{"id":15168,"date":"2026-10-08T14:33:59","date_gmt":"2026-10-08T14:33:59","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/franz-brentano-1838-1917-psychologie-intentionnalite\/"},"modified":"2026-10-08T14:33:59","modified_gmt":"2026-10-08T14:33:59","slug":"franz-brentano-1838-1917-psychologie-intentionnalite","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=franz-brentano-1838-1917-psychologie-intentionnalite","title":{"rendered":"Franz Brentano &#8211; 1838 1917"},"content":{"rendered":"<p>Figure intellectuelle singuli\u00e8re et charni\u00e8re du XIXe si\u00e8cle germanophone, Franz Brentano (1838\u20131917) se dresse au carrefour exact de la tradition m\u00e9taphysique classique et des r\u00e9volutions m\u00e9thodologiques qui ont enfant\u00e9 la modernit\u00e9 philosophique. Penseur inclassable, form\u00e9 \u00e0 la rigueur de l&rsquo;ex\u00e9g\u00e8se aristot\u00e9licienne et impr\u00e9gn\u00e9 par la scolastique m\u00e9di\u00e9vale, il a simultan\u00e9ment incarn\u00e9 un \u00e9lan r\u00e9formateur d&rsquo;une audace conceptuelle sans pr\u00e9c\u00e9dent, affirmant que la philosophie ne pouvait pr\u00e9tendre \u00e0 la dignit\u00e9 scientifique qu&rsquo;en adoptant la m\u00e9thode empirique des sciences de la nature. Cet imp\u00e9ratif \u00e9pist\u00e9mologique, loin de le conduire vers un mat\u00e9rialisme r\u00e9ducteur ou un positivisme m\u00e9canique, l&rsquo;a guid\u00e9 vers la fondation d&rsquo;une psychologie descriptive novatrice dont le concept cardinal \u2014 l&rsquo;intentionnalit\u00e9 \u2014 a red\u00e9fini pour plus d&rsquo;un si\u00e8cle la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit, la logique et la th\u00e9orie de la connaissance.<\/p>\n<p>Le rayonnement de Brentano ne saurait se mesurer \u00e0 la seule aune de ses publications directes, somme toute mesur\u00e9es en comparaison de l&rsquo;abondance prolifique de certains de ses contemporains id\u00e9alistes. Son g\u00e9nie r\u00e9side tout autant dans sa force magistrale d&rsquo;enseignant, d\u00e9ploy\u00e9e principalement \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Vienne, o\u00f9 son enseignement socratique a fascin\u00e9 une pl\u00e9iade d&rsquo;esprits brillants destin\u00e9s \u00e0 transformer les savoirs du XXe si\u00e8cle. D&rsquo;Edmund Husserl, qui reconnut en lui l&rsquo;initiateur indispensable sans lequel la ph\u00e9nom\u00e9nologie n&rsquo;e\u00fbt jamais vu le jour, \u00e0 Sigmund Freud, qui assista assid\u00fbment \u00e0 ses le\u00e7ons et s&rsquo;impr\u00e9gna de sa classification des pulsions psychiques, en passant par Alexius Meinong, Christian von Ehrenfels, Anton Marty ou Kazimierz Twardowski, la descendance intellectuelle de Brentano a irrigu\u00e9 aussi bien la philosophie analytique naissante que la psychologie de la forme (<em>Gestalt<\/em>) et la logique moderne.<\/p>\n<p>Pourtant, la trajectoire de cet homme de foi et de science fut marqu\u00e9e par de profondes d\u00e9chirures existentielles et institutionnelles. Pr\u00eatre catholique d\u00e9missionnaire en raison de son opposition visc\u00e9rale au dogme de l&rsquo;infaillibilit\u00e9 pontificale, universitaire priv\u00e9 de sa chaire officielle par les rigueurs du droit matrimonial autrichien, Brentano a poursuivi ses recherches dans un exil g\u00e9ographique et institutionnel permanent. Cette \u00e9tude approfondie se propose de retracer l&rsquo;itin\u00e9raire intellectuel, la port\u00e9e syst\u00e9matique de sa psychologie empirique, sa r\u00e9volution logique, son ontologie r\u00e9iste ainsi que les multiples r\u00e9verb\u00e9rations de sa pens\u00e9e dans les sciences contemporaines de l&rsquo;esprit, restituant \u00e0 cette figure tut\u00e9laire toute sa souverainet\u00e9 th\u00e9orique.<\/p>\n<h2>1. Introduction g\u00e9n\u00e9rale et contextualisation historique (1838-1917)<\/h2>\n<h3>1.1 Origines familiales et climat culturel germanique<\/h3>\n<p>N\u00e9 le 16 janvier 1838 \u00e0 Marienberg am Rhein, pr\u00e8s de Boppard, Franz Clemens Honoratus Hermann Brentano grandit au sein d&rsquo;une lign\u00e9e d&rsquo;une exceptionnelle densit\u00e9 culturelle et intellectuelle. Issu d&rsquo;une grande famille catholique d&rsquo;origine germano-italienne, il est le neveu direct de deux figures tut\u00e9laires du romantisme allemand : le po\u00e8te Clemens Brentano et son illustre s\u0153ur Bettina von Arnim, amie intime de Goethe et voix majeure de l&rsquo;\u00e9mancipation litt\u00e9raire germanique. Son propre fr\u00e8re cadet, Lujo Brentano, deviendra quant \u00e0 lui l&rsquo;un des \u00e9conomistes historiques et r\u00e9formateurs sociaux les plus influents de l&rsquo;Allemagne wilhelminienne. Cette atmosph\u00e8re domestique, profond\u00e9ment satur\u00e9e de ferveur litt\u00e9raire, d&rsquo;\u00e9rudition humaniste et de pi\u00e9t\u00e9 religieuse sans compromis, mod\u00e8le d\u00e8s l&rsquo;enfance la sensibilit\u00e9 du jeune Franz, qui se distingue tr\u00e8s t\u00f4t par une ferveur m\u00e9ditative alli\u00e9e \u00e0 un besoin pr\u00e9coce de clart\u00e9 analytique.<\/p>\n<p>Le contexte g\u00e9opolitique et culturel dans lequel s&rsquo;enracine son \u00e9veil intellectuel est celui de la Prusse rh\u00e9nane et de la Bavi\u00e8re du milieu du XIXe si\u00e8cle, deux p\u00f4les o\u00f9 le catholicisme intellectuel tente de se repositionner face \u00e0 l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie politique et culturelle protestante. L&rsquo;espace germanique est alors le th\u00e9\u00e2tre d&rsquo;un bouillonnement spirituel et intellectuel intense, marqu\u00e9 par les r\u00e9surgences du n\u00e9o-thomisme et la tentative de restaurer une philosophie chr\u00e9tienne capable de rivaliser avec les constructions monumentales de la modernit\u00e9 la\u00efque. Cependant, chez Franz Brentano, cette pi\u00e9t\u00e9 familiale et confessionnelle ne d\u00e9rive jamais vers l&rsquo;irrationalisme fid\u00e9iste ou l&rsquo;exaltation romantique ; elle se greffe au contraire sur une exigence de rationalit\u00e9 absolue, d&rsquo;origine classique, o\u00f9 la qu\u00eate de la transcendance divine exige une rectitude d\u00e9monstrative sans faille.<\/p>\n<p>D\u00e8s ses premi\u00e8res inclinations d&rsquo;adolescent et de jeune s\u00e9minariste, Brentano \u00e9prouve une vive tension int\u00e9rieure entre son aspiration \u00e0 la saintet\u00e9 personnelle et sa fascination pour la rigueur des sciences formelles, en particulier les math\u00e9matiques et la logique ancienne. Refusant d&rsquo;opposer l&rsquo;\u00e9lan de la foi chr\u00e9tienne \u00e0 l&rsquo;exactitude de la d\u00e9monstration logique, il con\u00e7oit tr\u00e8s t\u00f4t son existence comme une vocation o\u00f9 la recherche m\u00e9taphysique doit s&rsquo;\u00e9galer \u00e0 la pr\u00e9cision g\u00e9om\u00e9trique. Cette dialectique entre une d\u00e9votion quasi mystique et une intransigeance discursive pr\u00e9figure les ruptures institutionnelles futures de l&rsquo;homme m\u00fbr et conf\u00e8re \u00e0 sa pens\u00e9e son profil inimitable : une m\u00e9taphysique v\u00e9cue non comme sp\u00e9culation brumeuse, mais comme devoir moral de lucidit\u00e9 empirique et rationnelle.<\/p>\n<h3>1.2 Le panorama philosophique et scientifique au XIXe si\u00e8cle<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9poque o\u00f9 Brentano entame sa trajectoire universitaire co\u00efncide avec une mutation \u00e9pist\u00e9mologique majeure de la pens\u00e9e europ\u00e9enne : l&rsquo;effondrement d\u00e9finitif de l&rsquo;id\u00e9alisme post-kantien. Apr\u00e8s la mort de Hegel en 1831 et l&rsquo;\u00e9puisement des grands syst\u00e8mes sp\u00e9culatifs de Schelling et de Fichte, un sentiment d&rsquo;\u00e9c\u0153urement intellectuel s&#8217;empare des universit\u00e9s germaniques. Les architectures conceptuelles a priori, les sp\u00e9culations sur l&rsquo;Esprit absolu et les dialectiques transcendantales sont d\u00e9sormais per\u00e7ues par la jeune g\u00e9n\u00e9ration de chercheurs comme des fictions m\u00e9taphysiques st\u00e9riles, d\u00e9connect\u00e9es du r\u00e9el et incapables de rendre compte des avanc\u00e9es concr\u00e8tes de l&rsquo;observation empirique. Cette crise des syst\u00e8mes laisse un vide institutionnel et th\u00e9orique consid\u00e9rable, favorisant un mot d&rsquo;ordre g\u00e9n\u00e9ral : le retour \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rience concr\u00e8te.<\/p>\n<p>En parall\u00e8le, le XIXe si\u00e8cle est t\u00e9moin du triomphe foudroyant des sciences de la nature. La physique, la chimie industrielle et surtout la biologie cellulaire et la physiologie exp\u00e9rimentale connaissent des progr\u00e8s retentissants. L&rsquo;esprit du temps est domin\u00e9 par la mont\u00e9e en puissance du positivisme auguste-comtien et du mat\u00e9rialisme scientifique repr\u00e9sent\u00e9 en Allemagne par des figures comme Ludwig B\u00fcchner, Jacob Moleschott et Karl Vogt. Dans le champ des \u00e9tudes sur l&rsquo;esprit, des pionniers tels qu&rsquo;Ernst Heinrich Weber, Hermann von Helmholtz et plus tard Gustav Theodor Fechner jettent les bases de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/brentano\/\">psychophysique<\/a>, pr\u00e9tendant mesurer math\u00e9matiquement les rapports exacts entre l&rsquo;excitation physique et la sensation subjective. L&rsquo;esprit humain semble alors sur le point d&rsquo;\u00eatre r\u00e9duit \u00e0 un simple agr\u00e9gat de processus \u00e9lectrochimiques neuronaux.<\/p>\n<p>Face \u00e0 cette double polarisation \u2014 d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, un id\u00e9alisme m\u00e9taphysique discr\u00e9dit\u00e9 par son arbitraire verbal ; de l&rsquo;autre, un scientisme mat\u00e9rialiste mena\u00e7ant d&rsquo;an\u00e9antir toute sp\u00e9cificit\u00e9 de la vie consciente \u2014, une qu\u00eate imp\u00e9rieuse s&rsquo;ouvre pour une refondation scientifique de la psychologie. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment dans cette br\u00e8che historique que Brentano inscrit son projet. Il rejette de mani\u00e8re cat\u00e9gorique la dialectique id\u00e9aliste, mais refuse tout aussi vigoureusement de livrer la vie de l&rsquo;esprit au pur r\u00e9ductionnisme m\u00e9canique. Pour Brentano, la psychologie ne saurait devenir une sous-branche de la physiologie c\u00e9r\u00e9brale ; elle doit s&rsquo;\u00e9tablir comme une science fondamentale, rigoureuse, autonome, dot\u00e9e d&rsquo;un domaine propre et fond\u00e9e sur une observation empirique lib\u00e9r\u00e9e des pr\u00e9jug\u00e9s mat\u00e9rialistes.<\/p>\n<h3>1.3 Vue d&rsquo;ensemble de l&rsquo;\u0153uvre et impact historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u0153uvre de Franz Brentano se d\u00e9ploie \u00e0 travers une remarquable unit\u00e9 architectonique qui articule intimement l&rsquo;ontologie aristot\u00e9licienne la plus exigeante et une analyse novatrice des actes de conscience. Loin d&rsquo;\u00eatre une juxtaposition \u00e9clectique, son syst\u00e8me philosophique s&rsquo;\u00e9labore \u00e0 partir de l&rsquo;analyse du concept d&rsquo;\u00eatre pour aboutir \u00e0 une ph\u00e9nom\u00e9nologie de l&rsquo;acte psychique, avant de se prolonger dans une r\u00e9forme de la logique formelle et une axiologie universelle des valeurs morales et esth\u00e9tiques. L&rsquo;ensemble de son travail est guid\u00e9 par une th\u00e8se programmatique in\u00e9branlable formul\u00e9e d\u00e8s sa soutenance d&rsquo;habilitation en 1866 : \u00ab <em>Vera philosophiae methodus nulla alia nisi scientiae naturalis est<\/em> \u00bb (La v\u00e9ritable m\u00e9thode de la philosophie n&rsquo;est autre que celle des sciences de la nature). Cette revendication m\u00e9thodologique constitue le fil conducteur qui relie ses premiers \u00e9crits ex\u00e9g\u00e9tiques \u00e0 ses ultimes consid\u00e9rations r\u00e9istes.<\/p>\n<p>Sur le plan historique, le r\u00f4le pr\u00e9curseur de Brentano s&rsquo;av\u00e8re monumental. Il constitue la source commune et le ferment d&rsquo;o\u00f9 ont jailli deux des courants majeurs de la philosophie contemporaine du XXe si\u00e8cle, si souvent oppos\u00e9s \u00e0 tort : la ph\u00e9nom\u00e9nologie et la philosophie analytique. Par sa red\u00e9couverte et sa refonte magistrale du concept d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/intentionality\/\">intentionnalit\u00e9<\/a>, il a fourni \u00e0 son \u00e9l\u00e8ve Edmund Husserl le levier d\u00e9cisif qui a permis le d\u00e9passement du psychologisme et la naissance de la description ph\u00e9nom\u00e9nologique des v\u00e9cus conscients. Simultan\u00e9ment, par sa critique radicale de la structure grammaticale traditionnelle du jugement, par son analyse logique des propositions existentielles et par son ontologie tardive nominaliste, il a anticip\u00e9 les travaux de Gottlob Frege, de Bertrand Russell et de l&rsquo;\u00c9cole de Lvov-Varsovie, influen\u00e7ant de mani\u00e8re souterraine la clarification conceptuelle qui caract\u00e9rise la tradition analytique.<\/p>\n<p>Le tableau chronologique de son existence fait appara\u00eetre une trajectoire divis\u00e9e en quatre grandes p\u00e9riodes distinctes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La p\u00e9riode de formation et d&rsquo;engagement religieux (1856\u20131873) :<\/strong> marqu\u00e9e par ses \u00e9tudes aristot\u00e9liciennes approfondies sous la houlette de Trendelenburg, son ordination sacerdotale en 1864, son enseignement brillant comme privatdozent \u00e0 Wurtzbourg, et son d\u00e9chirement th\u00e9ologique culminant dans sa rupture avec l&rsquo;\u00c9glise catholique apr\u00e8s le concile Vatican I.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;apog\u00e9e viennois (1874\u20131895) :<\/strong> inaugur\u00e9 par la publication fondatrice de la <em>Psychologie d&rsquo;un point de vue empirique<\/em>, une chaire ordinaire prestigieuse \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Vienne, la formation de disciples exceptionnels, puis la perte forc\u00e9e de son statut professoral pour des raisons matrimoniales en 1880, se poursuivant dans le statut de privatdozent jusqu&rsquo;\u00e0 sa retraite institutionnelle.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;exil florentin et le tournant r\u00e9iste (1895\u20131915) :<\/strong> caract\u00e9ris\u00e9 par une r\u00e9flexion intense sur l&rsquo;ontologie des choses singuli\u00e8res, la r\u00e9futation des objets id\u00e9aux, une abondante correspondance philosophique avec ses anciens \u00e9l\u00e8ves, malgr\u00e9 une c\u00e9cit\u00e9 presque totale qui s&rsquo;installe progressivement.<\/li>\n<li><strong>Le refuge zurichois et la fin (1915\u20131917) :<\/strong> contraint par l&rsquo;entr\u00e9e en guerre de l&rsquo;Italie contre les puissances centrales de se r\u00e9fugier en Suisse neutre, Brentano consacre ses derniers souffles \u00e0 la dict\u00e9e de textes m\u00e9taphysiques et \u00e9pist\u00e9mologiques avant de s&rsquo;\u00e9teindre \u00e0 Zurich le 17 mars 1917.