{"id":15117,"date":"2026-10-08T12:24:20","date_gmt":"2026-10-08T12:24:20","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/eugen-bleuler-1857-1939-histoire-psychiatrie\/"},"modified":"2026-10-08T12:24:20","modified_gmt":"2026-10-08T12:24:20","slug":"eugen-bleuler-1857-1939-histoire-psychiatrie","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=eugen-bleuler-1857-1939-histoire-psychiatrie","title":{"rendered":"Eugen Bleuler &#8211; 1857 1939"},"content":{"rendered":"<p>L\u2019histoire de la psychiatrie moderne s\u2019articule autour de ruptures \u00e9pist\u00e9mologiques majeures, parmi lesquelles la reformulation conceptuelle de la folie par le psychiatre suisse Eugen Bleuler (1857-1939) constitue sans conteste l&rsquo;un des tournants les plus d\u00e9cisifs. Au tournant du XXe si\u00e8cle, alors que la sc\u00e8ne ali\u00e9niste europ\u00e9enne oscillait entre le pessimisme pronostique de l\u2019\u00e9cole de Munich et les promesses \u00e9mergentes des explorations de l&rsquo;inconscient, Bleuler a su forger une synth\u00e8se clinique d&rsquo;une f\u00e9condit\u00e9 in\u00e9gal\u00e9e. En substituant le concept dynamique et pluriel de \u00ab groupe des schizophr\u00e9nies \u00bb au dogme rigide de la <em>dementia praecox<\/em> d&rsquo;Emil Kraepelin, il n&rsquo;a pas seulement rebaptis\u00e9 une affection ; il a fondamentalement refond\u00e9 le regard m\u00e9dical port\u00e9 sur l&rsquo;ali\u00e9n\u00e9, arrachant la maladie mentale \u00e0 la fatalit\u00e9 de la d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence organique pour l&rsquo;inscrire dans l&rsquo;intelligibilit\u00e9 des processus psychiques.<\/p>\n<p>Figure tut\u00e9laire de l&rsquo;\u00e9cole psychiatrique de Zurich, directeur embl\u00e9matique de la clinique du Burgh\u00f6lzli durant pr\u00e8s de trois d\u00e9cennies, Bleuler incarne une posture scientifique singuli\u00e8re. Clinicien d&rsquo;une patience infinie, observateur attentif ayant partag\u00e9 le quotidien le plus intime des malades chroniques \u00e0 l&rsquo;asile de Rheinau, il a r\u00e9uni en un corpus th\u00e9orique coh\u00e9rent la rigueur de l&rsquo;anatomopathologie germanique, la pr\u00e9cision nosographique et l&rsquo;audace herm\u00e9neutique de la psychanalyse naissante de Sigmund Freud. Loin de s&rsquo;enfermer dans un r\u00e9ductionnisme organiciste ou dans un dogmatisme m\u00e9tapsychologique, son \u0153uvre s\u2019est toujours voulue int\u00e9grative, cherchant inlassablement les passerelles reliant la structure c\u00e9r\u00e9brale, l&rsquo;\u00e9conomie des affects et la dynamique relationnelle du sujet souffrant.<\/p>\n<p>Ce trait\u00e9 exhaustif se propose d&rsquo;explorer la trajectoire intellectuelle, clinique et institutionnelle d&rsquo;Eugen Bleuler. Depuis ses racines rurales sur les rives du lac de Zurich jusqu&rsquo;\u00e0 la publication monumentale de son trait\u00e9 de 1911, de son compagnonnage complexe avec Carl Gustav Jung et la Soci\u00e9t\u00e9 psychanalytique internationale jusqu&rsquo;\u00e0 ses r\u00e9flexions philosophiques et ses positions controvers\u00e9es sur l&rsquo;hygi\u00e8ne de la race, nous analyserons comment ce m\u00e9decin humaniste a red\u00e9fini pour plus d&rsquo;un si\u00e8cle les cat\u00e9gories fondamentales de la psychopathologie : l&rsquo;autisme, l&rsquo;ambivalence, la dissociation et le clivage psychique.<\/p>\n<h2>1. Les origines, la jeunesse et la formation acad\u00e9mique d&rsquo;Eugen Bleuler (1857-1886)<\/h2>\n<h3>1.1 Enfance et racines zurichoises \u00e0 Zollikon<\/h3>\n<p>Paul Eugen Bleuler na\u00eet le 30 avril 1857 \u00e0 <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Zollikon\">Zollikon<\/a>, un village alors essentiellement rural et artisanal situ\u00e9 sur les rives orientales du lac de Zurich. Issu d&rsquo;une famille \u00e9tablie de longue date dans cette communaut\u00e9 helv\u00e9tique, il grandit au sein d&rsquo;un milieu o\u00f9 se conjuguent les valeurs terriennes du travail manuel et une v\u00e9n\u00e9rable tradition d&rsquo;engagement civique et intellectuel. Son p\u00e8re, Johann Rudolf Bleuler, \u00e9tait un agriculteur ais\u00e9 et un soyeux respect\u00e9, tandis que sa m\u00e8re, Pauline Bleuler, issue d&rsquo;une lign\u00e9e locale investie dans les affaires publiques, veillait sur un foyer rigoureux mais profond\u00e9ment uni. D\u00e8s son plus jeune \u00e2ge, Eugen est immerg\u00e9 dans une atmosph\u00e8re culturelle marqu\u00e9e par le protestantisme r\u00e9form\u00e9 zwinglien, dont l&rsquo;\u00e9thique de responsabilit\u00e9 individuelle, de sobri\u00e9t\u00e9 morale et de devoir communautaire fa\u00e7onnera durablement sa posture \u00e9thique et professionnelle face aux d\u00e9tresses humaines les plus extr\u00eames.<\/p>\n<p>La pr\u00e9cocit\u00e9 intellectuelle d&rsquo;Eugen Bleuler se manifeste rapidement au cours de sa scolarit\u00e9 primaire \u00e0 Zollikon, puis lors de ses \u00e9tudes secondaires au Gymnase de Zurich. \u00c9l\u00e8ve brillant, dou\u00e9 d&rsquo;une insatiable curiosit\u00e9 pour les sciences naturelles et la philologie classique, il montre \u00e9galement une capacit\u00e9 d&rsquo;observation rare \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de ses semblables. Le cadre villageois de Zollikon, loin d&rsquo;\u00eatre un isolat idyllique \u00e0 l&rsquo;abri des mis\u00e8res de l&rsquo;existence, offre au jeune gar\u00e7on ses premi\u00e8res confrontations intuitives avec la maladie mentale et la marginalit\u00e9 sociale. Dans les villages suisses du XIXe si\u00e8cle, les \u00ab insens\u00e9s \u00bb, les \u00e9pileptiques et les arri\u00e9r\u00e9s mentaux ne sont pas syst\u00e9matiquement intern\u00e9s ; ils continuent souvent de graviter au sein de la vie villageoise, tol\u00e9r\u00e9s ou assist\u00e9s par la commune.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, le contexte familial imm\u00e9diat d&rsquo;Eugen n&rsquo;est pas exempt de souffrances psychiques. Sa s\u0153ur cadette, Anna Pauline, manifestera des troubles psychiques chroniques qui marqueront profond\u00e9ment l&rsquo;adolescent. \u00catre t\u00e9moin direct de l&rsquo;effondrement mental d&rsquo;un proche au sein du cercle domestique suscite chez le jeune Bleuler une empathie sans faille et fait na\u00eetre une interrogation obs\u00e9dante sur les racines du d\u00e9lire et de l&rsquo;incommunicabilit\u00e9. Cette proximit\u00e9 native avec la vuln\u00e9rabilit\u00e9 psychologique ancre chez lui une conviction pr\u00e9coce : les ali\u00e9n\u00e9s ne sont point des monstres d&rsquo;une esp\u00e8ce \u00e9trang\u00e8re, mais des \u00eatres humains dont la pens\u00e9e, bien que myst\u00e9rieusement alt\u00e9r\u00e9e, demeure habit\u00e9e par des r\u00e9sonances affectives perceptibles pour qui sait observer avec patience et bienveillance.<\/p>\n<h3>1.2 \u00c9tudes de m\u00e9decine \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Zurich<\/h3>\n<p>\u00c0 la fin des ann\u00e9es 1870, Eugen Bleuler s&rsquo;inscrit tout naturellement \u00e0 la Facult\u00e9 de m\u00e9decine de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.uzh.ch\">Universit\u00e9 de Zurich<\/a>, une institution alors en pleine effervescence scientifique. La m\u00e9decine helv\u00e9tique traverse une p\u00e9riode dor\u00e9e, domin\u00e9e par l&rsquo;essor de l&rsquo;anatomopathologie, de la physiologie exp\u00e9rimentale et des m\u00e9thodes de laboratoire rigoureuses h\u00e9rit\u00e9es de la science germanique. Le jeune \u00e9tudiant re\u00e7oit une formation biom\u00e9dicale de premier ordre, apprenant \u00e0 corr\u00e9ler les tableaux cliniques observ\u00e9s au lit du malade avec les alt\u00e9rations tissulaires microscopiques. Cette discipline de fer de la m\u00e9thode anatomo-clinique marquera pour toujours son esprit scientifique : jamais Bleuler ne renoncera \u00e0 chercher l&rsquo;assise organique, toxique ou m\u00e9tabolique des grandes affections mentales.<\/p>\n<p>Cependant, c&rsquo;est au contact de ma\u00eetres exceptionnels de la neuropsychiatrie zurichoise que l&rsquo;orientation professionnelle du jeune Bleuler bascule d\u00e9finitivement. Il suit avec un int\u00e9r\u00eat passionn\u00e9 les enseignements dispens\u00e9s \u00e0 la clinique psychiatrique cantonale du Burgh\u00f6lzli. Durant son cursus, les figures du neuroanatomiste <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Bernhard_von_Gudden\">Bernhard von Gudden<\/a>, qui avait dirig\u00e9 l&rsquo;asile zurichois avant de partir pour Munich, et surtout du dynamique et polyvalent <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Auguste_Forel\">Auguste Forel<\/a>, nomm\u00e9 \u00e0 la t\u00eate du Burgh\u00f6lzli en 1879, exercent une influence d\u00e9cisive sur ses choix. Forel, entomologiste de renomm\u00e9e mondiale, hypnotiseur chevronn\u00e9 et r\u00e9formateur social infatigable, incarne une psychiatrie militante, scientifique et ouverte sur l&rsquo;exploration psychologique des profondeurs de l&rsquo;\u00e2me humaine.