{"id":15177,"date":"2026-10-08T14:57:56","date_gmt":"2026-10-08T14:57:56","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/franz-joseph-gall-1758-1828-organologie-neurosciences\/"},"modified":"2026-10-08T14:57:56","modified_gmt":"2026-10-08T14:57:56","slug":"franz-joseph-gall-1758-1828-organologie-neurosciences","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=franz-joseph-gall-1758-1828-organologie-neurosciences","title":{"rendered":"Franz Joseph Gall &#8211; 1758 1828"},"content":{"rendered":"<p>Lorsqu\u2019au tournant du XIXe si\u00e8cle, le m\u00e9decin souabe Franz Joseph Gall entreprend de cartographier les replis myst\u00e9rieux de l\u2019enc\u00e9phale humain, la pens\u00e9e occidentale se trouve \u00e0 la crois\u00e9e des chemins entre la m\u00e9taphysique de l\u2019\u00e2me et l\u2019affirmation d\u2019une science positive du vivant. H\u00e9ritier critique des Lumi\u00e8res, clinicien m\u00e9ticuleux et observateur insatiable, Gall formule une proposition intellectuelle d&rsquo;une audace inou\u00efe pour son \u00e9poque : faire descendre les facult\u00e9s morales et intellectuelles de l&#8217;empyr\u00e9e philosophique pour les loger dans la mati\u00e8re m\u00eame du cerveau. En proclamant que l&rsquo;esprit humain n&rsquo;est point une entit\u00e9 pure, indivisible et d\u00e9sincarn\u00e9e, mais l&rsquo;\u00e9manation directe d&rsquo;une pluralit\u00e9 d&rsquo;organes c\u00e9r\u00e9braux sp\u00e9cialis\u00e9s, il pose les jalons d&rsquo;un bouleversement \u00e9pist\u00e9mologique dont les r\u00e9sonances traverseront la neurologie, la psychiatrie, l&rsquo;anthropologie et la philosophie de l&rsquo;esprit.<\/p>\n<p>Pourtant, le destin historiographique de Franz Joseph Gall demeure singuli\u00e8rement paradoxal. Trop souvent r\u00e9duit dans l&rsquo;imaginaire populaire \u00e0 la caricature de la \u00ab phr\u00e9nologie \u00bb et de la fameuse \u00ab bosse des maths \u00bb, son nom a longtemps souffert du discr\u00e9dit jet\u00e9 sur les lectures divinatoires de cr\u00e2nes qui fleurirent au milieu du XIXe si\u00e8cle dans les salons bourgeois et les foires d&rsquo;attractions. Cette r\u00e9duction folklorique occulte la stature d&rsquo;un des plus grands neuroanatomistes de son temps. En rompant avec la m\u00e9thode ancestrale des tranches c\u00e9r\u00e9brales horizontales pour inventer la dissection par suivi directionnel des fibres nerveuses, Gall a d\u00e9montr\u00e9 la continuit\u00e9 anatomique de la moelle \u00e9pini\u00e8re jusqu&rsquo;aux h\u00e9misph\u00e8res, r\u00e9habilit\u00e9 la substance grise du cortex comme si\u00e8ge noble des fonctions sup\u00e9rieures et inaugur\u00e9 le programme de recherche moderne des <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.inserm.fr\">localisations c\u00e9r\u00e9brales<\/a>.<\/p>\n<p>Comprendre la vie et l\u2019\u0153uvre de Franz Joseph Gall exige de traverser la topographie politique et savante d\u2019une Europe en pleine convulsion r\u00e9volutionnaire et imp\u00e9riale, de la Vienne des Habsbourg au Paris de la Restauration. Il convient d\u2019examiner avec une rigueur historique et philosophique la gen\u00e8se de son \u00ab organologie \u00bb, les querelles institutionnelles titanesques qui l\u2019oppos\u00e8rent \u00e0 Napol\u00e9on Bonaparte et \u00e0 Georges Cuvier, ainsi que la post\u00e9rit\u00e9 complexe de ses postulats au sein des <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.college-de-france.fr\">neurosciences cognitives<\/a> contemporaines. De la doctrine cranioscopique aux th\u00e9ories de la modularit\u00e9 de l&rsquo;esprit, l&rsquo;itin\u00e9raire intellectuel de ce m\u00e9decin visionnaire et controvers\u00e9 offre une vertigineuse le\u00e7on d&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie sur la mani\u00e8re dont la science appr\u00e9hende, diss\u00e8que et conceptualise l&rsquo;essence m\u00eame de l&rsquo;humain.<\/p>\n<h2>1. Les origines et la formation intellectuelle de Franz Joseph Gall (1758-1828)<\/h2>\n<p>L&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une pens\u00e9e aussi novatrice que celle de Franz Joseph Gall ne saurait \u00eatre dissoci\u00e9e de son enracinement g\u00e9ographique et de son parcours universitaire initial. N\u00e9 dans un espace germanique encore morcel\u00e9, le jeune Gall s&rsquo;est impr\u00e9gn\u00e9 d\u00e8s ses premi\u00e8res ann\u00e9es de la rigueur de l&rsquo;observation concr\u00e8te, confrontant tr\u00e8s t\u00f4t les pr\u00e9ceptes moraux de la foi chr\u00e9tienne aux r\u00e9alit\u00e9s palpables de la physiologie humaine.<\/p>\n<h3>1.1 Naissance et milieu familial en Souabe<\/h3>\n<p>Franz Joseph Gall voit le jour le 9 mars 1758 \u00e0 Tiefenbronn, une petite localit\u00e9 du grand-duch\u00e9 de Bade situ\u00e9e au c\u0153ur de la Souabe septentrionale. Issu d&rsquo;une famille bourgeoise catholique d&rsquo;origine marchande d&rsquo;origine italienne par son ascendance paternelle, Gall grandit dans un univers o\u00f9 les traditions religieuses et le respect de l&rsquo;autorit\u00e9 morale structurent le quotidien. Destin\u00e9 initialement \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat eccl\u00e9siastique selon les v\u0153ux formul\u00e9s par ses parents, il est confi\u00e9 d\u00e8s son enfance \u00e0 l&rsquo;instruction d&rsquo;un oncle pr\u00eatre r\u00e9sidant dans la paroisse voisine de Baden-Baden. Ce pr\u00e9cepteur eccl\u00e9siastique lui inculque une solide \u00e9ducation classique, domin\u00e9e par l&rsquo;apprentissage des humanit\u00e9s, de la langue latine et de la th\u00e9ologie dogmatique. Toutefois, loin d&rsquo;enfermer l&rsquo;enfant dans un mysticisme contemplatif, ce cadre rigide aiguise par contraste sa curiosit\u00e9 pour les manifestations tangibles de la nature et le comportement de ses semblables.<\/p>\n<p>C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment durant ses premi\u00e8res ann\u00e9es d&rsquo;\u00e9tudes au coll\u00e8ge de Bade puis \u00e0 Rastatt que s&rsquo;\u00e9veillent les intuitions empiriques fondamentales qui orienteront toute sa trajectoire ult\u00e9rieure. Observateur aigu de son entourage scolaire, le jeune Gall est frapp\u00e9 par la diversit\u00e9 irr\u00e9ductible des talents et des penchants de ses condisciples. Certains excellent dans la r\u00e9citation de textes po\u00e9tiques et la m\u00e9morisation du vocabulaire sans faire preuve d&rsquo;un jugement vigoureux, tandis que d&rsquo;autres manifestent une aptitude singuli\u00e8re pour le dessin ou la m\u00e9canique sans poss\u00e9der la moindre facilit\u00e9 d&rsquo;\u00e9locution. En examinant physionomiquement ses camarades dou\u00e9s d&rsquo;une m\u00e9moire verbale exceptionnelle, Gall remarque avec constance qu&rsquo;ils pr\u00e9sentent tous des yeux remarquablement saillants, que l&rsquo;argot d&rsquo;\u00e9colier qualifiait alors d&rsquo;yeux \u00ab \u00e0 fleur de t\u00eate \u00bb. Cette corr\u00e9lation visuelle \u00e9l\u00e9mentaire, r\u00e9p\u00e9t\u00e9e de classe en classe, fait na\u00eetre chez l&rsquo;adolescent l&rsquo;intuition fondatrice selon laquelle les facult\u00e9s psychologiques singuli\u00e8res pourraient entretenir un rapport n\u00e9cessaire avec la configuration anatomique de la t\u00eate.<\/p>\n<p>Cette remarque juv\u00e9nile, loin d&rsquo;\u00eatre un simple amusement r\u00e9cr\u00e9atif, constitue le point de d\u00e9part de son refus pr\u00e9coce d&rsquo;une \u00e9galit\u00e9 native des intelligences. Gall commence \u00e0 concevoir l&rsquo;esprit non comme une p\u00e2te mall\u00e9able \u00e0 l&rsquo;infini par l&rsquo;\u00e9ducation, mais comme un ensemble de pr\u00e9dispositions distinctes grav\u00e9es dans l&rsquo;organisme d\u00e8s la naissance. L&rsquo;influence de son oncle religieux, qui tente d&rsquo;expliquer ces disparit\u00e9s par des d\u00e9crets insondables de la Providence divine, ne satisfait gu\u00e8re l&rsquo;esprit m\u00e9thodique du jeune homme. Il cherche une explication immanente et physique \u00e0 ce que les th\u00e9ologiens appellent la gr\u00e2ce ou le libre arbitre, posant ainsi, sans le savoir encore, les premiers fondements d&rsquo;une physiologie naturaliste du comportement humain qui allait bient\u00f4t le d\u00e9tourner irr\u00e9vocablement de la pr\u00eatrise.<\/p>\n<h3>1.2 \u00c9tudes m\u00e9dicales \u00e0 Strasbourg et \u00e0 Vienne<\/h3>\n<p>D\u00e9termin\u00e9 \u00e0 percer les myst\u00e8res de la m\u00e9canique corporelle, Gall abandonne ses projets eccl\u00e9siastiques pour entamer des \u00e9tudes de m\u00e9decine \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 de Strasbourg en 1777. Cette cit\u00e9 rh\u00e9nane constitue \u00e0 cette \u00e9poque un foyer intellectuel exceptionnel, servant de pont culturel entre les Lumi\u00e8res fran\u00e7aises et l&rsquo;Aufkl\u00e4rung germanique. \u00c0 Strasbourg, Gall a le privil\u00e8ge de suivre les cours de l&rsquo;illustre m\u00e9decin et naturaliste Johann Hermann, dont la r\u00e9putation s&rsquo;\u00e9tend \u00e0 toute l&rsquo;Europe savante. Hermann professe une histoire naturelle compar\u00e9e rigoureuse, fond\u00e9e sur l&rsquo;observation anatomique directe et la zoologie descriptive. Sous sa f\u00e9rule exigeante, Gall acquiert une ma\u00eetrise consomm\u00e9e de la dissection animale et humaine, s&rsquo;impr\u00e9gnant de l&rsquo;id\u00e9e cardinale que les structures morphologiques d&rsquo;un \u00eatre vivant d\u00e9terminent rigoureusement ses aptitudes biologiques et ses modes de subsistance dans son environnement.<\/p>\n<p>En 1781, d\u00e9sireux d&rsquo;achever sa formation m\u00e9dicale au sein du centre le plus prestigieux de l&rsquo;art de gu\u00e9rir de l&rsquo;Europe centrale, Gall s&rsquo;\u00e9tablit \u00e0 Vienne. La capitale autrichienne brille alors des feux de la Premi\u00e8re \u00c9cole de m\u00e9decine de Vienne, fond\u00e9e sous l&rsquo;impulsion de Gerard van Swieten et domin\u00e9e \u00e0 cette p\u00e9riode par la figure magistrale de Maximilian Stoll. Promoteur acharn\u00e9 de la m\u00e9decine clinique au lit du malade et de l&rsquo;anatomo-pathologie, Stoll enseigne \u00e0 Gall l&rsquo;art du diagnostic m\u00e9ticuleux, la m\u00e9fiance envers les sp\u00e9culations purement m\u00e9taphysiques et la n\u00e9cessit\u00e9 de corr\u00e9ler syst\u00e9matiquement les sympt\u00f4mes observ\u00e9s du vivant du patient avec les l\u00e9sions visc\u00e9rales constat\u00e9es apr\u00e8s sa mort. Cet environnement viennois, soutenu par les r\u00e9formes hospitali\u00e8res de l&#8217;empereur Joseph II qui concentre des milliers de malades au sein du grand Allgemeines Krankenhaus, offre un terrain clinique d&rsquo;une richesse in\u00e9gal\u00e9e pour un praticien avide de donn\u00e9es empiriques.<\/p>\n<p>Gall soutient avec \u00e9clat sa th\u00e8se de doctorat en m\u00e9decine en 1785 \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 de Vienne. Son travail inaugural, consacr\u00e9 \u00e0 des consid\u00e9rations de m\u00e9decine pratique, t\u00e9moigne d\u00e9j\u00e0 d&rsquo;un esprit impr\u00e9gn\u00e9 de rationalisme clinique et d&rsquo;une volont\u00e9 d&rsquo;affranchir la th\u00e9rapeutique des dogmes h\u00e9rit\u00e9s de l&rsquo;Antiquit\u00e9. Sit\u00f4t dipl\u00f4m\u00e9, il ouvre un cabinet de consultation m\u00e9dicale priv\u00e9e au c\u0153ur de la capitale autrichienne. Gr\u00e2ce \u00e0 son sens aigu du diagnostic, \u00e0 sa bienveillance th\u00e9rapeutique et \u00e0 son \u00e9loquence naturelle, il acquiert rapidement une client\u00e8le fortun\u00e9e et influente, issue de l&rsquo;aristocratie et de la haute bourgeoisie viennoises. Cette aisance financi\u00e8re nouvelle et cette pratique clinique intense lui procurent les ressources mat\u00e9rielles indispensables et le temps n\u00e9cessaire pour se consacrer sans rel\u00e2che \u00e0 sa v\u00e9ritable passion intellectuelle : la recherche neuroanatomique et l&rsquo;\u00e9tude des fondements physiologiques de la conduite humaine.<\/p>\n<h3>1.3 Influences philosophiques et scientifiques des Lumi\u00e8res<\/h3>\n<p>La maturation th\u00e9orique de Gall s&rsquo;inscrit au c\u0153ur d&rsquo;un dialogue critique permanent avec les grands courants philosophiques du XVIIIe si\u00e8cle. D\u00e8s ses ann\u00e9es strasbourgeoises, il s&rsquo;est confront\u00e9 au sensualisme profess\u00e9 par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/locke\/\">John Locke<\/a> et port\u00e9 \u00e0 son acm\u00e9 par l&rsquo;abb\u00e9 de Condillac dans son c\u00e9l\u00e8bre <em>Trait\u00e9 des sensations<\/em>. Si Gall adh\u00e8re sans r\u00e9serve \u00e0 l&rsquo;imp\u00e9ratif empiriste de rejeter les id\u00e9es inn\u00e9es cart\u00e9siennes d&rsquo;origine divine, il s&rsquo;insurge violemment contre la th\u00e8se sensualiste de la <em>tabula rasa<\/em>. Pour Condillac et Claude-Adrien Helv\u00e9tius, l&rsquo;esprit humain est une cire vierge sur laquelle l&rsquo;exp\u00e9rience ext\u00e9rieure et l&rsquo;\u00e9ducation viennent imprimer toutes les id\u00e9es et d\u00e9terminer toutes les facult\u00e9s de mani\u00e8re uniforme. Gall juge cette vision non seulement absurde d&rsquo;un point de vue clinique, mais contredite par la moindre observation empirique des enfants et des animaux, chez lesquels \u00e9clatent des talents et des penchants irr\u00e9ductibles bien avant toute intervention \u00e9ducative.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, Gall est profond\u00e9ment marqu\u00e9 par le vitalisme m\u00e9dical, notamment celui d\u00e9fendu par l&rsquo;\u00c9cole de Montpellier et repr\u00e9sent\u00e9 par Paul-Joseph Barthez, ainsi que par les conceptions physiologiques d&rsquo;Albrecht von Haller sur l&rsquo;irritabilit\u00e9 et la sensibilit\u00e9 des tissus vivants. Toutefois, il refuse d&rsquo;adopter le dualisme m\u00e9caniste cart\u00e9sien qui r\u00e9duisait le corps \u00e0 un simple automate hydraulique et rel\u00e9guait l&rsquo;\u00e2me dans l&rsquo;indivisibilit\u00e9 de la glande pin\u00e9ale. Pour Gall, le vivant ne peut se comprendre sans un ancrage organique sp\u00e9cifique de ses propri\u00e9t\u00e9s actives. Il puise \u00e9galement chez les physiologistes et philosophes mat\u00e9rialistes fran\u00e7ais, tels que Julien Offray de La Mettrie et plus tard Pierre-Jean-Georges Cabanis, l&rsquo;intuition fondamentale selon laquelle les op\u00e9rations mentales ne sont rien d&rsquo;autre que les fonctions de l&rsquo;organe c\u00e9r\u00e9bral, au m\u00eame titre que la s\u00e9cr\u00e9tion biliaire est la fonction propre du foie.<\/p>\n<p>Cette tentative radicale de naturaliser l&rsquo;esprit humain s&rsquo;accompagne d&rsquo;une relecture critique de la psychologie facultaire allemande, illustr\u00e9e par Christian Wolff. Si Wolff avait propos\u00e9 une nomenclature abstraite des facult\u00e9s de l&rsquo;\u00e2me (entendement, volont\u00e9, m\u00e9moire, imagination), Gall lui reproche de n&rsquo;avoir produit que des abstractions logiques d\u00e9nu\u00e9es de substrat physiologique r\u00e9el. L&rsquo;ambition de Gall devient alors titanesque : substituer \u00e0 la m\u00e9taphysique sp\u00e9culative une v\u00e9ritable physiologie positive de l&rsquo;esprit. Il s&rsquo;agit pour lui d&rsquo;\u00e9lucider la nature des facult\u00e9s fondamentales en les rattachant directement \u00e0 des structures mat\u00e9rielles identifiables au sein de l&rsquo;enc\u00e9phale, op\u00e9rant ainsi une fusion sans pr\u00e9c\u00e9dent entre l&rsquo;anatomie la plus minutieuse et la science des passions et de l&rsquo;entendement humain.<\/p>\n<h2>2. Le contexte scientifique et m\u00e9dical viennois \u00e0 la fin du XVIIIe si\u00e8cle<\/h2>\n<p>Pour appr\u00e9hender la rupture \u00e9pist\u00e9mologique incarn\u00e9e par Gall, il est indispensable de mesurer l&rsquo;\u00e9tat de d\u00e9nuement th\u00e9orique et m\u00e9thodologique dans lequel se trouvait la neurologie \u00e0 la fin du XVIIIe si\u00e8cle. La m\u00e9tropole viennoise, bien qu&rsquo;\u00e0 la pointe des soins cliniques, baignait encore dans des conceptions anatomiques archa\u00efques quant au r\u00f4le du cerveau.