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>2. Formation intellectuelle, racines aristot\u00e9liciennes et engagement eccl\u00e9siastique<\/h2>\n<h3>2.1 \u00c9tudes universitaires et confrontation \u00e0 la scolastique<\/h3>\n<p>La trajectoire acad\u00e9mique du jeune Franz Brentano t\u00e9moigne d&rsquo;une exigence encyclop\u00e9dique et d&rsquo;un vagabondage intellectuel typique de l&rsquo;Allemagne universitaire du XIXe si\u00e8cle. Il commence ses \u00e9tudes sup\u00e9rieures en 1856 \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Munich, o\u00f9 il s&rsquo;impr\u00e8gne de philosophie et de th\u00e9ologie, avant de poursuivre son cursus \u00e0 Wurtzbourg, Berlin puis M\u00fcnster. Durant ces ann\u00e9es d\u00e9cisives, il se consacre avec une assiduit\u00e9 monastique \u00e0 l&rsquo;assimilation des textes philosophiques originaux, refusant syst\u00e9matiquement de se fier aux manuels de seconde main ou aux simplifications d&rsquo;usage. Il \u00e9tudie le grec classique, le latin, mais se plonge \u00e9galement dans les sciences exactes, la physiologie et les math\u00e9matiques pures, anim\u00e9 par le dessein de forger un appareil conceptuel inattaquable.<\/p>\n<p>Deux ma\u00eetres exercent une influence pr\u00e9pond\u00e9rante sur sa gen\u00e8se intellectuelle. \u00c0 M\u00fcnster, Franz Jakob Clemens lui transmet une connaissance magistrale de la philosophie scolastique m\u00e9di\u00e9vale, particuli\u00e8rement la pens\u00e9e de saint Thomas d&rsquo;Aquin, tout en l&rsquo;avertissant contre les d\u00e9rives dogmatiques de la n\u00e9o-scolastique ferm\u00e9e sur elle-m\u00eame. Mais c&rsquo;est \u00e0 Berlin que Brentano re\u00e7oit son empreinte m\u00e9thodologique la plus profonde sous la direction de Friedrich Adolf Trendelenburg. Ce dernier, figure dominante de la renaissance aristot\u00e9licienne en Allemagne, combat avec vigueur l&rsquo;h\u00e9g\u00e9lianisme dominant et d\u00e9montre l&rsquo;actualit\u00e9 p\u00e9renne des cat\u00e9gories d&rsquo;Aristote pour penser les fondements des sciences de la nature. Sous l&rsquo;\u00e9gide de Trendelenburg, Brentano apprend \u00e0 lire Aristote avec une acuit\u00e9 philologique et philosophique exceptionnelle, consid\u00e9rant le Stagirite non comme une autorit\u00e9 fossilis\u00e9e, mais comme le penseur le plus rigoureux de l&rsquo;exp\u00e9rience concr\u00e8te.<\/p>\n<p>Cette double influence conf\u00e8re \u00e0 la pens\u00e9e naissante de Brentano une coloration singuli\u00e8re. Alors que la majorit\u00e9 des universitaires la\u00efcs m\u00e9prisent ouvertement le Moyen \u00c2ge chr\u00e9tien, Brentano r\u00e9habilite l&rsquo;apport logique et analytique de la scolastique. Il per\u00e7oit dans les subtiles distinctions m\u00e9di\u00e9vales relatives \u00e0 l&rsquo;intention, \u00e0 l&rsquo;acte d&rsquo;intellection et aux modes d&rsquo;existence un raffinement conceptuel infiniment sup\u00e9rieur aux simplifications de l&#8217;empirisme britannique ou aux envol\u00e9es n\u00e9buleuses du transcendantalisme allemand. Pour lui, la scolastique authentique n&rsquo;est pas un obscurantisme th\u00e9ologique, mais un monument d&rsquo;analyse logique et s\u00e9mantique qu&rsquo;il convient de purifier de ses scories dogmatiques pour l&rsquo;int\u00e9grer au mouvement de la science empirique contemporaine.<\/p>\n<h3>2.2 La th\u00e8se de 1862 sur les multiples significations de l&rsquo;\u00e9tant chez Aristote<\/h3>\n<p>L&rsquo;aboutissement de cette formidable p\u00e9riode d&rsquo;immersion aristot\u00e9licienne est la r\u00e9daction de sa th\u00e8se doctorale, soutenue en 1862 \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de T\u00fcbingen sous le titre m\u00e9morable : <em>Von der mannigfachen Bedeutung des Seienden nach Aristoteles<\/em> (Sur les multiples significations de l&rsquo;\u00e9tant d&rsquo;apr\u00e8s Aristote). Cet ouvrage, qui demeure \u00e0 ce jour un classique insurpass\u00e9 de l&rsquo;ex\u00e9g\u00e8se philosophique, s&rsquo;attaque directement au c\u00e9l\u00e8bre axiome du livre Gamma de la <em>M\u00e9taphysique<\/em> : \u00ab L&rsquo;\u00e9tant se dit de multiples mani\u00e8res \u00bb (<em>to on legetai pollach\u00f4s<\/em>). Brentano se donne pour t\u00e2che de d\u00e9m\u00ealer cette polys\u00e9mie fondamentale de l&rsquo;\u00eatre et de d\u00e9couvrir le principe d&rsquo;unit\u00e9 sous-jacent qui emp\u00eache l&rsquo;ontologie d&rsquo;Aristote de sombrer dans une pure \u00e9quivocit\u00e9 linguistique insignifiante.<\/p>\n<p>Avec une maestria analytique \u00e9blouissante, Brentano ordonne les acceptions aristot\u00e9liciennes de l&rsquo;\u00e9tant selon quatre chefs fondamentaux : l&rsquo;\u00e9tant par accident (<em>ens per accidens<\/em>), l&rsquo;\u00e9tant au sens de vrai (<em>ens tamquam verum<\/em>), l&rsquo;\u00e9tant selon la puissance et l&rsquo;acte (<em>ens secundum potentiam et actum<\/em>), et enfin l&rsquo;\u00e9tant r\u00e9parti selon les sch\u00e8mes des dix figures des cat\u00e9gories (<em>ens secundum figuras categoriarum<\/em>). Au c\u0153ur de cette classification cat\u00e9goriale, Brentano d\u00e9montre magistralement le primat absolu de la substance (<em>ousia<\/em>), vers laquelle convergent toutes les autres d\u00e9terminations accidentelles (quantit\u00e9, qualit\u00e9, relation, lieu, temps, etc.) selon une relation d&rsquo;analogie de proportionnalit\u00e9 (<em>pros hen<\/em>). L&rsquo;ontologie d&rsquo;Aristote n&rsquo;est donc ni univoque ni purement \u00e9quivoque, mais analogique : toute signification d\u00e9riv\u00e9e de l&rsquo;\u00eatre renvoie en dernier ressort \u00e0 la consistance propre de la substance individuelle existante.<\/p>\n<p>La port\u00e9e historique de ce texte de 1862 d\u00e9passe immens\u00e9ment le cadre d&rsquo;une brillante dissertation universitaire. En 1907, un jeune \u00e9tudiant en th\u00e9ologie et philosophie nomm\u00e9 Martin Heidegger re\u00e7oit des mains de son mentor Conrad Gr\u00f6ber cet exact ouvrage de Brentano. La lecture de cette th\u00e8se agit sur le futur auteur d&rsquo;<em>\u00catre et Temps<\/em> comme un choc intellectuel foudroyant. Elle r\u00e9veille en lui la fameuse <em>Seinsfrage<\/em> (la question du sens de l&rsquo;\u00eatre) qui guidera l&rsquo;ensemble de son itin\u00e9raire philosophique : si l&rsquo;\u00e9tant se dit de multiples mani\u00e8res, quel est donc le sens fondamental et directeur qui unifie toutes ces manifestations ? Ainsi, l&rsquo;ex\u00e9g\u00e8se rigoureuse de Franz Brentano constitue la racine souterraine mais d\u00e9cisive de toute la m\u00e9taphysique heidegg\u00e9rienne du XXe si\u00e8cle.<\/p>\n<h3>2.3 Vocation religieuse, ordination et d\u00e9sillusions dogmatiques<\/h3>\n<p>En parall\u00e8le de son ascension philosophique pr\u00e9coce, Brentano traverse un processus de maturation spirituelle qui le conduit \u00e0 concr\u00e9tiser son engagement religieux. En ao\u00fbt 1864, \u00e0 l&rsquo;issue d&rsquo;une longue retraite et d&rsquo;un rigoureux discernement int\u00e9rieur, il re\u00e7oit l&rsquo;ordination sacerdotale au sein de l&rsquo;\u00c9glise catholique romaine. Pour Brentano, la pr\u00eatrise n&rsquo;est nullement une \u00e9chappatoire sociologique ou une sin\u00e9cure temporelle ; il l&rsquo;envisage avec une gravit\u00e9 aust\u00e8re, percevant dans le minist\u00e8re apostolique le moyen d&rsquo;unir indissolublement le salut des \u00e2mes et l&rsquo;\u00e9l\u00e9vation rationnelle des consciences par l&rsquo;enseignement philosophique. D\u00e8s 1866, il commence \u00e0 enseigner la philosophie \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Wurtzbourg en qualit\u00e9 de privatdozent, puis comme professeur extraordinaire en 1872, attirant rapidement une foule d&rsquo;\u00e9tudiants captiv\u00e9s par son ardeur intellectuelle et son asc\u00e9tisme moral.<\/p>\n<p>Cependant, le climat th\u00e9ologique de l&rsquo;\u00c9glise catholique se crispe dramatiquement au cours de ces m\u00eames ann\u00e9es. Le pape Pie IX convoque le premier concile \u0153cum\u00e9nique du Vatican (1869-1870), au cours duquel est soumise aux pr\u00e9lats la d\u00e9finition dogmatique de l&rsquo;infaillibilit\u00e9 pontificale ex cathedra. Pour l&rsquo;esprit \u00e9pris de d\u00e9monstration rationnelle et de v\u00e9rit\u00e9 historique de Brentano, ce projet dogmatique appara\u00eet comme une catastrophe intellectuelle et morale sans pr\u00e9c\u00e9dent. Sollicit\u00e9 par l&rsquo;\u00e9v\u00eaque de Mayence, Mgr Wilhelm Emmanuel von Ketteler, Brentano r\u00e9dige un volumineux m\u00e9moire th\u00e9ologique et historique \u00e9tablissant l&rsquo;absence totale de fondement scripturaire et patristique d&rsquo;une telle pr\u00e9tention papale, arguant qu&rsquo;une telle proclamation briserait les ponts entre l&rsquo;\u00c9glise et la pens\u00e9e rationnelle moderne.<\/p>\n<p>La proclamation finale du dogme de l&rsquo;infaillibilit\u00e9 pontificale le 18 juillet 1870 plonge Brentano dans une crise de conscience inextinguible. Contrairement \u00e0 son ami l&rsquo;historien Ignaz von D\u00f6llinger et aux th\u00e9ologiens qui fondent l&rsquo;\u00c9glise vieille-catholique schismatique, Brentano refuse toute issue hypocrite ou dissidente de compromis. Apr\u00e8s trois ann\u00e9es de tourments spirituels intenses, d&rsquo;examens m\u00e9ticuleux et d&rsquo;efforts infructueux pour concilier sa soumission eccl\u00e9siale avec son int\u00e9grit\u00e9 philosophique, il prend une d\u00e9cision radicale. En avril 1873, il renonce officiellement et publiquement \u00e0 ses ordres sacerdotaux, abandonne sa chaire professorale \u00e0 Wurtzbourg et quitte le sein de l&rsquo;\u00c9glise catholique romaine, sacrifiant d&rsquo;un coup sa r\u00e9putation, sa s\u00e9curit\u00e9 mat\u00e9rielle et son statut social pour demeurer fid\u00e8le \u00e0 ce qu&rsquo;il identifie comme l&rsquo;\u00e9vidence inali\u00e9nable de la v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<h2>3. L&rsquo;\u00e9tape viennoise : Enseignement magistral et rupture institutionnelle<\/h2>\n<h3>3.1 Nomination et rayonnement acad\u00e9mique \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Vienne<\/h3>\n<p>D\u00e9livr\u00e9 des entraves dogmatiques de son statut eccl\u00e9siastique mais plong\u00e9 dans une grande pr\u00e9carit\u00e9, Franz Brentano ne tarde pas \u00e0 voir ses talents reconnus par les plus hautes autorit\u00e9s acad\u00e9miques autrichiennes. En 1874, gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;intervention bienveillante de r\u00e9formateurs universitaires \u00e9clair\u00e9s au sein du minist\u00e8re de l&rsquo;Instruction publique autrichien, il est nomm\u00e9 professeur ordinaire de philosophie \u00e0 l&rsquo;illustre Universit\u00e9 de Vienne. Cette nomination marque le d\u00e9but d&rsquo;une d\u00e9cennie prodigieuse durant laquelle Vienne devient l&rsquo;\u00e9picentre d&rsquo;un renouveau philosophique dont les ondes de choc se propageront dans toute la Mitteleuropa. D\u00e8s ses premi\u00e8res le\u00e7ons magistrales, Brentano suscite un engouement extraordinaire au sein de la communaut\u00e9 \u00e9tudiante, remplissant les amphith\u00e9\u00e2tres d&rsquo;auditeurs fascin\u00e9s par son \u00e9loquence souveraine et la limpidit\u00e9 de son analyse conceptuelle.<\/p>\n<p>La p\u00e9dagogie brentanienne se d\u00e9marque radicalement de l&rsquo;acad\u00e9misme poussi\u00e9reux de l&rsquo;\u00e9poque. Au lieu de lire doctement des cours r\u00e9dig\u00e9s \u00e0 l&rsquo;avance ou de se r\u00e9fugier derri\u00e8re une terminologie herm\u00e9tique, Brentano pratique une m\u00e9thode vivante r\u00e9solument inspir\u00e9e du dialogue socratique et de la <em>disputatio<\/em> m\u00e9di\u00e9vale. Il invite ses auditeurs \u00e0 philosopher en acte, posant des apories concr\u00e8tes, formulant des hypoth\u00e8ses pr\u00e9cises et soumettant chaque proposition \u00e0 une critique impitoyable par le contre-exemple. Les \u00e9tudiants d\u00e9couvrent une pens\u00e9e en train de se faire, qui diss\u00e8que les probl\u00e8mes de la conscience, de la perception, du temps et du langage avec une rigueur g\u00e9om\u00e9trique. Ses s\u00e9minaires priv\u00e9s, organis\u00e9s \u00e0 son domicile, deviennent le creuset o\u00f9 s&rsquo;\u00e9laborent les concepts fondamentaux d&rsquo;une science rigoureuse des ph\u00e9nom\u00e8nes mentaux.<\/p>\n<p>Le public qui se presse \u00e0 ses cours constitue une assembl\u00e9e d&rsquo;une qualit\u00e9 intellectuelle exceptionnelle, comme rarement une chaire universitaire en a r\u00e9uni dans l&rsquo;histoire europ\u00e9enne. S&rsquo;assoient r\u00e9guli\u00e8rement sur les bancs de son amphith\u00e9\u00e2tre :<\/p>\n<ul>\n<li>Le math\u00e9maticien <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/husserl\/\">Edmund Husserl<\/a>, qui d\u00e9laisse la th\u00e9orie des fonctions analytiques pour se consacrer corps et \u00e2me \u00e0 la philosophie sous l&rsquo;influence foudroyante de Brentano ;<\/li>\n<li>Le jeune \u00e9tudiant en m\u00e9decine <strong>Sigmund Freud<\/strong>, qui suit assid\u00fbment ses cours de psychologie et de logique entre 1874 et 1876 ;<\/li>\n<li>Des philosophes et psychologues de premier plan tels qu&rsquo;<strong>Alexius Meinong<\/strong>, cr\u00e9ateur de la th\u00e9orie des objets, <strong>Christian von Ehrenfels<\/strong>, pionnier de la notion de Gestalt, et <strong>Anton Marty<\/strong>, futur th\u00e9oricien du langage ;<\/li>\n<li>Des esprits humanistes et juristes d&rsquo;envergure, dont Tom\u00e1\u0161 Garrigue Masaryk, qui deviendra plus tard le p\u00e8re fondateur et premier pr\u00e9sident de la R\u00e9publique tch\u00e9coslovaque.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>3.2 Le mariage civil et la perte du statut professoral<\/h3>\n<p>Cette p\u00e9riode faste de rayonnement acad\u00e9mique est brutalement bris\u00e9e en 1880 par une collision tragique entre les convictions intimes de Brentano et le conservatisme juridique de l&rsquo;Empire austro-hongrois. Franz Brentano s&rsquo;\u00e9prend passionn\u00e9ment d&rsquo;Ida Lieben, issue d&rsquo;une illustre et tr\u00e8s cultiv\u00e9e famille de la haute bourgeoisie juive viennoise convertie au catholicisme. Les deux amants d\u00e9sirent s&rsquo;unir l\u00e9gitimement par les liens du mariage. Cependant, le Code civil autrichien de l&rsquo;\u00e9poque, encore sous l&#8217;emprise \u00e9troite du concordat et des conceptions canoniques traditionnelles, stipule de fa\u00e7on formelle et immuable qu&rsquo;un individu ayant un jour re\u00e7u les ordres sacr\u00e9s de la pr\u00eatrise catholique se trouve priv\u00e9 ad vitam aeternam du droit l\u00e9gal de contracter un mariage civil, quand bien m\u00eame il aurait \u00e9t\u00e9 s\u00e9cularis\u00e9 ou aurait quitt\u00e9 l&rsquo;\u00c9glise.<\/p>\n<p>Refusant de se plier \u00e0 une loi qu&rsquo;il consid\u00e8re comme une ing\u00e9rence intol\u00e9rable de la dogmatique religieuse dans les libert\u00e9s civiles \u00e9l\u00e9mentaires, Brentano cherche une solution juridique honorable. En accord avec Ida, il d\u00e9cide de renoncer provisoirement \u00e0 sa nationalit\u00e9 autrichienne et d&rsquo;acqu\u00e9rir la citoyennet\u00e9 saxonne afin de c\u00e9l\u00e9brer leur union civile \u00e0 Leipzig, en Allemagne, o\u00f9 la loi le permet sans restriction. Mais le gouvernement imp\u00e9rial viennois ne tol\u00e8re point cet affront institutionnel. En raison de sa renonciation \u00e0 la nationalit\u00e9 autrichienne et des r\u00e9ticences de la faction cl\u00e9ricale r\u00e9actionnaire de l&rsquo;universit\u00e9, Brentano est contraint de d\u00e9missionner de sa chaire professorale ordinaire en avril 1880, se voyant d\u00e9pouill\u00e9 de son titre officiel, de son traitement salarial permanent et de sa capacit\u00e9 \u00e0 diriger formellement des th\u00e8ses d&rsquo;\u00c9tat.