<\/p>\n<p>Bleuler obtient son dipl\u00f4me d&rsquo;\u00c9tat en m\u00e9decine en 1881 avec les f\u00e9licitations du jury universitaire. Sa th\u00e8se de doctorat, consacr\u00e9e \u00e0 des \u00e9tudes de neurophysiologie et de clinique sensorielle, confirme son go\u00fbt prononc\u00e9 pour l&rsquo;investigation des m\u00e9canismes fins de la perception et de la conduction nerveuse. D\u00e9j\u00e0, le jeune m\u00e9decin se d\u00e9tourne de la pratique m\u00e9dicale g\u00e9n\u00e9raliste pour se vouer corps et \u00e2me \u00e0 la m\u00e9decine mentale. Pour Bleuler, la psychiatrie repr\u00e9sente la fronti\u00e8re ultime de la science m\u00e9dicale, le domaine supr\u00eame o\u00f9 se croisent les myst\u00e8res ultimes de la biologie du syst\u00e8me nerveux et les interrogations existentielles, philosophiques et morales les plus vertigineuses sur la conscience humaine.<\/p>\n<h3>1.3 P\u00e9riple formateur europ\u00e9en : Paris, Londres et Munich<\/h3>\n<p>Fid\u00e8le \u00e0 la tradition des jeunes savants suisses de son \u00e9poque, Eugen Bleuler entreprend, aussit\u00f4t ses dipl\u00f4mes obtenus, un long voyage de perfectionnement post-doctoral \u00e0 travers les grands centres n\u00e9vralgiques de la psychiatrie et de la neurologie europ\u00e9ennes. Sa premi\u00e8re \u00e9tape majeure le conduit \u00e0 Paris, au sein du prestigieux hospice de la Salp\u00eatri\u00e8re, alors plac\u00e9 sous le magist\u00e8re \u00e9clatant de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Jean-Martin_Charcot\">Jean-Martin Charcot<\/a>. Bleuler assiste aux fameuses le\u00e7ons du mardi, o\u00f9 le \u00ab Napol\u00e9on des n\u00e9vroses \u00bb met en sc\u00e8ne les grandes attaques d&rsquo;hyst\u00e9rie, diss\u00e8que les sympt\u00f4mes de conversion et d\u00e9montre le pouvoir spectaculaire de l&rsquo;hypnose pour reproduire ou dissiper artificiellement les paralysies psychog\u00e8nes.<\/p>\n<p>Bien que fascin\u00e9 par l&rsquo;acuit\u00e9 visuelle et la rigueur typologique de l&rsquo;\u00e9cole fran\u00e7aise, Bleuler adopte rapidement une distance critique salutaire face \u00e0 la sc\u00e9narisation th\u00e9\u00e2trale de la Salp\u00eatri\u00e8re. Il per\u00e7oit intuitivement les risques de suggestion involontaire et les d\u00e9rives du dressage asilaire. N\u00e9anmoins, son passage par Paris lui confirme l&rsquo;importance cruciale des m\u00e9canismes psychologiques subconscients dans l&rsquo;\u00e9tiologie des troubles nerveux, lui enseignant qu&rsquo;un sympt\u00f4me corporel ou intellectuel peut trouver sa gen\u00e8se dans une id\u00e9e refoul\u00e9e ou une dynamique \u00e9motionnelle non r\u00e9solue.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s son s\u00e9jour fran\u00e7ais, Bleuler gagne l&rsquo;Angleterre pour se familiariser avec l&rsquo;organisation asilaire britannique. Il y d\u00e9couvre la tradition du <em>non-restraint<\/em> inaugur\u00e9e par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/John_Conolly\">John Conolly<\/a>, qui proscrit les contentions m\u00e9caniques barbares (cha\u00eenes, camisoles de force prolong\u00e9es) pour leur pr\u00e9f\u00e9rer une architecture ouverte, l&rsquo;apaisement moral et des r\u00e9gimes de travail th\u00e9rapeutique. Cette approche humaniste r\u00e9sonne profond\u00e9ment avec ses propres aspirations \u00e9thiques. Enfin, son p\u00e9riple s&rsquo;ach\u00e8ve \u00e0 Munich, dans le laboratoire de recherche de Bernhard von Gudden. L\u00e0, pench\u00e9 des heures durant sur le microscope, Bleuler perfectionne sa ma\u00eetrise de l&rsquo;histologie c\u00e9r\u00e9brale, diss\u00e9quant les voies nerveuses et les alt\u00e9rations microstructurales du cortex. En 1886, lorsqu&rsquo;il regagne la Suisse, le jeune ali\u00e9niste de vingt-neuf ans poss\u00e8de un bagage exceptionnel : une ma\u00eetrise technique impeccable de la neuroanatomie allemande, enrichie d&rsquo;une sensibilit\u00e9 clinique aigu\u00eb aux ph\u00e9nom\u00e8nes psychologiques et institutionnels glan\u00e9e \u00e0 Paris et \u00e0 Londres.<\/p>\n<h2>2. L&rsquo;exp\u00e9rience fondatrice \u00e0 l&rsquo;asile de Rheinau (1886-1898)<\/h2>\n<h3>2.1 Une immersion humaine et institutionnelle totale<\/h3>\n<p>En 1886, les autorit\u00e9s du canton de Zurich confient \u00e0 Eugen Bleuler la direction m\u00e9dicale de l&rsquo;asile d&rsquo;ali\u00e9n\u00e9s de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Rheinau_(Zurich)\">Rheinau<\/a>, un \u00e9tablissement situ\u00e9 sur une \u00eele baign\u00e9e par un m\u00e9andre du Rhin, am\u00e9nag\u00e9 dans les b\u00e2timents imposants d&rsquo;un ancien monast\u00e8re b\u00e9n\u00e9dictin s\u00e9cularis\u00e9. Rheinau n&rsquo;est pas une clinique universitaire d&rsquo;observation aigu\u00eb, mais un lieu de rel\u00e9gation destin\u00e9 aux malades jug\u00e9s incurables, aux d\u00e9ments s\u00e9niles, aux \u00e9pileptiques d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9s et aux cas chroniques les plus r\u00e9fractaires \u00e9vacu\u00e9s du Burgh\u00f6lzli. Pour un jeune praticien promis \u00e0 un brillant avenir acad\u00e9mique, une telle nomination ressemble \u00e0 un exil professionnel au c\u0153ur d&rsquo;un univers cr\u00e9pusculaire d&rsquo;o\u00f9 tout espoir th\u00e9rapeutique semble banni.<\/p>\n<p>Loin de vivre cette affectation comme une punition, Bleuler y voit le terrain d&rsquo;\u00e9lection d&rsquo;un sacerdoce m\u00e9dical et scientifique. Prenant le contre-pied absolu de la tradition professorale qui maintient le m\u00e9decin \u00e0 une distance olympienne de ses patients, il fait le choix d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 d&rsquo;habiter au c\u0153ur m\u00eame de l&rsquo;asile avec son personnel. Pendant douze ann\u00e9es cons\u00e9cutives, Bleuler partage l&rsquo;existence mat\u00e9rielle, quotidienne et intime des ali\u00e9n\u00e9s de Rheinau. Il mange r\u00e9guli\u00e8rement aux m\u00eames tables, d\u00e9ambule sans escorte dans les cours et les dortoirs, organise des promenades collectives et passe de longues heures, de jour comme de nuit, au chevet des malades les plus agit\u00e9s ou les plus mutiques.<\/p>\n<p>Cette immersion radicale lui permet d&rsquo;abolir l&rsquo;usage brutal de l&rsquo;isolement punitif et des sangles de contention. Bleuler instaure \u00e0 Rheinau un climat de confiance, d&#8217;empathie profonde et de respect inconditionnel de la personne humaine. Il constate empiriquement que l&rsquo;agitation furieuse et les conduites destructrices des ali\u00e9n\u00e9s, loin d&rsquo;\u00eatre la fatalit\u00e9 biologique de leur folie, sont le plus souvent induites ou exacerb\u00e9es par la violence institutionnelle, l&rsquo;enfermement cellulaire et l&rsquo;arbitraire carc\u00e9ral. En transformant le climat moral de l&rsquo;asile, Bleuler redonne \u00e0 ses pensionnaires un statut de sujets \u00e0 part enti\u00e8re, capables de r\u00e9ciprocit\u00e9 affective.<\/p>\n<h3>2.2 L&rsquo;ergoth\u00e9rapie et la resocialisation pr\u00e9coce<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des innovations majeures introduites par Bleuler \u00e0 Rheinau est le d\u00e9veloppement m\u00e9thodique du travail th\u00e9rapeutique, pr\u00e9figurant de plusieurs d\u00e9cennies les principes formalis\u00e9s de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Ergoth%C3%A9rapie\">ergoth\u00e9rapie<\/a> moderne et de la socioth\u00e9rapie asilaire. Refusant de laisser croupir les patients chroniques dans l&rsquo;oisivet\u00e9 abrutissante des cours closes, il tire parti du domaine agricole et des ateliers de l&rsquo;ancienne abbaye pour mobiliser leurs \u00e9nergies r\u00e9siduelles. Les malades sont encourag\u00e9s \u00e0 travailler la terre, \u00e0 soigner le b\u00e9tail, \u00e0 tailler la vigne, \u00e0 s&rsquo;investir dans la cordonnerie, la menuiserie ou la confection du linge.<\/p>\n<p>Ce travail n&rsquo;est en rien envisag\u00e9 comme une exploitation \u00e9conomique des reclus, mais comme un puissant levier de reconstruction du lien avec le r\u00e9el. Bleuler accompagne lui-m\u00eame les \u00e9quipes de malades dans les champs, b\u00eachant la terre \u00e0 leurs c\u00f4t\u00e9s sous le soleil ou la pluie. Dans cette proximit\u00e9 laborieuse, les barri\u00e8res hi\u00e9rarchiques s&rsquo;estompent. Le m\u00e9decin observe que l&rsquo;engagement du corps dans une t\u00e2che productive concr\u00e8te apaise l&rsquo;angoisse psychotique, canalise les hallucinations auditives et permet \u00e0 des sujets r\u00e9put\u00e9s compl\u00e8tement d\u00e9connect\u00e9s de maintenir des comp\u00e9tences instrumentales et relationnelles \u00e9tonnantes.