<\/p>\n<h3>2.1 Le paradigme neuroanatomique dominant de l&rsquo;\u00e9poque<\/h3>\n<p>\u00c0 la fin du XVIIIe si\u00e8cle, le paradigme neuroanatomique pr\u00e9dominant dans les universit\u00e9s europ\u00e9ennes rel\u00e8gue encore la masse c\u00e9r\u00e9brale \u00e0 un r\u00f4le fonctionnel diffus et subalterne. La majorit\u00e9 des trait\u00e9s de m\u00e9decine consid\u00e8rent le cortex c\u00e9r\u00e9bral, cette \u00e9corce pliss\u00e9e recouvrant les h\u00e9misph\u00e8res, comme une simple enveloppe protectrice \u00e9minemment vasculaire, comparable \u00e0 un \u00e9piploon intestinal ou \u00e0 une \u00e9ponge charg\u00e9e de filtrer les humeurs et de s\u00e9cr\u00e9ter les \u00ab esprits animaux \u00bb. Sous l&rsquo;influence s\u00e9culaire des th\u00e8ses d&rsquo;\u00c9rasistrate et de Galien, perp\u00e9tu\u00e9es par les \u00e9crits de Thomas Willis et de Herman Boerhaave, le si\u00e8ge des op\u00e9rations psychiques supr\u00eames est presque invariablement localis\u00e9 dans les cavit\u00e9s ventriculaires du cerveau ou au sein de la substance blanche centrale, con\u00e7ue comme une masse m\u00e9dullaire informe et homog\u00e8ne.<\/p>\n<p>Ce d\u00e9sint\u00e9r\u00eat criant pour la morphologie fine de la substance grise corticale s&rsquo;explique en grande partie par la d\u00e9ficience flagrante des m\u00e9thodes de dissection en usage. Depuis Andr\u00e9 V\u00e9sale au XVIe si\u00e8cle et Franciscus Sylvius au XVIIe si\u00e8cle, l&rsquo;exploration de l&rsquo;enc\u00e9phale s&rsquo;effectue quasi exclusivement par la technique des tranches horizontales successives, tranchant le cerveau du sommet vers la base \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;un grand scalpel. Cette approche destructive, semblable \u00e0 la d\u00e9coupe d&rsquo;un fromage ou d&rsquo;une motte de beurre, brise irr\u00e9m\u00e9diablement la continuit\u00e9 des trajets axonaux, brouille les limites entre noyaux gris et substance blanche, et r\u00e9duit la surface corticale \u00e0 un entrelacs chaotique de circonvolutions que l&rsquo;on compare d\u00e9daigneusement \u00e0 des anses d&rsquo;intestins d\u00e9pourvues de tout ordre signifiant.<\/p>\n<p>Priv\u00e9s d&rsquo;instruments m\u00e9thodologiques adapt\u00e9s et aveugl\u00e9s par le dogme de l&rsquo;homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 fonctionnelle du cerveau, les anatomistes contemporains de Gall consid\u00e8rent les replis corticaux comme de pures contingences m\u00e9caniques r\u00e9sultant de la compression du cerveau \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de la bo\u00eete cr\u00e2nienne pendant la croissance f\u0153tale. Aucune fonction psychique pr\u00e9cise n&rsquo;est assign\u00e9e \u00e0 une quelconque r\u00e9gion de l&rsquo;\u00e9corce c\u00e9r\u00e9brale. Le syst\u00e8me nerveux central appara\u00eet ainsi comme un organe passif, dont l&rsquo;architecture interne demeure un territoire n\u00e9buleux o\u00f9 les sp\u00e9culations m\u00e9taphysiques sur le \u00ab si\u00e8ge de l&rsquo;\u00e2me \u00bb suppl\u00e9ent continuellement \u00e0 l&rsquo;absence criante d&rsquo;observations physiologiques directes et de protocoles exp\u00e9rimentaux solides.<\/p>\n<h3>2.2 Tensions entre sensualisme et inn\u00e9isme<\/h3>\n<p>Dans le cercle intellectuel viennois de cette fin de si\u00e8cle, les d\u00e9bats philosophiques font rage entre les partisans d&rsquo;un sensualisme radical h\u00e9rit\u00e9 des penseurs d&rsquo;outre-Manche et les tenants d&rsquo;un renouveau id\u00e9aliste ou pi\u00e9tiste. Gall se trouve au carrefour de ces affrontements doctrinaux. S&rsquo;il s&rsquo;accorde avec les sensualistes pour pourfendre la scolastique et l&rsquo;id\u00e9alisme abstrait qui postule l&rsquo;existence d&rsquo;une \u00e2me pure agissant ind\u00e9pendamment de la machinerie corporelle, il refuse d&rsquo;admettre la doctrine de Condillac selon laquelle l&rsquo;esprit est un r\u00e9ceptacle enti\u00e8rement vide que fa\u00e7onnent exclusivement les stimuli de l&rsquo;environnement ext\u00e9rieur. Pour Gall, ce sensualisme environnementaliste constitue une erreur m\u00e9dicale flagrante qui ignore la r\u00e9alit\u00e9 criante des d\u00e9terminismes biologiques.<\/p>\n<p>Face aux philosophes de l&rsquo;id\u00e9alisme allemand qui commencent \u00e0 c\u00e9l\u00e9brer le transcendantalisme kantien et l&rsquo;autonomie absolue de la volont\u00e9 morale, Gall oppose un inn\u00e9isme biologique intransigeant. Il affirme avec force que l&rsquo;homme na\u00eet avec un r\u00e9pertoire d\u00e9termin\u00e9 de penchants moraux, d&rsquo;instincts affectifs et de facult\u00e9s cognitives dont l&rsquo;intensit\u00e9 respective est fix\u00e9e d\u00e8s la conception. Ces diff\u00e9rences individuelles insurmontables, qui font que l&rsquo;un est pr\u00e9dispos\u00e9 au crime violent, l&rsquo;autre \u00e0 la pi\u00e9t\u00e9 contemplative, et un troisi\u00e8me \u00e0 la cr\u00e9ation math\u00e9matique, ne r\u00e9sultent ni du hasard de l&rsquo;\u00e9ducation, ni d&rsquo;un caprice divin, mais de l&rsquo;organisation anatomique native de leur syst\u00e8me nerveux. L&rsquo;\u00e2me, loin d&rsquo;\u00eatre une puissance homog\u00e8ne et souveraine, est conditionn\u00e9e par les organes mat\u00e9riels \u00e0 travers lesquels elle s&rsquo;exprime.<\/p>\n<p>Cette tentative gallienne d&rsquo;ancrer les variations du caract\u00e8re et de l&rsquo;intelligence dans la biologie heurte frontalement les \u00e9lites conservatrices et eccl\u00e9siastiques viennoises. Dans l&#8217;empire austro-hongrois impr\u00e9gn\u00e9 d&rsquo;absolutisme catholique, proclamer que les vertus et les vices d&rsquo;un individu sont intimement tributaires de la conformation mat\u00e9rielle de son cerveau revient \u00e0 menacer les fondements de la responsabilit\u00e9 morale, de la culpabilit\u00e9 th\u00e9ologique et de l&rsquo;ordre social \u00e9tabli. La doctrine de Gall est per\u00e7ue d&#8217;embl\u00e9e comme un mat\u00e9rialisme d\u00e9terministe corrosif, qui retire \u00e0 l&rsquo;\u00c9glise son magist\u00e8re sur la r\u00e9demption des \u00e2mes et \u00e0 l&rsquo;\u00c9tat son pouvoir de r\u00e9gulation par la simple coercition morale.<\/p>\n<h3>2.3 Premi\u00e8res observations cliniques et craniologiques<\/h3>\n<p>Face \u00e0 ces querelles th\u00e9oriques, Gall prend le parti de l&rsquo;accumulation fr\u00e9n\u00e9tique de preuves mat\u00e9rielles. D\u00e8s le d\u00e9but des ann\u00e9es 1790, il transforme son cabinet m\u00e9dical viennois en un immense laboratoire anthropologique et anatomique. Convaincu que le d\u00e9veloppement volum\u00e9trique des diff\u00e9rentes parties du cerveau doit n\u00e9cessairement influencer la forme ext\u00e9rieure du cr\u00e2ne qui s&rsquo;est moul\u00e9 sur elles au cours de l&rsquo;ontogen\u00e8se, il commence \u00e0 mesurer, palper et comparer les bo\u00eetes cr\u00e2niennes d&rsquo;individus pr\u00e9sentant des traits psychologiques ou des talents artistiques exceptionnellement saillants. Il forge ainsi les premi\u00e8res r\u00e8gles de ce qu&rsquo;il nomme la \u00ab cranioscopie \u00bb, une m\u00e9thode d&rsquo;inspection tactile et visuelle de la surface du cr\u00e2ne destin\u00e9e \u00e0 d\u00e9celer les pro\u00e9minences osseuses r\u00e9v\u00e9latrices du d\u00e9veloppement des organes sous-jacents.<\/p>\n<p>Pour \u00e9tayer son hypoth\u00e8se, Gall ne se contente pas d&rsquo;examiner ses patients issus de la haute soci\u00e9t\u00e9. Il sillonne m\u00e9thodiquement les institutions viennoises o\u00f9 la nature humaine s&rsquo;exprime dans ses formes les plus extr\u00eames et les plus d\u00e9brid\u00e9es. Il visite assid\u00fbment les prisons autrichiennes, interroge et palpe les cr\u00e2nes de voleurs r\u00e9cidivistes, de meurtriers sanguinaires et d&rsquo;escrocs notoires, cherchant \u00e0 identifier si certaines r\u00e9gions osseuses pr\u00e9sentent des hypertrophies constantes chez des criminels partageant un m\u00eame type de forfait. De m\u00eame, il fr\u00e9quente r\u00e9guli\u00e8rement les asiles d&rsquo;ali\u00e9n\u00e9s de Vienne, en particulier le c\u00e9l\u00e8bre <em>Narrenturm<\/em> (la Tour des Fous), observant les patients frapp\u00e9s de monomanies d\u00e9lirantes, d&rsquo;\u00e9rotomanie ou de m\u00e9lancolie religieuse, dans l&rsquo;espoir de corr\u00e9ler ces d\u00e9r\u00e8glements affectifs partiels avec des d\u00e9formations cr\u00e2niennes sp\u00e9cifiques.<\/p>\n<p>Cette qu\u00eate obsessionnelle conduit Gall \u00e0 rassembler une collection sans \u00e9quivalent de cr\u00e2nes humains, de t\u00eates momifi\u00e9es et de bustes en pl\u00e2tre moul\u00e9s d&rsquo;apr\u00e8s nature sur des personnes vivantes ou tout juste d\u00e9c\u00e9d\u00e9es. Il collectionne les moulages de t\u00eates de grands hommes d&rsquo;\u00c9tat, de po\u00e8tes c\u00e9l\u00e8bres, de musiciens virtuoses, d&rsquo;enfants prodiges, mais aussi de vagabonds et d&rsquo;idiots de naissance. \u00c0 la fin de la d\u00e9cennie 1790, son mus\u00e9e personnel compte plusieurs centaines de pi\u00e8ces minutieusement \u00e9tiquet\u00e9es. Cette vaste entreprise d&rsquo;accumulation ost\u00e9ologique, bien que reposant sur une m\u00e9thodologie observationnelle vuln\u00e9rable aux biais de confirmation, conf\u00e8re \u00e0 Gall un prestige grandissant au sein de la communaut\u00e9 m\u00e9dicale viennoise et attire une foule de curieux et d&rsquo;\u00e9tudiants d\u00e9sireux de s&rsquo;initier \u00e0 cette science nouvelle qui promet de lire les replis secrets de l&rsquo;\u00e2me humaine \u00e0 travers les reliefs de son enveloppe osseuse.<\/p>\n<h2>3. Les fondements th\u00e9oriques de l&rsquo;organologie gallienne<\/h2>\n<p>L&rsquo;\u00e9difice conceptuel \u00e9rig\u00e9 par Gall repose sur une s\u00e9rie de postulats th\u00e9oriques novateurs qu&rsquo;il convient de d\u00e9gager des d\u00e9formations terminologiques ult\u00e9rieures. Au c\u0153ur de son syst\u00e8me r\u00e9side la conviction in\u00e9branlable que l&rsquo;esprit est consubstantiel \u00e0 la pluralit\u00e9 anatomique de son substrat mat\u00e9riel c\u00e9r\u00e9bral.<\/p>\n<h3>3.1 Distinction s\u00e9mantique et conceptuelle entre organologie et phr\u00e9nologie<\/h3>\n<p>Il est historiquement et \u00e9pist\u00e9mologiquement imp\u00e9ratif de souligner que Franz Joseph Gall n&rsquo;a jamais adopt\u00e9 le terme de \u00ab phr\u00e9nologie \u00bb pour d\u00e9signer son propre syst\u00e8me doctrinal. Tout au long de sa carri\u00e8re acad\u00e9mique et dans l&rsquo;ensemble de ses trait\u00e9s monumentaux, Gall s&rsquo;est r\u00e9f\u00e9r\u00e9 exclusivement \u00e0 ses th\u00e9ories sous les appellations rigoureuses d&rsquo;\u00ab organologie \u00bb, de \u00ab physiologie du cerveau \u00bb (<em>Physiologie des Gehirns<\/em>), ou encore de \u00ab cranioscopie \u00bb pour d\u00e9signer son volet diagnostique ext\u00e9rieur. Pour Gall, le mot \u00ab organologie \u00bb soulignait l&rsquo;ancrage r\u00e9solument physiologique et anatomo-clinique de sa d\u00e9marche : il s&rsquo;agissait avant tout d&rsquo;identifier les \u00ab organes \u00bb mat\u00e9riels composant l&rsquo;enc\u00e9phale et de d\u00e9couvrir les lois physiologiques r\u00e9gissant leurs interactions dynamiques et leur croissance.<\/p>\n<p>Le n\u00e9ologisme \u00ab phr\u00e9nologie \u00bb (d\u00e9riv\u00e9 du grec <em>phr\u00ean<\/em>, esprit ou diaphragme, et <em>logos<\/em>, discours) a \u00e9t\u00e9 forg\u00e9 pour la premi\u00e8re fois en 1815 par le m\u00e9decin et naturaliste britannique Thomas Foster, avant d&rsquo;\u00eatre repris, th\u00e9oris\u00e9e et diffus\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle internationale par le plus brillant \u00e9l\u00e8ve et collaborateur de Gall, Johann Gaspar Spurzheim. Loin d&rsquo;\u00eatre un simple glissement s\u00e9mantique neutre, cette substitution lexicale marqua une divergence philosophique profonde. Alors que Gall concevait l&rsquo;organologie comme une discipline d&rsquo;investigation m\u00e9dicale inductive, empirique et mat\u00e9rialiste, la \u00ab phr\u00e9nologie \u00bb de Spurzheim s&rsquo;est rapidement transform\u00e9e en un syst\u00e8me philosophique, moralisateur et \u00e9ducatif global, teint\u00e9 d&rsquo;id\u00e9alisme r\u00e9formateur et visant \u00e0 l&rsquo;amendement moral de la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Gall manifesta une r\u00e9ticence constante et vigoureuse envers ce qu&rsquo;il consid\u00e9rait comme une trahison et une vulgarisation abusive de sa pens\u00e9e. Il rejetait avec v\u00e9h\u00e9mence les simplifications m\u00e9caniques et quasi divinatoires qui r\u00e9duisaient son \u0153uvre anatomique complexe \u00e0 une lecture mercantile des pro\u00e9minences osseuses par des praticiens itin\u00e9rants d\u00e9pourvus de formation m\u00e9dicale. Pour l&rsquo;anatomiste badois, la cranioscopie n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;un moyen indirect et secondaire de confirmation s\u00e9miologique, tandis que l&rsquo;organologie c\u00e9r\u00e9brale constituait le v\u00e9ritable c\u0153ur de la science positive de l&rsquo;esprit. Cette confusion terminologique durable a lourdement contribu\u00e9 \u00e0 jeter sur le m\u00e9decin de Tiefenbronn l&rsquo;opprobre \u00e9pist\u00e9mologique qui aurait d\u00fb frapper uniquement les exc\u00e8s de la phr\u00e9nologie commerciale anglo-saxonne.<\/p>\n<h3>3.2 Le cerveau pens\u00e9 comme un agr\u00e9gat d&rsquo;organes ind\u00e9pendants<\/h3>\n<p>L&rsquo;hypoth\u00e8se th\u00e9orique cardinale de Gall, qui constitue la v\u00e9ritable rupture copernicienne de la neuroanatomie, r\u00e9side dans la n\u00e9gation de l&rsquo;homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 fonctionnelle de la masse enc\u00e9phalique. \u00c0 l&rsquo;encontre de la tradition philosophique dominante, domin\u00e9e par le dualisme cart\u00e9sien qui affirmait l&rsquo;indivisibilit\u00e9 absolue de la substance pensante (<em>res cogitans<\/em>), Gall postule avec une audace r\u00e9volutionnaire que le cerveau n&rsquo;est pas un organe unique agissant en bloc, mais un agr\u00e9gat ou une \u00ab r\u00e9publique \u00bb d&rsquo;organes distincts et ind\u00e9pendants les uns des autres. \u00c0 chaque facult\u00e9 mentale fondamentale, \u00e0 chaque penchant moral, \u00e0 chaque aptitude intellectuelle correspond une r\u00e9gion circonscrite et anatomiquement diff\u00e9renci\u00e9e du tissu cortical.<\/p>\n<p>Pour \u00e9tayer cette hypoth\u00e8se pluraliste, Gall fait valoir une s\u00e9rie d&rsquo;arguments cliniques et observationnels d&rsquo;une redoutable pertinence. Il observe d&rsquo;abord le ph\u00e9nom\u00e8ne de la fatigue intellectuelle : lorsqu&rsquo;un individu est \u00e9puis\u00e9 par une longue session d&rsquo;exercices math\u00e9matiques, il peut retrouver une pleine \u00e9nergie en se livrant au dessin ou \u00e0 la musique, ce qui prouve selon lui que des organes c\u00e9r\u00e9braux diff\u00e9rents ont \u00e9t\u00e9 sollicit\u00e9s, permettant aux premiers de se reposer. De m\u00eame, il invoque la clinique des traumatismes cr\u00e2niens et des accidents vasculaires c\u00e9r\u00e9braux : un patient c\u00e9r\u00e9brol\u00e9s\u00e9 peut perdre enti\u00e8rement la facult\u00e9 de se rem\u00e9morer les mots tout en conservant intacts son jugement moral, sa m\u00e9moire visuelle et son sens des nombres. Une \u00e2me unitaire et un cerveau fonctionnant de mani\u00e8re globale ne sauraient expliquer ces dissociations cognitives s\u00e9lectives.<\/p>\n<p>Cette conception modulaire de l&rsquo;enc\u00e9phale entra\u00eene l&rsquo;effondrement d\u00e9finitif de la conception de l&rsquo;\u00e2me comme souveraine indivisible si\u00e9geant au centre d&rsquo;un organe passif. Pour Gall, le psychisme d&rsquo;un \u00eatre vivant r\u00e9sulte de la r\u00e9sultante dynamique, conflictuelle et complexe de ces diff\u00e9rents organes c\u00e9r\u00e9braux qui coexistent, s&rsquo;\u00e9quilibrent, se renforcent ou s&rsquo;inhibent mutuellement. En assignant ainsi \u00e0 chaque composante de la vie affective et intellectuelle une assise anatomique locale dans l&rsquo;\u00e9corce c\u00e9r\u00e9brale, Gall d\u00e9truit le dualisme m\u00e9taphysique s\u00e9culaire et inaugure de facto l&rsquo;\u00e8re du mat\u00e9rialisme fonctionnaliste, o\u00f9 les \u00e9tats mentaux sont strictement identifi\u00e9s \u00e0 des \u00e9tats de l&rsquo;organisation c\u00e9r\u00e9brale.