{"id":15154,"date":"2026-10-08T13:56:58","date_gmt":"2026-10-08T13:56:58","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/franco-basaglia-1924-1980-psychiatrie-democratique\/"},"modified":"2026-10-08T13:56:58","modified_gmt":"2026-10-08T13:56:58","slug":"franco-basaglia-1924-1980-psychiatrie-democratique","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=franco-basaglia-1924-1980-psychiatrie-democratique","title":{"rendered":"Franco Basaglia &#8211; 1924 1980"},"content":{"rendered":"<p>L\u2019histoire de la psychiatrie contemporaine s\u2019articule autour d\u2019une ligne de fracture fondamentale, un avant et un apr\u00e8s incarn\u00e9s par l\u2019irruption d\u2019une figure singuli\u00e8re et intransigeante : le psychiatre v\u00e9nitien <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Franco_Basaglia\">Franco Basaglia<\/a>. Penseur radical, clinicien impr\u00e9gn\u00e9 de ph\u00e9nom\u00e9nologie et militant politique infatigable, Basaglia a accompli ce qu\u2019aucun r\u00e9formateur m\u00e9dical n\u2019avait os\u00e9 concevoir avant lui : la d\u00e9molition mat\u00e9rielle, institutionnelle et \u00e9pist\u00e9mologique de l\u2019asile d\u2019ali\u00e9n\u00e9s. Loin de se cantonner \u00e0 une simple modernisation hygi\u00e9niste ou \u00e0 un adoucissement philanthropique des modalit\u00e9s d\u2019enfermement, son entreprise a mis au jour la fonction politique et s\u00e9gr\u00e9gative de l\u2019institution psychiatrique, r\u00e9v\u00e9lant comment la m\u00e9decine mentale classique s\u2019\u00e9tait constitu\u00e9e comme un dispositif d\u2019annihilation de la subjectivit\u00e9 sous couvert de neutralit\u00e9 scientifique.<\/p>\n<p>De ses premi\u00e8res armes au sein de l\u2019h\u00f4pital psychiatrique provincial de Gorizia au d\u00e9but des ann\u00e9es 1960 jusqu\u2019au triomphe l\u00e9gislatif de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Loi_Basaglia\">Loi 180<\/a> en 1978, la trajectoire de Basaglia se caract\u00e9rise par une articulation permanente entre rigueur th\u00e9orique et pragmatisme subversif. En d\u00e9pla\u00e7ant le centre de gravit\u00e9 de la psychiatrie du diagnostic nosographique vers l\u2019existence concr\u00e8te de l\u2019homme souffrant, il a formul\u00e9 un imp\u00e9ratif \u00e9thique in\u00e9dit : mettre la maladie mentale \u00ab entre parenth\u00e8ses \u00bb pour redonner au sujet ali\u00e9n\u00e9 sa voix, sa citoyennet\u00e9 et ses droits civiques inali\u00e9nables. Cette d\u00e9marche n\u2019\u00e9tait pas une n\u00e9gation abstraite de la souffrance psychique, mais une offensive contre l\u2019institution asilaire qui, par ses micro-pouvoirs disciplinaires et sa violence quotidienne, surajoutait une ali\u00e9nation sociale d\u00e9vastatrice \u00e0 la d\u00e9tresse existentielle initiale.<\/p>\n<p>Cet article propose une travers\u00e9e exhaustive de la vie, de l\u2019\u0153uvre et de l\u2019h\u00e9ritage de Franco Basaglia (1924-1980). En retra\u00e7ant les fondements philosophiques de sa pens\u00e9e \u2014 nourrie par Husserl, Merleau-Ponty, Sartre, Gramsci et Foucault \u2014, les exp\u00e9rimentations concr\u00e8tes de Gorizia et de Trieste, les batailles syndicales de <em>Psichiatria Democratica<\/em> ainsi que les prolongements internationaux de son combat, nous analyserons comment cette r\u00e9volution italienne continue d\u2019interpeller notre pr\u00e9sent. \u00c0 l\u2019heure o\u00f9 les tentations de la n\u00e9o-institutionnalisation et de la r\u00e9duction biom\u00e9dicale refont surface dans les politiques de sant\u00e9 publique mondiales, la pens\u00e9e basaglienne demeure un phare critique d\u2019une br\u00fblante actualit\u00e9.<\/p>\n<h2>1. Les origines intellectuelles et le contexte biographique de Franco Basaglia (1924-1961)<\/h2>\n<h3>1.1 Jeunesse v\u00e9nitienne et engagement antifasciste<\/h3>\n<p>Franco Basaglia na\u00eet le 11 mars 1924 \u00e0 Venise, au sein d\u2019une famille issue de la haute bourgeoisie lagunaire, \u00e9tablie dans le quartier historique de San Polo. Deuxi\u00e8me d\u2019une fratrie de trois enfants, il grandit dans un univers familial cultiv\u00e9, polyglotte et profond\u00e9ment attach\u00e9 aux traditions humanistes, b\u00e9n\u00e9ficiant d\u2019une \u00e9ducation soign\u00e9e qui favorise tr\u00e8s t\u00f4t son go\u00fbt pour la litt\u00e9rature classique, la musique et les d\u00e9bats intellectuels. Son p\u00e8re, ing\u00e9nieur naval respect\u00e9, transmet \u00e0 ses enfants un sens aigu de la rigueur intellectuelle, tandis que sa m\u00e8re nourrit chez le jeune Franco une vive sensibilit\u00e9 artistique. Pourtant, cette jeunesse apparemment pr\u00e9serv\u00e9e se d\u00e9ploie dans l&rsquo;Italie musel\u00e9e par le r\u00e9gime autoritaire de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Benito_Mussolini\">Benito Mussolini<\/a>. D\u00e8s l\u2019adolescence, Basaglia \u00e9prouve une r\u00e9ticence visc\u00e9rale envers le conformisme martial, la rh\u00e9torique nationaliste et l\u2019embrigadement id\u00e9ologique impos\u00e9s par la dictature fasciste, d\u00e9veloppant une conscience politique aiguis\u00e9e au contact d&rsquo;autres jeunes \u00e9tudiants contestataires de Venise.<\/p>\n<p>L\u2019ann\u00e9e 1943 marque un tournant irr\u00e9versible dans sa trajectoire avec l&rsquo;effondrement du fascisme institutionnel, l&rsquo;occupation allemande du nord de l&rsquo;Italie et l&rsquo;instauration de la r\u00e9publique fantoche de Sal\u00f2. \u00c2g\u00e9 de dix-neuf ans, refusant cat\u00e9goriquement de servir la machine de guerre fasciste, Basaglia rejoint activement les rangs de la R\u00e9sistance v\u00e9nitienne (*Resistenza*), participant au r\u00e9seau d\u2019action du Parti d&rsquo;Action (*Partito d&rsquo;Azione*), formation politique marqu\u00e9e par un socialisme lib\u00e9ral, antifasciste intransigeant et r\u00e9solument r\u00e9publicain. En d\u00e9cembre 1944, \u00e0 la suite d&rsquo;une d\u00e9nonciation, il est appr\u00e9hend\u00e9 par les milices fascistes et jet\u00e9 dans la sinistre prison de Santa Maria Maggiore \u00e0 Venise. Cette exp\u00e9rience de la captivit\u00e9, qui dure environ six mois jusqu&rsquo;\u00e0 la lib\u00e9ration de la ville en avril 1945, constitue l\u2019\u00e9v\u00e9nement s\u00e9minal de son existence. Confront\u00e9 \u00e0 la d\u00e9gradation physique, \u00e0 la promiscuit\u00e9 suffocante, \u00e0 la terreur arbitraire et \u00e0 l&rsquo;odeur pr\u00e9gnante de la claustration carc\u00e9rale, Basaglia fait l&rsquo;apprentissage direct de la d\u00e9possession de soi impos\u00e9e par les structures d&rsquo;enfermement \u00e9tatiques.<\/p>\n<p>Cet emprisonnement politique pr\u00e9coce n&rsquo;est pas une simple p\u00e9rip\u00e9tie biographique ; il constitue la matrice affective et intellectuelle de toute sa posture clinique ult\u00e9rieure. Lorsqu&rsquo;il p\u00e9n\u00e8trera pour la premi\u00e8re fois dans un asile psychiatrique seize ans plus tard, c&rsquo;est cette m\u00eame odeur de terreur, d\u2019excr\u00e9ments et de d\u00e9ch\u00e9ance institutionnelle qu&rsquo;il reconna\u00eetra imm\u00e9diatement. D\u00e8s la fin des hostilit\u00e9s au printemps 1945, profond\u00e9ment transform\u00e9 par l&rsquo;\u00e9preuve de la guerre et habit\u00e9 par un imp\u00e9ratif \u00e9thique de reconstruction d\u00e9mocratique, Franco Basaglia s&rsquo;inscrit \u00e0 la Facult\u00e9 de m\u00e9decine et de chirurgie de la prestigieuse <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Universit%C3%A9_de_Padoue\">Universit\u00e9 de Padoue<\/a>. Dipl\u00f4m\u00e9 avec les honneurs en 1949, il d\u00e9cide de consacrer son exercice m\u00e9dical \u00e0 l&rsquo;exploration des profondeurs de la subjectivit\u00e9 humaine en s&rsquo;orientant vers la clinique des maladies nerveuses et mentales.<\/p>\n<h3>1.2 La formation acad\u00e9mique padouane et l&rsquo;influence ph\u00e9nom\u00e9nologique<\/h3>\n<p>\u00c0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Padoue, Franco Basaglia entreprend sa sp\u00e9cialisation en neuropsychiatrie au sein de la Clinique des maladies nerveuses et mentales, sous la f\u00e9rule du professeur Gennaro Perini. Durant plus d&rsquo;une d\u00e9cennie, de 1950 \u00e0 1961, il occupe les fonctions d&rsquo;assistant universitaire et de m\u00e9decin adjoint, participant assid\u00fbment aux consultations, aux charges d&rsquo;enseignement et aux recherches de laboratoire. L&rsquo;ambiance psychiatrique dominante de l&rsquo;apr\u00e8s-guerre en Italie demeure alors farouchement impr\u00e9gn\u00e9e de positivisme, d&rsquo;organicisme et d&rsquo;une nosographie h\u00e9riti\u00e8re directe de l&rsquo;\u00e9cole allemande d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Emil_Kraepelin\">Emil Kraepelin<\/a>. Pour la majorit\u00e9 des ma\u00eetres padouans, la folie est une l\u00e9sion c\u00e9r\u00e9brale objectivable, une aberration g\u00e9n\u00e9tique ou un d\u00e9ficit constitutionnel que le clinicien doit classifier avec une froideur taxonomique, neutralisant toute dynamique relationnelle ou existentielle entre le m\u00e9decin et le patient.<\/p>\n<p>En r\u00e9action contre cette approche r\u00e9ductionniste qui transforme le malade en un r\u00e9ceptacle passif de sympt\u00f4mes, Basaglia s&rsquo;immerge avec passion dans la philosophie europ\u00e9enne contemporaine. Il se tourne vers la m\u00e9thode ph\u00e9nom\u00e9nologique initi\u00e9e par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Edmund_Husserl\">Edmund Husserl<\/a> et prolong\u00e9e en France par Maurice Merleau-Ponty et Jean-Paul Sartre. \u00c0 travers les concepts d&rsquo;intentionnalit\u00e9, de corpor\u00e9it\u00e9 vivante (*Leib*) et de conscience incarn\u00e9e, Basaglia d\u00e9couvre les instruments \u00e9pist\u00e9mologiques lui permettant de contester l&rsquo;objectivation naturaliste du sujet souffrant. La ph\u00e9nom\u00e9nologie de la perception de Merleau-Ponty lui enseigne que le corps n&rsquo;est pas un m\u00e9canisme biologique clos, mais le lieu m\u00eame de l&rsquo;ouverture au monde et de l&rsquo;intersubjectivit\u00e9, une perspective qui dynamite d&#8217;embl\u00e9e la vision m\u00e9caniste de la psychiatrie classique de son temps.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, Basaglia assimile de mani\u00e8re magistrale les travaux psychiatriques de l&rsquo;analyse existentielle (*Daseinsanalyse*) d\u00e9velopp\u00e9e par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Ludwig_Binswanger\">Ludwig Binswanger<\/a> et la ph\u00e9nom\u00e9nologie clinique d&rsquo;Eug\u00e8ne Minkowski. Chez Binswanger, il trouve une grille de lecture permettant de concevoir le d\u00e9lire ou la m\u00e9lancolie non comme de simples d\u00e9ficits cognitifs, mais comme des \u00ab formes a priori de la pr\u00e9sence au monde \u00bb, des modalit\u00e9s singuli\u00e8res par lesquelles un \u00eatre humain tente de n\u00e9gocier son angoisse face au n\u00e9ant et \u00e0 l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9. La notion de \u00ab temps v\u00e9cu \u00bb chez Minkowski renforce sa conviction que la maladie psychique alt\u00e8re la structure temporelle m\u00eame du sujet, exigeant du m\u00e9decin une posture d&rsquo;\u00e9coute compr\u00e9hensive plut\u00f4t qu&rsquo;un regard diagnostique inquisiteur. Cette maturation intellectuelle f\u00e9conde \u00e9loigne irr\u00e9vocablement Basaglia du mod\u00e8le dominant padouan, posant les jalons d&rsquo;une rupture th\u00e9orique qui ne tardera pas \u00e0 le marginaliser au sein du corps professoral.<\/p>\n<h3>1.3 La marginalisation universitaire et le choix de la pratique asilaire<\/h3>\n<p>L&rsquo;h\u00e9t\u00e9rodoxie assum\u00e9e de Franco Basaglia, son refus de se plier aux dogmes de l&rsquo;acad\u00e9misme m\u00e9dical et son ind\u00e9pendance d&rsquo;esprit finissent par susciter une hostilit\u00e9 croissante au sein de la Facult\u00e9 de m\u00e9decine de Padoue. Alors que ses pairs publient des trait\u00e9s de pharmacologie exp\u00e9rimentale ou des \u00e9tudes nosographiques traditionnelles, Basaglia r\u00e9dige des essais audacieux o\u00f9 la clinique dialogue avec la philosophie continentale, interrogeant la notion de corps v\u00e9cu chez les schizophr\u00e8nes ou la dialectique du regard m\u00e9dical. Ses prises de position critiques envers l&rsquo;arrogance universitaire et son refus d&rsquo;adh\u00e9rer aux r\u00e9seaux client\u00e9listes de la d\u00e9mocratie chr\u00e9tienne, alors toute-puissante dans le monde acad\u00e9mique de V\u00e9n\u00e9tie, scellent son destin universitaire. En 1961, lorsqu&rsquo;il postule \u00e0 l&rsquo;agr\u00e9gation et sollicite un poste de professeur titulaire, le corps professoral padouan lui signifie sans ambigu\u00eft\u00e9 que les portes de l&rsquo;universit\u00e9 lui sont d\u00e9finitivement closes.<\/p>\n<p>Conscient que sa carri\u00e8re acad\u00e9mique est bloqu\u00e9e, Basaglia prend une d\u00e9cision capitale qui va bouleverser l&rsquo;histoire de la m\u00e9decine : quitter l&rsquo;universit\u00e9 pour briguer la direction d&rsquo;un asile public. Il postule au concours pour le poste de directeur de l&rsquo;h\u00f4pital psychiatrique provincial de Gorizia, une petite cit\u00e9 frontali\u00e8re situ\u00e9e aux confins du Frioul et de la Yougoslavie. Pour les pontes de la m\u00e9decine padouane, cette nomination est per\u00e7ue comme un bannissement \u043f\u0440\u043e\u0432\u0438\u043dcial, une rel\u00e9gation administrative dans une institution d\u00e9chue, loin du prestige des amphith\u00e9\u00e2tres. Pour Basaglia, qui prend officiellement ses fonctions \u00e0 Gorizia \u00e0 l&rsquo;automne 1961, ce d\u00e9part repr\u00e9sente au contraire le saut salutaire de la th\u00e9orie vers le r\u00e9el, l&rsquo;occasion de confronter ses intuitions ph\u00e9nom\u00e9nologiques \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 nue de la clinique asilaire.