{"id":15181,"date":"2026-10-08T15:08:50","date_gmt":"2026-10-08T15:08:50","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/frederic-bartlett-1886-1969\/"},"modified":"2026-10-08T15:08:50","modified_gmt":"2026-10-08T15:08:50","slug":"frederic-bartlett-1886-1969","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=frederic-bartlett-1886-1969","title":{"rendered":"Frederic Bartlett &#8211; 1886 1969"},"content":{"rendered":"<p>L\u2019histoire des sciences cognitives retient fr\u00e9quemment la seconde moiti\u00e9 du vingti\u00e8me si\u00e8cle comme le th\u00e9\u00e2tre exclusif de son \u00e9mergence, consacrant l\u2019av\u00e8nement de la m\u00e9taphore computationnelle et la d\u00e9ch\u00e9ance progressive du dogme b\u00e9havioriste. Pourtant, une arch\u00e9ologie rigoureuse des concepts cardinaux de l&rsquo;esprit r\u00e9v\u00e8le qu&rsquo;une r\u00e9volution tout aussi d\u00e9cisive, quoique plus feutr\u00e9e et profond\u00e9ment humaniste, s&rsquo;est op\u00e9r\u00e9e d\u00e8s l&rsquo;entre-deux-guerres au sein des laboratoires feutr\u00e9s de l&rsquo;Universit\u00e9 de Cambridge. C&rsquo;est l\u00e0 que Sir Frederic Charles Bartlett (1886-1969) a m\u00e9thodiquement d\u00e9mantel\u00e9 les pr\u00e9suppos\u00e9s m\u00e9canistes qui entravaient la psychologie exp\u00e9rimentale naissante, red\u00e9finissant \u00e0 jamais la m\u00e9moire humaine non pas comme une chambre d&rsquo;enregistrement passive ou un mus\u00e9e d&#8217;empreintes fossilis\u00e9es, mais comme un acte \u00e9minemment dynamique, reconstructif et indissociable de la matrice socioculturelle dans laquelle s&rsquo;enracine le sujet pensant.<\/p>\n<p>Form\u00e9 initialement \u00e0 la philosophie morale et aux sciences humaines avant de s&rsquo;orienter vers la psychologie exp\u00e9rimentale sous la houlette de figures tut\u00e9laires de l&rsquo;anthropologie britannique, Bartlett a su insuffler une sensibilit\u00e9 \u00e9cologique singuli\u00e8re \u00e0 une discipline alors tent\u00e9e par un r\u00e9ductionnisme physiologique st\u00e9rile. En contestant frontalement le paradigme dominant instaur\u00e9 par Hermann Ebbinghaus, qui mesurait l&rsquo;oubli \u00e0 l&rsquo;aune de syllabes d\u00e9pourvues de sens dans l&rsquo;illusion d&rsquo;une puret\u00e9 m\u00e9thodologique absolue, Bartlett a r\u00e9introduit la signification (<em>meaning<\/em>) au c\u0153ur de l&rsquo;investigation psychologique. Son postulat \u00e9pist\u00e9mologique fondamental \u2014 selon lequel la m\u00e9moire op\u00e8re constamment un \u00ab effort apr\u00e8s la signification \u00bb \u2014 a jet\u00e9 les bases d&rsquo;une psychologie cognitive de la compr\u00e9hension, de l&rsquo;interpr\u00e9tation et de l&rsquo;action situ\u00e9e, anticipant de plusieurs d\u00e9cennies les mod\u00e8les contemporains du traitement de l&rsquo;information, de la pragmatique linguistique et des neurosciences constructivistes.<\/p>\n<p>De ses protocoles c\u00e9l\u00e8bres exploitant des mythes am\u00e9rindiens au sein de son chef-d\u2019\u0153uvre de 1932, <em>Remembering<\/em>, jusqu\u2019\u00e0 ses recherches appliqu\u00e9es d&rsquo;une port\u00e9e strat\u00e9gique cruciale durant la Seconde Guerre mondiale au sein de l&rsquo;Unit\u00e9 de recherche en psychologie appliqu\u00e9e (APU), Bartlett a fa\u00e7onn\u00e9 une \u0153uvre monumentale. Ce parcours intellectuel, alliant la sp\u00e9culation th\u00e9orique la plus audacieuse aux imp\u00e9ratifs concrets de l&rsquo;ergonomie et de la survie humaine face \u00e0 la machine, dessine les contours d&rsquo;une pens\u00e9e int\u00e9grative rare. Retracer la trajectoire de Frederic Bartlett, c&rsquo;est ainsi explorer le berceau de la r\u00e9volution cognitive europ\u00e9enne, mesurer la f\u00e9condit\u00e9 d&rsquo;un dialogue constant entre laboratoire et terrain ethnographique, et red\u00e9couvrir la gen\u00e8se de concepts aujourd&rsquo;hui universels tels que le sch\u00e9ma mental, la rationalisation m\u00e9morielle et la cognition prospective.<\/p>\n<h2>1. Trajectoire biographique et formation intellectuelle de Sir Frederic Bartlett<\/h2>\n<h3>1.1 Origines familiales et premi\u00e8res ann\u00e9es de formation<\/h3>\n<p>Frederic Charles Bartlett na\u00eet le 20 octobre 1886 \u00e0 Stow-on-the-Wold, une petite paroisse rurale nich\u00e9e au c\u0153ur des collines du Gloucestershire. Issu d&rsquo;un milieu social provincial et modeste, marqu\u00e9 par des ressources \u00e9conomiques limit\u00e9es, le jeune Bartlett grandit dans un environnement apparemment \u00e9loign\u00e9 des grands cercles acad\u00e9miques m\u00e9tropolitains. Cette mod\u00e9ration des origines familiales imprime tr\u00e8s t\u00f4t en lui une forme d&rsquo;aust\u00e9rit\u00e9 studieuse, une t\u00e9nacit\u00e9 intellectuelle et un pragmatisme aiguis\u00e9 qui caract\u00e9riseront l&rsquo;ensemble de son itin\u00e9raire scientifique. Contrairement aux enfants des \u00e9lites victoriennes empruntant d&#8217;embl\u00e9e la voie royale des grandes <em>public schools<\/em>, Bartlett forge son identit\u00e9 intellectuelle dans une relative solitude laborieuse, d\u00e9veloppant une capacit\u00e9 d&rsquo;autonomie remarquable face aux exigences du savoir formel.<\/p>\n<p>Cette ind\u00e9pendance d&rsquo;esprit se mat\u00e9rialise de mani\u00e8re \u00e9clatante lors de ses premi\u00e8res \u00e9tudes sup\u00e9rieures. Bartlett s&rsquo;inscrit au programme externe de l&rsquo;Universit\u00e9 de Londres (<em>London External System<\/em>), une institution pionni\u00e8re qui permettait aux \u00e9tudiants de pr\u00e9parer des dipl\u00f4mes universitaires complets sans assister physiquement aux cours magistraux, par le biais d&rsquo;un apprentissage par correspondance exigeant. Dans ce cadre rigoureux, il s&rsquo;immerge avec passion dans la philosophie, la logique, la philosophie morale et la sociologie naissante. En obtenant son <em>Bachelor of Arts<\/em> en 1910 avec les honneurs de premi\u00e8re classe, puis son <em>Master of Arts<\/em> en 1912 avec une sp\u00e9cialisation en morale et \u00e9thique, Bartlett fait la preuve d&rsquo;une discipline intellectuelle forg\u00e9e par l&rsquo;autodidaxie, capable d&rsquo;assimiler les syst\u00e8mes conceptuels les plus abstraits sans le secours direct d&rsquo;un encadrement professoral quotidien.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, cette fr\u00e9quentation assidue des grands textes philosophiques g\u00e9n\u00e8re chez le jeune \u00e9tudiant une insatisfaction grandissante face aux d\u00e9rives purement sp\u00e9culatives de la m\u00e9taphysique id\u00e9aliste alors pr\u00e9valente en Grande-Bretagne. S&rsquo;il admire la coh\u00e9rence interne des constructions rationnelles, Bartlett ressent vivement la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;ancrer les interrogations relatives \u00e0 la nature de la conscience, du jugement et de la perception dans le sol ferme de l&rsquo;observation empirique. Cette tension \u00e9pist\u00e9mologique marque un tournant d\u00e9cisif : la philosophie lui a fourni des questions fondamentales sur la gen\u00e8se de la pens\u00e9e et la constitution du sens, mais c&rsquo;est vers la m\u00e9thode scientifique, le laboratoire et l&rsquo;analyse syst\u00e9matique des conduites observables qu&rsquo;il d\u00e9cide de se tourner pour y apporter des r\u00e9ponses tangibles.<\/p>\n<h3>1.2 L&rsquo;ancrage \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Cambridge et le mentorat de W.H.R. Rivers<\/h3>\n<p>En 1912, la trajectoire de Bartlett s&rsquo;infl\u00e9chit de mani\u00e8re irr\u00e9versible lorsqu&rsquo;il fait son entr\u00e9e au St John&rsquo;s College de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.cam.ac.uk\">Universit\u00e9 de Cambridge<\/a>. Cet environnement universitaire s\u00e9culaire, alors en pleine effervescence scientifique, offre un contraste saisissant avec l&rsquo;isolement studieux de ses ann\u00e9es de formation par correspondance. Bartlett y d\u00e9couvre une communaut\u00e9 d&rsquo;esprits vifs, engag\u00e9s dans la red\u00e9finition des fronti\u00e8res disciplinaires. C&rsquo;est \u00e0 Cambridge qu&rsquo;il croise la route du m\u00e9decin, psychiatre et anthropologue William Halse Rivers Rivers (W.H.R. Rivers), une figure dont l&rsquo;influence intellectuelle et humaine s&rsquo;av\u00e9rera absolument fondatrice pour son \u00e9volution th\u00e9orique. Rivers, tout juste revenu de la c\u00e9l\u00e8bre exp\u00e9dition anthropologique au d\u00e9troit de Torr\u00e8s, incarne un id\u00e9al scientifique pluridisciplinaire o\u00f9 la physiologie nerveuse, la psychologie clinique et l&rsquo;ethnologie de terrain s&rsquo;enrichissent mutuellement.<\/p>\n<p>Sous la direction bienveillante et exigeante de Rivers, Bartlett apprend \u00e0 d\u00e9centrer son regard des strictes cat\u00e9gories occidentales. Rivers lui transmet une sensibilit\u00e9 anthropologique aigu\u00eb, l&rsquo;initiant \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e que les processus mentaux ne peuvent \u00eatre isol\u00e9s des coutumes, des mythes et des structures institutionnelles qui fa\u00e7onnent l&rsquo;existence des individus au sein de leur groupe social. En parall\u00e8le, Bartlett est profond\u00e9ment marqu\u00e9 par l&rsquo;enseignement du philosophe et psychologue James Ward, figure historique de Cambridge qui d\u00e9fendait une conception organiciste et active de la vie mentale contre les r\u00e9ductions associationnistes m\u00e9canistes. Ward concevait l&rsquo;esprit comme un agent t\u00e9l\u00e9ologique engag\u00e9 dans une lutte perp\u00e9tuelle pour l&rsquo;adaptation et la saisie du sens, une notion qui r\u00e9sonnera tout au long de la carri\u00e8re de Bartlett.<\/p>\n<p>L&rsquo;int\u00e9gration progressive de cette double filiation \u2014 l&rsquo;anthropologie vivante de Rivers et la psychologie philosophique de l&rsquo;action de Ward \u2014 permet \u00e0 Bartlett d&rsquo;\u00e9chapper aux \u00e9cueils du r\u00e9ductionnisme biologique strict. Il acquiert la conviction in\u00e9branlable que l&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;esprit humain ne saurait se r\u00e9duire \u00e0 l&rsquo;analyse en chambre de r\u00e9flexes isol\u00e9s ou de sensations \u00e9l\u00e9mentaires. Au sein du St John&rsquo;s College, Bartlett \u00e9labore ainsi une vision holistique et int\u00e9grative de la psychologie, o\u00f9 l&rsquo;exp\u00e9rimentation de laboratoire doit en permanence \u00eatre inform\u00e9e par la compr\u00e9hension des contextes culturels, historiques et sociaux qui conf\u00e8rent aux conduites humaines leur signification v\u00e9ritable.<\/p>\n<h3>1.3 Ascension acad\u00e9mique et reconnaissance institutionnelle<\/h3>\n<p>L&rsquo;ascension de Bartlett au sein de l&rsquo;organigramme universitaire de Cambridge s&rsquo;op\u00e8re avec une r\u00e9gularit\u00e9 impressionnante, t\u00e9moignant de son autorit\u00e9 intellectuelle grandissante et de ses remarquables comp\u00e9tences d&rsquo;administrateur scientifique. En 1914, il devient ma\u00eetre de conf\u00e9rences adjoint au laboratoire de psychologie exp\u00e9rimentale, travaillant sous l&rsquo;autorit\u00e9 de Charles Samuel Myers, qui avait succ\u00e9d\u00e9 \u00e0 Ward et Rivers dans l&rsquo;organisation de la recherche psychologique \u00e0 Cambridge. Lorsque Myers quitte ses fonctions universitaires en 1922 pour se consacrer \u00e0 la fondation du <em>National Institute of Industrial Psychology<\/em> \u00e0 Londres, Bartlett s&rsquo;impose tout naturellement comme son successeur d\u00e9sign\u00e9 et prend la direction du laboratoire de psychologie de Cambridge, entamant une \u00e8re de transformations profondes.<\/p>\n<p>Sous son impulsion vigilante, le laboratoire s&rsquo;affranchit des tutelles disciplinaires p\u00e9riph\u00e9riques pour s&rsquo;\u00e9riger en un foyer d&rsquo;excellence internationalement reconnu. En 1931, l&rsquo;Universit\u00e9 de Cambridge officialise cette souverainet\u00e9 disciplinaire en cr\u00e9ant sp\u00e9cialement pour lui la premi\u00e8re chaire professorale de psychologie exp\u00e9rimentale de son histoire (<em>Professorship of Experimental Psychology<\/em>). Cette chaire consacre non seulement la r\u00e9ussite personnelle d&rsquo;un homme venu de la p\u00e9riph\u00e9rie acad\u00e9mique, mais aussi l&rsquo;entr\u00e9e d\u00e9finitive de la psychologie scientifique au panth\u00e9on des disciplines nobles d&rsquo;une des universit\u00e9s les plus prestigieuses du monde anglophone.<\/p>\n<p>La reconnaissance par la communaut\u00e9 savante culmine en 1932 avec son \u00e9lection au rang de membre de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/royalsociety.org\">Royal Society<\/a> (<em>Fellow of the Royal Society<\/em> &#8211; FRS). Cette distinction supr\u00eame, accord\u00e9e \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 la psychologie \u00e9tait encore regard\u00e9e avec une condescendance teint\u00e9e de scepticisme par les sciences exactes, constitue une validation sans pr\u00e9c\u00e9dent de la rigueur \u00e9pist\u00e9mologique de ses travaux. Bartlett continue de servir la nation britannique durant les d\u00e9cennies suivantes, mobilisant les ressources de la science psychologique lors des crises nationales majeures. Cette contribution exceptionnelle \u00e0 la science et \u00e0 l&rsquo;effort de guerre est couronn\u00e9e en 1948 par son anoblissement : Frederic Bartlett est fait Chevalier (<em>Knight Bachelor<\/em>) par le roi George VI, parachevant une trajectoire individuelle exceptionnelle qui a \u00e9lev\u00e9 la psychologie au rang d&rsquo;instrument strat\u00e9gique de l&rsquo;\u00c9tat moderne et de composante essentielle des humanit\u00e9s scientifiques.<\/p>\n<h2>2. Le laboratoire de Cambridge et l&rsquo;institutionnalisation de la psychologie exp\u00e9rimentale<\/h2>\n<h3>2.1 Fondations et ethos du laboratoire exp\u00e9rimental de Cambridge<\/h3>\n<p>Le laboratoire de psychologie exp\u00e9rimentale de Cambridge, initialement esquiss\u00e9 \u00e0 la fin du dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle puis relocalis\u00e9 dans des b\u00e2timents d\u00e9di\u00e9s sur Downing Site sous la conduite \u00e9nergique de Charles Myers, ne constituait pas un simple assemblage d&rsquo;instruments de mesure psychophysiques. Sous le magist\u00e8re de Bartlett, ce lieu s&rsquo;est dot\u00e9 d&rsquo;un <em>ethos<\/em> profond\u00e9ment singulier qui tranchait de mani\u00e8re spectaculaire avec les mod\u00e8les contemporains dominants. Alors que le laboratoire de Leipzig fond\u00e9 par Wilhelm Wundt et export\u00e9 aux \u00c9tats-Unis par Edward Titchener cherchait \u00e0 d\u00e9composer la conscience en atomes sensoriels par une introspection sur-entra\u00een\u00e9e, et que le b\u00e9haviorisme \u00e9mergent de John B. Watson pr\u00e9tendait cong\u00e9dier purement et simplement les \u00e9tats mentaux au profit de r\u00e9ponses motrices r\u00e9flexes, Cambridge a choisi une troisi\u00e8me voie, r\u00e9solument naturaliste et \u00e9cologique.