<\/p>\n<h3>3.3 Le postulat de correspondance entre enc\u00e9phale et vo\u00fbte cr\u00e2nienne<\/h3>\n<p>Le deuxi\u00e8me grand pilier th\u00e9orique du syst\u00e8me de Gall, qui constitue \u00e0 la fois son levier heuristique et son talon d&rsquo;Achille \u00e9pist\u00e9mologique le plus vuln\u00e9rable, est le postulat de la correspondance morphologique parfaite entre la conformation de l&rsquo;\u00e9corce c\u00e9r\u00e9brale et le relief ext\u00e9rieur de la vo\u00fbte osseuse cr\u00e2nienne. Selon ce principe, au fur et \u00e0 mesure du d\u00e9veloppement ontog\u00e9n\u00e9tique, le cerveau en pleine croissance s\u00e9cr\u00e8te et mod\u00e8le l&rsquo;os cr\u00e2nien de l&rsquo;int\u00e9rieur. La dure-m\u00e8re, les m\u00e9ninges et la table interne du cr\u00e2ne s&rsquo;adapteraient avec une fid\u00e9lit\u00e9 absolue \u00e0 l&#8217;empreinte topographique des circonvolutions c\u00e9r\u00e9brales sous-jacentes. Par cons\u00e9quent, toute hypertrophie localis\u00e9e d&rsquo;un organe cortical particulier se traduirait n\u00e9cessairement par une voussure ou une \u00ab bosse \u00bb perceptible \u00e0 la surface externe de la bo\u00eete osseuse.<\/p>\n<p>\u00c0 partir de cette pr\u00e9misse ost\u00e9ologique, Gall d\u00e9duit un corollaire fonctionnel d&rsquo;une grande simplicit\u00e9 : le volume physique d&rsquo;un organe c\u00e9r\u00e9bral constitue la mesure directe de la puissance ou de l&rsquo;\u00e9nergie de la facult\u00e9 psychologique qui lui est attach\u00e9e. De la m\u00eame mani\u00e8re que le biceps d&rsquo;un forgeron s&rsquo;\u00e9paissit sous l&rsquo;effet d&rsquo;un exercice musculaire intense ou d&rsquo;une pr\u00e9disposition athl\u00e9tique, l&rsquo;organe de la prudence ou celui du langage prend un volume substantiel chez l&rsquo;individu naturellement dou\u00e9 pour ces fonctions, repoussant l&rsquo;os en un renflement cr\u00e2nien palpable. La cranioscopie se pr\u00e9sente ainsi comme une m\u00e9thode d&rsquo;inspection anatomique indirecte permettant d&rsquo;acc\u00e9der \u00e0 l&rsquo;intimit\u00e9 du fonctionnement de l&rsquo;enc\u00e9phale sans recourir \u00e0 la tr\u00e9panation.<\/p>\n<p>Or, c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment dans ce postulat que r\u00e9side la faille fondamentale de l&rsquo;organologie gallienne. Gall et ses disciples ont d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment sous-estim\u00e9, voire ignor\u00e9, les complexit\u00e9s de l&rsquo;anatomie cr\u00e2nienne r\u00e9elle. L&rsquo;\u00e9paisseur de la vo\u00fbte cr\u00e2nienne n&rsquo;est nullement uniforme chez un individu et varie consid\u00e9rablement d&rsquo;une personne \u00e0 l&rsquo;autre ; la diplo\u00eb osseuse interm\u00e9diaire peut s&rsquo;\u00e9paissir irr\u00e9guli\u00e8rement sans aucun rapport avec la morphologie c\u00e9r\u00e9brale ; et surtout, l&rsquo;existence des sinus frontaux \u2013 ces volumineuses cavit\u00e9s a\u00e9riques situ\u00e9es entre les deux tables de l&rsquo;os frontal au-dessus des orbites \u2013 interdit toute corr\u00e9lation directe entre le relief osseux externe et le volume effectif du lobe frontal ant\u00e9rieur. En posant comme un dogme absolu une correspondance morphologique qui n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;une approximation anatomique grossi\u00e8re, Gall a engag\u00e9 son syst\u00e8me dans une impasse m\u00e9thodologique qui allait attirer les foudres de ses contemporains et pr\u00e9cipiter le rejet acad\u00e9mique de l&rsquo;ensemble de son \u00e9difice.<\/p>\n<h2>4. Innovations m\u00e9thodologiques en neuroanatomie clinique<\/h2>\n<p>Bien au-del\u00e0 des controverses craniologiques, Franz Joseph Gall s&rsquo;est impos\u00e9 comme l&rsquo;un des r\u00e9formateurs les plus g\u00e9niaux de la neuroanatomie descriptive. Ses apports techniques ont arrach\u00e9 l&rsquo;exploration du syst\u00e8me nerveux \u00e0 la barbarie des d\u00e9coupes \u00e0 l&rsquo;aveugle pour lui conf\u00e9rer une pr\u00e9cision morphologique in\u00e9dite.<\/p>\n<h3>4.1 La m\u00e9thode r\u00e9volutionnaire de dissection par les fibres<\/h3>\n<p>L&rsquo;innovation m\u00e9thodologique majeure introduite par Gall, en collaboration \u00e9troite avec ses assistants, r\u00e9side dans l&rsquo;abandon radical des m\u00e9thodes traditionnelles de dissection par tranches horizontales pour instituer la m\u00e9thode dite du \u00ab raclement \u00bb ou du suivi directionnel des fibres nerveuses (<em>Fasernverfolgung<\/em>). Jusqu&rsquo;alors, la pratique h\u00e9rit\u00e9e des anatomistes de la Renaissance consistait \u00e0 trancher horizontalement l&rsquo;enc\u00e9phale de haut en bas, ce qui cr\u00e9ait de simples artefacts visuels et sectionnait brutalement les voies nerveuses transversales et longitudinales. Gall d\u00e9nonce cette pratique comme une mutilation aveugle qui d\u00e9truit la structure m\u00eame qu&rsquo;elle pr\u00e9tend explorer, comparant cette approche \u00e0 celle d&rsquo;un homme qui voudrait \u00e9tudier les rouages complexes d&rsquo;une pendule en la d\u00e9coupant en rondelles r\u00e9guli\u00e8res au moyen d&rsquo;un hachoir.<\/p>\n<p>\u00c0 cette technique destructrice, Gall substitue une dissection ascendante patiente et d\u00e9licate, d\u00e9butant par la moelle \u00e9pini\u00e8re et le tronc c\u00e9r\u00e9bral pour remonter progressivement vers les h\u00e9misph\u00e8res c\u00e9r\u00e9braux en suivant le cours naturel des faisceaux de substance blanche. En utilisant le manche de scalpel, des spatules \u00e9mouss\u00e9es et en fixant pr\u00e9alablement les pi\u00e8ces anatomiques dans des bains d&rsquo;alcool \u00e9thylique concentr\u00e9 afin de durcir les tissus nerveux, il parvient \u00e0 d\u00e9cortiquer, effeuiller et d\u00e9rouler les cordons de fibres nerveuses sans les d\u00e9chirer. Cette m\u00e9thode permet de visualiser pour la toute premi\u00e8re fois la trajectoire continue des grands faisceaux my\u00e9linis\u00e9s qui relient la moelle osseuse aux diff\u00e9rentes circonvolutions corticales.<\/p>\n<p>Gr\u00e2ce \u00e0 cette approche par les fibres, Gall apporte des clarifications magistrales sur la continuit\u00e9 anatomique du n\u00e9vraxe. Il d\u00e9montre avec une nettet\u00e9 irr\u00e9futable que le cerveau n&rsquo;est pas une excroissance informe pos\u00e9e de mani\u00e8re discontinue sur le tronc c\u00e9r\u00e9bral, mais l&rsquo;\u00e9panouissement sup\u00e9rieur et terminal de la colonne m\u00e9dullaire. Il trace le parcours des fibres ascendantes qui traversent le bulbe rachidien, franchissent les p\u00e9doncules c\u00e9r\u00e9braux et se d\u00e9ploient en \u00e9ventail \u2013 ce qui sera nomm\u00e9 plus tard la \u00ab couronne rayonnante \u00bb \u2013 pour venir s&rsquo;ins\u00e9rer au sein de la substance grise de l&rsquo;\u00e9corce. Cette d\u00e9couverte fondamentale de l&rsquo;organisation fasciculaire du syst\u00e8me nerveux central bouleverse les repr\u00e9sentations de l&rsquo;\u00e9poque et constitue l&rsquo;un des piliers incontournables de la neuroanatomie structurale moderne.<\/p>\n<h3>4.2 R\u00e9habilitation fondamentale de la substance grise corticale<\/h3>\n<p>Le deuxi\u00e8me haut fait anatomique de Gall concerne le statut ontologique et physiologique de la substance grise corticale. \u00c0 une \u00e9poque o\u00f9 le cortex est encore largement m\u00e9pris\u00e9 et assimil\u00e9 \u00e0 une simple membrane protectrice, Gall proclame avec \u00e9clat que la substance grise constitue la matrice fonctionnelle active de tout le syst\u00e8me nerveux, la \u00ab matrice de la vie psychique \u00bb et le tissu d&rsquo;origine des fibres nerveuses. Il renverse totalement la hi\u00e9rarchie traditionnelle : la substance grise n&rsquo;est pas un r\u00e9sidu vascularis\u00e9 passif, mais l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment g\u00e9n\u00e9rateur par excellence, tandis que la substance blanche n&rsquo;est qu&rsquo;un r\u00e9seau conducteur compos\u00e9 de c\u00e2bles de transmission reliant les diff\u00e9rents centres corticaux entre eux et avec la p\u00e9riph\u00e9rie corporelle.<\/p>\n<p>Gall \u00e9tablit cette distinction fondamentale en observant que partout o\u00f9 apparaissent de nouvelles faisceaux de fibres blanches dans le syst\u00e8me nerveux, on constate syst\u00e9matiquement la pr\u00e9sence pr\u00e9alable d&rsquo;amas de substance grise (qu&rsquo;il s&rsquo;agisse du cortex ou des noyaux gris sous-corticaux tels que les corps stri\u00e9s et les thalami). Il en conclut de mani\u00e8re magistrale que la substance grise a pour fonction biologique de produire, de nourrir et de renouveler les fibres nerveuses de la substance blanche. Bien qu&rsquo;il ne dispose point des microscopes achromatiques qui permettront \u00e0 Robert Remak et \u00e0 Rudolf Virchow d&rsquo;identifier des d\u00e9cennies plus tard le corps cellulaire des neurones et leurs axones, Gall pressent avec une justesse prodigieuse la compl\u00e9mentarit\u00e9 physiologique entre le soma cellulaire (gris) et les fibres conductrices (blanches).<\/p>\n<p>En outre, c&rsquo;est \u00e9galement \u00e0 Gall que l&rsquo;on doit la confirmation et la d\u00e9monstration publique indiscutable de la d\u00e9cussation des pyramides bulbaires \u00e0 la face ant\u00e9rieure du bulbe rachidien. Si ce croisement des fibres nerveuses avait \u00e9t\u00e9 aper\u00e7u de fa\u00e7on parcellaire par Domenico Mistichelli et Fran\u00e7ois Pourfour du Petit au d\u00e9but du XVIIIe si\u00e8cle, il demeurait vigoureusement contest\u00e9 par les plus grands anatomistes acad\u00e9miques. Gall met au point une technique de dissection irr\u00e9prochable qui rend visible \u00e0 l&rsquo;\u0153il nu l&rsquo;entrecroisement des faisceaux moteurs de gauche \u00e0 droite et de droite \u00e0 gauche au niveau du collet du bulbe. Il apporte ainsi l&rsquo;explication neuroanatomique d\u00e9finitive d&rsquo;un ph\u00e9nom\u00e8ne clinique observ\u00e9 depuis Hippocrate mais demeur\u00e9 myst\u00e9rieux : pourquoi une l\u00e9sion destructrice d&rsquo;un h\u00e9misph\u00e8re c\u00e9r\u00e9bral entra\u00eene-t-elle inexorablement une paralysie motrice (h\u00e9mipl\u00e9gie) du c\u00f4t\u00e9 oppos\u00e9 du corps.<\/p>\n<h3>4.3 Approche anatomique comparative entre esp\u00e8ces<\/h3>\n<p>L&rsquo;originalit\u00e9 m\u00e9thodologique de Gall tient \u00e9galement \u00e0 son recours syst\u00e9matique \u00e0 l&rsquo;anatomie compar\u00e9e du syst\u00e8me nerveux \u00e0 travers l&rsquo;\u00e9chelle des vert\u00e9br\u00e9s. Refusant d&rsquo;isoler l&rsquo;homme dans un r\u00e8gne d&rsquo;exception biologique, Gall passe des ann\u00e9es \u00e0 diss\u00e9quer les cerveaux d&rsquo;oiseaux, de rongeurs, de carnassiers, d&rsquo;\u00e9quid\u00e9s et de primates non humains. Il cherche \u00e0 corr\u00e9ler la complexit\u00e9 architecturale du syst\u00e8me nerveux de chaque esp\u00e8ce animale avec l&rsquo;\u00e9tendue et la richesse de son r\u00e9pertoire comportemental, de ses instincts et de ses capacit\u00e9s d&rsquo;apprentissage dans son habitat naturel.<\/p>\n<p>Cette approche comparative lui permet de mettre en lumi\u00e8re une loi d&rsquo;organisation biologique majeure : la complexification croissante des circonvolutions corticales au fur et \u00e0 mesure que l&rsquo;on s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve dans l&rsquo;\u00e9chelle zoologique. Gall d\u00e9montre que les animaux inf\u00e9rieurs, dont les comportements sont r\u00e9duits \u00e0 des r\u00e9flexes automatiques et des instincts \u00e9l\u00e9mentaires, pr\u00e9sentent des cerveaux lisses, totalement d\u00e9pourvus de plissements corticaux (cerveaux lissenc\u00e9phales). En revanche, chez les mammif\u00e8res sup\u00e9rieurs et singuli\u00e8rement chez l&rsquo;humain, la surface du cortex se plisse en d&rsquo;innombrables replis sinueux (cerveaux gyrenc\u00e9phales), ce qui permet de loger une surface immense de substance grise active \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur d&rsquo;un volume cr\u00e2nien contraint. Les circonvolutions ne sont donc point des accidents m\u00e9caniques al\u00e9atoires, mais le signe tangible de l&rsquo;expansion du tissu cortical noble.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, Gall utilise la neuroanatomie compar\u00e9e pour \u00e9tayer sa th\u00e9orie de la pluralit\u00e9 des organes c\u00e9r\u00e9braux. Il montre que certaines structures c\u00e9r\u00e9brales tr\u00e8s volumineuses chez des animaux dot\u00e9s d&rsquo;instincts remarquables (comme l&rsquo;odorat chez le chien ou l&rsquo;acuit\u00e9 visuelle chez l&rsquo;aigle) sont proportionnellement r\u00e9duites chez l&rsquo;homme, tandis que les r\u00e9gions frontales ant\u00e9rieures connaissent chez notre esp\u00e8ce un d\u00e9veloppement volum\u00e9trique spectaculaire sans \u00e9quivalent dans le reste du r\u00e8gne animal. Cette mise en perspective \u00e9volutionniste avant l&rsquo;heure souligne la continuit\u00e9 phylog\u00e9n\u00e9tique des structures nerveuses de base, tout en apportant une justification anatomique rigoureuse \u00e0 l&rsquo;\u00e9mergence des facult\u00e9s intellectuelles sup\u00e9rieures propres \u00e0 l&rsquo;humanit\u00e9.<\/p>\n<h2>5. La cartographie des vingt-sept facult\u00e9s fondamentales<\/h2>\n<p>Au terme d&rsquo;ann\u00e9es de corr\u00e9lations craniologiques, cliniques et zoologiques, Gall aboutit \u00e0 la formalisation d&rsquo;une cartographie c\u00e9r\u00e9brale d\u00e9taill\u00e9e comprenant vingt-sept facult\u00e9s primitives et irr\u00e9ductibles. Cette taxinomie psychologique entendait remplacer les vieilles cat\u00e9gories de la m\u00e9taphysique par une classification fond\u00e9e sur la nature vivante.<\/p>\n<h3>5.1 Les facult\u00e9s primitives partag\u00e9es avec le r\u00e8gne animal<\/h3>\n<p>Dans la nomenclature m\u00e9ticuleuse qu&rsquo;il publie dans son grand trait\u00e9, Gall r\u00e9serve les dix-neuf premiers organes c\u00e9r\u00e9braux \u00e0 des facult\u00e9s et instincts que l&rsquo;homme partage avec les animaux. Ces organes primitifs sont principalement situ\u00e9s dans les r\u00e9gions post\u00e9rieures, lat\u00e9rales et basales des h\u00e9misph\u00e8res c\u00e9r\u00e9braux, c&rsquo;est-\u00e0-dire dans les portions phylog\u00e9n\u00e9tiquement les plus anciennes du cerveau. Gall refuse de consid\u00e9rer les penchants animaux comme de simples souillures morales : il les d\u00e9finit comme des m\u00e9canismes d&rsquo;adaptation biologique indispensables \u00e0 la survie de l&rsquo;individu et \u00e0 la perp\u00e9tuation de l&rsquo;esp\u00e8ce.<\/p>\n<p>En t\u00eate de cette liste figure l&rsquo;organe n\u00b0 1, l&rsquo;\u00ab instinct de reproduction \u00bb (ou instinct de la propagation), que Gall localise avec assurance dans le cervelet. Il fonde cette localisation c\u00e9l\u00e8bre sur l&rsquo;observation de la chaleur locale ressentie \u00e0 la nuque lors de l&rsquo;excitation v\u00e9n\u00e9rienne, sur des cas de blessures du cervelet entra\u00eenant l&rsquo;atrophie testiculaire ou l&rsquo;impuissance sexuelle, et sur la taille comparativement imposante de la fosse c\u00e9r\u00e9belleuse chez les \u00e9talons particuli\u00e8rement prolifiques. Vient ensuite l&rsquo;organe n\u00b0 2, l&rsquo;\u00ab amour de la prog\u00e9niture \u00bb (philog\u00e9niture), log\u00e9 dans la r\u00e9gion occipitale post\u00e9rieure sup\u00e9rieure, qu&rsquo;il affirme \u00eatre pr\u00e9dominant chez les femmes et chez les femelles animales prot\u00e9geant farouchement leurs petits.