<\/p>\n<p>Le choc de son arriv\u00e9e \u00e0 Gorizia est d&rsquo;une violence inou\u00efe. Loin des d\u00e9bats raffin\u00e9s de la clinique universitaire de Padoue, Basaglia d\u00e9couvre un univers concentrationnaire peupl\u00e9 de pr\u00e8s d&rsquo;un millier d&rsquo;hommes et de femmes priv\u00e9s de tout droit, r\u00e9duits \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de sous-humanit\u00e9. Les dortoirs empestent l&rsquo;urine et les d\u00e9tergents industriels ; les fen\u00eatres sont grillag\u00e9es, les portes closes \u00e0 double tour ; des patients sont attach\u00e9s \u00e0 des lits de contention par des sangles en cuir, tandis que d&rsquo;autres errent prostr\u00e9s, v\u00eatus d&rsquo;uniformes informes sans boutons ni lacets pour pr\u00e9venir toute d\u00e9viance. Face \u00e0 ce spectacle d\u00e9gradant, le souvenir de son incarc\u00e9ration politique de 1944 refait brutalement surface. Basaglia r\u00e9alise avec effroi que l&rsquo;asile psychiatrique traditionnel ne soigne rien : il reproduit trait pour trait la structure punitive, oppressive et mortif\u00e8re de la prison fasciste, agissant comme un appareil d&rsquo;\u00e9crasement d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 de toute subjectivit\u00e9 humaine.<\/p>\n<h2>2. L&rsquo;exp\u00e9rience fondatrice de Gorizia (1961-1968) : La br\u00e8che asilaire<\/h2>\n<h3>2.1 L&rsquo;\u00e9tat des lieux de l&rsquo;asile traditionnel italien<\/h3>\n<p>L&rsquo;institution asilaire que Franco Basaglia d\u00e9couvre \u00e0 Gorizia en 1961 est le produit direct d&rsquo;un \u00e9difice l\u00e9gislatif anachronique : la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/it.wikipedia.org\/wiki\/Legge_Giolitti\">loi Giolitti n\u00b0 36 du 14 f\u00e9vrier 1904<\/a>. Ce texte de loi, v\u00e9ritable monument d&rsquo;hygi\u00e9nisme r\u00e9pressif, stipule que doivent \u00eatre intern\u00e9es dans un h\u00f4pital psychiatrique les personnes affect\u00e9es d&rsquo;une ali\u00e9nation mentale d\u00e8s lors qu&rsquo;elles deviennent \u00ab dangereuses pour elles-m\u00eames ou pour autrui, ou qu&rsquo;elles sont cause d&rsquo;un scandale public \u00bb. La psychiatrie italienne du d\u00e9but des ann\u00e9es 1960 est donc structurellement subordonn\u00e9e \u00e0 une logique de s\u00e9curit\u00e9 publique et d&rsquo;ordre policier. L&rsquo;internement psychiatrique rel\u00e8ve d&rsquo;une proc\u00e9dure juridico-administrative o\u00f9 le procureur et le pr\u00e9fet jouent un r\u00f4le pr\u00e9pond\u00e9rant, entra\u00eenant automatiquement pour l&rsquo;intern\u00e9 la perte de ses droits civiques, de son statut juridique, de sa capacit\u00e9 patrimoniale ainsi que son inscription infamante au casier judiciaire.<\/p>\n<p>Dans ce cadre normatif, la vocation soignante de l&rsquo;asile est un leurre complet ; l&rsquo;asile est avant tout un dispositif d&rsquo;isolement social et de neutralisation des classes populaires consid\u00e9r\u00e9es comme marginales, improductives ou d\u00e9rangeantes. \u00c0 Gorizia, comme dans tous les asiles de la p\u00e9ninsule, la vie quotidienne est soumise \u00e0 une violence institutionnelle codifi\u00e9e. La contrainte physique est la r\u00e8gle : camisoles de force, lits \u00e0 cage, sangles en toile rugueuse maintenant les corps immobiles pendant des jours, et \u00ab cellule d&rsquo;isolement \u00bb capitonn\u00e9e pour quiconque manifeste le moindre signe de r\u00e9volte ou de d\u00e9tresse bruyante. Les traitements somatiques lourds, tels que l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/%C3%89lectroconvulsivoth%C3%A9rapie\">\u00e9lectrochoc<\/a> mis au point par Ugo Cerletti et Lucio Bini \u00e0 Rome en 1938, les cures de sommeil prolong\u00e9es et les comas insuliniques (cure de Sakel), sont utilis\u00e9s sans r\u00e9el consentement \u00e9clair\u00e9, fonctionnant davantage comme des instruments disciplinaires destin\u00e9s \u00e0 briser l&rsquo;agitation des patients que comme des th\u00e9rapeutiques cibl\u00e9es.<\/p>\n<p>Cette logique asilaire entra\u00eene un processus d\u00e9vastateur de d\u00e9personnalisation et de mort civile. D\u00e9poss\u00e9d\u00e9 de ses v\u00eatements personnels, de ses objets familiers, s\u00e9par\u00e9 arbitrairement de sa famille et de sa communaut\u00e9, le patient asilaire subit une infantilisation m\u00e9thodique qui annihile ses capacit\u00e9s relationnelles et cognitives. Basaglia comprend imm\u00e9diatement que le tableau clinique exhib\u00e9 par les malades mentaux chroniques \u2014 l&rsquo;apragmatisme extr\u00eame, la prostration mutique, le balancement st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9 du corps, l&rsquo;incontinence \u2014 n&rsquo;est pas le produit in\u00e9luctable de leur suppos\u00e9e psychose d&rsquo;origine. Ces stigmates sont en r\u00e9alit\u00e9 les sympt\u00f4mes de la maladie institutionnelle elle-m\u00eame, les artefacts pathologiques forg\u00e9s par des ann\u00e9es de claustration, de contrainte physique et de n\u00e9ant relationnel au sein de l&rsquo;appareil asilaire.<\/p>\n<h3>2.2 L&rsquo;introduction de la communaut\u00e9 th\u00e9rapeutique et ses limites<\/h3>\n<p>Face \u00e0 cette barbarie institutionnalis\u00e9e, Franco Basaglia s&rsquo;attelle d\u00e8s 1962 \u00e0 un travail de d\u00e9mant\u00e8lement quotidien des m\u00e9canismes carc\u00e9raux de Gorizia. Pour engager cette transformation, il s&rsquo;inspire dans un premier temps des exp\u00e9riences de psychiatrie communautaire et de socioth\u00e9rapie d\u00e9velopp\u00e9es en Grande-Bretagne, notamment par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Maxwell_Jones\">Maxwell Jones<\/a> au Dingleton Hospital, ainsi que des principes de la psychoth\u00e9rapie institutionnelle fran\u00e7aise de Saint-Alban. Basaglia s&rsquo;entoure d&rsquo;une \u00e9quipe de jeunes m\u00e9decins courageux et non corrompus par la routine asilaire, parmi lesquels Antonio Slavich, Giovanni Jervis, Agostino Pirella et Lucio Schittar. Ensemble, ils prennent des mesures r\u00e9volutionnaires pour l&rsquo;\u00e9poque : interdiction formelle de l&rsquo;usage des camisoles de force et des sangles, suppression progressive des \u00e9lectrochocs punitifs, d\u00e9montage des grilles aux fen\u00eatres, ouverture des serrures des pavillons et restitution des v\u00eatements civils aux patients.<\/p>\n<p>Le pivot de cette premi\u00e8re mutation est l&rsquo;instauration de l&rsquo;\u00ab assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale \u00bb, qui r\u00e9unit chaque matin dans une m\u00eame salle soignants, infirmiers, m\u00e9decins, directeurs administratifs et personnes hospitalis\u00e9es. Pour la premi\u00e8re fois dans l&rsquo;histoire de la psychiatrie italienne, la parole est rendue aux ali\u00e9n\u00e9s. Dans ces r\u00e9unions pl\u00e9ni\u00e8res, les r\u00e8gles de la vie quotidienne sont d\u00e9battues collectivement, les violences des infirmiers d\u00e9nonc\u00e9es ouvertement, les angoisses partag\u00e9es et les hi\u00e9rarchies institutionnelles remises en question. Le pouvoir m\u00e9dical, jusqu&rsquo;alors vertical et autoritaire, se trouve contraint de se justifier face aux sujets sur lesquels il s&rsquo;exer\u00e7ait jusque-l\u00e0 sans partage. Les pavillons s&rsquo;ouvrent, des sorties en ville sont organis\u00e9es pour les patients, des f\u00eates et des ateliers cr\u00e9atifs voient le jour dans le parc de l&rsquo;h\u00f4pital, brisant l&rsquo;isolement mortif\u00e8re du lieu.<\/p>\n<p>Cependant, au fur et \u00e0 mesure que l&rsquo;exp\u00e9rience progresse entre 1964 et 1967, Basaglia et ses collaborateurs prennent conscience des limites insurmontables du mod\u00e8le de la simple \u00ab communaut\u00e9 th\u00e9rapeutique \u00bb. Ils comprennent que l&rsquo;humanisation de l&rsquo;asile, si elle am\u00e9liore incontestablement le confort imm\u00e9diat des reclus, risque d&rsquo;op\u00e9rer un nouveau pi\u00e8ge id\u00e9ologique : celui de rendre l&rsquo;enfer supportable et, par cons\u00e9quent, de p\u00e9renniser l&rsquo;institution d&rsquo;exclusion. En modernisant l&rsquo;asile sans en d\u00e9truire les murs l\u00e9gaux et symboliques, la psychiatrie r\u00e9formiste ne fait que perfectionner son dispositif de normalisation et d&rsquo;anesth\u00e9sie politique. Basaglia comprend qu&rsquo;une institution fond\u00e9e par essence sur la s\u00e9gr\u00e9gation et le pouvoir de contrainte ne peut \u00eatre assainie ou d\u00e9mocratis\u00e9e de l&rsquo;int\u00e9rieur ; elle doit \u00eatre d\u00e9truite. La t\u00e2che ne consiste plus \u00e0 inventer un \u00ab bon asile \u00bb, mais \u00e0 engager la \u00ab n\u00e9gation de l&rsquo;asile \u00bb comme lieu d&rsquo;exercice du pouvoir m\u00e9dical.<\/p>\n<h3>2.3 La publication collective de \u00ab L&rsquo;institution en n\u00e9gation \u00bb en 1968<\/h3>\n<p>Cette prise de conscience radicale culmine en 1968 avec la publication d&rsquo;un ouvrage qui aura l&rsquo;effet d&rsquo;une d\u00e9flagration intellectuelle et politique en Italie et en Europe : <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/L%27Institution_en_n%C3%A9gation\">L&rsquo;institution en n\u00e9gation<\/a> (*L&rsquo;istituzione negata. Rapporto da un ospedale psichiatrico*), publi\u00e9 par les prestigieuses \u00e9ditions Einaudi sous la direction de Franco Basaglia. R\u00e9dig\u00e9 collectivement par l&rsquo;\u00e9quipe de Gorizia \u2014 avec des contributions majeures de Franca Ongaro Basaglia, Giovanni Jervis, Antonio Slavich et des patients eux-m\u00eames \u00e0 travers la transcription brute des assembl\u00e9es g\u00e9n\u00e9rales \u2014, le livre documente pas \u00e0 pas le combat men\u00e9 depuis sept ans, les victoires obtenues, mais surtout les contradictions insurmontables rencontr\u00e9es au sein de l&rsquo;espace asilaire.<\/p>\n<p>L&rsquo;ouvrage d\u00e9veloppe une th\u00e8se d&rsquo;une lucidit\u00e9 f\u00e9roce : l&rsquo;asile psychiatrique n&rsquo;est pas une institution th\u00e9rapeutique d\u00e9faillante, mais une machine sociopolitique parfaitement rod\u00e9e servant \u00e0 discipliner et \u00e0 neutraliser la d\u00e9viance sociale des classes subalternes. Basaglia y d\u00e9montre que la \u00ab maladie mentale \u00bb telle qu&rsquo;elle est observ\u00e9e dans l&rsquo;asile est indissociable de la condition de classe du prol\u00e9tariat asilaire, incapable d&rsquo;acheter des soins priv\u00e9s et condamn\u00e9 \u00e0 la rel\u00e9gation carc\u00e9rale. Le livre para\u00eet au printemps 1968, en pleine \u00e9bullition des mouvements \u00e9tudiants et ouvriers. Il devient instantan\u00e9ment le br\u00e9viaire de la contestation institutionnelle, s&rsquo;\u00e9coulant \u00e0 plus de soixante mille exemplaires en quelques mois. Les intellectuels critiques, les \u00e9tudiants en gr\u00e8ve et les syndicalistes ouvriers s&#8217;emparent de l&rsquo;exp\u00e9rience de Gorizia comme du symbole vivant de la possibilit\u00e9 de subvertir une institution totale de l&rsquo;int\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Toutefois, cette formidable renomm\u00e9e m\u00e9diatique et politique pr\u00e9cipite l&rsquo;impasse locale de l&rsquo;exp\u00e9rience gorizienne. Les autorit\u00e9s administratives provinciales, soutenues par les partis conservateurs et les franges r\u00e9actionnaires du corps m\u00e9dical, s&rsquo;alarment de cette contestation continue de l&rsquo;ordre \u00e9tabli et du d\u00e9cloisonnement de l&rsquo;h\u00f4pital. La justice commence \u00e0 s&rsquo;immiscer dans la vie de l&rsquo;institution : en septembre 1968, un patient b\u00e9n\u00e9ficiant d&rsquo;un r\u00e9gime d&rsquo;ouverture commet un homicide lors d&rsquo;une permission de sortie, d\u00e9clenchant une campagne m\u00e9diatique hyst\u00e9rique contre Basaglia et son \u00e9quipe, qui sont poursuivis pour n\u00e9gligence. Refusant de cautionner un recul s\u00e9curitaire et constatant l&rsquo;impossibilit\u00e9 d&rsquo;aller au bout de sa d\u00e9marche dans le cadre rigide de Gorizia, Franco Basaglia d\u00e9missionne de son poste de directeur en 1969. Apr\u00e8s un bref interm\u00e8de \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital psychiatrique de Colorno, pr\u00e8s de Parme, il se pr\u00e9pare \u00e0 engager une offensive d\u00e9cisive sur un terrain plus vaste et plus favorable : la ville de Trieste.<\/p>\n<h2>3. Les fondements \u00e9pist\u00e9mologiques et philosophiques de la pens\u00e9e basaglienne<\/h2>\n<h3>3.1 La mise entre parenth\u00e8ses de la maladie mentale<\/h3>\n<p>Au c\u0153ur du projet de Franco Basaglia r\u00e9side un geste philosophique radical emprunt\u00e9 \u00e0 la ph\u00e9nom\u00e9nologie d&rsquo;Edmund Husserl : l&rsquo;\u00e9poch\u00e8, c&rsquo;est-\u00e0-dire la mise entre parenth\u00e8ses m\u00e9thodologique de la \u00ab maladie mentale \u00bb en tant qu&rsquo;entit\u00e9 nosologique et biologique autonome. Trop souvent mal comprise, cette d\u00e9marche n&rsquo;a jamais consist\u00e9 pour Basaglia \u00e0 nier l&rsquo;existence de la souffrance psychique intime, du d\u00e9lire ou de l&rsquo;angoisse d\u00e9vastatrice v\u00e9cus par les sujets. Il s&rsquo;agissait au contraire d&rsquo;op\u00e9rer un d\u00e9capage \u00e9pist\u00e9mologique fondamental : suspendre le jugement diagnostique psychiatrique traditionnel afin de cesser de consid\u00e9rer la personne \u00e0 travers le prisme d\u00e9formant, r\u00e9ifiant et ali\u00e9nant de son \u00e9tiquette psychopathologique.<\/p>\n<p>Basaglia postule que la psychiatrie classique a commis une erreur scientifique et \u00e9thique tragique en confondant l&rsquo;expression premi\u00e8re de la souffrance humaine avec les alt\u00e9rations secondaires produites par les dispositifs d&rsquo;exclusion et de contrainte. D\u00e8s lors qu&rsquo;un individu est \u00e9tiquet\u00e9 \u00ab schizophr\u00e8ne \u00bb ou \u00ab parano\u00efaque \u00bb, le regard clinique cesse de percevoir son humanit\u00e9 concr\u00e8te, ses contradictions, ses affects et ses revendications pour ne lire en lui que les manifestations d&rsquo;un tableau clinique morbide. La maladie devient la totalit\u00e9 de l&rsquo;\u00eatre, d\u00e9poss\u00e9dant le sujet de son historicit\u00e9 propre. En mettant la maladie entre parenth\u00e8ses, le clinicien basaglien refuse de r\u00e9duire l&rsquo;individu \u00e0 un objet de science nosologique ; il fait \u00e9merger au premier plan l&rsquo;homme souffrant dans son contexte social, familial et mat\u00e9riel.<\/p>\n<p>Cette approche implique un recentrage absolu de la pratique de soin sur la relation intersubjective et sur la reconstruction du lien social. Si la maladie mentale est mise entre parenth\u00e8ses, ce qui surgit devant le soignant n&rsquo;est plus un \u00ab cas clinique \u00bb \u00e0 classifier et \u00e0 s\u00e9dater, mais un citoyen dont les droits fondamentaux ont \u00e9t\u00e9 confisqu\u00e9s et dont la capacit\u00e9 de n\u00e9gociation avec le monde r\u00e9el a \u00e9t\u00e9 bris\u00e9e. La th\u00e9rapie cesse d&rsquo;\u00eatre une technique de normalisation comportementale pour devenir une lutte d&rsquo;\u00e9mancipation partag\u00e9e, o\u00f9 le m\u00e9decin renonce \u00e0 son statut de d\u00e9tenteur exclusif d&rsquo;un savoir objectif pour se faire le garant et le m\u00e9diateur de la r\u00e9insertion du sujet dans la communaut\u00e9 des hommes vivants.