<\/p>\n<p>Pour Bartlett, le laboratoire ne devait en aucun cas fonctionner comme une tour d&rsquo;ivoire coup\u00e9e du monde r\u00e9el ou un espace de st\u00e9rilisation de la complexit\u00e9 humaine. L&rsquo;\u00e9thique exp\u00e9rimentale qu&rsquo;il y instaure repose sur le respect inconditionnel de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 fonctionnelle des conduites \u00e9tudi\u00e9es. Il refuse cat\u00e9goriquement d&rsquo;amputer les ph\u00e9nom\u00e8nes psychologiques de leur contexte naturel sous le seul pr\u00e9texte de faciliter leur quantification math\u00e9matique. Les protocoles mis au point au sein du laboratoire de Cambridge privil\u00e9gient ainsi des t\u00e2ches complexes, ouvertes, o\u00f9 l&rsquo;individu est confront\u00e9 \u00e0 des situations d&rsquo;apprentissage, de perception ou de rem\u00e9moration qui font directement \u00e9cho \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rience quotidienne. Les stimuli ne sont pas des bruits purs ou des flashs lumineux isol\u00e9s, mais des r\u00e9cits, des images figuratives, des objets signifiants ou des dispositifs de coordination sensori-motrice.<\/p>\n<p>Ce positionnement \u00e9pist\u00e9mologique unique a fait du laboratoire de Cambridge un creuset intellectuel d&rsquo;o\u00f9 sont issues plusieurs g\u00e9n\u00e9rations de chercheurs britanniques d&rsquo;exception. Des figures telles que Kenneth Craik, Donald Broadbent, Oliver Zangwill ou Alice Heim y ont forg\u00e9 leurs armes conceptuelles, impr\u00e9gn\u00e9es de cette conviction barlettienne que la rigueur de l&rsquo;exp\u00e9rimentateur r\u00e9side dans sa lucidit\u00e9 th\u00e9orique face \u00e0 la variabilit\u00e9 humaine plut\u00f4t que dans l&rsquo;accumulation aveugle de mesures physiologiques insignifiantes. Le laboratoire de Cambridge a ainsi fonctionn\u00e9 comme une communaut\u00e9 de pens\u00e9e soud\u00e9e, un sanctuaire de recherche appliqu\u00e9e et fondamentale o\u00f9 l&rsquo;humain \u00e9tait toujours pens\u00e9 dans la pl\u00e9nitude de ses d\u00e9terminations biologiques, cognitives et culturelles.<\/p>\n<h3>2.2 R\u00f4le \u00e9ditorial et diffusion scientifique<\/h3>\n<p>L&rsquo;influence institutionnelle de Frederic Bartlett ne s&rsquo;est pas limit\u00e9e aux murs de son laboratoire universitaire ; elle s&rsquo;est d\u00e9ploy\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle mondiale par le biais de son investissement d\u00e9cisif dans les organes de communication scientifique. De 1924 \u00e0 1948, Bartlett assure la direction \u00e9ditoriale du prestigieux <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/bpspsychologicalsociety.onlinelibrary.wiley.com\/journal\/20448295\">British Journal of Psychology<\/a>, fond\u00e9 au d\u00e9but du si\u00e8cle par Ward et Rivers. Durant ce quart de si\u00e8cle \u00e0 la t\u00eate de la revue de r\u00e9f\u00e9rence de la Soci\u00e9t\u00e9 britannique de psychologie, il fa\u00e7onne activement les standards m\u00e9thodologiques, les d\u00e9bats th\u00e9oriques et les priorit\u00e9s de recherche de l&rsquo;ensemble de la communaut\u00e9 scientifique anglophone.<\/p>\n<p>Dans ses fonctions \u00e9ditoriales, Bartlett applique la philosophie pluraliste qui anime son propre laboratoire. Il refuse d&rsquo;enfermer la revue dans un dogmatisme \u00e9troit, qu&rsquo;il soit d&rsquo;inspiration psychophysique, psychanalytique ou strictement statistique. Sous sa direction, le <em>British Journal of Psychology<\/em> devient une tribune privil\u00e9gi\u00e9e pour des travaux novateurs touchant aussi bien \u00e0 la psychologie g\u00e9n\u00e9rale, \u00e0 la psychologie diff\u00e9rentielle, \u00e0 la psychom\u00e9trie naissante qu&rsquo;aux \u00e9tudes anthropologiques comparatives. Bartlett veille scrupuleusement \u00e0 ce que les articles publi\u00e9s ne sacrifient jamais l&rsquo;intelligence du ph\u00e9nom\u00e8ne clinique ou comportemental sur l&rsquo;autel d&rsquo;une sophistication formelle creuse. Il encourage la publication de descriptions ph\u00e9nom\u00e9nologiques fines, d&rsquo;\u00e9tudes qualitatives adoss\u00e9es \u00e0 des donn\u00e9es empiriques robustes, et d&rsquo;hypoth\u00e8ses th\u00e9oriques audacieuses.<\/p>\n<p>Cette politique \u00e9ditoriale conf\u00e8re \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole britannique de psychologie exp\u00e9rimentale une visibilit\u00e9 et une respectabilit\u00e9 internationales incontest\u00e9es. Tout en maintenant des liens de courtoisie intellectuelle avec les revues am\u00e9ricaines et continentales, Bartlett positionne la psychologie britannique comme une alternative \u00e9quilibr\u00e9e et humaniste face aux exc\u00e8s m\u00e9canistes du b\u00e9haviorisme d&rsquo;outre-Atlantique. Son r\u00f4le de gardien \u00e9pist\u00e9mologique et de promoteur de talents a ainsi permis \u00e0 des dizaines de chercheurs prometteurs d&rsquo;acc\u00e9der \u00e0 la reconnaissance acad\u00e9mique, assurant \u00e0 la pens\u00e9e psychologique britannique une coh\u00e9rence interne et un rayonnement qui ont perdur\u00e9 bien apr\u00e8s son d\u00e9part de la r\u00e9daction en chef.<\/p>\n<h3>2.3 Cr\u00e9ation de l&rsquo;Unit\u00e9 de recherche en psychologie appliqu\u00e9e (APU)<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des accomplissements institutionnels les plus durables et les plus influents de Frederic Bartlett demeure sans conteste la fondation, en 1944, de l&rsquo;Unit\u00e9 de recherche en psychologie appliqu\u00e9e (<em>Applied Psychology Unit<\/em> &#8211; APU) sous l&rsquo;\u00e9gide du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.ukri.org\/councils\/mrc\/\">Medical Research Council<\/a> (MRC) britannique. N\u00e9e dans la tourmente de la Seconde Guerre mondiale, cette structure d\u00e9coule de la prise de conscience aigu\u00eb par l&rsquo;amiraut\u00e9 et le minist\u00e8re de l&rsquo;Air de la n\u00e9cessit\u00e9 de mobiliser la science psychologique pour r\u00e9soudre des probl\u00e8mes humains critiques : la fatigue extr\u00eame des veilleurs de radar, la saturation perceptive des pilotes de chasse et la d\u00e9sorganisation des r\u00e9flexes sous la contrainte du combat technologique moderne.<\/p>\n<p>Bartlett per\u00e7oit imm\u00e9diatement que l&rsquo;urgence de ces probl\u00e9matiques militaires n&rsquo;exige pas un renoncement \u00e0 la recherche fondamentale, mais au contraire son incarnation la plus noble. En \u00e9tablissant l&rsquo;APU au sein m\u00eame de l&rsquo;\u00e9cosyst\u00e8me scientifique de Cambridge, il cr\u00e9e un pont indestructible entre les questionnements th\u00e9oriques sur l&rsquo;attention, la m\u00e9moire ou l&rsquo;apprentissage et les imp\u00e9ratifs pratiques pos\u00e9s par la technologie industrielle et militaire. Pour diriger cette unit\u00e9 d&rsquo;un genre nouveau, Bartlett recrute le brillantissime philosophe et m\u00e9canicien Kenneth Craik, dont le g\u00e9nie visionnaire con\u00e7oit l&rsquo;esprit humain comme un syst\u00e8me d&rsquo;asservissement autor\u00e9gul\u00e9 capable d&rsquo;\u00e9laborer des mod\u00e8les internes du monde physique. Apr\u00e8s la mort tragique et pr\u00e9matur\u00e9e de Craik en 1945, Bartlett assume temporairement la direction de l&rsquo;APU avant de la transmettre \u00e0 ses \u00e9l\u00e8ves, au premier rang desquels figure Donald Broadbent.<\/p>\n<p>L&rsquo;APU s&rsquo;affirme rapidement comme le berceau international de l&rsquo;ergonomie cognitive moderne et de l&rsquo;ing\u00e9nierie des facteurs humains. Les recherches pionni\u00e8res qui y sont conduites sur la vigilance prolong\u00e9e, l&rsquo;architecture attentionnelle \u00e0 canal unique, la charge mentale de travail et le traitement de l&rsquo;information sous stress constituent les fondations directes de la psychologie cognitive contemporaine. Par la cr\u00e9ation de l&rsquo;APU, Bartlett a magistralement d\u00e9montr\u00e9 que la psychologie appliqu\u00e9e n&rsquo;est pas un sous-produit d\u00e9grad\u00e9 de la th\u00e9orie pure, mais le banc d&rsquo;essai indispensable et le moteur r\u00e9g\u00e9n\u00e9rateur de toute science authentique de l&rsquo;esprit.<\/p>\n<h2>3. La rupture m\u00e9thodologique avec le paradigme d&rsquo;Ebbinghaus<\/h2>\n<h3>3.1 Critique fondamentale des syllabes d\u00e9pourvues de sens<\/h3>\n<p>Pour comprendre la singularit\u00e9 r\u00e9volutionnaire de la pens\u00e9e de Bartlett, il est indispensable de mesurer l&rsquo;ampleur de sa rupture avec la tradition dominante initi\u00e9e en 1885 par le psychologue allemand Hermann Ebbinghaus. Dans son ouvrage s\u00e9minal <em>\u00dcber das Ged\u00e4chtnis<\/em>, Ebbinghaus avait fond\u00e9 l&rsquo;\u00e9tude quantitative de la m\u00e9moire en inventant le protocole des listes de syllabes sans signification (constitu\u00e9es du mod\u00e8le consonne-voyelle-consonne, comme *KEP*, *BUM*, *ZID*). L&rsquo;ambition d&rsquo;Ebbinghaus \u00e9tait d&rsquo;une rigueur cart\u00e9sienne impeccable : il s&rsquo;agissait d&rsquo;isoler la \u00ab m\u00e9moire pure \u00bb de toute interf\u00e9rence parasitaire li\u00e9e aux associations biographiques ant\u00e9rieures, aux connaissances pr\u00e9alables, au sens des mots et aux affects des sujets. En quantifiant le nombre d&rsquo;essais n\u00e9cessaires pour apprendre et r\u00e9apprendre ces listes \u00e0 des intervalles de temps mesur\u00e9s, Ebbinghaus avait \u00e9tabli ses c\u00e9l\u00e8bres courbes de l&rsquo;oubli et du gain \u00e0 l&rsquo;apprentissage.<\/p>\n<p>Face \u00e0 cet \u00e9difice exp\u00e9rimental prestigieux, la critique formul\u00e9e par Bartlett dans les ann\u00e9es 1920 et consolid\u00e9e dans son ouvrage <em>Remembering<\/em> est d&rsquo;une radicalit\u00e9 sans compromis. Bartlett accuse le mod\u00e8le d&rsquo;Ebbinghaus de reposer sur une illusion \u00e9pist\u00e9mologique d\u00e9sastreuse. Selon lui, en voulant purifier le stimulus de toute signification, Ebbinghaus n&rsquo;a pas isol\u00e9 la m\u00e9moire naturelle : il a simplement cr\u00e9\u00e9 une situation artificielle, abrutissante et profond\u00e9ment d\u00e9connect\u00e9e de la vie psychologique r\u00e9elle. Bartlett fait observer que l&rsquo;esprit humain n&rsquo;est pas un r\u00e9cepteur neutre capable d&rsquo;enregistrer passivement du non-sens ; c&rsquo;est un organisme vivant dont la propri\u00e9t\u00e9 premi\u00e8re, irr\u00e9pressible et constante est pr\u00e9cis\u00e9ment d&rsquo;attribuer activement du sens \u00e0 tout ce qu&rsquo;il per\u00e7oit :<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab D\u00e8s qu&rsquo;une suite de lettres d\u00e9pourvue de sens est pr\u00e9sent\u00e9e \u00e0 un sujet normal, celui-ci s&rsquo;efforce instantan\u00e9ment, presque malgr\u00e9 lui, d&rsquo;y trouver une rime, une assonance, une r\u00e9miniscence visuelle ou un indice s\u00e9mantique capable de l&rsquo;ancrer dans son exp\u00e9rience pass\u00e9e. \u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Loin d&rsquo;\u00e9liminer la signification, la m\u00e9thode des syllabes sans sens introduit simplement des associations bizarres, instables et marginales, tout en occultant les m\u00e9canismes fondamentaux par lesquels la m\u00e9moire op\u00e8re dans le monde r\u00e9el. Bartlett plaide donc avec v\u00e9h\u00e9mence pour ce que l&rsquo;on qualifiera plus tard de \u00ab validit\u00e9 \u00e9cologique \u00bb des protocoles scientifiques : si l&rsquo;on souhaite comprendre la m\u00e9moire humaine, il faut l&rsquo;\u00e9tudier lorsqu&rsquo;elle traite des mat\u00e9riaux pour lesquels elle a \u00e9t\u00e9 naturellement forg\u00e9e par l&rsquo;\u00e9volution biologique et l&rsquo;histoire culturelle, c&rsquo;est-\u00e0-dire des r\u00e9cits coh\u00e9rents, des \u00e9v\u00e9nements v\u00e9cus, des visages humains et des configurations significatives du monde environnant.<\/p>\n<h3>3.2 Introduction de stimuli \u00e9cologiquement valides<\/h3>\n<p>Cons\u00e9quent avec sa critique \u00e9pist\u00e9mologique, Bartlett remplace m\u00e9thodiquement les listes de non-sens par des stimuli intrins\u00e8quement riches, complexes et signifiants. Au lieu d&rsquo;imposer des contraintes m\u00e9caniques aux participants, il introduit dans son laboratoire de Cambridge un vaste \u00e9ventail de mat\u00e9riaux exp\u00e9rimentaux emprunt\u00e9s \u00e0 la vie quotidienne et aux traditions culturelles humaines. Il fait ainsi appel \u00e0 des histoires narratives compl\u00e8tes, \u00e0 des contes folkloriques traditionnels issus de cultures lointaines, \u00e0 des r\u00e9cits descriptifs d&rsquo;incidents v\u00e9cus, ainsi qu&rsquo;\u00e0 des fragments textuels denses abordant des probl\u00e9matiques \u00e9thiques ou philosophiques.<\/p>\n<p>Sur le plan visuel, Bartlett d\u00e9ploie la m\u00eame audace m\u00e9thodologique. Il abandonne les formes g\u00e9om\u00e9triques r\u00e9ductrices au profit de stimuli ambigus mais \u00e9vocateurs : des dessins figuratifs d&rsquo;animaux ou d&rsquo;armes stylis\u00e9es, des portraits de visages humains aux expressions contrast\u00e9es, des esquisses de plans urbains, et des figures g\u00e9om\u00e9triques complexes dot\u00e9es de propri\u00e9t\u00e9s spatiales ambigu\u00ebs susceptibles de pr\u00eater le flanc \u00e0 de multiples interpr\u00e9tations perceptives. En confrontant ses sujets \u00e0 un tel mat\u00e9riel, Bartlett ne cherche pas \u00e0 chronom\u00e9trer des fractions de seconde, mais \u00e0 observer la mani\u00e8re dont les processus de perception imm\u00e9diate, les r\u00e9actions \u00e9motionnelles spontan\u00e9es et les m\u00e9canismes de conservation se coordonnent dans une synth\u00e8se psychologique unifi\u00e9e.<\/p>\n<p>Cette approche permet \u00e0 Bartlett de mettre en lumi\u00e8re des ph\u00e9nom\u00e8nes syst\u00e9matiquement ignor\u00e9s par l&rsquo;\u00e9cole associationniste : la mani\u00e8re dont l&rsquo;int\u00e9r\u00eat personnel d&rsquo;un individu oriente sa perception initiale, la fa\u00e7on dont ses attentes culturelles pr\u00e9disposent son regard, et comment les r\u00e9miniscences affectives modulent la structure de l&rsquo;information encod\u00e9e. En choisissant des mat\u00e9riaux qui sollicitent l&rsquo;intelligence et la sensibilit\u00e9 des sujets, Bartlett ne fait pas de la psychologie un sous-syst\u00e8me de la physique de laboratoire ; il l&rsquo;\u00e9l\u00e8ve au rang d&rsquo;une science des conduites humaines int\u00e9gr\u00e9es, capable de rendre compte de la richesse, des ambigu\u00eft\u00e9s et des subtilit\u00e9s du fonctionnement de l&rsquo;esprit aux prises avec la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<h3>3.3 L&rsquo;approche naturaliste et qualitative de l&rsquo;exp\u00e9rimentation<\/h3>\n<p>La rupture m\u00e9thodologique op\u00e9r\u00e9e par Bartlett s&rsquo;\u00e9tend in\u00e9vitablement au traitement des donn\u00e9es et \u00e0 la relation entre l&rsquo;exp\u00e9rimentateur et son sujet d&rsquo;\u00e9tude. L\u00e0 o\u00f9 la psychophysique classique et le paradigme d&rsquo;Ebbinghaus ne retenaient que des indices quantitatifs froids \u2014 nombre d&rsquo;items restitu\u00e9s avec exactitude, latence temporelle, pourcentages d&rsquo;erreurs norm\u00e9es \u2014, Bartlett adopte une m\u00e9thodologie r\u00e9solument naturaliste, clinique et qualitative. Pour lui, la simple m\u00e9trique de l&rsquo;exactitude num\u00e9rique constitue un pi\u00e8ge qui masque la r\u00e9alit\u00e9 du fonctionnement mn\u00e9sique : deux participants peuvent obtenir un score arithm\u00e9tique identique de rappel tout en ayant mobilis\u00e9 des dynamiques psychologiques radicalement divergentes.