cr\u00e2ne. Le crime, affirme-t-il, n&rsquo;est en rien une maladie naturelle ou un retour spontan\u00e9 de la sauvagerie pr\u00e9historique au sein de la civilisation. Il rel\u00e8ve fondamentalement d&rsquo;un apprentissage social, d&rsquo;un ph\u00e9nom\u00e8ne de socialisation d\u00e9viante enti\u00e8rement command\u00e9 par les m\u00e9canismes universels de l&rsquo;imitation. L&rsquo;assassin, le voleur \u00e0 la tire ou l&rsquo;escroc ne naissent pas criminels ; ils le deviennent au contact prolong\u00e9 d&rsquo;un milieu d\u00e9l\u00e9t\u00e8re o\u00f9 l&rsquo;immoralit\u00e9 est \u00e9rig\u00e9e en norme et o\u00f9 les tours de main de la d\u00e9linquance s&rsquo;acqui\u00e8rent exactement de la m\u00eame mani\u00e8re qu&rsquo;un jeune apprenti menuisier apprend \u00e0 raboter le ch\u00eane aupr\u00e8s de son ma\u00eetre d&rsquo;atelier.<\/p>\n<h3>5.2 Le crime comme profession et sous-culture imitative<\/h3>\n<p>D\u00e9veloppant cette conception psychosociale du passage \u00e0 l&rsquo;acte, Tarde forge la th\u00e8se novatrice du crime comme v\u00e9ritable \u00ab profession \u00bb. Loin d&rsquo;\u00eatre un acte insens\u00e9 accompli par un monstre isol\u00e9 de l&rsquo;esp\u00e8ce humaine, la d\u00e9linquance urbaine moderne s&rsquo;organise selon une division fonctionnelle du travail tr\u00e8s sophistiqu\u00e9e, avec ses hi\u00e9rarchies internes, ses corporations officieuses, ses traditions transmises oralement et ses rituels initiatiques rigoureux. L&rsquo;entr\u00e9e dans le banditisme est le r\u00e9sultat d&rsquo;un compagnonnage d&rsquo;apprentissage o\u00f9 le novice commence par admirer l&rsquo;audace des a\u00een\u00e9s, imite leur d\u00e9marche arrogante, adopte leur code d&rsquo;honneur et int\u00e9riorise leurs valeurs de d\u00e9fi envers l&rsquo;ordre \u00e9tabli.<\/p>\n<p>Dans ce processus d&rsquo;acculturation criminelle, la langue joue un r\u00f4le d&rsquo;agr\u00e9gation et de distinction primordial. Tarde analyse minutieusement le jargon et l&rsquo;argot des malfaiteurs comme une sous-culture imitative protectrice : cet idiome crypt\u00e9 permet aux d\u00e9linquants de se reconna\u00eetre imm\u00e9diatement entre pairs, de signifier leur rupture avec la soci\u00e9t\u00e9 honn\u00eate et de consolider la solidarit\u00e9 du groupe par un sentiment d&rsquo;appartenance partag\u00e9. L&rsquo;argot s&rsquo;enrichit sans cesse de m\u00e9taphores nouvelles invent\u00e9es par quelques truands charismatiques, rapidement imit\u00e9es et adopt\u00e9es par l&rsquo;ensemble du milieu interllope des grandes cit\u00e9s industrielles.<\/p>\n<p>Par ailleurs, Tarde met en lumi\u00e8re avec une perspicacit\u00e9 pionni\u00e8re le r\u00f4le d\u00e9vastateur de la presse populaire et du sensationnalisme journalistique dans la contagion des conduites criminelles. Les comptes rendus minutieux et dramatis\u00e9s des forfaits de criminels c\u00e9l\u00e8bres dans les gazettes \u00e0 un sou fonctionnent comme de formidables vecteurs de suggestion \u00e0 distance pour des esprits fragiles ou fascin\u00e9s par la notori\u00e9t\u00e9 m\u00e9diatique. L&rsquo;exposition publique des modes op\u00e9ratoires entra\u00eene invariablement des vagues d&rsquo;imitation mim\u00e9tique \u00e0 travers tout le territoire national. Par cette approche, Tarde pose avec un demi-si\u00e8cle d&rsquo;avance les fondements th\u00e9oriques de la c\u00e9l\u00e8bre th\u00e9orie de l&rsquo;\u00ab association diff\u00e9rentielle \u00bb qui sera formalis\u00e9e dans les ann\u00e9es 1930 par le sociologue am\u00e9ricain Edwin Sutherland au sein de l&rsquo;\u00e9cole de criminologie de Chicago.<\/p>\n<h3>5.3 La philosophie p\u00e9nale et la notion de responsabilit\u00e9 individuelle<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9limination du libre arbitre absolu par le paradigme de l&rsquo;imitation et de la suggestion posait un d\u00e9fi redoutable pour la l\u00e9gitimit\u00e9 du syst\u00e8me p\u00e9nal classique : comment punir un coupable si ses actes ont \u00e9t\u00e9 provoqu\u00e9s par la contagion irr\u00e9sistible de son milieu ? Lombroso et les positivistes italiens concluaient sans h\u00e9siter \u00e0 la fin de la responsabilit\u00e9 morale, pr\u00e9conisant une simple d\u00e9fense sociale consistant \u00e0 \u00e9liminer, neutraliser ou interner pr\u00e9ventivement les individus biologiquement dangereux, \u00e0 l&rsquo;image des fauves ou des b\u00eates enrag\u00e9es.<\/p>\n<p>Fid\u00e8le \u00e0 son humanisme juridique, Gabriel Tarde refuse cat\u00e9goriquement cette d\u00e9rive autoritaire et technocratique qui r\u00e9duirait la justice \u00e0 une simple mesure v\u00e9t\u00e9rinaire de salubrit\u00e9 publique. Dans <em>La Philosophie p\u00e9nale<\/em>, il entreprend de refonder le concept de culpabilit\u00e9 sur une assise psychosociale totalement renouvel\u00e9e, reposant sur deux crit\u00e8res cumulatifs indispensables :<\/p>\n<ol>\n<li><strong>L&rsquo;identit\u00e9 individuelle :<\/strong> pour \u00eatre tenu pour p\u00e9nalement responsable, il faut que le sujet conserve le sentiment de sa continuit\u00e9 psychologique dans le temps entre le moment de la conception du d\u00e9lit, son ex\u00e9cution et sa comparution devant le tribunal. Si une crise de d\u00e9mence, un \u00e9tat de d\u00e9lire toxique profond ou un somnambulisme pathologique a bris\u00e9 cette continuit\u00e9 du moi conscient, la responsabilit\u00e9 s&rsquo;\u00e9vanouit.<\/li>\n<li><strong>La similitude sociale :<\/strong> l&rsquo;individu doit faire partie de la m\u00eame communaut\u00e9 morale, juridique et culturelle que la soci\u00e9t\u00e9 qui pr\u00e9tend le juger. S&rsquo;il existe une trop grande distance culturelle \u2014 tel un aborig\u00e8ne projet\u00e9 sans transition dans une m\u00e9tropole europ\u00e9enne dont il ignore tous les codes \u2014, il ne partage pas les m\u00eames repr\u00e9sentations de croyance et de d\u00e9sir, et la punition perd son sens moral pour ne devenir qu&rsquo;une violence arbitraire.<\/li>\n<\/ol>\n<p>D\u00e8s lors que ces deux conditions sont satisfaites, la responsabilit\u00e9 p\u00e9nale demeure pleine et enti\u00e8re : la soci\u00e9t\u00e9 est fond\u00e9e \u00e0 punir parce que l&rsquo;individu est moralement redevable envers le pacte d&rsquo;imitation mutuelle qui lie les membres de la cit\u00e9. Mais cette justice tardienne se veut r\u00e9solument individualis\u00e9e, attentive aux nuances psychologiques singuli\u00e8res et r\u00e9paratrice. Tarde adresse une critique impitoyable \u00e0 l&rsquo;encontre de la prison r\u00e9publicaine de son temps, qu&rsquo;il qualifie de gouffre corrupteur et d&rsquo;\u00ab universit\u00e9 du crime \u00bb. En enfermant des d\u00e9linquants primaires aux c\u00f4t\u00e9s de r\u00e9cidivistes endurcis dans des cellules insalubres, l&rsquo;administration carc\u00e9rale ne fait qu&rsquo;organiser elle-m\u00eame une contagion mim\u00e9tique abominable, fabriquant \u00e0 la cha\u00eene de futurs monstres froids par l&rsquo;\u00e9cole de la promiscuit\u00e9 p\u00e9nitentiaire.<\/p>\n<h2>6. L&rsquo;invention et l&rsquo;innovation : Moteurs de la transformation psychique et collective<\/h2>\n<h3>6.1 Nature psychologique de l&rsquo;\u00e9tincelle inventive<\/h3>\n<p>Si la soci\u00e9t\u00e9 n&rsquo;\u00e9tait r\u00e9gie que par la seule force de l&rsquo;imitation, elle serait irr\u00e9m\u00e9diablement condamn\u00e9e \u00e0 une stagnation absolue, tournant en rond dans une reproduction perp\u00e9tuelle des m\u00eames gestes, des m\u00eames dogmes et des m\u00eames outils ancestraux. Gabriel Tarde r\u00e9sout ce dilemme ontologique en introduisant l&rsquo;autre p\u00f4le de sa dialectique fondamentale : l&rsquo;<strong>invention<\/strong>. Sans invention, l&rsquo;imitation n&rsquo;aurait aucune mati\u00e8re premi\u00e8re \u00e0 propager ; mais sans imitation, l&rsquo;invention resterait une \u00e9tincelle st\u00e9rile enfouie dans la solitude d&rsquo;un cerveau \u00e9ph\u00e9m\u00e8re. L&rsquo;invention est le moteur cr\u00e9ateur de l&rsquo;histoire, la source ultime de toute variation \u00e9volutive dans le r\u00e8gne humain.<\/p>\n<p>Quelle est la nature profonde de cette \u00e9tincelle inventive ? Tarde en livre une description psychologique d&rsquo;une remarquable subtilit\u00e9. L&rsquo;invention n&rsquo;est jamais une cr\u00e9ation ex nihilo, un miracle surgi du n\u00e9ant par la gr\u00e2ce d&rsquo;un d\u00e9miurge. Elle consiste toujours dans le croisement impr\u00e9vu, l&rsquo;interf\u00e9rence f\u00e9conde de deux ou plusieurs rayons d&rsquo;imitation pr\u00e9existants qui viennent s&rsquo;entrechoquer et fusionner harmonieusement au sein d&rsquo;une bo\u00eete cr\u00e2nienne singuli\u00e8re. Un esprit attentif, expos\u00e9 \u00e0 deux s\u00e9ries d&rsquo;id\u00e9es traditionnellement distinctes, per\u00e7oit soudainement une analogie secr\u00e8te, une r\u00e9sonance intime entre elles et produit une formule neuve :<\/p>\n<blockquote><p>L&rsquo;invention est l&rsquo;enfant n\u00e9 de l&rsquo;accouplement de deux imitations dans la matrice d&rsquo;un cerveau inspir\u00e9.