{"id":15123,"date":"2026-10-08T12:39:38","date_gmt":"2026-10-08T12:39:38","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/evelyn-fox-keller-1936-2023\/"},"modified":"2026-10-08T12:39:38","modified_gmt":"2026-10-08T12:39:38","slug":"evelyn-fox-keller-1936-2023","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=evelyn-fox-keller-1936-2023","title":{"rendered":"Evelyn Fox Keller &#8211; 1936 2023"},"content":{"rendered":"<p>La disparition d&rsquo;Evelyn Fox Keller le 22 septembre 2023 a marqu\u00e9 la cl\u00f4ture d&rsquo;un des parcours intellectuels les plus singuliers, f\u00e9conds et subversifs de l&rsquo;histoire et de la philosophie des sciences contemporaines. N\u00e9e en 1936 au sein d&rsquo;une famille d&rsquo;immigrants juifs \u00e0 New York, cette physicienne de formation, devenue tour \u00e0 tour biologiste math\u00e9matique, historienne, psychanalyste et th\u00e9oricienne f\u00e9ministe des sciences, a consacr\u00e9 plus d&rsquo;un demi-si\u00e8cle \u00e0 interroger les fondements implicites du savoir scientifique moderne. Loin de se cantonner \u00e0 une critique externe ou id\u00e9ologique, son \u0153uvre magistrale est n\u00e9e de l&rsquo;int\u00e9rieur m\u00eame du laboratoire, aliment\u00e9e par une ma\u00eetrise technique absolue des formalismes math\u00e9matiques et une passion inalt\u00e9rable pour l&rsquo;investigation empirique de la nature.<\/p>\n<p>Pionni\u00e8re incontournable de ce que l&rsquo;on nomme aujourd&rsquo;hui les <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/feminist-epistemology\/\">\u00e9pist\u00e9mologies f\u00e9ministes<\/a> et les \u00e9tudes sociales des sciences (Science and Technology Studies ou STS), Evelyn Fox Keller a d\u00e9busqu\u00e9 les soubassements psychodynamiques, m\u00e9taphoriques et sociopolitiques qui ont fa\u00e7onn\u00e9 l&rsquo;id\u00e9al occidental de l&rsquo;objectivit\u00e9. En jetant une lumi\u00e8re crue sur l&rsquo;association historique entre rationalit\u00e9 scientifique et virilit\u00e9 dominante, elle n&rsquo;a jamais cherch\u00e9 \u00e0 discr\u00e9diter l&rsquo;entreprise scientifique, mais au contraire \u00e0 l&rsquo;\u00e9manciper de ses \u0153ill\u00e8res r\u00e9ductionnistes et autoritaires. De la mod\u00e9lisation math\u00e9matique pionni\u00e8re de l&rsquo;agr\u00e9gation cellulaire chez <em>Dictyostelium discoideum<\/em> \u00e0 la biographie r\u00e9volutionnaire de la g\u00e9n\u00e9ticienne Barbara McClintock, Keller a montr\u00e9 que la science gagne en rigueur lorsqu&rsquo;elle renonce au fantasme de domination absolue pour embrasser une relation dynamique, empathique et interactive avec le r\u00e9el.<\/p>\n<p>Ce long essai critique se propose d&rsquo;explorer en profondeur la trajectoire, les d\u00e9couvertes et l&rsquo;h\u00e9ritage intellectuel d&rsquo;Evelyn Fox Keller de 1936 \u00e0 2023. \u00c0 travers l&rsquo;analyse de ses ruptures \u00e9pist\u00e9mologiques en biologie th\u00e9orique, de son recours novateur \u00e0 la th\u00e9orie psychanalytique des relations d&rsquo;objet, de sa d\u00e9construction impitoyable du d\u00e9terminisme g\u00e9n\u00e9tique et de ses prises de position courageuses lors des \u00ab guerres de la science \u00bb, nous retracerons la gen\u00e8se d&rsquo;une pens\u00e9e indispensable pour affronter les d\u00e9fis \u00e9thiques et \u00e9cologiques du XXIe si\u00e8cle.<\/p>\n<h2>1. Introduction biographique et trajectoire intellectuelle (1936-2023)<\/h2>\n<h3>1.1 Les premi\u00e8res ann\u00e9es et la formation acad\u00e9mique<\/h3>\n<p>Evelyn Fox est n\u00e9e le 20 mars 1936 \u00e0 Woodside, dans le quartier new-yorkais du Queens, cadette de trois enfants issus d&rsquo;une famille d&rsquo;immigrants juifs russes aux ressources modestes. Le foyer familial, bien que travers\u00e9 par les difficult\u00e9s \u00e9conomiques inh\u00e9rentes \u00e0 la g\u00e9n\u00e9ration de la Grande D\u00e9pression, constituait une v\u00e9ritable serre intellectuelle o\u00f9 la curiosit\u00e9 intellectuelle et la r\u00e9ussite scolaire \u00e9taient ardemment valoris\u00e9es. Son fr\u00e8re a\u00een\u00e9, Maurice Fox, qui allait lui-m\u00eame devenir un g\u00e9n\u00e9ticien et biologiste mol\u00e9culaire de renomm\u00e9e internationale au Massachusetts Institute of Technology, joua un r\u00f4le d\u00e9terminant d&rsquo;initiateur et d&rsquo;\u00e9mulation dans les premi\u00e8res orientations de la jeune Evelyn vers l&rsquo;investigation des ph\u00e9nom\u00e8nes naturels.<\/p>\n<p>Brillante \u00e9l\u00e8ve, elle int\u00e8gre l&rsquo;Universit\u00e9 Brandeis \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1950, o\u00f9 elle choisit d&rsquo;\u00e9tudier la physique th\u00e9orique, s\u00e9duite par la puret\u00e9 formelle, la rigueur logique et l&rsquo;abstraction \u00e9l\u00e9gante des math\u00e9matiques appliqu\u00e9es aux lois fondamentales de la mati\u00e8re. Elle y d\u00e9couvre un milieu d&rsquo;une rare intensit\u00e9 intellectuelle, soutenu par des professeurs bienveillants qui reconnaissent imm\u00e9diatement ses aptitudes conceptuelles hors du commun. Dipl\u00f4m\u00e9e avec les plus grands honneurs en 1957, elle s&rsquo;oriente tout naturellement vers l&rsquo;Universit\u00e9 Harvard pour y entreprendre des \u00e9tudes doctorales au sein du prestigieux d\u00e9partement de physique, convaincue que l&rsquo;universalisme proclam\u00e9 de la science lui ouvrirait toutes les portes de la recherche fondamentale.<\/p>\n<p>L&rsquo;arriv\u00e9e \u00e0 Harvard constitue toutefois une \u00e9preuve traumatique qui r\u00e9orientera \u00e0 jamais son regard sur l&rsquo;institution scientifique. Confront\u00e9e \u00e0 un milieu quasi exclusivement masculin, domin\u00e9 par une condescendance institutionnalis\u00e9e, un ostracisme subtil et des remarques misogynes explicites quant \u00e0 l&rsquo;incapacit\u00e9 suppos\u00e9e des femmes \u00e0 ma\u00eetriser les abstractions de la physique th\u00e9orique, Evelyn Fox exp\u00e9rimente une solitude d\u00e9vastatrice. On refuse de lui attribuer un tuteur r\u00e9gulier, on disqualifie ses interventions en s\u00e9minaire, et son d\u00e9sir de faire de la recherche est per\u00e7u comme une anomalie perturbatrice de l&rsquo;ordre \u00e9tabli. Face \u00e0 cette violence symbolique, elle choisit de ne pas abandonner, mais de faire un pas de c\u00f4t\u00e9 : elle r\u00e9oriente sa th\u00e8se doctorale vers la biophysique et la biologie mol\u00e9culaire naissante, sous la direction plus accueillante de Matthew Meselson. Soutenue en 1963, sa th\u00e8se marque le point de d\u00e9part d&rsquo;une r\u00e9bellion f\u00e9conde : elle comprend de mani\u00e8re visc\u00e9rale que la pratique de la science n&rsquo;est jamais d\u00e9sincarn\u00e9e, mais toujours enracin\u00e9e dans des dynamiques sociales et des rapports de pouvoir asym\u00e9triques.<\/p>\n<h3>1.2 L&rsquo;\u00e9volution vers l&rsquo;histoire et la philosophie des sciences<\/h3>\n<p>Le tournant des ann\u00e9es 1960 et 1970 est marqu\u00e9 par une profonde mutation personnelle et intellectuelle pour Evelyn Fox Keller. Devenue enseignante et chercheuse, tout en fondant une famille, elle fait l&rsquo;exp\u00e9rience des tensions inextricables entre la vie domestique et les exigences d&rsquo;une carri\u00e8re acad\u00e9mique con\u00e7ue par et pour des hommes d\u00e9charg\u00e9s de tout travail de reproduction sociale. La mont\u00e9e en puissance de la deuxi\u00e8me vague f\u00e9ministe am\u00e9ricaine, conjugu\u00e9e aux mouvements contestataires contre la guerre du Vietnam, lui fournit les outils politiques pour mettre des mots sur un malaise jusqu&rsquo;alors v\u00e9cu dans l&rsquo;isolement individuel. En 1974, invit\u00e9e \u00e0 donner une conf\u00e9rence sur les femmes dans les sciences, elle commence \u00e0 collationner les donn\u00e9es sociologiques et \u00e0 analyser la sous-repr\u00e9sentation chronique des chercheuses, d\u00e9couvrant que son exp\u00e9rience \u00e0 Harvard n&rsquo;\u00e9tait pas un accident biographique, mais un ph\u00e9nom\u00e8ne structurel.<\/p>\n<p>Cette prise de conscience sociologique se transforme rapidement en une interrogation \u00e9pist\u00e9mologique radicale. Keller ne se contente pas de poser la question quantitative (\u00ab Pourquoi y a-t-il si peu de femmes scientifiques ? \u00bb) ; elle formule une question qualitative d&rsquo;une port\u00e9e bien plus profonde : \u00ab En quoi la quasi-exclusivit\u00e9 masculine dans l&rsquo;histoire de la science a-t-elle influenc\u00e9 la d\u00e9finition m\u00eame de ce que nous appelons la rationalit\u00e9, l&rsquo;objectivit\u00e9 et la m\u00e9thode scientifique ? \u00bb. Pour explorer cette \u00e9nigme, elle s&rsquo;immerge dans les corpus de la philosophie contemporaine, des th\u00e9ories critiques, de l&rsquo;histoire des id\u00e9es, et surtout de la psychanalyse. C&rsquo;est \u00e0 travers l&rsquo;\u00e9tude approfondie de la th\u00e9orie des relations d&rsquo;objet, notamment chez <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.oxfordreference.com\/display\/10.1093\/oi\/authority.20110803124503780\">Donald Winnicott<\/a> et Nancy Chodorow, qu&rsquo;elle forge ses outils analytiques les plus percutants pour diss\u00e9quer les m\u00e9canismes psychiques qui sous-tendent l&rsquo;\u00e9thos scientifique moderne.<\/p>\n<p>Au fil des d\u00e9cennies suivantes, Keller migre progressivement des d\u00e9partements de math\u00e9matiques et de biologie vers ceux d&rsquo;histoire et de philosophie des sciences. Apr\u00e8s des passages remarqu\u00e9s \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de New York, \u00e0 la Northeastern University et \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Californie \u00e0 Berkeley, elle acc\u00e8de \u00e0 la cons\u00e9cration institutionnelle en 1992 en devenant professeure titulaire au sein du prestigieux programme \u00ab Science, Technology, and Society \u00bb (STS) du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.mit.edu\/\">Massachusetts Institute of Technology<\/a> (MIT). C&rsquo;est au MIT qu&rsquo;elle passera la majeure partie de sa carri\u00e8re tardive, formant plusieurs g\u00e9n\u00e9rations de doctorants, \u00e9crivant ses essais les plus influents et consolidant un espace de pens\u00e9e indisciplin\u00e9 o\u00f9 la rigueur math\u00e9matique dialogue sans cesse avec la d\u00e9construction critique des discours.<\/p>\n<h3>1.3 Port\u00e9e historique de sa disparition en 2023<\/h3>\n<p>Lorsqu&rsquo;Evelyn Fox Keller s&rsquo;\u00e9teint le 22 septembre 2023 \u00e0 Cambridge (Massachusetts) \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de 87 ans, la communaut\u00e9 acad\u00e9mique internationale prend la mesure de la perte monumentale d&rsquo;une pionni\u00e8re intellectuelle. Sa disparition suscite des hommages unanimes \u00e9manant d&rsquo;horizons d&rsquo;une extraordinaire diversit\u00e9 : physiciens, biologistes cellulaires, sociologues du genre, philosophes des sciences et historiens de la m\u00e9decine saluent d&rsquo;une seule voix une figure qui avait su jeter des ponts infranchissables pour d&rsquo;autres entre les \u00ab deux cultures \u00bb ch\u00e8res \u00e0 C.P. Snow. R\u00e9cipiendaire de la prestigieuse bourse MacArthur (surnomm\u00e9e le \u00ab prix des g\u00e9nies \u00bb) en 1992, laur\u00e9ate de la m\u00e9daille John Desmond Bernal de la Society for Social Studies of Science et du prestigieux prix Dan David en 2018, Keller avait conquis une l\u00e9gitimit\u00e9 sans pareille en d\u00e9pit des r\u00e9sistances farouches que ses th\u00e9ories avaient initialement suscit\u00e9es.<\/p>\n<p>La r\u00e9\u00e9valuation r\u00e9trospective de son impact montre \u00e0 quel point son travail a red\u00e9fini le p\u00e9rim\u00e8tre de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie. Elle a arrach\u00e9 l&rsquo;analyse des sciences aux deux impasses jumelles qui s&rsquo;affrontaient \u00e0 la fin du XXe si\u00e8cle : d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, le positivisme na\u00eff qui tenait la science pour un pur miroir de la nature, vierge de tout ancrage historique et psychologique ; de l&rsquo;autre, le relativisme constructiviste outrancier qui r\u00e9duisait les d\u00e9couvertes empiriques \u00e0 de simples fictions discursives ou \u00e0 des jeux de pouvoir arbitraires. Keller a constamment d\u00e9fendu l&rsquo;existence d&rsquo;un monde mat\u00e9riel r\u00e9sistant, avec lequel le chercheur entre en dialogue intime, tout en d\u00e9montrant que les concepts, les m\u00e9taphores et les th\u00e9ories utilis\u00e9s pour le d\u00e9crire sont inexorablement p\u00e9tris de d\u00e9sirs humains, d&rsquo;angoisses inconscientes et de structures symboliques sexu\u00e9es.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;heure o\u00f9 notre \u00e9poque fait face aux r\u00e9volutions de l&rsquo;\u00e9dition g\u00e9nomique (CRISPR-Cas9), \u00e0 l&rsquo;omnipr\u00e9sence des mod\u00e8les pr\u00e9dictifs fond\u00e9s sur l&rsquo;intelligence artificielle et aux impasses de la crise \u00e9cologique globale, la disparition de Keller ne sonne nullement comme l&rsquo;extinction de sa voix. Ses interrogations sur les m\u00e9taphores de l&rsquo;information, sur l&rsquo;illusion du contr\u00f4le technologique absolu et sur le d\u00e9ni de la complexit\u00e9 adaptative r\u00e9sonnent avec une urgence d\u00e9cupl\u00e9e. Son legs intellectuel demeure un phare lucide pour quiconque refuse de dissocier la recherche de la v\u00e9rit\u00e9 mat\u00e9rielle de l&rsquo;examen \u00e9thique et psychologique des moyens que nous d\u00e9ployons pour la concevoir.