<\/p>\n<p>Dans ses exp\u00e9riences, Bartlett \u00e9coute et consigne m\u00e9ticuleusement l&rsquo;ensemble des verbalisations spontan\u00e9es des sujets. Il enregistre leurs h\u00e9sitations, leurs soupirs, leurs commentaires r\u00e9flexifs (\u00ab Cela me rappelle une vieille histoire \u00bb, \u00ab Je ne suis pas s\u00fbr, mais il me semble que l&rsquo;homme est mort \u00bb), ainsi que les expressions manifestes de perplexit\u00e9 ou d&rsquo;assurance indue. Il accorde une valeur diagnostique inestimable \u00e0 l&rsquo;*attitude* psychologique globale qui pr\u00e9c\u00e8de et accompagne la restitution du souvenir. Bartlett comprend que le sujet ne r\u00e9cite pas un contenu fig\u00e9 : il adopte une posture intellectuelle et affective d\u00e9termin\u00e9e, \u00e0 partir de laquelle il tente de reconstruire ce qui a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9c\u00e9demment exp\u00e9riment\u00e9.<\/p>\n<p>Ce choix \u00e9pist\u00e9mologique n&rsquo;implique nullement un renoncement \u00e0 la rigueur scientifique, mais une reconceptualisation fondamentale du statut de l&rsquo;\u00ab erreur \u00bb m\u00e9morielle. Dans le paradigme traditionnel d&rsquo;Ebbinghaus, l&rsquo;omission, l&rsquo;inversion ou l&rsquo;alt\u00e9ration du stimulus \u00e9tait trait\u00e9e comme un simple d\u00e9chet, une d\u00e9ficience contingente, un \u00ab bruit \u00bb statistique \u00e0 minimiser. Pour Bartlett, au contraire, l&rsquo;erreur est la fen\u00eatre royale par laquelle le chercheur peut contempler les rouages intimes de l&rsquo;esprit. Les transformations, les ajouts imaginaires, les condensations et les substitutions ne sont pas des pannes de la machine mn\u00e9sique : ils constituent la manifestation positive, active et cr\u00e9atrice du travail de r\u00e9organisation op\u00e9r\u00e9 par les structures mentales du sujet pour maintenir la coh\u00e9rence de son univers cognitif.<\/p>\n<h2>4. L&rsquo;exp\u00e9rience s\u00e9minale de \u00ab La Guerre des Fant\u00f4mes \u00bb et ses protocoles<\/h2>\n<h3>4.1 Le mat\u00e9riel exp\u00e9rimental et le choix du mythe am\u00e9rindien<\/h3>\n<p>L&rsquo;exp\u00e9rimentation la plus c\u00e9l\u00e8bre de Frederic Bartlett, devenue un classique absolu de la psychologie mondiale, repose sur l&rsquo;utilisation d&rsquo;un texte am\u00e9rindien intitul\u00e9 <em>The War of the Ghosts<\/em> (\u00ab La Guerre des Fant\u00f4mes \u00bb). Ce r\u00e9cit n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 con\u00e7u artificiellement dans le laboratoire de Cambridge ; il a \u00e9t\u00e9 recueilli par le c\u00e9l\u00e8bre anthropologue <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.amnh.org\">Franz Boas<\/a> aupr\u00e8s des populations Kathlamet de l&rsquo;estuaire du fleuve Columbia, dans le nord-ouest des \u00c9tats-Unis, et publi\u00e9 originellement dans ses travaux linguistiques et ethnographiques. Le choix d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 de ce mat\u00e9riel pr\u00e9cis par Bartlett illustre de fa\u00e7on magistrale sa f\u00e9condation par l&rsquo;anthropologie de son mentor W.H.R. Rivers.<\/p>\n<p>Le conte relate l&rsquo;histoire de deux jeunes hommes du village d&rsquo;Egulac descendus au bord du fleuve pour chasser des phoques. Soudainement, des cano\u00ebs de guerre apparaissent sur l&rsquo;eau ; les guerriers les invitent \u00e0 se joindre \u00e0 eux pour mener une bataille en amont. L&rsquo;un des jeunes hommes refuse en invoquant l&rsquo;absence de ses proches et les risques mortels, tandis que l&rsquo;autre accepte l&rsquo;exp\u00e9dition. Lors du combat contre les habitants d&rsquo;un village rival, le jeune homme entend les guerriers dire : \u00ab Cet Indien a \u00e9t\u00e9 touch\u00e9 \u00bb. Pourtant, il ne ressent aucune douleur imm\u00e9diate. C&rsquo;est \u00e0 ce moment pr\u00e9cis que le r\u00e9cit pr\u00e9cise : \u00ab Alors il pensa : \u00ab\u00a0Ce sont des fant\u00f4mes !\u00a0\u00bb \u00bb. De retour dans son village natal, le jeune homme tente de raconter l&rsquo;aventure \u00e0 ses proches, allume un feu, puis, \u00e0 l&rsquo;aube, quelque chose de noir s&rsquo;\u00e9chappe de sa bouche : il s&rsquo;effondre, pris de convulsions, et meurt.<\/p>\n<p>Ce r\u00e9cit poss\u00e9dait des propri\u00e9t\u00e9s structurelles exceptionnelles pour l&rsquo;exp\u00e9rimentation psychologique. Du point de vue d&rsquo;un \u00e9tudiant ou d&rsquo;un intellectuel d&rsquo;Oxford ou de Cambridge du d\u00e9but du vingti\u00e8me si\u00e8cle, le texte pr\u00e9sentait une \u00e9tranget\u00e9 culturelle radicale. L&rsquo;intrigue n&rsquo;\u00e9tait r\u00e9gie ni par la causalit\u00e9 rationnelle occidentale, ni par les conventions narratives aristot\u00e9liciennes classiques. Les motifs surnaturels y apparaissaient de mani\u00e8re abrupte, les motivations des protagonistes demeuraient implicites, et des ellipses temporelles brutales rompaient la continuit\u00e9 logique \u00e9l\u00e9mentaire. En confrontant des sujets britanniques \u00e0 ce mat\u00e9riel d\u00e9routant, le dessein strat\u00e9gique de Bartlett \u00e9tait d&rsquo;induire une puissante dissonance cognitive et d&rsquo;observer, au ralenti et de mani\u00e8re contr\u00f4l\u00e9e, comment l&rsquo;esprit s&#8217;empare d&rsquo;un objet \u00e9tranger pour en r\u00e9duire les asp\u00e9rit\u00e9s et le conformer \u00e0 ses propres grilles de lecture.<\/p>\n<h3>4.2 Le protocole de reproduction r\u00e9p\u00e9t\u00e9e<\/h3>\n<p>Afin de traquer la destin\u00e9e m\u00e9morielle de ce conte dans l&rsquo;esprit individuel, Bartlett met en \u0153uvre le protocole exp\u00e9rimental rigoureux de la \u00ab reproduction r\u00e9p\u00e9t\u00e9e \u00bb (<em>Repeated Reproduction<\/em>). Le d\u00e9roulement de l&rsquo;exp\u00e9rience est m\u00e9thodique : un participant lit attentivement le texte de \u00ab La Guerre des Fant\u00f4mes \u00bb \u00e0 deux reprises, \u00e0 son propre rythme. Apr\u00e8s une pause initiale de quinze minutes, au cours de laquelle toute consultation du texte original est rigoureusement exclue, le sujet est invit\u00e9 \u00e0 r\u00e9diger par \u00e9crit le r\u00e9cit le plus fid\u00e8le possible de ce qu&rsquo;il a lu. Puis, sans que le sujet ait jamais l&rsquo;occasion de revoir le texte source, Bartlett sollicite de nouvelles restitutions \u00e9crites \u00e0 des intervalles de temps croissants : apr\u00e8s plusieurs jours, plusieurs semaines, plusieurs mois, et dans certains cas document\u00e9s, apr\u00e8s plusieurs ann\u00e9es (voire plus d&rsquo;une d\u00e9cennie).<\/p>\n<p>Les donn\u00e9es empiriques recueillies par Bartlett au fil de ces reproductions successives constituent une moisson fascinante pour la compr\u00e9hension de la psychodynamique mn\u00e9sique. Loin de r\u00e9v\u00e9ler une simple d\u00e9gradation entropique o\u00f9 les \u00e9l\u00e9ments du texte s&rsquo;effaceraient uniform\u00e9ment sous l&rsquo;effet du temps qui passe, les protocoles mettent en lumi\u00e8re une profonde r\u00e9organisation qualitative interne. D\u00e8s la premi\u00e8re reproduction \u00e0 quinze minutes, le r\u00e9cit subit un remodelage structural drastique : le nombre de mots chute vertigineusement, l&rsquo;agencement narratif se transforme et les singularit\u00e9s stylistiques originelles disparaissent. Mais le ph\u00e9nom\u00e8ne le plus spectaculaire r\u00e9side dans la stabilisation pr\u00e9coce de cette version remani\u00e9e.<\/p>\n<p>Bartlett constate que d\u00e8s que le participant a \u00e9labor\u00e9 sa premi\u00e8re version alt\u00e9r\u00e9e du r\u00e9cit, cette forme narrative personnelle devient la nouvelle matrice du souvenir. Lors des rappels ult\u00e9rieurs, \u00e0 six mois ou deux ans d&rsquo;intervalle, le sujet ne cherche plus \u00e0 se rem\u00e9morer le texte originel de Franz Boas \u2014 qui est d\u00e9sormais inaccessible \u00e0 sa conscience \u2014, mais puise dans la structure st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e qu&rsquo;il a lui-m\u00eame cristallis\u00e9e lors des premi\u00e8res restitutions. L&rsquo;oubli op\u00e8re ainsi un travail hautement s\u00e9lectif : il \u00e9limine impitoyablement les d\u00e9tails jug\u00e9s marginaux ou discordants par le sujet, tout en sanctuarisant un noyau d&rsquo;intrigue remani\u00e9 et dot\u00e9 d&rsquo;une coh\u00e9rence narrative propre, parfaitement adapt\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9conomie cognitive de l&rsquo;individu.<\/p>\n<h3>4.3 Le protocole de reproduction en s\u00e9rie<\/h3>\n<p>D\u00e9sireux de v\u00e9rifier si les lois de la transformation m\u00e9morielle individuelle trouvent un \u00e9cho dans les processus de transmission collective de l&rsquo;information, Bartlett d\u00e9veloppe un second dispositif exp\u00e9rimental inspir\u00e9 du jeu populaire du t\u00e9l\u00e9phone arabe : le protocole de la \u00ab reproduction en s\u00e9rie \u00bb (<em>Serial Reproduction<\/em>). Dans cette modalit\u00e9 exp\u00e9rimentale, le sujet A lit le texte original et en r\u00e9dige la reproduction apr\u00e8s un court d\u00e9lai. Cette premi\u00e8re reproduction textuelle produite par le sujet A constitue alors le mat\u00e9riel d&rsquo;apprentissage unique pr\u00e9sent\u00e9 au sujet B. Le sujet B \u00e9tudie la production de A, puis r\u00e9dige sa propre version, laquelle est transmise au sujet C, et ainsi de suite, formant une cha\u00eene continue de transmission humaine comprenant g\u00e9n\u00e9ralement une dizaine d&rsquo;anneaux cons\u00e9cutifs.<\/p>\n<p>Ce protocole fournit \u00e0 Bartlett un laboratoire miniature d&rsquo;une f\u00e9condit\u00e9 sociologique inou\u00efe. Il permet d&rsquo;observer, dans un cadre exp\u00e9rimental contr\u00f4l\u00e9 et sur une \u00e9chelle temporelle condens\u00e9e, les transformations que subit un r\u00e9cit lors de sa diss\u00e9mination \u00e0 travers un tissu social. Les r\u00e9sultats obtenus sont saisissants : au fur et \u00e0 mesure que l&rsquo;histoire passe d&rsquo;un esprit \u00e0 l&rsquo;autre, les distorsions narratives ne se contentent pas de s&rsquo;additionner ; elles s&rsquo;acc\u00e9l\u00e8rent de mani\u00e8re exponentielle, r\u00e9v\u00e9lant la puissance des pressions adaptatives du groupe. D\u00e8s le troisi\u00e8me ou quatri\u00e8me maillon de la cha\u00eene, les asp\u00e9rit\u00e9s culturelles du mythe kathlamet ont \u00e9t\u00e9 enti\u00e8rement polies par le sens commun occidental.<\/p>\n<p>Gr\u00e2ce \u00e0 ce paradigme de reproduction en s\u00e9rie, Bartlett parvient \u00e0 \u00e9tablir un parall\u00e9lisme structural \u00e9clatant entre la dynamique m\u00e9morielle individuelle et les m\u00e9canismes d&rsquo;\u00e9mergence des traditions populaires, des rumeurs, des mythologies collectives et des id\u00e9ologies partag\u00e9es. Il d\u00e9montre avec une \u00e9l\u00e9gance lumineuse que la gen\u00e8se d&rsquo;un mythe social ne r\u00e9sulte pas n\u00e9cessairement d&rsquo;une falsification d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e ou d&rsquo;un complot discursif conscient, mais d\u00e9coule naturellement du travail cumulatif d&rsquo;esprits successifs qui, chacun \u00e0 leur tour et en toute bonne foi, ajustent, simplifient et rationalisent les fragments d&rsquo;information qui leur parviennent afin de les rendre imm\u00e9diatement compr\u00e9hensibles et transmissibles au sein de leur propre \u00e9cosyst\u00e8me culturel.<\/p>\n<h2>5. Typologie des transformations mn\u00e9siques observ\u00e9es par Bartlett<\/h2>\n<h3>5.1 Le ph\u00e9nom\u00e8ne de rationalisation<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse qualitative scrupuleuse des centaines de reproductions accumul\u00e9es par Bartlett lui a permis de dresser une typologie rigoureuse des d\u00e9rives morphologiques subies par le mat\u00e9riau m\u00e9moriel. Parmi ces processus, le plus omnipr\u00e9sent, le plus puissant et le plus significatif sur le plan th\u00e9orique est ind\u00e9niablement le ph\u00e9nom\u00e8ne de <em>rationalisation<\/em>. Par ce terme, Bartlett ne d\u00e9signe pas un m\u00e9canisme de d\u00e9fense psychanalytique au sens freudien, mais une op\u00e9ration cognitive fondamentale par laquelle l&rsquo;esprit colmate activement les br\u00e8ches logiques d&rsquo;un r\u00e9cit pour le rendre intelligible et acceptable au regard de ses propres crit\u00e8res de vraisemblance.<\/p>\n<p>Dans \u00ab La Guerre des Fant\u00f4mes \u00bb, la rationalisation se manifeste avec une \u00e9vidence flagrante face aux \u00e9l\u00e9ments surnaturels ou aux ruptures de causalit\u00e9. L&rsquo;\u00e9pisode o\u00f9 le guerrier s&rsquo;\u00e9crie \u00ab Cet Indien a \u00e9t\u00e9 touch\u00e9 \u00bb sans que le jeune homme n&rsquo;\u00e9prouve de douleur imm\u00e9diate repr\u00e9sentait une \u00e9nigme insoutenable pour les sujets britanniques \u00e9duqu\u00e9s. Dans les restitutions m\u00e9morielles, cet \u00e9v\u00e9nement \u00e9nigmatique est presque universellement r\u00e9\u00e9crit au moyen de liens causaux conventionnels : les participants \u00e9crivent que \u00ab le jeune homme sentit une fl\u00e8che p\u00e9n\u00e9trer sa chair \u00bb, ou que \u00ab sous l&rsquo;effet du choc et de l&rsquo;adr\u00e9naline, il ne r\u00e9alisa pas imm\u00e9diatement la gravit\u00e9 de sa blessure \u00bb, voire que \u00ab la chair fut transperc\u00e9e mais que le froid engourdit sa sensation \u00bb.<\/p>\n<p>De m\u00eame, la pr\u00e9sence effective et d\u00e9rangeante des \u00ab fant\u00f4mes \u00bb subit une neutralisation s\u00e9mantique m\u00e9thodique. Dans les reproductions successives, les spectres cessent d&rsquo;\u00eatre des entit\u00e9s ontologiques r\u00e9elles participant au combat. Les sujets transforment les fant\u00f4mes en une simple m\u00e9taphore, \u00e9crivant par exemple que \u00ab les guerriers combattaient avec une f\u00e9rocit\u00e9 spectrale \u00bb ou que \u00ab leur teint blafard les faisait ressembler \u00e0 des spectres \u00bb, ou encore que \u00ab le jeune homme, dans le d\u00e9lire de son agonie, crut apercevoir des fant\u00f4mes \u00bb. La structure mythique originelle est ainsi syst\u00e9matiquement \u00e9pur\u00e9e de son opacit\u00e9 pour \u00eatre convertie en une s\u00e9quence dramatique s\u00e9cularis\u00e9e, r\u00e9gie par les canons occidentaux de la logique d&rsquo;action, du mobile psychologique et de la causalit\u00e9 m\u00e9dicale.