<\/p><\/blockquote>\n<p>Cette th\u00e9orie cognitive fait une large part aux \u00e9tats mentaux infra-rationnels et \u00e0 la r\u00eaverie. L&rsquo;invention n&rsquo;\u00e9clot pas sous la contrainte d&rsquo;un calcul utilitaire froid, mais dans ces moments de disponibilit\u00e9 psychique o\u00f9 la veille somnambulique se rel\u00e2che l\u00e9g\u00e8rement, autorisant les id\u00e9es \u00e0 se combiner selon des affinit\u00e9s \u00e9lectives inattendues. Tarde souligne que les grandes r\u00e9volutions de la civilisation ne sont point dues \u00e0 des bouleversements cosmiques brutaux, mais \u00e0 des mutations mentales infinit\u00e9simales : un obscur berger qui imagine la premi\u00e8re greffe fruiti\u00e8re, un soldat anonyme qui modifie l&rsquo;angle d&rsquo;une pointe de fl\u00e8che, un po\u00e8te solitaire qui associe deux vocables disparates suffisent \u00e0 infl\u00e9chir le destin s\u00e9culaire de nations enti\u00e8res une fois que leurs \u00e9tincelles sont capt\u00e9es par le r\u00e9seau de l&rsquo;imitation.<\/p>\n<h3>6.2 L&rsquo;opposition et le conflit comme m\u00e9diation dialectique<\/h3>\n<p>L&rsquo;irruption d&rsquo;une invention dans le champ social ne s&rsquo;op\u00e8re cependant jamais sans fracas ni r\u00e9sistance. Une nouveaut\u00e9, par le simple fait qu&rsquo;elle s&rsquo;affirme, vient heurter de front les imitations s\u00e9diment\u00e9es, les habitudes confortables et les certitudes acquises qui tenaient lieu de v\u00e9rit\u00e9 pour la multitude. C&rsquo;est ici qu&rsquo;intervient le moment de l&rsquo;<strong>opposition<\/strong>, le second terme de la dynamique tardienne.<\/p>\n<p>Tarde distingue avec soin les diff\u00e9rentes \u00e9chelles de cette r\u00e9sistance :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;opposition int\u00e9rieure (le dilemme de la conscience) :<\/strong> avant d&rsquo;\u00e9clater au grand jour, le heurt se produit d&rsquo;abord dans l&rsquo;intimit\u00e9 du sujet. L&rsquo;inventeur, ou le premier disciple qui recueille l&rsquo;id\u00e9e neuve, \u00e9prouve un d\u00e9chirement intellectuel et moral. Il doit lutter contre ses propres pr\u00e9jug\u00e9s d&rsquo;enfance, affronter l&rsquo;angoisse de rompre avec l&rsquo;opinion commune et vaincre la dissonance cognitive n\u00e9e de la collision entre son ancienne croyance et sa d\u00e9couverte r\u00e9cente.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;opposition collective (le conflit social) :<\/strong> d\u00e8s lors que l&rsquo;invention gagne un cercle de partisans, l&rsquo;opposition s&rsquo;ext\u00e9riorise et devient sociale. Elle prend la forme de controverses th\u00e9ologiques f\u00e9roces, de proc\u00e8s scientifiques retentissants, de pol\u00e9miques de presse, de gr\u00e8ves ouvri\u00e8res contre le machinisme ou de guerres id\u00e9ologiques impitoyables. La soci\u00e9t\u00e9 se scinde en deux camps : les tenants de la coutume menac\u00e9e d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, les ap\u00f4tres de la mode ou de la doctrine nouvelle de l&rsquo;autre.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Tarde observe que ce conflit mim\u00e9tique ne trouve que deux issues possibles : l&rsquo;\u00e9crasement pur et simple de l&rsquo;innovation dissidente sous le poids du conservatisme dominant, ou bien son triomphe apr\u00e8s une phase d&rsquo;affrontement qui force les deux id\u00e9es ennemies \u00e0 s&rsquo;enrichir r\u00e9ciproquement par une synth\u00e8se sup\u00e9rieure. Dans tous les cas, l&rsquo;opposition ne constitue jamais pour lui une force cr\u00e9atrice autonome, mais un passage oblig\u00e9, un frottement cin\u00e9tique in\u00e9vitable g\u00e9n\u00e9r\u00e9 par le d\u00e9ploiement spatial de deux v\u00e9rit\u00e9s incompatibles cherchant \u00e0 occuper le m\u00eame terrain c\u00e9r\u00e9bral.<\/p>\n<h3>6.3 Le cycle universel : R\u00e9p\u00e9tition, Opposition, Adaptation<\/h3>\n<p>En 1897, avec la publication de <em>L&rsquo;Opposition universelle<\/em>, puis en 1898 avec <em>Les Lois sociales<\/em>, Gabriel Tarde hisse sa d\u00e9couverte sociologique \u00e0 la dignit\u00e9 d&rsquo;une philosophie cosmologique g\u00e9n\u00e9rale embrassant la totalit\u00e9 des r\u00e8gnes de l&rsquo;univers. Il formalise une triade ontologique universelle r\u00e9gissant les ph\u00e9nom\u00e8nes physiques, biologiques et mentaux : la <strong>R\u00e9p\u00e9tition<\/strong>, l&rsquo;<strong>Opposition<\/strong> et l&rsquo;<strong>Adaptation<\/strong> (ou Harmonie).<\/p>\n<p>Ces trois moments d\u00e9crivent la respiration rythmique du cosmos tout entier selon une remarquable sym\u00e9trie des plans d&rsquo;existence, que le tableau suivant permet de synth\u00e9tiser :<\/p>\n<table border=\"1\" cellpadding=\"8\" cellspacing=\"0\" style=\"width: 100%; border-collapse: collapse; margin-top: 15px; margin-bottom: 20px;\">\n<thead>\n<tr style=\"background-color: #f2f2f2; text-align: left;\">\n<th>Domaine ontologique<\/th>\n<th>Forme de la R\u00e9p\u00e9tition<\/th>\n<th>Forme de l&rsquo;Opposition<\/th>\n<th>Forme de l&rsquo;Adaptation<\/th>\n<\/tr>\n<\/thead>\n<tbody>\n<tr>\n<td><strong>Monde physique<\/strong><\/td>\n<td>Ondulation, vibration, gravitation p\u00e9riodique de la mati\u00e8re.<\/td>\n<td>Choc des forces contraires, interf\u00e9rence destructrice d&rsquo;ondes, frottement.<\/td>\n<td>\u00c9quilibre m\u00e9canique, cristallisation, sym\u00e9trie atomique stabilis\u00e9e.<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Monde biologique<\/strong><\/td>\n<td>H\u00e9r\u00e9dit\u00e9, reproduction cellulaire, duplication de l&rsquo;ADN v\u00e9g\u00e9tal et animal.<\/td>\n<td>Lutte pour la vie, concurrence intersp\u00e9cifique, pathologie organique.<\/td>\n<td>Sp\u00e9ciation, harmonie physiologique, symbiose \u00e9cologique.<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Monde social (mental)<\/strong><\/td>\n<td>Imitation, transmission de coutumes, propagation des modes.<\/td>\n<td>Guerre, controverse intellectuelle, pol\u00e9mique publique, concurrence.<\/td>\n<td>Invention synth\u00e9tique, accord de volont\u00e9s, organisation juridique et paix.<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p>Cette vision triadique r\u00e9v\u00e8le le dessein m\u00e9taphysique de Tarde : la r\u00e9p\u00e9tition (dont l&rsquo;imitation est la modalit\u00e9 sp\u00e9cifiquement humaine) multiplie et d\u00e9ploie les formes dans l&rsquo;espace ; l&rsquo;opposition met \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve leur compatibilit\u00e9 par le heurt limitatif ; enfin, l&rsquo;adaptation invente un ordre sup\u00e9rieur et stabilis\u00e9 qui permet de d\u00e9passer la crise conflictuelle. Ce nouvel \u00e9quilibre adapt\u00e9 devient \u00e0 son tour le point de d\u00e9part d&rsquo;une nouvelle s\u00e9rie de r\u00e9p\u00e9titions par imitation, relan\u00e7ant ainsi ind\u00e9finiment la pulsation cr\u00e9atrice de la vie et de la soci\u00e9t\u00e9 vers une complexit\u00e9 toujours plus haute.<\/p>\n<h2>7. La psychologie \u00e9conomique selon Gabriel Tarde : D\u00e9sirs, croyances et valeur<\/h2>\n<h3>7.1 D\u00e9construction de l&rsquo;homo oeconomicus rationnel<\/h3>\n<p>Publi\u00e9 en 1902 en deux forts volumes, le trait\u00e9 de <em>Psychologie \u00e9conomique<\/em> de Gabriel Tarde constitue l&rsquo;un des monuments les plus audacieux et les plus m\u00e9connus de la pens\u00e9e h\u00e9t\u00e9rodoxe du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle. D\u00e8s les premi\u00e8res pages, Tarde lance une offensive frontale contre les postulats fondamentaux de l&rsquo;\u00e9conomie politique classique et n\u00e9oclassique incarn\u00e9e par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\">Adam Smith<\/a>, David Ricardo, Jean-Baptiste Say et l&rsquo;\u00e9cole de l&rsquo;utilitarisme marginaliste de L\u00e9on Walras. Il accuse ces th\u00e9oriciens d&rsquo;avoir b\u00e2ti une cath\u00e9drale logique sur une fiction psychologique grotesque : le fameux <em>homo oeconomicus<\/em>, cet agent froidement calculateur, \u00e9go\u00efste, omniscient et uniquement m\u00fb par la maximisation quantitative de ses plaisirs mat\u00e9riels imm\u00e9diats.