<\/p>\n<h2>2. De la physique th\u00e9orique \u00e0 la biologie math\u00e9matique : Une rupture \u00e9pist\u00e9mologique<\/h2>\n<h3>2.1 La mod\u00e9lisation de l&rsquo;auto-organisation cellulaire<\/h3>\n<p>Au tournant des ann\u00e9es 1970, avant m\u00eame que ses travaux sur le genre et la science ne la propulsent sur le devant de la sc\u00e8ne internationale, Evelyn Fox Keller apporte une contribution fondatrice \u00e0 la biologie th\u00e9orique et math\u00e9matique. En collaboration avec le math\u00e9maticien appliqu\u00e9 Lee Segel, elle s&rsquo;attaque \u00e0 une \u00e9nigme biologique fascinante : le cycle de d\u00e9veloppement de l&rsquo;amibe acrasiale <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.sciencedirect.com\/topics\/biochemistry-genetics-and-molecular-biology\/dictyostelium-discoideum\"><em>Dictyostelium discoideum<\/em><\/a>. Cet organisme unicellulaire microscopique pr\u00e9sente un comportement paradoxal : en phase de sati\u00e9t\u00e9 nutritive, les amibes vivent de mani\u00e8re totalement isol\u00e9e et autonome dans le sol forestier. Mais d\u00e8s que la famine survient, des centaines de milliers d&rsquo;individus se mettent soudainement \u00e0 converger les uns vers les autres pour former un agr\u00e9gat compact, qui s&rsquo;\u00e9rige ensuite en un organisme multicellulaire diff\u00e9renci\u00e9 capable de produire une tige et des spores de survie.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;\u00e9poque, la quasi-totalit\u00e9 des biologistes du d\u00e9veloppement supposait l&rsquo;existence d&rsquo;un \u00ab centre d&rsquo;organisation \u00bb ou d&rsquo;une cellule cheffe \u2014 un <em>pacemaker<\/em> biologique privil\u00e9gi\u00e9 qui \u00e9mettait un signal de commande auquel les autres amibes, per\u00e7ues comme de simples ex\u00e9cutantes passives, se bornaient \u00e0 ob\u00e9ir. Keller et Segel contestent radicalement ce postulat hi\u00e9rarchique intuitif. S&rsquo;appuyant sur les th\u00e9ories d&rsquo;Alan Turing sur la morphogen\u00e8se chimique, ils \u00e9laborent un mod\u00e8le math\u00e9matique fond\u00e9 sur un syst\u00e8me d&rsquo;\u00e9quations diff\u00e9rentielles aux d\u00e9riv\u00e9es partielles coupl\u00e9es, d\u00e9crivant la s\u00e9cr\u00e9tion, la diffusion et la d\u00e9gradation de l&rsquo;ad\u00e9nosine monophosphate cyclique (AMPc) par l&rsquo;ensemble des amibes, combin\u00e9e \u00e0 une r\u00e9ponse chimiotactique collective.<\/p>\n<p>Leur d\u00e9couverte th\u00e9orique majeure, publi\u00e9e dans une s\u00e9rie d&rsquo;articles s\u00e9minaux dans le <em>Journal of Theoretical Biology<\/em> entre 1970 et 1971, d\u00e9montre de mani\u00e8re \u00e9clatante qu&rsquo;aucune cellule fondatrice ni aucun pacemaker n&rsquo;est n\u00e9cessaire pour d\u00e9clencher l&rsquo;agr\u00e9gation. L&rsquo;agr\u00e9gation est une propri\u00e9t\u00e9 \u00e9mergente du syst\u00e8me global : elle d\u00e9coule d&rsquo;une instabilit\u00e9 dynamique d&rsquo;un \u00e9tat spatial uniforme caus\u00e9e par une boucle de r\u00e9troaction positive locale. En d&rsquo;autres termes, la diff\u00e9renciation spatiale et la convergence collective s&rsquo;auto-organisent spontan\u00e9ment d\u00e8s qu&rsquo;une fluctuation al\u00e9atoire de concentration est amplifi\u00e9e par les interactions locales entre les composants. Ce mod\u00e8le novateur jette les bases de ce qui deviendra l&rsquo;un des piliers de la th\u00e9orie de la complexit\u00e9 et des syst\u00e8mes adaptatifs non lin\u00e9aires en biologie.<\/p>\n<h3>2.2 Le refus des m\u00e9taphores autoritaires et m\u00e9canistes<\/h3>\n<p>L&rsquo;importance du mod\u00e8le Keller-Segel d\u00e9passe tr\u00e8s largement le strict cadre de la biophysique de l&rsquo;amibe : il constitue une rupture politique et \u00e9pist\u00e9mologique majeure avec les m\u00e9taphores dominantes de la biologie mol\u00e9culaire classique. Durant les d\u00e9cennies 1950 et 1960, le triomphe de la g\u00e9n\u00e9tique mol\u00e9culaire avait impos\u00e9 un lexique massivement satur\u00e9 de notions hi\u00e9rarchiques et autoritaires. On parlait invariablement de \u00ab mol\u00e9cule ma\u00eetresse \u00bb (<em>master molecule<\/em>) pour d\u00e9signer l&rsquo;ADN, de \u00ab programme g\u00e9n\u00e9tique \u00bb, de \u00ab cha\u00eene de commandement \u00bb, de \u00ab direction centrale \u00bb et \u00ab d&rsquo;ex\u00e9cution subordonn\u00e9e \u00bb. Le fonctionnement cellulaire \u00e9tait con\u00e7u \u00e0 l&rsquo;image d&rsquo;une usine fordiste ou d&rsquo;un appareil militaire ultra-centralis\u00e9 o\u00f9 l&rsquo;information descend unilat\u00e9ralement d&rsquo;un sommet tout-puissant vers des ex\u00e9cutants passifs.<\/p>\n<p>Keller d\u00e9nonce la c\u00e9cit\u00e9 th\u00e9orique induite par cette projection anthropomorphique du pouvoir sur la mati\u00e8re vivante. La biologie mol\u00e9culaire dominante projetait les structures de domination sociale et politique \u2014 le mod\u00e8le du chef, du patriarche ou du gouverneur cybern\u00e9tique \u2014 sur le fonctionnement intrins\u00e8que de la cellule. En postulant <em>a priori<\/em> qu&rsquo;un ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;ordre collectif exige n\u00e9cessairement une autorit\u00e9 coordinatrice centrale, les chercheurs s&rsquo;interdisaient de voir les dynamiques distribu\u00e9es, r\u00e9ticulaires et autonomes qui r\u00e9gissent la plupart des syst\u00e8mes vivants.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;encontre de ce r\u00e9ductionnisme m\u00e9canique, Keller promeut une approche fond\u00e9e sur une cybern\u00e9tique ouverte, non lin\u00e9aire et d\u00e9centralis\u00e9e. Pour elle, la vie n&rsquo;est pas une machinerie taylorienne ex\u00e9cutant docilement des ordres pr\u00e9enregistr\u00e9s dans un code immuable, mais un enchev\u00eatrement perp\u00e9tuel de flux m\u00e9taboliques, de contraintes environnementales et d&rsquo;interactions r\u00e9cursives. En refusant de subordonner la richesse des comportements collectifs \u00e0 l&#8217;empire d&rsquo;un commandement unilat\u00e9ral, elle op\u00e8re un basculement ontologique : la complexit\u00e9 biologique n&rsquo;est pas le produit d&rsquo;un contr\u00f4le autoritaire impos\u00e9 de l&rsquo;ext\u00e9rieur ou du haut, mais l&rsquo;effet \u00e9mergent de la relationnalit\u00e9 interne des constituants de l&rsquo;organisme.<\/p>\n<h3>2.3 L&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une r\u00e9flexion m\u00e9ta-scientifique<\/h3>\n<p>Le fait historique le plus troublant pour Evelyn Fox Keller fut l&rsquo;incroyable r\u00e9sistance institutionnelle que rencontra son mod\u00e8le math\u00e9matique aupr\u00e8s de la communaut\u00e9 des biologistes exp\u00e9rimentaux. Bien que les \u00e9quations de Keller et Segel fussent irr\u00e9prochables sur le plan math\u00e9matique et que leurs pr\u00e9dictions eussent \u00e9t\u00e9 corrobor\u00e9es par des simulations num\u00e9riques et des observations microscopiques, la communaut\u00e9 scientifique persista pendant plus d&rsquo;une d\u00e9cennie \u00e0 rechercher d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment la fameuse \u00ab cellule fondatrice \u00bb ou le \u00ab pacemaker \u00bb cach\u00e9 au sein des colonies de <em>Dictyostelium<\/em>. On pr\u00e9f\u00e9rait imputer les anomalies exp\u00e9rimentales \u00e0 des erreurs d&rsquo;instrumentation plut\u00f4t que d&rsquo;abandonner le postulat d&rsquo;une direction centralis\u00e9e du vivant.<\/p>\n<p>Cette obstination collective constitua pour Keller un choc \u00e9pist\u00e9mologique salutaire. Elle comprit que l&rsquo;adh\u00e9sion des scientifiques \u00e0 un mod\u00e8le explicatif ne d\u00e9pendait pas uniquement de sa validit\u00e9 formelle ou de son ad\u00e9quation empirique, mais de son affinit\u00e9 profonde avec les structures psychologiques, culturelles et id\u00e9ologiques des chercheurs. Pourquoi l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un ordre auto-organis\u00e9, horizontal et sans chef suscitait-elle une telle r\u00e9pulsion, tandis que l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une commande centrale semblait aller de soi au point de para\u00eetre \u00ab naturelle \u00bb ?<\/p>\n<p>C&rsquo;est \u00e0 cet instant pr\u00e9cis de sa trajectoire que s&rsquo;op\u00e8re le passage de la pratique scientifique directe \u00e0 l&rsquo;analyse m\u00e9ta-scientifique. Keller saisit que pour comprendre la science, il ne suffit pas de faire de la science : il faut analyser la science comme une activit\u00e9 humaine totale, impr\u00e9gn\u00e9e de langage, d&rsquo;imaginaire, de m\u00e9taphores directrices et de fantasmes inconscients. La biologie th\u00e9orique l&rsquo;avait conduite aux portes de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie critique ; la confrontation avec les r\u00e9sistances institutionnelles allait l&rsquo;obliger \u00e0 forger une alliance in\u00e9dite entre la sociologie, l&rsquo;histoire culturelle et la psychanalyse pour explorer les soubassements psychiques de l&rsquo;esprit scientifique moderne.<\/p>\n<h2>3. L&rsquo;approche psychanalytique de la science : La th\u00e9orie des relations d&rsquo;objet<\/h2>\n<h3>3.1 Appropriation de la psychanalyse winnicottienne et chodorowienne<\/h3>\n<p>Pour percer le myst\u00e8re de l&rsquo;attrait compulsif des scientifiques pour les mod\u00e8les de contr\u00f4le unilat\u00e9ral et de domination objective, Evelyn Fox Keller refuse les explications sociologiques simplistes qui se contentent d&rsquo;imputer ces biais \u00e0 un complot conscient des hommes au pouvoir. Elle se tourne vers une ressource th\u00e9orique alors atypique dans le champ de la philosophie des sciences : la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/feminism-psychoanalysis\/\">psychanalyse des relations d&rsquo;objet<\/a>, telle que d\u00e9velopp\u00e9e par l&rsquo;\u00e9cole britannique, en particulier Donald Winnicott, et magistralement r\u00e9articul\u00e9e par la sociologue et psychanalyste f\u00e9ministe Nancy Chodorow dans son ouvrage fondamental <em>The Reproduction of Mothering<\/em> (1978).<\/p>\n<p>La th\u00e9orie des relations d&rsquo;objet postule que le d\u00e9veloppement de la psych\u00e9 humaine ne s&rsquo;articule pas prioritairement autour de pulsions biologiques pulsionnelles isol\u00e9es, mais autour des exp\u00e9riences relationnelles pr\u00e9coces entre le nourrisson et son environnement soignant primordial, historiquement constitu\u00e9 par la m\u00e8re. Nancy Chodorow d\u00e9montre que dans nos soci\u00e9t\u00e9s occidentales, o\u00f9 les soins aux nouveau-n\u00e9s incombent de fa\u00e7on asym\u00e9trique aux femmes, les trajectoires d&rsquo;individuation des gar\u00e7ons et des filles divergent profond\u00e9ment en raison de cette configuration parentale sexu\u00e9e. Pour forger son identit\u00e9 masculine, le jeune gar\u00e7on doit op\u00e9rer une rupture radicale, souvent brutale et anxiog\u00e8ne, avec la figure maternelle archa\u00efque, v\u00e9cue \u00e0 la fois comme source nourrici\u00e8re et comme menace d&rsquo;engloutissement r\u00e9gressif.<\/p>\n<p>Keller transpose cette grille d&rsquo;analyse au c\u0153ur de la formation de l&rsquo;\u00e9thos scientifique moderne. Elle argue que le processus d&rsquo;individuation masculine normative valorise une d\u00e9limitation rigide, \u00e9tanche et d\u00e9fensive des fronti\u00e8res du Moi. Pour pr\u00e9server son identit\u00e9 contre le spectre de la fusion ou de la d\u00e9pendance maternelle, le sujet masculin apprend \u00e0 \u00e9riger la s\u00e9paration, la distance \u00e9motionnelle et le contr\u00f4le instrumental en vertus existentielles supr\u00eames. L&rsquo;id\u00e9al d&rsquo;autonomie absolue, per\u00e7u dans la culture occidentale comme le sommet de la maturit\u00e9 adulte, porte ainsi en son sein la cicatrice d&rsquo;une angoisse de s\u00e9paration non r\u00e9solue.<\/p>\n<h3>3.2 L&rsquo;\u00e9quation psychodynamique entre masculinit\u00e9 et objectivit\u00e9<\/h3>\n<p>L&rsquo;apport le plus audacieux et le plus controvers\u00e9 d&rsquo;Evelyn Fox Keller r\u00e9side dans sa d\u00e9monstration de la consubstantialit\u00e9 historique et psychologique entre cette construction d\u00e9fensive de la masculinit\u00e9 et l&rsquo;id\u00e9al dominant de l&rsquo;objectivit\u00e9 scientifique. Dans son \u0153uvre de r\u00e9f\u00e9rence, <em>Reflections on Gender and Science<\/em> (1985), elle formalise l&rsquo;existence d&rsquo;une \u00e9quation psychodynamique inconsciente : \u00eatre objectif, c&rsquo;est \u00eatre rationnel ; \u00eatre rationnel, c&rsquo;est \u00eatre autonome et d\u00e9tach\u00e9 ; \u00eatre autonome et d\u00e9tach\u00e9, c&rsquo;est se conformer \u00e0 l&rsquo;imp\u00e9ratif culturel de la masculinit\u00e9 h\u00e9g\u00e9monique.<\/p>\n<p>Dans cette configuration, l&rsquo;objectivit\u00e9 classique cesse d&rsquo;\u00eatre une simple m\u00e9thodologie cognitive neutre pour devenir un syst\u00e8me de d\u00e9fense psychologique contre la d\u00e9pendance et la vuln\u00e9rabilit\u00e9 affectives. Keller analyse comment la rh\u00e9torique scientifique moderne a \u00e9rotis\u00e9 et sacralis\u00e9 la coupure radicale entre le sujet connaissant (l&rsquo;esprit pensant, actif, ordonnateur) et l&rsquo;objet connu (la nature mat\u00e9rielle, passive, inerte et f\u00e9minis\u00e9e). Tout ce qui menace de r\u00e9introduire de la proximit\u00e9, du flou, de la r\u00e9sonance \u00e9motionnelle ou de la d\u00e9pendance mutuelle entre le chercheur et son objet d&rsquo;\u00e9tude est imm\u00e9diatement disqualifi\u00e9 comme \u00ab non scientifique \u00bb, \u00ab subjectif \u00bb ou \u00ab f\u00e9minin \u00bb.