<\/p>\n<h3>5.2 Nivellement, condensation et omission s\u00e9lective<\/h3>\n<p>Le deuxi\u00e8me faisceau de transformations document\u00e9 par Bartlett rel\u00e8ve d&rsquo;une \u00e9conomie drastique de moyens cognitifs, que la psychologie contemporaine nomme le nivellement (<em>leveling<\/em>) et l&rsquo;omission s\u00e9lective. D\u00e8s la premi\u00e8re confrontation avec le texte am\u00e9rindien, une d\u00e9perdition massive de substance factuelle s&rsquo;op\u00e8re. Cependant, cette \u00e9rosion ne frappe pas les composantes du r\u00e9cit de mani\u00e8re al\u00e9atoire. Ce sont d&rsquo;abord et avant tout les noms propres atypiques, la toponymie locale et les titres sp\u00e9cifiques qui s&rsquo;\u00e9vaporent sans laisser de traces : le village d&rsquo;\u00ab Egulac \u00bb dispara\u00eet presque imm\u00e9diatement des m\u00e9moires, de m\u00eame que les termes g\u00e9ographiques am\u00e9rindiens non familiers.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, Bartlett met en \u00e9vidence un ph\u00e9nom\u00e8ne spectaculaire de <em>condensation<\/em> : plusieurs \u00e9pisodes distincts du r\u00e9cit originel sont fusionn\u00e9s en une sc\u00e8ne unique synth\u00e9tique. Si le texte de d\u00e9part mentionne des discussions pr\u00e9alables entre les villageois, des pr\u00e9paratifs nautiques et des observations sur les courants fluviaux, les participants regroupent l&rsquo;ensemble de ces informations en une proposition condens\u00e9e : \u00ab Il partit en guerre avec des compagnons \u00bb. La longueur globale du conte est ainsi r\u00e9duite de plus de la moiti\u00e9 d\u00e8s les premi\u00e8res restitutions \u00e9crites, le texte perdant son \u00e9toffe descriptive pour ne conserver que la trajectoire brute de ses p\u00e9rip\u00e9ties cardinales.<\/p>\n<p>Cette condensation s&rsquo;accompagne d&rsquo;un effacement implacable des nuances stylistiques, des ambigu\u00eft\u00e9s narratives et des rythmes po\u00e9tiques propres \u00e0 la litt\u00e9rature orale indig\u00e8ne. Les r\u00e9p\u00e9titions incantatoires, con\u00e7ues pour \u00eatre scand\u00e9es, sont per\u00e7ues par le lecteur occidental comme des redondances inutiles et se trouvent prestement supprim\u00e9es. L&rsquo;esprit ne conserve que les \u00e9l\u00e9ments qui concourent directement \u00e0 la consolidation du th\u00e8me narratif central qu&rsquo;il a spontan\u00e9ment abstrait lors de la lecture. Tout ce qui r\u00e9siste \u00e0 cette th\u00e9matisation globale, tout ce qui fait digression ou ornement culturel singulier, est impitoyablement sacrifi\u00e9 sur l&rsquo;autel de la coh\u00e9rence \u00e9conomique du souvenir.<\/p>\n<h3>5.3 Accentuation, dramatisation et familiarisation<\/h3>\n<p>L&rsquo;envers dialectique du nivellement r\u00e9side dans le ph\u00e9nom\u00e8ne de l&rsquo;accentuation (<em>sharpening<\/em>), de la dramatisation et de la <em>familiarisation<\/em>. Tandis que la vaste majorit\u00e9 des d\u00e9tails contextuels est rel\u00e9gu\u00e9e aux oubliettes de l&rsquo;oubli, un nombre infime d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments sp\u00e9cifiques subit un grossissement optique disproportionn\u00e9. Un d\u00e9tail isol\u00e9, d\u00e8s lors qu&rsquo;il poss\u00e8de une forte charge \u00e9motionnelle ou qu&rsquo;il frappe de mani\u00e8re saisissante l&rsquo;imagination du sujet, se trouve survaloris\u00e9, devenant le pivot autour duquel s&rsquo;articule d\u00e9sormais l&rsquo;ensemble de la restitution mn\u00e9sique.<\/p>\n<p>L&rsquo;exemple le plus saisissant dans les protocoles de Bartlett concerne la sc\u00e8ne finale de l&rsquo;agonie du protagoniste : \u00ab Quelque chose de noir sortit de sa bouche \u00bb. Cette image corporelle d\u00e9rangeante et hautement \u00e9vocatrice est retenue par une \u00e9crasante majorit\u00e9 de participants, mais elle subit une m\u00e9tamorphose spectaculaire sous l&rsquo;action conjointe de la dramatisation et de la familiarisation. Les sujets \u00e9crivent avec une assurance parfaite que \u00ab l&rsquo;homme cracha son \u00e2me \u00bb, qu&rsquo;\u00ab un flot de sang sombre jaillit de ses l\u00e8vres \u00bb, ou encore que \u00ab son esprit s&rsquo;\u00e9chappa sous la forme d&rsquo;un souffle noir \u00bb. Le d\u00e9tail insolite est non seulement amplifi\u00e9, mais il est imm\u00e9diatement requalifi\u00e9 pour s&rsquo;ins\u00e9rer dans l&rsquo;iconographie religieuse ou m\u00e9dicale famili\u00e8re de la culture europ\u00e9enne.<\/p>\n<p>La familiarisation op\u00e8re \u00e9galement de mani\u00e8re continue sur le lexique mat\u00e9riel du quotidien. Dans la quasi-totalit\u00e9 des reproductions, les termes autochtones ou les r\u00e9alit\u00e9s \u00e9cologiques du Nord-Ouest pacifique sont inconsciemment remplac\u00e9s par leurs \u00e9quivalents britanniques contemporains :<\/p>\n<ul>\n<li>Les \u00ab pirogues \u00bb ou \u00ab cano\u00ebs \u00bb (<em>canoes<\/em>) sont syst\u00e9matiquement traduits par \u00ab bateaux \u00bb (<em>boats<\/em>) ou de modestes \u00ab barques \u00bb.<\/li>\n<li>L&rsquo;activit\u00e9 de \u00ab chasse aux phoques \u00bb (<em>hunting seals<\/em>), d\u00e9paysante pour un sujet de l&rsquo;\u00e9poque victorienne ou \u00e9douardienne, devient simplement l&rsquo;activit\u00e9 de \u00ab partir \u00e0 la p\u00eache \u00bb (<em>going fishing<\/em>).<\/li>\n<li>Les armes traditionnelles, arcs et fl\u00e8ches, sont fr\u00e9quemment modernis\u00e9es en \u00ab fusils \u00bb ou \u00ab canons \u00bb de marine dans les s\u00e9ries de transmission prolong\u00e9es.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ces substitutions t\u00e9moignent de mani\u00e8re irr\u00e9futable du fait que le participant ne conserve pas une photographie mentale fid\u00e8le des mots imprim\u00e9s, mais assimile imm\u00e9diatement le sens global de la sc\u00e8ne \u00e0 ses propres cadres d&rsquo;exp\u00e9rience et \u00e0 son registre lexical familier.<\/p>\n<h2>6. La th\u00e9orie des sch\u00e9mas mentaux : gen\u00e8se conceptuelle et dynamique cognitive<\/h2>\n<h3>6.1 Origine du terme chez Henry Head et transposition bartlettienne<\/h3>\n<p>Pour conf\u00e9rer \u00e0 cette foisonnante typologie empirique une assise th\u00e9orique unifi\u00e9e, Frederic Bartlett forge l&rsquo;un des concepts les plus r\u00e9volutionnaires de l&rsquo;histoire de la psychologie : la notion de <em>sch\u00e9ma<\/em> (<em>schema<\/em>). Il est fondamental de souligner que Bartlett n&rsquo;a pas invent\u00e9 ce vocable <em>ex nihilo<\/em>. L&#8217;emprunt direct en revient aux travaux neurophysiologiques majeurs de Sir Henry Head, illustre neurologue britannique qui, dans ses recherches sur l&rsquo;asomatognosie et la proprioception men\u00e9es au tournant des ann\u00e9es 1910 et 1920, avait postul\u00e9 l&rsquo;existence d&rsquo;un \u00ab sch\u00e9ma postural \u00bb (<em>postural schema<\/em>).<\/p>\n<p>Chez Head, le sch\u00e9ma postural d\u00e9signait un mod\u00e8le cortical constamment actualis\u00e9 par les aff\u00e9rences sensorielles, permettant \u00e0 l&rsquo;organisme de conna\u00eetre la position exacte de ses membres dans l&rsquo;espace \u00e0 chaque instant sans avoir besoin d&rsquo;engager une inspection visuelle consciente. Chaque posture nouvelle, chaque mouvement corporel n&rsquo;\u00e9tait pas compar\u00e9 \u00e0 une m\u00e9moire encyclop\u00e9dique de toutes les positions pass\u00e9es de la vie du sujet, mais \u00e9tait r\u00e9f\u00e9r\u00e9 instantan\u00e9ment \u00e0 ce sch\u00e9ma plastique global, qui synth\u00e9tisait en continu la trace int\u00e9gr\u00e9e de nos mobilit\u00e9s motrices ant\u00e9rieures.<\/p>\n<p>Le coup de g\u00e9nie \u00e9pist\u00e9mologique de Bartlett consiste \u00e0 arracher ce concept au champ strict de la physiologie neuro-motrice pour le transposer au sommet de l&rsquo;architecture cognitive, dans l&rsquo;ordre de la m\u00e9moire, de la perception s\u00e9mantique et de la pens\u00e9e abstraite. Chez Bartlett, le sch\u00e9ma devient :<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab Une organisation active d&rsquo;exp\u00e9riences, de r\u00e9actions et de comportements pass\u00e9s, qui doit toujours \u00eatre suppos\u00e9e op\u00e9rante dans n&rsquo;importe quel ordre de r\u00e9action organique bien coordonn\u00e9e. \u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Bartlett prend toutefois grand soin de se d\u00e9marquer de toute r\u00e9ification de cette notion. Il r\u00e9cuse avec \u00e9nergie l&rsquo;acception statique que le sens commun pourrait conf\u00e9rer au terme de \u00ab sch\u00e9ma \u00bb, refusant de l&rsquo;assimiler \u00e0 un casier de rangement poussi\u00e9reux, \u00e0 un catalogue de fiches ou \u00e0 une structure rigide pr\u00e9existante. Le sch\u00e9ma bartlettien est un processus dynamique, une matrice fonctionnelle souple, un organisme vivant de connaissances s\u00e9diment\u00e9es qui se transforme \u00e0 chaque fois qu&rsquo;il assimile un \u00e9l\u00e9ment nouveau et qui r\u00e9git la mani\u00e8re dont nous appr\u00e9hendons l&rsquo;inconnu.<\/p>\n<h3>6.2 L&rsquo;effort apr\u00e8s la signification (Effort after meaning)<\/h3>\n<p>Au c\u0153ur battant de la dynamique des sch\u00e9mas r\u00e9side un principe ontologique qui traverse l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 de l&rsquo;\u0153uvre de Bartlett : \u00ab l&rsquo;effort apr\u00e8s la signification \u00bb (<em>effort after meaning<\/em>). Ce concept, forg\u00e9 pour d\u00e9signer l&rsquo;\u00e9nergie vitale qui anime la cognition humaine, postule qu&rsquo;aucun individu ne se confronte au monde dans une posture d&rsquo;indiff\u00e9rence perceptive ou de neutralit\u00e9 descriptive. D\u00e8s l&rsquo;instant o\u00f9 un stimulus sensible, aussi d\u00e9routant ou inachev\u00e9 soit-il, frappe les r\u00e9cepteurs sensoriels d&rsquo;un \u00eatre humain, celui-ci d\u00e9ploie instantan\u00e9ment une force intentionnelle irr\u00e9pressible pour y d\u00e9celer un sens, un propos, une intentionnalit\u00e9 ou une utilit\u00e9 vitale.<\/p>\n<p>Cet effort vers le sens n&rsquo;est pas un calcul d\u00e9lib\u00e9r\u00e9, lent et laborieux, conduit sous la supervision de la logique formelle ; il s&rsquo;agit d&rsquo;une pr\u00e9disposition imm\u00e9diate, visc\u00e9rale et quasi-automatique de l&rsquo;appareil psychologique. Face \u00e0 une tache d&rsquo;encre ambigu\u00eb, \u00e0 un bruit insolite nocturne ou \u00e0 une l\u00e9gende indienne d\u00e9concertante, l&rsquo;esprit refuse le vide s\u00e9mantique. Il projette instantan\u00e9ment les sch\u00e9mas issus de son exp\u00e9rience pass\u00e9e pour encadrer, fa\u00e7onner et coloniser le stimulus entrant. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment cet effort acharn\u00e9 qui explique l&rsquo;ensemble des distorsions observ\u00e9es dans \u00ab La Guerre des Fant\u00f4mes \u00bb : l&rsquo;esprit des sujets britanniques n&rsquo;a pu tol\u00e9rer les lacunes explicatives du conte am\u00e9rindien et a mobilis\u00e9 l&rsquo;ensemble de ses sch\u00e9mas culturels pour combler les vides et assigner une logique aux comportements des protagonistes.<\/p>\n<p>L&rsquo;effort apr\u00e8s la signification r\u00e9v\u00e8le ainsi la nature intrins\u00e8quement t\u00e9l\u00e9ologique et constructiviste de la psychologie de Bartlett. M\u00e9moriser n&rsquo;est pas conserver une entit\u00e9 physique mat\u00e9rielle ; m\u00e9moriser, c&rsquo;est maintenir et restaurer du sens. Lorsqu&rsquo;un sujet est appel\u00e9 \u00e0 se souvenir d&rsquo;un r\u00e9cit, son effort ne s&rsquo;exerce pas vers la r\u00e9surrection d&rsquo;une cha\u00eene syntaxique litt\u00e9rale de mots, mais vers la reconstruction active d&rsquo;une signification globale coh\u00e9rente. Le souvenir n&rsquo;est donc pas la source du sens ; c&rsquo;est le sens, laborieusement et activement reconstruit par l&rsquo;effort psychologique du sujet, qui permet la r\u00e9apparition et la mise en forme du souvenir.<\/p>\n<h3>6.3 L&rsquo;attitude g\u00e9n\u00e9rale et le r\u00f4le des affects<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des intuitions les plus profondes et les plus modernes de Frederic Bartlett r\u00e9side dans sa th\u00e9orisation du primat de l&rsquo;*attitude* et des affects dans la r\u00e9activation du mat\u00e9riel m\u00e9moris\u00e9. En \u00e9tudiant scrupuleusement les t\u00e9moignages introspectifs de ses sujets au moment o\u00f9 ils s&rsquo;appr\u00eataient \u00e0 coucher par \u00e9crit leurs rappels, Bartlett fait un constat capital : la toute premi\u00e8re chose qui \u00e9merge dans la conscience du sujet au moment de l&rsquo;\u00e9vocation n&rsquo;est jamais un d\u00e9tail factuel, un mot exact ou une image visuelle nette. C&rsquo;est invariablement une <em>attitude g\u00e9n\u00e9rale<\/em> (<em>general attitude<\/em>), une coloration affective d&rsquo;ensemble, une n\u00e9buleuse pr\u00e9-verbale empreinte d&rsquo;\u00e9motion.<\/p>\n<p>Cette attitude fondamentale peut \u00eatre faite de perplexit\u00e9, de d\u00e9go\u00fbt, d&rsquo;amusement, d&rsquo;effroi ou d&rsquo;admiration esth\u00e9tique face \u00e0 l&rsquo;histoire entendue des semaines plus t\u00f4t. Le participant se dit : \u00ab C&rsquo;\u00e9tait une histoire particuli\u00e8rement lugubre et violente \u00bb, ou bien \u00ab Cela m&rsquo;avait sembl\u00e9 totalement absurde et incoh\u00e9rent \u00bb. Cette disposition affective initiale, bien que vague et d\u00e9pourvue de contours figuratifs pr\u00e9cis, fonctionne comme le v\u00e9ritable chef d&rsquo;orchestre de la rem\u00e9moration. Elle fixe le diapason \u00e9motionnel \u00e0 partir duquel le sujet va mobiliser ses sch\u00e9mas cognitifs pour reconstruire des \u00e9v\u00e9nements compatibles avec cette tonalit\u00e9 affective initiale.<\/p>\n<p>Bartlett met ainsi en \u00e9vidence le r\u00f4le stabilisateur et directeur des affects dans la vie cognitive. L&rsquo;\u00e9motion n&rsquo;est pas un poison qui viendrait perturber la puret\u00e9 d&rsquo;un processus mn\u00e9sique computationnel abstrait ; elle en est l&rsquo;ancrage ph\u00e9nom\u00e9nologique, le fil conducteur qui garantit la continuit\u00e9 de la conscience \u00e0 travers le temps. D\u00e8s lors que l&rsquo;attitude g\u00e9n\u00e9rale est convoqu\u00e9e, elle agit comme un puissant filtre s\u00e9lectif : seuls les d\u00e9tails du souvenir originel qui vibrent \u00e0 l&rsquo;unisson de cette posture affective pr\u00e9dominante sont autoris\u00e9s \u00e0 revenir \u00e0 la conscience, tandis que les faits discordants sont censur\u00e9s ou remodel\u00e9s afin de pr\u00e9server l&rsquo;harmonie \u00e9motionnelle globale de l&rsquo;exp\u00e9rience int\u00e9rieure du sujet.