<\/p>\n<p>Tarde qualifie cette conception de v\u00e9ritable aberration anthropologique. Dans la r\u00e9alit\u00e9 des \u00e9changes humains, l&rsquo;acte d&rsquo;achat, de vente, de production ou d&rsquo;\u00e9pargne n&rsquo;est jamais dict\u00e9 par un calcul de pure utilit\u00e9 rationnelle, mais par des motivations passionnelles, esth\u00e9tiques, statutaires et morales d&rsquo;une infinie subtilit\u00e9. La valeur d&rsquo;un bien ne r\u00e9side pas dans la quantit\u00e9 de travail physique n\u00e9cessaire \u00e0 son extraction, ni m\u00eame dans sa raret\u00e9 math\u00e9matique abstraite, mais dans le degr\u00e9 de d\u00e9sir collectif et de croyance commune dont ce bien fait l&rsquo;objet \u00e0 un instant pr\u00e9cis de l&rsquo;histoire.<\/p>\n<p>La consommation est avant tout un ph\u00e9nom\u00e8ne mim\u00e9tique et ostentatoire guid\u00e9 par l&rsquo;orgueil, le snobisme, la vanit\u00e9 et le besoin d&rsquo;admiration. On n&rsquo;ach\u00e8te point un habit simplement pour se prot\u00e9ger des intemp\u00e9ries, mais pour imiter la parure d&rsquo;un individu admir\u00e9 ou pour signifier aux yeux de ses rivaux son appartenance \u00e0 une caste prestigieuse. Par cette approche d&rsquo;une extraordinaire acuit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nologique, Tarde formule, de mani\u00e8re rigoureusement contemporaine mais ind\u00e9pendante, les m\u00eames constats que le sociologue am\u00e9ricain <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\">Thorstein Veblen<\/a> exposait dans sa c\u00e9l\u00e8bre <em>Th\u00e9orie de la classe de loisir<\/em> (1899) sur la consommation ostentatoire, inaugurant une d\u00e9construction radicale de l&rsquo;illusion utilitariste.<\/p>\n<h3>7.2 L&rsquo;\u00e9conomie cognitive et le capital immat\u00e9riel<\/h3>\n<p>L&rsquo;autre coup de ma\u00eetre de la <em>Psychologie \u00e9conomique<\/em> consiste \u00e0 faire basculer l&rsquo;analyse de la production de la mati\u00e8re vers l&rsquo;esprit, anticipant avec un si\u00e8cle d&rsquo;avance les diagnostics contemporains sur le \u00ab capitalisme cognitif \u00bb et l&rsquo;\u00e9conomie du savoir. Tarde soutient que la v\u00e9ritable richesse d&rsquo;une nation ne se compte ni en quintaux de bl\u00e9 entass\u00e9s dans des granges, ni en lingots d&rsquo;or scell\u00e9s dans les coffres de la banque centrale, mais dans son <em>capital immat\u00e9riel<\/em> : le patrimoine accumul\u00e9 des connaissances scientifiques, des brevets techniques, des comp\u00e9tences artisanales, des formules esth\u00e9tiques et des inventions convertibles.<\/p>\n<p>La valeur \u00e9conomique se d\u00e9compose selon Tarde en trois dimensions ins\u00e9parables :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La valeur-utilit\u00e9 :<\/strong> la croyance collectivement partag\u00e9e dans l&rsquo;aptitude d&rsquo;un objet ou d&rsquo;un service \u00e0 satisfaire un besoin d\u00e9termin\u00e9 du corps ou de l&rsquo;esprit.<\/li>\n<li><strong>La valeur-v\u00e9rit\u00e9 :<\/strong> le coefficient de certitude scientifique ou technique incorpor\u00e9 dans un proc\u00e9d\u00e9 de fabrication, qui garantit sa fiabilit\u00e9 et sa reproductibilit\u00e9 m\u00e9canique.<\/li>\n<li><strong>La valeur-beaut\u00e9 :<\/strong> l&rsquo;adh\u00e9sion esth\u00e9tique et \u00e9motionnelle qui fait na\u00eetre le d\u00e9sir d&rsquo;acquisition, sans laquelle aucun produit marchand ne peut emporter l&rsquo;engouement du public.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Dans cette configuration, l&rsquo;ouvrier \u00e0 l&rsquo;usine ou le laboureur au champ ne font qu&rsquo;ex\u00e9cuter des gestes moteurs dont le dessin a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9alablement invent\u00e9 par le cerveau d&rsquo;un innovateur g\u00e9nial et valid\u00e9 par une tradition d&rsquo;apprentissage. Le travail physique n&rsquo;est que la r\u00e9p\u00e9tition somatique d&rsquo;une id\u00e9e premi\u00e8re. En r\u00e9introduisant la force motrice de l&rsquo;intelligence et des affects au centre de la cr\u00e9ation de richesse, Tarde d\u00e9tr\u00f4ne le mat\u00e9rialisme \u00e9conomique traditionnel et invite \u00e0 concevoir l&rsquo;appareil productif mondial comme un immense r\u00e9seau c\u00e9r\u00e9bral o\u00f9 la circulation des flux d&rsquo;id\u00e9es gouverne souverainement la trajectoire des objets marchands.<\/p>\n<h3>7.3 La monnaie et le cr\u00e9dit comme vecteurs de confiance interpsychologique<\/h3>\n<p>Poussant son examen des rouages financiers jusqu&rsquo;\u00e0 ses ultimes cons\u00e9quences, Gabriel Tarde livre une th\u00e9orie purement psychologique de la monnaie et du cr\u00e9dit d&rsquo;une actualit\u00e9 troublante. \u00c0 l&rsquo;encontre de la doctrine m\u00e9talliste qui pr\u00e9tendait que la valeur de la monnaie d\u00e9pendait exclusivement du poids d&rsquo;or ou d&rsquo;argent contenu dans la pi\u00e8ce de monnaie, Tarde affirme que l&rsquo;or lui-m\u00eame n&rsquo;est qu&rsquo;un symbole inerte rendu op\u00e9rant par un miracle psychique : la croyance unanime des membres d&rsquo;une communaut\u00e9 dans sa valeur accept\u00e9e. La monnaie n&rsquo;est pas un m\u00e9tal pr\u00e9cieux ; elle est une cristallisation institutionnelle de la foi collective.<\/p>\n<p>Ce principe devient encore plus \u00e9vident lorsqu&rsquo;on examine l&rsquo;essor fulgurant des instruments fiduciaires et scripturaux de la modernit\u00e9 : les billets de banque, les lettres de change et surtout le cr\u00e9dit bancaire. Le mot \u00ab cr\u00e9dit \u00bb provient du latin <em>credere<\/em>, qui signifie \u00ab croire \u00bb. Tarde prend cette \u00e9tymologie au pied de la lettre : le cr\u00e9dit n&rsquo;est rien d&rsquo;autre qu&rsquo;un acte de foi mutuelle, une confiance interpersonnelle projet\u00e9e vers l&rsquo;avenir. Une \u00e9conomie qui prosp\u00e8re est une \u00e9conomie o\u00f9 le fluide de croyance dans l&rsquo;avenir circule \u00e0 plein r\u00e9gime entre les banquiers, les entrepreneurs, les cr\u00e9anciers et les salari\u00e9s.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors, les crises financi\u00e8res et les krachs boursiers re\u00e7oivent une explication lumineuse dans le cadre de sa sociologie des passions. Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;une panique bancaire ou une d\u00e9b\u00e2cle boursi\u00e8re ? Ce n&rsquo;est point la destruction subite de machines industrielles r\u00e9elles ou de r\u00e9coltes physiques, mais une crise de contagion n\u00e9gative foudroyante. Un bruit alarmiste, une d\u00e9fiance fugace naissant chez quelques sp\u00e9culateurs s&rsquo;amplifient par r\u00e9verb\u00e9ration mim\u00e9tique \u00e0 la corbeille du march\u00e9 ; la croyance s&rsquo;effondre en quelques minutes, le d\u00e9sir se transmue en terreur panique, provoquant une liquidation imm\u00e9diate des actifs. Les cours des actions boursi\u00e8res, conclut Tarde avec une ironie mordante, ne mesurent pas les r\u00e9alit\u00e9s objectives des usines, mais oscillent au gr\u00e9 des thermom\u00e8tres d&rsquo;esp\u00e9rance et d&rsquo;angoisse d&rsquo;une foule d&rsquo;op\u00e9rateurs sous hypnose m\u00e9diatique r\u00e9ciproque.<\/p>\n<h2>8. De la foule au public : M\u00e9tamorphoses de l&rsquo;opinion collective et des m\u00e9dias<\/h2>\n<h3>8.1 D\u00e9passement de la psychologie des foules de Gustave Le Bon<\/h3>\n<p>\u00c0 la fin du XIXe si\u00e8cle, les inqui\u00e9tudes suscit\u00e9es par l&rsquo;av\u00e8nement de la soci\u00e9t\u00e9 de masse, les gr\u00e8ves ouvri\u00e8res insurrectionnelles et les pouss\u00e9es populistes (\u00e0 l&rsquo;image de la crise boulangiste en France) donn\u00e8rent naissance \u00e0 une discipline florissante : la psychologie des foules. Son chef de file le plus c\u00e9l\u00e8bre aupr\u00e8s du grand public fut le m\u00e9decin et vulgarisateur <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\">Gustave Le Bon<\/a>, dont le livre <em>Psychologie des foules<\/em>, paru en 1895, connut un retentissement plan\u00e9taire imm\u00e9diat. Le Bon y d\u00e9crivait les masses populaires assembl\u00e9es comme des b\u00eates aveugles, hyst\u00e9riques, versatiles, ramen\u00e9es \u00e0 une barbarie primitive et pr\u00eates \u00e0 s&rsquo;abandonner au premier d\u00e9magogue venu sous l&rsquo;effet d&rsquo;une contagion hypnotique brutale.<\/p>\n<p>Dans son chef-d&rsquo;\u0153uvre de 1901, <em>L&rsquo;Opinion et la foule<\/em>, Gabriel Tarde rend hommage \u00e0 l&rsquo;acuit\u00e9 clinique de certains constats descriptifs de Le Bon, mais il condamne s\u00e9v\u00e8rement son archa\u00efsme conceptuel et son anachronisme sociologique. Tarde reproche \u00e0 Le Bon d&rsquo;avoir confondu une modalit\u00e9 collective archa\u00efque et appel\u00e9e \u00e0 d\u00e9cro\u00eetre en importance \u2014 la foule physique \u2014 avec la formation sociale neuve, sophistiqu\u00e9e et pr\u00e9pond\u00e9rante appel\u00e9e \u00e0 r\u00e9gir le XXe si\u00e8cle d\u00e9mocratique : le <strong>public<\/strong>.