<\/p>\n<h3>3.2 La convergence avec la pens\u00e9e de Michel Foucault et Frantz Fanon<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9dification th\u00e9orique de la psychiatrie basaglienne s&rsquo;effectue dans un dialogue intime et permanent avec les grandes pens\u00e9es critiques de la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle, au premier rang desquelles figure celle de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Michel_Foucault\">Michel Foucault<\/a>. D\u00e8s la parution en 1961 de l&rsquo;<em>Histoire de la folie \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge classique<\/em>, Basaglia s&rsquo;approprie les analyses g\u00e9n\u00e9alogiques foucaldiennes d\u00e9montrant comment la folie, loin d&rsquo;\u00eatre une donn\u00e9e naturelle intemporelle, a \u00e9t\u00e9 construite comme objet de savoir m\u00e9dical \u00e0 travers le dispositif historique du \u00ab grand renfermement \u00bb du XVIIe si\u00e8cle. Basaglia retient de Foucault l&rsquo;id\u00e9e fondamentale que la psychiatrie n&rsquo;est pas n\u00e9e d&rsquo;une d\u00e9couverte humaniste salvatrice des Lumi\u00e8res \u2014 le mythe de Pinel brisant les fers \u00e0 Bic\u00eatre \u2014, mais d&rsquo;une exigence polici\u00e8re d&rsquo;ordre moral, \u00e9conomique et urbain visant \u00e0 s\u00e9questrer les corps oisifs et discordants.<\/p>\n<p>La convergence avec Foucault s&rsquo;approfondit \u00e0 mesure que le philosophe fran\u00e7ais analyse les m\u00e9canismes de la microphysique du pouvoir et du pouvoir disciplinaire dans <em>Surveiller et punir<\/em> et <em>Le Pouvoir psychiatrique<\/em>. Basaglia applique avec une virtuosit\u00e9 pratique ces concepts \u00e0 l&rsquo;institution asilaire, d\u00e9montrant comment le savoir m\u00e9dical op\u00e8re comme une technologie de domination qui produit des corps dociles et des esprits bris\u00e9s. Parall\u00e8lement, Basaglia tisse des liens profonds avec les \u00e9crits de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Frantz_Fanon\">Frantz Fanon<\/a>, psychiatre martiniquais form\u00e9 \u00e0 Saint-Alban et militant du Front de Lib\u00e9ration Nationale alg\u00e9rien, auteur des <em>Damn\u00e9s de la terre<\/em> et de <em>Peau noire, masques blancs<\/em>. Chez Fanon, Basaglia puise la compr\u00e9hension aigu\u00eb des m\u00e9canismes de l&rsquo;ali\u00e9nation int\u00e9rioris\u00e9e : de m\u00eame que le colonis\u00e9 finit par int\u00e9grer le regard d\u00e9valorisant du colonisateur, le malade mental asilaire int\u00e9riorise la certitude de sa propre indignit\u00e9 et de son impuissance radicale face \u00e0 l&rsquo;institution blanche et savante.<\/p>\n<p>Enfin, ce corpus th\u00e9orique int\u00e8gre la sociologie interactionniste d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Erving_Goffman\">Erving Goffman<\/a>, dont Basaglia et son \u00e9pouse Franca Ongaro pr\u00e9facent et introduisent la traduction italienne de l&rsquo;ouvrage capital <em>Asylums<\/em> (1961, paru en italien sous le titre <em>Asylums. Le istituzioni totali<\/em>). La conceptualisation goffmanienne de l&rsquo;\u00ab institution totale \u00bb \u2014 d\u00e9finie comme un lieu de r\u00e9sidence et de travail o\u00f9 un grand nombre d&rsquo;individus plac\u00e9s dans la m\u00eame situation, coup\u00e9s du monde ext\u00e9rieur pour une p\u00e9riode relativement longue, m\u00e8nent une vie recluse dont les modalit\u00e9s sont explicitement et minutieusement r\u00e9gl\u00e9es \u2014 fournit \u00e0 Basaglia la bo\u00eete \u00e0 outils sociologique pour d\u00e9crire le processus de \u00ab mortification du moi \u00bb qui s&rsquo;abat sur tout intern\u00e9 d\u00e8s son admission dans l&rsquo;asile.<\/p>\n<h3>3.3 L&rsquo;engagement marxiste et la critique mat\u00e9rialiste de l&rsquo;exclusion<\/h3>\n<p>L&rsquo;originalit\u00e9 irr\u00e9ductible de Franco Basaglia r\u00e9side dans le refus constant de cantonner sa contestation \u00e0 une critique intellectuelle abstraite ou \u00e0 un humanisme sentimental : sa posture est indissolublement li\u00e9e \u00e0 une analyse mat\u00e9rialiste et marxiste des rapports de production capitalistes. Pour Basaglia, profond\u00e9ment marqu\u00e9 par la pens\u00e9e d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Antonio_Gramsci\">Antonio Gramsci<\/a>, la psychiatrie asilaire est un instrument id\u00e9ologique et r\u00e9pressif d&rsquo;\u00c9tat qui assume une fonction \u00e9conomique pr\u00e9cise : la gestion technique et la neutralisation des rebuts de l&rsquo;appareil productif industriel. Le fou asilaire n&rsquo;est pas simplement un \u00eatre souffrant, c&rsquo;est un prol\u00e9taire qui a perdu sa valeur d&rsquo;usage, un corps devenu incapable de vendre sa force de travail sur le march\u00e9 et qui, de ce fait, est expuls\u00e9 du circuit social de la production pour \u00eatre stock\u00e9 dans les d\u00e9potoirs de la modernit\u00e9 industrielle.<\/p>\n<p>Cette grille d&rsquo;analyse mat\u00e9rialiste permet \u00e0 Basaglia de d\u00e9noncer avec virulence la disparit\u00e9 de classe devant la psychiatrie. Les membres de la bourgeoisie fortun\u00e9e qui souffrent de troubles mentaux ne finissent jamais dans les dortoirs collectifs de Gorizia ou de Trieste ; ils b\u00e9n\u00e9ficient de cliniques priv\u00e9es discr\u00e8tes, de cures de repos et d&rsquo;\u00e9coutes psychanalytiques respectueuses de leur dignit\u00e9 et de leur patrimoine. L&rsquo;asile public italien est le r\u00e9ceptacle exclusif du sous-prol\u00e9tariat, des ouvriers d\u00e9truits par les cadences d&rsquo;usine, des paysans d\u00e9racin\u00e9s par l&rsquo;exode rural du Mezzogiorno vers les m\u00e9tropoles industrielles du Nord, et des femmes insoumises \u00e0 l&rsquo;ordre patriarcal traditionnel. La violence psychiatrique se r\u00e9v\u00e8le ainsi comme une violence de classe masqu\u00e9e sous les oripeaux de la bienfaisance sanitaire.<\/p>\n<p>Cette conviction politique conduit Basaglia \u00e0 rejeter cat\u00e9goriquement le mod\u00e8le de la \u00ab psychiatrie de secteur \u00bb promu en France par Lucien Bonnaf\u00e9 et ses partisans. Si le secteur psychiatrique pr\u00e9tend d\u00e9senclaver les soins en maillant le territoire de dispensaires et de consultations externes, Basaglia y d\u00e9c\u00e8le un pi\u00e8ge redoutable : une simple d\u00e9localisation bureaucratique du contr\u00f4le social. Pour le psychiatre v\u00e9nitien, disperser les antennes psychiatriques dans les quartiers sans d\u00e9truire l&rsquo;asile mat\u00e9riel et sans abolir le statut de dangerosit\u00e9 du malade mental revient simplement \u00e0 transformer la ville enti\u00e8re en un asile diffus et invisible. Il ne s&rsquo;agit pas de g\u00e9rer la d\u00e9viance plus souplement sur le plan territorial, mais d&rsquo;attaquer frontalement les structures \u00e9conomiques et juridiques qui fabriquent l&rsquo;exclusion et la s\u00e9gr\u00e9gation institutionnelle.<\/p>\n<h2>4. L&rsquo;\u00e9pop\u00e9e de Trieste : La d\u00e9construction pratique de l&rsquo;asile San Giovanni (1971-1978)<\/h2>\n<h3>4.1 La prise de fonction et le projet de d\u00e9sinstitutionnalisation int\u00e9grale<\/h3>\n<p>En ao\u00fbt 1971, Franco Basaglia est nomm\u00e9 \u00e0 la direction de l&rsquo;H\u00f4pital psychiatrique San Giovanni de Trieste, \u00e0 la faveur d&rsquo;une conjoncture politique exceptionnelle. Le pr\u00e9sident de la province de Trieste, le jeune d\u00e9mocrate-chr\u00e9tien \u00e9clair\u00e9 Michele Zanetti, souhaite moderniser radicalement une institution provinciale en faillite financi\u00e8re et morale, et d\u00e9cide d&rsquo;offrir carte blanche au psychiatre v\u00e9nitien. L&rsquo;asile de San Giovanni est alors un complexe gigantesque de quarante b\u00e2timents \u00e9difi\u00e9 \u00e0 la fin de l&rsquo;Empire austro-hongrois en 1908, situ\u00e9 sur les hauteurs de la ville, o\u00f9 croupissent plus de 1 200 patients intern\u00e9s sous la surveillance de plusieurs centaines d&rsquo;infirmiers r\u00e9gis par une discipline quasi militaire.<\/p>\n<p>D\u00e8s son discours inaugural, Basaglia affiche sans fard un dessein in\u00e9dit et inou\u00ef : il ne vient pas \u00e0 Trieste pour administrer l&rsquo;asile, ni pour le rendre plus humain, mais pour le \u00ab fermer d\u00e9finitivement \u00bb. Le mot d&rsquo;ordre n&rsquo;est plus la r\u00e9forme, mais la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/D%C3%A9sinstitutionnalisation\">d\u00e9sinstitutionnalisation<\/a> int\u00e9grale. Pour accomplir cette t\u00e2che colossale, il rassemble autour de lui une constellation d&rsquo;esprits brillants et d&rsquo;activistes venus de toute l&rsquo;Europe : Franco Rotelli, Peppe Dell&rsquo;Acqua, Giannichedda, Franca Ongaro, Mario Reali, des sociologues, des artistes, des \u00e9tudiants et des infirmiers politis\u00e9s. Ensemble, ils entreprennent le d\u00e9mant\u00e8lement syst\u00e9matique et m\u00e9thodique de tous les micro-dispositifs de surveillance et de contention qui constituent l&rsquo;armature de l&rsquo;asile San Giovanni.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re phase de ce d\u00e9mant\u00e8lement consiste \u00e0 ouvrir les portes de chaque pavillon, \u00e0 abattre les murs d&rsquo;enceinte et les grilles s\u00e9parant l&rsquo;asile de la cit\u00e9, et \u00e0 transformer les serrures en objets mus\u00e9ographiques d\u00e9suets. Les lits de contention sont sci\u00e9s en public ; les fiches polici\u00e8res et les registres d&rsquo;internement cessent d&rsquo;\u00eatre aliment\u00e9s. Les soignants abandonnent la blouse blanche m\u00e9dicale pour adopter des v\u00eatements civils, \u00e9liminant ainsi le marqueur visuel le plus flagrant de l&rsquo;autorit\u00e9 asilaire. L&rsquo;espace de l&rsquo;h\u00f4pital devient un lieu public perm\u00e9able : les habitants de Trieste sont invit\u00e9s \u00e0 venir s&rsquo;y promener, \u00e0 fr\u00e9quenter le caf\u00e9 g\u00e9r\u00e9 par les patients, \u00e0 assister \u00e0 des concerts et des conf\u00e9rences, brisant ainsi la fronti\u00e8re symbolique mill\u00e9naire qui s\u00e9parait les normaux des insens\u00e9s.<\/p>\n<h3>4.2 L&rsquo;invention de Marco Cavallo et la dimension culturelle de la lutte<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des moments culminants de l&rsquo;\u00e9pop\u00e9e triestine survient au cours de l&rsquo;hiver 1972-1973 avec un projet artistique et politique d&rsquo;une port\u00e9e symbolique exceptionnelle : la cr\u00e9ation de <em>Marco Cavallo<\/em>. Au sein du pavillon P, transform\u00e9 en atelier d&rsquo;expression libre anim\u00e9 par le dramaturge Giuliano Scabia et le cousin sculpteur de Franco, Vittorio Basaglia, les personnes intern\u00e9es con\u00e7oivent collectivement une sculpture monumentale. Leur choix se porte sur la repr\u00e9sentation d&rsquo;un coursier bleu g\u00e9ant, en souvenir d&rsquo;un cheval r\u00e9el qui, pendant de longues ann\u00e9es, avait tir\u00e9 la charrette transportant le linge sale et les d\u00e9chets de l&rsquo;asile avant que les patients ne se cotisent pour lui \u00e9viter l&rsquo;abattoir et lui offrir une retraite paisible dans les \u00e9curies de l&rsquo;h\u00f4pital.<\/p>\n<p><em>Marco Cavallo<\/em>, cheval bleu de plus de quatre m\u00e8tres de haut fa\u00e7onn\u00e9 en bois, en grillage et en papier m\u00e2ch\u00e9, devient le r\u00e9ceptacle m\u00e9taphorique de tous les d\u00e9sirs d&rsquo;\u00e9mancipation et des r\u00eaves \u00e9touff\u00e9s des reclus de San Giovanni. \u00c0 l&rsquo;int\u00e9rieur de son ventre creux, les patients glissent des lettres, des po\u00e8mes, des messages et des revendications exigeant la fin de la s\u00e9questration et le retour \u00e0 la libert\u00e9 civile. Le dimanche 25 f\u00e9vrier 1973, le cheval monumental est pr\u00eat \u00e0 franchir l&rsquo;enceinte de l&rsquo;h\u00f4pital, mais ses dimensions imposantes l&#8217;emp\u00eachent de passer sous le linteau du portail principal. Dans un geste d&rsquo;une puissance th\u00e9\u00e2trale inoubliable, les patients et les artistes d\u00e9foncent le linteau \u00e0 coups de madrier, ouvrant une br\u00e8che physique dans l&rsquo;architecture asilaire pour permettre \u00e0 <em>Marco Cavallo<\/em> de s&rsquo;\u00e9lancer.<\/p>\n<p>Escort\u00e9 par des centaines de patients, de soignants, d&rsquo;artistes, de musiciens et de citoyens triestins stup\u00e9faits, le grand cheval bleu d\u00e9vale les collines de San Giovanni pour envahir pacifiquement le centre-ville de Trieste. Pour la premi\u00e8re fois dans l&rsquo;histoire moderne de l&rsquo;Italie, les \u00ab fous \u00bb ne sont plus des ombres invisibles cach\u00e9es derri\u00e8re des murs de pierre, mais des acteurs visibles, festifs et politiques qui traversent les grandes places bourgeoises de la cit\u00e9. Cet \u00e9v\u00e9nement artistique d\u00e9montre avec \u00e9clat que la transformation de la condition asilaire exige une m\u00e9tamorphose culturelle du regard social : la cit\u00e9 doit \u00eatre forc\u00e9e de regarder en face ce qu&rsquo;elle a si longtemps d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 \u00e0 l&rsquo;oubli psychiatrique.<\/p>\n<h3>4.3 La cr\u00e9ation de la coop\u00e9rative de travail unie et l&rsquo;\u00e9mancipation \u00e9conomique<\/h3>\n<p>Franco Basaglia savait pertinemment que l&rsquo;ouverture des portes et les d\u00e9fil\u00e9s artistiques ne suffiraient pas \u00e0 rendre leur libert\u00e9 aux intern\u00e9s si ceux-ci demeuraient \u00e9conomiquement d\u00e9pendants et juridiquement d\u00e9chus. Dans les asiles traditionnels italiens, les patients effectuaient l&rsquo;essentiel des corv\u00e9es de survie de l&rsquo;institution \u2014 nettoyage des sols, \u00e9pluchage des l\u00e9gumes, blanchisserie, jardinage \u2014 sous la qualification hypocrite d&rsquo;\u00ab <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Ergoth%C3%A9rapie\">ergoth\u00e9rapie<\/a> \u00bb. Ce travail forc\u00e9, non r\u00e9mun\u00e9r\u00e9 et non prot\u00e9g\u00e9 par le droit du travail, constituait en r\u00e9alit\u00e9 une exploitation \u00e9conomique \u00e9hont\u00e9e de la main-d&rsquo;\u0153uvre asilaire par l&rsquo;administration provinciale.