<\/p>\n<h2>7. L&rsquo;acte de m\u00e9morisation comme processus reconstructif dans \u00ab Remembering \u00bb (1932)<\/h2>\n<h3>7.1 Publication et structure de l&rsquo;ouvrage fondateur de 1932<\/h3>\n<p>En 1932, les presses universitaires de Cambridge (<em>Cambridge University Press<\/em>) publient l&rsquo;ouvrage qui consacrera d\u00e9finitivement Frederic Bartlett au firmament des sciences de l&rsquo;esprit : <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.cambridge.org\"><em>Remembering: An Experimental and Social Study<\/em><\/a>. Ce livre magistral, couronnement de plus de deux d\u00e9cennies d&rsquo;investigations exp\u00e9rimentales minutieuses, de r\u00e9flexions m\u00e9thodologiques et d&rsquo;observations ethnographiques, ne constitue pas seulement la pr\u00e9sentation d&rsquo;une s\u00e9rie de r\u00e9sultats de laboratoire ; il s&rsquo;impose d&#8217;embl\u00e9e comme un manifeste \u00e9pist\u00e9mologique refondateur, op\u00e9rant un basculement paradigmatique absolu dans l&rsquo;histoire de la psychologie occidentale.<\/p>\n<p>La structure architecturale de l&rsquo;ouvrage est en elle-m\u00eame d&rsquo;une audace remarquable et traduit la volont\u00e9 d&rsquo;int\u00e9gration disciplinaire de son auteur. Le livre se d\u00e9ploie en deux grandes parties compl\u00e9mentaires :<\/p>\n<ul>\n<li>La premi\u00e8re moiti\u00e9 de l&rsquo;ouvrage, d&rsquo;inspiration r\u00e9solument exp\u00e9rimentale, est consacr\u00e9e \u00e0 l&rsquo;analyse fine des m\u00e9canismes de la perception, du r\u00f4le des images mentales et aux r\u00e9sultats m\u00e9thodiques des exp\u00e9riences de reproduction r\u00e9p\u00e9t\u00e9e et s\u00e9rielle appliqu\u00e9es \u00e0 des r\u00e9cits textuels et des figures visuelles.<\/li>\n<li>La seconde moiti\u00e9 de l&rsquo;ouvrage effectue un saut audacieux en portant le regard sur la dimension collective et interindividuelle des ph\u00e9nom\u00e8nes m\u00e9moriels. Bartlett y th\u00e9orise les fondements d&rsquo;une psychologie sociale de la m\u00e9moire, analysant les notions de conventionnalisation culturelle, d&rsquo;institutions sociales et la fa\u00e7on dont le groupe prescrit \u00e0 l&rsquo;individu ses modalit\u00e9s de conservation du pass\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Par cette synth\u00e8se magistrale, Bartlett d\u00e9montre l&rsquo;indivisibilit\u00e9 du psychologique et du social. Il s&rsquo;oppose frontalement au d\u00e9coupage \u00e9tanche des disciplines acad\u00e9miques, affirmant que l&rsquo;acte de m\u00e9moire le plus intime d&rsquo;un individu isol\u00e9 dans un laboratoire est d\u00e9j\u00e0, par essence, tiss\u00e9 d&rsquo;habitus linguistiques, de pr\u00e9jug\u00e9s culturels et de conventions collectives transmis par son milieu historique. <em>Remembering<\/em> transcende ainsi le statut de simple manuel exp\u00e9rimental pour s&rsquo;\u00e9riger en trait\u00e9 philosophique sur la nature humaine, c\u00e9l\u00e9brant l&rsquo;esprit comme un processus cr\u00e9ateur perp\u00e9tuel.<\/p>\n<h3>7.2 Opposition frontale au mod\u00e8le de la trace mn\u00e9sique statique<\/h3>\n<p>L&rsquo;apport le plus r\u00e9volutionnaire de <em>Remembering<\/em> r\u00e9side dans son rejet visc\u00e9ral et argument\u00e9 de la m\u00e9taphore de la \u00ab trace mn\u00e9sique \u00bb statique (<em>memory trace<\/em> ou <em>engramme<\/em> m\u00e9canique), qui r\u00e9gnait sans partage sur la psychologie depuis l&rsquo;Antiquit\u00e9 platonicienne et aristot\u00e9licienne. Depuis des si\u00e8cles, la m\u00e9moire avait \u00e9t\u00e9 invariablement compar\u00e9e \u00e0 une tablette de cire o\u00f9 s&rsquo;impriment des empreintes inalt\u00e9rables, \u00e0 une chambre noire photographique captant des clich\u00e9s instantan\u00e9s, \u00e0 une biblioth\u00e8que dont les volumes sont rang\u00e9s sur des \u00e9tag\u00e8res immobiles, ou \u00e0 un mus\u00e9e o\u00f9 les reliques du pass\u00e9 reposent dans des vitrines scell\u00e9es.<\/p>\n<p>Contre ces m\u00e9taphores de l&rsquo;entrep\u00f4t et de la conservation inerte, Bartlett formule sa proposition cardinale, devenue l&rsquo;aphorisme fondateur du constructivisme cognitif moderne :<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab Le souvenir n&rsquo;est pas la r\u00e9excitation d&rsquo;innombrables traces isol\u00e9es, fixes et sans vie. C&rsquo;est une reconstruction imaginative, une fabrication construite \u00e0 partir de la relation de notre attitude envers une masse active de r\u00e9actions ou d&rsquo;exp\u00e9riences pass\u00e9es, et d&rsquo;un petit nombre de d\u00e9tails saillants qui \u00e9mergent g\u00e9n\u00e9ralement sous forme d&rsquo;images ou de mots. Il n&rsquo;est donc presque jamais v\u00e9ritablement exact, m\u00eame dans les cas les plus rudimentaires de rem\u00e9moration routini\u00e8re. \u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Pour Bartlett, la m\u00e9moire n&rsquo;est pas un acte de reproduction mim\u00e9tique, mais un acte d&rsquo;invention contrainte. Lorsque nous affirmons \u00ab me souvenir \u00bb d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement survenu dix ans plus t\u00f4t, notre cerveau ne projette pas un film archiv\u00e9 sur les murs de la conscience. Nous effectuons une performance narrative dans l&rsquo;ici et maintenant, en mobilisant nos sch\u00e9mas actuels, nos d\u00e9sirs pr\u00e9sents, la situation contextuelle qui sollicite notre parole, et quelques fragments visuels ou s\u00e9mantiques r\u00e9siduels qui surnagent du pass\u00e9. Le souvenir est une cr\u00e9ation pr\u00e9sente, un \u00e9v\u00e9nement psychologique neuf forg\u00e9 \u00e0 chaque rappel. Cette vision d\u00e9molit d&rsquo;un seul coup l&rsquo;illusion d&rsquo;une m\u00e9moire-registre pour instaurer la m\u00e9moire comme une fonction d&rsquo;action, hautement plastique, faillible par essence, mais infiniment adaptative.<\/p>\n<h3>7.3 Imagerie visuelle et perception constructive<\/h3>\n<p>Pour d\u00e9montrer que cette nature reconstructive ne constitue pas une singularit\u00e9 r\u00e9serv\u00e9e aux seuls r\u00e9cits linguistiques complexes, Bartlett consacre des chapitres capitaux de <em>Remembering<\/em> \u00e0 l&rsquo;analyse de l&rsquo;imagerie visuelle et de la perception des formes graphiques. Il soumet ses \u00e9tudiants de Cambridge \u00e0 des s\u00e9ries de dessins \u00e9nigmatiques, de signes g\u00e9om\u00e9triques ambigus ou de visages stylis\u00e9s, leur demandant de les reproduire graphiquement apr\u00e8s des d\u00e9lais variables selon des protocoles s\u00e9riels et r\u00e9p\u00e9t\u00e9s analogues \u00e0 ceux appliqu\u00e9s \u00e0 \u00ab La Guerre des Fant\u00f4mes \u00bb.<\/p>\n<p>Les r\u00e9sultats de ces exp\u00e9riences graphiques apportent une confirmation \u00e9clatante et spectaculaire \u00e0 sa th\u00e8se constructiviste. L&rsquo;une de ses exp\u00e9riences les plus illustres pr\u00e9sente aux sujets une figure stylis\u00e9e originale, inspir\u00e9e d&rsquo;une repr\u00e9sentation \u00e9gyptienne ancienne, qui \u00e9voque de fa\u00e7on lointaine et abstraite une silhouette hybride. D\u00e8s la premi\u00e8re reproduction au sein d&rsquo;une cha\u00eene de sujets britanniques, le premier dessinateur assimile le dessin ambigu au sch\u00e9ma familier d&rsquo;une \u00ab t\u00eate de hibou \u00bb ou d&rsquo;un \u00ab chat \u00bb. Lors des \u00e9tapes suivantes de la reproduction s\u00e9rielle, chaque dessinateur accentue inconsciemment les traits conformes \u00e0 cette interpr\u00e9tation animale : les oreilles se dessinent avec nettet\u00e9, les yeux s&rsquo;arrondissent, des moustaches f\u00e9lines apparaissent, et au bout de dix maillons de la cha\u00eene de transmission, le symbole abstrait originel s&rsquo;est m\u00e9tamorphos\u00e9 en un chat domestique parfaitement figuratif et dessin\u00e9 selon les canons les plus st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9s de l&rsquo;illustration occidentale.<\/p>\n<p>Bartlett d\u00e9montre ainsi une convergence fonctionnelle absolue entre les m\u00e9canismes de la perception sensorielle imm\u00e9diate et ceux de la m\u00e9moire visuelle. Percevoir, c&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 sch\u00e9matiser ; se souvenir d&rsquo;une image, c&rsquo;est redessiner un concept. Les images mentales ne sont pas des vignettes photographiques entrepos\u00e9es dans un tiroir neuronal, mais des repr\u00e9sentations transitoires, mall\u00e9ables et sch\u00e9matis\u00e9es, qui fonctionnent comme des instruments pragmatiques au service de la reconnaissance et de l&rsquo;action signifiante, soumises aux m\u00eames lois de conventionnalisation culturelle que les mythes oraux.<\/p>\n<h2>8. Psychologie appliqu\u00e9e, ergonomie cognitive et contributions durant les conflits mondiaux<\/h2>\n<h3>8.1 Recherches sur l&rsquo;effort sensoriel et la fatigue mentale durant la Premi\u00e8re Guerre mondiale<\/h3>\n<p>L&rsquo;engagement de Frederic Bartlett dans la recherche appliqu\u00e9e trouve son origine d\u00e8s la Premi\u00e8re Guerre mondiale, une p\u00e9riode o\u00f9 la nature industrielle et technologique des combats confronte pour la premi\u00e8re fois les \u00e9tats-majors \u00e0 des d\u00e9faillances humaines in\u00e9dites. Sollicit\u00e9 par le minist\u00e8re de la Guerre et la Royal Navy sous l&rsquo;impulsion de Rivers et Myers, le jeune Bartlett est mobilis\u00e9 pour enqu\u00eater sur les limites physiologiques et psychologiques des soldats et des marins confront\u00e9s \u00e0 des environnements d&rsquo;une agressivit\u00e9 sensorielle sans pr\u00e9c\u00e9dent.<\/p>\n<p>Bartlett m\u00e8ne des investigations pionni\u00e8res sur l&rsquo;effort auditif et la fatigue mentale chez les op\u00e9rateurs des tout premiers syst\u00e8mes d&rsquo;\u00e9coute sous-marine (les hydrophones), charg\u00e9s de d\u00e9tecter la pr\u00e9sence des sous-marins ennemis (<em>U-Boote<\/em>) dans les abysses de la Manche et de la mer du Nord. Ces marins, isol\u00e9s des heures durant dans des cabines exig\u00fces avec des casques riv\u00e9s sur les oreilles, devaient discriminer d&rsquo;infimes anomalies acoustiques au milieu d&rsquo;un vacarme assourdissant de parasites marins et de bruits de moteurs. Bartlett documente avec une pr\u00e9cision clinique la d\u00e9sint\u00e9gration rapide des capacit\u00e9s d&rsquo;attention s\u00e9lective, l&rsquo;apparition d&rsquo;hallucinations auditives caus\u00e9es par la surcharge sensorielle et l&rsquo;effondrement spectaculaire de la vigilance prolong\u00e9e.<\/p>\n<p>Ces travaux am\u00e8nent Bartlett \u00e0 formuler des concepts pr\u00e9curseurs sur la distinction capitale entre la fatigue musculaire p\u00e9riph\u00e9rique et la v\u00e9ritable \u00ab fatigue mentale \u00bb centrale. Il d\u00e9montre que la d\u00e9gradation de la performance d&rsquo;un op\u00e9rateur ne r\u00e9sulte pas d&rsquo;un simple \u00e9puisement \u00e9nerg\u00e9tique des organes r\u00e9cepteurs, mais de la rupture de la coordination temporelle des processus mentaux sup\u00e9rieurs, une d\u00e9synchronisation des sch\u00e9mas d&rsquo;anticipation. Cette premi\u00e8re exp\u00e9rience au service des arm\u00e9es de la Couronne permet \u00e0 la psychologie de Cambridge de faire la preuve \u00e9clatante de son utilit\u00e9 sociale et strat\u00e9gique, convainquant d\u00e9finitivement Bartlett que le laboratoire exp\u00e9rimental et le terrain op\u00e9rationnel doivent s&rsquo;enrichir mutuellement.<\/p>\n<h3>8.2 La Seconde Guerre mondiale et la performance des pilotes de la RAF<\/h3>\n<p>L&rsquo;av\u00e8nement de la Seconde Guerre mondiale marque l&rsquo;apog\u00e9e op\u00e9rationnel de l&rsquo;\u00e9cole de Cambridge. Conscient que la survie du Royaume-Uni d\u00e9pend de la ma\u00eetrise de l&rsquo;espace a\u00e9rien lors de la bataille d&rsquo;Angleterre, Bartlett place son laboratoire au service exclusif de la Royal Air Force (RAF). Sous sa direction g\u00e9n\u00e9rale, et avec le concours g\u00e9nial de son jeune collaborateur Kenneth Craik, est con\u00e7u un dispositif exp\u00e9rimental r\u00e9volutionnaire : le c\u00e9l\u00e8bre \u00ab Cambridge Cockpit \u00bb (le cockpit de simulation de Cambridge).<\/p>\n<p>Ce dispositif constitue l&rsquo;un des tout premiers simulateurs de vol op\u00e9rationnels \u00e9quip\u00e9s d&rsquo;enregistreurs de bord pr\u00e9cis, reproduisant fid\u00e8lement les commandes, les turbulences et les tableaux de bord des chasseurs <em>Spitfire<\/em> et des bombardiers <em>Lancaster<\/em>. Bartlett et Craik y enferment des pilotes chevronn\u00e9s pour des sessions de vol simul\u00e9 pouvant durer plusieurs dizaines d&rsquo;heures cons\u00e9cutives, soumettant leur organisme \u00e0 des stress multiples : privation de sommeil, signaux d&rsquo;alarmes contradictoires, pannes impr\u00e9vues et conditions de vol aux instruments par visibilit\u00e9 nulle. Bartlett \u00e9tudie m\u00e9ticuleusement ce qu&rsquo;il conceptualise sous le terme de \u00ab d\u00e9gradation de la comp\u00e9tence complexe \u00bb (<em>skill fatigue<\/em>) :<\/p>\n<ul>\n<li>Contrairement \u00e0 une baisse graduelle et lin\u00e9aire des r\u00e9flexes, le pilote \u00e9puis\u00e9 maintient longtemps l&rsquo;illusion d&rsquo;une performance correcte sur ses t\u00e2ches \u00e9l\u00e9mentaires.<\/li>\n<li>En r\u00e9alit\u00e9, l&rsquo;architecture globale de son pilotage s&rsquo;effondre de l&rsquo;int\u00e9rieur : ses marges de tol\u00e9rance \u00e0 l&rsquo;erreur s&rsquo;\u00e9largissent dramatiquement sans qu&rsquo;il en prenne conscience.<\/li>\n<li>Le pilote cesse d&rsquo;anticiper les d\u00e9rives instrumentales, ne r\u00e9agissant plus qu&rsquo;en catastrophe aux situations d&rsquo;urgence avec un timing d\u00e9synchronis\u00e9.<\/li>\n<li>Le champ attentionnel se r\u00e9tr\u00e9cit de mani\u00e8re obsessionnelle sur une seule jauge au d\u00e9triment de la surveillance globale de l&rsquo;appareil.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ces observations cliniques et quantitatives d\u00e9bouchent sur des recommandations ergonomiques imm\u00e9diates qui sauveront d&rsquo;innombrables vies de pilotes de la RAF. Bartlett et son \u00e9quipe imposent une refonte compl\u00e8te des tableaux de bord, exigeant une standardisation de l&rsquo;agencement spatial des cadrans, la rationalisation des contrastes visuels, l&rsquo;introduction de codes couleur instinctifs et la red\u00e9finition des protocoles de rotation des \u00e9quipages, instaurant pour la premi\u00e8re fois dans l&rsquo;histoire a\u00e9ronautique la prise en compte scientifique des limites de la cognition humaine dans la conception des machines de guerre.