<\/p>\n<p>Tarde pose une distinction structurelle et morphologique irr\u00e9ductible entre ces deux entit\u00e9s collectives :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La foule :<\/strong> elle exige la proximit\u00e9 physique imm\u00e9diate, le contact tactile, l&rsquo;entassement des corps dans un espace circonscrit (la place publique, le boulevard, l&rsquo;h\u00e9micycle). La foule est asservie aux stimuli sensoriels directs : le timbre de voix de l&rsquo;orateur, l&rsquo;agitation des bras, la chaleur animale de l&rsquo;attroupement. Elle est intol\u00e9rante, volcanique, soumise \u00e0 des impulsions motrices directes et incapable d&rsquo;une r\u00e9flexion distante prolong\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>Le public :<\/strong> il se compose d&rsquo;individus dispers\u00e9s g\u00e9ographiquement, assis solitairement chacun chez soi au coin de leur foyer, s\u00e9par\u00e9s par des centaines ou des milliers de kilom\u00e8tres, mais unis par une communion purement spirituelle et mentale. Le public ne rel\u00e8ve pas de la contagion somatique des corps, mais d&rsquo;une communication intellectuelle d\u00e9sincarn\u00e9e m\u00e9di\u00e9e par l&rsquo;\u00e9crit.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8.2 L&rsquo;essor de la presse \u00e9crite et la naissance du public moderne<\/h3>\n<p>Pour Gabriel Tarde, l&rsquo;av\u00e8nement du public est le r\u00e9sultat direct d&rsquo;une mutation technologique majeure survenue au cours du XIXe si\u00e8cle : l&rsquo;industrialisation de la presse \u00e9crite, la d\u00e9mocratisation des quotidiens \u00e0 grand tirage (<em>Le Petit Journal<\/em>, <em>Le Matin<\/em>, <em>Le Figaro<\/em>) et la prodigieuse acc\u00e9l\u00e9ration des nouvelles permise par le t\u00e9l\u00e9graphe \u00e9lectrique et les chemins de fer. Ce dispositif m\u00e9diatique sans pr\u00e9c\u00e9dent dans l&rsquo;histoire de l&rsquo;humanit\u00e9 a cr\u00e9\u00e9 les conditions d&rsquo;un synchronisme mental universel.<\/p>\n<p>Tarde d\u00e9crit avec une saisissante minutie ph\u00e9nom\u00e9nologique l&rsquo;exp\u00e9rience intime du lecteur moderne de journal :<\/p>\n<blockquote><p>L&rsquo;homme qui ouvre son quotidien le matin dans son salon parisien ou dans un caf\u00e9 de province ne fait pas simplement une lecture solitaire. Il a la conscience vive, intime et exaltante que des centaines de milliers, voire des millions de ses concitoyens sont en train de lire exactement la m\u00eame ligne au m\u00eame instant que lui, d&rsquo;\u00e9prouver la m\u00eame indignation, de savourer le m\u00eame triomphe ou de s&rsquo;inqui\u00e9ter de la m\u00eame menace g\u00e9opolitique.<\/p><\/blockquote>\n<p>C&rsquo;est cette <em>simultan\u00e9it\u00e9 de la suggestion m\u00e9diatique<\/em> qui engendre la force prodigieuse de l&rsquo;opinion publique moderne. Le journal fabrique une pr\u00e9sence \u00e0 distance, transcendant les fronti\u00e8res g\u00e9ographiques, les barri\u00e8res de provinces et les solitudes provinciales pour agr\u00e9ger des citoyens dispers\u00e9s en un seul public homog\u00e8ne et r\u00e9actif. Loin d&rsquo;\u00eatre neutre, la presse op\u00e8re une s\u00e9lection imp\u00e9rieuse des sujets dignes d&rsquo;int\u00e9r\u00eat : en d\u00e9cidant souverainement de ce dont il faut parler et de ce qu&rsquo;il faut taire, les directeurs de journaux fa\u00e7onnent d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment les grands rayons d&rsquo;imitation id\u00e9ologique et dictent \u00e0 l&rsquo;agenda politique ses priorit\u00e9s nationales.<\/p>\n<h3>8.3 La conversation comme moteur fondamental de l&rsquo;opinion<\/h3>\n<p>Toutefois, la propagation des id\u00e9es dans le public ne s&rsquo;arr\u00eate pas \u00e0 la passivit\u00e9 r\u00e9ceptive du lecteur devant sa feuille d&rsquo;impression. Tarde refuse toute vision m\u00e9canique qui ferait des individus de simples r\u00e9cepteurs inertes d&rsquo;une propagande descendante. Dans un essai lumineux intitul\u00e9 pr\u00e9cis\u00e9ment \u00ab La conversation \u00bb, int\u00e9gr\u00e9 dans <em>L&rsquo;Opinion et la foule<\/em>, il r\u00e9v\u00e8le le r\u00f4le indispensable et sous-estim\u00e9 de l&rsquo;\u00e9change verbal quotidien dans la s\u00e9dimentation des croyances communes.<\/p>\n<p>La conversation interindividuelle constitue pour lui le v\u00e9ritable pont vivant entre le journal et l&rsquo;action politique. Que font les citoyens apr\u00e8s avoir lu les gazettes du matin ? Ils se rencontrent sur le chemin du travail, se retrouvent au bureau, s&rsquo;accoudent au comptoir des caf\u00e9s, se r\u00e9unissent dans les salons bourgeois ou partagent le d\u00eener familial. Durant ces moments de parole informelle et d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e, l&rsquo;information brute lue quelques heures plus t\u00f4t est pass\u00e9e au crible du dialogue :<\/p>\n<ul>\n<li>Elle est comment\u00e9e, d\u00e9battue, contest\u00e9e, modul\u00e9e et r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9e.<\/li>\n<li>Chacun apporte ses arguments, imite les jugements du voisin le plus \u00e9loquent ou s&rsquo;efforce de convaincre son interlocuteur de son propre sentiment.<\/li>\n<li>C&rsquo;est cette parole vivante et horizontale qui transmue les impressions solitaires des lecteurs en jugements collectifs stables, donnant ainsi naissance \u00e0 ce qu&rsquo;on appelle proprement l&rsquo;<em>opinion publique<\/em>.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Tarde attribue ainsi aux espaces de convivialit\u00e9 urbaine \u2014 le caf\u00e9 populaire, le cercle litt\u00e9raire, le club ouvrier ou le salon mondain \u2014 une fonction politique d&rsquo;une importance capitale. Ils sont les chambres de r\u00e9sonance microscopiques o\u00f9 les flux de nouvelles se s\u00e9dimentent en convictions morales partag\u00e9es, les filtres d\u00e9lib\u00e9ratifs horizontaux qui temp\u00e8rent l&rsquo;arbitraire du pouvoir central et impriment aux d\u00e9mocraties parlementaires leur impulsion vivante.<\/p>\n<h2>9. La microsociologie et le monadisme psychologique de Tarde<\/h2>\n<h3>9.1 L&rsquo;infiniment petit comme cl\u00e9 d&rsquo;explication du macroscopique<\/h3>\n<p>S&rsquo;il est un principe directeur qui traverse avec une parfaite coh\u00e9rence l&rsquo;ensemble des investigations de Gabriel Tarde \u2014 de la statistique criminelle \u00e0 la linguistique, du droit \u00e0 la th\u00e9orie de l&rsquo;opinion \u2014, c&rsquo;est la primaut\u00e9 m\u00e9thodologique et ontologique absolue accord\u00e9e \u00e0 l&rsquo;<strong>infiniment petit<\/strong>. Tarde s&rsquo;insurge contre ce qu&rsquo;il nomme l&rsquo;\u00ab illusion du t\u00e9lescope \u00bb chez les savants qui pr\u00e9tendent comprendre la marche de la soci\u00e9t\u00e9 en observant exclusivement les agr\u00e9gats massifs et les \u00e9difices gigantesques : l&rsquo;\u00c9tat, la Nation, l&rsquo;Arm\u00e9e, l&rsquo;\u00c9glise, le Capitalisme ou la F\u00e9odalit\u00e9.<\/p>\n<p>Pour le penseur sarladais, ces entit\u00e9s majestueuses ne sont que des illusions d&rsquo;optique n\u00e9es de notre incapacit\u00e9 sensorielle \u00e0 percevoir les micro-mouvements qui les engendrent continuellement. De m\u00eame que la physique moderne progresse en d\u00e9laissant la description globale des corps pour descendre au niveau des mol\u00e9cules, des atomes et de leurs forces d&rsquo;attraction infinit\u00e9simales, les sciences sociales ne deviendront v\u00e9ritablement rigoureuses qu&rsquo;en d\u00e9composant les institutions monolithiques en une myriade d&rsquo;infimes actions r\u00e9ciproques :<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab Expliquer le macroscopique par le microscopique, le gros par le menu, les institutions imposantes par le murmure imperceptible des conversations et des imitations individuelles : telle est la t\u00e2che de la sociologie v\u00e9ritable. \u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Tarde revendique explicitement une affinit\u00e9 intime avec l&rsquo;esprit du calcul diff\u00e9rentiel formul\u00e9 par Leibniz. Il affirme que l&rsquo;histoire ne fait pas de sauts gigantesques par l&rsquo;op\u00e9ration magique de \u00ab lois historiques globales \u00bb in\u00e9luctables, mais progresse par int\u00e9gration continue d&rsquo;une somme infinie de variations diff\u00e9rentielles (<em>dx<\/em>), d&rsquo;h\u00e9sitations secr\u00e8tes, de d\u00e9viations imperceptibles de ton ou de geste accomplies par des individus ordinaires, dont la somme math\u00e9matique accumul\u00e9e finit par faire basculer une langue dans un nouvel idiome, une religion dans une h\u00e9r\u00e9sie ou un r\u00e9gime monarchique dans une constitution r\u00e9publicaine.