<\/p>\n<p>Au fil de ces activit\u00e9s partag\u00e9es, Bleuler acquiert une certitude in\u00e9branlable qui deviendra la cl\u00e9 de vo\u00fbte de toute son \u0153uvre future : m\u00eame chez le patient le plus gravement d\u00e9t\u00e9rior\u00e9, mutique depuis des lustres ou fig\u00e9 dans des st\u00e9r\u00e9otypies absurdes, il subsiste une vie psychique pr\u00e9serv\u00e9e, un noyau d&rsquo;humanit\u00e9 intact sous les d\u00e9combres apparents du d\u00e9lire. Les malades dits incurables ne sont pas des coquilles vides ou des automates c\u00e9r\u00e9braux d\u00e9chus ; leur pens\u00e9e continue de battre au rythme d&rsquo;\u00e9motions, de peines et de d\u00e9sirs que l&rsquo;absence de sollicitation bienveillante condamnait jusqu&rsquo;alors au silence.<\/p>\n<h3>2.3 L&rsquo;\u00e9mergence des premiers concepts psychopathologiques<\/h3>\n<p>Les douze ann\u00e9es pass\u00e9es \u00e0 Rheinau constituent le v\u00e9ritable creuset d&rsquo;o\u00f9 jaillira la r\u00e9volution conceptuelle bleul\u00e9rienne. D\u00e9pourvu des charges professorales lourdes qui p\u00e8sent sur les ma\u00eetres de clinique universitaire, Bleuler dispose du temps n\u00e9cessaire pour constituer un corpus d&rsquo;observations longitudinales unique en son genre. Cahier en main, il note jour apr\u00e8s jour les propos d\u00e9cousus des malades, retranscrit fid\u00e8lement leurs n\u00e9ologismes bizarres, scrute l&rsquo;incoh\u00e9rence de leurs encha\u00eenements verbaux et tente de d\u00e9chiffrer la grammaire secr\u00e8te de leurs d\u00e9lires.<\/p>\n<p>C&rsquo;est dans cette solitude attentive que Bleuler commence \u00e0 remettre en question les dogmes de la nosologie classique dominante. En observant des centaines d&rsquo;ali\u00e9n\u00e9s sur des p\u00e9riodes s&rsquo;\u00e9tendant sur plus d&rsquo;une d\u00e9cennie, il d\u00e9couvre que beaucoup d&rsquo;entre eux ne sombrent pas dans l&rsquo;h\u00e9b\u00e9tude compl\u00e8te que la th\u00e9orie pr\u00e9disait. Certains connaissent des r\u00e9missions inattendues ; d&rsquo;autres voient leurs d\u00e9lires se r\u00e9organiser de mani\u00e8re adaptative. Il constate surtout que le trouble central qui frappe ces malades n&rsquo;est pas un affaiblissement global et uniforme de l&rsquo;intelligence \u2014 comme on l&rsquo;observe dans les d\u00e9mences s\u00e9niles ou la paralysie g\u00e9n\u00e9rale \u2014, mais une d\u00e9sorganisation sp\u00e9cifique du cours de la pens\u00e9e.<\/p>\n<p>Bleuler commence alors \u00e0 esquisser les premiers lin\u00e9aments th\u00e9oriques de ce qu&rsquo;il nommera plus tard la rupture des associations et le clivage psychique. Lorsqu&rsquo;en 1898, la chaire de psychiatrie de Zurich et la direction du prestigieux Burgh\u00f6lzli se lib\u00e8rent \u00e0 la suite du d\u00e9part \u00e0 la retraite d&rsquo;Auguste Forel, le conseil d&rsquo;\u00c9tat n&rsquo;h\u00e9site pas : il rappelle Eugen Bleuler. Ce dernier quitte Rheinau avec un capital d&rsquo;exp\u00e9rience humaine et clinique sans \u00e9quivalent, pr\u00eat \u00e0 f\u00e9conder la recherche acad\u00e9mique europ\u00e9enne avec les d\u00e9couvertes accumul\u00e9es au contact direct de la chronicit\u00e9 asilaire.<\/p>\n<h2>3. La direction de la clinique psychiatrique du Burgh\u00f6lzli (1898-1927)<\/h2>\n<h3>3.1 La succession d&rsquo;Auguste Forel et la r\u00e9forme asilaire<\/h3>\n<p>En acceptant, \u00e0 l&rsquo;automne 1898, la double charge de professeur ordinaire de psychiatrie \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Zurich et de directeur de l&rsquo;asile cantonal du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Burgh%C3%B6lzli\">Burgh\u00f6lzli<\/a>, Eugen Bleuler succ\u00e8de \u00e0 un v\u00e9ritable monument scientifique. Auguste Forel avait hiss\u00e9 l&rsquo;institution zurichoise au rang des \u00e9tablissements les plus respect\u00e9s d&rsquo;Europe, notamment par ses recherches en neuroanatomie et son combat pionnier contre l&rsquo;alcoolisme social. Toutefois, Bleuler imprime imm\u00e9diatement sa propre marque, transformant en profondeur l&rsquo;atmosph\u00e8re quotidienne de la clinique pour y insuffler l&rsquo;esprit d&rsquo;ouverture, d&rsquo;humanisme et de respect rigoureux exp\u00e9riment\u00e9 avec \u00e9clat \u00e0 Rheinau.<\/p>\n<p>Sous sa gouverne, le Burgh\u00f6lzli ach\u00e8ve sa mutation institutionnelle : de lieu de contention et de surveillance disciplinaire, il devient un h\u00f4pital moderne d&rsquo;investigation et de soins th\u00e9rapeutiques avanc\u00e9s. Bleuler abolit m\u00e9thodiquement les derniers vestiges des pratiques asilaires coercitives. Les cellules d&rsquo;isolement sont d\u00e9saffect\u00e9es ou ouvertes, l&rsquo;usage des drogues s\u00e9datives massives est drastiquement r\u00e9duit au profit de bains ti\u00e8des prolong\u00e9s et d&rsquo;une pr\u00e9sence soignante constante, et les pavillons sont r\u00e9am\u00e9nag\u00e9s pour offrir aux pensionnaires des espaces de vie plus lumineux, chaleureux et stimulants.<\/p>\n<p>La r\u00e9forme touche \u00e9galement la philosophie m\u00eame du personnel soignant. Bleuler exige de ses infirmiers et de ses m\u00e9decins assistants une conduite \u00e9thique irr\u00e9prochable : aucun acte de violence, aucun m\u00e9pris, aucun mot blessant \u00e0 l&rsquo;encontre d&rsquo;un patient n&rsquo;est tol\u00e9r\u00e9 sous peine de renvoi imm\u00e9diat. Le directeur lui-m\u00eame donne l&rsquo;exemple au quotidien, passant des heures \u00e0 converser d&rsquo;\u00e9gal \u00e0 \u00e9gal avec les nouveaux admis, consacrant ses matin\u00e9es aux visites cliniques fouill\u00e9es et participant aux activit\u00e9s collectives. En l&rsquo;espace de quelques ann\u00e9es, l&rsquo;asile cantonal du Burgh\u00f6lzli se m\u00e9tamorphose en une v\u00e9ritable ruche scientifique et humaine, attirant l&rsquo;attention admirative de la communaut\u00e9 psychiatrique internationale.<\/p>\n<h3>3.2 L&rsquo;instauration du mod\u00e8le zurichois de recherche<\/h3>\n<p>La direction d&rsquo;Eugen Bleuler au Burgh\u00f6lzli se caract\u00e9rise par l&rsquo;invention d&rsquo;une m\u00e9thodologie de recherche psychiatrique singuli\u00e8re, connue dans l&rsquo;histoire de la m\u00e9decine sous le nom d&rsquo;\u00ab \u00c9cole de Zurich \u00bb. Contrairement \u00e0 la clinique munichoise de Kraepelin, ax\u00e9e presque exclusivement sur la classification nosologique rigide et le pronostic statistique, Bleuler fonde son approche sur l&rsquo;articulation f\u00e9conde entre la description ph\u00e9notypique m\u00e9ticuleuse et l&rsquo;investigation psychodynamique approfondie de la subjectivit\u00e9 du patient.<\/p>\n<p>Bleuler impose \u00e0 l&rsquo;ensemble de son \u00e9quipe m\u00e9dicale une discipline d&rsquo;\u00e9criture clinique in\u00e9dite. Les assistants ne doivent plus se borner \u00e0 consigner des \u00e9tiquettes diagnostiques ou de vagues synth\u00e8ses comportementales (\u00ab agit\u00e9 \u00bb, \u00ab incoh\u00e9rent \u00bb, \u00ab hallucin\u00e9 \u00bb) ; ils ont l&rsquo;obligation stricte de retranscrire <em>verbatim<\/em> les paroles des malades, d&rsquo;enregistrer leurs associations spontan\u00e9es, leurs lapsus, leurs constructions d\u00e9lirantes et les \u00e9v\u00e9nements biographiques qui ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 la d\u00e9compensation. Chaque mot prononc\u00e9 par le patient est consid\u00e9r\u00e9 comme un document scientifique de premi\u00e8re importance, porteur d&rsquo;une signification psychologique qu&rsquo;il convient de d\u00e9coder plut\u00f4t que de disqualifier d&#8217;embl\u00e9e comme un simple bruit c\u00e9r\u00e9bral pathologique.<\/p>\n<p>Cette collecte maniaque de donn\u00e9es qualitatives s&rsquo;articule \u00e0 des colloques cliniques quotidiens d&rsquo;une intensit\u00e9 intellectuelle remarquable. Rassembl\u00e9s autour de Bleuler dans la grande biblioth\u00e8que ou la salle de conf\u00e9rence du Burgh\u00f6lzli, les m\u00e9decins d\u00e9battent pied \u00e0 pied du sens symbolique des productions psychotiques, confrontant les hypoth\u00e8ses neurobiologiques aux m\u00e9canismes de d\u00e9fense psychiques identifi\u00e9s chez le malade. C&rsquo;est ce mod\u00e8le interdisciplinaire novateur \u2014 alliant observation clinique de terrain, exploration exp\u00e9rimentale des fonctions cognitives et \u00e9coute compr\u00e9hensive inspir\u00e9e de la psychologie des profondeurs \u2014 qui fait du Burgh\u00f6lzli le berceau de la psychiatrie dynamique moderne.