<\/p>\n<h3>8.3 Fondation des principes modernes du facteur humain et de l&rsquo;ergonomie<\/h3>\n<p>Les succ\u00e8s scientifiques et op\u00e9rationnels engrang\u00e9s durant les ann\u00e9es de guerre conduisent Frederic Bartlett \u00e0 formaliser une nouvelle discipline scientifique \u00e0 l&rsquo;interface de la psychologie, de la physiologie et de l&rsquo;ing\u00e9nierie : l&rsquo;ergonomie (<em>ergonomics<\/em>) et l&rsquo;\u00e9tude des facteurs humains (<em>human factors<\/em>). En 1949, Bartlett est l&rsquo;un des p\u00e8res fondateurs et le premier pr\u00e9sident de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/ergonomics.org.uk\">Ergonomics Research Society<\/a> en Grande-Bretagne, la toute premi\u00e8re association savante de ce type au monde.<\/p>\n<p>La doctrine ergonomique d\u00e9fendue par Bartlett op\u00e8re un renversement copernicien dans le monde du travail industriel et de la technologie. Jusqu&rsquo;alors, la tradition tayloriste dominante consid\u00e9rait que l&rsquo;op\u00e9rateur humain devait \u00eatre s\u00e9lectionn\u00e9, dress\u00e9 et contraint pour s&rsquo;adapter co\u00fbte que co\u00fbte aux exigences m\u00e9caniques des machines industrielles. Bartlett prend le contre-pied absolu de cette approche ali\u00e9nante et contre-productive. Il proclame que c&rsquo;est \u00e0 l&rsquo;ing\u00e9nieur de concevoir la machine, ses commandes, ses leviers et ses interfaces d&rsquo;affichage en fonction rigoureuse des caract\u00e9ristiques sensorielles, perceptives et temporelles de l&rsquo;esprit humain.<\/p>\n<p>Bartlett th\u00e9orise avec une profondeur visionnaire le concept de <em>poursuite motrice continue<\/em> (<em>tracking behaviour<\/em>) et le r\u00f4le crucial des m\u00e9canismes de r\u00e9troaction (<em>feedback<\/em>) dans la coordination motrice. En analysant la mani\u00e8re dont un individu ajuste ses gestes pour maintenir une cible dans un viseur ou contr\u00f4ler une machine-outil, il con\u00e7oit l&rsquo;\u00eatre humain non plus comme un moteur \u00e0 vapeur biologique, mais comme un canal de traitement de l&rsquo;information dot\u00e9 d&rsquo;une capacit\u00e9 limit\u00e9e, d&rsquo;un temps de cycle interne et d&rsquo;un syst\u00e8me d&rsquo;anticipation fond\u00e9 sur des mod\u00e8les internes du monde physique. Bartlett pose ainsi, d\u00e8s la fin des ann\u00e9es 1940, les pr\u00e9mices th\u00e9oriques indispensables qui permettront \u00e0 la cybern\u00e9tique de Norbert Wiener et \u00e0 la th\u00e9orie de l&rsquo;information de Claude Shannon de s&rsquo;incarner dans les pratiques de l&rsquo;informatique naissante et de l&rsquo;ergonomie cognitive contemporaine.<\/p>\n<h2>9. L&rsquo;exploration de la pens\u00e9e : \u00ab Thinking: An Experimental and Social Study \u00bb (1958)<\/h2>\n<h3>9.1 La pens\u00e9e d\u00e9finie comme une extension des habilet\u00e9s motrices et perceptives<\/h3>\n<p>Vingt-six ans apr\u00e8s la parution de <em>Remembering<\/em>, Frederic Bartlett consolide sa r\u00e9flexion \u00e9pist\u00e9mologique en publiant en 1958 son autre grand ouvrage magistral : <em>Thinking: An Experimental and Social Study<\/em>. Cet ouvrage tardif, r\u00e9dig\u00e9 apr\u00e8s sa retraite officielle de l&rsquo;Universit\u00e9 de Cambridge, s&rsquo;attaque au sommet de l&rsquo;\u00e9difice mental : la facult\u00e9 de penser, le raisonnement abstrait et la cr\u00e9ativit\u00e9 intellectuelle. Fid\u00e8le \u00e0 sa constante d\u00e9marche anti-cart\u00e9sienne, Bartlett refuse cat\u00e9goriquement d&rsquo;envisager la pens\u00e9e comme une op\u00e9ration d\u00e9sincarn\u00e9e, un commerce purement spirituel avec des id\u00e9es pures ou le simple respect m\u00e9canique des tables de v\u00e9rit\u00e9 de la logique formelle.<\/p>\n<p>Le postulat r\u00e9volutionnaire qui traverse l&rsquo;ouvrage est d&rsquo;une audace th\u00e9orique saisissante : Bartlett affirme que la pens\u00e9e de haut niveau n&rsquo;est rien d&rsquo;autre qu&rsquo;une extension organique et \u00e9volutive directe des habilet\u00e9s motrices et perceptives complexes (<em>skills<\/em>). Pour lui, le scientifique qui r\u00e9sout une \u00e9nigme th\u00e9orique, le juge qui p\u00e8se des arguments juridiques ou l&rsquo;artiste qui compose une symphonie mobilisent des structures de traitement dont l&rsquo;architecture fonctionnelle est rigoureusement identique \u00e0 celle de l&rsquo;artisan expert qui fa\u00e7onne une pi\u00e8ce de bois ou du sportif qui ajuste un geste technique parfait dans l&rsquo;espace :<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab Penser est une habilet\u00e9 humaine de haut niveau, qui partage avec les habilet\u00e9s motrices corporelles les plus raffin\u00e9es les m\u00eames exigences de s\u00e9quentialit\u00e9 temporelle, de d\u00e9tection de points de non-retour, de correction de trajectoire et de sensibilit\u00e9 aux contraintes structurelles de la mati\u00e8re sur laquelle elle op\u00e8re. \u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Cette unification conceptuelle des activit\u00e9s motrices les plus \u00e9l\u00e9mentaires et des activit\u00e9s intellectuelles les plus \u00e9th\u00e9r\u00e9es constitue une rupture radicale avec les dualismes classiques. Bartlett montre que toute pens\u00e9e experte implique un apprentissage pr\u00e9alable, l&rsquo;acquisition d&rsquo;automatismes souples, l&rsquo;ajustement continu du timing cognitif et la capacit\u00e9 d&rsquo;anticiper le coup suivant. Penser n&rsquo;est pas contempler ; c&rsquo;est agir dans un champ de contraintes virtuelles avec la m\u00eame dext\u00e9rit\u00e9 pragmatique qu&rsquo;un corps en mouvement dans un environnement physique.<\/p>\n<h3>9.2 Le comblement de lacunes (Gap-filling) comme m\u00e9canisme fondamental<\/h3>\n<p>Au c\u0153ur de cette analyse fonctionnelle de la pens\u00e9e, Bartlett identifie et formalise ce qu&rsquo;il consid\u00e8re comme le m\u00e9canisme cognitif universel par excellence : le \u00ab comblement de lacunes \u00bb (<em>gap-filling<\/em>). Dans n&rsquo;importe quelle situation de vie r\u00e9elle, l&rsquo;individu n&rsquo;est jamais confront\u00e9 \u00e0 un univers informationnel parfait et complet. Les donn\u00e9es transmises par la perception sont parcellaires, les t\u00e9moignages sont \u00e9quivoques, les pr\u00e9misses logiques sont incompl\u00e8tes. La fonction vitale de la pens\u00e9e consiste pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 jeter un pont au-dessus de ce vide informationnel pour permettre la continuit\u00e9 de l&rsquo;action.<\/p>\n<p>Bartlett propose une typologie fine des diff\u00e9rentes formes que peut rev\u00eatir ce travail d&rsquo;inf\u00e9rence structur\u00e9e :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;interpolation :<\/strong> Le sujet dispose d&rsquo;un point de d\u00e9part connu et d&rsquo;un point d&rsquo;arriv\u00e9e identifi\u00e9, mais la cha\u00eene interm\u00e9diaire des \u00e9v\u00e9nements fait d\u00e9faut. L&rsquo;esprit doit alors inventer les maillons manquants de mani\u00e8re \u00e0 restaurer la fluidit\u00e9 causale.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;extrapolation :<\/strong> L&rsquo;individu observe un fragment de s\u00e9quence temporelle ou logique et doit prolonger la trajectoire vers un futur invisible ou des cons\u00e9quences inobserv\u00e9es en se fiant aux propri\u00e9t\u00e9s directionnelles intrins\u00e8ques des donn\u00e9es initiales.<\/li>\n<li><strong>La compl\u00e9tion structurelle :<\/strong> Face \u00e0 un ensemble de stimuli lacunaires, l&rsquo;individu mobilise la configuration globale d&rsquo;un sch\u00e9ma pour en d\u00e9duire les caract\u00e9ristiques des parties invisibles.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Pour Bartlett, ce saut par-dessus le vide n&rsquo;est jamais un coup de d\u00e9s hasardeux ; il est strictement guid\u00e9 par les contraintes objectives du mat\u00e9riau et par les sch\u00e9mas organisateurs de l&rsquo;observateur. C&rsquo;est ici que l&rsquo;induction et la d\u00e9duction se rejoignent dans un geste cognitif commun. Penser, c&rsquo;est utiliser les indices p\u00e9riph\u00e9riques imm\u00e9diatement disponibles pour transcender l&rsquo;incompl\u00e9tude de la r\u00e9alit\u00e9. Ce m\u00e9canisme d&rsquo;inf\u00e9rence constructive explique tant la capacit\u00e9 du d\u00e9tective \u00e0 reconstituer une sc\u00e8ne de crime que celle du m\u00e9decin posant un diagnostic diff\u00e9rentiel \u00e0 partir de sympt\u00f4mes \u00e9quivoques, ou celle de l&rsquo;enfant qui comble spontan\u00e9ment les silences d&rsquo;un r\u00e9cit d&rsquo;adulte.<\/p>\n<h3>9.3 Pens\u00e9e en syst\u00e8me ferm\u00e9 versus pens\u00e9e cr\u00e9ative et aventureuse<\/h3>\n<p>Poussant plus loin son exploration des architectures de la r\u00e9flexion, Bartlett \u00e9tablit dans <em>Thinking<\/em> une distinction \u00e9pist\u00e9mologique lumineuse entre deux grands r\u00e9gimes de fonctionnement de l&rsquo;esprit : la pens\u00e9e en syst\u00e8me ferm\u00e9 (<em>closed-system thinking<\/em>) et la pens\u00e9e cr\u00e9ative ou \u00ab aventureuse \u00bb (<em>adventurous thinking<\/em>).<\/p>\n<p>La pens\u00e9e en syst\u00e8me ferm\u00e9 correspond aux situations cognitives o\u00f9 le champ des possibles, les donn\u00e9es de d\u00e9part et les crit\u00e8res de validit\u00e9 terminale sont pr\u00e9alablement circonscrits par des r\u00e8gles formelles intangibles. C&rsquo;est le domaine par excellence des math\u00e9matiques classiques, de la logique d\u00e9ductive formelle, des jeux de strat\u00e9gie codifi\u00e9s comme les \u00e9checs, ou des puzzles. Dans ce cadre, la t\u00e2che du penseur consiste \u00e0 explorer un espace de recherche clos pour atteindre une solution n\u00e9cessaire, unique et pr\u00e9visible. Les pas de la pens\u00e9e sont strictement norm\u00e9s par les axiomes du syst\u00e8me ; le succ\u00e8s se mesure \u00e0 l&rsquo;absence de faute logique et \u00e0 l&rsquo;exactitude de la d\u00e9monstration.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9 de cette rigueur normative, Bartlett consacre des pages \u00e9blouissantes \u00e0 la c\u00e9l\u00e9bration de la <em>pens\u00e9e aventureuse<\/em>. Cette forme sup\u00e9rieure de la cr\u00e9ativit\u00e9 intellectuelle intervient dans les situations ouvertes, face aux r\u00e9volutions scientifiques, aux impasses paradigmatiques ou \u00e0 la cr\u00e9ation artistique authentique. Le penseur aventureux refuse de se laisser enfermer dans les limites du syst\u00e8me de r\u00e8gles existant. Il fait preuve d&rsquo;une disposition cognitive singuli\u00e8re : la capacit\u00e9 de s&rsquo;affranchir d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment de la tyrannie des sch\u00e9mas mentaux h\u00e9rit\u00e9s, de \u0431\u0440\u0430ver les \u00e9vidences communes, d&rsquo;accepter l&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 radicale et de faire dialoguer des champs de savoirs jusque-l\u00e0 r\u00e9put\u00e9s incommensurables.<\/p>\n<p>Bartlett fait observer que toutes les avanc\u00e9es fondamentales de la civilisation humaine \u2014 qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de la th\u00e9orie de la relativit\u00e9 d&rsquo;Albert Einstein, des d\u00e9couvertes microbiennes de Louis Pasteur ou de l&rsquo;\u00e9mergence des formes th\u00e9\u00e2trales shakespeariennes \u2014 ne r\u00e9sultent pas de l&rsquo;application scrupuleuse d&rsquo;une pens\u00e9e en syst\u00e8me clos, mais de ces audacieuses embard\u00e9es de la pens\u00e9e aventureuse, capable de briser les structures cristallis\u00e9es du pass\u00e9 pour instituer de nouveaux sch\u00e9mas de compr\u00e9hension de l&rsquo;univers.<\/p>\n<h2>10. Dimensions sociales, culturelles et anthropologiques de l&rsquo;\u0153uvre<\/h2>\n<h3>10.1 La perspective anthropologique h\u00e9rit\u00e9e de l&rsquo;exp\u00e9dition au d\u00e9troit de Torr\u00e8s<\/h3>\n<p>Il serait fondamentalement r\u00e9ducteur de confiner la stature de Frederic Bartlett au seul pr\u00e9 carr\u00e9 de la psychologie de laboratoire britannique. L&rsquo;originalit\u00e9 profonde de son \u0153uvre r\u00e9side dans l&rsquo;irrigation permanente de sa d\u00e9marche par l&rsquo;anthropologie sociale, un h\u00e9ritage intellectuel direct de la c\u00e9l\u00e8bre exp\u00e9dition anthropologique au d\u00e9troit de Torr\u00e8s (<em>Cambridge Anthropological Expedition to Torres Strait<\/em>) men\u00e9e en 1898 sous la direction d&rsquo;Alfred Cort Haddon, \u00e0 laquelle particip\u00e8rent W.H.R. Rivers et Charles Myers.<\/p>\n<p>Cette exp\u00e9dition pionni\u00e8re avait pour mission de soumettre les populations indig\u00e8nes de M\u00e9lan\u00e9sie \u00e0 des protocoles psychophysiques rigoureux (mesure des seuils d&rsquo;acuit\u00e9 visuelle, de sensibilit\u00e9 tactile, d&rsquo;illusions d&rsquo;optique et de temps de r\u00e9action). Les r\u00e9sultats de cette entreprise avaient provoqu\u00e9 un s\u00e9isme \u00e9pist\u00e9mologique aux r\u00e9percussions majeures : ils avaient d\u00e9montr\u00e9 empiriquement l&rsquo;absence totale de sup\u00e9riorit\u00e9 des Europ\u00e9ens sur les populations dites \u00ab primitives \u00bb quant aux facult\u00e9s sensorielles fondamentales. Les capacit\u00e9s biologiques de l&rsquo;esprit humain \u00e9taient universellement partag\u00e9es. Les diff\u00e9rences comportementales constat\u00e9es ne relevaient pas d&rsquo;une in\u00e9galit\u00e9 raciale biologique, mais d\u00e9coulaient exclusivement des pratiques culturelles, de l&rsquo;\u00e9ducation et de l&rsquo;adaptation \u00e9cologique des groupes humains \u00e0 leur environnement.<\/p>\n<p>Bartlett a \u00e9t\u00e9 profond\u00e9ment nourri par ces conclusions d\u00e8s son arriv\u00e9e \u00e0 Cambridge. Il a con\u00e7u une m\u00e9fiance ind\u00e9racinable envers toutes les th\u00e9ories racialistes, \u00e9volutionnistes lin\u00e9aires ou biologiques qui pr\u00e9tendaient hi\u00e9rarchiser l&rsquo;esprit humain \u00e0 partir de crit\u00e8res organiques. Pour lui, la psychologie g\u00e9n\u00e9rale ne pouvait progresser qu&rsquo;en s&rsquo;adossant \u00e0 l&rsquo;observation ethnographique de terrain. Il refusait l&rsquo;universalisme abstrait des laboratoires occidentaux qui \u00e9rigeaient l&rsquo;\u00e9tudiant anglo-saxon m\u00e2le en m\u00e8tre-\u00e9talon de l&rsquo;humanit\u00e9 enti\u00e8re, exigeant que l&rsquo;\u00e9tude des fonctions cognitives prenne syst\u00e9matiquement en compte la diversit\u00e9 des institutions sociales au sein desquelles ces fonctions prennent naissance et s&rsquo;actualisent.<\/p>\n<h3>10.2 Les enqu\u00eates de terrain chez les Swazi (1932)<\/h3>\n<p>Loin de se contenter d&rsquo;analyses anthropologiques de seconde main, Frederic Bartlett d\u00e9cide de soumettre ses th\u00e9ories de laboratoire \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve du terrain ethnographique. Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1930, il entreprend un voyage d&rsquo;\u00e9tude prolong\u00e9 en Afrique australe, s&rsquo;immergeant au sein de la population des Swazi (au Swaziland, actuel Eswatini). Son objectif scientifique est pr\u00e9cis : \u00e9valuer la nature et l&rsquo;\u00e9tendue de la m\u00e9moire chez des individus appartenant \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 de tradition orale, d\u00e9pourvue de supports d&rsquo;\u00e9criture g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9s.<\/p>\n<p>Bartlett y recueille des donn\u00e9es fascinantes qui d\u00e9construisent d&rsquo;autres mythes coloniaux tenaces. L&rsquo;administration britannique locale affirmait couramment que les Swazi poss\u00e9daient une \u00ab m\u00e9moire prodigieuse \u00bb, quasiment magique ou photographique, capable de restituer n&rsquo;importe quelle s\u00e9quence verbale avec une exactitude m\u00e9canique impossible pour un Europ\u00e9en. Bartlett teste m\u00e9thodiquement cette all\u00e9gation en soumettant des membres de la communaut\u00e9 swazie \u00e0 des t\u00e2ches m\u00e9morielles arbitraires et sans signification pour eux (des listes de messages administratifs ou des suites d&rsquo;ordres militaires). Les r\u00e9sultats sont sans appel : sur ces t\u00e2ches artificielles, la performance des Swazi est strictement ordinaire, et leurs erreurs sont tout \u00e0 fait comparables \u00e0 celles des sujets britanniques.<\/p>\n<p>En revanche, lorsque Bartlett sonde les comp\u00e9tences m\u00e9morielles des Swazi dans les domaines qui constituent le c\u0153ur battant de leur vie \u00e9conomique, culturelle et symbolique \u2014 au premier rang desquels figure le b\u00e9tail et les transactions pastorales \u2014, les r\u00e9sultats observ\u00e9s s&rsquo;av\u00e8rent prodigieux :<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab Un bouvier swazi \u00e9tait capable de se rem\u00e9morer avec une minutie \u00e9tourdissante les d\u00e9tails individuels de dizaines de t\u00eates de b\u00e9tail vendues ou \u00e9chang\u00e9es des ann\u00e9es auparavant : la coloration sp\u00e9cifique de la robe, la courbure des cornes, l&rsquo;origine g\u00e9n\u00e9alogique de la b\u00eate, ainsi que l&rsquo;identit\u00e9 pr\u00e9cise de l&rsquo;acheteur et les t\u00e9moins pr\u00e9sents lors de la transaction. \u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Cette observation de terrain apporte une \u00e9clatante confirmation transculturelle \u00e0 la th\u00e9orie barlettienne des sch\u00e9mas. La m\u00e9moire exceptionnelle ne d\u00e9coule pas d&rsquo;une facult\u00e9 brute de l&rsquo;enc\u00e9phale, mais de l&rsquo;orientation s\u00e9lective des int\u00e9r\u00eats collectifs du groupe social. C&rsquo;est la valeur culturelle incommensurable accord\u00e9e au b\u00e9tail dans la soci\u00e9t\u00e9 swazie qui structure des sch\u00e9mas cognitifs ultrasophistiqu\u00e9s, permettant l&rsquo;encodage, l&rsquo;organisation et la r\u00e9cup\u00e9ration sans faille d&rsquo;informations d&rsquo;une complexit\u00e9 vertigineuse. Bartlett d\u00e9montre magistralement que la m\u00e9moire individuelle est toujours m\u00e9diatis\u00e9e par les priorit\u00e9s axiologiques de la communaut\u00e9 d&rsquo;appartenance.<\/p>\n<h3>10.3 La conventionnalisation et la m\u00e9moire collective<\/h3>\n<p>De retour de ses observations africaines et fort des donn\u00e9es cumul\u00e9es dans <em>Remembering<\/em>, Bartlett th\u00e9orise les m\u00e9canismes par lesquels la culture imprime sa marque sur les repr\u00e9sentations individuelles, forgeant le concept de <em>conventionnalisation<\/em> (<em>conventionalisation<\/em>). La conventionnalisation d\u00e9signe le processus sociologique et psychologique par lequel un \u00e9l\u00e9ment culturel \u00e9tranger (un conte, un outil mat\u00e9riel, un symbole graphique, une croyance rituelle) est progressivement dig\u00e9r\u00e9, assimil\u00e9 et remodel\u00e9 par un groupe r\u00e9cepteur jusqu&rsquo;\u00e0 perdre sa forme originale pour s&rsquo;harmoniser parfaitement avec les normes, les valeurs et les st\u00e9r\u00e9otypes pr\u00e9existants de la culture d&rsquo;accueil.<\/p>\n<p>Ce concept cr\u00e9e une passerelle conceptuelle d&rsquo;une profondeur saisissante avec les travaux contemporains du sociologue fran\u00e7ais <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.college-de-france.fr\">Maurice Halbwachs<\/a> sur <em>Les cadres sociaux de la m\u00e9moire<\/em> (1925). Bien que travaillant dans des cadres acad\u00e9miques diff\u00e9rents \u2014 l&rsquo;\u00e9cole durkheimienne pour Halbwachs, la tradition empirique de Cambridge pour Bartlett \u2014, les deux penseurs parviennent \u00e0 des conclusions \u00e9trangement convergentes :<\/p>\n<ul>\n<li>La m\u00e9moire individuelle ne s&rsquo;exerce jamais dans un vide pneumatique ; elle s&rsquo;\u00e9difie au sein de cadres sociaux partag\u00e9s (la langue, la famille, la classe sociale, la nation).<\/li>\n<li>Le souvenir n&rsquo;est pas une r\u00e9surrection du pass\u00e9, mais une reconstruction du pass\u00e9 op\u00e9r\u00e9e \u00e0 partir des exigences, des int\u00e9r\u00eats et des valeurs du pr\u00e9sent social.<\/li>\n<li>La conservation de r\u00e9cits partag\u00e9s constitue le ciment indispensable au maintien de la coh\u00e9sion, de la solidarit\u00e9 organique et de l&rsquo;identit\u00e9 des groupes humains \u00e0 travers les vicissitudes du temps historique.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Bartlett refuse n\u00e9anmoins la dissolution durkheimienne de l&rsquo;individu dans une \u00ab conscience collective \u00bb hypostasi\u00e9e. Fid\u00e8le \u00e0 son empirisme m\u00e9thodologique, il maintient toujours son attention sur l&rsquo;organisme individuel concret comme lieu o\u00f9 s&rsquo;\u00e9prouve et s&rsquo;actualise l&rsquo;effort m\u00e9moriel. Mais cet esprit individuel est pens\u00e9 comme partie prenante indissociable de son tissu communautaire : il n&rsquo;y a pas d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 un cerveau biologique isol\u00e9 et de l&rsquo;autre une culture ext\u00e9rieure ; l&rsquo;esprit humain est culturel de part en part, et ses sch\u00e9mas cognitifs sont la cristallisation int\u00e9rioris\u00e9e des conventions partag\u00e9es avec ses semblables.<\/p>\n<h2>11. R\u00e9ception critique, \u00e9clipses et r\u00e9\u00e9valuations m\u00e9thodologiques<\/h2>\n<h3>11.1 L&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie b\u00e9havioriste et la mise \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart initiale aux \u00c9tats-Unis<\/h3>\n<p>Malgr\u00e9 l&rsquo;accueil enthousiaste r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 <em>Remembering<\/em> au Royaume-Uni et dans certains cercles psychologiques europ\u00e9ens, l&rsquo;\u0153uvre de Bartlett se heurte, d\u00e8s sa parution et pour pr\u00e8s de trois d\u00e9cennies, \u00e0 une indiff\u00e9rence polie, voire \u00e0 une hostilit\u00e9 d\u00e9clar\u00e9e de la part de la psychologie acad\u00e9mique am\u00e9ricaine. Des ann\u00e9es 1930 jusqu&rsquo;\u00e0 la fin des ann\u00e9es 1950, la psychologie exp\u00e9rimentale d&rsquo;outre-Atlantique est \u00e9cras\u00e9e sous la chape de plomb du n\u00e9o-b\u00e9haviorisme, incarn\u00e9 par des figures imp\u00e9rieuses telles que Clark Hull, Edward Tolman et, plus tard, B.F. Skinner.<\/p>\n<p>Pour l&rsquo;orthodoxie b\u00e9havioriste dominante, ax\u00e9e sur le mod\u00e8le stimulus-r\u00e9ponse (S-R), les travaux de Bartlett faisaient figure d&rsquo;h\u00e9r\u00e9sie m\u00e9thodologique ou de survivance anachronique d&rsquo;une psychologie philosophique pr\u00e9-scientifique. Des concepts cardinaux tels que le \u00ab sch\u00e9ma \u00bb, l&rsquo;\u00ab effort apr\u00e8s la signification \u00bb ou l&rsquo;\u00ab attitude g\u00e9n\u00e9rale \u00bb \u00e9taient violemment rejet\u00e9s comme des entit\u00e9s mentalistes inv\u00e9rifiables, impossibles \u00e0 observer directement dans un labyrinthe pour rats ou une bo\u00eete de conditionnement op\u00e9rant. Les psychologues am\u00e9ricains form\u00e9s \u00e0 l&rsquo;apprentissage de paires associ\u00e9es de syllabes reprochaient \u00e0 Bartlett le flou op\u00e9rationnel de ses d\u00e9finitions et l&rsquo;absence d&rsquo;une m\u00e9trique formelle capable d&rsquo;alimenter des \u00e9quations math\u00e9matiques de renforcement.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, le style exp\u00e9rimental de Cambridge \u2014 fond\u00e9 sur de petits \u00e9chantillons d&rsquo;\u00e9tudiants, des analyses qualitatives approfondies de textes narratifs et un m\u00e9pris affich\u00e9 pour les tests de signification statistique complexes et les plans factoriels rigides \u2014 \u00e9tait regard\u00e9 avec une immense condescendance par les laboratoires am\u00e9ricains sur\u00e9quip\u00e9s. Isol\u00e9 g\u00e9ographiquement et conceptuellement d&rsquo;un monde acad\u00e9mique obs\u00e9d\u00e9 par la quantification comportementale ext\u00e9rieure, Bartlett assiste ainsi \u00e0 une longue \u00e9clipse de ses th\u00e9ories aux \u00c9tats-Unis, o\u00f9 la m\u00e9moire humaine continua d&rsquo;\u00eatre assimil\u00e9e \u00e0 l&rsquo;apprentissage aveugle de listes de mots d\u00e9sincarn\u00e9s dans la droite lign\u00e9e d&rsquo;Ebbinghaus.<\/p>\n<h3>11.2 Les tentatives de r\u00e9plication et le d\u00e9bat m\u00e9thodologique<\/h3>\n<p>L&rsquo;arriv\u00e9e des ann\u00e9es 1950 et 1960 voit s&rsquo;ouvrir une p\u00e9riode de r\u00e9\u00e9valuation critique des protocoles barlettiens au sein m\u00eame de la psychologie britannique et anglophone. Des chercheurs rigoristes, soucieux de formaliser les protocoles de Cambridge, entreprennent des tentatives syst\u00e9matiques de r\u00e9plication de l&rsquo;exp\u00e9rience de \u00ab La Guerre des Fant\u00f4mes \u00bb, jetant une lumi\u00e8re plus nuanc\u00e9e sur certains r\u00e9sultats originaux. Des psychologues tels qu&rsquo;Oliver Zangwill et Jan Gomulicki soulignent que la magnitude des distorsions narratives varie consid\u00e9rablement en fonction des consignes initiales d\u00e9livr\u00e9es aux sujets et de leur niveau d&rsquo;instruction pr\u00e9alable.<\/p>\n<p>Le coup de semonce m\u00e9thodologique le plus retentissant est ass\u00e9n\u00e9 en 1967 par l&rsquo;\u00e9tude classique d&rsquo;Alan Gauld et John Stephenson. Dans un article rigoureux, Gauld et Stephenson soumettent le protocole de Bartlett \u00e0 un contr\u00f4le exp\u00e9rimental impitoyable, comparant les rappels obtenus sous des consignes ordinaires et sous des consignes explicites imposant une exactitude quasi-judiciaire, sanctionnant s\u00e9v\u00e8rement les suppositions et les inventions imaginatives. Leurs conclusions d\u00e9montrent que lorsque l&rsquo;on explicite aux participants qu&rsquo;ils ne doivent rapporter que les \u00e9l\u00e9ments dont ils sont rigoureusement certains, le taux d&rsquo;exactitude factuelle augmente de fa\u00e7on spectaculaire et les rationalisations fantaisistes chutent vertigineusement.<\/p>\n<p>Ce constat pousse les critiques \u00e0 poser une question \u00e9pist\u00e9mologique lancinante : les distorsions observ\u00e9es par Bartlett refl\u00e9taient-elles une incapacit\u00e9 cognitive r\u00e9elle de la m\u00e9moire \u00e0 conserver la trace originale, ou r\u00e9sultaient-elles d&rsquo;un biais pragmatique li\u00e9 au contrat implicite de l&rsquo;exp\u00e9rimentation ? Dans la vie quotidienne comme dans un laboratoire universitaire bienveillant, lorsqu&rsquo;on demande \u00e0 quelqu&rsquo;un de \u00ab raconter une histoire \u00bb, l&rsquo;individu adopte naturellement une posture de conteur : il comble les blancs pour plaire \u00e0 son auditoire et produire un r\u00e9cit fluide. Gauld et Stephenson sugg\u00e8rent ainsi que Bartlett a peut-\u00eatre confondu les strat\u00e9gies de communication sociale des sujets avec les limites structurelles de leur syst\u00e8me de stockage mn\u00e9sique. N\u00e9anmoins, loin d&rsquo;an\u00e9antir l&rsquo;\u0153uvre de Bartlett, ces d\u00e9bats m\u00e9thodologiques raffin\u00e9s n&rsquo;ont fait qu&rsquo;en souligner l&rsquo;extraordinaire pertinence, contraignant la discipline \u00e0 distinguer plus pr\u00e9cis\u00e9ment entre encodage, conservation, r\u00e9cup\u00e9ration et pragmatique du t\u00e9moignage verbal.<\/p>\n<h3>11.3 La r\u00e9habilitation par la r\u00e9volution cognitive des ann\u00e9es 1960 et 1970<\/h3>\n<p>L&rsquo;effondrement in\u00e9luctable du paradigme b\u00e9havioriste \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1950 et le triomphe de la \u00ab r\u00e9volution cognitive \u00bb propulsent enfin Frederic Bartlett au rang de proph\u00e8te visionnaire et de p\u00e8re fondateur de la psychologie moderne. L&rsquo;acte de bapt\u00eame de cette r\u00e9surrection th\u00e9orique \u00e9clatante intervient en 1967 avec la publication de l&rsquo;ouvrage s\u00e9minal d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.cornell.edu\">Ulric Neisser<\/a>, simplement intitul\u00e9 <em>Cognitive Psychology<\/em>. Dans ce livre fondateur qui unifie le nouveau champ disciplinaire, Neisser consacre des d\u00e9veloppements enthousiastes \u00e0 <em>Remembering<\/em>, c\u00e9l\u00e9brant Bartlett comme le pr\u00e9curseur le plus lucide, le plus p\u00e9n\u00e9trant et le plus en avance sur son temps de toute l&rsquo;histoire des sciences de l&rsquo;esprit.<\/p>\n<p>Neisser d\u00e9montre que les intuitions de Bartlett \u2014 l&rsquo;esprit comme agent actif traitant l&rsquo;information, le rejet de la copie passive, l&rsquo;effort apr\u00e8s la signification et l&rsquo;intervention d\u00e9cisive de connaissances structur\u00e9es dans la perception \u2014 constituent le socle m\u00eame du mod\u00e8le cognitif naissant. \u00c0 une \u00e9poque o\u00f9 les ordinateurs commencent \u00e0 servir de m\u00e9taphore de la pens\u00e9e, la psychologie red\u00e9couvre avec \u00e9merveillement que Bartlett avait d\u00e9j\u00e0 conceptualis\u00e9 l&rsquo;organisation des connaissances bien avant l&rsquo;informatique, sans tomber dans les pi\u00e8ges de l&rsquo;abstraction m\u00e9canique qui mena\u00e7aient les premiers cognitivistes computationnels.<\/p>\n<p>Les informaticiens et pionniers de l&rsquo;intelligence artificielle naissante, confront\u00e9s au d\u00e9fi insurmontable de doter des machines de la capacit\u00e9 de comprendre le langage naturel ou de reconna\u00eetre des sc\u00e8nes visuelles, butent pr\u00e9cis\u00e9ment sur le probl\u00e8me que Bartlett avait r\u00e9solu quarante ans plus t\u00f4t : pour comprendre une phrase simple (\u00ab L&rsquo;homme entra au restaurant et commanda une soupe \u00bb), une machine ne peut pas se contenter d&rsquo;additionner des d\u00e9finitions de dictionnaire ; elle doit poss\u00e9der une masse active de connaissances ant\u00e9rieures organis\u00e9es, des \u00ab sch\u00e9mas \u00bb de situations sociales qui lui permettent de combler instantan\u00e9ment les immenses lacunes du texte. La red\u00e9couverte de Bartlett n&rsquo;est donc pas une simple affaire d&rsquo;\u00e9rudition historienne ; elle devient la source d&rsquo;inspiration th\u00e9orique indispensable qui permet aux sciences cognitives de s&rsquo;arracher au r\u00e9ductionnisme pour penser enfin la complexit\u00e9 de l&rsquo;intelligence humaine.