<\/p>\n<p>Cette peur panique de la fusion psychique est projet\u00e9e directement sur le protocole exp\u00e9rimental. La nature ne doit en aucun cas \u00eatre trait\u00e9e comme un interlocuteur ou un partenaire dot\u00e9 d&rsquo;agentivit\u00e9 propre ; elle doit \u00eatre r\u00e9ifi\u00e9e, diss\u00e9qu\u00e9e, contrainte et soumise \u00e0 des protocoles de laboratoire \u00e9tanches qui garantissent que l&rsquo;observateur demeure inviolable et souverain. L&rsquo;objectivit\u00e9 ainsi con\u00e7ue n&rsquo;est pas le fruit d&rsquo;une pure asc\u00e8se intellectuelle, mais le produit sublim\u00e9 d&rsquo;une strat\u00e9gie n\u00e9vrotique visant \u00e0 conjurer l&rsquo;angoisse primaire de dissolution du Moi face \u00e0 un monde ext\u00e9rieur per\u00e7u comme potentiellement d\u00e9vorant.<\/p>\n<h3>3.3 L&rsquo;espace transitionnel dans la recherche scientifique<\/h3>\n<p>Cependant, Keller ne limite pas son appropriation de la psychanalyse \u00e0 un r\u00e9quisitoire contre les rigidit\u00e9s de l&rsquo;esprit scientifique ; elle y puise \u00e9galement les fondements d&rsquo;une th\u00e9orie r\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9e de la cr\u00e9ativit\u00e9 heuristique, gr\u00e2ce au concept winnicottien de \u00ab l&rsquo;espace transitionnel \u00bb. Chez Donald Winnicott, l&rsquo;espace transitionnel est cette zone interm\u00e9diaire d&rsquo;exp\u00e9rience situ\u00e9e entre la r\u00e9alit\u00e9 interne subjective et la r\u00e9alit\u00e9 externe partag\u00e9e \u2014 le domaine du jeu de l&rsquo;enfant, de l&rsquo;art, du symbole et de l&rsquo;illusion partag\u00e9e, o\u00f9 le sujet fait l&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;une continuit\u00e9 cr\u00e9ative avec le monde sans \u00eatre terrifi\u00e9 par la s\u00e9paration ni an\u00e9anti par la fusion.<\/p>\n<p>Keller soutient que le laboratoire scientifique et l&rsquo;espace th\u00e9orique sont, au sens le plus noble, des espaces transitionnels par excellence. Dans les phases les plus f\u00e9condes et les plus exaltantes de la d\u00e9couverte, le chercheur ne maintient pas une distance glaciale et distante avec ses ph\u00e9nom\u00e8nes ; il s&rsquo;y engage avec passion, intuition et abandon ludique. Il manipule des mod\u00e8les, des \u00e9quations et des organismes vivants comme l&rsquo;enfant manipule l&rsquo;objet transitionnel, \u00e9prouvant un sentiment intime d&rsquo;immersion et de complicit\u00e9 affective avec le comportement de la mati\u00e8re. La v\u00e9ritable d\u00e9couverte scientifique exige pr\u00e9cis\u00e9ment d&rsquo;abaisser temporairement les fronti\u00e8res d\u00e9fensives du Moi pour se laisser surprendre et transformer par l&rsquo;inattendu du r\u00e9el.<\/p>\n<p>La trag\u00e9die de la science institutionnelle moderne, selon Keller, r\u00e9side dans la r\u00e9pression syst\u00e9matique de cet espace transitionnel. Rong\u00e9e par l&rsquo;angoisse d&rsquo;un retour du subjectif, l&rsquo;institution acad\u00e9mique p\u00e9trifie le jeu cr\u00e9atif sous des protocoles de publication aseptis\u00e9s, o\u00f9 toute trace de jouissance, de doute, d&#8217;empathie et de t\u00e2tonnement est effac\u00e9e au profit d&rsquo;un r\u00e9cit r\u00e9trospectif mythifi\u00e9 d&rsquo;une d\u00e9duction lin\u00e9aire et impersonnelle. Keller plaide avec force pour une r\u00e9habilitation explicite de la dimension affective de l&rsquo;enqu\u00eate savante, d\u00e9montrant que loin de polluer la rigueur de la preuve, la capacit\u00e9 \u00e0 habiter l&rsquo;espace transitionnel est la condition de possibilit\u00e9 de toute rupture intellectuelle authentique.<\/p>\n<h2>4. R\u00e9flexions sur le genre et la science : Fondements d&rsquo;une \u0153uvre majeure<\/h2>\n<h3>4.1 D\u00e9construction du masculin neutre \u00e9pist\u00e9mique<\/h3>\n<p>La publication en 1985 de <em>Reflections on Gender and Science<\/em> par Yale University Press constitue un v\u00e9ritable s\u00e9isme intellectuel dont les r\u00e9pliques continuent de fa\u00e7onner la philosophie contemporaine. Dans cet opuscule magistral, Evelyn Fox Keller entreprend une arch\u00e9ologie textuelle implacable des textes fondateurs de la r\u00e9volution scientifique du XVIIe si\u00e8cle, scrutant \u00e0 la loupe les \u00e9crits de Francis Bacon, Ren\u00e9 Descartes, Robert Boyle et Henry Oldenburg. Elle met au jour un r\u00e9seau massif de m\u00e9taphores sexu\u00e9es qui ne rel\u00e8vent nullement d&rsquo;ornements rh\u00e9toriques innocents, mais qui constituent l&rsquo;armature conceptuelle m\u00eame de la nouvelle \u00e9pist\u00e9mologie.<\/p>\n<p>Keller d\u00e9montre que chez <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/francis-bacon\/\">Francis Bacon<\/a>, l&rsquo;inauguration de la science exp\u00e9rimentale est explicitement pens\u00e9e comme l&rsquo;instauration d&rsquo;un \u00ab mariage chaste et l\u00e9gitime \u00bb entre l&rsquo;Esprit de l&rsquo;Homme et la Nature, mais un mariage o\u00f9 l&rsquo;\u00e9pouse r\u00e9calcitrante doit \u00eatre traqu\u00e9e dans ses retraites obscures, d\u00e9shabill\u00e9e, dompt\u00e9e et soumise aux d\u00e9sirs de son nouveau ma\u00eetre. La nature n&rsquo;est plus la <em>Natura Mater<\/em> bienveillante et vivante de la Renaissance ou de l&rsquo;Antiquit\u00e9, mais une mati\u00e8re inerte, myst\u00e9rieuse et potentiellement rebelle qu&rsquo;il convient de soumettre \u00e0 la torture m\u00e9thodique du protocole instrumental pour lui arracher ses secrets.<\/p>\n<p>Cette entreprise discursive a eu pour effet d&rsquo;ancrer profond\u00e9ment l&rsquo;exclusion des femmes et des valeurs symboliquement associ\u00e9es au f\u00e9minin hors de l&rsquo;enceinte de la raison l\u00e9gitime. Le savant id\u00e9al s&rsquo;est d\u00e9fini par antith\u00e8se avec la femme : l\u00e0 o\u00f9 la femme \u00e9tait r\u00e9put\u00e9e passive, \u00e9motive, cr\u00e9dule, bavarde et englu\u00e9e dans la corpor\u00e9it\u00e9, le philosophe naturel se devait d&rsquo;\u00eatre actif, impavide, sceptique, taciturne et \u00e9mancip\u00e9 de toute attache corporelle. Keller montre ainsi que le pr\u00e9tendu \u00ab sujet neutre et universel \u00bb de la science moderne est en r\u00e9alit\u00e9 une fiction construite de toutes pi\u00e8ces \u00e0 travers l&rsquo;hypertrophie d&rsquo;un id\u00e9al de virilit\u00e9 militaris\u00e9e et de domination technique.<\/p>\n<h3>4.2 Objectivit\u00e9 dynamique contre objectivit\u00e9 statique<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des apports philosophiques les plus durables et les plus raffin\u00e9s de Keller r\u00e9side dans sa distinction conceptuelle lumineuse entre deux r\u00e9gimes d&rsquo;objectivit\u00e9 : \u00ab l&rsquo;objectivit\u00e9 statique \u00bb et \u00ab l&rsquo;objectivit\u00e9 dynamique \u00bb. Par cette typologie novatrice, elle \u00e9chappe avec brio au pi\u00e8ge d&rsquo;un rejet obscurantiste ou nihiliste de la rationalit\u00e9 scientifique, d\u00e9montrant que la critique f\u00e9ministe ne vise pas \u00e0 abolir l&rsquo;objectivit\u00e9, mais \u00e0 en hisser la pratique vers une maturit\u00e9 psychologique sup\u00e9rieure.<\/p>\n<p>L&rsquo;objectivit\u00e9 statique correspond \u00e0 la conception positiviste traditionnelle et h\u00e9g\u00e9monique de la science. Elle repose sur le postulat d&rsquo;une d\u00e9marcation absolue et \u00e9tanche entre le sujet connaissant et le monde ext\u00e9rieur. Dans cette optique, l&rsquo;autonomie du chercheur est con\u00e7ue comme un isolement forteresse : la v\u00e9rit\u00e9 ne peut \u00eatre garantie que par l&rsquo;expulsion violente de toute trace de subjectivit\u00e9, de sentiment, d&rsquo;analogie relationnelle ou d&rsquo;engagement corporel. C&rsquo;est une objectivit\u00e9 d\u00e9fensive, anxieuse, obs\u00e9d\u00e9e par la menace de la contamination impure et domin\u00e9e par une volont\u00e9 de ma\u00eetrise coercitive sur l&rsquo;objet diss\u00e9qu\u00e9.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9, l&rsquo;objectivit\u00e9 dynamique se fonde sur une autonomie flexible et mature du chercheur. Keller la d\u00e9finit comme une d\u00e9marche qui met \u00e0 profit l&rsquo;exp\u00e9rience subjective et l&#8217;empathie cognitive pour enrichir l&rsquo;observation du monde, sans jamais abandonner la discipline de la v\u00e9rification critique et de la validation empirique. L&rsquo;objectivit\u00e9 dynamique reconna\u00eet que le chercheur et son objet appartiennent \u00e0 un tissu relationnel commun ; elle mobilise la r\u00e9sonance, l&rsquo;\u00e9coute intime et la syntonie avec le syst\u00e8me \u00e9tudi\u00e9 comme des leviers heuristiques indispensables pour percevoir des r\u00e9gularit\u00e9s, des nuances et des architectures que le regard distant et dominateur de l&rsquo;objectivit\u00e9 statique est structurellement incapable d&rsquo;apercevoir. C&rsquo;est une rigueur de la relation et de la r\u00e9ciprocit\u00e9, et non plus une rigueur du m\u00e9pris et du d\u00e9tachement.<\/p>\n<h3>4.3 La structure tripartite de la science selon Keller<\/h3>\n<p>Pour conf\u00e9rer \u00e0 sa critique une solidit\u00e9 op\u00e9ratoire capable de r\u00e9sister aux caricatures de ses d\u00e9tracteurs, Evelyn Fox Keller articule l&rsquo;analyse de l&rsquo;entreprise scientifique autour d&rsquo;une structure tripartite indissociable. La science, affirme-t-elle avec insistance, n&rsquo;est r\u00e9ductible ni \u00e0 ses seules d\u00e9couvertes mat\u00e9rielles, ni \u00e0 ses seules pratiques de laboratoire, ni \u00e0 ses seules rh\u00e9toriques institutionnelles : elle est un enchev\u00eatrement perp\u00e9tuel de trois dimensions co-constitutives :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La dimension th\u00e9orique :<\/strong> Les syst\u00e8mes formels, les lois, les mod\u00e8les math\u00e9matiques et les cadres explicatifs abstraits par lesquels nous tentons d&rsquo;ordonner et d&rsquo;intelligibiliser les ph\u00e9nom\u00e8nes du monde physique et biologique ;<\/li>\n<li><strong>La pratique exp\u00e9rimentale et mat\u00e9rielle :<\/strong> Les instruments techniques, les protocoles de laboratoire, les manipulations concr\u00e8tes des corps et de la mati\u00e8re, qui confrontent en permanence l&rsquo;esprit \u00e0 l&rsquo;opacit\u00e9 et \u00e0 la r\u00e9sistance t\u00eatue du r\u00e9el ;<\/li>\n<li><strong>La dimension discursive et m\u00e9taphorique :<\/strong> Le langage ordinaire, les analogies culturelles, les figures de style et les m\u00e9taphores directrices qui irriguent l&rsquo;imaginaire des chercheurs, orientent la formulation des hypoth\u00e8ses et d\u00e9terminent ce qui est jug\u00e9 \u00ab \u00e9vident \u00bb, \u00ab \u00e9l\u00e9gant \u00bb ou \u00ab impensable \u00bb.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette approche syst\u00e9mique permet \u00e0 Keller d&rsquo;expliquer comment les biais de genre s&rsquo;infiltrent dans les recoins les plus intimes du savoir sans qu&rsquo;il soit besoin de supposer une falsification d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e des donn\u00e9es exp\u00e9rimentales. Le genre n&rsquo;agit pas en corrompant la mesure du thermom\u00e8tre ou le comptage des colonies bact\u00e9riennes ; il agit en fa\u00e7onnant les m\u00e9taphores qui structurent les th\u00e9ories, en privil\u00e9giant certaines questions au d\u00e9triment d&rsquo;autres, et en dictant quelles m\u00e9thodologies sont valoris\u00e9es par les comit\u00e9s d&#8217;embauche et les agences de financement. Transformer la science exige d\u00e8s lors un bouleversement complet de ces trois piliers : il ne suffit pas d&rsquo;accro\u00eetre le nombre de femmes dans les amphith\u00e9\u00e2tres (justice d\u00e9mographique), il faut m\u00e9tamorphoser la mani\u00e8re dont les th\u00e9ories sont formul\u00e9es et dont le vivant est appr\u00e9hend\u00e9 (justice \u00e9pist\u00e9mique).<\/p>\n<h2>5. La construction psychologique de l&rsquo;objectivit\u00e9 scientifique<\/h2>\n<h3>5.1 Le fantasme d&rsquo;invuln\u00e9rabilit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mique<\/h3>\n<p>Au c\u0153ur de l&rsquo;analyse kellerienne de l&rsquo;objectivit\u00e9 r\u00e9side la mise au jour d&rsquo;un profond fantasme d&rsquo;invuln\u00e9rabilit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mique qui hante la posture savante depuis l&rsquo;av\u00e8nement des Temps modernes. Pourquoi le discours scientifique valorise-t-il avec une telle virulence les repr\u00e9sentations g\u00e9om\u00e9triques, universelles et totalement d\u00e9tach\u00e9es de toute contingence locale ? Pour Keller, la qu\u00eate d&rsquo;une formalisation math\u00e9matique absolue et d\u00e9sincarn\u00e9e n&rsquo;est pas uniquement motiv\u00e9e par un souci d&rsquo;efficacit\u00e9 pr\u00e9dictive ; elle op\u00e8re comme une cuirasse psychique contre l&rsquo;angoisse de la mortalit\u00e9, de la chair et de la vuln\u00e9rabilit\u00e9 humaine.<\/p>\n<p>Cette posture correspond pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 ce que la philosophe et historienne des sciences Donna Haraway a th\u00e9oris\u00e9 de son c\u00f4t\u00e9 sous la formule c\u00e9l\u00e8bre du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Situated_knowledges\">\u00ab God trick \u00bb<\/a> (le tour de passe-passe divin) : cette pr\u00e9tention exorbitante du sujet connaissant \u00e0 voir le monde entier depuis nulle part, sans \u00eatre lui-m\u00eame situ\u00e9 dans aucun corps, aucun lieu, aucune histoire ni aucune responsabilit\u00e9 politique. Keller montre que ce d\u00e9ni de la corpor\u00e9it\u00e9 s&rsquo;accompagne d&rsquo;une profonde angoisse face \u00e0 l&rsquo;impr\u00e9visibilit\u00e9 ontologique du monde vivant. Tout ce qui r\u00e9siste \u00e0 la r\u00e9duction m\u00e9caniste, tout ce qui se pr\u00e9sente comme fluctuation, anomalie, singularit\u00e9 ou d\u00e9sordre n&rsquo;est pas simplement per\u00e7u comme une difficult\u00e9 technique \u00e0 surmonter, mais comme une insulte insupportable au narcissisme du chercheur tout-puissant.