<\/p>\n<h3>3.3 L&rsquo;accueil et la formation d&rsquo;une g\u00e9n\u00e9ration d&rsquo;exception<\/h3>\n<p>L&rsquo;attractivit\u00e9 intellectuelle du Burgh\u00f6lzli sous l&rsquo;\u00e9gide de Bleuler devient rapidement plan\u00e9taire. Le directeur a le g\u00e9nie de s&rsquo;entourer de personnalit\u00e9s d&rsquo;exception et de leur offrir une libert\u00e9 de recherche quasi absolue, tout en canalisant leur ardeur par son autorit\u00e9 bienveillante et son exigence m\u00e9thodologique. En 1900, il engage un jeune m\u00e9decin suisse au temp\u00e9rament de feu, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Carl_Gustav_Jung\">Carl Gustav Jung<\/a>, qu&rsquo;il nomme rapidement premier m\u00e9decin-chef (<em>Oberarzt<\/em>). Bleuler per\u00e7oit imm\u00e9diatement l&rsquo;intelligence volcanique de Jung et lui confie la direction du laboratoire de psychopathologie exp\u00e9rimentale, o\u00f9 seront d\u00e9velopp\u00e9es les c\u00e9l\u00e8bres exp\u00e9riences sur les associations verbales.<\/p>\n<p>Aux c\u00f4t\u00e9s de Jung d\u00e9file au Burgh\u00f6lzli une pl\u00e9iade de jeunes m\u00e9decins qui deviendront les plus illustres figures de la psychiatrie et de la psychanalyse du XXe si\u00e8cle. On y croise le psychiatre et philosophe <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Ludwig_Binswanger\">Ludwig Binswanger<\/a>, futur fondateur de la ph\u00e9nom\u00e9nologie existentielle (la <em>Daseinsanalyse<\/em>), qui trouve chez Bleuler les bases de son approche compr\u00e9hensive de la folie ; le jeune m\u00e9decin berlinois <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Karl_Abraham\">Karl Abraham<\/a>, qui s&rsquo;initie \u00e0 l&rsquo;\u00e9coute des d\u00e9lires avant de devenir l&rsquo;un des piliers de la psychanalyse allemande ; ou encore le neuropsychiatre d&rsquo;origine russe <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Eug%C3%A8ne_Minkowski\">Eug\u00e8ne Minkowski<\/a>, dont la th\u00e9orisation de la ph\u00e9nom\u00e9nologie du temps v\u00e9cu prendra racine dans les couloirs du Burgh\u00f6lzli.<\/p>\n<p>Des m\u00e9decins du monde entier \u2014 Am\u00e9ricains, Britanniques, Fran\u00e7ais, Russes \u2014 affluent \u00e0 Zurich pour effectuer des stages cliniques, apprendre \u00e0 \u00e9couter les psychotiques et s&rsquo;impr\u00e9gner de l&rsquo;atmosph\u00e8re d&rsquo;effervescence intellectuelle qui y r\u00e8gne. Sous la houlette paternelle mais intransigeante d&rsquo;Eugen Bleuler, le Burgh\u00f6lzli ne se contente pas de soigner des ali\u00e9n\u00e9s : il forme l&rsquo;avant-garde de la m\u00e9decine mentale internationale, diffusant dans les deux h\u00e9misph\u00e8res une vision renouvel\u00e9e de l&rsquo;intelligibilit\u00e9 des troubles psychiques.<\/p>\n<h2>4. La rupture avec le paradigme kraepelinien : De la d\u00e9mence pr\u00e9coce au groupe des schizophr\u00e9nies<\/h2>\n<h3>4.1 La critique du concept de Dementia Praecox d&rsquo;Emil Kraepelin<\/h3>\n<p>Pour mesurer l&rsquo;ampleur de la r\u00e9volution op\u00e9r\u00e9e par Eugen Bleuler, il est indispensable de comprendre le dogme nosologique qui dominait alors la psychiatrie occidentale : celui forg\u00e9 par le ma\u00eetre de Munich, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Emil_Kraepelin\">Emil Kraepelin<\/a>. Dans la 6e \u00e9dition de son monumental trait\u00e9 (1899), Kraepelin avait r\u00e9alis\u00e9 un tour de force taxinomique en unifiant des entit\u00e9s cliniques jusqu&rsquo;alors disparates \u2014 l&rsquo;h\u00e9b\u00e9phr\u00e9nie d&rsquo;Hecker, la catatonie de Kahlbaum et la d\u00e9mence parano\u00efde de Magnan \u2014 sous une banni\u00e8re syndromique unique : la <em>Dementia Praecox<\/em> (d\u00e9mence pr\u00e9coce). Kraepelin fondait son syst\u00e8me sur un postulat d\u00e9terministe strict : une maladie psychiatrique se d\u00e9finit d&rsquo;abord par son \u00e9tiologie somatique et par son \u00e9volution temporelle caract\u00e9ristique, laquelle m\u00e8ne inexorablement, selon lui, vers un \u00e9tat d&rsquo;affaiblissement psychique terminal irr\u00e9versible, une ruine globale des fonctions intellectuelles et affectives.<\/p>\n<p>Bleuler, nourri par ses douze ann\u00e9es d&rsquo;observation longitudinale patiente \u00e0 Rheinau, formule une contestation m\u00e9thodique et radicale du paradigme kraepelinien. En premier lieu, il r\u00e9cuse formellement le terme de \u00ab pr\u00e9coce \u00bb. Il d\u00e9montre avec force statistiques et observations \u00e0 l&rsquo;appui que cette affection peut se d\u00e9clarer bien au-del\u00e0 de la jeunesse et de l&rsquo;adolescence, survenant fr\u00e9quemment chez des adultes dans leur quatri\u00e8me ou cinqui\u00e8me d\u00e9cennie, voire \u00e0 la cinquantaine. En second lieu, et de fa\u00e7on encore plus fondamentale, il rejette cat\u00e9goriquement le qualificatif de \u00ab d\u00e9mence \u00bb.<\/p>\n<p>Bleuler soutient qu&rsquo;il ne s&rsquo;agit en rien d&rsquo;une destruction globale et d\u00e9finitive des facult\u00e9s de jugement et de m\u00e9moire comparable \u00e0 ce que l&rsquo;on observe dans les d\u00e9mences organiques d&rsquo;origine c\u00e9r\u00e9brovasculaire ou s\u00e9nile. Chez ces patients, la m\u00e9moire \u00e9l\u00e9mentaire, l&rsquo;orientation spatio-temporelle, les capacit\u00e9s instrumentales et l&rsquo;intelligence de base restent souvent miraculeusement pr\u00e9serv\u00e9es sous le masque du d\u00e9lire ou de l&rsquo;inhibition. De plus, Kraepelin condamnait ses malades \u00e0 une fatalit\u00e9 pronostique d\u00e9sesp\u00e9rante ; or, Bleuler constate des r\u00e9missions partielles, des arr\u00eats \u00e9volutifs durables et m\u00eame des gu\u00e9risons sociales remarquables. Enfermer un patient dans un diagnostic d\u00e9fini par une d\u00e9ch\u00e9ance future in\u00e9luctable constituait \u00e0 ses yeux une faute \u00e9pist\u00e9mologique et clinique impardonnable : l&rsquo;essence d&rsquo;un trouble doit \u00eatre recherch\u00e9e dans son organisation psychopathologique actuelle, et non dans son issue pronostique pr\u00e9sum\u00e9e.<\/p>\n<h3>4.2 L&rsquo;introduction du terme \u00ab Schizophr\u00e9nie \u00bb en 1908 et 1911<\/h3>\n<p>Face aux apories du concept kraepelinien, Eugen Bleuler propose une rupture s\u00e9mantique et conceptuelle int\u00e9grale. C&rsquo;est le 24 avril 1908, lors d&rsquo;une communication m\u00e9morable pr\u00e9sent\u00e9e \u00e0 Berlin devant la Soci\u00e9t\u00e9 allemande de psychiatrie (<em>Deutscher Verein f\u00fcr Psychiatrie<\/em>), qu&rsquo;il prononce pour la toute premi\u00e8re fois en public le mot qu&rsquo;il a patiemment forg\u00e9 : <strong>Schizophr\u00e9nie<\/strong>. Forg\u00e9 \u00e0 partir des racines grecques classiques <em>schizein<\/em> (\u03c3\u03c7\u03af\u03b6\u03b5\u03b9\u03bd, fendre, fendre en deux, cliver) et <em>phr\u00ean<\/em> (\u03c6\u03c1\u03ae\u03bd, l&rsquo;esprit, l&rsquo;\u00e2me, le diaphragme comme si\u00e8ge des \u00e9motions et des facult\u00e9s intellectuelles), ce terme vise \u00e0 d\u00e9signer la nature fondamentale et intrins\u00e8que de la pathologie : non point une disparition ou un affaiblissement quantitatif de l&rsquo;esprit, mais sa fracture intime, sa division, son morcellement fonctionnel.<\/p>\n<p>Cette innovation magistrale est d\u00e9velopp\u00e9e dans son chef-d&rsquo;\u0153uvre paru en 1911, inclus dans le manuel de psychiatrie dirig\u00e9 par Gustav Aschaffenburg : <em>Dementia Praecox oder Gruppe der Schizophrenien<\/em> (D\u00e9mence pr\u00e9coce ou le groupe des schizophr\u00e9nies). Le titre m\u00eame de l&rsquo;ouvrage t\u00e9moigne d&rsquo;une prudence scientifique et d&rsquo;une lucidit\u00e9 \u00e9poustouflante : Bleuler refuse d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment le singulier r\u00e9ducteur. Il ne parle pas d&rsquo;une maladie unique et monolithique, mais du <strong>groupe des schizophr\u00e9nies<\/strong> au pluriel. Par cette nuance capitale, il affirme sa conviction profonde que cette entit\u00e9 clinique regroupe une multiplicit\u00e9 d&rsquo;affections sous-jacentes, aux \u00e9tiologies vraisemblablement diverses \u2014 g\u00e9n\u00e9tiques, toxiques, m\u00e9taboliques, psychologiques \u2014, unies non pas par un agent causal commun, mais par un mode structurel analogue de d\u00e9sorganisation psychique.