<\/p>\n<p>\u00c0 son retour \u00e0 Vienne, Brentano est rel\u00e9gu\u00e9 au statut \u00e9minemment pr\u00e9caire de simple <em>Privatdozent<\/em> non r\u00e9mun\u00e9r\u00e9. Pendant quinze longues ann\u00e9es, de 1880 \u00e0 1895, il m\u00e8ne une lutte incessante, appuy\u00e9e par de vibrantes p\u00e9titions d&rsquo;\u00e9tudiants et de coll\u00e8gues \u00e9minents, pour obtenir sa r\u00e9habilitation officielle et le recouvrement de sa chaire d&rsquo;ordinaire. Ses demandes sont syst\u00e9matiquement bloqu\u00e9es au niveau minist\u00e9riel par l&rsquo;hostilit\u00e9 tenace des milieux conservateurs et ultramontains. Bien que ses cours libres continuent d&rsquo;attirer une foule nombreuse et passionn\u00e9e, cette injustice institutionnelle persistante le plonge dans une amertume profonde, limitant son influence mat\u00e9rielle sur l&rsquo;universit\u00e9 et installant une f\u00ealure durable dans ses relations avec l&rsquo;establishment acad\u00e9mique viennois.<\/p>\n<h3>3.3 D\u00e9part pour Florence et derni\u00e8res ann\u00e9es d&rsquo;exil intellectuel<\/h3>\n<p>L&rsquo;ann\u00e9e 1894 marque le coup de gr\u00e2ce de son ancrage viennois : son \u00e9pouse ador\u00e9e, Ida Lieben, succombe pr\u00e9matur\u00e9ment \u00e0 une maladie foudroyante. Bris\u00e9 par le deuil, d\u00e9sesp\u00e9rant d&rsquo;obtenir jamais la restitution de son poste professoral dans une Autriche scl\u00e9ros\u00e9e par le cl\u00e9ricalisme, Brentano prend la d\u00e9cision irr\u00e9vocable de quitter d\u00e9finitivement Vienne et l&rsquo;Empire des Habsbourg au printemps 1895. Il choisit l&rsquo;Italie pour terre d&rsquo;\u00e9lection et s&rsquo;\u00e9tablit \u00e0 Florence, sur les rives de l&rsquo;Arno, dans la s\u00e9duisante Villa Bellagio. Ce d\u00e9part cl\u00f4t une phase d&rsquo;enseignement direct magistral et inaugure une longue p\u00e9riode d&rsquo;exil m\u00e9ditatif et de labeur intellectuel solitaire, \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart de l&rsquo;agitation des amphith\u00e9\u00e2tres germaniques.<\/p>\n<p>\u00c0 Florence, Brentano retrouve un climat plus cl\u00e9ment et \u00e9pouse en secondes noces Emilie Ghering en 1897, qui devient son soutien ind\u00e9fectible face \u00e0 une cruelle \u00e9preuve physiologique. En effet, d\u00e8s le tournant du si\u00e8cle, le philosophe commence \u00e0 souffrir d&rsquo;un d\u00e9collement de r\u00e9tine doubl\u00e9 d&rsquo;un glaucome qui \u00e9volue rapidement vers une c\u00e9cit\u00e9 presque int\u00e9grale. Priv\u00e9 de la possibilit\u00e9 de lire lui-m\u00eame les textes scientifiques et d&rsquo;\u00e9crire de sa propre main, Brentano d\u00e9ploie une \u00e9nergie h\u00e9ro\u00efque pour poursuivre ses recherches. Gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;aide d\u00e9vou\u00e9e de son \u00e9pouse, d&rsquo;assistants et d&rsquo;anciens \u00e9l\u00e8ves venus lui rendre visite, il maintient une volumineuse production intellectuelle en dictant des trait\u00e9s m\u00e9taphysiques, des essais d&rsquo;ontologie du langage et une correspondance philosophique tentaculaire avec Anton Marty, Carl Stumpf, Christian von Ehrenfels et le cercle de ses disciples.<\/p>\n<p>Le d\u00e9clenchement de la Premi\u00e8re Guerre mondiale en 1914 vient bouleverser ce havre toscan. Lorsque le Royaume d&rsquo;Italie d\u00e9cide en mai 1915 d&rsquo;entrer en guerre contre l&rsquo;Empire austro-hongrois et l&rsquo;Allemagne, Brentano, profond\u00e9ment pacifiste mais administrativement et affectivement li\u00e9 \u00e0 l&rsquo;espace germanique, refuse d&rsquo;habiter une terre bellig\u00e9rante dress\u00e9e contre son peuple d&rsquo;origine. D\u00e9sormais \u00e2g\u00e9 de soixante-dix-sept ans, grabataire et aveugle, il s&rsquo;exile une ultime fois vers la Suisse neutre, trouvant asile \u00e0 Zurich. C&rsquo;est dans cette ville d&rsquo;accueil qu&rsquo;il passe ses deux derni\u00e8res ann\u00e9es terrestres, dictant inlassablement ses ultimes clarifications sur le r\u00e9isme, la th\u00e9orie de la v\u00e9rit\u00e9 et l&rsquo;existence de Dieu. Il s&rsquo;\u00e9teint paisiblement le 17 mars 1917, laissant derri\u00e8re lui une \u0153uvre colossale dont une vaste partie, sous forme de manuscrits in\u00e9dits, mettra des d\u00e9cennies \u00e0 \u00eatre mise au jour.<\/p>\n<h2>4. La Psychologie d&rsquo;un point de vue empirique (1874) : Le socle m\u00e9thodologique<\/h2>\n<h3>4.1 La d\u00e9limitation d&rsquo;un empirisme rigoureux non positiviste<\/h3>\n<p>En 1874, l&rsquo;ann\u00e9e m\u00eame de son accession \u00e0 la chaire viennoise, Franz Brentano publie le chef-d&rsquo;\u0153uvre qui va sceller son immortalit\u00e9 philosophique : <em>Psychologie vom empirischen Standpunkte<\/em> (Psychologie d&rsquo;un point de vue empirique). Cet ouvrage s&rsquo;ouvre par une d\u00e9claration d&rsquo;ind\u00e9pendance \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des sp\u00e9culations m\u00e9taphysiques traditionnelles. Brentano entend arracher l&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;esprit humain \u00e0 l&#8217;emprise des constructions transcendantales et des d\u00e9ductions dialectiques n\u00e9buleuses qui encombraient la tradition post-kantienne. Pour lui, la philosophie doit faire sienne sans r\u00e9serve la m\u00e9thode des sciences exactes : partir de faits v\u00e9rifiables, observer attentivement les r\u00e9gularit\u00e9s du donn\u00e9 et d\u00e9gager par analyse rigoureuse les lois fondamentales qui r\u00e9gissent les ph\u00e9nom\u00e8nes.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, cet empirisme profess\u00e9 par Brentano n&rsquo;a rien de commun avec le positivisme mat\u00e9rialiste ou le sensualisme r\u00e9ductionniste d&rsquo;un David Hume ou d&rsquo;un Auguste Comte. Brentano se d\u00e9fend avec acharnement d&rsquo;assimiler l&rsquo;exp\u00e9rience \u00e0 la simple r\u00e9ceptivit\u00e9 passive de stimuli physiques ou d&rsquo;impressions sensorielles brutes. L&#8217;empirisme brentanien est un empirisme ph\u00e9nom\u00e9nologique avant la lettre, au sens o\u00f9 l&rsquo;exp\u00e9rience premi\u00e8re n&rsquo;est point constitu\u00e9e par des mol\u00e9cules en mouvement ou des signaux nerveux m\u00e9caniques, mais par les actes conscients eux-m\u00eames, tels qu&rsquo;ils se manifestent directement et imm\u00e9diatement au sujet pensant. Le fait empirique par excellence n&rsquo;est pas le choc externe sur l&rsquo;organe du sens, mais l&rsquo;acte conscient d&rsquo;entendre, de voir, de se souvenir, d&rsquo;affirmer ou d&rsquo;aimer.<\/p>\n<p>Cette approche m\u00e9thodologique novatrice se condense dans la conviction brentanienne que la v\u00e9ritable philosophie scientifique ne consiste pas \u00e0 singer servilement les instruments de laboratoire des physiciens, mais \u00e0 adopter l&rsquo;\u00e9thos intellectuel des sciences naturelles : rejet des pr\u00e9suppos\u00e9s m\u00e9taphysiques inv\u00e9rifiables, formulation d&rsquo;hypoth\u00e8ses pr\u00e9cises, recours \u00e0 des classifications rigoureuses fond\u00e9es sur la nature m\u00eame des ph\u00e9nom\u00e8nes \u00e9tudi\u00e9s. L&#8217;empirisme de Brentano est donc une fid\u00e9lit\u00e9 intransigeante au donn\u00e9 authentique de la conscience, nettoy\u00e9 de toute surcharge conceptuelle a priori, qu&rsquo;elle soit de nature th\u00e9ologique, id\u00e9aliste ou m\u00e9caniste.<\/p>\n<h3>4.2 Critique de la psychologie physiologique et du r\u00e9ductionnisme<\/h3>\n<p>Au moment o\u00f9 para\u00eet l&rsquo;ouvrage de Brentano, l&rsquo;Allemagne scientifique vibre au rythme de la fondation des premiers laboratoires de psychologie physiologique, domin\u00e9s par l&rsquo;imposante stature de Wilhelm Wundt \u00e0 Leipzig. La tendance g\u00e9n\u00e9rale consiste \u00e0 faire d\u00e9river l&rsquo;ensemble des op\u00e9rations psychologiques des fonctions neurologiques sous-jacentes, et \u00e0 proclamer que la mesure quantitative des temps de r\u00e9action neuromusculaires constitue la voie royale pour percer les secrets de l&rsquo;esprit. Brentano prend le contre-pied absolu de cette illusion \u00e9pist\u00e9mologique dans une s\u00e9rie de d\u00e9monstrations critiques d&rsquo;une rare lucidit\u00e9 analytique.<\/p>\n<p>Il ne conteste certes nullement l&rsquo;utilit\u00e9 des recherches anatomiques sur le syst\u00e8me nerveux central ou les d\u00e9couvertes pr\u00e9cieuses de la psychophysique sensorielle de Weber et Fechner. Mais il d\u00e9nonce avec force la pr\u00e9tention de ces disciplines \u00e0 \u00e9puiser ou \u00e0 expliquer de fond en comble la nature m\u00eame des faits psychiques. Pour Brentano, confondre la condition physiologique d&rsquo;un acte mental avec la constitution interne de cet acte rel\u00e8ve d&rsquo;une erreur cat\u00e9gorielle grossi\u00e8re. L&rsquo;analyse physiologique la plus minutieuse des potentiels d&rsquo;action dans le cortex visuel ou des vibrations de la membrane tympanique ne dira jamais en quoi consiste ph\u00e9nom\u00e9nologiquement le fait de porter un jugement d&rsquo;existence sur un tableau ou d&rsquo;\u00e9prouver un sentiment de r\u00e9pulsion morale face \u00e0 une injustice.<\/p>\n<p>Brentano pr\u00e9serve ainsi de mani\u00e8re in\u00e9branlable l&rsquo;autonomie conceptuelle, m\u00e9thodologique et ontologique du domaine psychique. La vie mentale poss\u00e8de des propri\u00e9t\u00e9s sui generis, des structures logiques intrins\u00e8ques et des relations eid\u00e9tiques irr\u00e9ductibles aux interactions causales m\u00e9caniques entre corpuscules mat\u00e9riels. D\u00e9clarer qu&rsquo;une pens\u00e9e est un ph\u00e9nom\u00e8ne chimique du tissu c\u00e9r\u00e9bral \u00e9quivaut \u00e0 commettre un non-sens s\u00e9mantique. En refusant cette d\u00e9rive mat\u00e9rialiste, Brentano \u00e9tablit les fondations n\u00e9cessaires pour que la psychologie puisse revendiquer le statut de science propre, sup\u00e9rieure en certitude \u00e0 la physique dans son ordre descriptif, d\u00e8s lors qu&rsquo;elle s&rsquo;arme d&rsquo;un crit\u00e8re rigoureux de d\u00e9marcation.<\/p>\n<h3>4.3 Observation interne versus introspection r\u00e9trospective<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9dification de cette science empirique de l&rsquo;esprit soul\u00e8ve d&#8217;embl\u00e9e une objection classique, formul\u00e9e avec force par Emmanuel Kant et reprise par Auguste Comte : l&rsquo;impossibilit\u00e9 radicale de l&rsquo;observation int\u00e9rieure. Comment le sujet observant pourrait-il diriger son attention analytique sur son propre acte psychique au moment m\u00eame o\u00f9 il s&rsquo;accomplit, sans que cette observation m\u00eame ne d\u00e9nature, ne fige ou n&rsquo;an\u00e9antisse l&rsquo;\u00e9tat observ\u00e9 ? Comment un homme transport\u00e9 par une violente col\u00e8re pourrait-il examiner froidement sa col\u00e8re sans cesser ipso facto d&rsquo;\u00eatre en col\u00e8re ? Face \u00e0 cette difficult\u00e9 m\u00e9thodologique redoutable, Brentano forge une distinction \u00e9pist\u00e9mologique fondamentale qui tranche le n\u0153ud gordien de l&rsquo;introspectionnisme classique.<\/p>\n<p>Il distingue de fa\u00e7on cardinale entre deux modalit\u00e9s cognitives radicalement diff\u00e9rentes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;observation int\u00e9rieure (<em>innere Beobachtung<\/em>) :<\/strong> tentative illusoire d&rsquo;\u00e9riger l&rsquo;acte psychique en objet premier d&rsquo;investigation attentive au moment m\u00eame de son ex\u00e9cution. Brentano admet volontiers avec Comte que cette observation est impossible et \u00e9pist\u00e9mologiquement st\u00e9rile, car diriger d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment l&rsquo;attention sur un v\u00e9cu \u00e9motionnel imm\u00e9diat alt\u00e8re in\u00e9vitablement sa nature dynamique intrins\u00e8que.<\/li>\n<li><strong>La perception int\u00e9rieure (<em>innere Wahrnehmung<\/em>) :<\/strong> conscience concomitante, secondaire et imm\u00e9diate que tout acte psychique prend de lui-m\u00eame en s&rsquo;accomplissant. Lorsque j&rsquo;entends un son m\u00e9lodieux, mon acte conscient est tourn\u00e9 vers le son (objet primaire), mais simultan\u00e9ment, sans aucun d\u00e9doublement maladif ni effort d&rsquo;attention s\u00e9par\u00e9, j&rsquo;ai la perception interne indubitable de mon acte d&rsquo;entendre (objet secondaire).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette perception int\u00e9rieure poss\u00e8de une caract\u00e9ristique d\u00e9cisive qui la s\u00e9pare de la perception externe du monde physique : l&rsquo;\u00e9vidence absolue (<em>Evidenz<\/em>). Alors que la perception externe des corps spatiaux est toujours faillible, trompeuse et sujette \u00e0 l&rsquo;illusion d&rsquo;optique (ce que confirme le doute m\u00e9thodique cart\u00e9sien), la perception interne m&rsquo;assure avec une certitude absolue de l&rsquo;existence pr\u00e9sente de mon acte d&rsquo;apercevoir, de douter ou de d\u00e9sirer. \u00c0 cette perception interne infaillible s&rsquo;ajoute l&rsquo;observation r\u00e9trospective dans la m\u00e9moire imm\u00e9diate : nous ne pouvons certes pas observer la col\u00e8re vive sans l&rsquo;\u00e9teindre, mais nous pouvons observer avec une parfaite clart\u00e9 le souvenir encore vibrant de cette col\u00e8re qui vient tout juste de traverser notre champ de conscience. C&rsquo;est sur ce double socle d&rsquo;\u00e9vidence et de m\u00e9moire que Brentano asseoit la validit\u00e9 scientifique de sa psychologie.<\/p>\n<h2>5. L&rsquo;intentionnalit\u00e9 : Fondement ontologique et psychologique de l&rsquo;esprit<\/h2>\n<h3>5.1 Origine et r\u00e9activation du concept aristot\u00e9lico-scolastique<\/h3>\n<p>La gloire philosophique \u00e9ternelle de Franz Brentano repose sans conteste sur l&rsquo;exhumation, la m\u00e9tamorphose et la mise au premier plan du concept d&rsquo;intentionnalit\u00e9. Loin d&rsquo;\u00eatre une invention ex nihilo du XIXe si\u00e8cle, cette notion plonge ses racines dans l&rsquo;aristot\u00e9lisme tardif et surtout dans la haute scolastique m\u00e9di\u00e9vale du XIIIe si\u00e8cle. Chez saint Thomas d&rsquo;Aquin et Duns Scot, le terme latin <em>intentio<\/em> (d\u00e9riv\u00e9 de <em>intendere<\/em>, tendre vers, diriger vers) d\u00e9signait l&rsquo;op\u00e9ration par laquelle l&rsquo;intellect se porte vers une forme intelligible sans que celle-ci n&rsquo;occupe mat\u00e9riellement l&rsquo;organe physique : l&rsquo;arbre connu existe dans l&rsquo;esprit du botaniste selon un mode d&rsquo;\u00eatre spirituel ou intentionnel (<em>esse intentionale<\/em>), par opposition \u00e0 son mode d&rsquo;\u00eatre naturel et corporel (<em>esse naturale<\/em>) dans la for\u00eat.