<\/p>\n<p>Parmi ces facult\u00e9s partag\u00e9es, Gall identifie \u00e9galement des penchants fondamentaux tels que :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;\u00ab instinct de d\u00e9fense de soi et de sa propri\u00e9t\u00e9 \u00bb (courage), situ\u00e9 derri\u00e8re et au-dessus des oreilles, qu&rsquo;il observe hypertrophi\u00e9 chez les chiens de combat et les officiers intr\u00e9pides ;<\/li>\n<li>Le \u00ab penchant au meurtre \u00bb ou \u00ab instinct de destruction \u00bb (organe n\u00b0 5), localis\u00e9 juste au-dessus du conduit auditif externe, dont la pro\u00e9minence est relev\u00e9e sur les cr\u00e2nes de carnassiers sanguinaires et de criminels ex\u00e9cut\u00e9s pour homicides atroces ;<\/li>\n<li>La \u00ab ruse \u00bb ou \u00ab penchant au secret \u00bb (s\u00e9cr\u00e9tivit\u00e9), situ\u00e9 sur la r\u00e9gion temporale sup\u00e9rieure ;<\/li>\n<li>Le \u00ab sentiment de propri\u00e9t\u00e9 \u00bb ou \u00ab penchant \u00e0 d\u00e9rober \u00bb (acquisivit\u00e9), localis\u00e9 sur la partie ant\u00e9rieure et inf\u00e9rieure des tempes, identifi\u00e9 d&rsquo;apr\u00e8s lui chez les voleurs inv\u00e9t\u00e9r\u00e9s et les pies chapardeuses ;<\/li>\n<li>La \u00ab m\u00e9moire des lieux \u00bb et de l&rsquo;espace (localit\u00e9), situ\u00e9e au-dessus de la racine du nez, particuli\u00e8rement d\u00e9velopp\u00e9e chez les oiseaux migrateurs, les chevaux et les g\u00e9ographes r\u00e9put\u00e9s.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>5.2 Les facult\u00e9s sup\u00e9rieures sp\u00e9cifiquement humaines<\/h3>\n<p>Les huit derni\u00e8res facult\u00e9s fondamentales de la taxinomie gallienne (organes 20 \u00e0 27) sont consid\u00e9r\u00e9es comme l&rsquo;apanage exclusif de l&rsquo;esp\u00e8ce humaine. Gall les situe sans exception dans les r\u00e9gions ant\u00e9rieures et sup\u00e9rieures du cerveau, c&rsquo;est-\u00e0-dire au sein des lobes frontaux et de la vo\u00fbte cr\u00e2nienne sup\u00e9rieure. C&rsquo;est dans ce d\u00e9veloppement frontal unique que r\u00e9side, selon lui, le secret de la dignit\u00e9 humaine, de la capacit\u00e9 de civilisation et du d\u00e9passement de la simple animalit\u00e9.<\/p>\n<p>Au sommet de la bo\u00eete cr\u00e2nienne, Gall place l&rsquo;organe n\u00b0 22, le \u00ab sentiment religieux \u00bb ou \u00ab sens de la d\u00e9votion \u00bb (plus tard nomm\u00e9 v\u00e9n\u00e9ration par Spurzheim). L&rsquo;anatomiste affirme avoir constat\u00e9 une forte \u00e9l\u00e9vation de la suture sagittale sup\u00e9rieure chez les individus manifestant une ferveur mystique d\u00e9vorante, ainsi que sur les portraits peints des grands saints de l&rsquo;\u00c9glise catholique. Gall se d\u00e9fend vigoureusement de tout ath\u00e9isme en affirmant que l&rsquo;existence m\u00eame de cet organe c\u00e9r\u00e9bral constitue la preuve biologique irr\u00e9futable que le Cr\u00e9ateur a implant\u00e9 dans l&rsquo;organisme de l&rsquo;homme le besoin inn\u00e9 de le reconna\u00eetre et de l&rsquo;adorer. Il identifie \u00e9galement \u00e0 proximit\u00e9 l&rsquo;organe de la \u00ab bienveillance \u00bb ou de la bont\u00e9 morale (organe n\u00b0 21), situ\u00e9 au milieu de la partie sup\u00e9rieure du front, qu&rsquo;il oppose frontalement \u00e0 la destructivit\u00e9 animale.<\/p>\n<p>Enfin, les lobes frontaux ant\u00e9rieurs abritent les facult\u00e9s intellectuelles sup\u00e9rieures d&rsquo;abstraction et de langage :<\/p>\n<ul>\n<li>La \u00ab facult\u00e9 de comparaison \u00bb (organe n\u00b0 24), qui permet de saisir les analogies et d&rsquo;illustrer les id\u00e9es par des m\u00e9taphores ;<\/li>\n<li>La \u00ab facult\u00e9 de m\u00e9taphysique \u00bb ou de \u00ab causalit\u00e9 \u00bb (organe n\u00b0 25), log\u00e9e sur les bosses frontales sup\u00e9rieures, conf\u00e9rant \u00e0 l&rsquo;esprit la soif de remonter des effets aux causes ultimes ;<\/li>\n<li>L&rsquo;\u00ab esprit d&rsquo;ironie \u00bb et de saillie (organe n\u00b0 26), conf\u00e9rant la disposition \u00e0 la com\u00e9die et \u00e0 la satire ;<\/li>\n<li>Et surtout, l&rsquo;organe du \u00ab sens des mots \u00bb et de la \u00ab m\u00e9moire verbale \u00bb (organe n\u00b0 27), que Gall situe avec insistance sur la face orbitaire du lobe frontal inf\u00e9rieur. Selon sa fameuse observation initiale, le d\u00e9veloppement puissant de cette r\u00e9gion frontale pousse le globe oculaire vers l&rsquo;avant et vers le bas, produisant ces fameux \u00ab yeux saillants \u00bb caract\u00e9ristiques des personnes dou\u00e9es pour l&rsquo;\u00e9loquence et les langues \u00e9trang\u00e8res.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>5.3 Taxinomie psychologique et implications morales<\/h3>\n<p>Cette classification des vingt-sept facult\u00e9s constitue une subversion intellectuelle majeure de la philosophie morale traditionnelle. Jusqu&rsquo;alors, les philosophes parlaient de \u00ab la \u00bb volont\u00e9, de \u00ab l&rsquo; \u00bb imagination ou du \u00ab jugement \u00bb comme de facult\u00e9s globales et monolithiques. Gall d\u00e9mant\u00e8le ces concepts universels et d\u00e9montre qu&rsquo;ils ne sont que des modes d&rsquo;action abstraits. Il n&rsquo;existe pas, selon lui, d&rsquo;\u00ab imagination \u00bb en soi, mais une imagination musicale reli\u00e9e \u00e0 l&rsquo;organe du sens des tons, une imagination po\u00e9tique li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;organe de l&rsquo;art po\u00e9tique, ou une imagination strat\u00e9gique attach\u00e9e \u00e0 l&rsquo;organe du combat. Chaque organe c\u00e9r\u00e9bral poss\u00e8de sa propre m\u00e9moire, son propre jugement et sa propre capacit\u00e9 d&rsquo;imagination.<\/p>\n<p>En ancrant ainsi les vertus h\u00e9ro\u00efques, les talents cr\u00e9ateurs mais \u00e9galement les vices les plus abjects dans la structure anatomique inn\u00e9e de l&rsquo;enc\u00e9phale, Gall pose la redoutable question de la hi\u00e9rarchie morale et de la libert\u00e9 individuelle. Pour l&rsquo;anatomiste, un individu n&rsquo;est pas le ma\u00eetre absolu de ses penchants initiaux : celui qui na\u00eet avec un organe de la destructivit\u00e9 pr\u00e9dominant et un organe de la bienveillance atrophi\u00e9 \u00e9prouve des pulsions sanguinaires quasi irr\u00e9sistibles. Toutefois, Gall r\u00e9cuse le fatalisme absolu. Il soutient que la personnalit\u00e9 humaine est le r\u00e9sultat d&rsquo;un \u00e9quilibre dynamique : les facult\u00e9s intellectuelles et morales sup\u00e9rieures, situ\u00e9es dans le front, ont pour fonction physiologique de contr\u00f4ler, mod\u00e9rer et contrebalancer les pulsions aveugles des organes inf\u00e9rieurs situ\u00e9s \u00e0 la base et \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re du cr\u00e2ne.<\/p>\n<p>Cette vision syst\u00e9mique modifie profond\u00e9ment l&rsquo;appr\u00e9ciation du m\u00e9rite et du d\u00e9m\u00e9rite moral. La vertu ne consiste plus \u00e0 \u00eatre exempt de mauvaises passions par une gr\u00e2ce c\u00e9leste mystique, mais \u00e0 poss\u00e9der une architecture c\u00e9r\u00e9brale o\u00f9 les organes du contr\u00f4le moral et du jugement rationnel parviennent \u00e0 dominer les app\u00e9tits des organes primitifs. La morale devient une dynamique de r\u00e9gulation physiologique, une hygi\u00e8ne des forces c\u00e9r\u00e9brales. En cons\u00e9quence, Gall appelle de ses v\u0153ux une p\u00e9dagogie scientifique et \u00e9clair\u00e9e qui consisterait \u00e0 identifier pr\u00e9cocement les organes hypertrophi\u00e9s ou d\u00e9ficitaires chez l&rsquo;enfant, afin de stimuler d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment les facult\u00e9s mod\u00e9ratrices par l&rsquo;exercice mental et d&rsquo;inhiber les tendances vicieuses avant qu&rsquo;elles ne cristallisent en habitudes criminelles.<\/p>\n<h2>6. Ruptures, controverses et exil de Vienne \u00e0 Paris<\/h2>\n<p>L&rsquo;essor public des th\u00e9ories galliennes dans l&rsquo;Empire d&rsquo;Autriche ne tarda pas \u00e0 d\u00e9clencher un s\u00e9isme politique et religieux. Menac\u00e9 par la censure d&rsquo;\u00c9tat, Gall choisit la voie de l&rsquo;exil itin\u00e9rant \u00e0 travers l&rsquo;Europe avant d&rsquo;\u00e9tablir son quartier g\u00e9n\u00e9ral dans la capitale intellectuelle du si\u00e8cle naissant.<\/p>\n<h3>6.1 L&rsquo;interdiction imp\u00e9riale autrichienne de 1801<\/h3>\n<p>D\u00e8s l&rsquo;automne 1797, Franz Joseph Gall commence \u00e0 dispenser \u00e0 Vienne des cours priv\u00e9s et des conf\u00e9rences publiques sur la physiologie du cerveau et l&rsquo;organologie. Ces le\u00e7ons rencontrent un succ\u00e8s retentissant : diplomates, m\u00e9decins r\u00e9put\u00e9s, dames de la haute noblesse, magistrats et \u00e9tudiants se pressent dans son cabinet pour observer ses d\u00e9monstrations anatomiques sur des cadavres frais et examiner son impressionnante collection de cr\u00e2nes. Ce rayonnement intellectuel fulgurant, qui franchit rapidement les fronti\u00e8res de l&rsquo;Empire austro-hongrois par des articles de presse admiratifs, alarme au plus haut point la hi\u00e9rarchie de l&rsquo;\u00c9glise catholique viennoise et les conseillers conservateurs de la cour imp\u00e9riale.<\/p>\n<p>La r\u00e9action des autorit\u00e9s absolutistes ne se fait pas attendre. Sous l&rsquo;influence directe de l&rsquo;archev\u00eaque de Vienne, le comte Christoph Anton von Migazzi, le gouvernement imp\u00e9rial per\u00e7oit dans la doctrine gallienne un poison mat\u00e9rialiste analogue aux id\u00e9es r\u00e9volutionnaires venues de France. Le clerg\u00e9 reproche \u00e0 Gall de dissoudre l&rsquo;\u00e2me immortelle dans les circonvolutions c\u00e9r\u00e9brales, de r\u00e9duire le p\u00e9ch\u00e9 \u00e0 une conformation osseuse et d&rsquo;an\u00e9antir la croyance au libre arbitre au profit d&rsquo;un fatalisme organique destructeur de toute moralit\u00e9. Le 9 janvier 1802, l&#8217;empereur Fran\u00e7ois II promulgue un d\u00e9cret officiel interdisant formellement \u00e0 Gall de poursuivre ses le\u00e7ons publiques, au motif que sa doctrine \u00ab m\u00e8ne au mat\u00e9rialisme le plus pernicieux et choque les principes fondamentaux de la religion et de la morale chr\u00e9tienne \u00bb.<\/p>\n<p>Face \u00e0 cette censure brutale, Gall ne se r\u00e9signe pas au silence. Il r\u00e9dige imm\u00e9diatement un m\u00e9moire de d\u00e9fense magistral, adress\u00e9 sous forme de lettre ouverte aux autorit\u00e9s imp\u00e9riales, intitul\u00e9 <em>Gall&rsquo;s Schreiben \u00fcber seinen bereits geendigten Vorlesungen<\/em> (Lettre de Gall sur ses cours interrompus). Avec une habilet\u00e9 dialectique remarquable, il argue que l&rsquo;organologie n&rsquo;a rien de mat\u00e9rialiste et glorifie au contraire la sagesse infinie de Dieu, qui a pourvu l&rsquo;homme d&rsquo;instruments corporels admirables pour manifester les facult\u00e9s de l&rsquo;\u00e2me dans le monde terrestre. Il invoque l&rsquo;autorit\u00e9 de saint Thomas d&rsquo;Aquin et des p\u00e8res de l&rsquo;\u00c9glise qui reconnaissaient l&rsquo;influence du corps sur les passions de l&rsquo;esprit. Malgr\u00e9 cette plaidoirie scientifique et th\u00e9ologique brillante, la censure imp\u00e9riale demeure intraitable : Gall n&rsquo;est autoris\u00e9 \u00e0 reprendre ses le\u00e7ons qu&rsquo;\u00e0 huis clos, devant un parterre strictement compos\u00e9 de m\u00e9decins \u00e9trangers, ce qui rend son maintien \u00e0 Vienne intenable \u00e0 long terme.<\/p>\n<h3>6.2 La grande tourn\u00e9e europ\u00e9enne de d\u00e9monstrations (1805-1807)<\/h3>\n<p>Conscient que sa patrie d&rsquo;adoption s&rsquo;enfonce dans la r\u00e9action obscurantiste et que sa libert\u00e9 de recherche y est d\u00e9finitivement compromise, Gall prend une d\u00e9cision radicale. Le 6 mars 1805, il quitte d\u00e9finitivement Vienne en compagnie de son brillant assistant, le jeune m\u00e9decin Johann Gaspar Spurzheim. Commence alors une \u00e9pop\u00e9e scientifique sans pr\u00e9c\u00e9dent dans les annales m\u00e9dicales : une grande tourn\u00e9e triomphale \u00e0 travers l&rsquo;Europe centrale et septentrionale qui va durer plus de deux ann\u00e9es pleines et transformer l&rsquo;organologie en un v\u00e9ritable ph\u00e9nom\u00e8ne culturel transnational.<\/p>\n<p>L&rsquo;itin\u00e9raire de cette tourn\u00e9e couvre l&rsquo;Allemagne, la Boh\u00eame, la Prusse, la Hollande, la Suisse et le Danemark. Gall et Spurzheim font \u00e9tape dans plus de cinquante villes universitaires majeures, parmi lesquelles Berlin, Leipzig, Dresde, G\u00f6ttingen, Heidelberg, Amsterdam et Copenhague. Dans chaque cit\u00e9, Gall loue des amphith\u00e9\u00e2tres spacieux o\u00f9 il d\u00e9livre des s\u00e9ries de conf\u00e9rences payantes accompagn\u00e9es de dissections magistrales de cerveaux humains et animaux devant des foules \u00e9lectris\u00e9es compos\u00e9es de savants, de m\u00e9decins, de philosophes et de t\u00eates couronn\u00e9es. Il visite syst\u00e9matiquement les prisons et les asiles locaux, o\u00f9 il se livre \u00e0 des d\u00e9monstrations d&rsquo;expertise craniologique \u00e0 l&rsquo;aveugle, diagnostiquant avec un succ\u00e8s sid\u00e9rant les crimes des d\u00e9tenus ou les pathologies des ali\u00e9n\u00e9s par la simple palpation de leurs t\u00eates, ce qui subjugue l&rsquo;assistance et les correspondants de presse.<\/p>\n<p>\u00c0 Weimar, Gall est re\u00e7u avec les plus grands honneurs par le grand-duc et s&rsquo;entretient longuement avec Johann Wolfgang von Goethe, lui-m\u00eame naturaliste passionn\u00e9 et d\u00e9couvreur de l&rsquo;os intermaxillaire chez l&rsquo;homme. Goethe, fascin\u00e9 par la rigueur anatomique des dissections de Gall, suit ses le\u00e7ons avec un int\u00e9r\u00eat soutenu, m\u00eame s&rsquo;il conserve une r\u00e9serve prudente envers les exc\u00e8s de la cranioscopie. \u00c0 Berlin, les m\u00e9decins les plus \u00e9minents de Prusse, men\u00e9s par le c\u00e9l\u00e8bre clinicien Christoph Wilhelm Hufeland, capitulent devant la sup\u00e9riorit\u00e9 technique des dissections galliennes. Hufeland d\u00e9clare publiquement que les d\u00e9couvertes anatomiques de Gall sur la structure des fibres c\u00e9r\u00e9brales marquent une \u00e9poque fondamentale dans l&rsquo;histoire de la m\u00e9decine. Cette m\u00e9diatisation pr\u00e9coce et cet assentiment enthousiaste d&rsquo;une partie de l&rsquo;\u00e9lite intellectuelle germanique couronnent le triomphe public de l&rsquo;organologie, pr\u00e9parant son entr\u00e9e sur la sc\u00e8ne scientifique la plus exigeante du continent : Paris.<\/p>\n<h3>6.3 L&rsquo;installation d\u00e9finitive dans le Paris napol\u00e9onien<\/h3>\n<p>\u00c0 l&rsquo;automne 1807, aur\u00e9ol\u00e9s de leur renomm\u00e9e europ\u00e9enne, Franz Joseph Gall et Johann Gaspar Spurzheim font leur entr\u00e9e solennelle \u00e0 Paris, qui brille alors sous l&rsquo;\u00e9gide de l&rsquo;Empire napol\u00e9onien comme la capitale mondiale incontest\u00e9e des sciences, des arts et de la m\u00e9decine clinique. D\u00e8s leur arriv\u00e9e, l&rsquo;effervescence est \u00e0 son comble. Les salons mondains de l&rsquo;aristocratie d&rsquo;Empire, les cercles litt\u00e9raires et les facult\u00e9s m\u00e9dicales n&rsquo;ont d&rsquo;yeux que pour le c\u00e9l\u00e8bre m\u00e9decin badois. Gall commence imm\u00e9diatement ses d\u00e9monstrations anatomiques priv\u00e9es et publiques \u00e0 l&rsquo;Ath\u00e9n\u00e9e de Paris et dans les amphith\u00e9\u00e2tres de la Soci\u00e9t\u00e9 de M\u00e9decine, stup\u00e9fiant les praticiens fran\u00e7ais par sa m\u00e9thode de d\u00e9roulement des fibres c\u00e9r\u00e9brales et sa prodigieuse collection de cr\u00e2nes qu&rsquo;il a fait transporter \u00e0 grand frais depuis Vienne.<\/p>\n<p>Rapidement, Gall conquiert une position sociale et financi\u00e8re de premier plan. Il s&rsquo;\u00e9tablit comme m\u00e9decin praticien dans la capitale fran\u00e7aise et ouvre un cabinet prestigieux rue de Seine, puis rue de la Paix. Les plus illustres personnalit\u00e9s de l&rsquo;\u00e9poque, hommes politiques de premier plan, diplomates \u00e9trangers, g\u00e9n\u00e9raux d&rsquo;Empire, artistes et \u00e9crivains c\u00e9l\u00e8bres se bousculent \u00e0 sa porte pour se faire soigner ou pour solliciter un examen craniologique de leur prog\u00e9niture. Parmi ses patients r\u00e9guliers figurent des figures intellectuelles majeures comme le philosophe <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/comte\/\">Auguste Comte<\/a>, le d\u00e9put\u00e9 et \u00e9crivain Henri de Saint-Simon, ou encore le diplomate autrichien Klemens von Metternich, son ancien compatriote viennois qui soutiendra toujours son confr\u00e8re dans l&rsquo;ar\u00e8ne politique.