<\/p>\n<p>L&rsquo;ouvrage de 1911 pulv\u00e9rise les dogmes acad\u00e9miques de l&rsquo;\u00e9poque. Au lieu de proposer une s\u00e8che \u00e9num\u00e9ration de signes ext\u00e9rieurs fig\u00e9s, Bleuler d\u00e9ploie une analyse anatomoclinique et ph\u00e9nom\u00e9nologique vertigineuse de l&rsquo;architecture mentale du patient schizophr\u00e8ne. En quelques ann\u00e9es, le terme s&rsquo;impose dans l&rsquo;ensemble de la litt\u00e9rature mondiale, non seulement parce qu&rsquo;il \u00e9vacue la sombre proph\u00e9tie de mort intellectuelle inscrite dans l&rsquo;expression <em>dementia praecox<\/em>, mais surtout parce qu&rsquo;il capture avec une justesse po\u00e9tique et clinique in\u00e9gal\u00e9e l&rsquo;essence tragique du sujet dont le moi est d\u00e9chir\u00e9 de l&rsquo;int\u00e9rieur.<\/p>\n<h3>4.3 La Spaltung : Le clivage comme alt\u00e9ration primaire<\/h3>\n<p>Au c\u0153ur de la nosographie et de la th\u00e9orisation bleul\u00e9rienne de la schizophr\u00e9nie se dresse un concept allemand capital : la <strong>Spaltung<\/strong>, g\u00e9n\u00e9ralement traduite en fran\u00e7ais par \u00ab clivage \u00bb, \u00ab scission \u00bb ou \u00ab dissociation intrapsychique \u00bb. Pour Eugen Bleuler, la <em>Spaltung<\/em> n&rsquo;est pas un sympt\u00f4me parmi d&rsquo;autres, ni une complication tardive ; elle repr\u00e9sente l&rsquo;alt\u00e9ration primaire absolue, la faille tectonique fondamentale qui conditionne et gouverne l&rsquo;ensemble des manifestations cliniques de la maladie.<\/p>\n<p>Cette scission interne se manifeste par la rupture brutale des liens associatifs et dynamiques qui, chez l&rsquo;individu sain, assurent l&rsquo;harmonie, la continuit\u00e9 et l&rsquo;int\u00e9gration unitaire des diff\u00e9rentes fonctions psychiques. Chez le sujet schizophr\u00e8ne, la trinit\u00e9 constitu\u00e9e par la cognition (la pens\u00e9e), l&rsquo;affectivit\u00e9 (le sentiment) et la conation (la volont\u00e9 et le comportement moteur) cesse de fonctionner de concert. La pens\u00e9e se d\u00e9tache de l&rsquo;\u00e9motion ; une id\u00e9e tragique peut \u00eatre exprim\u00e9e avec un sourire indiff\u00e9rent ou niais, tandis qu&rsquo;une terreur indicible peut s&#8217;emparer du sujet \u00e0 propos d&rsquo;une broutille du quotidien sans lien manifeste. Le tissu m\u00eame de la vie psychique perd sa coh\u00e9sion organique et se d\u00e9chire en fragments autonomes qui \u00e9voluent dans une anarchie apparente.<\/p>\n<p>Bleuler prend un soin infini \u00e0 distinguer th\u00e9oriquement sa <em>Spaltung<\/em> schizophr\u00e9nique du \u00ab d\u00e9doublement de la personnalit\u00e9 \u00bb observ\u00e9 dans l&rsquo;hyst\u00e9rie ou les \u00e9tats de transe hypnotique, tels que d\u00e9crits par Pierre Janet ou Charcot. Dans l&rsquo;hyst\u00e9rie, le moi se scinde en complexes de repr\u00e9sentations secondaires qui conservent, \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de chaque fragment ou personnalit\u00e9 alternante, une coh\u00e9rence interne, une logique \u00e9motionnelle et un but orient\u00e9 vers une sc\u00e8ne traumatique sous-jacente. Dans la schizophr\u00e9nie, la rupture est infiniment plus profonde, microscopique et atomisante : ce n&rsquo;est pas la personnalit\u00e9 globale qui se d\u00e9double en deux entit\u00e9s concurrentes mais logiques, c&rsquo;est l&rsquo;atome associatif lui-m\u00eame qui est bris\u00e9, entra\u00eenant une d\u00e9sint\u00e9gration de la logique formelle et de l&rsquo;unit\u00e9 du moi.<\/p>\n<h2>5. La nosographie bleul\u00e9rienne : Sympt\u00f4mes fondamentaux et sympt\u00f4mes accessoires<\/h2>\n<h3>5.1 La taxonomie novatrice des manifestations psychotiques<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des contributions m\u00e9thodologiques les plus magistrales d&rsquo;Eugen Bleuler \u00e0 la m\u00e9decine mentale r\u00e9side dans sa r\u00e9organisation architecturale des manifestations cliniques de la schizophr\u00e9nie. Rompant avec le catalogue d\u00e9sordonn\u00e9 des sympt\u00f4mes qui encombrait les manuels du XIXe si\u00e8cle, Bleuler b\u00e2tit une taxonomie binaire hautement sophistiqu\u00e9e, distinguant rigoureusement les <strong>sympt\u00f4mes fondamentaux<\/strong> (<em>Grundsymptome<\/em>) des <strong>sympt\u00f4mes accessoires<\/strong> (<em>Akzessorische Symptome<\/em>). Cette d\u00e9marcation r\u00e9volutionne la pratique diagnostique en \u00e9tablissant que la gravit\u00e9 apparente ou la th\u00e9\u00e2tralit\u00e9 d&rsquo;un tableau clinique ne co\u00efncide pas n\u00e9cessairement avec son essence psychopathologique.<\/p>\n<p>Pour Bleuler, les sympt\u00f4mes fondamentaux sont ceux qui caract\u00e9risent la maladie de mani\u00e8re sp\u00e9cifique, permanente et constante. Ils sont pr\u00e9sents \u00e0 tous les stades de l&rsquo;affection \u2014 que ce soit au cours de la phase prodromique insidieuse, pendant les flamb\u00e9es aigu\u00ebs, ou dans les \u00e9tats de chronicit\u00e9 r\u00e9siduelle \u2014, bien qu&rsquo;ils puissent parfois s&rsquo;estomper ou se manifester avec une discr\u00e9tion telle qu&rsquo;il faut l&rsquo;\u0153il averti d&rsquo;un clinicien aguerri pour les rep\u00e9rer. Sans ces sympt\u00f4mes fondamentaux, le diagnostic de schizophr\u00e9nie ne saurait \u00eatre l\u00e9gitimement pos\u00e9. \u00c0 l&rsquo;inverse, les sympt\u00f4mes dits accessoires ne sont ni constants, ni exclusifs du groupe des schizophr\u00e9nies ; ils peuvent appara\u00eetre et dispara\u00eetre au gr\u00e9 de l&rsquo;\u00e9volution, survenir par acc\u00e8s paroxystiques ou manquer totalement sans pour autant invalider la pr\u00e9sence de l&rsquo;affection.<\/p>\n<p>Cette distinction a permis de lib\u00e9rer la psychiatrie de la tyrannie du spectacle du d\u00e9lire. Bleuler affirme avec audace qu&rsquo;un individu peut \u00eatre profond\u00e9ment schizophr\u00e8ne sans jamais prof\u00e9rer le moindre d\u00e9lire mystique ni entendre la moindre voix c\u00e9leste, d\u00e8s lors que l&rsquo;organisation interne de sa pens\u00e9e et de ses affects porte l&#8217;empreinte ind\u00e9l\u00e9bile de la scission associative. Le diagnostic cesse d\u00e8s lors d&rsquo;\u00eatre tributaire d&rsquo;un constat empirique superficiel pour devenir l&rsquo;analyse structurelle du fonctionnement de l&rsquo;esprit du malade.<\/p>\n<h3>5.2 Les sympt\u00f4mes primaires li\u00e9s au processus biologique<\/h3>\n<p>Parall\u00e8lement \u00e0 sa distinction entre sympt\u00f4mes fondamentaux et accessoires, Bleuler croise son analyse avec une deuxi\u00e8me dimension \u00e9tiopathog\u00e9nique d&rsquo;une port\u00e9e th\u00e9orique consid\u00e9rable : l&rsquo;opposition entre <strong>sympt\u00f4mes primaires<\/strong> et <strong>sympt\u00f4mes secondaires<\/strong>. Les sympt\u00f4mes primaires (qui correspondent en grande partie, sans se superposer totalement, aux sympt\u00f4mes fondamentaux) sont con\u00e7us par Bleuler comme l&rsquo;expression directe, imm\u00e9diate et m\u00e9canique du processus pathologique somatique sous-jacent. Bien qu&rsquo;il f\u00fbt l&rsquo;un des premiers psychiatres acad\u00e9miques \u00e0 appliquer les th\u00e9ories freudiennes \u00e0 l&rsquo;asile, Bleuler est toujours rest\u00e9 fid\u00e8le \u00e0 sa formation de m\u00e9decin et d&rsquo;histologiste : il postule l&rsquo;existence d&rsquo;une alt\u00e9ration c\u00e9r\u00e9brale \u00e9l\u00e9mentaire \u2014 qu&rsquo;elle soit d&rsquo;origine g\u00e9n\u00e9tique, enzymatique, toxique ou d\u00e9g\u00e9n\u00e9rative \u2014 qui frappe le support biologique de la pens\u00e9e.<\/p>\n<p>Le sympt\u00f4me primaire par excellence est la destruction de la tension associative normale, le \u00ab rel\u00e2chement \u00bb (<em>Lockerung<\/em>) involontaire des ponts logiques qui guident d&rsquo;ordinaire l&rsquo;encha\u00eenement des concepts. Le cerveau malade ne parvient plus \u00e0 maintenir la direction directrice de la pens\u00e9e contre les interf\u00e9rences internes. De ce noyau primaire d\u00e9coule \u00e9galement l&rsquo;\u00e9moussement affectif primitif, cette insensibilit\u00e9 progressive qui s&rsquo;abat sur le sujet, ainsi que certaines stases motrices \u00e9l\u00e9mentaires de la catatonie, que Bleuler soup\u00e7onne d&rsquo;\u00eatre la cons\u00e9quence directe d&rsquo;irritations ou d&rsquo;inhibitions toxiques au niveau des ganglions de la base et du cortex frontal.<\/p>\n<p>Ces manifestations primaires ne rel\u00e8vent pas, dans leur gen\u00e8se brute, de l&rsquo;intelligibilit\u00e9 psychologique ou de la psychodynamique : elles constituent la blessure biologique originelle inflig\u00e9e \u00e0 l&rsquo;appareil psychique. Elles sont ce que la nature impose au sujet, la faille mat\u00e9rielle qui rend l&rsquo;architecture mentale instable et vuln\u00e9rable aux moindres secousses de la vie affective.