<\/p>\n<p>Tomb\u00e9 dans un oubli presque total \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque classique sous l&rsquo;effet du dualisme m\u00e9caniste cart\u00e9sien et de l&rsquo;id\u00e9alisme lock\u00e9en qui r\u00e9duisaient la pens\u00e9e \u00e0 des \u00ab id\u00e9es-tableaux \u00bb closes sur elles-m\u00eames, le concept d&rsquo;intentionnalit\u00e9 est ressuscit\u00e9 par Brentano pour r\u00e9soudre le probl\u00e8me fondamental de la d\u00e9finition de l&rsquo;esprit. Dans le deuxi\u00e8me livre de la <em>Psychologie d&rsquo;un point de vue empirique<\/em>, Brentano formule le passage le plus c\u00e9l\u00e8bre et le plus comment\u00e9 de toute la philosophie de l&rsquo;esprit moderne :<\/p>\n<p>\u00ab <em>Tout ph\u00e9nom\u00e8ne psychique est caract\u00e9ris\u00e9 par ce que les scolastiques du Moyen \u00c2ge ont appel\u00e9 l&rsquo;in-existence intentionnelle (ou encore mentale) d&rsquo;un objet, et ce que nous appellerions, bien qu&rsquo;avec des expressions qui ne sont pas enti\u00e8rement exemptes d&rsquo;\u00e9quivoque, le rapport \u00e0 un contenu, la direction vers un objet (par quoi il ne faut pas entendre ici une r\u00e9alit\u00e9), ou l&rsquo;objectivit\u00e9 immanente. Chacun contient en soi quelque chose \u00e0 titre d&rsquo;objet, bien que chacun ne le fasse pas de la m\u00eame mani\u00e8re. Dans la repr\u00e9sentation, c&rsquo;est quelque chose qui est repr\u00e9sent\u00e9, dans le jugement quelque chose qui est admis ou rejet\u00e9, dans l&rsquo;amour quelque chose qui est aim\u00e9, dans la haine quelque chose qui est ha\u00ef, dans le d\u00e9sir quelque chose qui est d\u00e9sir\u00e9, et ainsi de suite.<\/em> \u00bb<\/p>\n<p>Cette red\u00e9finition r\u00e9volutionnaire brise le mod\u00e8le solipsiste de la conscience close. L&rsquo;esprit ne ressemble point \u00e0 un r\u00e9ceptacle opaque contenant des images isol\u00e9es ; il est par essence ouverture, tension dynamique, vis\u00e9e corr\u00e9lative. \u00catre conscient, c&rsquo;est fondamentalement \u00eatre conscient de quelque chose. L&rsquo;acte mental n&rsquo;est concevable que par et \u00e0 travers le corr\u00e9lat objectif vers lequel il se projette sans s&rsquo;y dissoudre.<\/p>\n<h3>5.2 L&rsquo;in-existence intentionnelle et la relation \u00e0 l&rsquo;objet<\/h3>\n<p>L&rsquo;expression brentanienne d&rsquo;\u00ab in-existence intentionnelle \u00bb (<em>intentionale Inexistenz<\/em>) a suscit\u00e9 de redoutables d\u00e9bats d&rsquo;interpr\u00e9tation s\u00e9mantique, largement nourris par le pr\u00e9fixe allemand <em>in-<\/em> qui ne traduit nullement une non-existence (comme dans le fran\u00e7ais usuel \u00ab inexistant \u00bb), mais bien une existence <em>dans<\/em> (au sens latin de <em>inesse<\/em> : \u00eatre contenu \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de). L&rsquo;objet intentionnel se caract\u00e9rise d&rsquo;abord par sa pr\u00e9sence interne \u00e0 l&rsquo;acte qui le vise. Lorsque je me repr\u00e9sente une cr\u00e9ature mythique telle qu&rsquo;une licorne ou un centaure, cet objet poss\u00e8de une authentique existence mentale au sein de mon acte de repr\u00e9sentation, quand bien m\u00eame aucune entit\u00e9 biologique de cette nature ne foulera jamais le sol de notre plan\u00e8te.<\/p>\n<p>Cependant, cette notion d&rsquo;\u00ab objet immanent \u00bb pose d&rsquo;immenses apories ontologiques dont Brentano a pris conscience avec une acuit\u00e9 croissante au fil des d\u00e9cennies. Si l&rsquo;objet intentionnel n&rsquo;est qu&rsquo;un contenu psychique int\u00e9rieur \u00e0 l&rsquo;acte, la pens\u00e9e se retrouve-t-elle alors condamn\u00e9e \u00e0 ne conna\u00eetre que ses propres \u00e9tats subjectifs, s&rsquo;enfermant dans une variante raffin\u00e9e de l&rsquo;id\u00e9alisme dont Brentano voulait pr\u00e9cis\u00e9ment s&rsquo;\u00e9manciper ? En d&rsquo;autres termes : lorsque je regarde une montagne enneig\u00e9e, l&rsquo;objet de mon acte visuel est-il la montagne g\u00e9ologique r\u00e9elle situ\u00e9e \u00e0 dix kilom\u00e8tres de distance, ou une \u00ab montagne mentale immanente \u00bb log\u00e9e \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de mon esprit ?<\/p>\n<p>Cette tension f\u00e9conde conduit Brentano, dans la seconde moiti\u00e9 de sa carri\u00e8re et lors de la r\u00e9vision de ses \u00e9crits en 1911, \u00e0 modifier en profondeur sa formulation initiale. Il abandonne l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un \u00ab objet immanent \u00bb interm\u00e9diaire entre l&rsquo;acte et le monde. Pour le Brentano de la maturit\u00e9, la relation intentionnelle est une relation sui generis (<em>relatio non mutua<\/em>), une relation quasi-relative o\u00f9 le sujet est v\u00e9ritablement rapport\u00e9 \u00e0 la chose r\u00e9elle elle-m\u00eame. Si la chose ext\u00e9rieure existe r\u00e9ellement, elle est directement vis\u00e9e ; si la chose n&rsquo;existe pas (la licorne), il n&rsquo;y a pas lieu de postuler un objet mental fantomatique : il y a simplement un sujet pensant sur le mode sp\u00e9cifique de la licorne. Cette \u00e9volution ouvre la voie \u00e0 son ontologie r\u00e9iste, balayant les spectres d&rsquo;entit\u00e9s interm\u00e9diaires au profit du monde concret.<\/p>\n<h3>5.3 L&rsquo;intentionnalit\u00e9 comme crit\u00e8re absolu de d\u00e9marcation psychique<\/h3>\n<p>L&rsquo;apport d\u00e9cisif de cette th\u00e9orie r\u00e9side dans son pouvoir de discrimination \u00e9pist\u00e9mologique. D\u00e8s les premi\u00e8res pages de ses recherches, Brentano s&rsquo;\u00e9tait heurt\u00e9 au flou conceptuel r\u00e9gnant sur la fronti\u00e8re s\u00e9parant les sciences de la mati\u00e8re des sciences de l&rsquo;esprit. Gr\u00e2ce \u00e0 sa d\u00e9couverte, il est en mesure d&rsquo;\u00e9tablir une ligne de d\u00e9marcation absolue, d\u00e9finitive et principielle : <strong>seuls les ph\u00e9nom\u00e8nes psychiques poss\u00e8dent une intentionnalit\u00e9 ; aucun ph\u00e9nom\u00e8ne physique n&rsquo;en poss\u00e8de la moindre trace.<\/strong><\/p>\n<p>Pour clarifier ce clivage rigoureux, Brentano dresse une typologie contrast\u00e9e des deux domaines :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Les ph\u00e9nom\u00e8nes physiques :<\/strong> correspondent aux qualit\u00e9s sensibles brutes telles qu&rsquo;une couleur aper\u00e7ue, un son entendu, une temp\u00e9rature ressentie, une forme g\u00e9om\u00e9trique \u00e9tendue ou une odeur sp\u00e9cifique. Une nappe de brume, une vibration acoustique ou une longueur d&rsquo;onde lumineuse ne visent rien d&rsquo;autre qu&rsquo;elles-m\u00eames. Une fr\u00e9quence \u00e9lectromagn\u00e9tique rouge n&rsquo;est \u00ab \u00e0 propos \u00bb de rien ; elle est simplement l\u00e0, occupant de l&rsquo;espace ou du temps physique de mani\u00e8re aveugle.<\/li>\n<li><strong>Les ph\u00e9nom\u00e8nes psychiques :<\/strong> correspondent exclusivement aux actes vivants du sujet conscient : voir la couleur, entendre le son, \u00e9prouver la ti\u00e9deur, juger de la validit\u00e9 d&rsquo;une forme ou d\u00e9sirer la pr\u00e9sence d&rsquo;un parfum. Tous ces actes sont caract\u00e9ris\u00e9s par le fait indiscutable qu&rsquo;ils pointent vers un corr\u00e9lat objectif distinct de leur propre mat\u00e9rialit\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette d\u00e9marcation permet \u00e0 Brentano de formuler d&rsquo;autres crit\u00e8res auxiliaires majeurs. Les ph\u00e9nom\u00e8nes physiques se manifestent dans l&rsquo;espace, ils sont \u00e9tendus, mesurables quantitativement, mais d\u00e9pourvus de certitude interne (ils peuvent \u00eatre le jouet d&rsquo;une illusion d&rsquo;optique). \u00c0 l&rsquo;inverse, les ph\u00e9nom\u00e8nes psychiques ne poss\u00e8dent aucune \u00e9tendue spatiale (un acte de jugement n&rsquo;a ni largeur, ni hauteur, ni poids en grammes), ils se d\u00e9roulent purement dans le temps sous la forme d&rsquo;un flux continu, et ils jouissent de ce privil\u00e8ge ontologique exorbitant d&rsquo;appara\u00eetre dans la perception interne avec une v\u00e9rit\u00e9 indubitable. L&rsquo;intentionnalit\u00e9 se dresse ainsi comme la citadelle inexpugnable qui d\u00e9fend la subjectivit\u00e9 humaine contre toute tentative de r\u00e9duction mat\u00e9rialiste.<\/p>\n<h2>6. La tripartition des ph\u00e9nom\u00e8nes psychiques : Repr\u00e9senter, juger, aimer<\/h2>\n<h3>6.1 La repr\u00e9sentation (Vorstellung) comme base universelle<\/h3>\n<p>Apr\u00e8s avoir isol\u00e9 le domaine propre des ph\u00e9nom\u00e8nes psychiques par le crit\u00e8re de l&rsquo;intentionnalit\u00e9, Franz Brentano entreprend d&rsquo;en \u00e9tablir la classification naturelle la plus fondamentale. Rejetant les classifications traditionnelles de la psychologie des facult\u00e9s h\u00e9rit\u00e9es des Lumi\u00e8res (qui s\u00e9paraient grossi\u00e8rement l&rsquo;entendement, la sensibilit\u00e9 et la volont\u00e9 selon des compartiments arbitraires), il \u00e9labore une tripartition rigoureuse fond\u00e9e sur les modes distincts selon lesquels la conscience se rapporte intentionnellement \u00e0 son objet. Au fondement immuable de tout l&rsquo;\u00e9difice de la conscience, il place la <strong>repr\u00e9sentation<\/strong> (<em>Vorstellung<\/em>).<\/p>\n<p>Le principe cardinal de cette architecture s&rsquo;\u00e9nonce dans une formule limpide et cat\u00e9gorique : <em>rien ne peut \u00eatre jug\u00e9, rien ne peut \u00eatre d\u00e9sir\u00e9 ou ha\u00ef, sans \u00eatre pr\u00e9alablement repr\u00e9sent\u00e9.<\/em> La repr\u00e9sentation constitue le socle primitif, universel et n\u00e9cessaire de toute la vie mentale sans exception. Que je per\u00e7oive une forme visuelle, que j&rsquo;\u00e9voque un souvenir lointain, que je forge une chim\u00e8re dans mon imagination cr\u00e9atrice ou que je con\u00e7oive abstraitement un concept g\u00e9om\u00e9trique, je suis dans l&rsquo;attitude de la simple repr\u00e9sentation d\u00e8s lors qu&rsquo;un objet est pr\u00e9sent \u00e0 mon esprit sans que je prenne parti \u00e0 son sujet.<\/p>\n<p>Il est capital de souligner la stricte neutralit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mique et axiologique de la pure repr\u00e9sentation chez Brentano. \u00catre simplement repr\u00e9sent\u00e9 ne signifie ni \u00eatre cru, ni \u00eatre affirm\u00e9 comme vrai, ni \u00eatre estim\u00e9 comme d\u00e9sirable ou d\u00e9testable. Si j&rsquo;entends le sonner d&rsquo;une cloche au loin, la simple pr\u00e9sence auditive de ce timbre constitue une repr\u00e9sentation sensorielle brute. Si j&rsquo;envisage l&rsquo;hypoth\u00e8se de l&rsquo;existence d&rsquo;une vie extraterrestre sans me prononcer sur sa v\u00e9rit\u00e9, cette id\u00e9e rel\u00e8ve de la pure repr\u00e9sentation intellectuelle. La repr\u00e9sentation ne pose aucun acte d&rsquo;adh\u00e9sion existentielle ; elle est l&rsquo;offrande premi\u00e8re du mat\u00e9riau signifiant sur lequel les actes intentionnels de degr\u00e9s sup\u00e9rieurs vont pouvoir s&rsquo;exercer.<\/p>\n<h3>6.2 Le jugement (Urteil) : L&rsquo;affirmation et la n\u00e9gation d&rsquo;existence<\/h3>\n<p>Sur cette base repr\u00e9sentative s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve la deuxi\u00e8me classe fondamentale de ph\u00e9nom\u00e8nes psychiques : le <strong>jugement<\/strong> (<em>Urteil<\/em>). C&rsquo;est ici que Brentano op\u00e8re l&rsquo;une des ruptures les plus retentissantes de l&rsquo;histoire de la logique et de la philosophie de l&rsquo;esprit, brisant une tradition mill\u00e9naire remontant \u00e0 Aristote et perp\u00e9tu\u00e9e par Emmanuel Kant. La tradition classique d\u00e9finissait invariablement le jugement comme une synth\u00e8se ou une liaison pr\u00e9dicative de repr\u00e9sentations : juger, selon le paradigme canonique, consisterait \u00e0 relier un sujet (S) \u00e0 un pr\u00e9dicat (P) par l&rsquo;interm\u00e9diaire d&rsquo;une copule verbale (\u00ab L&rsquo;or est un m\u00e9tal jaune \u00bb).<\/p>\n<p>Brentano pulv\u00e9rise cette conception associationniste et pr\u00e9dicative. Pour lui, la synth\u00e8se de concepts ne constitue qu&rsquo;un enrichissement ou une complication interne de la repr\u00e9sentation, mais n&rsquo;engendre en aucun cas un jugement authentique. Si je combine dans mon esprit les repr\u00e9sentations \u00ab montagne \u00bb et \u00ab or \u00bb pour former le concept unitaire de \u00ab montagne d&rsquo;or \u00bb, je n&rsquo;ai encore accompli aucun jugement : j&rsquo;ai simplement produit une repr\u00e9sentation complexe plus sophistiqu\u00e9e. Le jugement n&rsquo;intervient que lorsqu&rsquo;un acte psychologique enti\u00e8rement nouveau et irr\u00e9ductible vient se superposer \u00e0 cette repr\u00e9sentation : l&rsquo;acte d&rsquo;<strong>acceptation<\/strong> (<em>Anerkennen<\/em>) ou de <strong>rejet<\/strong> (<em>Verwerfen<\/em>) de l&rsquo;objet ainsi vis\u00e9.<\/p>\n<p>Juger, c&rsquo;est prendre position existentiellement. Affirmer, c&rsquo;est poser la r\u00e9alit\u00e9 de l&rsquo;objet repr\u00e9sent\u00e9 ; nier, c&rsquo;est refuser sa r\u00e9alit\u00e9. Le jugement n&rsquo;a donc pas besoin de pr\u00e9dicat pour s&rsquo;accomplir dans sa puret\u00e9 formelle. Lorsque j&rsquo;affirme \u00ab Dieu est \u00bb ou \u00ab Un oiseau chante \u00bb, mon jugement n&rsquo;est pas la liaison de deux entit\u00e9s abstraites, mais l&rsquo;acceptation croyante de l&rsquo;existence de Dieu ou de l&rsquo;oiseau chanteur. Inversement, lorsque je juge qu&rsquo;\u00ab Il n&rsquo;y a point de fant\u00f4mes \u00bb, je rejette cat\u00e9goriquement la repr\u00e9sentation du fant\u00f4me de l&rsquo;ordre de la r\u00e9alit\u00e9. Le jugement est ainsi l&rsquo;acte intentionnel par excellence de la v\u00e9rit\u00e9 et de la fausset\u00e9, introduisant dans le flux de la conscience l&rsquo;engagement \u00e9pist\u00e9mique de l&rsquo;\u00eatre ou du non-\u00eatre.<\/p>\n<h3>6.3 Les mouvements de l&rsquo;\u00e2me (Gem\u00fctsbewegungen) : Amour, haine et volont\u00e9<\/h3>\n<p>La troisi\u00e8me et derni\u00e8re classe de ph\u00e9nom\u00e8nes psychiques regroupe ce que Brentano nomme les <strong>mouvements de l&rsquo;\u00e2me<\/strong> (<em>Gem\u00fctsbewegungen<\/em>), les actes de l&rsquo;affectivit\u00e9 et de la volont\u00e9, d\u00e9sign\u00e9s synth\u00e9tiquement par la polarit\u00e9 de l&rsquo;amour et de la haine (<em>Liebe und Hass<\/em>). Contrairement \u00e0 la majorit\u00e9 de ses contemporains qui \u00e9rigeaient le vouloir (la volition) et le sentiment (l&rsquo;\u00e9motion) en deux facult\u00e9s distinctes et rivales de l&rsquo;esprit, Brentano a l&rsquo;audace de les fusionner au sein d&rsquo;une seule et m\u00eame famille d&rsquo;actes intentionnels. Pour lui, de la plus fugitive \u00e9motion de tristesse jusqu&rsquo;\u00e0 la r\u00e9solution volontaire la plus h\u00e9ro\u00efque de l&rsquo;imp\u00e9ratif moral, il s&rsquo;agit d&rsquo;une seule et m\u00eame mani\u00e8re fondamentale de se rapporter \u00e0 l&rsquo;objet.