<\/p>\n<p>Pour pulv\u00e9riser cette spoliation, Basaglia et son \u00e9quipe accomplissent en 1972 un coup de force juridique en fondant la <em>Cooperativa Lavoratori Uniti<\/em> (CLU, Coop\u00e9rative des Travailleurs Unis). Premi\u00e8re coop\u00e9rative sociale int\u00e9gr\u00e9e au monde, la CLU regroupe sur un pied d&rsquo;\u00e9galit\u00e9 des personnes hospitalis\u00e9es \u00e0 San Giovanni et des travailleurs ordinaires ext\u00e9rieurs. Basaglia exige et obtient de l&rsquo;administration provinciale de Trieste que tous les contrats d&rsquo;entretien, de restauration et de nettoyage de l&rsquo;h\u00f4pital psychiatrique soient retir\u00e9s \u00e0 la r\u00e9gie interne et conc\u00e9d\u00e9s commercialement \u00e0 la CLU. Pour la premi\u00e8re fois, des intern\u00e9s psychiatriques signent un contrat de travail de droit commun, per\u00e7oivent un salaire conventionnel garanti par les grilles syndicales et cotisent \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 sociale pour leur retraite.<\/p>\n<p>Cette \u00e9mancipation \u00e9conomique produit un saut qualitatif foudroyant dans le processus de r\u00e9tablissement des personnes intern\u00e9es. D\u00e8s lors qu&rsquo;un individu per\u00e7oit un salaire r\u00e9gulier, ouvre un compte bancaire et g\u00e8re ses propres ressources financi\u00e8res, il cesse d&rsquo;\u00eatre un d\u00e9chet assist\u00e9 pour redevenir un agent \u00e9conomique et social \u00e0 part enti\u00e8re. La possession d&rsquo;un revenu personnel permet aux premiers groupes de patients de quitter d\u00e9finitivement les dortoirs de San Giovanni pour louer des appartements partag\u00e9s dans le tissu urbain de Trieste, prouvant ainsi par l&rsquo;exp\u00e9rience mat\u00e9rielle que la r\u00e9insertion sociale n&rsquo;est pas un id\u00e9al th\u00e9rapeutique vague, mais une r\u00e9alit\u00e9 contractuelle concr\u00e8te reposant sur le travail, l&rsquo;argent et le logement.<\/p>\n<h2>5. Le mouvement Psichiatria Democratica et la politisation de la psychiatrie<\/h2>\n<h3>5.1 La fondation du mouvement en 1973 \u00e0 Bologne<\/h3>\n<p>L&rsquo;exp\u00e9rience isol\u00e9e de Trieste, aussi flamboyante soit-elle, courait le risque permanent d&rsquo;\u00eatre \u00e9cras\u00e9e ou folkloris\u00e9e si elle ne s&rsquo;articulait pas \u00e0 une strat\u00e9gie politique nationale de transformation des appareils sanitaires italiens. Conscient de ce p\u00e9ril, Franco Basaglia, entour\u00e9 de figures m\u00e9dicales de premier plan comme Franco Rotelli, Agostino Pirella, Piera Piatti et Domenico Casagrande, impulse la cr\u00e9ation d&rsquo;un mouvement politique et syndical au sein de la m\u00e9decine mentale. Les 13 et 14 octobre 1973, lors d&rsquo;un congr\u00e8s historique r\u00e9uni \u00e0 Bologne, est officiellement fond\u00e9e l&rsquo;association <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/it.wikipedia.org\/wiki\/Psichiatria_Democratica\">Psichiatria Democratica<\/a> (Psychiatrie D\u00e9mocratique).<\/p>\n<p>L&rsquo;acte de naissance de <em>Psichiatria Democratica<\/em> rompt sans \u00e9quivoque avec les traditions corporatistes et feutr\u00e9es des soci\u00e9t\u00e9s savantes traditionnelles. Le mouvement se d\u00e9finit comme un front de lutte r\u00e9unissant des psychiatres, des psychologues, des infirmiers, des travailleurs sociaux, des juristes, des intellectuels et des militants politiques de la gauche r\u00e9volutionnaire et r\u00e9formiste. D\u00e8s son premier manifeste, l&rsquo;organisation affirme son refus cat\u00e9gorique de la pr\u00e9tendue neutralit\u00e9 id\u00e9ologique de la science m\u00e9dicale : toute pratique psychiatrique est un acte politique qui prend parti, soit pour le maintien de l&rsquo;ordre dominant et de l&rsquo;exclusion des d\u00e9viants, soit pour la lib\u00e9ration des classes exploit\u00e9es et la d\u00e9fense de la dignit\u00e9 humaine.<\/p>\n<p>S&rsquo;inspirant directement de la th\u00e9orie gramscienne de l&rsquo;\u00ab intellectuel organique \u00bb, les membres de <em>Psichiatria Democratica<\/em> red\u00e9finissent radicalement le r\u00f4le du soignant. Le psychiatre d\u00e9mocratique ne doit plus \u00eatre le mandataire de l&rsquo;\u00c9tat bourgeois charg\u00e9 de policer la marginalit\u00e9 sociale sous des pr\u00e9textes psychopathologiques, mais un technicien critique qui met son savoir et ses privil\u00e8ges professionnels au service des opprim\u00e9s pour les aider \u00e0 reconqu\u00e9rir leurs droits confisqu\u00e9s. En quelques ann\u00e9es, le mouvement essaime dans toute la p\u00e9ninsule italienne, cr\u00e9ant des sections r\u00e9gionales actives qui infiltrent les asiles d&rsquo;Arezzo, de P\u00e9rouse, de Parme, de Turin et de Naples, y important la m\u00e9thode de d\u00e9construction asilaire initi\u00e9e \u00e0 Gorizia et Trieste.<\/p>\n<h3>5.2 Les alliances avec le mouvement ouvrier et les syndicats<\/h3>\n<p>La puissance politique singuli\u00e8re de <em>Psichiatria Democratica<\/em> provient de sa capacit\u00e9 organique \u00e0 s&rsquo;enraciner dans les grandes luttes sociales qui embrasent l&rsquo;Italie au cours des \u00ab ann\u00e9es de plomb \u00bb et dans le sillage de l&rsquo;\u00ab <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Automne_chaud\">Automne chaud<\/a> \u00bb de 1969. Basaglia et ses compagnons comprennent que la transformation de la psychiatrie ne peut pas \u00eatre une simple affaire interne au monde hospitalier ; elle doit n\u00e9cessairement s&rsquo;articuler avec les revendications d&rsquo;\u00e9mancipation de la classe ouvri\u00e8re italienne alors port\u00e9e par une conflictualit\u00e9 sociale sans \u00e9quivalent en Europe.<\/p>\n<p>Des alliances \u00e9troites et formelles sont nou\u00e9es entre <em>Psichiatria Democratica<\/em> et les grandes centrales syndicales italiennes unifi\u00e9es : la CGIL (Conf\u00e9d\u00e9ration G\u00e9n\u00e9rale Italienne du Travail), la CISL et l&rsquo;UIL. \u00c0 travers des figures pionni\u00e8res de la m\u00e9decine du travail comme Giulio Alfredo Maccacaro et son mouvement <em>Medicina Democratica<\/em>, la question de la sant\u00e9 mentale est directement connect\u00e9e aux conditions d&rsquo;exploitation f\u00e9roce dans les usines de la Fiat \u00e0 Turin, de l&rsquo;Alfa Romeo \u00e0 Milan ou des p\u00f4les p\u00e9trochimiques de Marghera. Basaglia intervient r\u00e9guli\u00e8rement dans les assembl\u00e9es d&rsquo;usine pour expliquer que la folie n&rsquo;est pas une tare h\u00e9r\u00e9ditaire myst\u00e9rieuse, mais bien souvent le produit destructeur de l&rsquo;organisation capitaliste du travail, des cadences infernales, du bruit toxique et de l&rsquo;ali\u00e9nation urbaine moderne.<\/p>\n<p>Cette convergence politique transforme le statut de la r\u00e9forme psychiatrique dans le d\u00e9bat public italien. La fermeture des asiles cesse d&rsquo;\u00eatre une pr\u00e9occupation corporatiste d&rsquo;ali\u00e9nistes progressistes pour devenir une revendication centrale du programme des r\u00e9formes structurelles exig\u00e9es par la gauche et le mouvement syndical. En int\u00e9grant la sant\u00e9 mentale dans le champ de la sant\u00e9 publique globale et des droits des travailleurs, cette alliance dote le mouvement basaglien d&rsquo;une force de frappe politique consid\u00e9rable, capable de faire pression directement sur les partis parlementaires et sur le gouvernement central \u00e0 Rome.<\/p>\n<h3>5.3 La th\u00e9orisation de la double ali\u00e9nation<\/h3>\n<p>Sur le plan th\u00e9orique, les \u00e9changes constants entre Basaglia, Franca Ongaro et les th\u00e9oriciens de <em>Psichiatria Democratica<\/em> permettent d&rsquo;affiner l&rsquo;un des concepts les plus cruciaux de leur clinique critique : la doctrine de la \u00ab double ali\u00e9nation \u00bb. Basaglia explicite cette dialectique pour couper court aux contresens v\u00e9hicul\u00e9s tant par les conservateurs du corps m\u00e9dical que par certaines franges na\u00efves de l&rsquo;antipsychiatrie anglo-saxonne. La souffrance du malade mental intern\u00e9 proc\u00e8de de deux sources distinctes, mais inextricablement enchev\u00eatr\u00e9es dans l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;ali\u00e9nation psychopathologique intrins\u00e8que :<\/strong> Une souffrance existentielle, subjective et psychique bien r\u00e9elle, caract\u00e9ris\u00e9e par l&rsquo;angoisse intime, la d\u00e9sorganisation de la conscience, la terreur du vide ou la douleur morale du d\u00e9lire.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;ali\u00e9nation sociale et institutionnelle :<\/strong> Une violence surajout\u00e9e, r\u00e9sultant de la s\u00e9gr\u00e9gation \u00e9conomique, de la spoliation de l&rsquo;identit\u00e9, de l&rsquo;enfermement coercitif dans l&rsquo;asile et de la perte int\u00e9grale de tout droit civique et juridique.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Basaglia d\u00e9nonce le fait que la psychiatrie traditionnelle a syst\u00e9matiquement op\u00e9r\u00e9 une falsification tragique en pr\u00e9tendant soigner la premi\u00e8re ali\u00e9nation par l&rsquo;aggravation impitoyable de la seconde. En enfermant le sujet pour \u00e9teindre son angoisse ou masquer son d\u00e9lire, l&rsquo;asile lui retire les moyens mat\u00e9riels et humains de surmonter son effondrement psychique originel. Le r\u00f4le de la psychiatrie d\u00e9mocratique consiste donc en priorit\u00e9 \u00e0 an\u00e9antir totalement la seconde ali\u00e9nation \u2014 l&rsquo;ali\u00e9nation institutionnelle et sociale \u2014 afin de pouvoir enfin rencontrer, accueillir et accompagner la premi\u00e8re ali\u00e9nation dans un cadre de libert\u00e9, d&rsquo;\u00e9galit\u00e9 et de responsabilit\u00e9 collective.<\/p>\n<p>C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment sur ce point \u00e9pist\u00e9mologique et clinique capital que Basaglia prend nettement ses distances vis-\u00e0-vis des d\u00e9rives de l&rsquo;antipsychiatrie anglo-saxonne repr\u00e9sent\u00e9e par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Ronald_Laing\">Ronald Laing<\/a> et David Cooper. L\u00e0 o\u00f9 Laing tend parfois \u00e0 sacraliser le d\u00e9lire psychotique comme une exp\u00e9rience mystique lib\u00e9ratrice, un \u00ab voyage initiatique \u00bb ou une forme sup\u00e9rieure de lucidit\u00e9 po\u00e9tique face \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 bourgeoise ali\u00e9n\u00e9e, Basaglia maintient une lucidit\u00e9 mat\u00e9rialiste implacable : la folie n&rsquo;est pas une po\u00e9sie, c&rsquo;est une souffrance atroce, une mis\u00e8re d\u00e9chirante, une contradiction v\u00e9cue que le sujet subit avec une douleur infinie. La mission du m\u00e9decin et de la soci\u00e9t\u00e9 n&rsquo;est pas de sanctifier la psychose, mais d&rsquo;\u00e9radiquer la violence sociale qui l&rsquo;\u00e9touffe et de fournir des outils mat\u00e9riels pour que l&rsquo;individu puisse vivre dans la dignit\u00e9 malgr\u00e9 sa vuln\u00e9rabilit\u00e9.<\/p>\n<h2>6. La Loi 180 de 1978 : La cons\u00e9cration l\u00e9gislative de la r\u00e9forme<\/h2>\n<h3>6.1 Le contexte d&rsquo;urgence politique et le risque du r\u00e9f\u00e9rendum<\/h3>\n<p>\u00c0 la fin des ann\u00e9es 1970, l&rsquo;exp\u00e9rience pratique de d\u00e9mant\u00e8lement asilaire men\u00e9e \u00e0 Trieste sous la houlette de Franco Basaglia a fait la preuve \u00e9clatante de son efficacit\u00e9 : l&rsquo;h\u00f4pital San Giovanni est en passe d&rsquo;\u00eatre vid\u00e9 de ses r\u00e9sidents, les premiers services territoriaux fonctionnent \u00e0 merveille, et la dangerosit\u00e9 fantasm\u00e9e des malades mentaux est d\u00e9mentie par les faits. Cependant, cette r\u00e9volution locale demeure juridiquement pr\u00e9caire, suspendue au bon vouloir d&rsquo;une administration provinciale et vuln\u00e9rable aux poursuites p\u00e9nales fond\u00e9es sur la loi asilaire r\u00e9pressive de 1904, toujours officiellement en vigueur au niveau national.<\/p>\n<p>Le catalyseur de la r\u00e9forme l\u00e9gislative nationale survient en 1977 sous l&rsquo;impulsion du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Parti_radical_(Italie)\">Parti Radical<\/a> dirig\u00e9 par Marco Pannella. Utilisant l&rsquo;arme constitutionnelle du r\u00e9f\u00e9rendum abrogatif, les radicaux recueillent plus de sept cent mille signatures de citoyens pour exiger l&rsquo;abrogation pure et simple de la loi asilaire fascisante de 1904. Le pays se trouve alors confront\u00e9 \u00e0 un dilemme juridique majeur : si le r\u00e9f\u00e9rendum a lieu au printemps 1978, la loi de 1904 sera in\u00e9vitablement balay\u00e9e par le suffrage populaire, cr\u00e9ant un vide juridique total sans aucune structure de remplacement pr\u00e9vue, au risque de plonger la prise en charge de la folie dans une anarchie sanitaire impr\u00e9visible.<\/p>\n<p>Face \u00e0 cette menace imminente, le Parlement italien, domin\u00e9 par la D\u00e9mocratie Chr\u00e9tienne (DC) et le Parti Communiste Italien (PCI) alors engag\u00e9s dans la politique du \u00ab Compromis Historique \u00bb, doit l\u00e9gif\u00e9rer en urgence pour d\u00e9samorcer la tenue du r\u00e9f\u00e9rendum. La r\u00e9daction du compromis parlementaire est confi\u00e9e \u00e0 un psychiatre et d\u00e9put\u00e9 d\u00e9mocrate-chr\u00e9tien progressiste de G\u00eanes, Bruno Orsini. Ce dernier travaille en concertation \u00e9troite avec Franco Basaglia et les repr\u00e9sentants de <em>Psichiatria Democratica<\/em> pour traduire les le\u00e7ons cliniques et organisationnelles de Trieste dans un texte de loi r\u00e9publicain. Le 13 mai 1978, dans une Italie traumatis\u00e9e par la d\u00e9couverte quatre jours plus t\u00f4t du corps assassin\u00e9 d&rsquo;Aldo Moro par les Brigades Rouges, le Parlement adopte \u00e0 une majorit\u00e9 \u00e9crasante la loi n\u00b0 180, portant le titre officiel de \u00ab Normes pour les v\u00e9rifications et les traitements sanitaires volontaires et obligatoires \u00bb.