<\/p>\n<h3>5.3 Les sympt\u00f4mes secondaires comme tentatives d&rsquo;adaptation<\/h3>\n<p>C&rsquo;est dans sa conceptualisation des <strong>sympt\u00f4mes secondaires<\/strong> qu&rsquo;Eugen Bleuler d\u00e9ploie toute la puissance de son g\u00e9nie humaniste et clinique, int\u00e9grant magistralement les apports de la psychanalyse. L\u00e0 o\u00f9 l&rsquo;ali\u00e9nisme classique ne voyait dans les hallucinations, les d\u00e9lires de pers\u00e9cution, les id\u00e9es de grandeur ou le repli autistique que des scories aberrantes d&rsquo;une machinerie c\u00e9r\u00e9brale d\u00e9traqu\u00e9e, Bleuler op\u00e8re un renversement copernicien : il d\u00e9montre que ces ph\u00e9nom\u00e8nes sont des r\u00e9actions psychologiques compr\u00e9hensibles, des tentatives d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9es mais cr\u00e9atives d&rsquo;adaptation du sujet face \u00e0 l&rsquo;effondrement de sa coh\u00e9rence interne caus\u00e9 par le processus primaire.<\/p>\n<p>Le d\u00e9lire (<em>Wahn<\/em>) et l&rsquo;hallucination cessent d&rsquo;\u00eatre des signes purement n\u00e9gatifs ; ils deviennent l&rsquo;effort titanesque accompli par le psychisme pour restaurer du sens l\u00e0 o\u00f9 la scission associative a introduit le chaos. Priv\u00e9 de la boussole de la logique commune, effray\u00e9 par l&rsquo;angoisse indicible du morcellement de son moi, le patient comble les vides de sa pens\u00e9e en mobilisant ses d\u00e9sirs secrets, ses peurs archa\u00efques, ses complexes affectifs inconscients refoul\u00e9s. Les voix qu&rsquo;il entend, les complots qu&rsquo;il imagine, ne sont pas tir\u00e9s du n\u00e9ant : ils sont la mise en sc\u00e8ne symbolique, le travail de figuration psychique de son histoire bless\u00e9e.<\/p>\n<p>Par cons\u00e9quent, les sympt\u00f4mes secondaires \u2014 qui constituent l&rsquo;\u00e9crasante majorit\u00e9 des sympt\u00f4mes dits \u00ab accessoires \u00bb qui m\u00e8nent \u00e0 l&rsquo;internement \u2014 sont \u00e9minemment accessibles \u00e0 l&rsquo;interpr\u00e9tation herm\u00e9neutique et au travail relationnel. Bleuler enseigne \u00e0 ses \u00e9l\u00e8ves que soigner un schizophr\u00e8ne ne consiste pas \u00e0 \u00e9radiquer brutalement ses d\u00e9lires par la force, mais \u00e0 comprendre la fonction d\u00e9fensive et compensatoire que ces constructions assument dans l&rsquo;\u00e9conomie psychique pr\u00e9caire du patient, afin de l&rsquo;aider \u00e0 tisser d&rsquo;autres amarres avec la communaut\u00e9 des hommes.<\/p>\n<h2>6. Le mod\u00e8le classique des \u00ab 4 A \u00bb bleul\u00e9riens<\/h2>\n<p>La nosographie d&rsquo;Eugen Bleuler est pass\u00e9e \u00e0 la post\u00e9rit\u00e9 p\u00e9dagogique universelle sous la forme canonique de la r\u00e8gle des \u00ab 4 A \u00bb. Cette formule mn\u00e9motechnique, qui a form\u00e9 des g\u00e9n\u00e9rations de psychiatres \u00e0 travers le monde, r\u00e9sume les quatre alt\u00e9rations fondamentales et primaires qui signent l&rsquo;appartenance d&rsquo;un tableau morbide au groupe des schizophr\u00e9nies :<\/p>\n<ul>\n<li>Le trouble des <strong>Associations<\/strong> (d\u00e9sorganisation formelle de la pens\u00e9e) ;<\/li>\n<li>L&rsquo;alt\u00e9ration de l&rsquo;<strong>Affectivit\u00e9<\/strong> (discordance, \u00e9moussement et parathymie) ;<\/li>\n<li>L&rsquo;<strong>Autisme<\/strong> (retrait du monde commun au profit du monde priv\u00e9 des fantasmes) ;<\/li>\n<li>L&rsquo;<strong>Ambivalence<\/strong> (coexistence simultan\u00e9e d&rsquo;impulsions, d&rsquo;affects ou d&rsquo;id\u00e9es strictement contradictoires).<\/li>\n<\/ul>\n<h3>6.1 Le trouble des Associations<\/h3>\n<p>Le premier et le plus d\u00e9cisif des quatre piliers bleul\u00e9riens concerne l&rsquo;alt\u00e9ration structurelle du processus associatif (<em>Assoziationsst\u00f6rung<\/em>). Dans la psychologie classique de la fin du XIXe si\u00e8cle, issue de l&#8217;empirisme et de l&rsquo;associationnisme, la pens\u00e9e normale est con\u00e7ue comme un encha\u00eenement fluide d&rsquo;id\u00e9es gouvern\u00e9 par un \u00ab fil conducteur \u00bb (<em>leitender Gedanke<\/em>) ou une id\u00e9e directrice qui s\u00e9lectionne les repr\u00e9sentations pertinentes et inhibe impitoyablement les repr\u00e9sentations parasites ou marginales.<\/p>\n<p>Chez le patient schizophr\u00e8ne, la <em>Spaltung<\/em> frappe pr\u00e9cis\u00e9ment ce m\u00e9canisme r\u00e9gulateur. Le fil conducteur se rompt ou perd sa tension contraignante. Les repr\u00e9sentations cessent d&rsquo;\u00eatre guid\u00e9es par le but logique du discours pour \u00eatre abandonn\u00e9es au hasard d&rsquo;affinit\u00e9s superficielles, sonores ou accidentelles. Le clinicien observe alors le ph\u00e9nom\u00e8ne embl\u00e9matique du <strong>rel\u00e2chement des associations<\/strong>, o\u00f9 les phrases d\u00e9rivent subitement vers des th\u00e8mes totalement incongrus, illustrant le classique \u00ab coq-\u00e0-l&rsquo;\u00e2ne \u00bb pathologique. Bleuler d\u00e9crit minutieusement le ph\u00e9nom\u00e8ne du <strong>barrage<\/strong> (<em>Sperrung<\/em>), interruption subite, nette et inexplicable du cours de la pens\u00e9e au milieu d&rsquo;une phrase : le patient s&rsquo;arr\u00eate net, la pens\u00e9e suspendue dans un vide absolu, incapable de retrouver le fil de ce qu&rsquo;il exprimait, avant de reprendre \u00e9ventuellement sur un sujet enti\u00e8rement \u00e9tranger.<\/p>\n<p>\u00c0 un stade plus profond de d\u00e9sagr\u00e9gation, l&rsquo;alt\u00e9ration associative produit des n\u00e9ologismes bizarres \u2014 mots hybrides forg\u00e9s par condensation de syllabes appartenant \u00e0 des concepts distincts \u2014 et aboutit \u00e0 ce que l&rsquo;on qualifie de schizophasie ou de \u00ab salade de mots \u00bb, o\u00f9 la syntaxe et la s\u00e9mantique s&rsquo;effondrent en un galimatias ind\u00e9chiffrable pour autrui. Cependant, Bleuler d\u00e9montre avec \u00e9clat, en s&rsquo;appuyant sur les travaux de son laboratoire, que cette apparente anarchie associative n&rsquo;est pas al\u00e9atoire : lorsque la logique formelle capitule, ce sont les complexes affectifs inconscients qui prennent le contr\u00f4le souterrain des encha\u00eenements verbaux, guidant la parole bris\u00e9e selon la logique affective propre du d\u00e9sir et de la souffrance refoul\u00e9e.<\/p>\n<h3>6.2 L&rsquo;alt\u00e9ration de l&rsquo;Affectivit\u00e9<\/h3>\n<p>Le second pilier de la t\u00e9trade bleul\u00e9rienne touche \u00e0 la sph\u00e8re thymique et \u00e9motionnelle (<em>Affektivit\u00e4tsst\u00f6rung<\/em>). Contrairement \u00e0 l&rsquo;opinion re\u00e7ue qui associait la d\u00e9mence pr\u00e9coce \u00e0 une destruction pure et simple de toute sensibilit\u00e9, Bleuler insiste sur la nature subtile, paradoxale et profond\u00e9ment discordante des modifications de l&rsquo;affectivit\u00e9 dans la schizophr\u00e9nie.<\/p>\n<p>L&rsquo;alt\u00e9ration la plus imm\u00e9diatement visible est certes l&rsquo;<strong>\u00e9moussement affectif<\/strong> (<em>affektive Verflachung<\/em>) ou l&rsquo;indiff\u00e9rence apparente. Le malade semble insensible aux \u00e9v\u00e9nements majeurs qui rythment son existence : le d\u00e9c\u00e8s d&rsquo;un parent bien-aim\u00e9, une grave menace sur sa sant\u00e9 ou une bonne nouvelle \u00e9clatante sont accueillis avec une neutralit\u00e9 de marbre, une froideur \u00e9motionnelle d\u00e9concertante. Cependant, Bleuler met solennellement en garde ses coll\u00e8gues contre l&rsquo;illusion de cette fa\u00e7ade d&rsquo;impassibilit\u00e9 : il d\u00e9montre que sous cette carapace de froideur se dissimule fr\u00e9quemment une hypersensibilit\u00e9 affective extr\u00eame, une vuln\u00e9rabilit\u00e9 si aigu\u00eb \u00e0 la douleur relationnelle que le patient s&rsquo;est retranch\u00e9 derri\u00e8re une forteresse d&rsquo;indiff\u00e9rence protectrice pour survivre au d\u00e9chirement int\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 de l&rsquo;\u00e9moussement, le signe le plus sp\u00e9cifique identifi\u00e9 par Bleuler est la <strong>parathymie<\/strong> (discordance id\u00e9o-affective). Elle r\u00e9side dans la disjonction monstrueuse entre le contenu intellectuel d&rsquo;une pens\u00e9e et l&rsquo;affect qui devrait normalement l&rsquo;accompagner. Le sujet relate les s\u00e9vices atroces qu&rsquo;il subit de la part de pers\u00e9cuteurs imaginaires en esquissant un rire l\u00e9ger et d\u00e9tendu, ou pleure \u00e0 chaudes larmes en annon\u00e7ant qu&rsquo;il a gagn\u00e9 une fortune colossale. Cette dysharmonie s&rsquo;exprime \u00e9galement au niveau du corps par la <strong>paramimie<\/strong>, d\u00e9synchronisation tragique de l&rsquo;expression faciale o\u00f9 le haut du visage peut exprimer l&rsquo;effroi pendant que les l\u00e8vres affichent un sourire st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9 et fig\u00e9, t\u00e9moignant de la fracture interne qui d\u00e9chire l&rsquo;unit\u00e9 expressive du sujet.