<\/p>\n<p>Ce geste th\u00e9orique audacieux s&rsquo;appuie sur une analogie structurelle d&rsquo;une profondeur vertigineuse entre la sph\u00e8re du jugement intellectuel et la sph\u00e8re de l&rsquo;affectivit\u00e9 :<\/p>\n<ul>\n<li>De m\u00eame que dans le jugement, face \u00e0 un objet repr\u00e9sent\u00e9, l&rsquo;esprit adopte une posture duelle d&rsquo;acceptation (affirmation) ou de rejet (n\u00e9gation) sous l&rsquo;angle du <strong>vrai et du faux<\/strong> ;<\/li>\n<li>De m\u00eame, dans les mouvements de l&rsquo;\u00e2me, face \u00e0 un objet repr\u00e9sent\u00e9, l&rsquo;esprit adopte une posture polaire d&rsquo;attraction (amour, approbation, plaisir) ou de r\u00e9pulsion (haine, bl\u00e2me, d\u00e9plaisir) sous l&rsquo;angle du <strong>bon et du mauvais<\/strong>.<\/li>\n<\/ul>\n<p>La volont\u00e9 n&rsquo;est rien d&rsquo;autre qu&rsquo;un acte de d\u00e9sir ou d&rsquo;amour parvenu \u00e0 son plus haut degr\u00e9 d&rsquo;intensit\u00e9 d\u00e9cisionnelle et de d\u00e9termination pratique. Cette analogie formelle entre le vrai et le bien ne rel\u00e8ve point chez Brentano d&rsquo;une m\u00e9taphore litt\u00e9raire commode ; elle constitue l&rsquo;armature architecturale m\u00eame de son axiologie. Tout comme il existe des jugements aveugles dict\u00e9s par les pr\u00e9jug\u00e9s et des jugements \u00e9vidents porteurs d&rsquo;une v\u00e9rit\u00e9 absolue, il existera des mouvements affectifs d\u00e9sordonn\u00e9s et des actes d&rsquo;amour intrins\u00e8quement justes ou corrects (<em>richtiges Lieben<\/em>), ouvrant ainsi la possibilit\u00e9 inou\u00efe de fonder une morale et une th\u00e9orie des valeurs objectives et rationnelles, affranchies des sables mouvants du relativisme subjectif.<\/p>\n<h2>7. Th\u00e9orie de la v\u00e9rit\u00e9 et logique : La r\u00e9volution brentanienne du jugement<\/h2>\n<h3>7.1 D\u00e9mant\u00e8lement de la structure sujet-copule-pr\u00e9dicat<\/h3>\n<p>La r\u00e9vision brentanienne de la nature psychologique du jugement entra\u00eene des cons\u00e9quences sismiques et imm\u00e9diates dans le champ de la logique formelle. Depuis l&rsquo;<em>Organon<\/em> d&rsquo;Aristote jusqu&rsquo;\u00e0 la logique de Port-Royal et la dialectique h\u00e9g\u00e9lienne, le dogme central de la logique reposait sur la structure propositionnelle cat\u00e9gorique immuable : \u00ab Tout S est P \u00bb, \u00ab Nul S n&rsquo;est P \u00bb, \u00ab Quelque S est P \u00bb, \u00ab Quelque S n&rsquo;est pas P \u00bb. Brentano d\u00e9nonce cette primaut\u00e9 de l&rsquo;armature sujet-copule-pr\u00e9dicat comme une m\u00e9prise linguistique grossi\u00e8re, n\u00e9e de la confusion fatale entre la grammaire de surface des langues naturelles et la structure logique r\u00e9elle des actes de pens\u00e9e.<\/p>\n<p>Dans ses le\u00e7ons magistrales de logique \u00e0 Vienne, Brentano entreprend de d\u00e9manteler syst\u00e9matiquement cette syntaxe canonique en d\u00e9montrant que toute proposition cat\u00e9gorique traditionnelle peut \u00eatre int\u00e9gralement traduite et r\u00e9duite sans reste \u00e0 un \u00e9nonc\u00e9 existentiel pur, o\u00f9 n&rsquo;interviennent que l&rsquo;affirmation ou le rejet d&rsquo;une mati\u00e8re repr\u00e9sentative d\u00e9termin\u00e9e :<\/p>\n<table style=\"width:100%; border-collapse: collapse; margin-bottom: 20px;\">\n<thead>\n<tr style=\"background-color: #f2f2f2;\">\n<th style=\"border: 1px solid #dddddd; text-align: left; padding: 8px;\">Proposition classique<\/th>\n<th style=\"border: 1px solid #dddddd; text-align: left; padding: 8px;\">Formulation brentanienne<\/th>\n<th style=\"border: 1px solid #dddddd; text-align: left; padding: 8px;\">Structure logique r\u00e9elle<\/th>\n<\/tr>\n<\/thead>\n<tbody>\n<tr>\n<td style=\"border: 1px solid #dddddd; padding: 8px;\">A : \u00ab Tous les hommes sont mortels \u00bb<\/td>\n<td style=\"border: 1px solid #dddddd; padding: 8px;\">\u00ab Un homme immortel n&rsquo;est pas \u00bb<\/td>\n<td style=\"border: 1px solid #dddddd; padding: 8px;\">Rejet de l&rsquo;\u00e9tant \u00ab homme non mortel \u00bb<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td style=\"border: 1px solid #dddddd; padding: 8px;\">E : \u00ab Nul homme n&rsquo;est ail\u00e9 \u00bb<\/td>\n<td style=\"border: 1px solid #dddddd; padding: 8px;\">\u00ab Un homme ail\u00e9 n&rsquo;est pas \u00bb<\/td>\n<td style=\"border: 1px solid #dddddd; padding: 8px;\">Rejet de l&rsquo;\u00e9tant \u00ab homme ail\u00e9 \u00bb<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td style=\"border: 1px solid #dddddd; padding: 8px;\">I : \u00ab Quelques hommes sont doctes \u00bb<\/td>\n<td style=\"border: 1px solid #dddddd; padding: 8px;\">\u00ab Un homme docte est \u00bb<\/td>\n<td style=\"border: 1px solid #dddddd; padding: 8px;\">Affirmation de l&rsquo;\u00e9tant \u00ab homme docte \u00bb<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td style=\"border: 1px solid #dddddd; padding: 8px;\">O : \u00ab Quelques hommes ne sont pas doctes \u00bb<\/td>\n<td style=\"border: 1px solid #dddddd; padding: 8px;\">\u00ab Un homme non-docte est \u00bb<\/td>\n<td style=\"border: 1px solid #dddddd; padding: 8px;\">Affirmation de l&rsquo;\u00e9tant \u00ab homme non-docte \u00bb<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p>Cette formalisation novatrice produit une simplification foudroyante de la syllogistique. Les r\u00e8gles tortueuses de validit\u00e9 des figures syllogistiques m\u00e9di\u00e9vales (Barbara, Celarent, Darii, etc.) s&rsquo;effondrent pour laisser place \u00e0 un calcul d&rsquo;une \u00e9l\u00e9gance souveraine fond\u00e9 sur la non-contradiction des affirmations et d\u00e9n\u00e9gations existentielles. En traduisant \u00ab Tous les hommes sont mortels \u00bb par la n\u00e9gation de l&rsquo;existence d&rsquo;hommes immortels, Brentano anticipe avec une pr\u00e9cision saisissante la quantification universelle moderne telle qu&rsquo;elle sera formalis\u00e9e par Gottlob Frege et Bertrand Russell, o\u00f9 la proposition universelle est comprise comme une conditionnelle universelle d\u00e9nu\u00e9e de toute port\u00e9e existentielle a priori.<\/p>\n<h3>7.2 La v\u00e9rit\u00e9 comme \u00e9vidence intuitive et ad\u00e9quation<\/h3>\n<p>Qu&rsquo;est-ce donc qui garantit la rectitude \u00e9pist\u00e9mique d&rsquo;un jugement ? La tradition philosophique dominante, de Thomas d&rsquo;Aquin \u00e0 Spinoza, d\u00e9finissait classiquement la v\u00e9rit\u00e9 par l&rsquo;ad\u00e9quation de la pens\u00e9e et de la r\u00e9alit\u00e9 ext\u00e9rieure : <em>veritas est adaequatio rei et intellectus<\/em>. Brentano soumet cette conception m\u00e9caniste de la correspondance \u00e0 une critique f\u00e9roce. Si la v\u00e9rit\u00e9 consiste en une stricte similitude ou copie conforme entre l&rsquo;image mentale et l&rsquo;objet ext\u00e9rieur, comment pourrions-nous jamais v\u00e9rifier cette concordance sans sortir de notre propre esprit pour comparer le tableau avec son mod\u00e8le original inaccessible ? La th\u00e8se de la simple correspondance d\u00e9bouche in\u00e9luctablement sur le scepticisme absolu.<\/p>\n<p>Pour d\u00e9passer cette aporie, Brentano r\u00e9habilite et place au c\u0153ur de son \u00e9pist\u00e9mologie le concept cardinal d&rsquo;<strong>\u00e9vidence<\/strong> (<em>Evidenz<\/em>). L&rsquo;\u00e9vidence n&rsquo;est pas un sentiment psychologique subjectif de certitude aveugle, une intensit\u00e9 \u00e9motive ou une paresse d&rsquo;esprit dogmatique ; elle est une clart\u00e9 intrins\u00e8que et souveraine qui accompagne certains actes de jugement. Brentano oppose de fa\u00e7on irr\u00e9conciliable le jugement aveugle (qui peut certes se trouver fortuitement conforme \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 empirique, mais qui est dict\u00e9 par l&rsquo;habitude, le pr\u00e9jug\u00e9 ou l&rsquo;impulsion instinctive) et le jugement \u00e9vident, qui porte en lui-m\u00eame sa marque de v\u00e9rit\u00e9 absolue et d&rsquo;infaillibilit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mique.<\/p>\n<p>Le prototype absolu de cette v\u00e9rit\u00e9 \u00e9vidente r\u00e9side dans la perception int\u00e9rieure imm\u00e9diate que le sujet prend de ses propres actes mentaux. Quand j&rsquo;affirme que j&rsquo;\u00e9prouve actuellement un doute ou que je per\u00e7ois une t\u00e2che lumineuse, mon jugement n&rsquo;est pas susceptible d&rsquo;erreur : l&rsquo;objet affirm\u00e9 (mon acte) et l&rsquo;affirmation elle-m\u00eame co\u00efncident dans une transparence intuitive parfaite. L&rsquo;\u00e9vidence se manifeste \u00e9galement dans la saisie des lois logiques fondamentales et du principe de contradiction, d\u00e9couverts non par induction empirique hasardeuse, mais par l&rsquo;intuition claire de l&rsquo;impossibilit\u00e9 intrins\u00e8que de l&rsquo;oppos\u00e9. La v\u00e9rit\u00e9 brentanienne se d\u00e9finit ainsi comme la rectitude d&rsquo;un jugement port\u00e9 avec \u00e9vidence, \u00e9rigeant l&rsquo;intuition rationnelle et perceptive au rang de norme supr\u00eame de la connaissance.<\/p>\n<h3>7.3 Le r\u00e9isme tardif : L&rsquo;ontologie des choses concr\u00e8tes<\/h3>\n<p>Au cours des derni\u00e8res d\u00e9cennies de son existence, durant son exil florentin et zurichois, Franz Brentano soumet son propre syst\u00e8me ontologique \u00e0 une r\u00e9vision radicale et drastique connue sous le nom de tournant vers le <strong>r\u00e9isme<\/strong> (<em>Reismus<\/em>). Dans ses premiers travaux, Brentano avait admis avec une certaine tol\u00e9rance ontologique des entit\u00e9s non-r\u00e9elles, des \u00e9tats de choses (ce que ses \u00e9l\u00e8ves nommeront les <em>Sachverhalte<\/em>), des contenus abstraits et des propri\u00e9t\u00e9s id\u00e9ales pour meubler l&rsquo;univers des corr\u00e9lats intentionnels. Mais horrifi\u00e9 par les d\u00e9rives hyper-r\u00e9alistes de certains de ses disciples \u2014 notamment Alexius Meinong qui peuplait l&rsquo;univers d&rsquo;objets impossibles et sans consistance \u2014, Brentano d\u00e9cr\u00e8te une gigantesque \u00e9puration ontologique \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;un rasoir d&rsquo;Ockham intransigeant.<\/p>\n<p>La th\u00e8se r\u00e9iste fondamentale se formule avec une s\u00e9cheresse lapidaire : <strong>seuls existent les individus concrets et singuliers (les choses, ou <em>res<\/em>).<\/strong> Rien d&rsquo;autre ne poss\u00e8de d&rsquo;\u00eatre au sens authentique et propre du terme :<\/p>\n<ul>\n<li>Les universaux (\u00ab la rougeur \u00bb, \u00ab l&rsquo;humanit\u00e9 \u00bb), les concepts platoniciens, les entit\u00e9s abstraites sont de pures fictions de langage ;<\/li>\n<li>Les pr\u00e9tendus \u00ab \u00e9tats de choses \u00bb (\u00ab le fait que la neige est blanche \u00bb) ou les valeurs flottantes hors du monde sont rejet\u00e9s comme des illusions grammaticales ;<\/li>\n<li>Les substantifs abstraits forg\u00e9s par les m\u00e9taphysiciens (\u00ab l&rsquo;inexistence \u00bb, \u00ab l&rsquo;essence \u00bb, \u00ab la relation \u00bb) r\u00e9sultent d&rsquo;une maladie du discours qui consiste \u00e0 hypostasier des mani\u00e8res d&rsquo;\u00eatre en choses s\u00e9par\u00e9es.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ce nominalisme tardif ultra-rigoureux contraint Brentano \u00e0 une entreprise colossale de paraphrase et de r\u00e9\u00e9criture s\u00e9mantique de tout le langage logique. Penser \u00e0 une propri\u00e9t\u00e9 ou \u00e0 une relation, pour le r\u00e9iste, ce n&rsquo;est jamais viser une entit\u00e9 id\u00e9ale abstraite ; c&rsquo;est toujours viser une chose singuli\u00e8re concr\u00e8te sous un certain mode (<em>modo obliquo<\/em>) ou appr\u00e9hender un tout unifi\u00e9 et ses parties int\u00e9grantes (m\u00e9r\u00e9ologie). Il n&rsquo;y a dans le monde r\u00e9el que des substances corporelles mat\u00e9rielles et des substances spirituelles pensantes (les \u00e2mes individuelles). Cette m\u00e9taphysique r\u00e9iste tardive, transmise \u00e0 travers une correspondance ardente, exercera une fascination durable sur les logiciens de l&rsquo;\u00c9cole de Varsovie, particuli\u00e8rement sur Tadeusz Kotarbi\u0144ski qui fera du \u00ab re\u00efsme s\u00e9mantique et somatique \u00bb le c\u0153ur de son propre syst\u00e8me philosophique.<\/p>\n<h2>8. Psychognosie et psychologie g\u00e9n\u00e9tique : Une double articulation scientifique<\/h2>\n<h3>8.1 D\u00e9finition de la psychognosie (ou psychologie descriptive)<\/h3>\n<p>Conscient des ambigu\u00eft\u00e9s que le mot \u00ab psychologie \u00bb continuait de susciter dans le monde acad\u00e9mique de la fin du XIXe si\u00e8cle, Franz Brentano formalise au d\u00e9but des ann\u00e9es 1890, \u00e0 travers ses cours magistraux viennois non publi\u00e9s de son vivant, une distinction \u00e9pist\u00e9mologique lumineuse entre deux disciplines s\u0153urs mais profond\u00e9ment h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes : la <strong>psychognosie<\/strong> (ou psychologie descriptive, <em>deskriptive Psychologie<\/em>) et la <strong>psychologie g\u00e9n\u00e9tique<\/strong> (<em>genetische Psychologie<\/em>). Cette distinction jette les bases conceptuelles directes de ce que Husserl baptisera ult\u00e9rieurement la ph\u00e9nom\u00e9nologie pure.<\/p>\n<p>La psychognosie se donne pour fin exclusive la description analytique exacte et syst\u00e9matique des \u00e9l\u00e9ments ultimes de la conscience humaine ainsi que de leurs modes de composition possibles. Elle ne s&rsquo;interroge point sur la provenance temporelle des ph\u00e9nom\u00e8nes, sur leur cause biologique ou sur leur gen\u00e8se neuronale ; elle se tient strictement au plan de la saisie imm\u00e9diate des essences ph\u00e9nom\u00e9nologiques. Brentano n&rsquo;h\u00e9site pas \u00e0 comparer la dignit\u00e9 de la psychognosie \u00e0 celle de la g\u00e9om\u00e9trie pure : tout comme le g\u00e9om\u00e8tre \u00e9tudie les figures spatiales id\u00e9ales (le triangle, le cercle) pour en d\u00e9gager a priori des v\u00e9rit\u00e9s universelles, n\u00e9cessaires et apodictiques ind\u00e9pendamment de tout trac\u00e9 imparfait sur le tableau noir, le psychognoste analyse les types purs d&rsquo;actes psychiques (la perception, le jugement, l&rsquo;acte de m\u00e9moire, l&rsquo;\u00e9motion) pour en fixer les composants ind\u00e9composables et les lois de connexion structurelle.<\/p>\n<p>Cette science descriptive poss\u00e8de une priorit\u00e9 absolue sur toutes les autres branches du savoir psychologique. Sans une psychognosie rigoureuse pr\u00e9alable pour cartographier et d\u00e9finir pr\u00e9cis\u00e9ment les concepts mentaux fondamentaux, toute exp\u00e9rimentation empirique s&rsquo;av\u00e8re aveugle et st\u00e9rile. Comment un physiologiste pourrait-il pr\u00e9tendre localiser le centre c\u00e9r\u00e9bral de la \u00ab reconnaissance \u00bb ou de la \u00ab d\u00e9cision volontaire \u00bb s&rsquo;il n&rsquo;a pas au pr\u00e9alable \u00e9lucid\u00e9 avec une pr\u00e9cision cristalline en quoi consiste ph\u00e9nom\u00e9nologiquement un acte de m\u00e9moire ou un acte de volont\u00e9 ? La psychognosie fournit l&rsquo;armature conceptuelle indispensable et la grammaire premi\u00e8re sans lesquelles l&rsquo;\u00e9tude empirique de l&rsquo;esprit ne peut que sombrer dans le d\u00e9sordre et le contresens ontologique.