<\/p>\n<h3>6.2 Les principes juridiques fondamentaux de la loi<\/h3>\n<p>La <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/it.wikipedia.org\/wiki\/Legge_180\">Loi 180<\/a>, universellement d\u00e9sign\u00e9e sous le nom de \u00ab Loi Basaglia \u00bb, constitue un s\u00e9isme institutionnel sans \u00e9quivalent dans les annales de la m\u00e9decine mondiale. En quelques articles d&rsquo;une concision et d&rsquo;une force exemplaires, le texte abat l&rsquo;armature r\u00e9pressive de l&rsquo;asile s\u00e9culaire en posant des principes juridiques intangibles :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Interdiction absolue d&rsquo;admission et de construction :<\/strong> La loi prononce l&rsquo;interdiction imm\u00e9diate et d\u00e9finitive d&rsquo;admettre de nouveaux patients dans les h\u00f4pitaux psychiatriques existants et prohibe formellement la construction de tout nouvel asile psychiatrique sur le territoire de la R\u00e9publique italienne.<\/li>\n<li><strong>Abolition de la pr\u00e9somption de dangerosit\u00e9 :<\/strong> La notion de \u00ab dangerosit\u00e9 pour soi ou pour autrui \u00bb et celle de \u00ab scandale public \u00bb, qui fondaient l\u00e9galement l&rsquo;internement depuis 1904, sont purement et simplement abrog\u00e9es. La folie est d\u00e9connect\u00e9e de la criminalit\u00e9 et de l&rsquo;ordre policier.<\/li>\n<li><strong>Remplacement de l&rsquo;internement par le TSO :<\/strong> L&rsquo;internement d&rsquo;office est remplac\u00e9 par le Traitement Sanitaire Obligatoire (*Trattamento Sanitario Obbligatorio*, TSO). Strictement encadr\u00e9 par la loi, le TSO ne peut \u00eatre ordonn\u00e9 par le maire de la commune qu&rsquo;en ultime recours, sur proposition motiv\u00e9e de deux m\u00e9decins, pour une dur\u00e9e strictement limit\u00e9e \u00e0 sept jours renouvelable, avec information obligatoire du juge des tutelles qui peut l&rsquo;annuler \u00e0 tout moment.<\/li>\n<li><strong>Restitution pleine et enti\u00e8re des droits :<\/strong> Les personnes soumises \u00e0 des soins psychiatriques conservent l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 de leurs droits civils, politiques et patrimoniaux. Elles ne perdent pas leur droit de vote, ne peuvent plus \u00eatre ray\u00e9es de l&rsquo;\u00e9tat civil ni inscrites au casier judiciaire en raison de leur sant\u00e9 mentale.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ce basculement juridique consacre le passage fondamental de la psychiatrie de la tutelle polici\u00e8re vers la m\u00e9decine de sant\u00e9 publique. Pour la premi\u00e8re fois, la comp\u00e9tence de la sant\u00e9 mentale est int\u00e9gralement retir\u00e9e au Minist\u00e8re de l&rsquo;Int\u00e9rieur pour \u00eatre confi\u00e9e au Minist\u00e8re de la Sant\u00e9. Le malade mental cesse d&rsquo;\u00eatre un objet de garde p\u00e9nitentiaire pour devenir un sujet de droit constitutionnel b\u00e9n\u00e9ficiant de soins m\u00e9dicaux au m\u00eame titre que n&rsquo;importe quel autre citoyen souffrant d&rsquo;une affection somatique.<\/p>\n<h3>6.3 L&rsquo;int\u00e9gration dans le Service Sanitaire National (Loi 833)<\/h3>\n<p>L&rsquo;ampleur de la r\u00e9volution initi\u00e9e par la Loi 180 trouve sa consolidation institutionnelle quelques mois plus tard, le 23 d\u00e9cembre 1978, avec la promulgation de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/it.wikipedia.org\/wiki\/Legge_833\/1978\">loi n\u00b0 833<\/a> portant cr\u00e9ation du Service Sanitaire National (*Servizio Sanitario Nazionale*, SSN). Cette loi historique refonde l&rsquo;ensemble de la sant\u00e9 publique en Italie selon les principes de l&rsquo;universalit\u00e9 d&rsquo;acc\u00e8s, de la gratuit\u00e9 des soins et de l&rsquo;\u00e9quit\u00e9 territoriale, garantissant le droit fondamental \u00e0 la sant\u00e9 proclam\u00e9 par l&rsquo;article 32 de la Constitution italienne.<\/p>\n<p>Dans ce nouveau cadre organique, toutes les dispositions novatrices de la Loi 180 sont int\u00e9gralement incorpor\u00e9es dans les articles 33, 34 et 35 de la loi 833. Cette fusion a une cons\u00e9quence d\u00e9cisive : la prise en charge psychiatrique n&rsquo;est plus un secteur marginal ou d&rsquo;exception rel\u00e9gu\u00e9 aux marges de la soci\u00e9t\u00e9, mais une composante indissociable du syst\u00e8me universel de soins primaires. La responsabilit\u00e9 organisationnelle et financi\u00e8re de la sant\u00e9 mentale est transf\u00e9r\u00e9e aux Unit\u00e9s Sanitaires Locales (*Unit\u00e0 Sanitarie Locali*, USL), r\u00e9parties sur tout le territoire national au niveau des communes et des provinces.<\/p>\n<p>Cette int\u00e9gration structurelle parach\u00e8ve l&rsquo;an\u00e9antissement du mod\u00e8le asilaire en contraignant les pouvoirs publics \u00e0 inventer un mod\u00e8le de r\u00e9seau de soins extra-hospitaliers territorialis\u00e9s. D\u00e8s lors que l&rsquo;asile est vou\u00e9 \u00e0 l&rsquo;extinction biologique et que les nouveaux patients ne peuvent plus y \u00eatre enferm\u00e9s, l&rsquo;\u00c9tat se trouve dans l&rsquo;obligation l\u00e9gale de financer et de b\u00e2tir une nouvelle g\u00e9ographie de la sant\u00e9 mentale, enti\u00e8rement situ\u00e9e au c\u0153ur de la communaut\u00e9 urbaine et rurale, au plus pr\u00e8s des lieux de vie r\u00e9els de la population.<\/p>\n<h2>7. L&rsquo;architecture des services territoriaux alternatifs<\/h2>\n<h3>7.1 Les Centres de Sant\u00e9 Mentale (CSM) ouverts 24h\/24<\/h3>\n<p>La cl\u00e9 de vo\u00fbte de l&rsquo;organisation post-asilaire imagin\u00e9e par Franco Basaglia et mat\u00e9rialis\u00e9e par la l\u00e9gislation italienne est le Centre de Sant\u00e9 Mentale (*Centro di Salute Mentale*, CSM). Con\u00e7u en rupture radicale avec le dispensaire psychiatrique froid et bureaucratique, le CSM basaglien est une structure sanitaire et sociale profond\u00e9ment ancr\u00e9e au c\u0153ur du quartier urbain ou du bassin rural, desservant un bassin de population pr\u00e9cis\u00e9ment d\u00e9limit\u00e9 (g\u00e9n\u00e9ralement entre 40 000 et 80 000 habitants). Sa caract\u00e9ristique fondamentale est d&rsquo;\u00eatre ouvert 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, offrant un accueil inconditionnel, de jour comme de nuit, \u00e0 toute personne en d\u00e9tresse, sans qu&rsquo;aucun rendez-vous formel ni filtrage pr\u00e9alable ne soient impos\u00e9s.<\/p>\n<p>Le CSM est pens\u00e9 comme un lieu de vie, de n\u00e9gociation relationnelle et de m\u00e9diation sociale plut\u00f4t que comme un cabinet d&rsquo;auscultation clinique. On y trouve des espaces d&rsquo;accueil conviviaux, une salle \u00e0 manger o\u00f9 patients, soignants et familles partagent les repas, des salons d&rsquo;\u00e9change informel et quelques lits d&rsquo;hospitalisation de crise (g\u00e9n\u00e9ralement 4 \u00e0 8 lits par centre). Cette pr\u00e9sence de lits au sein m\u00eame du quartier permet d&rsquo;accueillir et d&rsquo;h\u00e9berger imm\u00e9diatement un patient en phase de crise aigu\u00eb sans le s\u00e9parer de son environnement affectif et territorial, d\u00e9samor\u00e7ant ainsi les angoisses de rejet avant qu&rsquo;elles ne se cristallisent en violences ou en effondrements catatoniques.<\/p>\n<p>Dans cette structure ouverte, le travail clinique repose sur une \u00e9quipe pluridisciplinaire soud\u00e9e \u2014 psychiatres, infirmiers, \u00e9ducateurs, psychologues, assistants sociaux \u2014 dont la mission principale est le \u00ab travail \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur \u00bb. Plut\u00f4t que d&rsquo;attendre passivement le patient dans un bureau, les soignants se d\u00e9placent massivement au domicile des usagers, interviennent sur leur lieu de travail, dans les caf\u00e9s du quartier, n\u00e9gocient avec les voisins en conflit ou avec les bailleurs sociaux mena\u00e7ant d&rsquo;expulsion. La relation th\u00e9rapeutique est red\u00e9finie comme une prise en charge globale de l&rsquo;existence du sujet, o\u00f9 la distribution de m\u00e9dicaments psychotropes n&rsquo;est plus qu&rsquo;un outil d&rsquo;appoint subordonn\u00e9 \u00e0 la reconstruction des liens sociaux et mat\u00e9riels.<\/p>\n<h3>7.2 Les Services Psychiatriques de Diagnostic et de Soin (SPDC)<\/h3>\n<p>Afin de r\u00e9pondre aux situations de crise somatique extr\u00eame ou aux d\u00e9compensations aigu\u00ebs n\u00e9cessitant temporairement un environnement hospitalier technique, la Loi 180 cr\u00e9e les Services Psychiatriques de Diagnostic et de Soin (*Servizi Psichiatrici di Diagnosi e Cura*, SPDC). Mais l\u00e0 encore, Basaglia et les r\u00e9dacteurs de la loi introduisent un verrouillage structurel drastique destin\u00e9 \u00e0 emp\u00eacher toute r\u00e9surgence de la logique asilaire au sein de l&rsquo;h\u00f4pital g\u00e9n\u00e9ral. Les SPDC sont imp\u00e9rativement int\u00e9gr\u00e9s \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur des h\u00f4pitaux g\u00e9n\u00e9raux civils, log\u00e9s dans les m\u00eames b\u00e2timents que les services de cardiologie, de chirurgie ou de maternit\u00e9, mettant un terme d\u00e9finitif \u00e0 la s\u00e9gr\u00e9gation g\u00e9ographique historique de la folie.<\/p>\n<p>De plus, la l\u00e9gislation fixe un plafond strict et infranchissable : aucun SPDC ne peut comporter plus de 15 lits hospitaliers, quel que soit le volume de population du secteur hospitalier. Cette limitation d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e du nombre de lits a pour vocation math\u00e9matique d&rsquo;interdire l&rsquo;accumulation de patients et de proscrire la chronicisation des s\u00e9jours. Le SPDC n&rsquo;est con\u00e7u que comme une structure de transit hyper-aigu\u00eb : la dur\u00e9e moyenne de s\u00e9jour y est r\u00e9duite au strict minimum (quelques jours, exceptionnellement quelques semaines), le patient restant sous la responsabilit\u00e9 clinique et humaine continue du Centre de Sant\u00e9 Mentale de son quartier d&rsquo;origine.<\/p>\n<p>Cette continuit\u00e9 du suivi est l&rsquo;une des innovations cliniques les plus remarquables du mod\u00e8le basaglien : ce sont les professionnels du CSM de secteur qui viennent quotidiennement rendre visite \u00e0 leur usager hospitalis\u00e9 au SPDC, participant aux d\u00e9cisions th\u00e9rapeutiques avec l&rsquo;\u00e9quipe hospitali\u00e8re et pr\u00e9parant activement sa sortie d\u00e8s le premier jour d&rsquo;admission. L&rsquo;hospitalisation g\u00e9n\u00e9rale cesse ainsi d&rsquo;\u00eatre une rupture violente avec le monde ext\u00e9rieur pour devenir une simple parenth\u00e8se technique ins\u00e9r\u00e9e dans un parcours de soin communautaire ininterrompu.<\/p>\n<h3>7.3 Les structures d&rsquo;habitat et les r\u00e9seaux d&rsquo;insertion communautaire<\/h3>\n<p>L&rsquo;ass\u00e8chement d\u00e9finitif de l&rsquo;asile a exig\u00e9 la cr\u00e9ation d&rsquo;un riche tissu de structures d&rsquo;habitat interm\u00e9diaire destin\u00e9es \u00e0 accueillir les personnes qui, apr\u00e8s des d\u00e9cennies de claustration asilaire, n&rsquo;avaient plus de famille, de domicile ou de ressources pour vivre de mani\u00e8re totalement autonome. \u00c0 Trieste et dans les r\u00e9gions pionni\u00e8res d&rsquo;\u00c9milie-Romagne, de Toscane et de V\u00e9n\u00e9tie, un vaste r\u00e9seau d&rsquo;appartements th\u00e9rapeutiques partag\u00e9s (*gruppi appartamento*) voit le jour. Int\u00e9gr\u00e9s dans des immeubles d&rsquo;habitation ordinaires au c\u0153ur de la ville, ces appartements accueillent de 4 \u00e0 6 r\u00e9sidents, b\u00e9n\u00e9ficiant d&rsquo;une pr\u00e9sence \u00e9ducative et soignante modulable selon leur degr\u00e9 d&rsquo;autonomie.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, la reconqu\u00eate de l&rsquo;existence citoyenne passe par le levier fondamental du travail productif. S&rsquo;appuyant sur le pr\u00e9c\u00e9dent cr\u00e9\u00e9 par la CLU \u00e0 Trieste, le Parlement italien promulgue en 1991 la loi n\u00b0 381 officialisant les \u00ab coop\u00e9ratives sociales de type B \u00bb, dont l&rsquo;objet exclusif est l&rsquo;insertion professionnelle de personnes d\u00e9favoris\u00e9es ou souffrant de troubles psychiques chroniques. Ces coop\u00e9ratives de droit commercial g\u00e8rent des restaurants, des imprimeries, des exploitations agricoles biologiques, des services d&rsquo;espaces verts et des agences de tourisme culturel, o\u00f9 les usagers de la psychiatrie travaillent aux c\u00f4t\u00e9s de professionnels ordinaires avec de vrais statuts de salari\u00e9s, achevant de briser la fronti\u00e8re entre soignants, soign\u00e9s et soci\u00e9t\u00e9 civile.<\/p>\n<p>Enfin, cette architecture communautaire accorde une place essentielle au soutien actif apport\u00e9 aux familles. Dans le mod\u00e8le asilaire d&rsquo;autrefois, les familles \u00e9taient brutalement dessaisies de leur proche par l&rsquo;internement policier ; dans le mod\u00e8le basaglien territorialis\u00e9, elles deviennent des partenaires de n\u00e9gociation, soutenues mat\u00e9riellement, psychologiquement et financi\u00e8rement par les CSM pour \u00e9viter que le fardeau de la crise psychique ne retombe lourdement sur les \u00e9paules des proches, et en particulier sur celles des femmes, premi\u00e8res pourvoyeuses traditionnelles du travail de soin invisible.<\/p>\n<h2>8. Les d\u00e9bats critiques, r\u00e9sistances et controverses cliniques<\/h2>\n<h3>8.1 L&rsquo;opposition du corps psychiatrique acad\u00e9mique et corporatiste<\/h3>\n<p>La promulgation de la Loi 180 et le d\u00e9mant\u00e8lement brutal des asiles d\u00e9clenchent une temp\u00eate d&rsquo;une violence inou\u00efe au sein de l&rsquo;establishment m\u00e9dical italien. Pendant plus de deux d\u00e9cennies, la Soci\u00e9t\u00e9 Italienne de Psychiatrie (*Societ\u00e0 Italiana di Psichiatria*, SIP), bastion du conservatisme universitaire et de l&rsquo;organicisme nosographique, m\u00e8ne une gu\u00e9rilla acharn\u00e9e contre la l\u00e9gislation basaglienne. Les pontes de l&rsquo;acad\u00e9misme accusent Basaglia d&rsquo;avoir livr\u00e9 la m\u00e9decine mentale aux id\u00e9ologies gauchistes et d&rsquo;avoir commis un acte d&rsquo;\u00ab abandon th\u00e9rapeutique \u00bb \u00e0 grande \u00e9chelle en d\u00e9truisant les institutions tut\u00e9laires s\u00e9culaires.