<\/p>\n<p>Adoptant pleinement la patrie fran\u00e7aise, Gall demande et obtient sa naturalisation officielle. En 1819, disposant d&rsquo;une fortune consid\u00e9rable issue de ses honoraires cliniques et de la vente de ses ouvrages monumentaux, il acquiert un splendide domaine champ\u00eatre \u00e0 Montrouge, dans la banlieue sud de Paris. L\u00e0, entour\u00e9 de ses jardins, de ses serres et de son extraordinaire mus\u00e9e craniologique comptant d\u00e9sormais des milliers de sp\u00e9cimens, il coule des jours laborieux et studieux, poursuivant sans rel\u00e2che ses r\u00e9dactions scientifiques et recevant avec une g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 courtoise les savants du monde entier en qu\u00eate de lumi\u00e8re sur la physiologie de l&rsquo;esprit humain.<\/p>\n<h2>7. La collaboration et la rupture avec Johann Gaspar Spurzheim<\/h2>\n<p>L&rsquo;essor international de la doctrine de Gall n&rsquo;aurait pu s&rsquo;accomplir sans le d\u00e9vouement et l&rsquo;intelligence de son \u00e9l\u00e8ve prodige Johann Gaspar Spurzheim. Cependant, la symbiose anatomique originelle allait bient\u00f4t se fracasser contre des divergences philosophiques et d\u00e9ontologiques inconciliables.<\/p>\n<h3>7.1 L&rsquo;association f\u00e9conde et les trait\u00e9s conjoints<\/h3>\n<p>Lorsque Johann Gaspar Spurzheim (1776-1832) rejoint le laboratoire viennois de Gall en 1800 en qualit\u00e9 d&rsquo;\u00e9tudiant en m\u00e9decine, une alchimie intellectuelle et technique imm\u00e9diate s&rsquo;\u00e9tablit entre les deux hommes. Dou\u00e9 d&rsquo;une dext\u00e9rit\u00e9 manuelle exceptionnelle et d&rsquo;une rigueur m\u00e9thodique absolue, Spurzheim devient rapidement le pr\u00e9parateur anatomique attitr\u00e9 de Gall. C&rsquo;est lui qui, sous la direction de son ma\u00eetre, perfectionne les techniques d\u00e9licates de dissection du tronc c\u00e9r\u00e9bral par raclement et r\u00e9ussit les pr\u00e9parations les plus spectaculaires des fibres commissurales et projectives de la substance blanche. Spurzheim apporte \u00e0 l&rsquo;intuition imp\u00e9tueuse et g\u00e9niale de Gall la discipline d&rsquo;un anatomiste chevronn\u00e9 et la clart\u00e9 d&rsquo;un p\u00e9dagogue consomm\u00e9.<\/p>\n<p>Cette alliance fructueuse trouve son aboutissement le plus \u00e9clatant dans la r\u00e9daction conjointe de l&rsquo;ouvrage monumental qui jette les bases modernes de la neuroanatomie : <em>Anatomie et physiologie du syst\u00e8me nerveux en g\u00e9n\u00e9ral, et du cerveau en particulier<\/em>, dont les premiers volumes commencent \u00e0 para\u00eetre \u00e0 Paris chez l&rsquo;\u00e9diteur F. Schoell en 1810. Cette \u0153uvre colossale in-folio, accompagn\u00e9e d&rsquo;un atlas de cent planches anatomiques d&rsquo;une finesse grav\u00e9e in\u00e9gal\u00e9e dessin\u00e9es d&rsquo;apr\u00e8s nature, constitue un jalon d\u00e9cisif de l&rsquo;iconographie m\u00e9dicale. Les deux premiers tomes, cosign\u00e9s par Gall et Spurzheim, exposent de mani\u00e8re magistrale la m\u00e9thode de dissection par les fibres, d\u00e9montrent l&rsquo;organisation fasciculaire de la moelle \u00e9pini\u00e8re et r\u00e9habilitent d\u00e9finitivement le r\u00f4le de la substance grise du cortex c\u00e9r\u00e9bral.<\/p>\n<p>Spurzheim joue \u00e9galement un r\u00f4le capital de publiciste et de propagandiste polyglotte. Ma\u00eetrisant parfaitement le fran\u00e7ais et l&rsquo;anglais en sus de sa langue maternelle allemande, il assure la diffusion des th\u00e8ses du ma\u00eetre aupr\u00e8s de la communaut\u00e9 scientifique internationale. Sa plume \u00e9l\u00e9gante et son talent pour la controverse th\u00e9orique permettent de vulgariser des concepts anatomiques arides aupr\u00e8s d&rsquo;un large public \u00e9duqu\u00e9. Durant pr\u00e8s d&rsquo;une d\u00e9cennie, les deux savants voyagent, diss\u00e8quent, \u00e9crivent et affrontent ensemble le feu nourri des critiques acad\u00e9miques, formant un tandem scientifique d&rsquo;une redoutable efficacit\u00e9 qui suscite l&rsquo;admiration de leurs partisans et la crainte de leurs d\u00e9tracteurs institutionnels.<\/p>\n<h3>7.2 Divergences doctrinales et philosophiques irr\u00e9conciliables<\/h3>\n<p>Toutefois, derri\u00e8re cette fa\u00e7ade d&rsquo;harmonie scientifique, des l\u00e9zardes conceptuelles b\u00e9antes s&rsquo;ouvrent progressivement entre le ma\u00eetre et son disciple au fil de leur s\u00e9jour parisien. Gall est un enfant des Lumi\u00e8res radicales et un clinicien intransigeant : pour lui, l&rsquo;organologie doit demeurer une branche aust\u00e8re de la physiologie m\u00e9dicale et de l&rsquo;histoire naturelle descriptive, strictement soumise aux faits empiriques observ\u00e9s au scalpel. Il refuse cat\u00e9goriquement d&rsquo;\u00e9dulcorer la dimension sombre et d\u00e9terministe de sa th\u00e9orie. Si l&rsquo;homme poss\u00e8de un penchant biologique inn\u00e9 au meurtre, \u00e0 la rapine ou \u00e0 l&rsquo;\u00e9rotisme, l&rsquo;anatomiste doit l&rsquo;enregistrer avec la froideur d&rsquo;un min\u00e9ralogiste d\u00e9crivant une roche, sans chercher \u00e0 flatter la morale bourgeoise ou les dogmes religieux convenus.<\/p>\n<p>Spurzheim, en revanche, est profond\u00e9ment habit\u00e9 par une sensibilit\u00e9 id\u00e9aliste, teint\u00e9e de christianisme lib\u00e9ral et de philosophie r\u00e9formatrice. Il supporte mal la r\u00e9putation de mat\u00e9rialisme et d&rsquo;immoralisme fataliste qui colle au syst\u00e8me gallien. Il souhaite transformer l&rsquo;organologie en une doctrine de perfectionnement moral et social, une technoscience de l&rsquo;\u00e9ducation capable de r\u00e9g\u00e9n\u00e9rer l&rsquo;humanit\u00e9. Pour ce faire, Spurzheim commence \u00e0 remanier unilat\u00e9ralement la taxinomie du ma\u00eetre : l\u00e0 o\u00f9 Gall parlait cr\u00fbment de \u00ab penchant au vol \u00bb ou d&rsquo;\u00ab instinct de destruction \u00bb, Spurzheim \u00e9dulcore les d\u00e9nominations, rebaptisant ces penchants en \u00ab acquisivit\u00e9 \u00bb ou \u00ab destructivit\u00e9 \u00bb, et affirmant que chaque organe a une finalit\u00e9 vertueuse voulue par la divine Providence, le vice n&rsquo;\u00e9tant que l&rsquo;abus conjoncturel d&rsquo;une bonne facult\u00e9.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, Spurzheim augmente de sa propre initiative le nombre des organes c\u00e9r\u00e9braux, le faisant passer de vingt-sept \u00e0 trente-cinq, cr\u00e9ant des facult\u00e9s ad hoc comme l&rsquo;\u00ab esp\u00e9rance \u00bb ou la \u00ab conscience morale \u00bb que Gall refuse obstin\u00e9ment de valider, estimant qu&rsquo;elles ne reposent sur aucune base anatomique s\u00e9rieuse. Gall ne pardonne pas \u00e0 son \u00e9l\u00e8ve ce qu&rsquo;il per\u00e7oit comme un affadissement moralisateur, un id\u00e9alisme na\u00eff et une trahison de la rigueur clinique au profit de la flatterie du public. Gall accuse Spurzheim de s&rsquo;\u00e9garer dans des sp\u00e9culations m\u00e9taphysiques arbitraires et de transformer un programme de recherche neuroanatomique exigeant en une pseudo-science craniom\u00e9trique appliqu\u00e9e, destin\u00e9e \u00e0 flatter l&rsquo;ego des foules ignorantes.<\/p>\n<h3>7.3 La scission de 1813 et les trajectoires disjointes<\/h3>\n<p>Le point de non-retour est atteint en 1813. Au terme d&rsquo;un affrontement orageux portant \u00e0 la fois sur la propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle des planches de leur grand trait\u00e9 et sur l&rsquo;orientation philosophique de leur \u0153uvre, Johann Gaspar Spurzheim claque la porte du cabinet de Gall et rompt d\u00e9finitivement tout contact avec son mentor. Cette s\u00e9paration brutale marque une scission irr\u00e9versible dans l&rsquo;histoire des sciences du cerveau, scindant la dynamique initiale en deux courants divergents qui conna\u00eetront des destin\u00e9es historiques totalement oppos\u00e9es.<\/p>\n<p>Spurzheim quitte imm\u00e9diatement la France pour s&rsquo;installer en Grande-Bretagne. C&rsquo;est outre-Manche, puis lors d&rsquo;une vaste tourn\u00e9e aux \u00c9tats-Unis au d\u00e9but des ann\u00e9es 1830, qu&rsquo;il officialise et popularise le terme de \u00ab phr\u00e9nologie \u00bb. En terre anglo-saxonne, Spurzheim trouve un terreau culturel providentiel : lib\u00e9r\u00e9e de la tutelle anatomique rigoureuse de Gall, sa phr\u00e9nologie r\u00e9formiste, progressiste et moralisatrice s\u00e9duit massivement la bourgeoisie industrielle victorienne et les r\u00e9formateurs sociaux am\u00e9ricains. Spurzheim fonde des soci\u00e9t\u00e9s savantes, donne des centaines de cours et publie une flop\u00e9e de manuels pratiques \u00e0 succ\u00e8s, devenant l&rsquo;ap\u00f4tre plan\u00e9taire d&rsquo;une foi phr\u00e9nologique qui prend la forme d&rsquo;un immense mouvement social populaire.<\/p>\n<p>Pendant ce temps, Franz Joseph Gall demeure \u00e0 Paris, profond\u00e9ment bless\u00e9 par la d\u00e9fection de son disciple mais r\u00e9solu \u00e0 achever son \u0153uvre colossale en solitaire. Refusant avec d\u00e9dain le terme de phr\u00e9nologie jusqu&rsquo;\u00e0 son dernier souffle, il r\u00e9dige seul les tomes 3 et 4 de son grand ouvrage, qu&rsquo;il fait para\u00eetre en 1819, avant d&rsquo;en donner une \u00e9dition synth\u00e9tique r\u00e9vis\u00e9e en six volumes de 1822 \u00e0 1825 sous le titre <em>Sur les fonctions du cerveau et sur celles de chacune de ses parties<\/em>. Tandis que Spurzheim triomphe dans les amphith\u00e9\u00e2tres anglo-saxons sous les vivats de milliers d&rsquo;adeptes, Gall s&rsquo;enferme dans son cabinet de Montrouge. Il voit avec amertume sa v\u00e9ritable d\u00e9couverte \u2013 la physiologie du cortex \u2013 \u00e9touff\u00e9e sous les caricatures de la phr\u00e9nologie commerciale qui se r\u00e9pand comme une tra\u00een\u00e9e de poudre, le rel\u00e9guant au rang d&rsquo;observateur solitaire et m\u00e9connu d&rsquo;un mouvement qui lui a totalement \u00e9chapp\u00e9.<\/p>\n<h2>8. R\u00e9ception institutionnelle et confrontations acad\u00e9miques en France<\/h2>\n<p>L&rsquo;accueil r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 Gall par les hautes instances acad\u00e9miques fran\u00e7aises fut loin de ressembler au triomphe mondain qu&rsquo;il rencontrait dans les salons. Les bastions institutionnels parisiens, verrouill\u00e9s par le pouvoir imp\u00e9rial et les ma\u00eetres des sciences naturelles, lui oppos\u00e8rent une r\u00e9sistance m\u00e9thodique et implacable.<\/p>\n<h3>8.1 Le rapport s\u00e9v\u00e8re de l&rsquo;Institut de France en 1808<\/h3>\n<p>D\u00e9sireux d&rsquo;obtenir la cons\u00e9cration supr\u00eame de la science europ\u00e9enne, Franz Joseph Gall et Johann Gaspar Spurzheim soumettent officiellement en mars 1808 \u00e0 la prestigieuse Acad\u00e9mie des sciences (alors Classe des sciences math\u00e9matiques et physiques de l&rsquo;Institut de France) un m\u00e9moire fondamental d\u00e9taillant l&rsquo;ensemble de leurs d\u00e9couvertes sur l&rsquo;anatomie du syst\u00e8me nerveux. L&rsquo;Institut charge aussit\u00f4t une commission extraordinaire de premier ordre d&rsquo;examiner le travail des deux m\u00e9decins \u00e9trangers. Pr\u00e9sid\u00e9e par le baron <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.academie-francaise.fr\">Georges Cuvier<\/a>, ma\u00eetre absolu de l&rsquo;anatomie compar\u00e9e et secr\u00e9taire perp\u00e9tuel de l&rsquo;Acad\u00e9mie, la commission comprend des sommit\u00e9s m\u00e9dicales de r\u00e9putation internationale : Philippe Pinel, p\u00e8re de la psychiatrie ali\u00e9niste moderne, Alexis Boyer, premier chirurgien de l&rsquo;Empereur, F\u00e9lix Vicq d&rsquo;Azyr (par son h\u00e9ritage intellectuel), ainsi que Tenon et Sabatier.<\/p>\n<p>Le rapport officiel r\u00e9dig\u00e9 par Georges Cuvier et lu devant l&rsquo;Institut r\u00e9uni en assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale \u00e0 l&rsquo;automne 1808 constitue un chef-d&rsquo;\u0153uvre de diplomatie acad\u00e9mique perfide et de d\u00e9molition \u00e9pist\u00e9mologique mesur\u00e9e. D&rsquo;une part, la commission rend un hommage appuy\u00e9 et unanime aux innovations neuroanatomiques pures pr\u00e9sent\u00e9es par Gall et Spurzheim. Cuvier valide sans r\u00e9serve la m\u00e9thode de dissection par raclement des fibres, reconna\u00eet l&rsquo;exactitude de la d\u00e9monstration de la continuit\u00e9 entre la moelle et le cerveau, confirme la r\u00e9alit\u00e9 de la d\u00e9cussation des pyramides bulbaires et salue l&rsquo;\u00e9claircissement apport\u00e9 sur la structure fasciculaire de la substance blanche. Sur le terrain de la morphologie macroscopique du syst\u00e8me nerveux, l&rsquo;autorit\u00e9 de Gall sort du rapport pleinement confirm\u00e9e.<\/p>\n<p>En revanche, le verdict est d&rsquo;une s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 implacable et sans appel d\u00e8s lors qu&rsquo;il aborde l&rsquo;organologie c\u00e9r\u00e9brale et la cranioscopie. Cuvier et ses coll\u00e8gues rejettent cat\u00e9goriquement la th\u00e8se de la pluralit\u00e9 des organes corticaux ind\u00e9pendants, affirmant qu&rsquo;aucune d\u00e9marcation anatomique visible dans le tissu c\u00e9r\u00e9bral ne vient justifier la fronti\u00e8re arbitraire trac\u00e9e par Gall entre ses pr\u00e9tendues vingt-sept facult\u00e9s. La commission d\u00e9nonce avec une virulence feutr\u00e9e le caract\u00e8re purement anecdotique des observations craniologiques et l&rsquo;absence totale de protocoles exp\u00e9rimentaux reproductibles. Pour l&rsquo;Institut de France, vouloir lire les penchants de l&rsquo;\u00e2me \u00e0 la surface de la bo\u00eete cr\u00e2nienne rel\u00e8ve d&rsquo;une illusion divinatoire indigne de la science positive. Ce rejet cinglant porte un coup d&rsquo;arr\u00eat d\u00e9finitif aux espoirs de Gall de voir son organologie adoub\u00e9e par l&rsquo;\u00e9lite de la science imp\u00e9riale.<\/p>\n<h3>8.2 L&rsquo;opposition politique et philosophique de Napol\u00e9on Bonaparte<\/h3>\n<p>Ce rejet acad\u00e9mique par la commission de Cuvier ne saurait s&rsquo;expliquer uniquement par des scrupules m\u00e9thodologiques : il s&rsquo;enracine directement dans l&rsquo;hostilit\u00e9 personnelle et politique f\u00e9roce que nourrissait l&#8217;empereur Napol\u00e9on Bonaparte \u00e0 l&rsquo;encontre de Franz Joseph Gall. Inform\u00e9 de la ferveur d\u00e9clench\u00e9e par les le\u00e7ons publiques du m\u00e9decin allemand \u00e0 son arriv\u00e9e \u00e0 Paris en 1807, l&rsquo;Empereur s&rsquo;\u00e9tait montr\u00e9 furieux de voir l&rsquo;attention de la capitale capt\u00e9e par ce qu&rsquo;il consid\u00e9rait comme un charlatanisme \u00e9tranger pernicieux. Lors d&rsquo;une r\u00e9ception aux Tuileries, Napol\u00e9on avait vertement tanc\u00e9 Cuvier et les membres de l&rsquo;Institut pour s&rsquo;\u00eatre abaiss\u00e9s \u00e0 accorder la moindre attention aux \u00ab fadaises d&rsquo;un faiseur d&rsquo;horoscopes cr\u00e2niens \u00bb.<\/p>\n<p>L&rsquo;opposition de Napol\u00e9on reposait sur des motifs id\u00e9ologiques profonds. H\u00e9ritier de l&rsquo;autoritarisme jacobin et de l&rsquo;id\u00e9ologie des Id\u00e9ologues r\u00e9publicains comme Pierre-Jean-Georges Cabanis et Destutt de Tracy, l&rsquo;Empereur croyait fermement en la toute-puissance de la volont\u00e9, du commandement politique et de l&rsquo;action r\u00e9formatrice de l&rsquo;\u00c9tat sur les individus. Le fatalisme biologique de Gall, qui postulait que chaque homme arrive au monde avec un temp\u00e9rament ind\u00e9l\u00e9bile, des penchants invincibles et une capacit\u00e9 intellectuelle pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9e par son armature cr\u00e2nienne, constituait une insulte insupportable au g\u00e9nie imp\u00e9rial et \u00e0 l&rsquo;illusion du pouvoir souverain de modeler les citoyens selon la volont\u00e9 de la Loi.