<\/p>\n<h2>12. Post\u00e9rit\u00e9 et r\u00e9sonances contemporaines dans les sciences cognitives<\/h2>\n<h3>12.1 L&rsquo;essor de la th\u00e9orie des sch\u00e9mas et des scripts en psychologie cognitive<\/h3>\n<p>L&rsquo;influence posthume de Frederic Bartlett s&rsquo;est diffus\u00e9e avec une f\u00e9condit\u00e9 incomparable au sein de tous les d\u00e9partements de psychologie cognitive du globe \u00e0 partir des ann\u00e9es 1970 et 1980. C&rsquo;est \u00e0 cette p\u00e9riode que le concept de sch\u00e9ma quitte son statut de m\u00e9taphore intuitive pour devenir un mod\u00e8le formellement articul\u00e9 de l&rsquo;organisation des connaissances en m\u00e9moire \u00e0 long terme. Le psychologue cognitiviste David Rumelhart \u00e9rige la \u00ab th\u00e9orie des sch\u00e9mas \u00bb en mod\u00e8le dominant du traitement de l&rsquo;information humaine, formalisant le sch\u00e9ma comme une structure de donn\u00e9es complexe comprenant des variables, des valeurs par d\u00e9faut et des proc\u00e9dures d&rsquo;instanciation capables de rendre compte aussi bien de la lecture experte que de la r\u00e9solution de probl\u00e8mes math\u00e9matiques.<\/p>\n<p>Dans le m\u00eame \u00e9lan, Roger Schank et Robert Abelson enrichissent directement la vision barlettienne en introduisant en 1977 la c\u00e9l\u00e8bre notion de <em>scripts<\/em> (sc\u00e9narios cognitifs). Un script d\u00e9signe la sch\u00e9matisation mn\u00e9sique d&rsquo;une suite standard d&rsquo;actions sociales r\u00e9currentes (comme le script classique du restaurant : entrer, s&rsquo;asseoir, commander, manger, payer l&rsquo;addition, partir). Schank et Abelson d\u00e9montrent exp\u00e9rimentalement que lorsqu&rsquo;on pr\u00e9sente \u00e0 des sujets un r\u00e9cit dans lequel une \u00e9tape ordinaire du script est volontairement omise (\u00ab Jean est entr\u00e9 au restaurant, il a savour\u00e9 son steak et il est rentr\u00e9 chez lui \u00bb), les participants, interrog\u00e9s quelques jours plus tard, affirment avec une conviction in\u00e9branlable que Jean a pay\u00e9 son addition, ins\u00e9rant spontan\u00e9ment l&rsquo;action manquante issue de leur sch\u00e9ma culturel. C&rsquo;est la confirmation quantitative \u00e9clatante de l&rsquo;effort barlettien de rationalisation et de comblement de lacunes.<\/p>\n<p>Cette architecture conceptuelle a r\u00e9volutionn\u00e9 en profondeur la psycholinguistique, la psychologie de l&rsquo;\u00e9ducation et les sciences de l&rsquo;apprentissage. Il est d\u00e9sormais universellement admis qu&rsquo;apprendre \u00e0 lire ou acqu\u00e9rir un nouveau savoir ne consiste pas \u00e0 empiler m\u00e9caniquement des informations nouvelles dans une m\u00e9moire vierge, mais \u00e0 mobiliser, ajuster, restructurer et enrichir les sch\u00e9mas pr\u00e9existants de l&rsquo;apprenant. La didactique contemporaine tout enti\u00e8re repose sur cet h\u00e9ritage barlettien : l&rsquo;acc\u00e8s au savoir passe imp\u00e9rativement par la construction active du sens \u00e0 travers le prisme de ce qui a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 pr\u00e9alablement int\u00e9gr\u00e9 et signifi\u00e9 par le sujet.<\/p>\n<h3>12.2 Les faux souvenirs et la psychologie du t\u00e9moignage oculaire<\/h3>\n<p>L&rsquo;application la plus spectaculaire, la plus m\u00e9diatis\u00e9e et la plus lourde de cons\u00e9quences soci\u00e9tales de la pens\u00e9e de Bartlett s&rsquo;incarne sans conteste dans les travaux monumentaux men\u00e9s depuis la fin des ann\u00e9es 1970 par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.psychology.uci.edu\">Elizabeth F. Loftus<\/a> sur la mall\u00e9abilit\u00e9 de la m\u00e9moire et la psychologie du t\u00e9moignage oculaire en milieu judiciaire. Loftus a explicitement reconnu sa dette intellectuelle envers le ma\u00eetre de Cambridge, dont elle a \u00e9tendu les principes au domaine critique des cours de justice p\u00e9nales.<\/p>\n<p>\u00c0 travers des centaines d&rsquo;exp\u00e9riences mondialement c\u00e9l\u00e8bres, Loftus a document\u00e9 \u00ab l&rsquo;effet de d\u00e9sinformation \u00bb (<em>misinformation effect<\/em>) : la mani\u00e8re dont des souvenirs d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements complexes (comme un accident de la circulation ou un vol \u00e0 main arm\u00e9e) peuvent \u00eatre r\u00e9troactivement alt\u00e9r\u00e9s, contamin\u00e9s et m\u00eame enti\u00e8rement fabriqu\u00e9s par la simple exposition du t\u00e9moin \u00e0 des questions suggestives pos\u00e9es <em>a posteriori<\/em>. Si l&rsquo;on demande \u00e0 un t\u00e9moin ayant visionn\u00e9 un accident de voiture : \u00ab \u00c0 quelle vitesse roulaient les voitures lorsqu&rsquo;elles se sont <em>fracass\u00e9es<\/em> l&rsquo;une contre l&rsquo;autre ? \u00bb plut\u00f4t que \u00ab lorsqu&rsquo;elles se sont <em>heurt\u00e9es<\/em> \u00bb, le t\u00e9moin non seulement surestime drastiquement la vitesse des v\u00e9hicules, mais affirme faussement, une semaine plus tard, avoir vu des bris de verre au sol (alors qu&rsquo;aucun bris de verre n&rsquo;\u00e9tait pr\u00e9sent sur la vid\u00e9o originale) :<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab Le souvenir humain ne fonctionne pas comme un enregistreur vid\u00e9o judiciaire qui capturerait la sc\u00e8ne une fois pour toutes. C&rsquo;est une page d&rsquo;\u00e9criture constamment ouverte, o\u00f9 de nouveaux indices, des pressions sociales ou des termes verbaux subtils peuvent venir r\u00e9\u00e9crire la trace originelle \u00e0 l&rsquo;insu absolu du t\u00e9moin le plus honn\u00eate. \u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Ces d\u00e9couvertes ont provoqu\u00e9 un s\u00e9isme retentissant dans les syst\u00e8mes judiciaires internationaux, conduisant \u00e0 la r\u00e9vision de protocoles d&rsquo;audition de t\u00e9moins, \u00e0 la m\u00e9fiance envers les souvenirs dits \u00ab retrouv\u00e9s \u00bb sous hypnose, et \u00e0 l&rsquo;interdiction de techniques d&rsquo;interrogatoire suggestives susceptibles d&rsquo;implanter d&rsquo;authentiques faux souvenirs chez des innocents. En appliquant la le\u00e7on barlettienne de la reconstruction active aux d\u00e9faillances dramatiques de la justice humaine, Loftus a transform\u00e9 les intuitions th\u00e9oriques de <em>Remembering<\/em> en un rempart indispensable pour la d\u00e9fense des libert\u00e9s civiles et l&rsquo;\u00e9thique de la v\u00e9rit\u00e9 testimoniale.<\/p>\n<h3>12.3 Approches neurocognitives contemporaines : consolidation et cerveau prospectif<\/h3>\n<p>L&rsquo;ultime sacre de Sir Frederic Bartlett se joue actuellement sur le terrain des neurosciences cognitives les plus avanc\u00e9es, l\u00e0 o\u00f9 l&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) et la biologie mol\u00e9culaire cellulaire sont venues apporter une validation biologique vertigineuse \u00e0 ses mod\u00e8les psychologiques d\u00e9crits il y a pr\u00e8s d&rsquo;un si\u00e8cle. Pendant des d\u00e9cennies, la neurobiologie a cherch\u00e9 en vain l&rsquo;engramme statique barlettiennement r\u00e9fut\u00e9 : cette trace physique unique, fig\u00e9e et localis\u00e9e dans un recoin anatomique du cortex qui contiendrait l&rsquo;archive pure d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement pass\u00e9.<\/p>\n<p>La d\u00e9couverte contemporaine des processus de <em>reconsolidation synaptique<\/em> a d\u00e9finitivement dynamit\u00e9 le mythe de la trace statique. Les neurobiologistes ont d\u00e9montr\u00e9 que chaque fois qu&rsquo;un souvenir ancien est r\u00e9activ\u00e9 par le cerveau, la trace mn\u00e9sique retourne temporairement \u00e0 un \u00e9tat biologiquement labile, plastique, vuln\u00e9rable et modifiable au niveau mol\u00e9culaire, n\u00e9cessitant une nouvelle synth\u00e8se prot\u00e9ique pour \u00eatre reconsolid\u00e9e en m\u00e9moire \u00e0 long terme. Si un \u00e9l\u00e9ment d&rsquo;information nouveau intervient lors de cette fen\u00eatre temporelle de r\u00e9activation, il est physiquement incorpor\u00e9 \u00e0 la trace biologique consolid\u00e9e. La neurobiologie mol\u00e9culaire confirme ainsi litt\u00e9ralement le mot d&rsquo;ordre barlettien : se souvenir n&rsquo;est pas r\u00e9veiller une empreinte inerte, c&rsquo;est reconstruire et r\u00e9\u00e9crire chimiquement le pass\u00e9 dans les conditions chimiques du pr\u00e9sent.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, les travaux s\u00e9minaux men\u00e9s par Daniel L. Schacter et ses collaborateurs autour de la th\u00e9orie du \u00ab cerveau prospectif \u00bb (<em>prospective brain<\/em>) et du r\u00e9seau du mode par d\u00e9faut (<em>Default Mode Network<\/em>) ont \u00e9clair\u00e9 la finalit\u00e9 \u00e9volutive de cette nature reconstructive. Les neuroscientifiques ont d\u00e9couvert avec stup\u00e9faction que les m\u00eames r\u00e9seaux c\u00e9r\u00e9braux sous-corticaux et corticaux (l&rsquo;hippocampe, le cortex pr\u00e9frontal ventrom\u00e9dian, le pr\u00e9cun\u00e9us) s&rsquo;activent avec une intensit\u00e9 rigoureusement identique lorsque nous nous souvenons d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement pass\u00e9 r\u00e9el et lorsque nous nous projetons par l&rsquo;imagination dans une sc\u00e8ne future fictive :<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab Si l&rsquo;\u00e9volution biologique nous a dot\u00e9s d&rsquo;une m\u00e9moire constructive, faillible, plastique et mall\u00e9able plut\u00f4t que d&rsquo;un enregistreur photographique rigide et parfait, c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment parce que la fonction biologique premi\u00e8re de la m\u00e9moire n&rsquo;est pas de contempler le pass\u00e9 avec une fid\u00e9lit\u00e9 d&rsquo;archiviste, mais d&rsquo;utiliser avec une souplesse infinie les fragments recombinables de nos exp\u00e9riences ant\u00e9rieures pour simuler, pr\u00e9dire, planifier et affronter les d\u00e9fis impr\u00e9visibles du futur. \u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Cette convergence magistrale entre la psychologie qualitative de 1932 et l&rsquo;imagerie c\u00e9r\u00e9brale du vingt-et-uni\u00e8me si\u00e8cle parach\u00e8ve la grandeur de Sir Frederic Bartlett. Son \u0153uvre monumentale, n\u00e9e de l&rsquo;\u00e9coute patiente des h\u00e9sitations humaines au sein d&rsquo;un laboratoire de province anglaise, appara\u00eet aujourd&rsquo;hui comme l&rsquo;une des colonnes fondamentales de l&rsquo;\u00e9difice des sciences de l&rsquo;esprit, nous rappelant avec une force inalt\u00e9rable que se souvenir est avant tout l&rsquo;acte po\u00e9tique, adaptatif et profond\u00e9ment vivant par lequel l&rsquo;\u00eatre humain s&rsquo;efforce sans rel\u00e2che de conf\u00e9rer un sens au monde et \u00e0 son propre destin temporel.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<p>Bartlett, F. C. (1920). Some experiments on the reproduction of folk-stories. <em>Folk-Lore<\/em>, 31(1), 30\u201347. https:\/\/doi.org\/10.1080\/0015587X.1920.9959537<\/p>\n<p>Bartlett, F. C. (1923). <em>Psychology and Primitive Culture<\/em>. Cambridge University Press.<\/p>\n<p>Bartlett, F. C. (1932). <em>Remembering: An Experimental and Social Study<\/em>. Cambridge University Press.<\/p>\n<p>Bartlett, F. C. (1943). Fatigue following highly skilled work. <em>Proceedings of the Royal Society of London. Series B &#8211; Biological Sciences<\/em>, 131(864), 247\u2013257. https:\/\/doi.org\/10.1098\/rspb.1943.0006<\/p>\n<p>Bartlett, F. C. (1958). <em>Thinking: An Experimental and Social Study<\/em>. Basic Books.<\/p>\n<p>Broadbent, D. E. (1970). Frederic Charles Bartlett. 1886\u20131969. <em>Biographical Memoirs of Fellows of the Royal Society<\/em>, 16, 1\u201313. https:\/\/doi.org\/10.1098\/rsbm.1970.0001<\/p>\n<p>Craik, K. J. W. (1943). <em>The Nature of Explanation<\/em>. Cambridge University Press.<\/p>\n<p>Ebbinghaus, H. (1885). <em>\u00dcber das Ged\u00e4chtnis: Untersuchungen zur experimentellen Psychologie<\/em>. Duncker &amp; Humblot.<\/p>\n<p>Gauld, A., &amp; Stephenson, G. M. (1967). Some experiments relating to Bartlett&rsquo;s theory of remembering. <em>British Journal of Psychology<\/em>, 58(1-2), 39\u201349. https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.2044-8295.1967.tb01054.x<\/p>\n<p>Halbwachs, M. (1925). <em>Les cadres sociaux de la m\u00e9moire<\/em>. F\u00e9lix Alcan.<\/p>\n<p>Head, H. (1920). <em>Studies in Neurology<\/em>. Oxford University Press.<\/p>\n<p>Loftus, E. F. (1979). <em>Eyewitness Testimony<\/em>. Harvard University Press.<\/p>\n<p>Neisser, U. (1967). <em>Cognitive Psychology<\/em>. Appleton-Century-Crofts.<\/p>\n<p>Rumelhart, D. E. (1980). Schemata: The building blocks of cognition. In R. J. Spiro, B. C. Bruce, &amp; W. F. Brewer (Eds.), <em>Theoretical Issues in Reading Comprehension<\/em> (pp. 33\u201358). Lawrence Erlbaum Associates.<\/p>\n<p>Schacter, D. L., &amp; Addis, D. R. (2007). The cognitive neuroscience of constructive memory: Remembering the past and imagining the future. <em>Philosophical Transactions of the Royal Society B: Biological Sciences<\/em>, 362(1481), 773\u2013786. https:\/\/doi.org\/10.1098\/rstb.2007.2087<\/p>\n<p>Schank, R. C., &amp; Abelson, R. P. (1977). <em>Scripts, Plans, Goals and Understanding: An Inquiry into Human Knowledge Structures<\/em>. Lawrence Erlbaum Associates.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Analyse acad\u00e9mique compl\u00e8te de Frederic Bartlett (1886-1969), pionnier de la psychologie cognitive, de la m\u00e9moire reconstructive et de la th\u00e9orie des sch\u00e9mas.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[1516,647],"tags":[4202,23848,4206,2067,4204],"class_list":["post-15181","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-histoire-de-la-psychologie","category-psychologie-cognitive","tag-frederic-bartlett","tag-guerre-des-fantomes","tag-memoire-reconstructive","tag-psychologie-experimentale","tag-theorie-des-schemas"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/15181","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=15181"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/15181\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=15181"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=15181"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=15181"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}