<\/p>\n<p>En projetant l&rsquo;incertitude sous la forme d&rsquo;ennemis cognitifs \u00e0 \u00e9radiquer, la science m\u00e9caniste s&rsquo;est ainsi priv\u00e9e de la capacit\u00e9 de penser la plasticit\u00e9, la variabilit\u00e9 et l&rsquo;autonomie inh\u00e9rentes aux syst\u00e8mes \u00e9cologiques et biologiques complexes. L&rsquo;id\u00e9al d&rsquo;invuln\u00e9rabilit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mique aboutit paradoxalement \u00e0 une immense fragilit\u00e9 intellectuelle : incapable d&rsquo;int\u00e9grer la finitude et la d\u00e9pendance du sujet connaissant vis-\u00e0-vis de son milieu terrestre, la techno-science moderne s&rsquo;est lanc\u00e9e dans une course aveugle \u00e0 la manipulation instrumentale dont les d\u00e9sastres environnementaux contemporains sont la manifestation directe.<\/p>\n<h3>5.2 M\u00e9canismes de d\u00e9fense institutionnels<\/h3>\n<p>L&rsquo;originalit\u00e9 d&rsquo;Evelyn Fox Keller consiste \u00e0 prolonger cette exploration psychodynamique au sein des rituels et des structures institutionnelles de la communaut\u00e9 acad\u00e9mique. La science ne fonctionne pas par des esprits isol\u00e9s flottant dans le vide social ; elle s&rsquo;organise \u00e0 travers des soci\u00e9t\u00e9s savantes, des commissions de pairs, des revues \u00e0 comit\u00e9 de lecture et des hi\u00e9rarchies universitaires qui institutionnalisent et r\u00e9compensent ces d\u00e9fenses psychiques individuelles.<\/p>\n<p>Keller diss\u00e8que avec une lucidit\u00e9 chirurgicale les normes d&rsquo;\u00e9criture impos\u00e9es par les p\u00e9riodiques scientifiques internationaux. L&rsquo;\u00e9radication syst\u00e9matique de la premi\u00e8re personne (\u00ab nous avons observ\u00e9 \u00bb plut\u00f4t que \u00ab j&rsquo;ai vu \u00bb), l&rsquo;utilisation omnipr\u00e9sente de tournures passives impersonnelles (\u00ab il a \u00e9t\u00e9 constat\u00e9 que \u00bb) et la r\u00e9tro-ing\u00e9nierie narrative qui transforme un parcours exp\u00e9rimental chaotique, intuitif et sem\u00e9 d&rsquo;impasses en une d\u00e9monstration euclidienne impeccablement d\u00e9ductive participent d&rsquo;un m\u00eame rituel de purification narcissique. Il s&rsquo;agit d&rsquo;effacer toute trace humaine, corporelle et \u00e9motionnelle du travail de laboratoire pour donner au texte imprim\u00e9 l&rsquo;apparence intimidante d&rsquo;une v\u00e9rit\u00e9 brute dict\u00e9e directement par la nature elle-m\u00eame.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, Keller d\u00e9montre comment l&rsquo;\u00e9chelle de prestige entre les disciplines acad\u00e9miques reproduit une hi\u00e9rarchie patriarcale fond\u00e9e sur le degr\u00e9 suppos\u00e9 d&rsquo;abstraction pure et de contr\u00f4le technique. Au sommet tr\u00f4ne la physique th\u00e9orique math\u00e9matis\u00e9e \u2014 l&rsquo;univers des particules \u00e9l\u00e9mentaires et des lois universelles immuables \u2014, tandis que tout en bas sont rel\u00e9gu\u00e9es les sciences naturalistes, la botanique de terrain, l&#8217;embryologie descriptive ou l&rsquo;\u00e9thologie, jug\u00e9es trop \u00ab impures \u00bb, trop descriptives et trop compromises avec l&#8217;empathie envers l&rsquo;organisme. Le rituel de l&rsquo;\u00e9valuation par les pairs fonctionne d\u00e8s lors fr\u00e9quemment comme un m\u00e9canisme de censure collective, visant \u00e0 marginaliser m\u00e9thodiquement tout chercheur ou chercheuse qui tenterait d&rsquo;introduire des m\u00e9thodologies qualitatives, syst\u00e9miques ou relationnelles susceptibles de fissurer le consensus r\u00e9ductionniste.<\/p>\n<h3>5.3 Vers une autonomie psychologique flexible du chercheur<\/h3>\n<p>Loin de verser dans un d\u00e9couragement amer face \u00e0 ces constats, Evelyn Fox Keller dessine les contours d&rsquo;une alternative \u00e9mancipatrice pour la formation des scientifiques de demain : l&rsquo;av\u00e8nement d&rsquo;une \u00ab autonomie psychologique flexible \u00bb. S&rsquo;appuyant sur les travaux en psychologie du d\u00e9veloppement cognitif et affectif, elle affirme qu&rsquo;un individu r\u00e9ellement mature n&rsquo;est pas celui qui a blind\u00e9 herm\u00e9tiquement les fronti\u00e8res de son Moi contre l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9 du monde, mais celui dont les fronti\u00e8res psychiques sont suffisamment solides et s\u00e9curis\u00e9es pour pouvoir \u00eatre rendues perm\u00e9ables et poreuses sans angoisse d&rsquo;effondrement.<\/p>\n<p>Dans la pratique concr\u00e8te de la recherche, une telle autonomie flexible se traduit par une haute tol\u00e9rance \u00e0 l&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 cognitive, \u00e0 l&rsquo;ind\u00e9termination et au paradoxe. Le chercheur psychologiquement \u00e9mancip\u00e9 n&rsquo;\u00e9prouve pas le besoin compulsif de forcer les donn\u00e9es empiriques r\u00e9calcitrantes \u00e0 entrer de gr\u00e9 ou de force dans un sch\u00e9ma th\u00e9orique pr\u00e9existant ; il est capable de suspendre son jugement, d&rsquo;accueillir la r\u00e9sistance de l&rsquo;inattendu et de dialoguer avec l&rsquo;anomalie sans ressentir la divergence comme une mise en p\u00e9ril de son int\u00e9grit\u00e9 identitaire.<\/p>\n<p>Keller \u00e9rige ainsi la r\u00e9flexivit\u00e9 critique en un instrument de rigueur m\u00e9thodologique capital. Reconna\u00eetre ses propres affects, ses attaches esth\u00e9tiques, ses d\u00e9sirs projectifs et ses ancrages historiques n&rsquo;est pas un aveu de faiblesse qui ruinerait la valeur des r\u00e9sultats scientifiques ; c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment l&rsquo;unique moyen de corriger les projections inconscientes qui d\u00e9forment silencieusement l&rsquo;observation. La v\u00e9ritable objectivit\u00e9 n&rsquo;est pas le d\u00e9ni aveugle de notre subjectivit\u00e9, mais la conscience vigilante, lucide et assum\u00e9e des conditions subjectives \u00e0 travers lesquelles nous tentons d&rsquo;entendre ce que le monde a \u00e0 nous dire.<\/p>\n<h2>6. Barbara McClintock et \u00ab Le sentiment pour l&rsquo;organisme \u00bb<\/h2>\n<h3>6.1 Une biographie intellectuelle r\u00e9volutionnaire (1983)<\/h3>\n<p>En 1983 para\u00eet l&rsquo;ouvrage qui va conf\u00e9rer \u00e0 Evelyn Fox Keller une notori\u00e9t\u00e9 mondiale aupr\u00e8s du grand public comme du monde acad\u00e9mique : <em>A Feeling for the Organism: The Life and Work of Barbara McClintock<\/em>. Cette biographie intellectuelle, r\u00e9dig\u00e9e apr\u00e8s de longues heures d&rsquo;entretiens intimes et de discussions passionn\u00e9es avec la cytog\u00e9n\u00e9ticienne am\u00e9ricaine, offre une incarnation vivante, empirique et lumineuse des th\u00e8ses \u00e9pist\u00e9mologiques abstraites que Keller d\u00e9veloppait parall\u00e8lement sur l&rsquo;objectivit\u00e9 dynamique.<\/p>\n<p>La trajectoire de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nobelprize.org\/prizes\/medicine\/1983\/mcclintock\/biographical\/\">Barbara McClintock<\/a> (1902-1992) est exceptionnelle \u00e0 tous \u00e9gards. Travaillant pendant des d\u00e9cennies dans un isolement quasi total au sein du laboratoire de Cold Spring Harbor, observant inlassablement les motifs chromatiques des grains de ma\u00efs (<em>Zea mays<\/em>), elle avait d\u00e9couvert d\u00e8s la fin des ann\u00e9es 1940 l&rsquo;existence d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments g\u00e9n\u00e9tiques mobiles \u2014 ce que nous appelons aujourd&rsquo;hui les transposons ou g\u00e8nes sauteurs. \u00c0 une \u00e9poque o\u00f9 le dogme central de la g\u00e9n\u00e9tique mol\u00e9culaire naissante proclamait la fixit\u00e9 immuable, lin\u00e9aire et rigide du g\u00e9nome (l&rsquo;ADN con\u00e7u comme un chapelet de perles stables ordonn\u00e9es sur le chromosome), les d\u00e9couvertes de McClintock montrant que le g\u00e9nome est un syst\u00e8me dynamique, capable de r\u00e9arrangements programm\u00e9s et de r\u00e9ponses adaptatives complexes face au stress environnemental, furent accueillies par un silence glacial ou une incr\u00e9dulit\u00e9 condescendante.<\/p>\n<p>Le g\u00e9nie visionnaire de Keller fut de publier sa monographie au moment pr\u00e9cis o\u00f9, apr\u00e8s plus de trois d\u00e9cennies de purgatoire et de marginalisation, les travaux de McClintock commen\u00e7aient enfin \u00e0 \u00eatre valid\u00e9s par les outils de la biologie mol\u00e9culaire moderne. Quelques mois seulement apr\u00e8s la parution du livre de Keller, en octobre 1983, l&rsquo;acad\u00e9mie su\u00e9doise d\u00e9cernait \u00e0 Barbara McClintock, alors \u00e2g\u00e9e de 81 ans, le prestigieux prix Nobel de physiologie ou m\u00e9decine \u00e0 titre individuel. Keller ne se contentait pas d&rsquo;\u00e9crire l&rsquo;histoire d&rsquo;une femme r\u00e9habilit\u00e9e ; elle offrait une grille de lecture \u00e9pist\u00e9mologique r\u00e9volutionnaire pour comprendre <em>comment<\/em> et <em>pourquoi<\/em> McClintock avait pu voir ce que toute la communaut\u00e9 des g\u00e9n\u00e9ticiens mol\u00e9culaires masculins avait \u00e9t\u00e9 incapable de concevoir.<\/p>\n<h3>6.2 L&rsquo;\u00e9coute intime et la syntonie avec l&rsquo;objet d&rsquo;\u00e9tude<\/h3>\n<p>Le c\u0153ur de l&rsquo;analyse kellerienne repose sur une expression employ\u00e9e \u00e0 plusieurs reprises par McClintock elle-m\u00eame lors de leurs entretiens pour caract\u00e9riser sa m\u00e9thode de travail : il faut avoir \u00ab un sentiment pour l&rsquo;organisme \u00bb (<em>a feeling for the organism<\/em>). Cette formule, d&rsquo;une audace inou\u00efe au sein d&rsquo;un univers scientifique domin\u00e9 par le lexique du contr\u00f4le instrumental et de la coupure affective, synth\u00e9tise une posture cognitive radicalement diff\u00e9rente face au vivant.<\/p>\n<p>Pour Barbara McClintock, faire de la science n&rsquo;\u00e9tait pas une tentative d&rsquo;assujettir la plante \u00e0 des hypoth\u00e8ses pr\u00e9fabriqu\u00e9es en laboratoire, mais un exercice d&rsquo;attention ph\u00e9nom\u00e9nologique extr\u00eame, d&rsquo;une patience quasi monastique. Travaillant au microscope optique pendant des journ\u00e9es enti\u00e8res, elle apprenait \u00e0 conna\u00eetre chaque plant de ma\u00efs individuellement, scrutant la morphologie exacte de chaque chromosome bris\u00e9 ou r\u00e9arrang\u00e9. Elle confiait \u00e0 Keller que pour parvenir \u00e0 r\u00e9soudre une \u00e9nigme cytologique, elle devait attendre que les chromosomes lui deviennent tellement familiers qu&rsquo;elle en vienne \u00e0 \u00ab faire partie du syst\u00e8me \u00bb, \u00e9prouvant l&rsquo;impression que \u00ab ces amies intimes lui parlaient \u00bb :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Il n&rsquo;y a pas deux plantes identiques. Tout s&rsquo;effondre si vous partez avec l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une formule standardis\u00e9e. Vous devez d\u00e9velopper un v\u00e9ritable sentiment pour chaque plante que vous \u00e9tudiez. Vous devez la regarder grandir, la comprendre de l&rsquo;int\u00e9rieur, la laisser vous dire ce qu&rsquo;elle fait. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette m\u00e9thodologie d&rsquo;\u00e9coute intime postulait d&#8217;embl\u00e9e une agentivit\u00e9 et une voix propres \u00e0 l&rsquo;organisme v\u00e9g\u00e9tal. McClintock refusait cat\u00e9goriquement d&rsquo;ignorer les anomalies, les singularit\u00e9s ou les \u00ab d\u00e9viations statistiques \u00bb qui \u00e9taient couramment \u00e9limin\u00e9es par ses coll\u00e8gues comme du bruit exp\u00e9rimental sans valeur. Pour elle, c&rsquo;\u00e9tait pr\u00e9cis\u00e9ment dans l&rsquo;anomalie apparente que la plante r\u00e9v\u00e9lait la cr\u00e9ativit\u00e9 insoup\u00e7onn\u00e9e de ses m\u00e9canismes de r\u00e9gulation. L&rsquo;organisme n&rsquo;\u00e9tait pas une bo\u00eete noire inerte sur laquelle le chercheur projette ses concepts math\u00e9matiques, mais un syst\u00e8me dou\u00e9 d&rsquo;une sagesse interne complexe avec lequel le chercheur doit entrer en syntonie profonde.<\/p>\n<h3>6.3 Implications \u00e9pist\u00e9mologiques et psychologiques du mod\u00e8le McClintock<\/h3>\n<p>Le portrait bross\u00e9 par Keller de McClintock a provoqu\u00e9 d&rsquo;intenses d\u00e9bats au sein des milieux philosophiques et f\u00e9ministes. Nombre de commentateurs h\u00e2tifs ont cru y lire la c\u00e9l\u00e9bration d&rsquo;une pr\u00e9tendue \u00ab science sp\u00e9cifiquement f\u00e9minine \u00bb, fond\u00e9e sur l&rsquo;intuition affective par opposition \u00e0 la rationalit\u00e9 masculine. Keller a fermement combattu cette lecture essentialiste r\u00e9ductrice : Barbara McClintock n&rsquo;a pas r\u00e9volutionn\u00e9 la cytog\u00e9n\u00e9tique parce qu&rsquo;elle \u00e9tait biologiquement une femme dot\u00e9e d&rsquo;une \u00ab nature f\u00e9minine \u00bb, mais parce qu&rsquo;elle a incarn\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;excellence une pratique \u00e9largie de l&rsquo;humanit\u00e9, lib\u00e9r\u00e9e des cuirasses de l&rsquo;objectivit\u00e9 statique.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie de McClintock constitue l&rsquo;illustration empirique \u00e9clatante de ce que Keller avait th\u00e9oris\u00e9 sous le concept d&rsquo;objectivit\u00e9 dynamique. Chez McClintock, la r\u00e9sonance \u00e9motionnelle, l&#8217;empathie envers la plante et la proximit\u00e9 affective ne venaient jamais se substituer \u00e0 la rigueur de la preuve ; elles en \u00e9taient le moteur et la condition de possibilit\u00e9. La cytog\u00e9n\u00e9ticienne v\u00e9rifiait chaque croisement avec un scrupule math\u00e9matique obsessionnel, accumulant des d\u00e9cennies de cahiers de laboratoire d&rsquo;une pr\u00e9cision documentaire in\u00e9gal\u00e9e. Mais cette rigueur logique s&rsquo;enracinait dans une \u00e9thique de l&rsquo;humilit\u00e9 et de la d\u00e9centralisation de l&rsquo;observateur au profit du syst\u00e8me vivant.