<\/p>\n<p>Les cons\u00e9quences institutionnelles de la col\u00e8re imp\u00e9riale furent imm\u00e9diates et d\u00e9vastatrices pour la carri\u00e8re acad\u00e9mique de Gall. Les portes de l&rsquo;Institut de France lui furent d\u00e9finitivement closes : Napol\u00e9on fit savoir qu&rsquo;aucun cr\u00e9dit public ne devait \u00eatre allou\u00e9 aux recherches du m\u00e9decin souabe et bloqua personnellement toute candidature de Gall \u00e0 l&rsquo;Acad\u00e9mie des sciences ou \u00e0 une chaire professorale \u00e0 la Facult\u00e9 de m\u00e9decine de Paris. Priv\u00e9 de toute reconnaissance \u00e9tatique, ostracis\u00e9 par les cercles scientifiques officiels soumis aux d\u00e9sirs du ma\u00eetre des Tuileries, Gall se trouva confin\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 la fin de ses jours au statut de praticien priv\u00e9 et de conf\u00e9rencier libre, travaillant en marge des institutions d&rsquo;enseignement et de recherche officielles de l&rsquo;Empire et de la Restauration.<\/p>\n<h3>8.3 La controverse avec Pierre Flourens et l&rsquo;exp\u00e9rimentation animale<\/h3>\n<p>Apr\u00e8s la chute de Napol\u00e9on, l&rsquo;opposition institutionnelle \u00e0 l&rsquo;organologie gallienne ne d\u00e9sarma point : elle changea simplement d&rsquo;armes \u00e9pist\u00e9mologiques sous la Restauration pour s&rsquo;incarner dans les travaux de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.inserm.fr\">Pierre Flourens<\/a> (1794-1867), brillant prot\u00e9g\u00e9 de Georges Cuvier et \u00e9toile montante de la physiologie exp\u00e9rimentale \u00e0 l&rsquo;Acad\u00e9mie des sciences. Conscient que la simple critique verbale ne suffisait plus \u00e0 terrasser une doctrine dont l&rsquo;\u00e9cho populaire demeurait immense, Flourens entreprit de d\u00e9truire les th\u00e8ses de Gall sur le terrain m\u00eame de la physiologie vivante, en inventant la m\u00e9thode moderne des l\u00e9sions c\u00e9r\u00e9brales exp\u00e9rimentales chez l&rsquo;animal.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1820, Flourens r\u00e9alise une s\u00e9rie d&rsquo;exp\u00e9riences spectaculaires d&rsquo;ablations c\u00e9r\u00e9brales m\u00e9thodiques sur des pigeons, des poules et des mammif\u00e8res vivants. En proc\u00e9dant \u00e0 l&rsquo;excision par couches successives de morceaux de cortex c\u00e9r\u00e9bral chez ses animaux de laboratoire, Flourens observe qu&rsquo;au fur et \u00e0 mesure que la masse corticale diminue, toutes les facult\u00e9s perceptives et intellectuelles de l&rsquo;animal d\u00e9clinent de mani\u00e8re graduelle, globale et uniforme, sans que l&rsquo;on observe jamais la disparition s\u00e9lective d&rsquo;un instinct particulier ou d&rsquo;une fonction motrice isol\u00e9e. D\u00e8s lors qu&rsquo;une quantit\u00e9 critique de cortex subsiste, toutes les fonctions de base r\u00e9apparaissent partiellement. Flourens en d\u00e9duit son fameux principe de l&rsquo;\u00ab action de masse \u00bb et de l&rsquo;\u00ab \u00e9quipotentialit\u00e9 \u00bb du cortex : le cerveau fonctionne comme un tout indivisible, chaque partie participe \u00e0 l&rsquo;ensemble, et l&rsquo;intelligence, la volont\u00e9 et la perception r\u00e9sident indiff\u00e9remment et simultan\u00e9ment dans toute l&rsquo;\u00e9tendue des h\u00e9misph\u00e8res.<\/p>\n<p>En 1824, Flourens publie son retentissant ouvrage <em>Recherches exp\u00e9rimentales sur les propri\u00e9t\u00e9s et les fonctions du syst\u00e8me nerveux dans les animaux vert\u00e9br\u00e9s<\/em>, qu&rsquo;il d\u00e9die avec une ironie mordante \u00e0 Ren\u00e9 Descartes. Cet ouvrage sonne comme un arr\u00eat de mort acad\u00e9mique pour l&rsquo;organologie gallienne. Aux yeux de la science officielle de l&rsquo;Acad\u00e9mie, l&rsquo;exp\u00e9rimentation animale directe et reproductible de Flourens venait de pulv\u00e9riser la taxinomie sp\u00e9culative des vingt-sept organes de Gall. Flourens r\u00e9instaurait l&rsquo;indivisibilit\u00e9 cart\u00e9sienne de l&rsquo;\u00e2me sous les oripeaux de la physiologie moderne. Durant pr\u00e8s de quatre d\u00e9cennies, la doxa de l&rsquo;\u00e9quipotentialit\u00e9 corticale de Flourens r\u00e9gnera en ma\u00eetresse absolue sur la m\u00e9decine fran\u00e7aise, occultant la v\u00e9rit\u00e9 historique du localisationnisme gallien et rel\u00e9guant les intuitions de Gall au rang de chim\u00e8res anatomiques p\u00e9rim\u00e9es.<\/p>\n<h2>9. L&rsquo;impact de Franz Joseph Gall sur la psychiatrie et la psychologie<\/h2>\n<p>En d\u00e9pit des condamnations acad\u00e9miques, la pens\u00e9e de Gall a agi comme un puissant catalyseur souterrain au sein de la m\u00e9decine mentale naissante. En liant organiquement le trouble psychique \u00e0 une alt\u00e9ration du tissu c\u00e9r\u00e9bral, il a contribu\u00e9 de mani\u00e8re d\u00e9cisive \u00e0 l&rsquo;humanisation et \u00e0 la m\u00e9dicalisation de la folie.<\/p>\n<h3>9.1 Transformation de la nosologie et de la pratique asilaire<\/h3>\n<p>L&rsquo;organologie de Franz Joseph Gall a exerc\u00e9 une influence matricielle sur la psychiatrie clinique fran\u00e7aise naissante, singuli\u00e8rement \u00e0 travers l&rsquo;\u0153uvre monumentale d&rsquo;\u00c9tienne Esquirol (1772-1840), l&rsquo;\u00e9l\u00e8ve favori de Pinel et r\u00e9formateur en chef du syst\u00e8me asilaire. Bien qu&rsquo;Esquirol ait conserv\u00e9 une prudente distance critique envers la cranioscopie et la phr\u00e9nologie populaire, il a directement puis\u00e9 dans la pluralit\u00e9 des organes c\u00e9r\u00e9braux formul\u00e9e par Gall pour forger son concept nosologique le plus c\u00e9l\u00e8bre : la \u00ab monomanie \u00bb. Jusqu&rsquo;\u00e0 Gall, l&rsquo;ali\u00e9nation mentale \u00e9tait majoritairement con\u00e7ue selon un paradigme global : le fou avait perdu \u00ab la \u00bb raison, l&rsquo;entendement tout entier \u00e9tait submerg\u00e9 par le d\u00e9lire g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9.<\/p>\n<p>En affirmant que le cerveau est une f\u00e9d\u00e9ration d&rsquo;organes ind\u00e9pendants, Gall offrait pour la premi\u00e8re fois une explication neurophysiologique intelligible aux observations cliniques quotidiennes des ali\u00e9nistes. Esquirol comprend qu&rsquo;un individu peut parfaitement conserver un jugement rationnel rigoureux, une lucidit\u00e9 parfaite dans ses affaires commerciales et une m\u00e9moire intacte, tout en \u00e9tant la proie d&rsquo;un d\u00e9lire partiel f\u00e9roce et exclusif portant sur un seul objet (la monomanie religieuse, la monomanie \u00e9rotique, ou la redoutable monomanie homicide). Pour Esquirol et ses disciples, comme Georget et Delasiauve, la monomanie n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que l&rsquo;hyperactivit\u00e9 maladive, l&rsquo;irritation congestive ou la d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence fonctionnelle d&rsquo;un organe c\u00e9r\u00e9bral unique isol\u00e9 au milieu d&rsquo;un enc\u00e9phale par ailleurs parfaitement sain.<\/p>\n<p>Cette m\u00e9dicalisation somatique des troubles mentaux a produit une profonde humanisation du regard port\u00e9 sur les malades au sein des asiles. D\u00e8s lors que la folie n&rsquo;est plus envisag\u00e9e comme une d\u00e9ch\u00e9ance spirituelle, une possession d\u00e9moniaque ou une perversion morale de l&rsquo;\u00e2me souveraine, mais comme le r\u00e9sultat tragique d&rsquo;une l\u00e9sion organique ou d&rsquo;un d\u00e9s\u00e9quilibre constitutionnel des tissus c\u00e9r\u00e9braux, le fou cesse d&rsquo;\u00eatre coupable de son d\u00e9lire. Les ali\u00e9n\u00e9s deviennent des \u00ab c\u00e9r\u00e9brol\u00e9s\u00e9s \u00bb ou des infirmes du syst\u00e8me nerveux m\u00e9ritant des soins compassionnels, un isolement th\u00e9rapeutique protecteur et une th\u00e9rapeutique morale respectueuse. En fournissant \u00e0 la psychiatrie asilaire le fondement somatique qui lui faisait d\u00e9faut, l&rsquo;organologie gallienne a paradoxalement acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 la fondation de la clinique psychiatrique moderne.<\/p>\n<h3>9.2 D\u00e9terminisme biologique et question du libre arbitre<\/h3>\n<p>L&rsquo;onde de choc provoqu\u00e9e par l&rsquo;\u0153uvre de Gall a frapp\u00e9 avec une violence inou\u00efe les pr\u00e9toires de justice et les fondements de la jurisprudence p\u00e9nale. En affirmant que chaque \u00eatre humain na\u00eet avec une constitution c\u00e9r\u00e9brale sp\u00e9cifique dictant l&rsquo;intensit\u00e9 de ses instincts primitifs, Gall posait une question vertigineuse qui hante encore aujourd&rsquo;hui la philosophie du droit : dans quelle mesure un criminel peut-il \u00eatre tenu pour p\u00e9nalement responsable de crimes r\u00e9sultant de l&rsquo;hypertrophie inn\u00e9e de son organe de la destructivit\u00e9 ou de la rapine ? Gall n&rsquo;h\u00e9sitait pas \u00e0 plaider dans ses \u00e9crits que la justice des hommes punissait souvent de mort des malheureux qui n&rsquo;\u00e9taient que les victimes impuissantes de leur monstrueuse conformation anatomique.<\/p>\n<p>Sans aller jusqu&rsquo;\u00e0 r\u00e9clamer l&rsquo;abolition des peines \u2013 car il admettait la n\u00e9cessit\u00e9 pragmatique de prot\u00e9ger la soci\u00e9t\u00e9 contre les individus dangereux \u2013, Gall appelait \u00e0 une refonte compl\u00e8te de la justice r\u00e9pressive au profit d&rsquo;une justice pr\u00e9ventive et m\u00e9dicale. Il formulait pour la premi\u00e8re fois avec clart\u00e9 le concept r\u00e9volutionnaire de \u00ab responsabilit\u00e9 morale att\u00e9nu\u00e9e \u00bb ou de non-culpabilit\u00e9 biologique. Gall estimait qu&rsquo;un tribunal ne pouvait juger \u00e9quitablement un crime sans s&rsquo;adjoindre l&rsquo;avis \u00e9clair\u00e9 d&rsquo;un m\u00e9decin anatomiste capable d&rsquo;\u00e9valuer la structure cr\u00e2nienne de l&rsquo;accus\u00e9 pour d\u00e9terminer si le passage \u00e0 l&rsquo;acte r\u00e9sultait d&rsquo;une volont\u00e9 d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e ou d&rsquo;une impulsion m\u00e9canique irr\u00e9sistible dict\u00e9e par une anomalie enc\u00e9phalique cong\u00e9nitale.<\/p>\n<p>Cette approche pr\u00e9figurait de mani\u00e8re stup\u00e9fiante les th\u00e8ses de l&rsquo;anthropologie criminelle positiviste qui allaient embraser la fin du XIXe si\u00e8cle sous l&rsquo;impulsion de Cesare Lombroso et d&rsquo;Enrico Ferri. La notion lombrosienne du \u00ab criminel-n\u00e9 \u00bb (<em>reo nato<\/em>), caract\u00e9ris\u00e9 par des stigmates ataviques morphologiques et une d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence c\u00e9r\u00e9brale fatale, n&rsquo;est que la fille spirituelle directe \u2013 quoique radicalis\u00e9e et biologiquement corrompue \u2013 de l&rsquo;organologie m\u00e9dico-l\u00e9gale de Gall. En soumettant la volont\u00e9 libre au diktat des neurones, Gall a ouvert le d\u00e9bat moderne sur la neuro-\u00e9thique et le statut de la peine judiciaire, fracturant \u00e0 jamais le mythe de l&rsquo;absolue souverainet\u00e9 du sujet rationnel face \u00e0 la loi p\u00e9nale.<\/p>\n<h3>9.3 Une transition majeure vers la psychologie scientifique empirique<\/h3>\n<p>L&rsquo;apport \u00e9pist\u00e9mologique de Franz Joseph Gall \u00e0 la constitution de la psychologie en tant que discipline scientifique autonome est tout aussi consid\u00e9rable. Avant ses travaux, l&rsquo;investigation de l&rsquo;esprit relevait exclusivement de la philosophie sp\u00e9culative ou de la m\u00e9taphysique de l&rsquo;int\u00e9riorit\u00e9. La m\u00e9thode canonique pr\u00e9conis\u00e9e par Ren\u00e9 Descartes, Nicolas Malebranche ou Maine de Biran \u00e9tait l&rsquo;introspection : l&rsquo;esprit devait s&rsquo;examiner lui-m\u00eame par une r\u00e9flexion close pour d\u00e9couvrir les lois de la pens\u00e9e. Gall a port\u00e9 un coup fatal \u00e0 la validit\u00e9 de l&rsquo;introspection psychologique en montrant qu&rsquo;un individu n&rsquo;a aucune conscience intime du fonctionnement de son propre cerveau, pas plus qu&rsquo;il ne ressent la filtration de son sang par ses reins.<\/p>\n<p>\u00c0 la m\u00e9ditation introspective illusoire, Gall a substitu\u00e9 l&rsquo;observation ext\u00e9rieure m\u00e9thodique du comportement, de la physiologie et de la morphologie somatique. Il a proclam\u00e9 que l&rsquo;esprit humain ne se r\u00e9v\u00e8le pas dans le secret du for int\u00e9rieur, mais s&rsquo;objective dans les actes, les penchants observables, les productions artistiques et les expressions motrices de l&rsquo;individu. En construisant son syst\u00e8me sur la corr\u00e9lation statistique entre des traits de caract\u00e8re tangibles et des conformations anatomiques r\u00e9elles, Gall a inaugur\u00e9 la m\u00e9thode diff\u00e9rentielle et descriptive qui deviendra la marque de fabrique de la psychologie scientifique empirique de la seconde moiti\u00e9 du XIXe si\u00e8cle, illustr\u00e9e par Francis Galton et William James.<\/p>\n<p>De plus, la d\u00e9marche de Gall repr\u00e9sente la toute premi\u00e8re tentative historique d&rsquo;op\u00e9rationnalisation et de d\u00e9composition analytique des traits de la personnalit\u00e9. En d\u00e9membrant les grandes entit\u00e9s philosophiques vagues (comme l&rsquo;\u00e2me, l&rsquo;intelligence ou le bon sens) en une grille d&rsquo;aptitudes sp\u00e9cifiques, mesurables et hi\u00e9rarchisables (la localit\u00e9, le calcul, la d\u00e9votion, la fermet\u00e9, la m\u00e9moire des visages), Gall a fourni la matrice conceptuelle des premiers tests psychologiques et des mod\u00e8les factoriels de la psychom\u00e9trie contemporaine. M\u00eame si ses crit\u00e8res cranioscopiques \u00e9taient m\u00e9thodologiquement vici\u00e9s, son intuition fondamentale \u2013 celle de la mesurabilit\u00e9 objective des diff\u00e9rences individuelles \u00e0 travers des descripteurs psychophysiologiques \u2013 a d\u00e9finitivement fait basculer la psychologie de l&rsquo;\u00e2ge m\u00e9taphysique vers l&rsquo;\u00e2ge positiviste.<\/p>\n<h2>10. La post\u00e9rit\u00e9 imm\u00e9diate : de la phr\u00e9nologie triomphante \u00e0 la neurologie moderne<\/h2>\n<p>L&rsquo;histoire de l&rsquo;h\u00e9ritage gallien se divise au XIXe si\u00e8cle en deux fleuves au cours radicalement divergent. Tandis que la phr\u00e9nologie d\u00e9riv\u00e9e de Spurzheim sombrait dans une commercialisation effr\u00e9n\u00e9e et id\u00e9ologique, les intuitions neuroanatomiques de Gall donnaient naissance \u00e0 la neurologie clinique moderne.<\/p>\n<h3>10.1 L&rsquo;engouement populaire international et ses d\u00e9rives<\/h3>\n<p>Dans le sillage imm\u00e9diat de la disparition de Gall et sous l&rsquo;impulsion pros\u00e9lyte de Johann Gaspar Spurzheim et des fr\u00e8res George et Andrew Combe en \u00c9cosse, la phr\u00e9nologie devint l&rsquo;un des plus gigantesques ph\u00e9nom\u00e8nes culturels et populaires du monde occidental des ann\u00e9es 1820 aux ann\u00e9es 1860. Des dizaines de \u00ab Soci\u00e9t\u00e9s phr\u00e9nologiques \u00bb virent le jour \u00e0 Londres, \u00c9dimbourg, Philadelphie, Boston et Paris. Des revues savantes sp\u00e9cialis\u00e9es, telles que la c\u00e9l\u00e8bre <em>Phrenological Journal and Miscellany<\/em> d&rsquo;\u00c9dimbourg, publiaient des analyses morphologiques de personnalit\u00e9s contemporaines, tandis que les salons mondains s&rsquo;entichaient de lectures de t\u00eates r\u00e9alis\u00e9es \u00e0 grand prix par des cranioscopistes de passage.