<\/p>\n<h3>8.2 La psychologie g\u00e9n\u00e9tique : Approche explicative et physiologique<\/h3>\n<p>Face \u00e0 cette science a priori et descriptive des essences de la conscience, la psychologie g\u00e9n\u00e9tique incarne quant \u00e0 elle le versant explicatif, causal et empirique au sens usuel des sciences de la nature. Son champ de recherche sp\u00e9cifique porte sur l&rsquo;\u00e9tude des conditions r\u00e9elles, physiques, physiologiques, neuro-anatomiques et environnementales qui pr\u00e9sident \u00e0 l&rsquo;apparition temporelle, \u00e0 la modification, au maintien ou \u00e0 la disparition des diff\u00e9rents v\u00e9cus psychiques chez les organismes vivants.<\/p>\n<p>Dans ce domaine g\u00e9n\u00e9tique, Brentano reconna\u00eet sans aucune r\u00e9ticence la validit\u00e9 int\u00e9grale des m\u00e9thodes inductives traditionnelles des sciences naturelles : l&rsquo;exp\u00e9rimentation de laboratoire, l&rsquo;utilisation d&rsquo;instruments psychophysiques pour mesurer l&rsquo;acuit\u00e9 sensorielle, l&rsquo;anatomie pathologique compar\u00e9e du cerveau et l&rsquo;observation clinique des troubles psychiatriques. La psychologie g\u00e9n\u00e9tique formule des lois de succession empiriques, intrins\u00e8quement faillibles et probables, \u00e9tablissant par exemple comment une l\u00e9sion pr\u00e9cise du cortex occipital emp\u00eache la survenue de la repr\u00e9sentation visuelle, ou comment l&rsquo;\u00e9puisement m\u00e9tabolique ralentit l&rsquo;ex\u00e9cution des actes de calcul mental.<\/p>\n<p>Cependant, Brentano maintient une hi\u00e9rarchie \u00e9pist\u00e9mologique stricte et ind\u00e9fectible entre les deux d\u00e9marches : <strong>la psychologie g\u00e9n\u00e9tique demeure irr\u00e9vocablement subordonn\u00e9e \u00e0 la psychognosie.<\/strong> Une explication causale ne saurait en aucun cas se substituer \u00e0 une clarification analytique interne. Les sciences du cerveau ne peuvent expliquer que les conditions de r\u00e9alisation factuelle des actes dans un corps biologique situ\u00e9 ; elles demeurent fonci\u00e8rement incapables de fonder la validit\u00e9 logique d&rsquo;un jugement de v\u00e9rit\u00e9 ou la rectitude axiologique d&rsquo;un acte moral. En maintenant cette fronti\u00e8re \u00e9tanche, Brentano neutralise par avance le r\u00e9ductionnisme physicaliste sans jamais entraver le libre d\u00e9veloppement de la recherche m\u00e9dicale exp\u00e9rimentale.<\/p>\n<h3>8.3 Th\u00e9orie des parties et des touts dans la vie psychique<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des chapitres les plus virtuoses de la psychognosie brentanienne est consacr\u00e9 \u00e0 la m\u00e9r\u00e9ologie de la vie psychique, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 l&rsquo;analyse rigoureuse des rapports entre les parties et les touts (<em>Teile und Ganze<\/em>) au sein de la conscience. Rejetant r\u00e9solument l&rsquo;atomisme psychologique h\u00e9rit\u00e9 de l&#8217;empirisme classique britannique (qui concevait l&rsquo;esprit comme un assemblage m\u00e9canique de briques de sensations ind\u00e9pendantes reli\u00e9es par les lois de l&rsquo;associationnisme), Brentano affirme avec force l&rsquo;unit\u00e9 fondamentale, dynamique et continue du flux de conscience.<\/p>\n<p>Il forge une classification d&rsquo;une rare finesse pour distinguer les diff\u00e9rentes mani\u00e8res dont des \u00e9l\u00e9ments peuvent coexister au sein d&rsquo;une unit\u00e9 psychique globale :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Les parties s\u00e9parables (ou ind\u00e9pendantes) :<\/strong> \u00e9l\u00e9ments qui peuvent subsister de mani\u00e8re autonome hors du tout dont ils font partie, tels deux objets physiques juxtapos\u00e9s dans une pi\u00e8ce. Dans la vie de la conscience pure, les v\u00e9ritables parties s\u00e9parables sont en r\u00e9alit\u00e9 rarissimes, car tout \u00e9tat mental est ins\u00e9r\u00e9 dans un r\u00e9seau relationnel continu.<\/li>\n<li><strong>Les parties ins\u00e9parables (ou moments d\u00e9pendants) :<\/strong> \u00e9l\u00e9ments qui ne peuvent exister que dans et par l&rsquo;unit\u00e9 du tout auquel ils appartiennent. L&rsquo;exemple paradigmatique r\u00e9side dans l&rsquo;acte de repr\u00e9sentation et l&rsquo;acte de jugement qui s&rsquo;y applique : il est rigoureusement impossible de faire exister un jugement r\u00e9el sans la repr\u00e9sentation sous-jacente qui lui fournit sa mati\u00e8re, tout comme il est impossible d&rsquo;avoir une couleur visible sans une surface \u00e9tendue qui la porte.<\/li>\n<li><strong>Les parties de distinction (<em>Distinktionsteile<\/em>) :<\/strong> aspects subtils que notre intellect peut isoler par une analyse conceptuelle aigu\u00eb au sein d&rsquo;un acte pourtant parfaitement simple et indivisible dans sa r\u00e9alit\u00e9 concr\u00e8te.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette analyse m\u00e9r\u00e9ologique appliqu\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e2me humaine d\u00e9montre que le sujet percevant n&rsquo;est point une mosa\u00efque \u00e9clat\u00e9e de facult\u00e9s ou de sensations \u00e9parses, mais un tout synth\u00e9tique unifi\u00e9. L&rsquo;\u00e9coute d&rsquo;un accord musical polyphonique ne se compose pas de trois ou quatre sensations auditives herm\u00e9tiquement ferm\u00e9es les unes aux autres qui viendraient myst\u00e9rieusement s&rsquo;agr\u00e9ger ; elle forme un \u00e9v\u00e9nement psychologique continu et global, enrichi de moments m\u00e9r\u00e9ologiques d\u00e9pendants. Ces distinctions magistrales inspireront directement la c\u00e9l\u00e8bre Troisi\u00e8me Recherche logique d&rsquo;Edmund Husserl sur la th\u00e9orie des touts et des parties, laquelle formera \u00e0 son tour le socle ontologique de l&rsquo;ontologie formelle contemporaine.<\/p>\n<h2>9. \u00c9thique brentanienne et axiologie : La fondation rationnelle du bien<\/h2>\n<h3>9.1 L&rsquo;Origine de la connaissance morale (1889)<\/h3>\n<p>En 1889, invit\u00e9 \u00e0 prononcer une conf\u00e9rence devant la Soci\u00e9t\u00e9 des juristes de Vienne, Franz Brentano offre au monde une synth\u00e8se \u00e9tincelante de sa pens\u00e9e \u00e9thique, publi\u00e9e la m\u00eame ann\u00e9e sous le titre devenu c\u00e9l\u00e8bre : <em>Vom Ursprung sittlicher Erkenntnis<\/em> (De l&rsquo;origine de la connaissance morale). Ce court trait\u00e9, salu\u00e9 d\u00e8s sa parution par des penseurs de toute l&rsquo;Europe et admir\u00e9 sans r\u00e9serve par George Edward Moore, se donne pour mission de surmonter la crise morale de la fin du XIXe si\u00e8cle en proposant une fondation rationnelle et objective du bien, capable de renvoyer dos \u00e0 dos les deux impasses jumelles de l&rsquo;\u00e9thique de son \u00e9poque : le relativisme utilitariste et le formalisme transcendantal kantien.<\/p>\n<p>Brentano engage d&#8217;embl\u00e9e une pol\u00e9mique incisive contre l&rsquo;utilitarisme mat\u00e9rialiste ou h\u00e9doniste (repr\u00e9sent\u00e9 par Jeremy Bentham et dans une moindre mesure par John Stuart Mill), qui r\u00e9duit le bien moral \u00e0 la simple recherche empirique du plaisir subjectif ou \u00e0 la somme brute des satisfactions \u00e9go\u00efstes calcul\u00e9es pour le plus grand nombre. Pour Brentano, confondre ce qui est bon avec ce qui procure fortuitement une sensation agr\u00e9able \u00e0 un individu rel\u00e8ve d&rsquo;une abdication totale de la morale rationnelle, ouvrant la porte \u00e0 l&rsquo;arbitraire le plus complet des pulsions. Mais il rejette tout aussi \u00e9nergiquement l&rsquo;imp\u00e9ratif cat\u00e9gorique d&rsquo;Emmanuel Kant. L&rsquo;\u00e9thique du devoir formel kantienne lui appara\u00eet comme une construction d\u00e9sincarn\u00e9e, un rigorisme artificiel dont la puret\u00e9 logique pr\u00e9tentieuse est incapable d&rsquo;\u00e9clairer les dilemmes pratiques de l&rsquo;existence humaine concr\u00e8te.<\/p>\n<p>Pour r\u00e9soudre ce dilemme, Brentano met en \u0153uvre sa g\u00e9niale trouvaille m\u00e9thodologique : le parall\u00e9lisme absolu et strict entre la sph\u00e8re \u00e9pist\u00e9mique du jugement th\u00e9orique et la sph\u00e8re axiologique de l&rsquo;affectivit\u00e9 pratique. De m\u00eame que le probl\u00e8me de la logique est de d\u00e9couvrir comment un jugement peut \u00eatre vrai avec certitude, le probl\u00e8me supr\u00eame de l&rsquo;\u00e9thique est de d\u00e9couvrir comment une volition ou un acte d&rsquo;amour peut \u00eatre intrins\u00e8quement bon et moralement justifi\u00e9. C&rsquo;est dans la constitution intentionnelle m\u00eame de nos actes affectifs que r\u00e9side la source unique et universelle de la connaissance morale.<\/p>\n<h3>9.2 L&rsquo;amour correct (richtiges Lieben) et l&rsquo;\u00e9vidence de la valeur<\/h3>\n<p>Au c\u0153ur de l&rsquo;axiologie brentanienne resplendit le concept novateur d&rsquo;<strong>amour correct<\/strong> (<em>richtiges Lieben<\/em>). Comment d\u00e9finir le Bien sans tomber dans une p\u00e9tition de principe circulaire ? Brentano refuse les d\u00e9finitions m\u00e9taphysiques abstraites qui font du Bien une id\u00e9e en soi tr\u00f4nant dans un ciel intelligible inaccessible. Le Bien ne peut \u00eatre compris que dans sa corr\u00e9lation intentionnelle vivante avec l&rsquo;esprit qui le vise. Sa d\u00e9finition cardinale s&rsquo;\u00e9nonce ainsi avec une souveraine \u00e9l\u00e9gance : <strong>le Bien est ce qui doit \u00eatre aim\u00e9 d&rsquo;un amour juste, ce qui m\u00e9rite d&rsquo;\u00eatre aim\u00e9 d&rsquo;un amour intrins\u00e8quement correct.<\/strong><\/p>\n<p>Cette rectitude affective est \u00e9prouv\u00e9e par le sujet moral \u00e0 travers une exp\u00e9rience d&rsquo;\u00e9vidence en tout point analogue \u00e0 l&rsquo;\u00e9vidence \u00e9pist\u00e9mique qui illumine un jugement de v\u00e9rit\u00e9 :<\/p>\n<ul>\n<li>Tout comme il existe des jugements arbitraires guid\u00e9s par l&rsquo;illusion et des jugements transparents marqu\u00e9s par l&rsquo;<em>Evidenz<\/em> logique ;<\/li>\n<li>Il existe de m\u00eame une distinction ph\u00e9nom\u00e9nologique absolue entre des d\u00e9sirs aveugles, passionnels, suscit\u00e9s par l&rsquo;instinct corporel primaire, et des mouvements affectifs v\u00e9cus avec le sentiment imm\u00e9diat de leur justesse intrins\u00e8que (<em>als richtig charakterisiert<\/em>).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Lorsque nous \u00e9prouvons de la joie devant la d\u00e9couverte d&rsquo;une v\u00e9rit\u00e9 \u00e9clatante, lorsque nous admirons la bravoure morale d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e d&rsquo;un individu ou lorsque nous \u00e9prouvons une compassion sinc\u00e8re envers une cr\u00e9ature innocente qui souffre, nous n&rsquo;avons pas seulement une impulsion affective brute ; nous faisons l&rsquo;exp\u00e9rience que notre amour est l\u00e9gitime, n\u00e9cessaire et universellement fond\u00e9 dans la valeur de son objet. \u00c0 l&rsquo;inverse, l&rsquo;amour du vice ou la r\u00e9jouissance devant le malheur d&rsquo;autrui sont \u00e9prouv\u00e9s comme intrins\u00e8quement pervers et pervertis. L&rsquo;axiologie de Brentano repose ainsi sur une intuitionnisme \u00e9motionnel rationnel : les valeurs fondamentales ne sont ni des conventions sociales changeantes ni des fictions linguistiques, mais des r\u00e9alit\u00e9s objectives donn\u00e9es avec une \u00e9vidence insurpassable \u00e0 la rectitude de notre vie affective.<\/p>\n<h3>9.3 Cons\u00e9quentialisme \u00e9thique et optimisation du bien pratique<\/h3>\n<p>Cette intuition des valeurs fondamentales ne demeure point une contemplation st\u00e9rile ; elle s&rsquo;articule chez Brentano \u00e0 un principe d&rsquo;action r\u00e9solument tourn\u00e9 vers l&rsquo;efficacit\u00e9 historique et le devoir universel, configurant une doctrine que la philosophie moderne qualifie d&rsquo;\u00e9thique cons\u00e9quentialiste des valeurs. Rejetant le pur d\u00e9ontologisme kantien pour lequel les cons\u00e9quences r\u00e9elles d&rsquo;un acte sont indiff\u00e9rentes \u00e0 sa moralit\u00e9, Brentano \u00e9rige un imp\u00e9ratif supr\u00eame de la praxis : <strong>agis toujours de telle sorte que ton action favorise et r\u00e9alise le meilleur bien possible dans le cercle le plus vaste et pour la dur\u00e9e la plus \u00e9tendue.<\/strong><\/p>\n<p>Pour guider le choix \u00e9thique au milieu des conflits de valeurs de l&rsquo;existence, Brentano \u00e9labore une table rigoureuse des pr\u00e9f\u00e9rences pr\u00e9f\u00e9rentielles l\u00e9gitimes (<em>Vorziehen<\/em>) :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;existence d&rsquo;une valeur positive est toujours pr\u00e9f\u00e9rable \u00e0 sa non-existence ;<\/li>\n<li>La non-existence d&rsquo;un mal est toujours pr\u00e9f\u00e9rable \u00e0 son existence ;<\/li>\n<li>Un bien sup\u00e9rieur et durable (le d\u00e9veloppement spirituel, la justice, le savoir philosophique) doit syst\u00e9matiquement \u00eatre pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 \u00e0 un bien \u00e9ph\u00e9m\u00e8re et inf\u00e9rieur (le confort mat\u00e9riel imm\u00e9diat, le plaisir sensuel \u00e9go\u00efste) ;<\/li>\n<li>Le bien d&rsquo;une communaut\u00e9 tout enti\u00e8re l&#8217;emporte de fa\u00e7on inconditionnelle sur l&rsquo;avantage d&rsquo;un seul individu isol\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ce cons\u00e9quentialisme axiologique accorde une place royale \u00e0 l&rsquo;auto-perfectionnement de l&rsquo;individu : se perfectionner intellectuellement et moralement constitue le premier devoir de tout \u00eatre pensant, car c&rsquo;est en devenant soi-m\u00eame plus lucide et meilleur qu&rsquo;on augmente sa puissance de rayonnement bienfaisant dans la soci\u00e9t\u00e9. Cette formulation brentanienne de l&rsquo;\u00e9thique a exerc\u00e9 une fascination directe sur George Edward Moore, qui en traduit les th\u00e8ses majeures dans son c\u00e9l\u00e8bre ouvrage <em>Principia Ethica<\/em> (1903). L&rsquo;\u00e9thique anglo-saxonne moderne de l&rsquo;intuitionnisme moral et de l&rsquo;utilitarisme id\u00e9aliste doit ainsi une part d\u00e9terminante de son armature conceptuelle aux le\u00e7ons viennoises du ma\u00eetre autrichien.<\/p>\n<h2>10. L&rsquo;\u00c9cole de Brentano : R\u00e9seau intellectuel et dissidences f\u00e9condes<\/h2>\n<h3>10.1 Les figures de proue \u00e0 Vienne, Graz et Prague<\/h3>\n<p>L&rsquo;extraordinaire f\u00e9condit\u00e9 de Franz Brentano se mesure avec \u00e9clat \u00e0 travers l&rsquo;ampleur sans \u00e9gale de l&rsquo;\u00ab \u00c9cole de Brentano \u00bb, cette communaut\u00e9 informelle d&rsquo;\u00e9l\u00e8ves brillants qui ont essaim\u00e9 dans toutes les grandes universit\u00e9s d&rsquo;Autriche-Hongrie et de l&rsquo;Allemagne imp\u00e9riale. Contrairement aux disciples de Hegel qui s&rsquo;\u00e9taient enferm\u00e9s dans une orthodoxie r\u00e9p\u00e9titive et dogmatique, les auditeurs de Brentano se sont singularis\u00e9s par leur esprit critique virulent, poussant souvent les intuitions fondamentales du ma\u00eetre jusqu&rsquo;\u00e0 des cons\u00e9quences radicales que Brentano lui-m\u00eame rejetait avec force. La richesse de cette \u00e9cole tient pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 sa capacit\u00e9 prodigieuse \u00e0 engendrer des voies th\u00e9oriques novatrices et autonomes.