<\/p>\n<h3>6.3 L&rsquo;Autisme comme repli sur la vie int\u00e9rieure<\/h3>\n<p>Le troisi\u00e8me pilier du mod\u00e8le bleul\u00e9rien est le concept r\u00e9volutionnaire d&rsquo;<strong>Autisme<\/strong> (<em>Autismus<\/em>), n\u00e9ologisme immortel qu&rsquo;Eugen Bleuler forge \u00e0 partir du grec <em>autos<\/em> (\u03b1\u1f50\u03c4\u03cc\u03c2, soi-m\u00eame). Par ce terme, le psychiatre suisse n&rsquo;entend pas d\u00e9signer un trouble de l&rsquo;enfance \u2014 l&rsquo;autisme infantile de Kanner ne sera th\u00e9oris\u00e9 que trois d\u00e9cennies plus tard \u2014, mais le mouvement structural de d\u00e9sinvestissement du monde objectif ext\u00e9rieur au profit d&rsquo;un repli absolu sur le monde priv\u00e9 de la subjectivit\u00e9.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;autisme schizophr\u00e9nique, le patient s&rsquo;arrache douloureusement ou imperceptiblement \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 partag\u00e9e par le sens commun (le <em>koinon kosmon<\/em> des Grecs). D\u00e9\u00e7u par un monde per\u00e7u comme hostile, chaotique ou insupportable par suite de la scission associative, le moi se recroqueville dans son sanctuaire int\u00e9rieur. Le schizophr\u00e8ne habite d\u00e9sormais son univers propre (l&rsquo;<em>idion kosmon<\/em>), un espace psychologique clos r\u00e9gi non plus par les contraintes mat\u00e9rielles, le principe de r\u00e9alit\u00e9 ou les r\u00e8gles de la logique formelle, mais exclusivement par la toute-puissance de ses fantasmes, de ses souhaits hallucin\u00e9s et de ses craintes ancestrales.<\/p>\n<p>Bleuler souligne que l&rsquo;autisme n&rsquo;est pas n\u00e9cessairement une immobilit\u00e9 physique ou un mutisme complet, bien qu&rsquo;il puisse prendre ces formes extr\u00eames dans les \u00e9tats catatoniques terminaux. L&rsquo;autisme est avant tout une disposition psychologique, une mani\u00e8re d&rsquo;\u00eatre au monde caract\u00e9ris\u00e9e par l&rsquo;inaccessibilit\u00e9 relationnelle et la perte du contact intersubjectif fluide. Le malade peut vivre au milieu de ses proches ou d\u00e9ambuler dans la cit\u00e9 tout en \u00e9tant s\u00e9par\u00e9 du monde ext\u00e9rieur par une invisible mais infranchissable vitre blind\u00e9e, imperm\u00e9able aux arguments de la raison et aux appels de l&rsquo;affection, prisonnier d&rsquo;une r\u00e9alit\u00e9 fantastique tiss\u00e9e par ses propres repr\u00e9sentations inconscientes.<\/p>\n<h3>6.4 L&rsquo;Ambivalence dans ses dimensions multiples<\/h3>\n<p>Le quatri\u00e8me concept cardinal l\u00e9gu\u00e9 par Eugen Bleuler \u00e0 la psychopathologie g\u00e9n\u00e9rale est celui d&rsquo;<strong>Ambivalence<\/strong> (<em>Ambivalenz<\/em>), terme qu&rsquo;il invente en 1910 pour capturer une exp\u00e9rience psychologique vertigineuse : la coexistence simultan\u00e9e, au sein de la m\u00eame conscience et au m\u00eame instant, de deux tendances, de deux sentiments ou de deux jugements diam\u00e9tralement oppos\u00e9s, sans que cette contradiction ne vienne s&rsquo;annuler ou se r\u00e9soudre par un compromis logique.<\/p>\n<p>Chez le sujet sain, la contradiction psychique est arbitr\u00e9e par le moi int\u00e9grateur : si l&rsquo;on \u00e9prouve des sentiments contradictoires envers un \u00eatre cher, le psychisme p\u00e8se le pour et le contre, temporise ou \u00e9labore une synth\u00e8se nuanc\u00e9e. Chez le schizophr\u00e8ne, la <em>Spaltung<\/em> associative d\u00e9truit pr\u00e9cis\u00e9ment ce tribunal arbitral int\u00e9rieur. Les deux p\u00f4les de la contradiction s&rsquo;affrontent face \u00e0 face avec une intensit\u00e9 \u00e9gale et brutale, d\u00e9chirant le sujet sans qu&rsquo;aucune m\u00e9diation rationnelle ne soit plus possible.<\/p>\n<p>Cette fracture ambivalente s&rsquo;exprime dans toutes les dimensions de l&rsquo;\u00eatre. Bleuler en diss\u00e8que les m\u00e9canismes avec une minutie exemplaire, d\u00e9montrant comment elle innerve \u00e0 la fois les affects les plus intimes, les constructions de l&rsquo;intelligence et la dynamique motrice du passage \u00e0 l&rsquo;acte. Loin d&rsquo;\u00eatre une simple h\u00e9sitation psychologique ou un doute passager, l&rsquo;ambivalence schizophr\u00e9nique constitue un v\u00e9ritable pi\u00e8ge ontologique, une impasse psychique destructrice qui paralyse la volont\u00e9 du sujet et transforme l&rsquo;action la plus banale de la vie quotidienne en une \u00e9preuve insurmontable de d\u00e9chirement int\u00e9rieur.<\/p>\n<h2>7. Th\u00e9orie de l&rsquo;autisme et de la pens\u00e9e d\u00e9r\u00e9istique<\/h2>\n<h3>7.1 D\u00e9finition et caract\u00e9ristiques de la pens\u00e9e d\u00e9r\u00e9istique<\/h3>\n<p>Pour approfondir la dynamique cognitive et ph\u00e9nom\u00e9nologique de l&rsquo;autisme, Eugen Bleuler forge un concept th\u00e9orique d&rsquo;une rare \u00e9l\u00e9gance : la <strong>pens\u00e9e d\u00e9r\u00e9istique<\/strong> (du latin <em>de-re<\/em>, litt\u00e9ralement \u00ab hors des choses \u00bb ou \u00ab \u00e9loign\u00e9e de la r\u00e9alit\u00e9 \u00bb). Par cette notion, Bleuler cherche \u00e0 caract\u00e9riser un mode de fonctionnement psychique sp\u00e9cifique qui s&rsquo;affranchit d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment ou pathologiquement des donn\u00e9es de l&rsquo;exp\u00e9rience sensible et des contraintes incontournables de la logique rationnelle causale.<\/p>\n<p>La pens\u00e9e d\u00e9r\u00e9istique s&rsquo;oppose terme \u00e0 terme \u00e0 la pens\u00e9e r\u00e9aliste objective. Alors que cette derni\u00e8re est orient\u00e9e vers le monde ext\u00e9rieur, soumise aux lois de l&rsquo;espace, du temps, du tiers exclu et du principe de contradiction, la pens\u00e9e d\u00e9r\u00e9istique n&rsquo;ob\u00e9it qu&rsquo;au principe de plaisir et \u00e0 l&rsquo;arbitraire du d\u00e9sir affectif. Dans ce mode de pens\u00e9e, les d\u00e9sirs se transforment instantan\u00e9ment en r\u00e9alit\u00e9s accomplies, les symboles sont pris pour les objets r\u00e9els qu&rsquo;ils sont cens\u00e9s d\u00e9signer, et les liens de causalit\u00e9 magiques ou animistes remplacent l&rsquo;analyse scientifique des causes et des effets mat\u00e9riels.<\/p>\n<p>Bleuler fait preuve d&rsquo;une profonde lucidit\u00e9 anthropologique en insistant sur le fait que la pens\u00e9e d\u00e9r\u00e9istique ne constitue pas en soi une exclusivit\u00e9 de la folie. Elle repr\u00e9sente un mode de pens\u00e9e archa\u00efque et universel pr\u00e9sent chez tout \u00eatre humain. On l&rsquo;observe \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat pur dans le r\u00eave nocturne, o\u00f9 l&rsquo;absurde c\u00f4toie le sublime sans heurter le dormeur ; on la retrouve chez le jeune enfant dans ses jeux d&rsquo;illusion et ses fabulations innocentes ; elle innerve la cr\u00e9ation po\u00e9tique, la ferveur religieuse, les mythes fondateurs et les superstitions populaires. La trag\u00e9die du schizophr\u00e8ne n&rsquo;est donc pas d&rsquo;inventer la pens\u00e9e d\u00e9r\u00e9istique de toutes pi\u00e8ces, mais d&rsquo;avoir perdu le contr\u00f4le sur la pens\u00e9e r\u00e9aliste, se retrouvant submerg\u00e9 par le d\u00e9r\u00e9isme sans plus disposer du pont de retour vers le monde de la r\u00e9alit\u00e9 commune partag\u00e9e.<\/p>\n<h3>7.2 De la schizophr\u00e9nie bleul\u00e9rienne \u00e0 l&rsquo;autisme infantile de Kanner<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de la terminologie psychopathologique offre peu d&rsquo;exemples d&rsquo;une migration conceptuelle aussi fascinante et charg\u00e9e de malentendus que celle du mot \u00ab autisme \u00bb. Forg\u00e9 par Eugen Bleuler en 1911 comme l&rsquo;un des sympt\u00f4mes fondamentaux de la schizophr\u00e9nie de l&rsquo;adulte pour d\u00e9signer le retrait psychique fantasmatique, le mot conna\u00eetra une m\u00e9tamorphose spectaculaire quelques d\u00e9cennies plus tard, en 1943, sous la plume du p\u00e9dopsychiatre austro-am\u00e9ricain <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Leo_Kanner\">Leo Kanner<\/a>.