<\/p>\n<p>Les critiques universitaires se cristallisent sur la d\u00e9psychiatrisation revendiqu\u00e9e par le mouvement. Pour les cliniciens traditionnels, refuser de poser un diagnostic cat\u00e9goriel selon les canons kraepeliniens et pr\u00e9tendre mettre la maladie mentale entre parenth\u00e8ses rel\u00e8vent de l&rsquo;aberration scientifique et de l&rsquo;inconscience clinique. Des tribunes incendiaires sont publi\u00e9es dans la grande presse d\u00e9non\u00e7ant le pr\u00e9tendu laxisme de soignants qui \u00ab jouent aux sociologues \u00bb au lieu d&rsquo;administrer des neuroleptiques \u00e0 haute dose, agitant le spectre du malade violent et incurable abandonn\u00e9 dans les rues \u00e0 son d\u00e9lire et \u00e0 la barbarie urbaine.<\/p>\n<p>Sur le front hospitalier, les syndicats corporatistes de m\u00e9decins et d&rsquo;infirmiers asilaires traditionnels m\u00e8nent de vives actions de r\u00e9sistance. Habitu\u00e9s \u00e0 un cadre disciplinaire s\u00e9curisant r\u00e9gi par des grilles indiciaires rigides, des horaires fixes et un pouvoir d&rsquo;autorit\u00e9 incontest\u00e9 sur les patients, de nombreux infirmiers vivent avec angoisse l&rsquo;abandon de la blouse blanche, l&rsquo;ouverture des portes et l&rsquo;obligation de n\u00e9gocier en continu avec les usagers au sein des CSM de quartier. Ces r\u00e9sistances institutionnelles internes ralentiront consid\u00e9rablement l&rsquo;application de la r\u00e9forme dans plusieurs provinces, certains directeurs d&rsquo;asile organisant d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment l&rsquo;inertie administrative dans l&rsquo;espoir que la loi soit rapidement abrog\u00e9e par une nouvelle majorit\u00e9 parlementaire conservatrice.<\/p>\n<h3>8.2 Le fardeau familial et les disparit\u00e9s g\u00e9ographiques d&rsquo;application<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des trag\u00e9dies majeures de l&rsquo;histoire de la r\u00e9forme psychiatrique italienne r\u00e9side dans son application profond\u00e9ment in\u00e9gale sur le plan g\u00e9ographique, refl\u00e9tant la fracture historique mill\u00e9naire du pays entre le Nord prosp\u00e8re et le Mezzogiorno d\u00e9muni. Alors que des r\u00e9gions riches et politiquement progressistes comme le Frioul-V\u00e9n\u00e9tie Julienne, l&rsquo;\u00c9milie-Romagne ou la Toscane mettent en place en quelques ann\u00e9es un r\u00e9seau exceptionnel de CSM ouverts 24h\/24, d&rsquo;appartements prot\u00e9g\u00e9s et de coop\u00e9ratives de travail, de nombreuses r\u00e9gions du Sud \u2014 notamment la Calabre, la Campanie et la Sicile \u2014 subissent un d\u00e9sert sanitaire catastrophique.<\/p>\n<p>Dans ces territoires sous-dot\u00e9s en services de sant\u00e9 communautaires, le blocage des admissions asilaires impos\u00e9 par la Loi 180 entra\u00eene des situations dramatiques de d\u00e9r\u00e9liction. Priv\u00e9es de relais territoriaux ad\u00e9quats, les familles se retrouvent seules, contraintes de g\u00e9rer au quotidien des crises psychotiques f\u00e9roces sans aucune aide m\u00e9dicale ou financi\u00e8re de l&rsquo;\u00c9tat. Des m\u00e8res de famille et des \u00e9pouses \u00e9puis\u00e9es sombrent dans le d\u00e9sespoir face \u00e0 des proches en proie \u00e0 de violentes d\u00e9compensations. Cette faillite de l&rsquo;application territoriale dans le Mezzogiorno donne naissance \u00e0 des associations de familles en col\u00e8re, comme l&rsquo;AINS (Association Italienne de Sauvegarde de la Sant\u00e9 Mentale), qui d\u00e9noncent avec v\u00e9h\u00e9mence une r\u00e9forme per\u00e7ue comme un d\u00e9sengagement cynique de l&rsquo;\u00c9tat social sous couvert de grands discours de lib\u00e9ration.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, le risque r\u00e9current de trans-institutionnalisation \u2014 c&rsquo;est-\u00e0-dire le glissement de la mis\u00e8re psychique non accompagn\u00e9e vers la clochardisation urbaine ou vers le syst\u00e8me p\u00e9nitentiaire \u2014 devient un argument massue pour les d\u00e9tracteurs de Basaglia. Dans les grandes m\u00e9tropoles mal structur\u00e9es comme Rome ou Naples, des personnes souffrant de troubles psychiatriques graves, d\u00e9pourvues de liens familiaux et d&rsquo;accueil communautaire, se retrouvent \u00e0 errer dans les gares et les rues, quand elles ne sont pas interpell\u00e9es pour de menus d\u00e9lits et jet\u00e9es dans les prisons ordinaires. Ce drame humain alimente la pol\u00e9mique sur les cons\u00e9quences non ma\u00eetris\u00e9es d&rsquo;une d\u00e9sinstitutionnalisation men\u00e9e plus vite que le d\u00e9veloppement effectif des services alternatifs.<\/p>\n<h3>8.3 La clarification conceptuelle : Basaglia \u00e9tait-il \u00ab antipsychiatre \u00bb ?<\/h3>\n<p>Tout au long de sa carri\u00e8re, et plus encore apr\u00e8s sa mort, une \u00e9tiquette pol\u00e9mique a constamment coll\u00e9 \u00e0 la peau de Franco Basaglia : celle d&rsquo;\u00ab antipsychiatre \u00bb. L&rsquo;amalgame syst\u00e9matique fait par ses adversaires entre sa pratique et le courant de l&rsquo;antipsychiatrie anglo-saxonne exige une mise au point conceptuelle et clinique rigoureuse. Basaglia lui-m\u00eame a toujours rejet\u00e9 avec vigueur ce qualificatif, d\u00e9clarant sans ambigu\u00eft\u00e9 : <em>\u00ab Je ne suis pas un antipsychiatre, je suis un psychiatre qui lutte pour que la psychiatrie cesse d&rsquo;\u00eatre une police pour devenir enfin une m\u00e9decine et un acte de libert\u00e9. \u00bb<\/em><\/p>\n<p>Pour clarifier ce clivage capital, il convient de confronter les th\u00e8ses de Basaglia avec celles de David Cooper, qui forgea le terme en 1967, et de Ronald Laing. Les divergences portent sur trois points doctrinaux fondamentaux :<\/p>\n<table border=\"1\" cellpadding=\"8\" cellspacing=\"0\" style=\"width: 100%; border-collapse: collapse; margin: 20px 0;\">\n<thead>\n<tr style=\"background-color: #f2f2f2; text-align: left;\">\n<th style=\"width: 25%;\">Th\u00e9matique<\/th>\n<th style=\"width: 37%;\">Antipsychiatrie anglo-saxonne (Laing, Cooper)<\/th>\n<th style=\"width: 38%;\">Psychiatrie d\u00e9mocratique (Basaglia, Rotelli)<\/th>\n<\/tr>\n<\/thead>\n<tbody>\n<tr>\n<td><strong>Statut de la maladie<\/strong><\/td>\n<td>N\u00e9gation ontologique de la pathologie ; le d\u00e9lire est une exp\u00e9rience lib\u00e9ratrice, une v\u00e9rit\u00e9 sup\u00e9rieure face \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 fausse.<\/td>\n<td>Reconnaissance de la douleur psychique r\u00e9elle ; suspension ph\u00e9nom\u00e9nologique (\u00e9poch\u00e8) du diagnostic pour soigner l&rsquo;homme r\u00e9el.<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Rapport aux institutions<\/strong><\/td>\n<td>Retrait du syst\u00e8me \u00e9tatique ; cr\u00e9ation de communaut\u00e9s alternatives marginales priv\u00e9es (ex. Kingsley Hall).<\/td>\n<td>Subversion et transformation concr\u00e8te des appareils d&rsquo;\u00c9tat et des h\u00f4pitaux publics ; lutte l\u00e9gislative et syndicale.<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Pratique clinique<\/strong><\/td>\n<td>Fascination po\u00e9tique pour la r\u00e9gression psychotique sans encadrement m\u00e9dical somatique ; rejet total de la pharmacologie.<\/td>\n<td>Pragmatisme soignant rigoureux ; utilisation mesur\u00e9e des psychotropes, acc\u00e8s au logement, au travail salari\u00e9 et aux droits de citoyen.<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p>Basaglia n&rsquo;a jamais c\u00e9d\u00e9 \u00e0 la mystique de la folie. Il consid\u00e9rait la psychose non comme un voyage transcendantal, mais comme une d\u00e9chirure existentielle atroce, une contradiction douloureuse de la condition humaine. Sa grandeur r\u00e9side dans le fait d&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9 un r\u00e9formateur institutionnel et un clinicien pragmatique : l\u00e0 o\u00f9 les antipsychiatres britanniques ont cr\u00e9\u00e9 des \u00eelots \u00e9ph\u00e9m\u00e8res rapidement dissous dans l&rsquo;\u00e9chec et les conflits internes, Basaglia a affront\u00e9 la machine \u00e9tatique de front, a transform\u00e9 le droit r\u00e9publicain et a \u00e9difi\u00e9 un syst\u00e8me p\u00e9renne de sant\u00e9 publique territoriale qui fonctionne encore aujourd&rsquo;hui.<\/p>\n<h2>9. Le rayonnement international et les missions outre-Atlantique<\/h2>\n<h3>9.1 Les voyages au Br\u00e9sil et l&rsquo;impact sur la r\u00e9forme latino-am\u00e9ricaine<\/h3>\n<p>\u00c0 partir de 1978, aur\u00e9ol\u00e9 de la victoire l\u00e9gislative de la Loi 180, Franco Basaglia acquiert une stature internationale de premier plan. Ses interventions les plus retentissantes et les plus f\u00e9condes hors d&rsquo;Europe se d\u00e9roulent en Am\u00e9rique latine, et plus particuli\u00e8rement au Br\u00e9sil, pays alors sous le joug de la dictature militaire mais travers\u00e9 par un puissant renouveau des luttes sociales et des droits de l&rsquo;homme. \u00c0 l&rsquo;invitation de collectifs de m\u00e9decins progressistes, d&rsquo;universitaires et d&rsquo;opposants au r\u00e9gime, Basaglia se rend au Br\u00e9sil \u00e0 deux reprises, en 1978 et 1979, effectuant une s\u00e9rie de tourn\u00e9es de conf\u00e9rences m\u00e9morables \u00e0 Rio de Janeiro, S\u00e3o Paulo et Belo Horizonte.<\/p>\n<p>Le point d&rsquo;orgue de son voyage de 1979 est sa visite \u00e0 l&rsquo;H\u00f4pital Colonia de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/pt.wikipedia.org\/wiki\/Hospital_Col%C3%B4nia_de_Barbacena\">Barbacena<\/a>, dans l&rsquo;\u00c9tat du Minas Gerais, un gigantesque asile concentrationnaire o\u00f9 ont p\u00e9ri plus de soixante mille personnes au cours du XXe si\u00e8cle dans des conditions d&rsquo;abandon et de d\u00e9nutrition effroyables. Terrifi\u00e9 par ce qu&rsquo;il y d\u00e9couvre \u2014 des corps d\u00e9charn\u00e9s gisant nus sur le sol carrel\u00e9, des cadavres vendus clandestinement aux facult\u00e9s de m\u00e9decine, des enfants enferm\u00e9s au milieu d&rsquo;adultes mourants \u2014, Basaglia convoque une conf\u00e9rence de presse d&rsquo;anthologie \u00e0 Belo Horizonte. Devant les journalistes et les autorit\u00e9s horrifi\u00e9es, il d\u00e9clare avec une v\u00e9h\u00e9mence proph\u00e9tique : <em>\u00ab J&rsquo;ai vu aujourd&rsquo;hui l&rsquo;enfer. Barbacena est trait pour trait un camp de concentration nazi. Ce n&rsquo;est pas un h\u00f4pital, c&rsquo;est un g\u00e9nocide d&rsquo;\u00c9tat. \u00bb<\/em><\/p>\n<p>Cette d\u00e9claration a l&rsquo;effet d&rsquo;une bombe politique et morale au Br\u00e9sil, pr\u00e9cipitant la naissance du mouvement de la <em>Luta Antimanicomial<\/em> (Lutte Antiasilaire). Les conf\u00e9rences prononc\u00e9es par Basaglia lors de ce voyage, r\u00e9unies et transcrites dans le volume devenu culte <em>Conferenze brasiliane<\/em>, deviennent le socle th\u00e9orique de la jeunesse m\u00e9dicale br\u00e9silienne. Elles inspirent directement le d\u00e9put\u00e9 Paulo Delgado qui d\u00e9pose en 1989 le premier projet de loi de r\u00e9forme psychiatrique br\u00e9silienne, menant apr\u00e8s de longues luttes \u00e0 la promulgation de la loi f\u00e9d\u00e9rale 10.216 en 2001, calqu\u00e9e sur le mod\u00e8le basaglien de fermeture des asiles et de cr\u00e9ation des CAPS (Centros de Aten\u00e7\u00e3o Psicossocial). L&rsquo;influence de Basaglia s&rsquo;\u00e9tend \u00e9galement \u00e0 l&rsquo;Argentine post-dictatoriale, \u00e0 l&rsquo;Uruguay et au Chili, fa\u00e7onnant l&rsquo;ensemble de la sant\u00e9 mentale communautaire en Am\u00e9rique du Sud.<\/p>\n<h3>9.2 La r\u00e9ception contrast\u00e9e en France et dans le monde anglo-saxon<\/h3>\n<p>La diffusion des th\u00e8ses basaglinnes rencontre des fortunes diverses selon les traditions psychiatriques nationales. En France, l&rsquo;accueil r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rience italienne est singuli\u00e8rement complexe, voire hostile chez certains th\u00e9oriciens majeurs. La France s&rsquo;enorgueillit en effet de sa propre tradition r\u00e9formiste d&rsquo;apr\u00e8s-guerre : la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Psychoth%C3%A9rapie_institutionnelle\">psychoth\u00e9rapie institutionnelle<\/a>, n\u00e9e \u00e0 l&rsquo;asile de Saint-Alban autour de Fran\u00e7ois Tosquelles, Jean Oury et d\u00e9velopp\u00e9e \u00e0 la clinique de La Borde avec F\u00e9lix Guattari. Pour les partisans de la psychoth\u00e9rapie institutionnelle, il ne faut pas d\u00e9truire l&rsquo;asile, mais le \u00ab soigner \u00bb de son ali\u00e9nation propre, en faisant de l&rsquo;institution hospitali\u00e8re un outil th\u00e9rapeutique soignant et collectivis\u00e9.<\/p>\n<p>Une v\u00e9ritable discorde th\u00e9orique \u00e9clate entre Basaglia et Jean Oury. Ce dernier accuse les Italiens d&rsquo;ang\u00e9lisme destructeur, affirmant que d\u00e9truire l&rsquo;asile physique revient \u00e0 dissoudre l&rsquo;outil clinique et \u00e0 abandonner les psychotiques \u00e0 l&rsquo;angoisse du morcellement dans le monde ext\u00e9rieur sans m\u00e9diation institutionnelle protectrice. Basaglia r\u00e9plique sans d\u00e9tour que la psychoth\u00e9rapie institutionnelle fran\u00e7aise n&rsquo;est qu&rsquo;un \u00ab r\u00e9formisme bourgeois \u00bb qui embellit la cage asilaire au lieu de lib\u00e9rer les captifs, et que soigner l&rsquo;institution est une illusion tragique qui finit toujours par l\u00e9gitimer le pouvoir m\u00e9dical de contrainte. En revanche, des sociologues et philosophes fran\u00e7ais de premier plan comme Michel Foucault, Robert Castel et Gilles Deleuze saluent l&rsquo;exp\u00e9rience de Trieste comme la perc\u00e9e politique la plus radicale et la plus lucide du si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Dans le monde anglo-saxon, l&rsquo;exp\u00e9rience de Trieste suscite une immense curiosit\u00e9 m\u00eal\u00e9e de fascination pragmatique. Des d\u00e9l\u00e9gations de psychiatres am\u00e9ricains, britanniques, canadiens et allemands d\u00e9filent \u00e0 San Giovanni tout au long des ann\u00e9es 1970 pour observer comment une ville de trois cent mille habitants parvient \u00e0 vivre sans aucun asile ferm\u00e9. Cette reconnaissance internationale culmine lorsque l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Organisation_mondiale_de_la_sant%C3%A9\">Organisation Mondiale de la Sant\u00e9<\/a> (OMS) d\u00e9signe officiellement les services de sant\u00e9 mentale de Trieste comme \u00ab Centre collaborateur de l&rsquo;OMS pour la recherche et la formation en sant\u00e9 mentale \u00bb, consacrant la cit\u00e9 italienne comme le mod\u00e8le de r\u00e9f\u00e9rence universel pour les politiques de d\u00e9sinstitutionnalisation \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle de la plan\u00e8te.