<\/p>\n<p>Parmi les figures les plus \u00e9blouissantes de ce r\u00e9seau intellectuel, trois personnalit\u00e9s se d\u00e9tachent avec un \u00e9clat singulier :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Alexius Meinong (1853\u20131920) :<\/strong> Professeur \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Graz, il y fonde la c\u00e9l\u00e8bre \u00c9cole de Graz et le tout premier laboratoire autrichien de psychologie exp\u00e9rimentale. Meinong radicalise l&rsquo;analyse brentanienne de l&rsquo;objet intentionnel pour b\u00e2tir sa c\u00e9l\u00e8bre <em>Gegenstandstheorie<\/em> (Th\u00e9orie des objets), une ontologie vertigineuse qui accorde un statut th\u00e9orique non seulement aux objets existants r\u00e9els, mais aussi aux objets id\u00e9aux non existants (la couleur pure, le nombre) et surtout aux objets impossibles et contradictoires tels que le \u00ab cercle carr\u00e9 \u00bb ou la \u00ab montagne en or massif \u00bb, lesquels \u00ab n&rsquo;existent pas \u00bb mais poss\u00e8dent n\u00e9anmoins un \u00eatre-tel (<em>Sosein<\/em>) irr\u00e9ductible.<\/li>\n<li><strong>Christian von Ehrenfels (1859\u20131932) :<\/strong> Enseignant \u00e0 Vienne puis \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 allemande de Prague, il publie en 1890 un m\u00e9moire fondateur retentissant intitul\u00e9 <em>\u00dcber Gestaltqualit\u00e4ten<\/em> (Sur les qualit\u00e9s de forme). S&rsquo;appuyant sur les r\u00e9flexions de Brentano et de Mach sur la perception spatiale et acoustique, il d\u00e9montre qu&rsquo;une m\u00e9lodie ne se r\u00e9duit point \u00e0 la somme des notes physiques singuli\u00e8res qui la composent : si l&rsquo;on transpose la m\u00e9lodie dans une autre tonalit\u00e9, toutes les notes changent mais la m\u00e9lodie reste identiquement reconnue. C&rsquo;est l&rsquo;\u00e9tincelle qui donne naissance \u00e0 la r\u00e9volution de la <em>Gestaltpsychologie<\/em>.<\/li>\n<li><strong>Anton Marty (1847\u20131914) et Carl Stumpf (1848\u20131936) :<\/strong> Marty, install\u00e9 \u00e0 Prague, consacre son g\u00e9nie \u00e0 \u00e9difier une ph\u00e9nom\u00e9nologie du langage d&rsquo;une rigueur absolue, \u00e9tudiant les \u00e9nonc\u00e9s communicatifs, les d\u00e9ictiques et les syncat\u00e9gor\u00e8mes. Stumpf, quant \u00e0 lui, nomm\u00e9 professeur \u00e0 Berlin, excelle dans la psychologie de l&rsquo;audition et la th\u00e9orie des sons (<em>Tonpsychologie<\/em>), tout en devenant le parrain acad\u00e9mique des jeunes psychologues de la forme et le directeur de recherche d&rsquo;une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration de savants.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>10.2 Kazimierz Twardowski et la fondation de l&rsquo;\u00c9cole de Lvov-Varsovie<\/h3>\n<p>Au sein de cette descendance intellectuelle, le philosophe et logicien polonais Kazimierz Twardowski (1866\u20131938) occupe une place pivotale d&rsquo;une importance strat\u00e9gique monumentale. En 1894, Twardowski publie \u00e0 Vienne une th\u00e8se d\u00e9cisive intitul\u00e9e <em>Zur Lehre vom Inhalt und Gegenstand der Vorstellungen<\/em> (Sur la doctrine du contenu et de l&rsquo;objet des repr\u00e9sentations). Dans ce texte lumineux, Twardowski met un terme d\u00e9finitif \u00e0 une \u00e9quivoque qui encombrait les formulations initiales de Brentano : la confusion r\u00e9currente entre le <strong>contenu mental immanent<\/strong> de l&rsquo;acte et l&rsquo;<strong>objet ext\u00e9rieur r\u00e9el<\/strong> vis\u00e9 par cet acte.<\/p>\n<p>Twardowski illustre cette distinction d&rsquo;une mani\u00e8re ind\u00e9l\u00e9bile par la c\u00e9l\u00e8bre analogie de la peinture : dans un tableau repr\u00e9sentant un paysage alpestre, il faut distinguer avec rigueur la toile mat\u00e9rielle recouverte de pigments color\u00e9s (le contenu intra-mental pr\u00e9sent dans la conscience) et la montagne r\u00e9elle de roche et de glace qui se dresse au loin dans les Alpes (l&rsquo;objet intentionnel transcendant vis\u00e9 par le tableau). Cette clarification conceptuelle magistrale agit comme une onde de choc. Elle force Edmund Husserl \u00e0 revoir de fond en comble sa th\u00e9orie de la signification dans ses <em>Recherches logiques<\/em>, et elle oblige Brentano lui-m\u00eame \u00e0 durcir sa doctrine pour amorcer son grand virage r\u00e9iste \u00e9liminant le contenu immanent.<\/p>\n<p>L&rsquo;h\u00e9ritage de Twardowski ne s&rsquo;arr\u00eate point \u00e0 cette perc\u00e9e s\u00e9mantique. Nomm\u00e9 professeur \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Lvov (Lemberg) en 1895, il y transplante int\u00e9gralement l&rsquo;esprit brentanien de clart\u00e9 analytique, de rigueur logique et d&rsquo;aversion absolue envers l&rsquo;obscurantisme m\u00e9taphysique germanique. C&rsquo;est l&rsquo;acte de naissance de la prestigieuse \u00c9cole de Lvov-Varsovie, qui va dominer la logique math\u00e9matique mondiale de l&rsquo;entre-deux-guerres. Sous la f\u00e9rule de Twardowski se forment des g\u00e9ants de la logique contemporaine tels qu&rsquo;Alfred Tarski (le cr\u00e9ateur de la s\u00e9mantique formelle de la v\u00e9rit\u00e9), Jan \u0141ukasiewicz (l&rsquo;inventeur des logiques polyvalentes et de la notation polonaise), Stanis\u0142aw Le\u015bniewski et Tadeusz Kotarbi\u0144ski. Ainsi, la rigueur conceptuelle de Franz Brentano s&rsquo;est transmise intacte au c\u0153ur m\u00eame des plus puissantes constructions formelles du XXe si\u00e8cle.<\/p>\n<h3>10.3 Divergences doctrinales et \u00e9mancipation des disciples<\/h3>\n<p>La trajectoire de l&rsquo;\u00c9cole de Brentano fut toutefois marqu\u00e9e par de douloureux d\u00e9chirements doctrinaux et des ruptures personnelles parfois tragiques. Brentano, homme de conviction in\u00e9branlable et d&rsquo;une rigueur inflexible, vivait la d\u00e9rive th\u00e9orique de ses disciples comme une trahison de la v\u00e9ritable m\u00e9thode scientifique. Sa correspondance avec Anton Marty t\u00e9moigne de l&rsquo;exasp\u00e9ration grandissante du vieux ma\u00eetre face aux audaces conceptuelles de Meinong et d&rsquo;Husserl, qu&rsquo;il accusait de r\u00e9introduire subrepticement les vieilles fictions scolastiques ou le n\u00e9o-platonisme sous des atours neufs.<\/p>\n<p>Le point de friction le plus violent concerne la th\u00e9orie des objets de Meinong. Lorsque ce dernier proclame l&rsquo;existence d&rsquo;une sph\u00e8re de l&rsquo;\u00ab Aussersein \u00bb (l&rsquo;\u00eatre au-del\u00e0 de l&rsquo;\u00eatre et du non-\u00eatre) pour y loger les objets inexistants et impossibles, Brentano fulmine. Pour l&rsquo;auteur du r\u00e9isme, affirmer qu&rsquo;un \u00ab cercle carr\u00e9 \u00bb poss\u00e8de une quelconque forme d&rsquo;\u00eatre rel\u00e8ve de la d\u00e9mence ontologique et d&rsquo;un d\u00e9lire linguistique fond\u00e9 sur l&rsquo;incapacit\u00e9 \u00e0 comprendre la fonction syncat\u00e9gor\u00e9matique des mots n\u00e9gatifs. Brentano condamne avec la m\u00eame s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 la ph\u00e9nom\u00e9nologie transcendantale d\u00e9velopp\u00e9e par Husserl apr\u00e8s 1900. L&rsquo;id\u00e9e husserlienne d&rsquo;une mise entre parenth\u00e8ses du monde (<em>\u00e9poch\u00e8<\/em>) et la position d&rsquo;un \u00ab moi transcendantal \u00bb constituant pur sont per\u00e7ues par Brentano comme une rechute d\u00e9sastreuse dans l&rsquo;id\u00e9alisme n\u00e9o-kantien et le solipsisme ficht\u00e9en qu&rsquo;il avait combattu toute sa vie durant.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 ces anath\u00e8mes r\u00e9ciproques, ces scissions doctrinales r\u00e9v\u00e8lent la f\u00e9condit\u00e9 extraordinaire du ma\u00eetre viennois. Contrairement aux syst\u00e8mes h\u00e9g\u00e9lien ou spinoziste, dont la coh\u00e9rence monolithique interdit toute h\u00e9r\u00e9sie sans effondrement de l&rsquo;\u00e9difice, la pens\u00e9e de Brentano s&rsquo;est comport\u00e9e comme un incubateur d&rsquo;\u00e9nergies cr\u00e9atrices. Ses cat\u00e9gories, ses distinctions et ses apories ont servi de mat\u00e9riau brut \u00e0 partir duquel une g\u00e9n\u00e9ration enti\u00e8re de philosophes a pu s&rsquo;\u00e9manciper de la tradition classique pour inaugurer les ruptures \u00e9pist\u00e9mologiques du nouveau si\u00e8cle.<\/p>\n<h2>11. R\u00e9percussions majeures : Ph\u00e9nom\u00e9nologie husserlienne et psychanalyse freudienne<\/h2>\n<h3>11.1 Edmund Husserl : De l&rsquo;auditeur fid\u00e8le au p\u00e8re de la ph\u00e9nom\u00e9nologie<\/h3>\n<p>Parmi toutes les filiations intellectuelles issues de Franz Brentano, aucune n&rsquo;a exerc\u00e9 un retentissement historique plus monumental que celle le liant \u00e0 <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/husserl\/\">Edmund Husserl<\/a>. Jeune docteur en math\u00e9matiques form\u00e9 \u00e0 Berlin aupr\u00e8s du grand Karl Weierstrass, Husserl d\u00e9barque \u00e0 Vienne en 1884 sans intention philosophique particuli\u00e8re. Par curiosit\u00e9 intellectuelle, il d\u00e9cide d&rsquo;assister aux cours publics du ma\u00eetre viennois. L&rsquo;impact est foudroyant : la rigueur \u00e9blouissante de Brentano, sa foi dans la possibilit\u00e9 d&rsquo;une philosophie comme science exacte et sa majest\u00e9 oratoire agissent sur Husserl comme une v\u00e9ritable conversion spirituelle et intellectuelle. Husserl renonce d\u00e9finitivement aux math\u00e9matiques pures pour consacrer sa vie enti\u00e8re \u00e0 la philosophie, demeurant deux ann\u00e9es compl\u00e8tes aupr\u00e8s de Brentano comme son disciple le plus z\u00e9l\u00e9.<\/p>\n<p>C&rsquo;est Brentano qui oriente Husserl vers l&rsquo;\u00e9tude de la psychologie descriptive et qui lui confie les cl\u00e9s du concept d&rsquo;intentionnalit\u00e9. Husserl s&rsquo;approprie cet h\u00e9ritage dans sa <em>Philosophie de l&rsquo;arithm\u00e9tique<\/em> (1891), puis le transforme de mani\u00e8re magistrale et d\u00e9cisive dans ses <em>Recherches logiques<\/em> (1900-1901), l&rsquo;ouvrage fondateur de la ph\u00e9nom\u00e9nologie moderne. Dans ce texte, Husserl rend un hommage vibrant et reconnaissant \u00e0 son ma\u00eetre, affirmant sans ambages que sans les perc\u00e9es conceptuelles de Brentano sur l&rsquo;intentionnalit\u00e9 et la psychologie descriptive, la ph\u00e9nom\u00e9nologie n&rsquo;aurait jamais pu voir le jour.<\/p>\n<p>Toutefois, la filiation s&rsquo;accompagne d&rsquo;un d\u00e9passement dialectique radical. Husserl critique vigoureusement ce qu&rsquo;il identifie comme les limites \u00ab naturalistes \u00bb et \u00ab psychologisantes \u00bb du cadre brentanien originel. Alors que Brentano concevait toujours la psychologie descriptive comme une science positive de faits empiriques r\u00e9els, Husserl arrache l&rsquo;intentionnalit\u00e9 au domaine empirique pour la porter au rang d&rsquo;une ph\u00e9nom\u00e9nologie transcendantale pure, fond\u00e9e sur l&rsquo;intuition des essences (r\u00e9duction eid\u00e9tique) et la suspension m\u00e9thodique de la th\u00e8se du monde naturel (<em>\u00e9poch\u00e8<\/em>). Le foss\u00e9 s&rsquo;approfondit d\u00e9finitivement lorsque Husserl publie ses <em>Id\u00e9es directrices pour une ph\u00e9nom\u00e9nologie pure et une philosophie ph\u00e9nom\u00e9nologique<\/em> (1913) : Brentano ne pardonnera jamais \u00e0 son g\u00e9nial \u00e9l\u00e8ve ce qu&rsquo;il consid\u00e9rait comme une d\u00e9sertion vers l&rsquo;id\u00e9alisme transcendantal, tandis que Husserl continua jusqu&rsquo;\u00e0 son dernier jour de v\u00e9n\u00e9rer en Brentano l&rsquo;initiateur incomparable sans lequel sa propre pens\u00e9e f\u00fbt rest\u00e9e silencieuse.<\/p>\n<h3>11.2 Sigmund Freud \u00e9l\u00e8ve de Brentano : Traces et m\u00e9tamorphoses<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des rencontres historiques les plus fascinantes et pourtant les plus m\u00e9connues de l&rsquo;histoire intellectuelle moderne unit Franz Brentano au jeune <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/freud\/\">Sigmund Freud<\/a>. Entre 1874 et 1876, alors qu&rsquo;il est un brillant \u00e9tudiant en m\u00e9decine \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Vienne passionn\u00e9 par les cours d&rsquo;anatomie compar\u00e9e d&rsquo;Ernst Br\u00fccke, Freud prend l&rsquo;initiative exceptionnelle de s&rsquo;inscrire \u00e0 cinq cours et s\u00e9minaires diff\u00e9rents dispens\u00e9s par Franz Brentano, couvrant la psychologie empirique, la logique formelle et la philosophie de la nature. Il est av\u00e9r\u00e9 par la correspondance intime du jeune Freud (notamment ses lettres passionn\u00e9es \u00e0 son ami Eduard Silberstein) que Brentano exer\u00e7a sur son esprit une s\u00e9duction intellectuelle extraordinaire, au point que Freud envisagea un temps d&rsquo;accomplir un double doctorat en m\u00e9decine et en philosophie.<\/p>\n<p>Le lien entre les deux hommes fut si direct et personnel que lorsque le philosophe et th\u00e9ologien John Stuart Mill d\u00e9c\u00e9da, Brentano recommanda chaleureusement le jeune Freud \u00e0 l&rsquo;\u00e9diteur Theodor Gomperz pour traduire en allemand le douzi\u00e8me volume des \u0153uvres compl\u00e8tes de Mill, t\u00e2che que Freud accomplit avec brio en 1880. Mais l&rsquo;influence souterraine de Brentano sur la future matrice de la psychanalyse est infiniment plus profonde :<\/p>\n<ul>\n<li>La distinction brentanienne fondamentale entre la <strong>repr\u00e9sentation<\/strong> (<em>Vorstellung<\/em>) et l&rsquo;<strong>affect \/ motion pulsionnelle<\/strong> (<em>Affekt \/ Triebrepr\u00e4sentanz<\/em>) structure de fond en comble l&rsquo;ensemble de la premi\u00e8re et de la seconde m\u00e9tapsychologie freudienne ;<\/li>\n<li>La dynamique pulsionnelle freudienne, articul\u00e9e autour de la dualit\u00e9 souveraine d&rsquo;\u00c9ros et de Thanatos (l&rsquo;amour et la destruction), fait \u00e9cho direct \u00e0 la polarit\u00e9 des actes psychiques affectifs th\u00e9oris\u00e9e par Brentano sous l&rsquo;intitul\u00e9 de l&rsquo;amour et de la haine (<em>Liebe und Hass<\/em>) ;<\/li>\n<li>La conception brentanienne de l&rsquo;intentionnalit\u00e9 comme tension dynamique vers un objet (<em>Objektbeziehung<\/em>) se retrouve m\u00e9tamorphos\u00e9e dans la th\u00e9orie psychanalytique du choix d&rsquo;objet libidinal.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Il est vrai que Freud a op\u00e9r\u00e9 un renversement complet du postulat brentanien de la transparence du psychique : alors que Brentano refusait absolument l&rsquo;existence de ph\u00e9nom\u00e8nes psychiques inconscients au nom de l&rsquo;identit\u00e9 constitutive entre acte mental et perception interne concomitante, Freud a b\u00e2ti la psychanalyse sur l&rsquo;affirmation centrale d&rsquo;un inconscient dynamique refoul\u00e9. N\u00e9anmoins, l&rsquo;exigence de rigueur clinique, la recherche d&rsquo;une armature pulsionnelle unifi\u00e9e et le statut accord\u00e9 \u00e0 la dynamique du d\u00e9sir portent chez Freud la marque ind\u00e9l\u00e9bile de son initiation philosophique aupr\u00e8s du ma\u00eetre de Vienne.