<\/p>\n<h3>9.2 La monadologie sociale : &lsquo;Avoir&rsquo; plut\u00f4t qu\u00a0\u00bb\u00catre&rsquo;<\/h3>\n<p>Pour donner une assise philosophique d\u00e9finitive \u00e0 cette microsociologie de l&rsquo;infime, Tarde accomplit dans son court trait\u00e9 m\u00e9taphysique <em>Monadologie et sociologie<\/em> (1893) une inversion conceptuelle d&rsquo;une audace inou\u00efe, qui continue de fasciner la philosophie contemporaine : il propose de substituer au verbe \u00ab \u00catre \u00bb, pierre d&rsquo;angle de toute l&rsquo;ontologie occidentale depuis Aristote, le verbe <strong>\u00ab Avoir \u00bb<\/strong>.<\/p>\n<p>Tarde diagnostique que la m\u00e9taphysique classique s&rsquo;est \u00e9gar\u00e9e en cherchant d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment une substance immuable, une identit\u00e9 fixe et ferm\u00e9e sur elle-m\u00eame au fond des choses (l&rsquo;essence de l&rsquo;\u00catre). Or, dans l&rsquo;exp\u00e9rience du monde, il n&rsquo;existe pas d&rsquo;\u00eatres clos ; il n&rsquo;y a que des rapports de possession r\u00e9ciproque et d&rsquo;appropriation mutuelle :<\/p>\n<ul>\n<li>Une monade ne se d\u00e9finit pas par ce qu&rsquo;elle <em>est<\/em> en soi, mais par ce qu&rsquo;elle <em>a<\/em> : par les autres monades qu&rsquo;elle embrasse dans sa perspective, par les croyances dont elle s&#8217;empare, par les d\u00e9sirs qui la poss\u00e8dent ou qu&rsquo;elle dirige vers autrui.<\/li>\n<li>L&rsquo;ontologie tardienne est une ontologie de la capture, de l&rsquo;impr\u00e9gnation et de l&rsquo;interp\u00e9n\u00e9tration permanente : \u00ab Avoir est le terme fondamental, le fait primordial qui commande l&rsquo;\u00catre. \u00bb<\/li>\n<\/ul>\n<p>Appliqu\u00e9e \u00e0 l&rsquo;esprit humain, cette th\u00e8se dissout l&rsquo;illusion d&rsquo;un moi cart\u00e9sien \u00e9tanche et autosuffisant. Notre subjectivit\u00e9 n&rsquo;est rien d&rsquo;autre qu&rsquo;un agr\u00e9gat provisoire de possessions psychiques : nous <em>avons<\/em> les id\u00e9es de notre ma\u00eetre d&rsquo;\u00e9cole, nous <em>avons<\/em> les tics de notre famille, nous <em>avons<\/em> les passions de nos contemporains. Chaque conscience humaine est un carrefour d&rsquo;influences, un miroir singulier qui diffracte l&rsquo;univers social environnant. L&rsquo;individu ne s&rsquo;oppose plus \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 comme une cellule autonome s&rsquo;opposerait au corps : il est lui-m\u00eame un tissu intime de soci\u00e9t\u00e9, habit\u00e9 de fond en comble par les \u00e2mes de ses concitoyens \u00e0 travers le jeu infini de la possession imitative.<\/p>\n<h3>9.3 Le pluralisme universel et la sociologie cosmique<\/h3>\n<p>Loin de cantonner sa microsociologie aux seules interactions de la vie humaine, Gabriel Tarde pousse son syst\u00e8me jusqu&rsquo;\u00e0 formuler une v\u00e9ritable <strong>sociologie cosmique<\/strong>, o\u00f9 le pluralisme universel devient la cl\u00e9 de vo\u00fbte de toute la cr\u00e9ation. Pour Tarde, il n&rsquo;y a pas d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 la nature inerte r\u00e9gie par un m\u00e9canisme aveugle et de l&rsquo;autre la soci\u00e9t\u00e9 humaine illumin\u00e9e par l&rsquo;esprit. L&rsquo;univers entier est soci\u00e9t\u00e9 de fond en comble.<\/p>\n<p>Le cosmos se d\u00e9ploie comme un embo\u00eetement vertigineux de soci\u00e9t\u00e9s microscopiques et macroscopiques :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;atome n&rsquo;est pas une bille indivisible et morte, mais une minuscule soci\u00e9t\u00e9 d&rsquo;ondes et d&rsquo;\u00e9nergies qui s&rsquo;accordent ou s&rsquo;opposent selon des lois d&rsquo;affinit\u00e9 \u00e9lective.<\/li>\n<li>La cellule vivante n&rsquo;est rien d&rsquo;autre qu&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 de mol\u00e9cules complexes collaborant \u00e0 la pr\u00e9servation d&rsquo;une forme organique.<\/li>\n<li>L&rsquo;organisme animal ou humain est une f\u00e9d\u00e9ration de milliards de cellules associ\u00e9es au service d&rsquo;une vie commune.<\/li>\n<li>Enfin, la nation ou la cit\u00e9 humaine constitue une soci\u00e9t\u00e9 d&rsquo;organismes conscients reli\u00e9s par la parole et le symbole.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette m\u00e9taphysique pan-psychique et relationnelle brise d\u00e9finitivement les dualismes st\u00e9riles entre l&rsquo;esprit et la mati\u00e8re, l&rsquo;anim\u00e9 et l&rsquo;inanim\u00e9, le social et le biologique. Tarde affirme r\u00e9solument que l&rsquo;univers est compos\u00e9 d&rsquo;une infinit\u00e9 de diff\u00e9rences qualitatives irr\u00e9ductibles qui cherchent \u00e0 s&rsquo;associer, \u00e0 se r\u00e9p\u00e9ter et \u00e0 s&rsquo;inventer mutuellement. La psychologie sociale n&rsquo;est d\u00e8s lors plus une modeste sous-discipline des sciences humaines naissantes, mais le sommet expressif et conscient des lois dynamiques qui gouvernent le battement d&rsquo;ailes de l&rsquo;univers tout entier.<\/p>\n<h2>10. R\u00e9ception critique, \u00e9clipse et marginalisation de l&rsquo;\u0153uvre tardienne<\/h2>\n<h3>10.1 L&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie institutionnelle durkheimienne et l&rsquo;oubli de Tarde<\/h3>\n<p>\u00c0 la mort subite de Gabriel Tarde en mai 1904, son prestige personnel est immense, comme en t\u00e9moignent les vibrants \u00e9loges fun\u00e8bres prononc\u00e9s par les plus hautes autorit\u00e9s intellectuelles de la Troisi\u00e8me R\u00e9publique. Pourtant, dans les deux d\u00e9cennies qui suivent sa disparition, son \u0153uvre gigantesque sombre dans un oubli acad\u00e9mique presque total au sein de l&rsquo;universit\u00e9 fran\u00e7aise. Ce purgatoire prolong\u00e9 s&rsquo;explique d&rsquo;abord par la victoire institutionnelle \u00e9crasante et m\u00e9thodique remport\u00e9e par l&rsquo;\u00e9cole sociologique rivale b\u00e2tie par \u00c9mile Durkheim.<\/p>\n<p>Durkheim et ses lieutenants disposaient d&rsquo;une strat\u00e9gie de conqu\u00eate universitaire d&rsquo;une redoutable efficacit\u00e9. Dot\u00e9s d&rsquo;un organe doctrinal rigide avec <em>L&rsquo;Ann\u00e9e sociologique<\/em>, contr\u00f4lant les jurys d&rsquo;agr\u00e9gation de philosophie, occupant les chaires cl\u00e9s de la Sorbonne et de l&rsquo;\u00c9cole normale sup\u00e9rieure, ils ont su former et placer une phalange de jeunes chercheurs talentueux d\u00e9vou\u00e9s au dogme du \u00ab fait social objectif \u00bb. Dans ce dispositif institutionnel verrouill\u00e9, Tarde faisait figure d&rsquo;anomalie inclassable : magistrat autodidacte n&rsquo;ayant jamais soutenu de th\u00e8se universitaire de doctorat, nomm\u00e9 au Coll\u00e8ge de France hors du cursus acad\u00e9mique traditionnel, il n&rsquo;avait jamais form\u00e9 de disciple direct, n&rsquo;avait pas fond\u00e9 de revue et laissait derri\u00e8re lui une constellation d&rsquo;id\u00e9es brillantes sans \u00e9cole pour les perp\u00e9tuer militairement.<\/p>\n<p>La rh\u00e9torique durkheimienne ne tarda pas \u00e0 caricaturer sans nuances la pens\u00e9e du d\u00e9funt pour mieux asseoir son monopole \u00e9pist\u00e9mologique. Tarde fut r\u00e9duit au rang commode de tenant d&rsquo;un \u00ab psychologisme d&rsquo;un autre \u00e2ge \u00bb, d&rsquo;un litt\u00e9rateur dilettante adepte de r\u00eaveries m\u00e9taphysiques s\u00e9duisantes mais d\u00e9pourvues de toute rigueur scientifique et de toute m\u00e9thode empirique probante. D\u00e8s les ann\u00e9es 1920, son nom ne figurait plus que dans les manuels officiels comme le vestige d&rsquo;une fausse route historique heureusement redress\u00e9e par le g\u00e9nie de Durkheim, achevant le bannissement complet du paradigme de l&rsquo;imitation hors de l&rsquo;enseignement acad\u00e9mique de la sociologie en France.<\/p>\n<h3>10.2 L&rsquo;exil transatlantique : Influence discr\u00e8te sur la sociologie am\u00e9ricaine<\/h3>\n<p>Pendant que l&rsquo;orthodoxie durkheimienne r\u00e9gnait sans partage \u00e0 Paris, les th\u00e8ses de Gabriel Tarde connaissaient une seconde vie, discr\u00e8te mais d\u00e9terminante, de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;Atlantique. D\u00e8s 1903, <em>Les Lois de l&rsquo;imitation<\/em> b\u00e9n\u00e9ficiaient d&rsquo;une traduction anglaise remarqu\u00e9e aux \u00c9tats-Unis par Elsie Clews Parsons, pr\u00e9fac\u00e9e par le sociologue Franklin Giddings de l&rsquo;universit\u00e9 Columbia. Ce travail de traduction marqua profond\u00e9ment les pionniers de la sociologie \u00e9tasunienne naissante, alors en qu\u00eate de mod\u00e8les pragmatiques pour comprendre l&rsquo;assimilation massive des vagues de migrants et la dynamique des m\u00e9tropoles am\u00e9ricaines en pleine explosion industrielle.