<\/p>\n<p>Tr\u00e8s vite, la discipline \u00e9chappa \u00e0 tout contr\u00f4le m\u00e9dical pour d\u00e9g\u00e9n\u00e9rer en une florissante industrie commerciale de foire et de cabinet. Aux \u00c9tats-Unis, les fr\u00e8res Orson et Lorenzo Fowler fond\u00e8rent un v\u00e9ritable empire \u00e9ditorial et commercial, vendant des bustes phr\u00e9nologiques en porcelaine standardis\u00e9s, publiant des manuels d&rsquo;auto-\u00e9valuation et ouvrant des cabinets dans chaque grande ville o\u00f9 les citoyens venaient chercher des conseils de mariage, des orientations professionnelles ou des diagnostics de personnalit\u00e9 fond\u00e9s sur le palpage de leurs bosses. La phr\u00e9nologie devint une sorte de th\u00e9rapie populaire rassurante, un br\u00e9viaire de d\u00e9veloppement personnel avant la lettre, promettant la r\u00e9ussite sociale \u00e0 quiconque saurait cultiver les bosses favorables de son cr\u00e2ne et discipliner ses penchants n\u00e9gatifs.<\/p>\n<p>Beaucoup plus sombre fut l&rsquo;instrumentalisation id\u00e9ologique et politique de cette cranioscopie d\u00e9voy\u00e9e. Au cours du XIXe si\u00e8cle, les partisans du racisme scientifique, tels que Samuel George Morton aux \u00c9tats-Unis ou l&rsquo;anthropologue Arthur de Gobineau en France, s&#8217;empar\u00e8rent avidement des principes craniologiques pour th\u00e9oriser l&rsquo;in\u00e9galit\u00e9 fondamentale et biologique des races humaines. En mesurant la capacit\u00e9 volum\u00e9trique des cr\u00e2nes et en pr\u00e9tendant d\u00e9celer chez les peuples colonis\u00e9s ou esclaves une atrophie cong\u00e9nitale des organes frontaux de l&rsquo;intellect sup\u00e9rieur au profit exclusif des organes occipitaux de la sensualit\u00e9 animale, ces id\u00e9ologues drap\u00e8rent la domination coloniale, l&rsquo;esclavage et la s\u00e9gr\u00e9gation dans les oripeaux pseudo-scientifiques de la physiologie c\u00e9r\u00e9brale. Ce d\u00e9rapage fataliste et raciste porta un coup fatal et durable \u00e0 la respectabilit\u00e9 acad\u00e9mique de tout le legs intellectuel de Franz Joseph Gall.<\/p>\n<h3>10.2 Le tournant clinique : Bouillaud, Broca et l&rsquo;aphasie<\/h3>\n<p>Alors que la phr\u00e9nologie populaire sombrait dans le charlatanisme marchand, le v\u00e9ritable h\u00e9ritage scientifique de Gall fut sauv\u00e9 de l&rsquo;oubli par une lign\u00e9e ininterrompue de grands cliniciens hospitaliers parisiens qui refus\u00e8rent d&rsquo;abdiquer l&rsquo;hypoth\u00e8se localisationniste face \u00e0 l&rsquo;autoritarisme acad\u00e9mique de Pierre Flourens. Le champion le plus r\u00e9solu de cette fid\u00e9lit\u00e9 anatomique fut le docteur Jean-Baptiste Bouillaud (1796-1881), doyen respect\u00e9 de la Facult\u00e9 de m\u00e9decine de Paris. D\u00e8s 1825, Bouillaud pr\u00e9sente devant l&rsquo;Acad\u00e9mie royale de m\u00e9decine une s\u00e9rie imposante d&rsquo;observations anatomo-cliniques d\u00e9montrant que les pertes de la parole articul\u00e9e cons\u00e9cutives \u00e0 des apoplexies c\u00e9r\u00e9brales sont constamment associ\u00e9es \u00e0 des l\u00e9sions destructrices de la partie ant\u00e9rieure des lobes frontaux, confirmant ainsi de mani\u00e8re \u00e9clatante la localisation du langage articul\u00e9 formul\u00e9e par Gall.<\/p>\n<p>Pendant plus de trois d\u00e9cennies, Bouillaud m\u00e8ne une croisade h\u00e9ro\u00efque contre l&rsquo;\u00e9quipotentialit\u00e9 de Flourens, offrant une prime financi\u00e8re colossale de cinq cents francs \u00e0 quiconque lui pr\u00e9senterait un cerveau s\u00e9v\u00e8rement l\u00e9s\u00e9 dans ses lobes ant\u00e9rieurs sans que le sujet n&rsquo;ait souffert de trouble de la parole de son vivant. Le combat trouve sa cons\u00e9cration triomphale et d\u00e9finitive au printemps 1861 lors des m\u00e9morables s\u00e9ances de la Soci\u00e9t\u00e9 d&rsquo;Anthropologie de Paris, anim\u00e9es par un jeune chirurgien et anatomiste de g\u00e9nie, Paul Broca (1824-1880). Broca pr\u00e9sente le cerveau autopsi\u00e9 d&rsquo;un patient nomm\u00e9 Leborgne, rest\u00e9 tristement c\u00e9l\u00e8bre dans les annales m\u00e9dicales sous le sobriquet de \u00ab Tan-Tan \u00bb, qui avait perdu toute capacit\u00e9 d&rsquo;\u00e9locution verbale pendant vingt et un ans tout en conservant une intelligence normale.<\/p>\n<p>L&rsquo;examen n\u00e9cropsique m\u00e9thodique r\u00e9alis\u00e9 par Broca r\u00e9v\u00e8le une l\u00e9sion syphilitique ramollie circonscrite avec une pr\u00e9cision absolue au pied de la troisi\u00e8me circonvolution frontale gauche (la pars opercularis et triangularis du lobe frontal gauche). En d\u00e9couvrant le si\u00e8ge de l&rsquo;aphasie motrice \u2013 devenue universellement l&rsquo;\u00ab aphasie de Broca \u00bb \u2013, le savant fran\u00e7ais apporte la toute premi\u00e8re preuve anatomoclinique irr\u00e9futable et d\u00e9finitive de la sp\u00e9cialisation fonctionnelle du cortex c\u00e9r\u00e9bral. Bien que Broca se garde prudemment de revendiquer le nom discr\u00e9dit\u00e9 de Gall pour des motifs d&rsquo;opportunit\u00e9 acad\u00e9mique, il rend hommage en priv\u00e9 \u00e0 l&rsquo;impulsion originelle du ma\u00eetre viennois. L&rsquo;aphasie de Broca constitue la r\u00e9habilitation historique \u00e9clatante de l&rsquo;organologie gallienne, arrachant d\u00e9finitivement la neuroanatomie aux dogmes de l&rsquo;\u00e9quipotentialit\u00e9 pour ouvrir la voie triomphale de la neurologie clinique moderne.<\/p>\n<h3>10.3 L&rsquo;essor de la localisation corticale chez Fritsch, Hitzig et Ferrier<\/h3>\n<p>La d\u00e9couverte fondatrice de Paul Broca fait l&rsquo;effet d&rsquo;une d\u00e9flagration \u00e0 travers la m\u00e9decine europ\u00e9enne et d\u00e9clenche, dans le dernier tiers du XIXe si\u00e8cle, une v\u00e9ritable ru\u00e9e vers l&rsquo;or exp\u00e9rimental de la cartographie fonctionnelle du cortex. En 1870, \u00e0 Berlin, deux jeunes m\u00e9decins militaires prussiens, Gustav Fritsch et Eduard Hitzig, brisent le dogme s\u00e9culaire de l&rsquo;inexcitabilit\u00e9 du cortex c\u00e9r\u00e9bral \u2013 dogme \u00e9rig\u00e9 par Albrecht von Haller et Flourens \u2013 en appliquant de faibles courants galvaniques \u00e0 la surface des h\u00e9misph\u00e8res c\u00e9r\u00e9braux chez un chien vivant non anesth\u00e9si\u00e9. \u00c0 leur immense surprise, ils observent que la stimulation \u00e9lectrique de zones corticales ant\u00e9rieures extr\u00eamement pr\u00e9cises provoque des contractions musculaires involontaires imm\u00e9diates dans les membres controlat\u00e9raux de l&rsquo;animal : ils viennent de d\u00e9couvrir le cortex moteur primaire.<\/p>\n<p>Cette perc\u00e9e sensationnelle est imm\u00e9diatement reprise et magnifi\u00e9e en Grande-Bretagne par le neurologue et physiologiste David Ferrier (1843-1928). Utilisant la stimulation faradique de pr\u00e9cision et l&rsquo;ablation antiseptique fine sur des singes macaques, Ferrier trace la premi\u00e8re carte cytoarchitectonique et fonctionnelle exhaustive du cortex moteur et sensoriel des primates. Il localise le cortex visuel dans les lobes occipitaux, le cortex auditif dans les lobes temporaux et d\u00e9limite au millim\u00e8tre pr\u00e8s la somatotopie motrice de la circonvolution frontale ascendante. La vision gallienne d&rsquo;un cortex d\u00e9coup\u00e9 en d\u00e9partements fonctionnels autonomes trouve l\u00e0 sa confirmation neurophysiologique la plus \u00e9clatante et la plus incontestable.<\/p>\n<p>Face \u00e0 ce triomphe exp\u00e9rimental, le grand neurologue britannique John Hughlings Jackson (1835-1911), p\u00e8re de l&rsquo;\u00e9pileptologie et de la conception hi\u00e9rarchique du syst\u00e8me nerveux, s&rsquo;attache \u00e0 rendre une justice historique \u00e9clatante \u00e0 Franz Joseph Gall. Jackson proclame avec force que, par-del\u00e0 les erreurs manifestes et in\u00e9vitables de la cranioscopie et le simplisme des bosses osseuses, Gall fut le v\u00e9ritable p\u00e8re intellectuel de toute la neurologie moderne des localisations. C&rsquo;est lui qui eut le courage et le g\u00e9nie d&rsquo;affirmer, contre l&rsquo;aveuglement unanime de son \u00e9poque, que le tissu c\u00e9r\u00e9bral n&rsquo;est point une masse inerte, mais une organisation mosa\u00efque complexe de centres fonctionnels hautement diff\u00e9renci\u00e9s, ouvrant ainsi le champ grandiose de l&rsquo;exploration scientifique du cerveau.<\/p>\n<h2>11. Analyses \u00e9pist\u00e9mologiques et controverses \u00e9thiques de l&rsquo;\u0153uvre<\/h2>\n<p>L&rsquo;examen critique de l&rsquo;organologie gallienne constitue un laboratoire \u00e9pist\u00e9mologique d&rsquo;une richesse in\u00e9puisable pour la philosophie des sciences. Entre fulgurance visionnaire et pi\u00e8ge m\u00e9thodologique, le cas Gall illustre la ligne de cr\u00eate vertigineuse qui s\u00e9pare la protoscience f\u00e9conde de la pseudoscience dogmatique.<\/p>\n<h3>11.1 Statut \u00e9pist\u00e9mologique : protoscience ou pseudoscience ?<\/h3>\n<p>Dans la perspective de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie critique forg\u00e9e par le philosophe <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/popper\/\">Karl Popper<\/a>, le syst\u00e8me craniologique de Gall offre un cas d&rsquo;\u00e9cole saisissant de th\u00e9orie m\u00e9thodologiquement irr\u00e9futable au sens p\u00e9joratif du terme, ce qui l&rsquo;a longtemps fait classer sans nuance parmi les pseudosciences. Le talon d&rsquo;Achille de Gall r\u00e9sidait dans son recours syst\u00e9matique \u00e0 des hypoth\u00e8ses <em>ad hoc<\/em> pour sauver sa doctrine de tout d\u00e9menti empirique. Si un individu ne manifestait aucun talent pour la po\u00e9sie alors m\u00eame qu&rsquo;il poss\u00e9dait la bosse correspondante hypertrophi\u00e9e sur son cr\u00e2ne, Gall expliquait doctement que l&rsquo;organe avait \u00e9t\u00e9 inhib\u00e9 par un organe oppos\u00e9 particuli\u00e8rement puissant (comme la circonspection ou le calcul m\u00e9taphysique), ou qu&rsquo;il n&rsquo;avait point re\u00e7u l&rsquo;exercice \u00e9ducatif requis pour fleurir. Inversement, l&rsquo;absence d&rsquo;une bosse chez un individu dou\u00e9 \u00e9tait justifi\u00e9e par l&rsquo;\u00e9nergie interne exceptionnelle d&rsquo;un tissu c\u00e9r\u00e9bral tr\u00e8s dense compensant son faible volume apparent.<\/p>\n<p>Ce biais de confirmation syst\u00e9matique, o\u00f9 l&rsquo;on amasse avec jubilation les corr\u00e9lations positives en neutralisant m\u00e9thodiquement les contre-exemples par des acrobaties dialectiques, a irr\u00e9m\u00e9diablement interdit \u00e0 la cranioscopie d&rsquo;acc\u00e9der au rang de science popp\u00e9rienne falsifiable. Toutefois, qualifier purement et simplement Gall de \u00ab pseudo-scientifique \u00bb rel\u00e8ve d&rsquo;un anachronisme historique profond\u00e9ment injuste. La sociologie des sciences contemporaine, notamment sous la plume d&rsquo;historiens comme Robert M. Young et Georges Canguilhem, pr\u00e9f\u00e8re analyser l&rsquo;organologie gallienne comme une \u00ab protoscience \u00bb ou un programme de recherche scientifique authentiquement progressiste, dont le noyau dur (le cerveau comme substrat diff\u00e9renci\u00e9 des fonctions mentales) \u00e9tait profond\u00e9ment juste et novateur, mais dont la ceinture protectrice m\u00e9thodologique (la cranioscopie) \u00e9tait tributaire des limitations techniques insurmontables de son si\u00e8cle.<\/p>\n<p>La d\u00e9marche de Gall \u00e9tait profond\u00e9ment hybride : d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, il d\u00e9ployait une rigueur anatomique \u00e9blouissante, des protocoles de dissection novateurs et une anatomie compar\u00e9e d&rsquo;une exactitude reconnue par ses pires ennemis comme Cuvier ; de l&rsquo;autre, il sombrait dans une na\u00efvet\u00e9 empirique crasse en prenant des anecdotes biographiques, des masques mortuaires et des impressions tactiles subjectives pour des v\u00e9rit\u00e9s physiques universelles. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment cette tension permanente entre le scalpel du grand anatomiste et la cr\u00e9dulit\u00e9 de l&rsquo;observateur physionomiste qui conf\u00e8re \u00e0 la figure de Franz Joseph Gall son fascinant statut de pionnier tragique, situ\u00e9 exactement sur la faille sismique o\u00f9 naquit laborieusement la m\u00e9thode exp\u00e9rimentale moderne.<\/p>\n<h3>11.2 Les d\u00e9rives anthropom\u00e9triques et criminologiques ult\u00e9rieures<\/h3>\n<p>Il est impossible d&rsquo;analyser l&rsquo;\u0153uvre de Franz Joseph Gall sans affronter la question \u00e9thique de sa filiation directe avec les d\u00e9rives les plus sombres de la modernit\u00e9 : l&rsquo;anthropologie criminelle d\u00e9terministe et le racialisme biom\u00e9trique du XIXe si\u00e8cle. Bien que Gall ait personnellement manifest\u00e9 une grande humanit\u00e9 envers les ali\u00e9n\u00e9s et les criminels qu&rsquo;il auscultait, son postulat selon lequel l&rsquo;enveloppe cr\u00e2nienne refl\u00e8te fid\u00e8lement la valeur morale et les aptitudes intellectuelles intrins\u00e8ques d&rsquo;un \u00eatre humain a ouvert une bo\u00eete de Pandore intellectuelle dont les effets se sont av\u00e9r\u00e9s d\u00e9vastateurs pour l&rsquo;histoire des soci\u00e9t\u00e9s humaines.<\/p>\n<p>En cherchant \u00e0 enfermer la d\u00e9viance sociale et la d\u00e9linquance dans des stigmates ost\u00e9ologiques inn\u00e9s, Gall a ouvert la voie \u00e0 la naturalisation des in\u00e9galit\u00e9s sociales. Au lieu de comprendre le crime ou l&rsquo;\u00e9chec scolaire comme le produit de conditions socio-\u00e9conomiques d\u00e9favorables, de mis\u00e8re mat\u00e9rielle ou de faillite \u00e9ducative, la doctrine organologique permettait \u00e0 la bourgeoisie dominante du XIXe si\u00e8cle de se d\u00e9douaner de toute responsabilit\u00e9 collective : le pauvre \u00e9tait pauvre parce qu&rsquo;il manquait cong\u00e9nitalement de l&rsquo;organe de la causalit\u00e9 et du calcul ; le for\u00e7at \u00e9tait enferm\u00e9 aux gal\u00e8res en vertu d&rsquo;un trop-plein fatal d&rsquo;organes de l&rsquo;agressivit\u00e9 et du vol. Cette biologisation du politique a constitu\u00e9 un instrument de justification id\u00e9ologique extraordinairement pervers pour le maintien de l&rsquo;ordre social \u00e9tabli.<\/p>\n<p>Plus tragique encore fut la projection de cette grille de lecture anatomique sur les peuples non europ\u00e9ens \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque de l&rsquo;expansion coloniale forcen\u00e9e. Les savants europ\u00e9ocentriques utilis\u00e8rent sans scrupule la craniom\u00e9trie issue des travaux de Gall et de ses continuateurs pour \u00e9tablir des classifications raciales hi\u00e9rarchis\u00e9es, mesurant les angles faciaux et les volumes cr\u00e2niens pour d\u00e9cr\u00e9ter scientifiquement l&rsquo;inf\u00e9riorit\u00e9 cognitive des populations africaines, am\u00e9rindiennes ou asiatiques. Cette confiscation de la physiologie c\u00e9r\u00e9brale au profit de la s\u00e9gr\u00e9gation et de la spoliation coloniale illustre avec effroi le p\u00e9ril \u00e9thique mortel que rec\u00e8le toute entreprise de r\u00e9duction d\u00e9terministe de la personne humaine \u00e0 sa simple g\u00e9om\u00e9trie somatique.<\/p>\n<h3>11.3 Contribution \u00e0 l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une philosophie mat\u00e9rialiste de l&rsquo;esprit<\/h3>\n<p>Par-del\u00e0 ses errements craniom\u00e9triques, la contribution de Gall \u00e0 l&rsquo;histoire de la philosophie occidentale demeure colossale : il fut le b\u00e9lier qui fracassa d\u00e9finitivement le dualisme ontologique cart\u00e9sien qui r\u00e9gnait en ma\u00eetre depuis le XVIIe si\u00e8cle. En affirmant que les manifestations les plus subtiles et les plus \u00e9lev\u00e9es de la conscience \u2013 le sentiment religieux, la contemplation morale, la cr\u00e9ation artistique, le raisonnement logique \u2013 ne sont point les op\u00e9rations d&rsquo;une \u00e2me immat\u00e9rielle et transcendante, mais les fonctions physiologiques directes de pi\u00e8ces anatomiques corporelles palpables, Gall accomplit la naturalisation d\u00e9finitive de l&rsquo;esprit.