<\/p>\n<h3>11.3 Influence sur la psychologie de la forme (Gestaltpsychologie)<\/h3>\n<p>L&rsquo;autre fleuve th\u00e9orique majeur issu des eaux brentaniennes est la psychologie de la forme (<em>Gestaltpsychologie<\/em>), qui r\u00e9volutionna la th\u00e9orie de la perception au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle face aux dogmes du behaviorisme anglo-saxon et de l&rsquo;associationnisme allemand. Cette filiation s&rsquo;est op\u00e9r\u00e9e par une double transmission magistrale : d&rsquo;une part \u00e0 travers le m\u00e9moire s\u00e9minal de Christian von Ehrenfels de 1890 sur les qualit\u00e9s de forme (<em>Gestaltqualit\u00e4ten<\/em>), d&rsquo;autre part \u00e0 travers le laboratoire de recherche de Carl Stumpf \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Berlin.<\/p>\n<p>C&rsquo;est en effet au sein de l&rsquo;institut de psychologie dirig\u00e9 par Carl Stumpf, l&rsquo;un des premiers et plus fid\u00e8les disciples de Brentano, que s&rsquo;est constitu\u00e9e la fameuse \u00c9cole de Berlin, men\u00e9e par le trio l\u00e9gendaire : Max Wertheimer, Wolfgang K\u00f6hler et Kurt Koffka. Ces trois pionniers ont repris directement \u00e0 la psychologie de l&rsquo;acte brentanienne son refus cat\u00e9gorique de l&rsquo;atomisme sensoriel. Pour Brentano, la conscience n&rsquo;est jamais confront\u00e9e \u00e0 une poussi\u00e8re de sensations brutes qu&rsquo;elle devrait r\u00e9assembler laborieusement par un calcul associatif ; le donn\u00e9 imm\u00e9diat de l&rsquo;exp\u00e9rience est d&#8217;embl\u00e9e articul\u00e9 en totalit\u00e9s pourvues de sens, en structures morphologiques unifi\u00e9es.<\/p>\n<p>La psychologie de la Gestalt a \u00e9lev\u00e9 cette intuition descriptive au rang de lois scientifiques d&rsquo;organisation perceptive : la loi de bonne forme (pr\u00e9gnance), la loi de proximit\u00e9, la loi de similitude et la s\u00e9gr\u00e9gation figure\/fond. Tous ces axiomes exp\u00e9rimentaux prolongent l&rsquo;exigence brentanienne d&rsquo;une description fid\u00e8le des ph\u00e9nom\u00e8nes per\u00e7us dans leur int\u00e9grit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nale. L&rsquo;h\u00e9ritage de Brentano r\u00e9sonne ainsi au c\u0153ur des sciences cognitives de la vision et de la perception des formes complexes, d\u00e9montrant la puissance f\u00e9condante d&rsquo;une psychologie qui refuse de mutiler la richesse de l&rsquo;exp\u00e9rience pour complaire aux pr\u00e9suppos\u00e9s m\u00e9canistes du r\u00e9ductionnisme.<\/p>\n<h2>12. Actualit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique et pr\u00e9sence dans les sciences de l&rsquo;esprit contemporaines<\/h2>\n<h3>12.1 Le retour de l&rsquo;intentionnalit\u00e9 dans la philosophie de l&rsquo;esprit analytique<\/h3>\n<p>Alors que la pens\u00e9e continentale s&rsquo;\u00e9loignait progressivement des pr\u00e9occupations descriptives de la psychologie classique au cours de la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle, Franz Brentano a op\u00e9r\u00e9 un retour spectaculaire au c\u0153ur m\u00eame de la philosophie analytique anglo-am\u00e9ricaine contemporaine. Ce renouveau a \u00e9t\u00e9 initi\u00e9 au milieu des ann\u00e9es 1950 par le philosophe am\u00e9ricain Roderick Chisholm dans son c\u00e9l\u00e8bre ouvrage <em>Perceiving: A Philosophical Study<\/em>. Chisholm r\u00e9habilite ce qu&rsquo;il baptise officiellement la \u00ab th\u00e8se de Brentano \u00bb (<em>Brentano&rsquo;s Thesis<\/em>) : l&rsquo;affirmation selon laquelle l&rsquo;intentionnalit\u00e9 constitue la marque distinctive, n\u00e9cessaire et irr\u00e9ductible des \u00e9tats mentaux, impossible \u00e0 traduire ou \u00e0 \u00e9liminer dans le vocabulaire purement physique ou comportemental.<\/p>\n<p>Cette red\u00e9couverte a d\u00e9clench\u00e9 l&rsquo;un des d\u00e9bats les plus passionn\u00e9s et les plus profonds de la philosophie de l&rsquo;esprit contemporaine (<em>Philosophy of Mind<\/em>), autour du d\u00e9fi dit de la \u00ab naturalisation de l&rsquo;intentionnalit\u00e9 \u00bb. Comment un \u00e9tat physique de mati\u00e8re c\u00e9r\u00e9brale peut-il \u00eatre dou\u00e9 de la propri\u00e9t\u00e9 s\u00e9mantique de porter \u00ab sur \u00bb quelque chose (<em>aboutness<\/em>) ? Des figures analytiques majeures ont \u00e9t\u00e9 contraintes de se positionner face \u00e0 l&rsquo;\u00e9nigme brentanienne :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Jerry Fodor<\/strong> a cherch\u00e9 \u00e0 naturaliser l&rsquo;intentionnalit\u00e9 \u00e0 travers sa th\u00e9orie computationnelle et repr\u00e9sentationnelle de l&rsquo;esprit (le langage de la pens\u00e9e ou \u00ab mentalais \u00bb) ;<\/li>\n<li><strong>Daniel Dennett<\/strong> a propos\u00e9 une approche pragmatiste et d\u00e9flationniste \u00e0 travers sa th\u00e9orie de la posture intentionnelle (<em>Intentional Stance<\/em>) ;<\/li>\n<li><strong>John Searle<\/strong> a forg\u00e9 sa c\u00e9l\u00e8bre exp\u00e9rience de pens\u00e9e de la \u00ab Chambre chinoise \u00bb pr\u00e9cis\u00e9ment pour d\u00e9montrer, dans une lign\u00e9e authentiquement brentanienne, que le pur calcul syntaxique d&rsquo;un ordinateur n&rsquo;engendre jamais l&rsquo;intentionnalit\u00e9 s\u00e9mantique intrins\u00e8que de la conscience humaine.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;irr\u00e9ductibilit\u00e9 du \u00ab \u00e0-propos \u00bb mental face aux mod\u00e8les computationnels stricts de l&rsquo;intelligence artificielle symbolique ou connexionniste confirme l&rsquo;actualit\u00e9 br\u00fblante des intuitions de Brentano. Plus de cent cinquante ans apr\u00e8s la parution de la <em>Psychologie d&rsquo;un point de vue empirique<\/em>, l&rsquo;intentionnalit\u00e9 demeure l&rsquo;\u00e9cueil insurmont\u00e9 sur lequel bute le mat\u00e9rialisme physicaliste na\u00eff, rappelant l&rsquo;autonomie souveraine de la sph\u00e8re mentale.<\/p>\n<h3>12.2 Conscience r\u00e9flexive et th\u00e9ories d&rsquo;ordre sup\u00e9rieur (HOT)<\/h3>\n<p>L&rsquo;autre carrefour o\u00f9 la pens\u00e9e de Brentano f\u00e9conde intens\u00e9ment la recherche contemporaine concerne l&rsquo;\u00e9lucidation de la conscience de soi et de la structure de l&rsquo;attention r\u00e9flexive. Dans les sciences cognitives et la neurophilosophie actuelles, d&rsquo;immenses querelles opposent les tenants des th\u00e9ories de la pens\u00e9e d&rsquo;ordre sup\u00e9rieur (<em>Higher-Order Thought \/ HOT theories<\/em>), d\u00e9fendues notamment par David Rosenthal, aux partisans des th\u00e9ories de l&rsquo;ordre unitaire ou th\u00e9ories auto-repr\u00e9sentationnelles de la conscience (<em>Self-Representationalism<\/em>), illustr\u00e9es par des penseurs comme Uriah Kriegel ou Dan Zahavi.<\/p>\n<p>Ces d\u00e9bats r\u00e9activent mot pour mot la solution g\u00e9niale formul\u00e9e par Brentano en 1874 pour d\u00e9samorcer le paradoxe de la r\u00e9gression \u00e0 l&rsquo;infini de la conscience. Les th\u00e9ories d&rsquo;ordre sup\u00e9rieur postulent qu&rsquo;un \u00e9tat mental devient conscient lorsqu&rsquo;il est cibl\u00e9 par un second \u00e9tat mental distinct d&rsquo;ordre sup\u00e9rieur (une m\u00e9ta-pens\u00e9e). Cette mod\u00e9lisation s&rsquo;expose in\u00e9vitablement \u00e0 l&rsquo;objection redoutable du d\u00e9doublement infini : que faut-il donc pour que ce second \u00e9tat soit lui-m\u00eame conscient ? Faut-il un troisi\u00e8me \u00e9tat, puis un quatri\u00e8me \u00e0 l&rsquo;infini ?<\/p>\n<p>Brentano avait r\u00e9solu cette aporie avec une \u00e9conomie conceptuelle admirable qui fait aujourd&rsquo;hui l&rsquo;admiration des neuroscientifiques de la conscience ph\u00e9nom\u00e9nale : <strong>la conscience est un acte unique qui s&rsquo;englobe lui-m\u00eame comme objet secondaire dans son propre accomplissement.<\/strong> Lorsque j&rsquo;entends un son, il n&rsquo;y a pas deux actes s\u00e9par\u00e9s (un acte d&rsquo;audition plus un acte r\u00e9flexif d&rsquo;observation), mais un seul \u00e9v\u00e9nement mental indissociable qui poss\u00e8de une structure intentionnelle duelle :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;objet primaire (vis\u00e9 vers l&rsquo;ext\u00e9rieur) : la note de musique physique ;<\/li>\n<li>L&rsquo;objet secondaire (saisi int\u00e9rieurement de mani\u00e8re concomitante) : l&rsquo;acte m\u00eame d&rsquo;entendre cette note.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette th\u00e9orie auto-repr\u00e9sentationnelle permet de rendre compte de l&rsquo;acc\u00e8s ph\u00e9nom\u00e9nal imm\u00e9diat et de l&rsquo;unit\u00e9 subjective de l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue sans requ\u00e9rir la moindre machinerie computationnelle suppl\u00e9mentaire ni tomber dans l&rsquo;illusion d&rsquo;un d\u00e9doublement interne du sujet pensant. Les mod\u00e8les neurobiologiques r\u00e9cents d\u00e9crivant la synchronisation des r\u00e9seaux neuronaux corticaux et la r\u00e9entrance dynamique valident de mani\u00e8re empirique cette structure unifi\u00e9e postul\u00e9e par la psychognosie brentanienne.<\/p>\n<h3>12.3 Bilan critique : Port\u00e9e intemporelle d&rsquo;un pionnier de la rigueur psychologique<\/h3>\n<p>Au terme de cette vaste travers\u00e9e de son univers intellectuel, Franz Brentano s&rsquo;impose comme une figure monumentale dont la singularit\u00e9 h\u00e9ro\u00efque a marqu\u00e9 d&rsquo;un sceau ind\u00e9l\u00e9bile l&rsquo;histoire de la philosophie occidentale. Anim\u00e9 par l&rsquo;ambition grandiose d&rsquo;arracher la philosophie \u00e0 l&rsquo;orni\u00e8re des dogmatismes th\u00e9ologiques et des fictions m\u00e9taphysiques pour la hisser au rang d&rsquo;une science rigoureuse, exacte et cumulative, il a su allier l&rsquo;\u00e9rudition la plus vertigineuse du classicisme aristot\u00e9licien \u00e0 l&rsquo;esprit critique le plus ac\u00e9r\u00e9 des sciences de la nature.<\/p>\n<p>Certes, l&rsquo;examen historique n&rsquo;interdit pas de pointer certaines limites inh\u00e9rentes \u00e0 son projet. Son hostilit\u00e9 ind\u00e9passable \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de la quantification math\u00e9matique en psychologie et son refus opini\u00e2tre d&rsquo;admettre la dimension cr\u00e9atrice des processus psychiques inconscients t\u00e9moignent des attaches de sa pens\u00e9e \u00e0 certains cadres \u00e9pist\u00e9mologiques du XIXe si\u00e8cle qui ne purent r\u00e9sister \u00e0 l&rsquo;av\u00e8nement des m\u00e9thodes neurobiologiques modernes et de la m\u00e9tapsychologie freudienne. De m\u00eame, son ontologie r\u00e9iste ultra-radicale de la fin de sa vie a pu sembler excessivement s\u00e9v\u00e8re, condamnant au n\u00e9ant des pans entiers de la th\u00e9orie de la signification pour pr\u00e9server une m\u00e9taphysique purement concr\u00e8te des individus singuliers.<\/p>\n<p>Cependant, ces r\u00e9serves critiques ne font qu&rsquo;accentuer l&rsquo;\u00e9clat de son g\u00e9nie p\u00e9renne. Par sa r\u00e9activation souveraine de l&rsquo;intentionnalit\u00e9, par son d\u00e9mant\u00e8lement audacieux de la logique pr\u00e9dicative traditionnelle, par sa tripartition rigoureuse des v\u00e9cus de la conscience, par son axiologie fond\u00e9e sur la rectitude de l&rsquo;amour \u00e9vident et par son incomparable magist\u00e8re p\u00e9dagogique qui a rendu possibles la ph\u00e9nom\u00e9nologie, la logique polonaise et la psychologie de la forme, Franz Brentano demeure une sentinelle in\u00e9branlable au seuil de notre modernit\u00e9. Il a rappel\u00e9 au monde que l&rsquo;exploration de l&rsquo;esprit humain ne saurait se satisfaire ni d&rsquo;un verbiage po\u00e9tique inconsistant ni d&rsquo;un r\u00e9ductionnisme aveugle \u00e0 la mat\u00e9rialit\u00e9 organique, et que seule une fid\u00e9lit\u00e9 intransigeante \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rience interne de la conscience est capable de d\u00e9voiler le sens ultime de la v\u00e9rit\u00e9, de la beaut\u00e9 et du bien.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul style=\"list-style-type: none; padding-left: 0;\">\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Brentano, F. (1862). <em>Von der mannigfachen Bedeutung des Seienden nach Aristoteles<\/em>. Herder. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/vondermannigfac00b%20\u091c\u0902\u0917\u0932goog\">https:\/\/archive.org\/details\/vondermannigfac00b<\/a><\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Brentano, F. (1874). <em>Psychologie vom empirischen Standpunkte<\/em>. Duncker &#038; Humblot. (Trad. fr. par M. de Gandillac, <em>Psychologie du point de vue empirique<\/em>, Aubier, 1944).<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Brentano, F. (1889). <em>Vom Ursprung sittlicher Erkenntnis<\/em>. Duncker &#038; Humblot. (Trad. fr. par L. L. Kelkel, <em>L&rsquo;origine de la connaissance morale<\/em>, Vrin, 2003).<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Brentano, F. (1911). <em>Von der Klassifikation der psychischen Ph\u00e4nomene<\/em>. Duncker &#038; Humblot.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Brentano, F. (1924\u20131928). <em>Psychologie vom empirischen Standpunkte<\/em> (O. Kraus, \u00c9d., 3 vol.). Felix Meiner Verlag.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Brentano, F. (1930). <em>Wahrheit und Evidenz<\/em> (O. Kraus, \u00c9d.). Felix Meiner Verlag. (Trad. fr., <em>V\u00e9rit\u00e9 et \u00e9vidence<\/em>, Vrin, 2012).<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Brentano, F. (1952). <em>Grundlegung und Aufbau der Ethik<\/em> (F. Mayer-Hillebrand, \u00c9d.). A. Francke AG.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Brentano, F. (1982). <em>Deskriptive Psychologie<\/em> (R. M. Chisholm &#038; W. Baumgartner, \u00c9d.). Felix Meiner Verlag.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Chisholm, R. M. (1957). <em>Perceiving: A Philosophical Study<\/em>. Cornell University Press.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Chisholm, R. M. (1967). Brentano on Descriptive Psychology and the Intentional. In E. N. Lee &#038; M. Mandelbaum (\u00c9ds.), <em>Phenomenology and Existentialism<\/em> (pp. 1\u201323). Johns Hopkins University Press.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">de Boer, K., &#038; Pradelle, D. (\u00c9ds.). (2013). <em>De l&rsquo;\u00e9cole de Brentano \u00e0 la ph\u00e9nom\u00e9nologie<\/em>. Hermann.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Ehrenfels, C. v. (1890). \u00dcber Gestaltqualit\u00e4ten. <em>Vierteljahrsschrift f\u00fcr wissenschaftliche Philosophie<\/em>, 14, 249\u2013292.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Fisette, D., &#038; Fr\u00e9chette, G. (\u00c9ds.). (2007). <em>\u00c0 l&rsquo;\u00e9cole de Brentano : De W\u00fcrzbourg \u00e0 Vienne<\/em>. Vrin.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Huemer, W. (2019). Franz Brentano. In E. N. Zalta (\u00c9d.), <em>The Stanford Encyclopedia of Philosophy<\/em>. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/brentano\/\">https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/brentano\/<\/a><\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Husserl, E. (1900\u20131901). <em>Logische Untersuchungen<\/em> (2 vol.). Max Niemeyer. (Trad. fr. par H. \u00c9lie, A. L. Kelkel &#038; R. Sch\u00e9rer, <em>Recherches logiques<\/em>, PUF, 1959\u20131963).<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Kriegel, U. 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