<\/p>\n<p>Enfin, le mod\u00e8le McClintock fournit \u00e0 Keller une arme critique d\u00e9cisive pour d\u00e9noncer l&rsquo;acc\u00e9l\u00e9ration productiviste, industrielle et m\u00e9caniste qui a saisi la biologie contemporaine depuis la fin du XXe si\u00e8cle. En r\u00e9duisant la recherche \u00e0 une comp\u00e9tition forcen\u00e9e pour la publication rapide d&rsquo;articles calibr\u00e9s, fond\u00e9e sur des technologies d&rsquo;amplification g\u00e9nomique automatis\u00e9es et aveugles au comportement des organismes entiers, la technoscience moderne coupe le lien sensible et ph\u00e9nom\u00e9nologique qui relie le biologiste \u00e0 la complexit\u00e9 du vivant. L&rsquo;exemple de McClintock sonne d\u00e8s lors comme un avertissement proph\u00e9tique : en voulant dominer la vie trop vite et sans amour, la science risque de perdre l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 ce qui fait le c\u0153ur m\u00eame de son myst\u00e8re.<\/p>\n<h2>7. Le langage, la m\u00e9taphore et l&rsquo;inconscient dans la g\u00e9n\u00e9tique mol\u00e9culaire<\/h2>\n<h3>7.1 Les m\u00e9taphores de l&rsquo;information et du programme<\/h3>\n<p>Dans ses ouvrages ult\u00e9rieurs, notamment <em>Refiguring Life: Metaphors of Twentieth-Century Biology<\/em> (1995) et <em>Secrets of Life, Secrets of Death<\/em> (1992), Evelyn Fox Keller d\u00e9ploie une analyse s\u00e9miotique et historique approfondie de l&#8217;empire discursif exerc\u00e9 par la th\u00e9orie de l&rsquo;information sur la biologie mol\u00e9culaire moderne. Elle montre comment, au lendemain imm\u00e9diat de la Seconde Guerre mondiale, sous l&rsquo;influence directe de la cybern\u00e9tique de Norbert Wiener, de la th\u00e9orie math\u00e9matique de la communication de Claude Shannon et des imp\u00e9ratifs technologiques militaires de la Guerre froide, la biologie a brutalement abandonn\u00e9 son lexique traditionnel (mati\u00e8re, force, forme, organisation) pour adopter massivement le vocabulaire des t\u00e9l\u00e9communications et de l&rsquo;informatique naissante.<\/p>\n<p>D\u00e9sormais, la mati\u00e8re vivante ne s&rsquo;\u00e9tudie plus en termes de dynamique physico-chimique ou d&rsquo;interactions m\u00e9taboliques ; elle est traduite en termes de \u00ab code \u00bb, \u00ab d&rsquo;information g\u00e9n\u00e9tique \u00bb, de \u00ab message \u00bb, de \u00ab transcription \u00bb, de \u00ab traduction \u00bb et, par-dessus tout, de \u00ab programme g\u00e9n\u00e9tique \u00bb. Keller montre que ce glissement m\u00e9taphorique n&rsquo;a rien d&rsquo;une simple modernisation lexicale commode : il op\u00e8re une v\u00e9ritable m\u00e9tamorphose ontologique du vivant. En concevant l&rsquo;\u0153uf f\u00e9cond\u00e9 comme l&rsquo;\u00e9quivalent d&rsquo;un ordinateur recevant une bande perfor\u00e9e (l&rsquo;ADN) qui contiendrait \u00e0 elle seule toutes les instructions pr\u00e9\u00e9tablies pour b\u00e2tir l&rsquo;adulte, la biologie s&rsquo;est enferm\u00e9e dans une t\u00e9l\u00e9ologie m\u00e9caniste d\u00e9guis\u00e9e en langage high-tech.<\/p>\n<p>Keller d\u00e9busque l&rsquo;illusion fondamentale log\u00e9e au c\u0153ur de la m\u00e9taphore du \u00ab programme g\u00e9n\u00e9tique \u00bb. Dans un ordinateur, le logiciel (software) peut effectivement \u00eatre con\u00e7u s\u00e9par\u00e9ment du mat\u00e9riel (hardware). Mais dans une cellule biologique vivante, une telle dichotomie est un non-sens biologique absolu ! L&rsquo;ADN est une mol\u00e9cule inerte, chimiquement incapable de s&rsquo;exprimer, de se dupliquer ou de se transcrire sans l&rsquo;action pr\u00e9alable d&rsquo;un complexe prot\u00e9ique hautement structur\u00e9 et d&rsquo;un environnement cytoplasmique \u00e9nerg\u00e9tiquement actif. En hypostasiant l&rsquo;ADN en \u00ab programme supr\u00eame \u00bb, la biologie mol\u00e9culaire a r\u00e9introduit subreptice ment une forme moderne d&rsquo;animisme ou d&rsquo;aristot\u00e9lisme : l&rsquo;ADN joue le r\u00f4le de l&rsquo;Esprit ou de la Forme pure ordonnatrice (l&rsquo;\u00c9l\u00e9os masculin), tandis que le cytoplasme et le reste du corps cellulaire sont raval\u00e9s au rang de mati\u00e8re informe et passive (l&rsquo;Hyl\u00e8 f\u00e9minine).<\/p>\n<h3>7.2 Le \u00ab G\u00e8ne \u00bb comme f\u00e9tiche culturel et scientifique<\/h3>\n<p>Cette d\u00e9construction critique atteint son apog\u00e9e en l&rsquo;an 2000 avec la publication de l&rsquo;un des livres les plus admir\u00e9s et traduits de Keller : <em>The Century of the Gene<\/em> (traduit en fran\u00e7ais sous le titre <em>Le si\u00e8cle du g\u00e8ne<\/em>). R\u00e9dig\u00e9 au moment pr\u00e9cis o\u00f9 le Projet G\u00e9nome Humain s&rsquo;appr\u00eatait \u00e0 annoncer en fanfare le s\u00e9quen\u00e7age complet de l&rsquo;ADN de notre esp\u00e8ce, cet ouvrage dresse le bilan d&rsquo;un si\u00e8cle de triomphe de la g\u00e9n\u00e9tique tout en d\u00e9montrant, par une ironie historique saisissante, l&rsquo;effondrement empirique du concept m\u00eame de g\u00e8ne qui avait fond\u00e9 ce triomphe.<\/p>\n<p>Keller y met en \u00e9vidence le d\u00e9calage vertigineux entre la persistance discursive et culturelle du terme \u00ab g\u00e8ne \u00bb et la r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle r\u00e9v\u00e9l\u00e9e par les biologistes de laboratoire. Dans l&rsquo;imaginaire populaire, relay\u00e9 par une communication scientifique sensationnaliste et l&rsquo;industrie biotechnologique, le g\u00e8ne continue d&rsquo;\u00eatre d\u00e9crit comme une entit\u00e9 physique discr\u00e8te, localisable sur le chromosome comme un perle sur un collier, d\u00e9tenant le \u00ab secret \u00bb causal unilat\u00e9ral d&rsquo;un trait pr\u00e9cis (le \u00ab g\u00e8ne de l&rsquo;intelligence \u00bb, le \u00ab g\u00e8ne de l&rsquo;ob\u00e9sit\u00e9 \u00bb, le \u00ab g\u00e8ne du cancer \u00bb ou de \u00ab l&rsquo;homosexualit\u00e9 \u00bb). C&rsquo;est ce que Keller nomme un f\u00e9tiche : un objet mat\u00e9riel investi de pouvoirs magiques et d\u00e9miurgiques qui masque l&rsquo;infinie complexit\u00e9 des relations r\u00e9elles de production du vivant.<\/p>\n<p>Or, sur la paillasse des laboratoires, le g\u00e8ne classique a litt\u00e9ralement \u00e9clat\u00e9 sous les coups de boutoir des d\u00e9couvertes mol\u00e9culaires des ann\u00e9es 1980 et 1990 : \u00e9pissage alternatif (un m\u00eame segment d&rsquo;ADN pouvant coder pour des dizaines, voire des centaines de prot\u00e9ines diff\u00e9rentes selon le contexte cellulaire), s\u00e9quences non codantes, chevauchements de cadres de lecture, r\u00e9trotransposons, r\u00e9gulations \u00e9pig\u00e9n\u00e9tiques complexes. Keller pose alors la question \u00e9pist\u00e9mologique cruciale : pourquoi un concept devenu empiriquement introuvable et th\u00e9oriquement obsol\u00e8te continue-t-il de r\u00e9gner sans partage sur les financements de la recherche et les esprits des chercheurs ? Sa r\u00e9ponse mobilise \u00e0 nouveau la psychodynamique : le g\u00e8ne joue une fonction de b\u00e9quille psychologique stabilisatrice. Il offre l&rsquo;illusion rassurante d&rsquo;un point d&rsquo;ancrage fixe, d&rsquo;une cause premi\u00e8re d\u00e9terministe dans un oc\u00e9an d&rsquo;impr\u00e9visibilit\u00e9 biologique.<\/p>\n<h3>7.3 Pouvoir performatif des repr\u00e9sentations langagi\u00e8res<\/h3>\n<p>L&rsquo;apport d&rsquo;Evelyn Fox Keller \u00e0 la philosophie du langage scientifique r\u00e9side dans sa mise en \u00e9vidence du pouvoir hautement <em>performatif<\/em> des m\u00e9taphores. Les mots que nous employons pour d\u00e9crire la nature ne se bornent pas \u00e0 la refl\u00e9ter de mani\u00e8re transparente et passive ; ils construisent activement la r\u00e9alit\u00e9 qu&rsquo;ils pr\u00e9tendent r\u00e9v\u00e9ler en fa\u00e7onnant ce qui est visible et ce qui demeure impensable dans le champ de l&rsquo;investigation empirique.<\/p>\n<p>Keller montre comment l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie du lexique g\u00e9nocentr\u00e9 a directement influenc\u00e9 la distribution des cr\u00e9dits de recherche, l&rsquo;attribution des chaires universitaires et le choix des protocoles m\u00e9thodologiques pendant plus d&rsquo;un demi-si\u00e8cle. Pendant des d\u00e9cennies, des milliards de dollars ont \u00e9t\u00e9 engloutis dans la recherche de mutations ponctuelles sur des s\u00e9quences d&rsquo;ADN nucl\u00e9aire, tandis que l&rsquo;\u00e9tude de l&#8217;embryologie int\u00e9grative, de l&rsquo;environnement cytoplasmique maternel, de la biom\u00e9canique tissulaire et des boucles de r\u00e9troaction m\u00e9taboliques \u00e9tait syst\u00e9matiquement affam\u00e9e de financements et frapp\u00e9e d&rsquo;indignit\u00e9 th\u00e9orique. L&rsquo;accent exclusif mis sur le \u00ab noyau \u00bb et l&rsquo;ADN a fonctionn\u00e9 comme une invisibilisation m\u00e9thodologique syst\u00e9matique des processus maternels, relationnels et contextuels de la gen\u00e8se embryonnaire.<\/p>\n<p>Pour Keller, la libert\u00e9 de l&rsquo;imagination scientifique requiert d\u00e8s lors une v\u00e9ritable cure psychanalytique et herm\u00e9neutique du langage des sciences. En prenant conscience des m\u00e9taphores implicites qui gouvernent nos raisonnements th\u00e9oriques, nous cessons d&rsquo;en \u00eatre les marionnettes inconscientes. Lib\u00e9rer le langage de la biologie des m\u00e9taphores autoritaires de commandement, de code secret et de programme pr\u00e9\u00e9tabli est la condition indispensable pour permettre \u00e0 une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration de chercheurs d&rsquo;inventer des formalismes capables d&rsquo;honorer la r\u00e9ciprocit\u00e9 continue, l&rsquo;interd\u00e9pendance et la cr\u00e9ativit\u00e9 inh\u00e9rentes \u00e0 l&rsquo;auto-fabrication du vivant.<\/p>\n<h2>8. Critique du d\u00e9terminisme g\u00e9n\u00e9tique : D\u00e9construire le discours du contr\u00f4le<\/h2>\n<h3>8.1 L&rsquo;alliance entre capitalisme, patriarcat et r\u00e9ductionnisme<\/h3>\n<p>La critique du d\u00e9terminisme g\u00e9n\u00e9tique d\u00e9ploy\u00e9e par Evelyn Fox Keller ne s&rsquo;arr\u00eate pas aux fronti\u00e8res de la linguistique ou de la biochimie th\u00e9orique ; elle s&rsquo;ancre dans une analyse sociopolitique lucide des conditions mat\u00e9rielles de production du savoir \u00e0 l&rsquo;\u00e8re du capitalisme tardif. Dans des textes d&rsquo;une remarquable acuit\u00e9 critique, elle met en lumi\u00e8re les affinit\u00e9s structurelles profondes qui lient le r\u00e9ductionnisme g\u00e9n\u00e9tique, la domination patriarcale et l&rsquo;expansion \u00e9conomique des conglom\u00e9rats biotechnologiques mondiaux.<\/p>\n<p>Le d\u00e9terminisme g\u00e9n\u00e9tique \u2014 cette croyance id\u00e9ologique selon laquelle les organismes vivants, et au premier chef les \u00eatres humains, sont fondamentalement le produit direct, fatal et unilat\u00e9ral de leur patrimoine g\u00e9n\u00e9tique h\u00e9rit\u00e9 \u2014 exerce une s\u00e9duction irr\u00e9sistible sur les structures de pouvoir \u00e9tablies. Keller d\u00e9montre qu&rsquo;il offre une arme de naturalisation sans \u00e9gale pour les in\u00e9galit\u00e9s sociales, \u00e9conomiques et sexu\u00e9es. En expliquant la pauvret\u00e9, la criminalit\u00e9, la r\u00e9ussite scolaire ou la division genr\u00e9e du travail par des pr\u00e9dispositions g\u00e9n\u00e9tiques inscrites dans les corps, l&rsquo;ordre dominant d\u00e9douane les institutions politiques de toute responsabilit\u00e9 redistributive : les hi\u00e9rarchies de classe, de race et de genre ne sont plus le produit d&rsquo;une injustice historique \u00e0 corriger, mais la simple manifestation d&rsquo;une fatalit\u00e9 biologique objective.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, le r\u00e9ductionnisme g\u00e9n\u00e9tique constitue le socle id\u00e9ologique n\u00e9cessaire \u00e0 la marchandisation du vivant. On ne peut pas breveter, conditionner, vendre et soumettre au droit de propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle un r\u00e9seau interactif et ind\u00e9m\u00ealable d&rsquo;\u00e9changes \u00e9cologiques et m\u00e9taboliques complexes ; en revanche, on peut breveter une s\u00e9quence d&rsquo;ADN isol\u00e9e, r\u00e9ifi\u00e9e comme une marchandise discr\u00e8te d\u00e9tenant le monopole d&rsquo;une fonction industrielle ou th\u00e9rapeutique. Keller d\u00e9masque ainsi l&rsquo;illusion d\u00e9miurgique de la biologie interventionniste et eug\u00e9niste : sous couvert de promettre l&rsquo;\u00e9radication miraculeuse de toutes les souffrances et maladies gr\u00e2ce \u00e0 la manipulation g\u00e9n\u00e9tique ponctuelle, elle transforme le vivant en un gisement d&rsquo;extraction capitalistique tout en occultant d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment les d\u00e9terminants environnementaux, sociaux et toxiques qui empoisonnent les corps.<\/p>\n<h3>8.2 Complexit\u00e9 \u00e9pig\u00e9n\u00e9tique et plasticit\u00e9 du d\u00e9veloppement<\/h3>\n<p>Contre la camisole de force du d\u00e9terminisme g\u00e9n\u00e9tique, Keller s&rsquo;est fait l&rsquo;inlassable avocate de la red\u00e9couverte de la biologie du d\u00e9veloppement, de la plasticit\u00e9 ph\u00e9notypique et de l&rsquo;\u00e9pig\u00e9n\u00e9tique. Dans son ouvrage percutant de 2010, <em>The Mirage of a Space between Nature and Nurture<\/em> (Le mirage d&rsquo;un espace entre nature et culture), elle d\u00e9molit m\u00e9thodiquement l&rsquo;antagonisme s\u00e9culaire entre l&rsquo;inn\u00e9 et l&rsquo;acquis, d\u00e9montrant que la question m\u00eame de savoir \u00ab quel pourcentage d&rsquo;un trait humain rel\u00e8ve des g\u00e8nes et quel pourcentage rel\u00e8ve de l&rsquo;environnement \u00bb est un non-sens biologique et conceptuel absolu.