<\/p>\n<p>L&rsquo;influence de Tarde s&rsquo;est exerc\u00e9e de mani\u00e8re privil\u00e9gi\u00e9e sur Edward Alsworth Ross, auteur en 1908 du premier grand manuel de <em>Social Psychology<\/em> en langue anglaise, qui reprenait explicitement le paradigme tardien de la suggestion et de la contagion mim\u00e9tique pour analyser l&rsquo;opinion publique. Mais c&rsquo;est surtout au sein de la c\u00e9l\u00e8bre <strong>\u00e9cole de sociologie de Chicago<\/strong> que l&#8217;empreinte tardienne allait fertiliser les recherches de terrain :<\/p>\n<ul>\n<li>Des figures majeures comme Robert E. Park, Charles Horton Cooley et William I. Thomas puis\u00e8rent dans l&rsquo;\u0153uvre de Tarde leur int\u00e9r\u00eat pour l&rsquo;\u00e9cologie urbaine, la communication interpersonnelle et l&rsquo;observation microscopique des interactions sociales au niveau de la rue et du quartier.<\/li>\n<li>De m\u00eame, la filiation conceptuelle avec l&rsquo;<strong>interactionnisme symbolique<\/strong> formalis\u00e9 plus tard par George Herbert Mead appara\u00eet \u00e9vidente : l&rsquo;id\u00e9e selon laquelle le moi individuel se constitue dans et par le regard et l&rsquo;int\u00e9riorisation de l&rsquo;attitude d&rsquo;autrui (le <em>looking-glass self<\/em> de Cooley) fait directement \u00e9cho aux analyses tardiennes de la monade sociale habill\u00e9e des pens\u00e9es de ses semblables.<\/li>\n<li>Enfin, dans le domaine de l&rsquo;anthropologie et de la sociologie rurale am\u00e9ricaine, les travaux canoniques d&rsquo;Everett Rogers sur la <em>Diffusion of Innovations<\/em> (1962), qui mod\u00e9lisent les courbes en S de l&rsquo;adoption des technologies nouvelles par les agriculteurs puis par les entreprises industrielles, reconnaissent formellement leur dette th\u00e9orique directe \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de la cin\u00e9tique des ondes imitatives forg\u00e9e par le magistrat de Sarlat.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>10.3 Les malentendus autour de la scientificit\u00e9 tardienne<\/h3>\n<p>Le rejet ou la marginalisation de Gabriel Tarde par le positivisme institutionnel fran\u00e7ais s&rsquo;enracinait \u00e9galement dans un profond malentendu d&rsquo;ordre formel et m\u00e9thodologique. Les gardiens de la scientificit\u00e9 acad\u00e9mique du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle reprochaient am\u00e8rement \u00e0 Tarde son style d&rsquo;\u00e9criture : fluide, foisonnant de m\u00e9taphores po\u00e9tiques, riche en allusions litt\u00e9raires et en digressions philosophiques. Dans un univers savant qui s&rsquo;effor\u00e7ait de singer la froideur comptable des sciences physiques et de codifier des protocoles exp\u00e9rimentaux impersonnels, la libert\u00e9 d&rsquo;allure et l&rsquo;\u00e9l\u00e9gance stylistique de Tarde \u00e9taient per\u00e7ues comme l&rsquo;indice coupable d&rsquo;un manque de s\u00e9rieux et de rigueur.<\/p>\n<p>On lui reprochait avec v\u00e9h\u00e9mence de substituer \u00e0 l&rsquo;administration de preuves empiriques standardis\u00e9es des anecdotes judiciaires vivantes, des intuitions fulgurantes ou des sp\u00e9culations n\u00e9omonadologiques tir\u00e9es de Leibniz. Tarde \u00e9tait accus\u00e9 de m\u00e9langer ind\u00fbment l&rsquo;observation criminologique et la cosmologie fantastique, ce qui effarouchait les esprits positivistes soucieux d&rsquo;\u00e9tablir des cloisons \u00e9tanches entre les disciplines universitaires nouvellement institu\u00e9es.<\/p>\n<p>Or, ce reproche masquait le c\u0153ur m\u00eame de l&rsquo;audace tardienne. Tarde r\u00e9cusait par avance ce culte f\u00e9tichiste de l&rsquo;objectivit\u00e9 m\u00e9canique qui pr\u00e9tend r\u00e9duire la vie de l&rsquo;esprit \u00e0 des classifications mortes et \u00e0 des bar\u00e8mes quantitatifs sans \u00e2me. Il revendiquait pour les sciences de l&rsquo;esprit une <em>science intuitive et compr\u00e9hensive<\/em>, capable d&rsquo;\u00e9pouser la fluidit\u00e9 mouvante, les micro-vibrations et la plasticit\u00e9 de l&rsquo;intersubjectivit\u00e9 vivante. Son refus des canons m\u00e9thodologiques standardis\u00e9s de son temps ne traduisait point une impuissance conceptuelle, mais le choix d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 d&rsquo;une fid\u00e9lit\u00e9 obstin\u00e9e \u00e0 la complexit\u00e9 indomptable des passions humaines, ce qui condamnait son \u0153uvre \u00e0 \u00eatre incomprise par les b\u00e2tisseurs d&rsquo;orthodoxies disciplinaires de son si\u00e8cle.<\/p>\n<h2>11. La red\u00e9couverte contemporaine : De Deleuze et Guattari \u00e0 Bruno Latour<\/h2>\n<h3>11.1 La r\u00e9habilitation philosophique par Gilles Deleuze<\/h3>\n<p>Le signal de la renaissance contemporaine de Gabriel Tarde a \u00e9t\u00e9 magistralement donn\u00e9 par le philosophe <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\">Gilles Deleuze<\/a> au cours de la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle. D\u00e8s 1968, dans son ouvrage fondamental <em>Diff\u00e9rence et R\u00e9p\u00e9tition<\/em>, Deleuze arrache Tarde \u00e0 son statut d&rsquo;adversaire vaincu de Durkheim pour en faire l&rsquo;un des penseurs les plus profonds de l&rsquo;histoire de la m\u00e9taphysique occidentale. Deleuze c\u00e9l\u00e8bre chez Tarde un visionnaire qui a su penser une ontologie de la <em>diff\u00e9rence pure<\/em> et de la <em>r\u00e9p\u00e9tition singuli\u00e8re<\/em>, \u00e9chappant aux pi\u00e8ges de la dialectique h\u00e9g\u00e9lienne et aux abstractions de la repr\u00e9sentation classique.<\/p>\n<p>Cette filiation s&rsquo;\u00e9panouit plus puissamment encore dans les deux tomes de <em>Capitalisme et schizophr\u00e9nie<\/em> (<em>L&rsquo;Anti-\u0152dipe<\/em> en 1972 et <em>Mille Plateaux<\/em> en 1980), r\u00e9dig\u00e9s en collaboration avec le psychanalyste F\u00e9lix Guattari :<\/p>\n<ul>\n<li>Deleuze et Guattari \u00e9l\u00e8vent Gabriel Tarde au rang de pr\u00e9curseur g\u00e9nial d&rsquo;une pens\u00e9e des <strong>flux<\/strong>, des <strong>multiplicit\u00e9s<\/strong> et de la <strong>micropolitique<\/strong>.<\/li>\n<li>Ils reprennent \u00e0 leur compte l&rsquo;analyse tardienne des croyances et des d\u00e9sirs pour affirmer que les infrastructures mat\u00e9rielles de la soci\u00e9t\u00e9 sont d&rsquo;abord des agencements passionnels et des r\u00e9seaux de distribution du d\u00e9sir.<\/li>\n<li>Le concept deleuzien de <strong>\u00ab ligne de fuite \u00bb<\/strong> et de \u00ab d\u00e9territorialisation cr\u00e9atrice \u00bb n&rsquo;est rien d&rsquo;autre qu&rsquo;une r\u00e9actualisation directe de l&rsquo;invention tardienne, ce d\u00e9crochage singulier par lequel un cerveau \u00e9chappe \u00e0 la r\u00e9p\u00e9tition conformiste pour ouvrir un devenir inou\u00ef.<\/li>\n<li>\u00c0 la structure arborescente, hi\u00e9rarchique et pyramidale incarn\u00e9e par le mod\u00e8le durkheimien, Deleuze oppose le mod\u00e8le <strong>rhizomatique<\/strong> de Tarde, o\u00f9 les connexions s&rsquo;\u00e9tablissent d&rsquo;un point quelconque \u00e0 un autre \u00e0 travers un r\u00e9seau d&rsquo;influences transversales, inaugurant une r\u00e9volution \u00e9pist\u00e9mologique majeure qui allait innerver toute la pens\u00e9e postmoderne.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>11.2 Bruno Latour et la th\u00e9orie de l&rsquo;acteur-r\u00e9seau (ANT)<\/h3>\n<p>Si Gilles Deleuze a offert \u00e0 Gabriel Tarde sa r\u00e9habilitation philosophique, c&rsquo;est incontestablement le sociologue et anthropologue des sciences <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"http:\/\/www.bruno-latour.fr\">Bruno Latour<\/a> qui a accompli sa r\u00e9int\u00e9gration triomphale au c\u0153ur de la sociologie contemporaine. Dans son livre manifeste de 2005, <em>Changer de soci\u00e9t\u00e9, refaire de la sociologie : La th\u00e9orie de l&rsquo;acteur-r\u00e9seau<\/em> (Actor-Network Theory ou ANT), Latour pose un geste \u00e9pist\u00e9mologique d&rsquo;une rare audace : il proclame que Gabriel Tarde, et non \u00c9mile Durkheim, est le v\u00e9ritable p\u00e8re fondateur dont la sociologie contemporaine a d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment besoin pour affronter les d\u00e9fis du XXIe si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Latour s&rsquo;appuie sur la microsociologie tardienne pour en finir avec l&rsquo;illusion d&rsquo;une \u00ab soci\u00e9t\u00e9 \u00bb con\u00e7ue comme une substance mystique et ext\u00e9rieure qui expliquerait magiquement les conduites humaines :<\/p>\n<blockquote><p>Le mot \u00ab social \u00bb, explique Latour \u00e0 la suite de Tarde, ne d\u00e9signe pas un domaine particulier de la r\u00e9alit\u00e9, une substance s\u00e9par\u00e9e, mais un <em>mouvement de mise en relation<\/em>, un processus continu d&rsquo;association entre des entit\u00e9s h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes.<\/p><\/blockquote>\n<p>La th\u00e9orie de l&rsquo;acteur-r\u00e9seau retrouve ainsi l&rsquo;ontologie tardienne de la monade et de la possession r\u00e9ciproque :<\/p>\n<ul>\n<li>Une entit\u00e9 (qu&rsquo;elle soit un \u00eatre humain, une institution juridique, une mol\u00e9cule bact\u00e9rienne ou un instrument de laboratoire) ne vaut que par le r\u00e9seau de connexions et d&rsquo;associations qu&rsquo;elle tisse patiemment avec d&rsquo;autres actants.<\/li>\n<li>Latour r\u00e9actualise brillamment la sociologie cosmique de Tarde pour th\u00e9oriser l&rsquo;entr\u00e9e des entit\u00e9s <strong>non-humaines<\/strong> (microbes, virus, fleuves, algorithmes, cycles climatiques) au sein de la cit\u00e9 politique et sociale.<\/li>\n<li>En liquidant la transcendance durkheimienne du social au profit d&rsquo;un tra\u00e7age scrupuleux des associations r\u00e9ticulaires, Latour d\u00e9montre que Tarde n&rsquo;\u00e9tait pas en retard sur son \u00e9poque, mais en avance d&rsquo;un si\u00e8cle sur une sociologie enfin lib\u00e9r\u00e9e de l&rsquo;illusion des grands r\u00e9cits holistes.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>11.3 Maurizio Lazzarato et la g\u00e9n\u00e9alogie du biopouvoir immat\u00e9riel<\/h3>\n<p>Dans le sillage des travaux de Deleuze, Guattari et Foucault, le philosophe et sociologue italien Maurizio Lazzarato a consacr\u00e9 des recherches pionni\u00e8res \u00e0 l&rsquo;actualit\u00e9 politique de Gabriel Tarde, notamment dans ses essais remarqu\u00e9s <em>Puissances de l&rsquo;invention : La psychologie \u00e9conomique de Gabriel Tarde contre l&rsquo;\u00e9conomie politique<\/em> (2002) et <em>Les R\u00e9volutions du capitalisme<\/em> (2004). Lazzarato d\u00e9montre que l&rsquo;\u0153uvre de Tarde constitue le cadre conceptuel le plus rigoureux et le plus visionnaire pour analyser la mutation historique vers le <strong>capitalisme cognitif<\/strong> et post-fordiste apparu \u00e0 la fin du XXe si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Lazzarato souligne que les th\u00e9ories \u00e9conomiques marxistes orthodoxes, focalis\u00e9es sur le travail manuel industriel, la valeur-temps de la mati\u00e8re et la propri\u00e9t\u00e9 des usines lourdes, sont devenues largement impuissantes pour rendre compte des nouvelles formes de valorisation \u00e9conomique fond\u00e9es sur la production de subjectivit\u00e9, la conception de logiciels, le design, le marketing publicitaire et l&rsquo;\u00e9conomie de l&rsquo;attention num\u00e9rique. Tarde avait pr\u00e9cis\u00e9ment compris que dans le monde moderne, la v\u00e9ritable exploitation \u00e9conomique ne porte plus prioritairement sur la force musculaire du travailleur, mais sur ses puissances mentales d&rsquo;attention, de croyance et de d\u00e9sir :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;imitation est devenue le c\u0153ur m\u00eame de la valorisation capitaliste : la publicit\u00e9 et les m\u00e9dias de masse ont pour fonction industrielle de fabriquer \u00e0 la cha\u00eene des flux mim\u00e9tiques de d\u00e9sirs, incitant des millions de consommateurs \u00e0 d\u00e9sirer simultan\u00e9ment les m\u00eames marques mondialis\u00e9es.<\/li>\n<li>Le travail contemporain n&rsquo;est plus confinement disciplinaire dans l&rsquo;usine, mais coop\u00e9ration cognitive immat\u00e9rielle o\u00f9 la cr\u00e9ation na\u00eet de l&rsquo;interf\u00e9rence fertile de cerveaux connect\u00e9s en r\u00e9seau.<\/li>\n<li>Tarde fournit ainsi la g\u00e9n\u00e9alogie la plus \u00e9clatante d&rsquo;un <strong>biopouvoir immat\u00e9riel<\/strong> o\u00f9 la capture des \u00e2mes et le gouvernement des conduites par la suggestion \u00e0 distance pr\u00e9c\u00e8dent et conditionnent la domination sur les corps mat\u00e9riels.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>12. Port\u00e9e et actualit\u00e9 de Gabriel Tarde pour la psychologie du XXIe si\u00e8cle<\/h2>\n<h3>12.1 L&rsquo;\u00e8re num\u00e9rique et la viralit\u00e9 des r\u00e9seaux sociaux<\/h3>\n<p>Relire Gabriel Tarde \u00e0 l&rsquo;\u00e8re d&rsquo;Internet, des plateformes collaboratives et des smartphones rel\u00e8ve d&rsquo;une exp\u00e9rience intellectuelle saisissante d&rsquo;anticipation proph\u00e9tique. Aucun penseur du XIXe si\u00e8cle n&rsquo;a d\u00e9crit avec autant d&rsquo;exactitude analytique les m\u00e9canismes qui gouvernent aujourd&rsquo;hui l&rsquo;\u00e9cosyst\u00e8me num\u00e9rique mondial. La notion contemporaine de <strong>viralit\u00e9 num\u00e9rique<\/strong>, qui d\u00e9signe la propagation fulgurante d&rsquo;un contenu, d&rsquo;une \u00e9motion ou d&rsquo;un mot d&rsquo;ordre \u00e0 travers la toile plan\u00e9taire, est la transposition technologique parfaite du concept tardien d&rsquo;\u00ab onde imitative \u00bb se d\u00e9ployant sans friction dans un milieu hautement conducteur.<\/p>\n<p>L&rsquo;essor des <strong>m\u00e8mes Internet<\/strong> constitue l&rsquo;illustration la plus \u00e9clatante de la microsociologie tardienne : une variation humoristique minime, une image d\u00e9tourn\u00e9e ou une phrase courte invent\u00e9e par un internaute anonyme se trouve dupliqu\u00e9e, modifi\u00e9e et imit\u00e9e des millions de fois en quelques heures, d\u00e9montrant de mani\u00e8re lumineuse comment un micro-\u00e9v\u00e9nement c\u00e9r\u00e9bral se m\u00e9tamorphose en une dynamique culturelle globale par r\u00e9verb\u00e9ration mim\u00e9tique horizontale. Les architectures logicielles des g\u00e9ants du Web (Facebook, Twitter\/X, TikTok, Instagram) sont express\u00e9ment programm\u00e9es pour capter et d\u00e9multiplier les deux grandeurs psychologiques fondamentales formalis\u00e9es par Tarde :<\/p>\n<ul>\n<li>Les algorithmes mon\u00e9tisent la <strong>croyance<\/strong> sous forme de clics, de partages et de temps d&rsquo;attention accord\u00e9 \u00e0 des r\u00e9cits.<\/li>\n<li>Ils canalisent et excitent en permanence le <strong>d\u00e9sir<\/strong> mim\u00e9tique \u00e0 travers les boutons \u00ab J&rsquo;aime \u00bb, le d\u00e9compte des abonn\u00e9s et la mise en sc\u00e8ne ostentatoire des modes de vie.<\/li>\n<li>L&rsquo;<strong>influenceur moderne<\/strong> incarne \u00e0 la perfection le mod\u00e8le tardien du meneur suggestif \u00e0 distance : sans jamais rencontrer physiquement sa communaut\u00e9, il oriente les d\u00e9sirs d&rsquo;achat, les vocabulaires d&rsquo;argot et les postures corporelles d&rsquo;une multitude d&rsquo;individus fascin\u00e9s par son prestige d&rsquo;\u00e9cran.<\/li>\n<\/ul>\n<p>De surcro\u00eet, le ph\u00e9nom\u00e8ne contemporain des <strong>chambres d&rsquo;\u00e9cho<\/strong> et des bulles de filtres num\u00e9riques v\u00e9rifie cruellement les mises en garde de Tarde sur la fermeture dogmatique des publics : en s&rsquo;enfermant dans des r\u00e9seaux d&rsquo;influence ferm\u00e9s o\u00f9 les m\u00eames croyances se r\u00e9fl\u00e9chissent sans contradiction, les internautes entrent dans un \u00e9tat de somnambulisme id\u00e9ologique renforc\u00e9, o\u00f9 la haine ou l&rsquo;admiration mim\u00e9tique s&rsquo;exacerbent jusqu&rsquo;\u00e0 la polarisation politique extr\u00eame.<\/p>\n<h3>12.2 Les neurosciences cognitives et les neurones miroirs<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des confirmations scientifiques les plus \u00e9clatantes et inattendues des intuitions de Gabriel Tarde est intervenue \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1990 au sein des laboratoires les plus avanc\u00e9s de la neurobiologie contemporaine. L&rsquo;\u00e9quipe de chercheurs italiens de l&rsquo;universit\u00e9 de Parme men\u00e9e par Giacomo Rizzolatti a mis au jour dans le cortex pr\u00e9moteur du macaque, puis dans le cerveau humain, un r\u00e9seau de cellules nerveuses baptis\u00e9es les <strong>neurones miroirs<\/strong>. Ces neurones poss\u00e8dent la propri\u00e9t\u00e9 stup\u00e9fiante de s&rsquo;activer aussi bien lorsqu&rsquo;un individu accomplit une action motrice pr\u00e9cise que lorsqu&rsquo;il observe passivement un autre individu accomplir la m\u00eame action.<\/p>\n<p>Cette d\u00e9couverte r\u00e9volutionnaire fournit enfin le substrat organique et neurophysiologique qui manquait aux intuitions g\u00e9niales de Tarde :<\/p>\n<blockquote><p>Le cerveau humain n&rsquo;est pas une machine de calcul logique isol\u00e9e et repli\u00e9e sur elle-m\u00eame ; il est un organe intrins\u00e8quement relationnel, sp\u00e9culaire, c\u00e2bl\u00e9 d\u00e8s la naissance pour la simulation motrice interne, la r\u00e9sonance affective et l&rsquo;imitation automatique d&rsquo;autrui.