<\/p>\n<p>Cette subversion mat\u00e9rialiste a irrigu\u00e9 l&rsquo;ensemble de la philosophie positive du XIXe si\u00e8cle. Le cas d&rsquo;Auguste Comte est \u00e0 cet \u00e9gard tout \u00e0 fait embl\u00e9matique. Dans son <em>Cours de philosophie positive<\/em>, Comte rend un hommage dithyrambique et vibrant \u00e0 Franz Joseph Gall, qu&rsquo;il consid\u00e8re comme le v\u00e9ritable r\u00e9formateur de la psychologie moderne. Comte retient de Gall sa destruction magistrale de la m\u00e9taphysique de l&rsquo;\u00e2me et son rejet absolu de l&rsquo;introspection, int\u00e9grant directement la physiologie c\u00e9r\u00e9brale gallienne au c\u0153ur m\u00eame de la physique sociale et de la biologie positive comtienne. Pour le philosophe du positivisme, Gall a enfin permis \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;homme de passer de l&rsquo;\u00e9tat th\u00e9ologique et m\u00e9taphysique \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat positif et scientifique.<\/p>\n<p>L&rsquo;h\u00e9ritage de Gall r\u00e9sonne ainsi puissamment dans toute la tradition mat\u00e9rialiste et moniste contemporaine, de Ludwig B\u00fcchner et Ernst Haeckel jusqu&rsquo;aux th\u00e9oriciens modernes de l&rsquo;identit\u00e9 esprit-cerveau et aux neurophilosophes comme Daniel Dennett et Paul Churchland. En posant pour la premi\u00e8re fois avec la force du clinicien que \u00ab l&rsquo;esprit est ce que fait le cerveau \u00bb, Gall n&rsquo;a pas seulement r\u00e9form\u00e9 l&rsquo;anatomie : il a inflig\u00e9 \u00e0 la superbe m\u00e9taphysique de l&rsquo;humanit\u00e9 sa troisi\u00e8me grande blessure narcissique apr\u00e8s Copernic et avant Darwin et Freud, obligeant l&rsquo;homme \u00e0 se contempler d\u00e9sormais comme un animal d&rsquo;exception dont les pens\u00e9es les plus nobles sont \u00e0 jamais chevill\u00e9es aux replis organiques de son cortex c\u00e9r\u00e9bral.<\/p>\n<h2>12. Bilan contemporain et r\u00e9\u00e9valuation de Franz Joseph Gall par les neurosciences cognitives<\/h2>\n<p>Pr\u00e8s de deux si\u00e8cles apr\u00e8s la disparition de son fondateur, la figure de Franz Joseph Gall conna\u00eet une r\u00e9habilitation historique spectaculaire au sein des sciences cognitives de pointe. Longtemps rejet\u00e9 dans les poubelles de la pseudoscience, son mod\u00e8le fait d\u00e9sormais l&rsquo;objet d&rsquo;une relecture passionn\u00e9e \u00e0 l&rsquo;aune des technologies d&rsquo;imagerie moderne.<\/p>\n<h3>12.1 La th\u00e9orie de la modularit\u00e9 de l&rsquo;esprit de Jerry Fodor<\/h3>\n<p>Le tournant conceptuel le plus spectaculaire en faveur de Gall s&rsquo;est produit en 1983 avec la publication du livre s\u00e9minal du philosophe et linguiste am\u00e9ricain Jerry Fodor, intitul\u00e9 <em>The Modularity of Mind<\/em> (La Modularit\u00e9 de l&rsquo;esprit). Dans cet ouvrage fondateur qui a profond\u00e9ment refond\u00e9 la psychologie cognitive contemporaine, Fodor revendique avec une provocation assum\u00e9e et \u00e9clatante sa dette intellectuelle directe envers Franz Joseph Gall, allant jusqu&rsquo;\u00e0 d\u00e9dier son livre au m\u00e9moire du m\u00e9decin de Tiefenbronn. Fodor proclame sans fard que Gall a \u00e9t\u00e9 le v\u00e9ritable inventeur g\u00e9nial de la psychologie cognitive computationnelle moderne en osant penser l&rsquo;architecture mentale comme un agr\u00e9gat de sous-syst\u00e8mes sp\u00e9cialis\u00e9s.<\/p>\n<p>Fodor r\u00e9actualise l&rsquo;intuition gallienne sous la forme du concept de \u00ab modules cognitifs \u00bb. Selon sa th\u00e9orie, l&rsquo;esprit humain ne fonctionne pas comme un processeur central homog\u00e8ne, mais abrite une constellation de modules d&rsquo;entr\u00e9e de donn\u00e9es (input systems) qui sont :<\/p>\n<ul>\n<li>G\u00e9n\u00e9tiquement programm\u00e9s et inn\u00e9s ;<\/li>\n<li>D\u00e9volus \u00e0 un domaine de traitement strictement sp\u00e9cifique (reconnaissance des visages, perception de la parole, traitement de la couleur) ;<\/li>\n<li>Informationnellement encapsul\u00e9s, c&rsquo;est-\u00e0-dire imperm\u00e9ables aux croyances g\u00e9n\u00e9rales ou \u00e0 la volont\u00e9 du sujet ;<\/li>\n<li>Et obligatoirement associ\u00e9s \u00e0 des architectures neurales fixes, circonscrites et localis\u00e9es au sein du cortex.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Certes, des diff\u00e9rences \u00e9pist\u00e9mologiques capitales s\u00e9parent les deux mod\u00e8les. Tandis que Gall postulait des facult\u00e9s horizontales compl\u00e8tes et massives (l&rsquo;instinct religieux ou la destructivit\u00e9), Fodor d\u00e9finit des modules verticaux microscopiques de traitement de l&rsquo;information (des micro-algorithmes computationnels d&rsquo;analyse visuelle ou syntaxique). De surcro\u00eet, Fodor maintient l&rsquo;existence d&rsquo;un syst\u00e8me central non modulaire pour la fixation des croyances globales, l\u00e0 o\u00f9 Gall \u00e9tait un modulaire radical qui fragmentait la totalit\u00e9 de la cognition sans laisser de reste. N\u00e9anmoins, la filiation conceptuelle demeure \u00e9clatante : en r\u00e9habilitant la modularit\u00e9 contre le dogme de l&rsquo;\u00e9quipotentialit\u00e9 amorphe, les sciences cognitives modernes ont rendu \u00e0 Gall ses lettres de noblesse th\u00e9orique.<\/p>\n<h3>12.2 La neuro-imagerie fonctionnelle moderne \u00e0 la lumi\u00e8re de Gall<\/h3>\n<p>L&rsquo;ironie de l&rsquo;histoire des sciences a voulu que l&rsquo;av\u00e8nement, \u00e0 la fin du XXe si\u00e8cle, des technologies r\u00e9volutionnaires de neuro-imagerie c\u00e9r\u00e9brale \u2013 en particulier l&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) et la tomographie par \u00e9mission de positons (TEP) \u2013 d\u00e9clenche une r\u00e9surgence spectaculaire du programme de recherche inaugur\u00e9 par Gall. Lorsque les neuroscientifiques contemporains contemplent sur leurs \u00e9crans d&rsquo;ordinateur des zones du cortex c\u00e9r\u00e9bral s&rsquo;illuminer en fausses couleurs vives lorsqu&rsquo;un sujet allong\u00e9 dans un scanner calcule, reconna\u00eet le visage de sa m\u00e8re, \u00e9prouve de l&#8217;empathie morale ou \u00e9coute une m\u00e9lodie de Mozart, ils se livrent, avec des instruments d&rsquo;une r\u00e9solution prodigieuse, \u00e0 une version haute technologie de la cartographie fonctionnelle gallienne.<\/p>\n<p>Cette troublante analogie visuelle n&rsquo;a pas manqu\u00e9 de susciter des d\u00e9bats \u00e9pist\u00e9mologiques passionn\u00e9s. Nombre de philosophes et de neurobiologistes critiques, \u00e0 l&rsquo;instar de William Uttal dans son c\u00e9l\u00e8bre essai <em>The New Phrenology<\/em> (La Nouvelle Phr\u00e9nologie, 2001), ont mis en garde la communaut\u00e9 scientifique contre les d\u00e9rives d&rsquo;un n\u00e9o-localisationnisme na\u00eff. Uttal d\u00e9nonce le mirage consistant \u00e0 vouloir assigner une zone corticale circonscrite (un \u00ab pixel \u00bb c\u00e9r\u00e9bral) \u00e0 des fonctions psychologiques hautement complexes comme \u00ab l&rsquo;amour romantique \u00bb, \u00ab la sagesse financi\u00e8re \u00bb ou \u00ab le mensonge politique \u00bb, reproduisant exactement le p\u00e9ch\u00e9 originel de Gall qui projetait des cat\u00e9gories morales abstraites sur des structures corporelles contingentes.<\/p>\n<p>Aujourd&rsquo;hui, les neurosciences cognitives ont largement d\u00e9pass\u00e9 le mod\u00e8le d&rsquo;une localisation stricte, statique et ferm\u00e9e au profit de la science du \u00ab connectome \u00bb et des r\u00e9seaux dynamiques distribu\u00e9s. Une facult\u00e9 cognitive sup\u00e9rieure n&rsquo;est jamais le produit exclusif d&rsquo;un \u00ab organe \u00bb isol\u00e9 si\u00e9geant sous une bosse, mais l&rsquo;\u00e9mergence fonctionnelle r\u00e9sultant de la synchronisation transitoire de circuits neuronaux complexes \u00e0 large \u00e9chelle, interconnectant la substance grise corticale, les noyaux sous-corticaux et les faisceaux de substance blanche. Pourtant, cette connectomique moderne valide le principe fondamental formul\u00e9 par Gall il y a deux si\u00e8cles : la s\u00e9gr\u00e9gation fonctionnelle des aires corticales est la condition n\u00e9cessaire de leur int\u00e9gration dynamique dans l&rsquo;\u00e9conomie globale de la vie de l&rsquo;esprit.<\/p>\n<h3>12.3 Jugement historique global sur le r\u00f4le de Franz Joseph Gall<\/h3>\n<p>Le 22 ao\u00fbt 1828, terrass\u00e9 par une congestion c\u00e9r\u00e9brale alors qu&rsquo;il poursuivait encore ses travaux d&rsquo;\u00e9criture, Franz Joseph Gall s&rsquo;\u00e9teint paisiblement dans sa maison de campagne de Montrouge, \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de soixante-dix ans. Dans un geste supr\u00eame d&rsquo;une fid\u00e9lit\u00e9 scientifique et d&rsquo;une lucidit\u00e9 \u00e9poustouflantes, l&rsquo;anatomiste avait stipul\u00e9 dans son testament officiel qu&rsquo;apr\u00e8s son d\u00e9c\u00e8s, son propre cr\u00e2ne devait \u00eatre sci\u00e9, diss\u00e9qu\u00e9 et pr\u00e9par\u00e9 pour venir enrichir sa collection ost\u00e9ologique personnelle. Le cr\u00e2ne de Gall \u2013 conserv\u00e9 aujourd&rsquo;hui pr\u00e9cieusement dans les r\u00e9serves du Mus\u00e9e de l&rsquo;Homme \u00e0 Paris au milieu des centaines de sp\u00e9cimens qu&rsquo;il avait amass\u00e9s au cours de sa vie \u2013 t\u00e9moigne de l&rsquo;engagement total d&rsquo;un savant qui voulut que sa propre carcasse corporelle serv\u00eet de preuve posthume \u00e0 la science des hommes.<\/p>\n<p>Au terme d&rsquo;une travers\u00e9e de deux si\u00e8cles d&rsquo;histoire m\u00e9dicale, le jugement historiographique sur Franz Joseph Gall ne peut \u00eatre ni l&rsquo;hagiographie complaisante de ses adeptes phr\u00e9nologues, ni la caricature d\u00e9daigneuse dans laquelle l&rsquo;acad\u00e9misme conservateur a longtemps tent\u00e9 de l&rsquo;ensevelir. Gall se dresse comme l&rsquo;une des figures fondatrices les plus grandioses, les plus tragiques et les plus paradoxales de toute l&rsquo;histoire des sciences biom\u00e9dicales. Anatomiste d&rsquo;une habilet\u00e9 g\u00e9niale qui a r\u00e9volutionn\u00e9 la dissection du syst\u00e8me nerveux central et offert \u00e0 la substance grise ses titres de noblesse physiologique, il fut simultan\u00e9ment l&rsquo;inventeur obstin\u00e9 d&rsquo;une s\u00e9miologie craniologique fauss\u00e9e par le simplisme de ses extrapolations empiriques.<\/p>\n<p>Mais en proclamant avec une intr\u00e9pidit\u00e9 philosophique sans \u00e9gale que les secrets de l&rsquo;esprit, de l&rsquo;intellect et de la moralit\u00e9 humaine ne r\u00e9sident ni dans les d\u00e9crets des th\u00e9ologies c\u00e9lestes, ni dans le ciel abstrait des m\u00e9taphysiques sp\u00e9culatives, mais s&rsquo;enracinent au plus profond de l&rsquo;organisation anatomique vivante du cerveau, Franz Joseph Gall a rendu possible la naissance des sciences c\u00e9r\u00e9brales contemporaines. Sans son audace inaugurale de vouloir ouvrir la bo\u00eete cr\u00e2nienne pour y d\u00e9chiffrer la machinerie des passions et des pens\u00e9es, le long cheminement qui nous a conduits de la dissection des fibres au balayage des r\u00e9sonances magn\u00e9tiques n&rsquo;aurait sans doute jamais vu le jour. C&rsquo;est \u00e0 ce titre de pr\u00e9curseur h\u00e9ro\u00efque et contradictoire que Gall m\u00e9rite d\u00e9finitivement de si\u00e9ger au panth\u00e9on de la pens\u00e9e m\u00e9dicale universelle.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Broca, P. (1861). Remarques sur le si\u00e8ge de la facult\u00e9 du langage articul\u00e9, suivies d&rsquo;une observation d&rsquo;aph\u00e9mie (perte de la parole). <em>Bulletin de la Soci\u00e9t\u00e9 Anatomique de Paris<\/em>, 6, 330-357. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k5493414m\">https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k5493414m<\/a><\/li>\n<li>Canguilhem, G. (1977). Le cerveau et la pens\u00e9e. Dans <em>\u00c9crits sur la m\u00e9decine<\/em> (pp. 67-98). Seuil.<\/li>\n<li>Changeux, J.-P. (1983). <em>L&rsquo;Homme neuronal<\/em>. Fayard.<\/li>\n<li>Comte, A. (1838). <em>Cours de philosophie positive<\/em> (Tome 3, contenant la philosophie chimique et la philosophie biologique). Bachelier. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k239460\">https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k239460<\/a><\/li>\n<li>Cuvier, G., Tenon, J.-R., Portal, A., Sabatier, C., &#038; Pinel, P. (1808). <em>Rapport sur le m\u00e9moire de MM. Gall et Spurzheim, relatif \u00e0 l&rsquo;anatomie du cerveau<\/em>. Institut de France, Classe des sciences math\u00e9matiques et physiques.<\/li>\n<li>Flourens, P. (1824). <em>Recherches exp\u00e9rimentales sur les propri\u00e9t\u00e9s et les fonctions du syst\u00e8me nerveux dans les animaux vert\u00e9br\u00e9s<\/em>. Crevot. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k97472093\">https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k97472093<\/a><\/li>\n<li>Fodor, J. A. (1983). <em>The Modularity of Mind: An Essay on Faculty Psychology<\/em>. MIT Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.7551\/mitpress\/4737.001.0001\">https:\/\/doi.org\/10.7551\/mitpress\/4737.001.0001<\/a><\/li>\n<li>Gall, F. J. (1807). <em>Lettre de Franz Joseph Gall sur ses cours interrompus \u00e0 Vienne<\/em>. Reclam.<\/li>\n<li>Gall, F. J. (1822-1825). <em>Sur les fonctions du cerveau et sur celles de chacune de ses parties, avec des observations sur la possibilit\u00e9 de reconna\u00eetre les instincts, les penchants, les talents, ou les dispositions morales et intellectuelles des hommes et des animaux, par la configuration de leur t\u00eate<\/em> (6 vol.). J.-B. Bailli\u00e8re. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k76652s\">https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k76652s<\/a><\/li>\n<li>Gall, F. J., &#038; Spurzheim, J. G. (1810-1819). <em>Anatomie et physiologie du syst\u00e8me nerveux en g\u00e9n\u00e9ral, et du cerveau en particulier, avec des observations sur la possibilit\u00e9 de reconna\u00eetre plusieurs dispositions intellectuelles et morales de l&rsquo;homme et des animaux par la configuration de leurs t\u00eates<\/em> (4 vol. et un atlas de 100 planches). F. Schoell. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/wellcomecollection.org\/works\/mcv8j9tq\">https:\/\/wellcomecollection.org\/works\/mcv8j9tq<\/a><\/li>\n<li>Lombroso, C. (1876). <em>L&rsquo;Uomo delinquente in rapporto all&rsquo;antropologia, alla giurisprudenza ed alle discipline carcerarie<\/em>. Bocca.<\/li>\n<li>Spurzheim, J. G. (1815). <em>The Physiognomical System of Drs. Gall and Spurzheim; Founded on an Anatomical and Physiological Examination of the Nervous System in General, and of the Brain in Particular<\/em>. Baldwin, Cradock, and Joy. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/physiognomicals00spurgoog\">https:\/\/archive.org\/details\/physiognomicals00spurgoog<\/a><\/li>\n<li>Uttal, W. R. (2001). <em>The New Phrenology: The Limits of Localizing Cognitive Processes in the Brain<\/em>. MIT Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.7551\/mitpress\/4933.001.0001\">https:\/\/doi.org\/10.7551\/mitpress\/4933.001.0001<\/a><\/li>\n<li>Young, R. M. (1970). <em>Mind, Brain and Adaptation in the Nineteenth Century: Cerebral Localization and Its Biological Context from Gall to Ferrier<\/em>. Clarendon Press.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c9tude acad\u00e9mique approfondie sur Franz Joseph Gall (1758-1828), pionnier de l&rsquo;anatomie c\u00e9r\u00e9brale, p\u00e8re de l&rsquo;organologie et pr\u00e9curseur des neurosciences modernes.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[1516,459],"tags":[23837,6461,23840,23839,23838],"class_list":["post-15177","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-histoire-de-la-psychologie","category-neurosciences","tag-franz-joseph-gall","tag-histoire-des-neurosciences","tag-localisations-cerebrales","tag-organologie","tag-phrenologie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/15177","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=15177"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/15177\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=15177"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=15177"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=15177"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}