<\/p>\n<p>Keller utilise une analogie p\u00e9dagogique lumineuse : demander quelle part d&rsquo;un organisme vivant revient aux g\u00e8nes ou \u00e0 l&rsquo;environnement revient \u00e0 demander quelle part d&rsquo;un rectangle revient \u00e0 sa longueur ou \u00e0 sa largeur pour d\u00e9terminer sa surface. Les deux dimensions sont dans un rapport constitutif et multiplicatif, non pas additif ! Un g\u00e8ne ne produit rien par lui-m\u00eame ; il n&rsquo;acquiert de signification fonctionnelle qu&rsquo;\u00e0 travers sa lecture dynamique par la machinerie cellulaire, elle-m\u00eame modifi\u00e9e en temps r\u00e9el par les stimuli chimiques, thermiques, nutritionnels et sociaux provenant de l&rsquo;environnement interne et externe de l&rsquo;organisme.<\/p>\n<p>En r\u00e9habilitant le cytoplasme, l&rsquo;h\u00e9ritage non nucl\u00e9aire, les marques \u00e9pig\u00e9n\u00e9tiques (m\u00e9thylation de l&rsquo;ADN, remodelage de la chromatine, petits ARN non codants) et les contraintes biom\u00e9caniques tissulaires, Keller red\u00e9finit le d\u00e9veloppement biologique non plus comme le d\u00e9roulement passif d&rsquo;un parchemin pr\u00e9-\u00e9crit, mais comme une \u00ab conversation interactive continue \u00bb entre l&rsquo;organisme et son milieu. L&rsquo;organisme n&rsquo;est pas le r\u00e9ceptacle docile d&rsquo;un destin g\u00e9n\u00e9tique ; il est un agent actif qui explore, s&rsquo;adapte, modifie son environnement et participe de mani\u00e8re co-constructive \u00e0 sa propre ontogen\u00e8se tout au long de sa trajectoire de vie.<\/p>\n<h3>8.3 Les paradoxes du Projet G\u00e9nome Humain<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de la biologie a rarement offert une confirmation aussi spectaculaire et \u00e9clatante des intuitions d&rsquo;un philosophe que lors de la conclusion du Projet G\u00e9nome Humain (HGP) au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000. Evelyn Fox Keller fut l&rsquo;un des t\u00e9moins les plus lucides et les plus ironiques de ce moment de bascule \u00e9pist\u00e9mologique o\u00f9 le paradigme r\u00e9ductionniste s&rsquo;est pris \u00e0 son propre pi\u00e8ge exp\u00e9rimental.<\/p>\n<p>\u00c0 la veille du s\u00e9quen\u00e7age, les porte-parole les plus \u00e9minents du r\u00e9ductionnisme mol\u00e9culaire affirmaient avec une assurance imperturbable que l&rsquo;esp\u00e8ce humaine, sommet autoproclam\u00e9 de la complexit\u00e9 biologique, devait imp\u00e9rativement poss\u00e9der au moins 100 000 \u00e0 150 000 g\u00e8nes pour expliquer la sophistication de son cerveau et de sa physiologie. L&rsquo;annonce des r\u00e9sultats en f\u00e9vrier 2001 provoqua un s\u00e9isme cognitif : l&rsquo;esp\u00e8ce humaine ne poss\u00e8de qu&rsquo;environ 20 000 \u00e0 22 000 g\u00e8nes codants pour des prot\u00e9ines \u2014 soit \u00e0 peine plus qu&rsquo;un minuscule ver n\u00e9matode microscopique comme <em>Caenorhabditis elegans<\/em> (qui en compte environ 19 000), et nettement moins qu&rsquo;un pied de ma\u00efs ou un grain de riz !<\/p>\n<p>Pour Keller, cet effondrement empirique du dogme \u00ab un g\u00e8ne = une prot\u00e9ine = un trait ph\u00e9notypique \u00bb sonnait le glas d\u00e9finitif de l&rsquo;illusion r\u00e9ductionniste classique. La complexit\u00e9 humaine ne r\u00e9side \u00e9videmment pas dans l&rsquo;inventaire quantitatif de ses briques d&rsquo;ADN, mais dans l&rsquo;architecture dynamique, distribu\u00e9e et \u00e9minemment non lin\u00e9aire des r\u00e9seaux de r\u00e9gulation, d&rsquo;interactions macromol\u00e9culaires et de modulations \u00e9pig\u00e9n\u00e9tiques qui pilotent l&rsquo;expression de ce mat\u00e9riel g\u00e9n\u00e9tique. Keller a ainsi salu\u00e9 l&rsquo;av\u00e8nement in\u00e9luctable de la biologie des syst\u00e8mes (<em>Systems Biology<\/em>), tout en avertissant la communaut\u00e9 scientifique : si la biologie des syst\u00e8mes se borne \u00e0 remplacer les m\u00e9taphores du g\u00e8ne par de nouvelles m\u00e9taphores informatiques d&rsquo;ing\u00e9nierie et de circuits logiques ferm\u00e9s, elle retombera inexorablement dans les m\u00eames orni\u00e8res id\u00e9ologiques de d\u00e9ni du vivant.<\/p>\n<h2>9. \u00c9pist\u00e9mologie f\u00e9ministe et psychologie du savoir : Au-del\u00e0 de la dichotomie sujet-objet<\/h2>\n<h3>9.1 Positionnement au sein des th\u00e9ories du point de vue (Standpoint Theories)<\/h3>\n<p>Dans le paysage foisonnant et conflictuel des \u00e9pist\u00e9mologies f\u00e9ministes des ann\u00e9es 1980 et 1990, Evelyn Fox Keller occupe une place hautement originale et singuli\u00e8re, qui la distingue nettement des th\u00e9ories du point de vue f\u00e9ministe (<em>Feminist Standpoint Theory<\/em>) \u00e9labor\u00e9es par des th\u00e9oriciennes comme <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/feminist-social-epistemology\/\">Sandra Harding<\/a> ou Nancy Hartsock, tout en dialoguant \u00e9troitement avec les savoirs situ\u00e9s de Donna Haraway.<\/p>\n<p>Les th\u00e9ories du point de vue postulaient g\u00e9n\u00e9ralement que, dans une soci\u00e9t\u00e9 patriarcale et capitaliste, les femmes et les groupes opprim\u00e9s jouissent d&rsquo;un privil\u00e8ge \u00e9pist\u00e9mique automatique : leur position subalterne et leur assignation au travail de reproduction mat\u00e9rielle leur conf\u00e9reraient un regard moins biais\u00e9, plus critique et plus objectif sur les r\u00e9alit\u00e9s du pouvoir que celui des dominants aveugl\u00e9s par leurs privil\u00e8ges. Keller a constamment manifest\u00e9 une grande prudence intellectuelle \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de cette affirmation. Elle a toujours refus\u00e9 d&rsquo;octroyer un quelconque privil\u00e8ge \u00e9pist\u00e9mique magique aux femmes en tant que telles, et a rejet\u00e9 avec vigueur l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une essence f\u00e9minine ou d&rsquo;une \u00ab pens\u00e9e f\u00e9minine \u00bb universelle qui serait naturellement immunis\u00e9e contre les d\u00e9rives du r\u00e9ductionnisme.<\/p>\n<p>Le positionnement de Keller s&rsquo;enracine bien plut\u00f4t dans une analyse psycho-d\u00e9veloppementale, socioculturelle et prax\u00e9ologique rigoureuse. Si des chercheuses comme Barbara McClintock ont pu d\u00e9velopper une approche alternative de la nature, ce n&rsquo;est pas parce que leurs hormones ou leurs corps f\u00e9minins les y pr\u00e9disposaient organiquement, mais parce que leur marginalisation historique vis-\u00e0-vis des r\u00e9seaux d&rsquo;all\u00e9geance et de conformisme acad\u00e9mique masculins leur a laiss\u00e9 un espace de libert\u00e9 intellectuelle paradoxal. Keller d\u00e9fend ainsi un pluralisme \u00e9pist\u00e9mique ind\u00e9fectible : la solution pour corriger les biais de genre n&rsquo;est pas de substituer un dogme f\u00e9minin \u00e0 un dogme masculin, mais de d\u00e9mocratiser radicalement les styles cognitifs et d&rsquo;admettre la l\u00e9gitimit\u00e9 d&rsquo;une pluralit\u00e9 de voies d&rsquo;acc\u00e8s au r\u00e9el.<\/p>\n<h3>9.2 La relationalit\u00e9 comme pr\u00e9misse ontologique<\/h3>\n<p>Au-del\u00e0 de la critique n\u00e9gative de l&rsquo;objectivit\u00e9 patriarcale, Evelyn Fox Keller pose les jalons d&rsquo;un bouleversement ontologique majeur qui r\u00e9sonne puissamment avec les \u00e9thiques contemporaines de la vuln\u00e9rabilit\u00e9 et du care (d\u00e9velopp\u00e9es par des penseuses comme Carol Gilligan et Joan Tronto). Ce bouleversement consiste \u00e0 remplacer l&rsquo;isolement atomistique par la relationnalit\u00e9 comme pr\u00e9misse fondamentale de toute enqu\u00eate philosophique et scientifique.<\/p>\n<p>L&rsquo;ontologie occidentale moderne, h\u00e9rit\u00e9e du m\u00e9canisme cart\u00e9sien et newtonien, con\u00e7oit le monde comme une juxtaposition de corps mat\u00e9riels discrets, s\u00e9par\u00e9s, autonomes et imp\u00e9n\u00e9trables, n&rsquo;interagissant que par des collisions m\u00e9caniques ext\u00e9rieures. Keller d\u00e9montre que cette ontologie atomiste est le calque m\u00e9taphysique direct de l&rsquo;id\u00e9al masculin de l&rsquo;individu isol\u00e9 et souverain. Contre ce paradigme d\u00e9vitalis\u00e9, elle promeut une ontologie de l&rsquo;interd\u00e9pendance constitutionnelle : les entit\u00e9s du monde vivant \u2014 qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de mol\u00e9cules, de cellules, d&rsquo;organismes ou d&rsquo;\u00eatres humains \u2014 ne pr\u00e9existent pas aux relations qui les unissent ; elles sont litt\u00e9ralement constitu\u00e9es, transform\u00e9es et maintenues dans l&rsquo;\u00eatre par le tissu relationnel au sein duquel elles \u00e9mergent.<\/p>\n<p>Cette relationalit\u00e9 ontologique entra\u00eene des cons\u00e9quences m\u00e9thodologiques fondamentales pour la psychologie du chercheur. Conna\u00eetre un organisme, ce n&rsquo;est plus le d\u00e9tacher brutalement de son contexte pour l&rsquo;isoler sous vide, mais observer patiemment comment il interagit avec son milieu et avec l&rsquo;observateur lui-m\u00eame. Le pouvoir scientifique s&rsquo;en trouve profond\u00e9ment red\u00e9fini : il cesse d&rsquo;\u00eatre con\u00e7u comme un \u00ab pouvoir sur \u00bb (<em>power over<\/em>) \u2014 une domination coercitive visant l&rsquo;asservissement technique et la pr\u00e9dictibilit\u00e9 absolue \u2014 pour devenir un \u00ab pouvoir avec \u00bb (<em>power with<\/em>), c&rsquo;est-\u00e0-dire une capacit\u00e9 conjointe de r\u00e9sonance, de soin \u00e9pist\u00e9mique et d&rsquo;action cr\u00e9ative partag\u00e9e avec les forces de la nature.<\/p>\n<h3>9.3 L&rsquo;impact sur l&rsquo;histoire des femmes en science<\/h3>\n<p>Les interventions de Keller ont profond\u00e9ment r\u00e9volutionn\u00e9 l&rsquo;historiographie des sciences en arrachant l&rsquo;histoire des femmes scientifiques au simple catalogue hagiographique des \u00ab h\u00e9ro\u00efnes oubli\u00e9es \u00bb. Avant elle, l&rsquo;histoire f\u00e9ministe des sciences se bornait trop souvent \u00e0 rechercher des figures exceptionnelles sur le mod\u00e8le du grand homme pour prouver que les femmes \u00e9taient capables de faire \u00ab exactement la m\u00eame chose que les hommes \u00bb (le syndrome de Marie Curie).<\/p>\n<p>Keller a montr\u00e9 que cette approche \u00e9tait un pi\u00e8ge \u00e9pist\u00e9mologique qui laissait intact le culte du h\u00e9ros scientifique solitaire et le mod\u00e8le viriliste de la d\u00e9couverte. Elle a th\u00e9oris\u00e9 avec force les m\u00e9canismes psychologiques et institutionnels de l&rsquo;invisibilisation structurelle des chercheuses \u2014 ce que l&rsquo;historienne Margaret Rossiter a baptis\u00e9 l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Matilda_effect\">effet Matilda<\/a>, en hommage \u00e0 la militante abolitionniste Matilda Joslyn Gage. Keller a d\u00e9cortiqu\u00e9 la fa\u00e7on dont le travail des femmes en laboratoire a \u00e9t\u00e9 syst\u00e9matiquement rel\u00e9gu\u00e9 aux marges invisibles : maintenance m\u00e9ticuleuse des lign\u00e9es cellulaires, calibration patiente des instruments, soin apport\u00e9 aux animaux d&rsquo;exp\u00e9rimentation, \u00e9coute collaborative et formation des jeunes \u00e9tudiants \u2014 autant de t\u00e2ches indispensables \u00e0 la r\u00e9ussite de la d\u00e9couverte, mais effac\u00e9es au moment de la signature de l&rsquo;article pour glorifier l&rsquo;unique directeur de laboratoire masculin.<\/p>\n<p>En valorisant le travail d&rsquo;\u00e9quipe, le travail de maintenance et l&rsquo;humilit\u00e9 exp\u00e9rimentale, Keller a permis aux nouvelles g\u00e9n\u00e9rations de scientifiques de d\u00e9sacraliser les r\u00e9cits mythifi\u00e9s du g\u00e9nie prom\u00e9th\u00e9en. Elle a enseign\u00e9 aux jeunes chercheuses et chercheurs que l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 de la science ne repose pas sur l&rsquo;arrogance d&rsquo;un esprit dominateur gravant sa loi sur la mati\u00e8re, mais sur une communaut\u00e9 r\u00e9flexive d&rsquo;artisans solidaires, capables d&rsquo;examiner collectivement leurs propres angles morts et de reconna\u00eetre leur dette envers le travail invisible de celles et ceux qui les ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9s.<\/p>\n<h2>10. L&rsquo;impact interdisciplinaire : Philosophie, sociologie et psychologie sociale<\/h2>\n<h3>10.1 Dialogue avec les Science and Technology Studies (STS)<\/h3>\n<p>L&rsquo;installation d&rsquo;Evelyn Fox Keller au MIT au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990 co\u00efncide avec l&rsquo;explosion mondiale du champ interdisciplinaire des <em>Science and Technology Studies<\/em> (STS). Son positionnement au sein de ce mouvement intellectuel d&rsquo;avant-garde fut \u00e0 la fois central et singuli\u00e8rement critique, marqu\u00e9 par une ind\u00e9pendance de pens\u00e9e qui lui valut le respect unanime des plus grands noms de la discipline, de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/latour\/\">Bruno Latour<\/a> \u00e0 Donna Haraway, en passant par Michel Callon et Ian Hacking.<\/p>\n<p>Keller entretenait des relations complexes et parfois pol\u00e9miques avec les tenants du \u00ab programme fort \u00bb de la sociologie de la connaissance scientifique (l&rsquo;\u00e9cole d&rsquo;\u00c9dimbourg port\u00e9e par David Bloor et Barry Barnes). Elle leur reprochait un constructivisme social radical qui, en affirmant que les contenus scientifiques pouvaient \u00eatre int\u00e9gralement expliqu\u00e9s par des int\u00e9r\u00eats sociopolitiques et des n\u00e9gociations d&rsquo;acteurs humains, jetait le b\u00e9b\u00e9 avec l&rsquo;eau du bain. Pour Keller, ancienne physicienne et biologiste exp\u00e9rimentale, l&rsquo;affirmation que \u00ab la r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle ne joue aucun r\u00f4le dans la validation des \u00e9nonc\u00e9s scientifiques \u00bb \u00e9tait une aberration intellectuelle et un contresens psychologique :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab La mati\u00e8re r\u00e9siste ! Lorsque vous manipulez des bact\u00e9ries ou des chromosomes au laboratoire, ils ne se plient pas docilement \u00e0 vos d\u00e9sirs id\u00e9ologiques ou \u00e0 vos conventions sociales. La science est une confrontation r\u00e9elle avec une mat\u00e9rialit\u00e9 qui n&rsquo;a que faire de nos constructions sociales. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment cette d\u00e9fense sans concession de la r\u00e9sistance du r\u00e9el mat\u00e9riel qui a rapproch\u00e9 Keller des approches de Bruno Latour et de sa th\u00e9orie de l&rsquo;acteur-r\u00e9seau (ANT). Comme Latour, Keller insistait sur la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;accorder une agentivit\u00e9 mat\u00e9rielle aux entit\u00e9s non humaines dans la fabrication du savoir. Mais elle apportait \u00e0 cette sociologie mat\u00e9rielle ce qui lui manquait cruellement : une subtile sensibilit\u00e9 psychologique et psychanalytique. L\u00e0 o\u00f9 Latour cartographiait des r\u00e9seaux sociotechniques d&rsquo;actants froids, Keller sondait les d\u00e9sirs inconscients, les angoisses d&rsquo;engloutissement et les fantasmes de domination qui alimentent l&rsquo;\u00e9nergie libidinale des chercheurs engag\u00e9s dans ces r\u00e9seaux.<\/p>\n<h3>10.2 Influence sur la psychologie f\u00e9ministe et la psychanalyse contemporaine<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u0153uvre d&rsquo;Evelyn Fox Keller a suscit\u00e9 un \u00e9cho consid\u00e9rable au sein de la psychologie f\u00e9ministe, de la psychanalyse contemporaine et des humanit\u00e9s m\u00e9dicales. En osant mobiliser la psychanalyse des relations d&rsquo;objet pour diss\u00e9quer l&rsquo;institution la plus v\u00e9n\u00e9r\u00e9e de la modernit\u00e9 rationnelle \u2014 le laboratoire scientifique \u2014, elle a rendu \u00e0 la pens\u00e9e psychanalytique une puissance subversive qu&rsquo;elle avait largement perdue en devenant une pratique clinique normative et bourgeoise.<\/p>\n<p>Ses \u00e9crits ont constitu\u00e9 une source d&rsquo;inspiration majeure pour la r\u00e9vision f\u00e9ministe des concepts freudiens fondamentaux. En d\u00e9montrant que la s\u00e9paration psychique d&rsquo;avec la m\u00e8re n&rsquo;a pas besoin de s&rsquo;effectuer sur le mode de la violence de castration ou du d\u00e9nigrement m\u00e9prisant du f\u00e9minin pour aboutir \u00e0 une identit\u00e9 stable, elle a ouvert la voie \u00e0 de nouveaux mod\u00e8les cliniques fond\u00e9s sur la \u00ab relationalit\u00e9 saine \u00bb et l&rsquo;intersubjectivit\u00e9 partag\u00e9e. Ces travaux ont trouv\u00e9 un prolongement direct dans le champ \u00e9mergent de l&rsquo;\u00e9copsychologie, qui explore les liens profonds entre les n\u00e9vroses d&rsquo;autonomie du sujet occidental et la destruction convulsive des \u00e9cosyst\u00e8mes naturels : la pulsion d&rsquo;annihilation de la Terre n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que la projection \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle plan\u00e9taire de la terreur masculine d&rsquo;\u00eatre englouti par la Nature-M\u00e8re.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;enseignement de la bio\u00e9thique et des humanit\u00e9s m\u00e9dicales, la pens\u00e9e de Keller a op\u00e9r\u00e9 une v\u00e9ritable r\u00e9volution copernicienne. En apprenant aux futurs m\u00e9decins et cliniciens \u00e0 d\u00e9celer les biais implicites de genre v\u00e9hicul\u00e9s par les manuels d&rsquo;anatomie et de pharmacologie, elle a contribu\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une m\u00e9decine relationnelle, o\u00f9 le patient cesse d&rsquo;\u00eatre appr\u00e9hend\u00e9 comme une machinerie m\u00e9canique d\u00e9fectueuse qu&rsquo;il s&rsquo;agit de r\u00e9parer unilat\u00e9ralement, pour devenir un sujet singulier, pris dans une \u00e9cologie de vie dont l&rsquo;\u00e9coute empathique est le premier acte th\u00e9rapeutique.<\/p>\n<h3>10.3 Une passerelle unique entre sciences dures et sciences humaines<\/h3>\n<p>L&rsquo;autorit\u00e9 intellectuelle incomparable d&rsquo;Evelyn Fox Keller reposait sur un atout rarissime au sein du champ acad\u00e9mique : son bilinguisme m\u00e9thodologique parfait. Contrairement \u00e0 de nombreux sociologues ou philosophes des sciences qui analysent la recherche de l&rsquo;ext\u00e9rieur sans en avoir jamais pratiqu\u00e9 les formalismes aust\u00e8res, Keller avait une l\u00e9gitimit\u00e9 technique inattaquable. Elle comprenait intimement les \u00e9quations de Navier-Stokes, le formalisme de la thermodynamique statistique, la dynamique de l&rsquo;analyse spectrale et les protocoles de centrifugation sur gradient de chlorure de c\u00e9sium.<\/p>\n<p>Cette ma\u00eetrise technique directe lui conf\u00e9rait un pouvoir d&rsquo;interpellation unique aupr\u00e8s des praticiens du laboratoire. Lorsqu&rsquo;elle s&rsquo;adressait aux biologistes mol\u00e9culaires du MIT, elle parlait leur propre langue ; elle pouvait pointer pr\u00e9cis\u00e9ment sur leurs gels d&rsquo;\u00e9lectrophor\u00e8se ou dans leurs mod\u00e8les cin\u00e9tiques l&rsquo;instant exact o\u00f9 une m\u00e9taphore anthropomorphique non interrog\u00e9e venait biaiser l&rsquo;interpr\u00e9tation des bandes de prot\u00e9ines. Elle for\u00e7ait ainsi les scientifiques les plus sceptiques \u00e0 admettre que sa critique ne proc\u00e9dait pas d&rsquo;une hostilit\u00e9 id\u00e9ologique ou d&rsquo;une incompr\u00e9hension profane, mais d&rsquo;une exigence de rigueur plus \u00e9lev\u00e9e que la leur.<\/p>\n<p>Durant ses d\u00e9cennies d&rsquo;enseignement au MIT, ainsi que lors de ses s\u00e9jours prolong\u00e9s \u00e0 l&rsquo;Institute for Advanced Study de Princeton, Keller a d\u00e9ploy\u00e9 une p\u00e9dagogie de la transversalit\u00e9 exemplaire. Elle s&rsquo;est battue inlassablement pour briser les silos \u00e9tanches qui s\u00e9parent les facult\u00e9s de sciences exactes et les d\u00e9partements de sciences humaines, d\u00e9montrant que l&rsquo;apprentissage de l&rsquo;histoire, de la rh\u00e9torique et de la philosophie politique n&rsquo;est pas un luxe d\u00e9coratif ou une distraction accessoire pour les futurs ing\u00e9nieurs et chercheurs, mais le garant absolu de leur lucidit\u00e9 professionnelle et de leur responsabilit\u00e9 d\u00e9mocratique.<\/p>\n<h2>11. D\u00e9bats, r\u00e9ceptions critiques et controverses acad\u00e9miques<\/h2>\n<h3>11.1 Les guerres de la science (Science Wars) des ann\u00e9es 1990<\/h3>\n<p>Le statut d&rsquo;Evelyn Fox Keller comme pionni\u00e8re de la critique f\u00e9ministe des sciences l&rsquo;a in\u00e9vitablement projet\u00e9e au c\u0153ur des violentes turbulences des \u00ab guerres de la science \u00bb (<em>Science Wars<\/em>) qui ont embras\u00e9 le monde intellectuel transatlantique au milieu des ann\u00e9es 1990. Ces pol\u00e9miques ont culmin\u00e9 avec la publication d&rsquo;ouvrages incendiaires r\u00e9dig\u00e9s par des rationalistes stricts, \u00e0 l&rsquo;instar de <em>Higher Superstition: The Academic Left and Its Quarrels with Science<\/em> (1994) de Paul R. Gross et Norman Levitt, et l&rsquo;onde de choc plan\u00e9taire provoqu\u00e9e par le c\u00e9l\u00e8bre canular du physicien Alan Sokal dans la revue <em>Social Text<\/em> en 1996.<\/p>\n<p>Dans ce climat d&rsquo;invective polaris\u00e9, Gross, Levitt et leurs affid\u00e9s ont tent\u00e9 d&rsquo;amalgamer les travaux de Keller \u00e0 un relativisme irresponsable, l&rsquo;accusant de mener une croisade obscurantiste et id\u00e9ologique contre la rationalit\u00e9 scientifique sous le pr\u00e9texte d&rsquo;un f\u00e9minisme vindicatif. Keller a r\u00e9agi avec un calme souverain, une pugnacit\u00e9 m\u00e9thodique et une fermet\u00e9 intellectuelle admirable. Dans des essais remarquables, elle a d\u00e9mont\u00e9 pi\u00e8ce par pi\u00e8ce les amalgames malhonn\u00eates de ses accusateurs, soulignant que ses d\u00e9tracteurs n&rsquo;avaient manifestement pas lu ses livres ou s&rsquo;\u00e9taient av\u00e9r\u00e9s incapables d&rsquo;en comprendre la dialectique :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Je n&rsquo;ai jamais critiqu\u00e9 la science par haine ou par ressentiment, mais par un amour passionn\u00e9 et ind\u00e9fectible pour elle. Critiquer les mythes id\u00e9ologiques de la puret\u00e9 masculine de la raison, ce n&rsquo;est pas nier la v\u00e9rit\u00e9 des lois de la gravitation ou la mat\u00e9rialit\u00e9 de l&rsquo;ADN ; c&rsquo;est sauver la science de ses propres illusions d\u00e9miurgiques pour la rendre plus rigoureuse, plus honn\u00eate et plus humaine. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Keller a toujours trac\u00e9 une fronti\u00e8re infranchissable entre la critique l\u00e9gitime de l&rsquo;id\u00e9ologie scientifique et le rejet nihiliste des faits mat\u00e9riels. Elle a vertement tanc\u00e9 certains courants post-modernes qui r\u00e9duisaient la r\u00e9alit\u00e9 de la nature \u00e0 de pures fictions discursives, rappelant avec force qu&rsquo;un virus, une toxine chimique ou une cellule canc\u00e9reuse n&rsquo;\u00e9taient pas des \u00ab constructions textuelles arbitraires \u00bb, mais des r\u00e9alit\u00e9s physiques avec lesquelles notre survie biologique est engag\u00e9e. Par sa posture d&rsquo;\u00e9quilibre magistrale, elle a incarn\u00e9 la conscience critique et la dignit\u00e9 philosophique de la science face aux caricatures jumelles des scientistes born\u00e9s et des sceptiques radicaux.<\/p>\n<h3>11.2 Tensions au sein du f\u00e9minisme universitaire<\/h3>\n<p>Paradoxalement, les critiques les plus vives et les plus d\u00e9chirantes auxquelles Evelyn Fox Keller a d\u00fb faire face ne sont pas venues uniquement des cercles scientifiques conservateurs, mais \u00e9galement de certaines franges du f\u00e9minisme universitaire lui-m\u00eame. Au lendemain de la publication de sa biographie de Barbara McClintock, Keller s&rsquo;est vue paradoxalement accus\u00e9e par plusieurs th\u00e9oriciennes f\u00e9ministes radicales ou post-structuralistes de v\u00e9hiculer un \u00ab essentialisme na\u00eff \u00bb.<\/p>\n<p>Ces critiques lui reprochaient d&rsquo;avoir r\u00e9introduit par la bande le st\u00e9r\u00e9otype \u00e9cul\u00e9 de l&rsquo;\u00e9ternel f\u00e9minin en associant le style de recherche de McClintock \u00e0 des vertus traditionnellement d\u00e9volues aux femmes : l&rsquo;\u00e9coute, l&#8217;empathie, la patience, le soin, la communion intime avec la nature. Ne risquait-on pas, en louant ces qualit\u00e9s chez une chercheuse d&rsquo;exception, d&rsquo;enfermer \u00e0 nouveau les femmes dans le ghetto de l&rsquo;affectivit\u00e9, l\u00e9gitimant ainsi leur mise \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart de la haute th\u00e9orie abstraite et du leadership technologique ?<\/p>\n<p>Keller a r\u00e9pondu \u00e0 ces interpellations avec une clart\u00e9 conceptuelle implacable. Elle a rappel\u00e9 avec insistance que dans son analyse, le style cognitif incarn\u00e9 par McClintock n&rsquo;\u00e9tait nullement l&rsquo;expression d&rsquo;un sexe anatomique ou d&rsquo;une pr\u00e9disposition g\u00e9n\u00e9tique f\u00e9minine, mais l&rsquo;actualisation d&rsquo;une potentialit\u00e9 humaine universelle que la culture patriarcale avait syst\u00e9matiquement r\u00e9prim\u00e9e chez les hommes et r\u00e9serv\u00e9e aux femmes sous une forme d\u00e9grad\u00e9e. De plus, Keller a fermement refus\u00e9 de suivre la d\u00e9rive post-structuraliste qui pr\u00e9tendait dissoudre toute mat\u00e9rialit\u00e9 corporelle dans le jeu infini de la d\u00e9construction textuelle (d\u00e9bat qui l&rsquo;opposera amicalement mais fermement \u00e0 Judith Butler). Pour Keller, la chair des corps, le cytoplasme des cellules et la mati\u00e8re du monde poss\u00e8dent une r\u00e9alit\u00e9 ontologique primordiale qui ne saurait \u00eatre r\u00e9duite \u00e0 des effets de langage.<\/p>\n<h3>11.3 La r\u00e9ception aupr\u00e8s des biologistes praticiens<\/h3>\n<p>L&rsquo;accueil r\u00e9serv\u00e9 aux th\u00e8ses de Keller par la communaut\u00e9 des biologistes praticiens de laboratoire a suivi une trajectoire dialectique fascinante, marqu\u00e9e par une r\u00e9ticence initiale glaciale suivie d&rsquo;une spectaculaire r\u00e9habilitation r\u00e9trospective. Au cours des ann\u00e9es 1980, les pontes de la biologie mol\u00e9culaire orthodoxe \u2014 les h\u00e9ritiers directs du dogme central de Francis Crick et de James Watson \u2014 consid\u00e9raient les \u00e9crits de Keller sur la psychanalyse et les m\u00e9taphores comme des \u00e9lucubrations litt\u00e9raires farfelues sans aucune utilit\u00e9 pour le travail concret de s\u00e9quen\u00e7age et d&rsquo;ing\u00e9nierie g\u00e9n\u00e9tique.<\/p>\n<p>En revanche, ses id\u00e9es furent accueillies avec enthousiasme et soulagement par les biologistes du d\u00e9veloppement, les embryologistes, les physiologistes int\u00e9grateurs et les \u00e9cologues. Ces chercheurs, qui travaillaient quotidiennement avec la plasticit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nologique d&rsquo;organismes entiers et qui \u00e9prouvaient visc\u00e9ralement les limites asphyxiantes du g\u00e9nocentrisme ambiant, trouv\u00e8rent dans les \u00e9crits de Keller une armature th\u00e9orique rigoureuse pour l\u00e9gitimer leur refus du r\u00e9ductionnisme m\u00e9caniste.