<\/p><\/blockquote>\n<p>Les neurosciences cognitives contemporaines confirment que la perception du comportement d&rsquo;un semblable d\u00e9clenche instantan\u00e9ment dans notre propre machinerie c\u00e9r\u00e9brale une pr\u00e9-activation des circuits neuronaux correspondants. L&rsquo;<strong>empathie<\/strong>, la contagion \u00e9motionnelle du rire ou de la terreur, l&rsquo;apprentissage du langage par mim\u00e9tisme phon\u00e9tique et l&rsquo;int\u00e9riorisation inconsciente des gestes de la culture reposent sur cette r\u00e9sonance miroir permanente. Ce que Tarde d\u00e9crivait avec les m\u00e9taphores po\u00e9tiques de l&rsquo;hypnose, de la greffe mentale et de la communication interc\u00e9r\u00e9brale trouve ainsi une assise exp\u00e9rimentale indiscutable, scellant la r\u00e9conciliation d\u00e9finitive entre la biologie de l&rsquo;enc\u00e9phale et la psychologie des relations intersubjectives.<\/p>\n<h3>12.3 Vers une psychologie des foules connect\u00e9es et de la post-v\u00e9rit\u00e9<\/h3>\n<p>Enfin, l&rsquo;\u0153uvre de Gabriel Tarde s&rsquo;av\u00e8re un guide indispensable pour naviguer au sein des temp\u00eates politiques de notre temps, marqu\u00e9es par la crise des d\u00e9mocraties repr\u00e9sentatives, la prolif\u00e9ration des th\u00e9ories du complot et l&rsquo;av\u00e8nement de l&rsquo;\u00e8re de la \u00ab post-v\u00e9rit\u00e9 \u00bb. Tarde avait compris avant tout le monde que dans l&rsquo;espace public des masses m\u00e9diatis\u00e9es, la v\u00e9rit\u00e9 objective d&rsquo;un fait ne p\u00e8se presque rien face \u00e0 la puissance d&rsquo;adh\u00e9sion d&rsquo;une croyance partag\u00e9e. Une fausse nouvelle (<em>fake news<\/em>) ne se diffuse pas parce qu&rsquo;elle r\u00e9siste \u00e0 l&rsquo;examen rationnel des preuves, mais parce qu&rsquo;elle satisfait un app\u00e9tit passionnel, flatte un pr\u00e9jug\u00e9 pr\u00e9existant et procure aux membres d&rsquo;un public le plaisir grisant d&rsquo;une communion \u00e9motionnelle imm\u00e9diate.<\/p>\n<p>Nous assistons aujourd&rsquo;hui \u00e0 une hybridation in\u00e9dite entre les deux formations collectives que Tarde avait distingu\u00e9es : la foule et le public. Les technologies num\u00e9riques ont fait na\u00eetre des <strong>foules connect\u00e9es<\/strong>, des publics dispers\u00e9s qui peuvent soudainement, sous l&rsquo;impact d&rsquo;une indignation morale devenue virale sur les r\u00e9seaux sociaux, se synchroniser en quelques minutes et s&rsquo;incarner dans l&rsquo;espace physique avec toute la violence impulsive et l&rsquo;intol\u00e9rance d&rsquo;une foule en furie, avant de se dissoudre tout aussi rapidement une fois l&rsquo;\u00e9motion consum\u00e9e.<\/p>\n<p>Face \u00e0 ces emballements mim\u00e9tiques permanents et \u00e0 l&rsquo;infob\u00e9sit\u00e9 toxique qui sature l&rsquo;attention des citoyens contemporains, la pens\u00e9e tardienne offre de pr\u00e9cieux outils critiques pour \u00e9laborer une v\u00e9ritable <em>hygi\u00e8ne mentale<\/em> :<\/p>\n<ul>\n<li>Elle nous exhorte \u00e0 prendre conscience du somnambulisme social qui nous habite, \u00e0 d\u00e9pister en nous-m\u00eames les influences suggestives que nous prenons pour des choix libres.<\/li>\n<li>Elle nous invite \u00e0 cultiver avec patience ces moments pr\u00e9cieux de recul r\u00e9flexif, d&rsquo;opposition int\u00e9rieure et de r\u00eaverie solitaire o\u00f9 l&rsquo;esprit redevient capable d&rsquo;interrompre le flux servile de l&rsquo;imitation pour allumer l&rsquo;\u00e9tincelle dissidente d&rsquo;une invention v\u00e9ritable.<\/li>\n<\/ul>\n<p>C&rsquo;est en cela que Gabriel Tarde demeure notre contemporain le plus lucide : il nous rappelle que la civilisation n&rsquo;est ni un monument immobile l\u00e9gu\u00e9 par le pass\u00e9, ni une machine impersonnelle qui nous \u00e9crase, mais un tissu fragile et vivant d&rsquo;esprits communicants dont chaque parole, chaque geste et chaque invention infinit\u00e9simale contribue sans cesse \u00e0 d\u00e9cider de la destin\u00e9e commune.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Deleuze, G. (1968). <em>Diff\u00e9rence et R\u00e9p\u00e9tition<\/em>. Presses Universitaires de France.<\/li>\n<li>Deleuze, G., &amp; Guattari, F. (1980). <em>Mille Plateaux : Capitalisme et schizophr\u00e9nie 2<\/em>. Les \u00c9ditions de Minuit.<\/li>\n<li>Durkheim, \u00c9. (1895). <em>Les R\u00e8gles de la m\u00e9thode sociologique<\/em>. F\u00e9lix Alcan. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k5490451g\">https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k5490451g<\/a><\/li>\n<li>Durkheim, \u00c9. (1897). <em>Le Suicide : \u00c9tude de sociologie<\/em>. F\u00e9lix Alcan. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k1110486\">https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k1110486<\/a><\/li>\n<li>Latour, B. (2005). <em>Reassembling the Social: An Introduction to Actor-Network-Theory<\/em>. Oxford University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"http:\/\/www.bruno-latour.fr\">http:\/\/www.bruno-latour.fr<\/a><\/li>\n<li>Latour, B., &amp; L\u00e9pinay, V. A. (2008). <em>L&rsquo;\u00c9conomie, science des int\u00e9r\u00eats passionn\u00e9s : Introduction \u00e0 l&rsquo;\u00e9conomie politique de Gabriel Tarde<\/em>. La D\u00e9couverte.<\/li>\n<li>Lazzarato, M. (2002). <em>Puissances de l&rsquo;invention : La psychologie \u00e9conomique de Gabriel Tarde contre l&rsquo;\u00e9conomie politique<\/em>. Les Emp\u00eacheurs de penser en rond.<\/li>\n<li>Le Bon, G. (1895). <em>Psychologie des foules<\/em>. F\u00e9lix Alcan. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k5446214w\">https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k5446214w<\/a><\/li>\n<li>Lombroso, C. (1876). <em>L&rsquo;Uomo delinquente<\/em>. Hoepli.<\/li>\n<li>Mucchielli, L. (1998). <em>La d\u00e9couverte du social : Naissance de la sociologie en France (1870-1914)<\/em>. La D\u00e9couverte.<\/li>\n<li>Rizzolatti, G., &amp; Sinigaglia, C. (2006). <em>Les Neurones miroirs<\/em>. Odile Jacob.<\/li>\n<li>Rogers, E. M. (1962). <em>Diffusion of Innovations<\/em>. Free Press of Glencoe.<\/li>\n<li>Tarde, G. (1890). <em>Les Lois de l&rsquo;imitation : \u00c9tude sociologique<\/em>. F\u00e9lix Alcan. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k54707629\">https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k54707629<\/a><\/li>\n<li>Tarde, G. (1890). <em>La Philosophie p\u00e9nale<\/em>. Storck et Masson. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k5455805z\">https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k5455805z<\/a><\/li>\n<li>Tarde, G. (1893). <em>Monadologie et sociologie<\/em>. F\u00e9lix Alcan. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k5461973b\">https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k5461973b<\/a><\/li>\n<li>Tarde, G. (1897). <em>L&rsquo;Opposition universelle : Essai d&rsquo;une th\u00e9orie des contraires<\/em>. F\u00e9lix Alcan.<\/li>\n<li>Tarde, G. (1898). <em>Les Lois sociales : Esquisse d&rsquo;une sociologie<\/em>. F\u00e9lix Alcan. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k5467439s\">https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k5467439s<\/a><\/li>\n<li>Tarde, G. (1901). <em>L&rsquo;Opinion et la foule<\/em>. F\u00e9lix Alcan. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k5455807t\">https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k5455807t<\/a><\/li>\n<li>Tarde, G. (1902). <em>Psychologie \u00e9conomique<\/em> (Vols. 1-2). F\u00e9lix Alcan. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k5466822g\">https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k5466822g<\/a><\/li>\n<li>Veblen, T. (1899). <em>The Theory of the Leisure Class: An Economic Study of Institutions<\/em>. Macmillan.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c9tude acad\u00e9mique approfondie sur Gabriel Tarde (1843-1904), pionnier de la psychologie sociale, th\u00e9oricien de l&rsquo;imitation et rival historique d&rsquo;\u00c9mile Durkheim.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[1516,154],"tags":[163,8566,23903,23904,220],"class_list":["post-15212","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-histoire-de-la-psychologie","category-psychologie-sociale","tag-criminologie","tag-gabriel-tarde","tag-lois-de-l-imitation","tag-microsociologie","tag-psychologie-sociale"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/15212","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=15212"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/15212\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=15212"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=15212"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=15212"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}