<\/p>\n<h3>9.3 Le R\u00e9seau international d&rsquo;alternative \u00e0 la psychiatrie<\/h3>\n<p>L&rsquo;engagement international de Franco Basaglia trouve son expression militante la plus collective \u00e0 travers la cr\u00e9ation du R\u00e9seau international d&rsquo;alternative \u00e0 la psychiatrie (*International Network of Alternatives to Psychiatry*). Fond\u00e9 \u00e0 Bruxelles en 1975 \u00e0 l&rsquo;initiative de Basaglia, du psychanalyste F\u00e9lix Guattari, du sociologue Robert Castel, du psychiatre marocain Mony Elka\u00efm et de l&rsquo;antipsychiatre David Cooper, ce r\u00e9seau se veut une internationale de la contestation contre la psychiatrie polici\u00e8re et la m\u00e9dicalisation de la d\u00e9viance.<\/p>\n<p>Le r\u00e9seau organise une s\u00e9rie de grands colloques internationaux autog\u00e9r\u00e9s \u2014 \u00e0 Bruxelles en 1975, \u00e0 Paris en 1976, \u00e0 Trieste en 1977 et \u00e0 Cuernavaca au Mexique en 1978. Ces rassemblements d&rsquo;un genre in\u00e9dit r\u00e9unissent des milliers de participants : soignants en rupture de ban, anciens intern\u00e9s regroup\u00e9s dans les mouvements d&rsquo;\u00ab ex-patients \u00bb, usagers de la psychiatrie, f\u00e9ministes, avocats des droits civiques et philosophes libertaires. Ces forums constituent des tribunes mondiales o\u00f9 sont d\u00e9nonc\u00e9es les utilisations politiques de la psychiatrie sous tous les r\u00e9gimes : de la psychiatrisation des dissidents politiques en Union Sovi\u00e9tique dans les <em>psikhushkas<\/em> au stockage carc\u00e9ral des minorit\u00e9s raciales et des pauvres dans les m\u00e9ga-asiles nord-am\u00e9ricains et latino-am\u00e9ricains.<\/p>\n<p>Au sein de ce r\u00e9seau, un r\u00f4le capital mais souvent sous-estim\u00e9 est jou\u00e9 par Franca Ongaro Basaglia. V\u00e9ritable cheville ouvri\u00e8re des liaisons internationales, elle assure la documentation rigoureuse des actes, r\u00e9dige les d\u00e9clarations finales, traduit les textes majeurs et veille \u00e0 ce que le r\u00e9seau ne d\u00e9rive pas vers une contestation purement verbale et d\u00e9connect\u00e9e de la pratique. Elle insiste inlassablement sur la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;articuler la contestation globale avec des projets concrets de transformation locale des services publics, maintenant ainsi l&rsquo;ancrage pragmatique cher \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rience triestine.<\/p>\n<h2>10. Le r\u00f4le indissociable de Franca Ongaro Basaglia<\/h2>\n<h3>10.1 La collaboration intellectuelle et litt\u00e9raire au sein du couple<\/h3>\n<p>Il est rigoureusement impossible de comprendre la trajectoire et l&rsquo;\u0153uvre th\u00e9orique de Franco Basaglia sans y associer indissolublement la figure de son \u00e9pouse, collaboratrice intellectuelle et compagne d&rsquo;armes : <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/it.wikipedia.org\/wiki\/Franca_Ongaro\">Franca Ongaro<\/a> (1928-2005). N\u00e9e elle aussi \u00e0 Venise dans une famille d&rsquo;intellectuels et d&rsquo;artistes \u2014 elle est la s\u0153ur de l&rsquo;\u00e9crivain Alberto Ongaro, collaborateur d&rsquo;Hugo Pratt \u2014, elle \u00e9pouse Franco en 1952. Dot\u00e9e d&rsquo;une vaste culture litt\u00e9raire et philosophique, elle met imm\u00e9diatement sa rigueur de pens\u00e9e et sa puissance d&rsquo;\u00e9criture au service du combat qui s&rsquo;ouvre \u00e0 Padoue, Gorizia puis Trieste.<\/p>\n<p>Pendant pr\u00e8s de trois d\u00e9cennies, Franca Ongaro n&rsquo;est pas simplement la femme d&rsquo;un grand homme qui l&rsquo;assiste dans l&rsquo;ombre : elle est la co-autrice \u00e0 part enti\u00e8re de la pens\u00e9e basaglienne. C&rsquo;est elle qui assure la traduction en italien de textes fondamentaux de la sociologie et de la psychiatrie mondiale, notamment les \u00e9crits de Ludwig Binswanger et l&rsquo;\u0153uvre ma\u00eetresse d&rsquo;Erving Goffman. C&rsquo;est elle qui, \u00e0 Gorizia, recueille m\u00e9ticuleusement les enregistrements des assembl\u00e9es pl\u00e9ni\u00e8res, les transcrit, les ordonne et leur conf\u00e8re l&rsquo;architecture litt\u00e9raire et politique flamboyante qui fera le triomphe de <em>L&rsquo;institution en n\u00e9gation<\/em> en 1968. Sur les couvertures de la plupart des grands trait\u00e9s publi\u00e9s par le couple \u2014 tels que <em>La maggioranza deviante<\/em> (La majorit\u00e9 d\u00e9viante, 1971) ou <em>Crimini di pace<\/em> (Crimes de paix, 1975) \u2014, les deux noms, Franco Basaglia et Franca Ongaro Basaglia, sont d&rsquo;ailleurs appos\u00e9s c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te \u00e0 \u00e9galit\u00e9 parfaite.<\/p>\n<p>Franca Ongaro apporte au corpus basaglien une sensibilit\u00e9 f\u00e9ministe et une analyse mat\u00e9rialiste pionni\u00e8re de la condition des femmes au sein de l&rsquo;asile. Elle d\u00e9montre avec une virtuosit\u00e9 sociologique saisissante que l&rsquo;asile psychiatrique fonctionne pour les femmes comme le prolongement coercitif de la domination patriarcale domestique. Les femmes intern\u00e9es le sont bien souvent parce qu&rsquo;elles ont os\u00e9 refuser leur destin d&rsquo;\u00e9pouses soumises, de m\u00e8res d\u00e9vou\u00e9es ou d&rsquo;objets sexuels ob\u00e9issants : le diagnostic d&rsquo;\u00ab hyst\u00e9rie \u00bb ou d&rsquo;\u00ab immoralit\u00e9 \u00bb sanctionne d&rsquo;abord leur insoumission aux normes familiales bourgeoises. Par ses \u00e9crits personnels profonds, Franca Ongaro ancre d\u00e9finitivement la psychiatrie d\u00e9mocratique dans le champ plus vaste de la critique des dominations crois\u00e9es de classe, de genre et de statut social.<\/p>\n<h3>10.2 La poursuite du combat politique au Parlement italien<\/h3>\n<p>Apr\u00e8s la disparition tragique et pr\u00e9matur\u00e9e de Franco en ao\u00fbt 1980, Franca Ongaro Basaglia ne s&rsquo;enferme nullement dans une posture de vestale m\u00e9lancolique gardienne de la m\u00e9moire de son mari. Elle prend le relais du combat politique direct au niveau le plus \u00e9lev\u00e9 de l&rsquo;\u00c9tat italien. En 1983, sollicit\u00e9e par le Parti Communiste Italien et les formations de la Gauche Ind\u00e9pendante (*Sinistra Indipendente*), elle est brillamment \u00e9lue s\u00e9natrice de la R\u00e9publique italienne, mandat l\u00e9gislatif qu&rsquo;elle exercera avec une combativit\u00e9 exemplaire pendant deux l\u00e9gislatures cons\u00e9cutives, de 1983 \u00e0 1992.<\/p>\n<p>Durant ces neuf ann\u00e9es pass\u00e9es au S\u00e9nat \u00e0 Rome, Franca Ongaro se fait le rempart in\u00e9branlable de la Loi 180 contre les assauts incessants des partis conservateurs. Face aux multiples projets de lois de r\u00e9vision d\u00e9pos\u00e9s par la droite et l&rsquo;extr\u00eame droite visant \u00e0 r\u00e9tablir les asiles ferm\u00e9s sous couvert de soulager les familles, la s\u00e9natrice monte inlassablement \u00e0 la tribune pour d\u00e9fendre pied \u00e0 pied les principes de la r\u00e9forme. Avec une ma\u00eetrise technique parfaite des dossiers de sant\u00e9 publique, elle d\u00e9nonce le sous-financement d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 des services territoriaux par certains gouvernements r\u00e9gionaux et exige l&rsquo;affectation prioritaire des cr\u00e9dits de la S\u00e9curit\u00e9 sociale aux Centres de Sant\u00e9 Mentale communautaires.<\/p>\n<p>Elle est la promotrice d\u00e9cisive des premiers \u00ab Projets-Objectifs Tutelle de la Sant\u00e9 Mentale \u00bb (*Progetti Obiettivo Tutela Salute Mentale*), des textes r\u00e9glementaires d&rsquo;application contraignants adopt\u00e9s par le Minist\u00e8re de la Sant\u00e9 pour forcer les provinces r\u00e9calcitrantes \u00e0 programmer la fermeture d\u00e9finitive et irr\u00e9versible des anciens asiles psychiatriques. Parall\u00e8lement \u00e0 cette intense activit\u00e9 parlementaire, elle dirige la monumentale \u00e9dition des <em>Scritti<\/em> (\u00c9crits complets) de Franco Basaglia chez Einaudi, rassemblant, annotant et introduisant avec une rigueur philologique absolue l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 des articles cliniques, essais philosophiques et allocutions politiques de son compagnon, l\u00e9guant ainsi aux g\u00e9n\u00e9rations futures un patrimoine intellectuel inestimable.<\/p>\n<h2>11. Les derni\u00e8res ann\u00e9es et la disparition pr\u00e9matur\u00e9e (1979-1980)<\/h2>\n<h3>11.1 La coordination des services de sant\u00e9 mentale du Latium<\/h3>\n<p>\u00c0 la fin de l&rsquo;ann\u00e9e 1979, alors que la Loi 180 est vot\u00e9e depuis plus d&rsquo;un an et que le mod\u00e8le triestin a prouv\u00e9 sa viabilit\u00e9 sur les bords de l&rsquo;Adriatique, Franco Basaglia ressent le besoin imp\u00e9rieux de se confronter \u00e0 un nouveau d\u00e9fi de grande ampleur. Il quitte ses fonctions de directeur \u00e0 Trieste et r\u00e9pond \u00e0 l&rsquo;appel des autorit\u00e9s r\u00e9gionales du Latium, qui le nomment coordinateur g\u00e9n\u00e9ral des services de sant\u00e9 mentale de la r\u00e9gion de Rome. Pour Basaglia, s&rsquo;attaquer \u00e0 la m\u00e9tropole romaine repr\u00e9sente l&rsquo;\u00e9preuve de v\u00e9rit\u00e9 ultime : d\u00e9montrer que la fermeture de l&rsquo;asile et l&rsquo;implantation de services territoriaux ouverts ne sont pas le privil\u00e8ge d&rsquo;une cit\u00e9 provinciale disciplin\u00e9e et culturellement singuli\u00e8re comme Trieste, mais une politique sanitaire parfaitement g\u00e9n\u00e9ralisable \u00e0 une m\u00e9gapole tentaculaire et chaotique.<\/p>\n<p>La t\u00e2che qui l&rsquo;attend \u00e0 Rome est effroyable de complexit\u00e9. L&rsquo;institution asilaire de la capitale, le tentaculaire <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/it.wikipedia.org\/wiki\/Manicomio_di_Santa_Maria_della_Piet%C3%A0\">Santa Maria della Piet\u00e0<\/a> \u2014 l&rsquo;un des plus grands asiles psychiatriques d&rsquo;Europe, avec ses pavillons gigantesques dispers\u00e9s dans un parc immense au nord-ouest de Rome \u2014, h\u00e9berge encore plus d&rsquo;un millier de patients au milieu d&rsquo;une inertie bureaucratique \u00e9crasante. Les r\u00e9seaux client\u00e9listes y sont solidement enracin\u00e9s, le corps m\u00e9dical majoritairement hostile \u00e0 la loi r\u00e9publicaine, et le tissu politique local gangren\u00e9 par les compromissions. Basaglia plonge \u00e0 corps perdu dans ce combat m\u00e9tropolitain, arpentant les quartiers populaires de Rome \u2014 de la Garbatella \u00e0 Primavalle \u2014, n\u00e9gociant sans rel\u00e2che avec les maires d&rsquo;arrondissement et les collectifs ouvriers pour trouver des locaux o\u00f9 implanter d&rsquo;urgence les premiers Centres de Sant\u00e9 Mentale.<\/p>\n<p>Durant ces mois d&rsquo;une intensit\u00e9 fr\u00e9n\u00e9tique, Basaglia s&rsquo;\u00e9puise dans des batailles administratives quotidiennes contre l&rsquo;immobilisme de l&rsquo;appareil sanitaire romain. Il met en place des strat\u00e9gies de crise pour bloquer d\u00e9finitivement les portes de Santa Maria della Piet\u00e0, transf\u00e8re les premiers groupes de r\u00e9sidents vers des appartements th\u00e9rapeutiques en p\u00e9riph\u00e9rie et mobilise les jeunes psychiatres romains progressistes pour constituer des \u00e9quipes mobiles d&rsquo;intervention \u00e0 domicile. Il veut prouver \u00e0 la face de la R\u00e9publique italienne et du monde entier que la Loi 180 n&rsquo;est pas une utopie romantique, mais une r\u00e9alit\u00e9 administrative et clinique imm\u00e9diatement op\u00e9ratoire au c\u0153ur m\u00eame de la capitale de l&rsquo;\u00c9tat.<\/p>\n<h3>11.2 La maladie fulgurante et la mort \u00e0 Venise<\/h3>\n<p>Ce d\u00e9ploiement d&rsquo;\u00e9nergie titanesque est tragiquement bris\u00e9 dans son \u00e9lan au printemps 1980. Alors qu&rsquo;il travaille d&rsquo;arrache-pied \u00e0 la restructuration des services romains, Franco Basaglia est soudainement pris de malaises neurologiques graves, de vertiges et de c\u00e9phal\u00e9es violentes. Les examens cliniques approfondis r\u00e9v\u00e8lent un diagnostic impitoyable et sans appel : il est atteint d&rsquo;une tumeur c\u00e9r\u00e9brale foudroyante et incurable. La maladie se d\u00e9veloppe avec une v\u00e9locit\u00e9 terrifiante, contraignant le clinicien \u00e0 interrompre brutalement toutes ses charges publiques \u00e0 Rome.<\/p>\n<p>Refusant l&rsquo;acharnement th\u00e9rapeutique artificiel au sein d&rsquo;une institution m\u00e9dicale impersonnelle, Basaglia choisit de se retirer dans sa ville natale de Venise, dans l&rsquo;appartement familial du quartier de San Polo o\u00f9 s&rsquo;\u00e9taient \u00e9coul\u00e9es les premi\u00e8res ann\u00e9es de sa vie. Durant ses derniers mois d&rsquo;existence, entour\u00e9 de l&rsquo;affection ind\u00e9fectible de son \u00e9pouse Franca, de ses enfants et de ses collaborateurs les plus proches accourus de Trieste et de toute l&rsquo;Italie, il conserve jusqu&rsquo;au bout sa vivacit\u00e9 d&rsquo;esprit, sa curiosit\u00e9 intellectuelle et sa passion intacte pour le sort des usagers de la psychiatrie. Dans ses derniers entretiens avec ses amis, il ne manifeste aucune amertume personnelle mais une vive inqui\u00e9tude pour la p\u00e9rennit\u00e9 de son \u0153uvre, r\u00e9p\u00e9tant sans cesse qu&rsquo;il faudra veiller \u00e0 ce que l&rsquo;asile ne soit pas reconstruit sous d&rsquo;autres formes plus douces et plus insidieuses.<\/p>\n<p>Le 29 ao\u00fbt 1980, \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de cinquante-six ans seulement, au sommet de sa maturit\u00e9 intellectuelle et de sa renomm\u00e9e mondiale, Franco Basaglia s&rsquo;\u00e9teint paisiblement dans sa maison v\u00e9nitienne face au Grand Canal. La nouvelle de sa mort foudroyante suscite une \u00e9motion consid\u00e9rable dans toute l&rsquo;Italie et sur la sc\u00e8ne m\u00e9dicale internationale. La presse d\u00e9mocratique salue la disparition d&rsquo;un g\u00e9ant \u00e9thique, d&rsquo;un lib\u00e9rateur d&rsquo;hommes qui a redonn\u00e9 la parole et la dignit\u00e9 \u00e0 des centaines de milliers de proscrits. Les fun\u00e9railles, c\u00e9l\u00e9br\u00e9es dans une Venise recueillie, r\u00e9unissent dans une m\u00eame ferveur des ouvriers syndicalistes, des dirigeants politiques de premier plan, des sommit\u00e9s intellectuelles europ\u00e9ennes et une foule immense d&rsquo;anciens patients de Gorizia et de Trieste venus pleurer celui qui avait bris\u00e9 leurs cha\u00eenes.