<\/p>\n<p>Mais c&rsquo;est v\u00e9ritablement au tournant du XXIe si\u00e8cle, avec l&rsquo;explosion fulgurante de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nature.com\/subjects\/epigenetics\">\u00e9pig\u00e9n\u00e9tique<\/a>, de la biologie \u00e9volutive du d\u00e9veloppement (Evo-Devo) et des recherches sur le microbiome, que les avertissements de Keller ont \u00e9t\u00e9 magistralement valid\u00e9s par les faits de laboratoire les plus incontestables. Les biologistes mol\u00e9culaires qui raillaient jadis ses analyses sur l&rsquo;obsolescence du concept classique de g\u00e8ne ou sur la primaut\u00e9 des r\u00e9seaux d&rsquo;interaction cytoplasmiques ont \u00e9t\u00e9 contraints de red\u00e9couvrir eux-m\u00eames, sous d&rsquo;autres noms techniques, ce que Keller avait rigoureusement th\u00e9oris\u00e9 vingt ans auparavant. Aujourd&rsquo;hui, les textes d&rsquo;Evelyn Fox Keller sont r\u00e9guli\u00e8rement introduits dans les s\u00e9minaires doctoraux de biosciences et les cours d&rsquo;\u00e9thique des sciences comme des classiques ind\u00e9passables de l&rsquo;auto-r\u00e9flexivit\u00e9 exp\u00e9rimentale.<\/p>\n<h2>12. H\u00e9ritage th\u00e9orique d&rsquo;Evelyn Fox Keller (1936-2023) et perspectives contemporaines<\/h2>\n<h3>12.1 Actualit\u00e9 de sa pens\u00e9e face aux biotechnologies et \u00e0 l&rsquo;IA<\/h3>\n<p>Bien que la voix d&rsquo;Evelyn Fox Keller se soit \u00e9teinte \u00e0 l&rsquo;automne 2023, la puissance critique de sa pens\u00e9e n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 aussi indispensable pour \u00e9clairer les impasses et les vertiges de la technoscience contemporaine. Nous vivons aujourd&rsquo;hui sous l&#8217;empire de deux r\u00e9volutions technologiques jumelles qui exacerbent jusqu&rsquo;au paroxysme les fantasmes de contr\u00f4le absolu qu&rsquo;elle n&rsquo;a cess\u00e9 de combattre : d&rsquo;une part, l&rsquo;ing\u00e9nierie g\u00e9nomique de pr\u00e9cision symbolis\u00e9e par l&rsquo;outil d&rsquo;\u00e9dition de l&rsquo;ADN CRISPR-Cas9 ; d&rsquo;autre part, l&rsquo;essor fulgurant de l&rsquo;intelligence artificielle g\u00e9n\u00e9rative et de l&rsquo;apprentissage profond (<em>Deep Learning<\/em>).<\/p>\n<p>La rh\u00e9torique promotionnelle qui entoure la technologie CRISPR r\u00e9actualise de mani\u00e8re presque caricaturale la m\u00e9taphore m\u00e9caniste d\u00e9nonc\u00e9e par Keller dans <em>Le si\u00e8cle du g\u00e8ne<\/em> : on nous vante des \u00ab ciseaux mol\u00e9culaires \u00bb capables de \u00ab r\u00e9\u00e9crire \u00bb le \u00ab code de la vie \u00bb, de \u00ab corriger les fautes de frappe \u00bb du g\u00e9nome et d&rsquo;\u00e9radiquer \u00e0 notre guise les imperfections de l&rsquo;esp\u00e8ce humaine comme on corrige un fichier traitement de texte. Face \u00e0 cette hubris d\u00e9miurgique, l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie de Keller nous rappelle opportun\u00e9ment que couper une s\u00e9quence d&rsquo;ADN dans un environnement cellulaire complexe provoque une onde de choc impr\u00e9visible d&rsquo;effets pl\u00e9iotropes, de r\u00e9arrangements chromosomiques impr\u00e9vus et de cascades \u00e9pig\u00e9n\u00e9tiques r\u00e9cursives qu&rsquo;aucun mod\u00e8le de contr\u00f4le unilat\u00e9ral ne saurait anticiper.<\/p>\n<p>De m\u00eame, l&rsquo;invasion des m\u00e9taphores anthropomorphiques dans le champ de l&rsquo;intelligence artificielle \u2014 o\u00f9 des syst\u00e8mes de calcul statistique matriciel aveugles sont qualifi\u00e9s sans nuance \u00ab d&rsquo;intelligents \u00bb, \u00ab d&rsquo;apprenants \u00bb, voire \u00ab de conscients \u00bb \u2014 reproduit exactement le processus de f\u00e9tichisation cybern\u00e9tique mis au jour par Keller dans les ann\u00e9es 1950. \u00c0 l&rsquo;\u00e8re de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Anthropocene\">Anthropoc\u00e8ne<\/a>, o\u00f9 la pr\u00e9tention prom\u00e9th\u00e9enne \u00e0 dominer techniquement la Terre a conduit la biosph\u00e8re au bord de l&rsquo;effondrement \u00e9cosyst\u00e9mique, l&rsquo;injonction kellerienne \u00e0 substituer une \u00ab \u00e9pist\u00e9mologie de l&rsquo;humilit\u00e9 \u00bb et de la cohabitation interd\u00e9pendante \u00e0 la pulsion de pr\u00e9dation instrumentale est devenue une condition <em>sine qua non<\/em> de la p\u00e9rennit\u00e9 de notre avenir plan\u00e9taire.<\/p>\n<h3>12.2 Renouvellement des \u00e9tudes psychologiques de la recherche scientifique<\/h3>\n<p>L&rsquo;h\u00e9ritage d&rsquo;Evelyn Fox Keller ouvre \u00e9galement un chantier immense et encore largement inexplor\u00e9 : celui du renouveau des \u00e9tudes psychologiques et psychodynamiques consacr\u00e9es \u00e0 l&rsquo;institution de la recherche acad\u00e9mique elle-m\u00eame. Dans un paysage universitaire mondialis\u00e9 aujourd&rsquo;hui gangren\u00e9 par le n\u00e9olib\u00e9ralisme gestionnaire, l&rsquo;injonction forcen\u00e9e au rendement chiffr\u00e9 (\u00ab publier ou p\u00e9rir \u00bb), la course destructrice aux financements sur projet et l&rsquo;\u00e9valuation permanente par des m\u00e9triques quantitatives absurdes (facteur d&rsquo;impact, indice h), la souffrance psychique des chercheurs et des doctorants a atteint des niveaux \u00e9pid\u00e9miques.<\/p>\n<p>La grille de lecture psychodynamique forg\u00e9e par Keller permet de comprendre que cette crise de sant\u00e9 mentale n&rsquo;est pas un dysfonctionnement accidentel de l&rsquo;universit\u00e9 moderne, mais l&rsquo;aboutissement logique d&rsquo;un \u00e9thos scientifique toxique fond\u00e9 sur l&rsquo;hyper-comp\u00e9tition virile, le culte de l&rsquo;invuln\u00e9rabilit\u00e9 narcissique et le refoulement violent des \u00e9motions. En exigeant des jeunes chercheurs qu&rsquo;ils se comportent comme des machines cognitives isol\u00e9es, insensibles \u00e0 la fatigue, d\u00e9tach\u00e9es de leurs attaches affectives et pr\u00eates \u00e0 \u00e9craser leurs pairs pour conqu\u00e9rir des bourses prestigieuses, l&rsquo;institution acad\u00e9mique reproduit les n\u00e9vroses de s\u00e9paration et l&rsquo;angoisse de vuln\u00e9rabilit\u00e9 que Keller avait diss\u00e9qu\u00e9es chez les p\u00e8res fondateurs de la science moderne.<\/p>\n<p>Contre cette d\u00e9rive mortif\u00e8re, la valorisation de la relationalit\u00e9 et de la collaboration interdisciplinaire pr\u00e9conis\u00e9e par Keller s&rsquo;impose comme un rem\u00e8de clinique et institutionnel urgent. Reconna\u00eetre explicitement l&rsquo;angoisse de l&rsquo;\u00e9chec, valoriser le travail invisible de soutien mutuel au laboratoire, int\u00e9grer la r\u00e9flexivit\u00e9 sur les affects dans la formation doctorale et r\u00e9habiliter la lenteur contemplative indispensable \u00e0 l&rsquo;\u00e9mergence du \u00ab sentiment pour l&rsquo;organisme \u00bb constituent les axes fondamentaux d&rsquo;une v\u00e9ritable refondation de l&rsquo;\u00e9cologie humaine du travail scientifique.<\/p>\n<h3>12.3 Conclusion : Une vision \u00e9mancipatrice du savoir pour le XXIe si\u00e8cle<\/h3>\n<p>Au terme de cette travers\u00e9e de plus d&rsquo;un demi-si\u00e8cle de compagnonnage intellectuel avec l&rsquo;une des consciences les plus lucides de notre temps, la trajectoire d&rsquo;Evelyn Fox Keller (1936-2023) appara\u00eet dans toute son \u00e9clatante majest\u00e9. Elle aura \u00e9t\u00e9 cette penseuse int\u00e8gre et indomptable qui a refus\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 son dernier souffle de c\u00e9der aux facilit\u00e9s du conformisme acad\u00e9mique comme aux impasses du cynisme relativiste.<\/p>\n<p>Keller nous a l\u00e9gu\u00e9 une vision profond\u00e9ment \u00e9mancipatrice, g\u00e9n\u00e9reuse et r\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9e de l&rsquo;entreprise de la connaissance. Elle nous a appris que la science n&rsquo;a pas besoin de se draper dans les oripeaux d&rsquo;une forteresse d&rsquo;acier militaris\u00e9e, glaciale et insensible, dress\u00e9e pour arracher les secrets d&rsquo;une nature soumise et humili\u00e9e, pour pr\u00e9tendre au titre de v\u00e9rit\u00e9. La v\u00e9ritable science \u2014 celle dont Barbara McClintock explorait les myst\u00e8res au milieu de ses plants de ma\u00efs, celle dont Keller calculait les harmoniques dans le ballet collectif des amibes \u2014 est un chant d&rsquo;amour et de dialogue avec le monde mat\u00e9riel, un engagement relationnel vibrant qui conjugue sans contradiction la passion intime du sujet et la rigueur universelle de la preuve d\u00e9monstrative.<\/p>\n<p>En r\u00e9conciliant le sujet connaissant avec son corps, le genre avec la m\u00e9thode, et la rigueur conceptuelle avec l&#8217;empathie envers l&rsquo;organisme, Evelyn Fox Keller a trac\u00e9 une voie royale pour les chercheurs du si\u00e8cle qui s&rsquo;ouvre. Elle nous a l\u00e9gu\u00e9 la certitude in\u00e9branlable que pour comprendre la vie sans la d\u00e9truire, nous devons cesser d&rsquo;aspirer \u00e0 \u00eatre ses ma\u00eetres et possesseurs d\u00e9miurgiques, pour enfin apprendre \u00e0 devenir ses interlocuteurs attentifs, lucides et \u00e9merveill\u00e9s.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Bacon, F. (1620). <em>Novum Organum Scientiarum<\/em>. Joannem Billium.<\/li>\n<li>Chodorow, N. (1978). <em>The Reproduction of Mothering: Psychoanalysis and the Sociology of Gender<\/em>. University of California Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.ucpress.edu\/book\/9780520221550\/the-reproduction-of-mothering\">https:\/\/www.ucpress.edu\/book\/9780520221550\/the-reproduction-of-mothering<\/a><\/li>\n<li>Gross, P. R., &amp; Levitt, N. (1994). <em>Higher Superstition: The Academic Left and Its Quarrels with Science<\/em>. Johns Hopkins University Press.<\/li>\n<li>Haraway, D. J. (1988). Situated knowledges: The science question in feminism and the privilege of partial perspective. <em>Feminist Studies<\/em>, 14(3), 575\u2013599. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/3178066\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/3178066<\/a><\/li>\n<li>Harding, S. (1986). <em>The Science Question in Feminism<\/em>. Cornell University Press.<\/li>\n<li>Keller, E. F. (1983). <em>A Feeling for the Organism: The Life and Work of Barbara McClintock<\/em>. W. H. Freeman and Company.<\/li>\n<li>Keller, E. F. (1985). <em>Reflections on Gender and Science<\/em>. Yale University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/yalebooks.yale.edu\/book\/9780300065954\/reflections-on-gender-and-science\/\">https:\/\/yalebooks.yale.edu\/book\/9780300065954\/reflections-on-gender-and-science\/<\/a><\/li>\n<li>Keller, E. F. (1992). <em>Secrets of Life, Secrets of Death: Essays on Language, Gender, and Science<\/em>. Routledge.<\/li>\n<li>Keller, E. F. (1995). <em>Refiguring Life: Metaphors of Twentieth-Century Biology<\/em>. Columbia University Press.<\/li>\n<li>Keller, E. F. (2000). <em>The Century of the Gene<\/em>. Harvard University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.4159\/9780674039421\">https:\/\/doi.org\/10.4159\/9780674039421<\/a><\/li>\n<li>Keller, E. F. (2002). <em>Making Sense of Life: Explaining Biological Development with Models, Metaphors, and Machines<\/em>. Harvard University Press.<\/li>\n<li>Keller, E. F. (2010). <em>The Mirage of a Space between Nature and Nurture<\/em>. Duke University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1215\/9780822393146\">https:\/\/doi.org\/10.1215\/9780822393146<\/a><\/li>\n<li>Keller, E. F., &amp; Segel, L. A. (1970). Initiation of slime mold aggregation viewed as an instability. <em>Journal of Theoretical Biology<\/em>, 26(3), 399\u2013415. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/0022-5193(70)90092-5\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/0022-5193(70)90092-5<\/a><\/li>\n<li>Keller, E. F., &amp; Segel, L. A. (1971). Model for chemotaxis. <em>Journal of Theoretical Biology<\/em>, 30(2), 225\u2013234. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/0022-5193(71)90050-6\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/0022-5193(71)90050-6<\/a><\/li>\n<li>Latour, B. (1987). <em>Science in Action: How to Follow Scientists and Engineers Through Society<\/em>. Harvard University Press.<\/li>\n<li>McClintock, B. (1950). The origin and behavior of mutable loci in maize. <em>Proceedings of the National Academy of Sciences<\/em>, 36(6), 344\u2013355. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1073\/pnas.36.6.344\">https:\/\/doi.org\/10.1073\/pnas.36.6.344<\/a><\/li>\n<li>Rossiter, M. W. (1993). The Matthew Matilda effect in science. <em>Social Studies of Science<\/em>, 23(2), 325\u2013341. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1177\/030631293023002004\">https:\/\/doi.org\/10.1177\/030631293023002004<\/a><\/li>\n<li>Winnicott, D. W. (1971). <em>Playing and Reality<\/em>. Tavistock Publications.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une analyse acad\u00e9mique approfondie de la vie et de l&rsquo;\u0153uvre d&rsquo;Evelyn Fox Keller (1936-2023), pionni\u00e8re de la critique psychologique et f\u00e9ministe des sciences.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[1679,23715],"tags":[12840,23716,23718,23717,93],"class_list":["post-15123","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-epistemologie","category-psychologie-des-sciences","tag-epistemologie-feministe","tag-evelyn-fox-keller","tag-histoire-de-la-biologie","tag-philosophie-des-sciences","tag-psychologie-cognitive"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/15123","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=15123"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/15123\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=15123"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=15123"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=15123"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}