<\/p>\n<h2>12. La post\u00e9rit\u00e9 de Basaglia et l&rsquo;actualit\u00e9 de la sant\u00e9 mentale communautaire<\/h2>\n<h3>12.1 Le parach\u00e8vement de la d\u00e9sinstitutionnalisation en Italie (Projet 1994-2000)<\/h3>\n<p>La disparition pr\u00e9matur\u00e9e de Franco Basaglia en 1980 a laiss\u00e9 la r\u00e9forme dans une phase de transition d\u00e9licate, marqu\u00e9e par de fortes disparit\u00e9s territoriales et de violentes r\u00e9sistances politiques. Il fallut pr\u00e8s de deux d\u00e9cennies d&rsquo;un travail administratif et politique acharn\u00e9, sous l&rsquo;impulsion de Franca Ongaro et des psychiatres de <em>Psichiatria Democratica<\/em> devenus directeurs de sant\u00e9 publique \u2014 tels Franco Rotelli \u00e0 Trieste \u2014, pour mener \u00e0 son terme d\u00e9finitif le projet basaglien \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle de la R\u00e9publique italienne.<\/p>\n<p>Le tournant historique intervient avec les deux <em>Progetti Obiettivo Tutela Salute Mentale<\/em> adopt\u00e9s par les gouvernements italiens pour les p\u00e9riodes 1994-1996 et 1998-2000. Ces d\u00e9crets d&rsquo;\u00c9tat fixent une date butoir l\u00e9gale, d\u00e9finitive et assortie de sanctions financi\u00e8res drastiques contre les R\u00e9gions d\u00e9faillantes : tous les anciens h\u00f4pitaux psychiatriques publics d&rsquo;Italie doivent avoir ferm\u00e9 d\u00e9finitivement et irr\u00e9vocablement leurs portes avant le 31 d\u00e9cembre 1999. Les derniers grands complexes asilaires, dont Santa Maria della Piet\u00e0 \u00e0 Rome et San Salvi \u00e0 Florence, sont vid\u00e9s de leurs ultimes r\u00e9sidents, qui sont relog\u00e9s dans des appartements prot\u00e9g\u00e9s ou des maisons familiales ins\u00e9r\u00e9es dans le tissu urbain ordinaire.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, l&rsquo;Italie accomplit ainsi ce qu&rsquo;aucun autre grand pays industrialis\u00e9 n&rsquo;a r\u00e9ussi \u00e0 r\u00e9aliser : elle devient le seul \u00c9tat au monde o\u00f9 il n&rsquo;existe plus un seul h\u00f4pital psychiatrique asilaire traditionnel sur l&rsquo;ensemble de son territoire national. Les sites mat\u00e9riels des anciens asiles connaissent des reconversions remarquables : \u00e0 Trieste, le magnifique parc de San Giovanni est transform\u00e9 en un campus universitaire verdoyant, accueillant des facult\u00e9s de lettres et de sciences, une roseraie botanique c\u00e9l\u00e8bre dans toute l&rsquo;Europe, des restaurants coop\u00e9ratifs et des r\u00e9sidences pour \u00e9tudiants, incarnant la r\u00e9conciliation absolue entre l&rsquo;espace de l&rsquo;ancienne exclusion et la vie de la cit\u00e9.<\/p>\n<h3>12.2 Les d\u00e9fis contemporains : N\u00e9o-institutionnalisation et psychiatrie biom\u00e9dicale<\/h3>\n<p>Si la victoire mat\u00e9rielle sur l&rsquo;asile historique est totale en Italie, la vigilance critique impos\u00e9e par la pens\u00e9e de Franco Basaglia demeure plus que jamais imp\u00e9rieuse au XXIe si\u00e8cle, face \u00e0 l&rsquo;apparition de nouvelles formes pernicieuses d&rsquo;exclusion et de r\u00e9ification m\u00e9dicale. La premi\u00e8re menace contemporaine est le ph\u00e9nom\u00e8ne insidieux de la \u00ab n\u00e9o-institutionnalisation \u00bb. Dans de nombreux pays d&rsquo;Europe, la fermeture formelle des asiles s&rsquo;est accompagn\u00e9e du d\u00e9veloppement massif et lucratif de R\u00e9sidences Sanitaires Assist\u00e9es (RSA) priv\u00e9es, de cliniques de long s\u00e9jour \u00e0 but lucratif et de foyers d&rsquo;accueil m\u00e9dicalis\u00e9s ferm\u00e9s o\u00f9 les usagers sont certes nourris et log\u00e9s dans des conditions mat\u00e9rielles d\u00e9centes, mais o\u00f9 la logique disciplinaire, la perte d&rsquo;autonomie et la s\u00e9dation chimique reproduisent sous des oripeaux modernes la mortification asilaire d&rsquo;autrefois.<\/p>\n<p>Le second d\u00e9fi majeur r\u00e9side dans l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie quasi absolue prise par le mod\u00e8le biom\u00e9dicale r\u00e9ductionniste et la psychiatrie pharmacologique depuis les ann\u00e9es 1990. Guid\u00e9e par les classifications cat\u00e9gorielles et a-th\u00e9oriques du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Manuel_diagnostique_et_statistique_des_troubles_mentaux\">DSM<\/a>) de l&rsquo;Association Am\u00e9ricaine de Psychiatrie, la m\u00e9decine mentale dominante tend \u00e0 nouveau \u00e0 r\u00e9ifier la souffrance existentielle sous la forme d&rsquo;un pur d\u00e9s\u00e9quilibre neurochimique ou d&rsquo;une anomalie g\u00e9n\u00e9tique c\u00e9r\u00e9brale. L&rsquo;administration exclusive et massive de mol\u00e9cules psychotropes de nouvelle g\u00e9n\u00e9ration tend \u00e0 se substituer \u00e0 l&rsquo;\u00e9coute relationnelle, \u00e0 l&rsquo;accompagnement social et \u00e0 la compr\u00e9hension de l&rsquo;historicit\u00e9 du sujet, ressuscitant pr\u00e9cis\u00e9ment ce contre quoi Basaglia s&rsquo;\u00e9tait insurg\u00e9 d\u00e8s ses ann\u00e9es de formation padouanes.<\/p>\n<p>Enfin, la gestion contemporaine de la sant\u00e9 mentale est de plus en plus gangren\u00e9e par une obsession s\u00e9curitaire et algorithmique d&rsquo;\u00e9valuation actuarielle de la \u00ab dangerosit\u00e9 \u00bb et de gestion du risque. Cette r\u00e9gression s\u00e9curitaire s&rsquo;est particuli\u00e8rement illustr\u00e9e dans le d\u00e9bat complexe qui a entour\u00e9 la fermeture d\u00e9finitive en Italie, par la loi n\u00b0 81 de 2014, des sinistres H\u00f4pitaux Psychiatriques Judiciaires (*Ospedali Psichiatrici Giudiziari*, OPG) \u2014 les derniers asiles ferm\u00e9s r\u00e9serv\u00e9s aux criminels jug\u00e9s irresponsables en raison de leur \u00e9tat mental. Leur remplacement par les REMS (*Residenze per l&rsquo;Esecuzione delle Misure di Sicurezza*), des petites unit\u00e9s de r\u00e9habilitation de 20 lits maximum sans gardiens de prison, continue de faire l&rsquo;objet d&rsquo;attaques violentes de la part des magistrats conservateurs et de certains syndicats p\u00e9nitentiaires, prouvant que la tentation du r\u00e9flexe carc\u00e9ral demeure une menace permanente au c\u0153ur de nos soci\u00e9t\u00e9s.<\/p>\n<h3>12.3 La p\u00e9rennit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9thique basaglienne au XXIe si\u00e8cle<\/h3>\n<p>Malgr\u00e9 ces r\u00e9gressions et ces d\u00e9fis, la pens\u00e9e de Franco Basaglia conserve une jeunesse et une vigueur \u00e9thique \u00e9clatantes pour le monde contemporain. Ses principes th\u00e9oriques fondamentaux ont trouv\u00e9 une r\u00e9sonance directe et puissante dans le mouvement mondial du \u00ab r\u00e9tablissement \u00bb (*recovery*) et de la psychiatrie transculturelle et sociale. La philosophie du r\u00e9tablissement, qui place au premier plan non pas la disparition totale des sympt\u00f4mes cliniques, mais la reconqu\u00eate par l&rsquo;usager d&rsquo;une vie pleine, riche de sens, d&rsquo;autod\u00e9termination et de citoyennet\u00e9 active au sein de sa communaut\u00e9, constitue le prolongement direct de l&rsquo;exigence basaglienne de mettre la maladie entre parenth\u00e8ses pour \u00e9manciper l&rsquo;homme r\u00e9el.<\/p>\n<p>De m\u00eame, l&rsquo;essor contemporain de la pair-aidance et des associations d&rsquo;usagers en sant\u00e9 mentale \u2014 les <em>experts d&rsquo;exp\u00e9rience<\/em> et les m\u00e9diateurs de sant\u00e9 pairs qui int\u00e8grent les \u00e9quipes cliniques de secteur \u2014 s&rsquo;enracine directement dans l&rsquo;h\u00e9ritage des assembl\u00e9es g\u00e9n\u00e9rales mixtes de Gorizia et de Trieste. Reconna\u00eetre \u00e0 la personne qui vit la d\u00e9tresse psychique une expertise l\u00e9gitime sur son propre \u00e9tat, refuser la verticalit\u00e9 hautaine du pouvoir m\u00e9dical et pratiquer une n\u00e9gociation th\u00e9rapeutique continue et transparente sont aujourd&rsquo;hui consid\u00e9r\u00e9s par l&rsquo;Organisation Mondiale de la Sant\u00e9 et les instances internationales des droits de l&rsquo;homme comme les standards \u00e9thiques indispensables de toute pratique de soin psychiatrique moderne.<\/p>\n<p>Au terme de cette travers\u00e9e d&rsquo;une \u0153uvre et d&rsquo;une vie incandescentes, le legs de Franco Basaglia se r\u00e9sume \u00e0 une exigence \u00e9thique absolue : ne jamais s\u00e9parer la sant\u00e9 mentale de la justice sociale, de la libert\u00e9 et des droits de l&rsquo;homme. Contre toutes les illusions d&rsquo;une technique m\u00e9dicale qui pr\u00e9tendrait r\u00e9duire l&rsquo;ab\u00eeme de l&rsquo;\u00e2me humaine \u00e0 des protocoles de gestion ou \u00e0 des mol\u00e9cules de synth\u00e8se, la formule de Basaglia demeure un avertissement \u00e9ternel adress\u00e9 \u00e0 la conscience de notre civilisation :<\/p>\n<blockquote>\n<p><em>\u00ab La folie est une condition humaine qui existe en nous, au m\u00eame titre que la raison. La soci\u00e9t\u00e9 humaine produit la folie par ses contradictions et ne peut la gu\u00e9rir qu&rsquo;en acceptant de vivre avec elle, dans la libert\u00e9 et sans l&rsquo;enfermer. \u00bb<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul style=\"list-style-type: none; padding-left: 0; line-height: 1.8;\">\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Basaglia, F. (1968). <em>L&rsquo;istituzione negata. Rapporto da un ospedale psichiatrico<\/em>. Einaudi.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Basaglia, F. (1981-1982). <em>Scritti (1953-1980)<\/em> (F. Ongaro Basaglia, \u00c9d. ; Vol. 1-2). Einaudi.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Basaglia, F. (2000). <em>Conferenze brasiliane<\/em>. Raffaello Cortina Editore.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Basaglia, F., &amp; Ongaro Basaglia, F. (1971). <em>La maggioranza deviante: L&rsquo;ideologia del controllo sociale totale<\/em>. Einaudi.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Basaglia, F., &amp; Ongaro Basaglia, F. (dir.). (1975). <em>Crimini di pace: Ricerche sugli intellettuali e sui tecnici come custodi delle istituzioni<\/em>. Einaudi.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Binswanger, L. (1971). <em>Introduction \u00e0 l&rsquo;analyse existentielle<\/em> (J. Verdeaux &amp; R. Kuhn, trad.). \u00c9ditions de Minuit.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Castel, R. (1976). <em>L&rsquo;Ordre psychiatrique : L&rsquo;\u00e2ge d&rsquo;or de l&rsquo;ali\u00e9nisme<\/em>. \u00c9ditions de Minuit.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Dell&rsquo;Acqua, P. (2014). <em>Il folle gesto: Riflessioni sull&rsquo;esperienza psichiatrica triestina<\/em>. Edizioni e\/o.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Donnelly, M. (1992). <em>The Politics of Mental Health in Italy<\/em>. Routledge.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Fanon, F. (1961). <em>Les Damn\u00e9s de la terre<\/em>. Fran\u00e7ois Maspero.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Foot, J. (2015). <em>The Man Who Closed the Asylums: Franco Basaglia and the Revolution in Psychiatry<\/em>. Verso Books.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Foucault, M. (1972). <em>Histoire de la folie \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge classique<\/em>. Gallimard.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Foucault, M. (2003). <em>Le Pouvoir psychiatrique : Cours au Coll\u00e8ge de France (1973-1974)<\/em>. Gallimard \/ Seuil.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Goffman, E. (1968). <em>Asylums : \u00c9tudes sur la condition sociale des malades mentaux et autres reclus<\/em> (L. &amp; C. Lain\u00e9, trad.). \u00c9ditions de Minuit.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Jervis, G. (1975). <em>Manuale critico di psichiatria<\/em>. Feltrinelli.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Merleau-Ponty, M. (1945). <em>Ph\u00e9nom\u00e9nologie de la perception<\/em>. Gallimard.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Minkowski, E. (1933). <em>Le Temps v\u00e9cu : \u00c9tudes ph\u00e9nom\u00e9nologiques et psychopathologiques<\/em>. d&rsquo;Artrey.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Ongaro Basaglia, F. (1982). <em>Salute\/Malattia: Le parole della medicina<\/em>. Einaudi.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Pirella, A. (1999). <em>Le parole e le cose della psichiatria: Scritti critici<\/em>. Sapere 2000.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Rotelli, F. (2015). <em>L&rsquo;invenzione istituzionale: Scritti sull&rsquo;impresa sociale e la deistituzionalizzazione<\/em>. ETS Editrice.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Scabia, G. (1976). <em>Marco Cavallo: Da un ospedale psichiatrico la vera storia che ha cambiato il mondo<\/em>. Einaudi.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Slavich, A. (2003). <em>La scopa meravigliosa: La rivoluzione asilare di Gorizia<\/em>. Editori Riuniti.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">World Health Organization. (2021). <em>Guidance on community mental health services: Promoting person-centred and rights-based approaches<\/em>. World Health Organization. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.who.int\/publications\/i\/item\/9789240025707\">https:\/\/www.who.int\/publications\/i\/item\/9789240025707<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une analyse acad\u00e9mique exhaustive de la vie, des th\u00e9ories et de l&rsquo;h\u00e9ritage de Franco Basaglia, pionnier de la d\u00e9sinstitutionnalisation psychiatrique.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[7555,23786],"tags":[23789,23787,23788,23790,13112],"class_list":["post-15154","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-histoire-de-la-psychiatrie","category-psychologie-et-societe","tag-desinstitutionnalisation","tag-franco-basaglia","tag-loi-180","tag-psychiatrie-democratique","tag-sante-mentale-communautaire"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/15154","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=15154"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/15154\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=15154"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=15154"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=15154"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}