<\/p>\n<p>Dans son article fondateur d\u00e9crivant onze enfants pr\u00e9sentant une \u00ab solitude autistique extr\u00eame \u00bb et un \u00ab besoin imp\u00e9rieux d&rsquo;immuabilit\u00e9 \u00bb, Kanner emprunte explicitement le terme \u00e0 la tradition bleul\u00e9rienne zurichoise. Presque au m\u00eame moment, \u00e0 Vienne en 1944, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Hans_Asperger\">Hans Asperger<\/a> utilise ind\u00e9pendamment l&rsquo;expression \u00ab psychopathie autistique \u00bb pour d\u00e9crire un tableau clinique voisin. Cependant, cette reprise lexicale s&rsquo;accompagne d&rsquo;un d\u00e9placement nosologique majeur : l\u00e0 o\u00f9 Bleuler d\u00e9crivait un processus pathologique acquis survenant apr\u00e8s un d\u00e9veloppement pr\u00e9alable normal de la personnalit\u00e9 chez un adolescent ou un adulte d\u00e9compensant une schizophr\u00e9nie, Kanner et Asperger d\u00e9crivent un trouble pr\u00e9coce, inn\u00e9, pr\u00e9sent d\u00e8s les premi\u00e8res semaines de l&rsquo;existence.<\/p>\n<p>Cette divergence \u00e9pist\u00e9mologique conduira pendant pr\u00e8s d&rsquo;un demi-si\u00e8cle \u00e0 des confusions nosographiques consid\u00e9rables dans la psychiatrie internationale. Pendant des d\u00e9cennies, notamment au sein des classifications nord-am\u00e9ricaines (DSM-I et DSM-II) et de la p\u00e9dopsychiatrie d&rsquo;inspiration psychanalytique, l&rsquo;autisme de l&rsquo;enfant sera qualifi\u00e9 de \u00ab psychose infantile \u00bb ou de \u00ab schizophr\u00e9nie pr\u00e9coce de l&rsquo;enfance \u00bb, entretenant l&rsquo;illusion d&rsquo;une continuit\u00e9 causale directe entre l&rsquo;autisme de Kanner et la schizophr\u00e9nie bleul\u00e9rienne. Il faudra attendre le DSM-III en 1980 et les progr\u00e8s de la neurobiologie d\u00e9veloppementale pour s\u00e9parer d\u00e9finitivement les Troubles du Spectre de l&rsquo;Autisme (TSA), affections neurod\u00e9veloppementales cong\u00e9nitales, de la schizophr\u00e9nie de Bleuler, affection psychiatrique majeure \u00e0 d\u00e9but typiquement post-pubertaire.<\/p>\n<h3>7.3 Implications philosophiques et ph\u00e9nom\u00e9nologiques de l&rsquo;autisme bleul\u00e9rien<\/h3>\n<p>La th\u00e9orie de l&rsquo;autisme formul\u00e9e par Eugen Bleuler d\u00e9passe largement le strict cadre nosographique m\u00e9dical pour r\u00e9sonner profond\u00e9ment au c\u0153ur des grands d\u00e9bats de la philosophie et de la ph\u00e9nom\u00e9nologie du XXe si\u00e8cle. C&rsquo;est le psychiatre et philosophe Eug\u00e8ne Minkowski, ancien \u00e9l\u00e8ve du Burgh\u00f6lzli, qui donnera \u00e0 l&rsquo;autisme bleul\u00e9rien son prolongement ph\u00e9nom\u00e9nologique le plus fulgurant dans son ouvrage magistral <em>La Schizophr\u00e9nie<\/em> (1927). Minkowski reformule l&rsquo;autisme non pas comme un simple sympt\u00f4me psychologique, mais comme la <strong>perte de contact vital avec la r\u00e9alit\u00e9<\/strong>.<\/p>\n<p>S&rsquo;inspirant d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Henri_Bergson\">Henri Bergson<\/a> et d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Edmund_Husserl\">Edmund Husserl<\/a>, la ph\u00e9nom\u00e9nologie psychiatrique d\u00e9montre que le monde de l&rsquo;homme sain n&rsquo;est pas seulement constitu\u00e9 de repr\u00e9sentations cognitives neutres, mais d&rsquo;un tissu d&rsquo;\u00e9vidences naturelles, d&rsquo;une synchronie pr\u00e9r\u00e9flexive et charnelle avec le flux du temps et la pr\u00e9sence d&rsquo;autrui. Dans l&rsquo;autisme schizophr\u00e9nique, ce n&rsquo;est pas seulement l&rsquo;intellect qui dysfonctionne, c&rsquo;est l&rsquo;enracinement ontologique m\u00eame du sujet dans le monde qui se d\u00e9robe. Le schizophr\u00e8ne est celui chez qui le temps v\u00e9cu s&rsquo;est immobilis\u00e9, fig\u00e9 dans une stase spatiale o\u00f9 les objets et les \u00eatres perdent leur familiarit\u00e9 rassurante pour appara\u00eetre insolites, mena\u00e7ants ou d\u00e9nu\u00e9s d&rsquo;\u00e2me.<\/p>\n<p>Cette br\u00e8che dans le monde commun soul\u00e8ve une question \u00e9pist\u00e9mologique fondamentale sur l&rsquo;intersubjectivit\u00e9 humaine : comment maintenir la communication et le dialogue avec un \u00eatre dont le cadre de r\u00e9f\u00e9rence existentiel est devenu radicalement autre ? En th\u00e9orisant l&rsquo;autisme, Bleuler a mis au jour le fait que la raison n&rsquo;est pas un absolu universel monolithique et in\u00e9branlable, mais un \u00e9difice fragile, continuellement menac\u00e9 par les ab\u00eemes de la solitude int\u00e9rieure et du vertige solipsiste, invitant le th\u00e9rapeute non pas \u00e0 condamner l&rsquo;ali\u00e9n\u00e9 au n\u00e9ant de l&rsquo;incompr\u00e9hension, mais \u00e0 risquer le franchissement de la fronti\u00e8re pour rejoindre l&rsquo;autre au c\u0153ur m\u00eame de son exil existentiel.<\/p>\n<h2>8. Le concept d&rsquo;ambivalence : Structure et r\u00e9percussions cliniques<\/h2>\n<h3>8.1 La typologie tripartite de l&rsquo;ambivalence selon Bleuler<\/h3>\n<p>Dans ses \u00e9crits princeps de 1910 et 1911, Eugen Bleuler ne se contente pas de nommer l&rsquo;ambivalence ; il en d\u00e9ploie une analyse structurale d&rsquo;une rigueur clinique remarquable en \u00e9rigeant une typologie tripartite devenue classique, diss\u00e9quant les trois registres fondamentaux de l&rsquo;exp\u00e9rience humaine o\u00f9 s&rsquo;exprime la scission des contraires :<\/p>\n<ul>\n<li>\n        <strong>L&rsquo;ambivalence affective<\/strong> (<em>affektive Ambivalenz<\/em>) : C&rsquo;est la forme la plus intuitive et la plus fr\u00e9quente, caract\u00e9ris\u00e9e par la coexistence simultan\u00e9e et indissociable, envers une seule et m\u00eame personne, d&rsquo;un amour passionn\u00e9 et d&rsquo;une haine f\u00e9roce. Une m\u00e8re schizophr\u00e8ne peut d\u00e9clarer dans le m\u00eame souffle \u00e0 son enfant : \u00ab Je t&rsquo;adore de tout mon c\u0153ur, tu es mon tr\u00e9sor supr\u00eame \u00bb et \u00ab Tu me d\u00e9go\u00fbtes, je veux t&rsquo;\u00e9trangler sur l&rsquo;heure \u00bb, sans que l&rsquo;un de ces sentiments ne vienne adoucir, masquer ou moduler l&rsquo;autre.\n    <\/li>\n<li>\n        <strong>L&rsquo;ambivalence intellectuelle ou d&rsquo;id\u00e9e<\/strong> (<em>intellektuelle Ambivalenz<\/em>) : Elle frappe directement le jugement et l&rsquo;adh\u00e9sion logique aux repr\u00e9sentations. Le sujet affirme et nie simultan\u00e9ment la m\u00eame proposition au m\u00eame instant, proclamant par exemple : \u00ab Je suis le Christ ressuscit\u00e9 et sauv\u00e9 par Dieu, mais je suis en m\u00eame temps le cadavre pourri d&rsquo;un criminel ath\u00e9e \u00bb, vivant ces deux propositions inconciliables avec une certitude absolue et sans ressentir le moindre vertige logique face \u00e0 l&rsquo;incompatibilit\u00e9 de son discours.\n    <\/li>\n<li>\n        <strong>L&rsquo;ambivalence volitionnelle ou d&rsquo;intention<\/strong> (<em>volunt\u00e4re Ambivalenz<\/em> ou <strong>Ambitendance<\/strong>) : Elle s&rsquo;attaque \u00e0 la conation et au passage \u00e0 l&rsquo;acte. Le patient veut ex\u00e9cuter un geste et refuse simultan\u00e9ment et avec la m\u00eame force de le mener \u00e0 bien. Face \u00e0 une porte entr&rsquo;ouverte, il avance la main pour saisir la poign\u00e9e et la retire violemment en arri\u00e8re, r\u00e9p\u00e9tant ce va-et-vient contradictoire des dizaines de fois dans une paralyse agonistique tragique, incapable d&rsquo;arbitrer entre le d\u00e9sir de sortir et l&rsquo;imp\u00e9ratif de rester claquemur\u00e9.\n    <\/li>\n<\/ul>\n<h3>8.2 Ambivalence physiologique versus ambivalence pathologique<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des grandes forces th\u00e9oriques d&rsquo;Eugen Bleuler est d&rsquo;avoir constamment pens\u00e9 la pathologie comme une distorsion ou une exag\u00e9ration caricaturale de m\u00e9canismes psychiques physiologiques normaux. D\u00e8s lors, il s&rsquo;attache \u00e0 distinguer avec pr\u00e9cision l&rsquo;ambivalence pathologique destructrice du schizophr\u00e8ne de ce qu&rsquo;il identifie comme l&rsquo;<strong>ambivalence physiologique<\/strong> universelle pr\u00e9sente chez tout individu sain.<\/p>\n<p>Chez l&rsquo;\u00eatre humain ordinaire, la vie affective et volitive n&rsquo;est jamais pure, univoque ou monolithique. L&rsquo;h\u00e9sitation, le doute, le m\u00e9lange d&rsquo;admiration et de jalousie envers un rival, la douleur m\u00eal\u00e9e de soulagement lors d&rsquo;une rupture difficile sont le lot commun de l&rsquo;exp\u00e9rience humaine. Cependant, chez l&rsquo;individu sain, le moi conscient dispose d&rsquo;une fonction de synth\u00e8se int\u00e9grative (ce que Bleuler nomme le \u00ab pouvoir de hi\u00e9rarchisation associative \u00bb). Confront\u00e9 \u00e0 des tendances oppos\u00e9es, l&rsquo;esprit sain op\u00e8re une pes\u00e9e critique : il temporise, tol\u00e8re la frustration de renoncer \u00e0 l&rsquo;une des options, ou forge un compromis conscient qui transcende l&rsquo;opposition binaire.<\/p>\n<p>Dans la schizophr\u00e9nie, cette fonction d&rsquo;arbitrage sup\u00e9rieur est brutalement an\u00e9antie par la <em>Spaltung<\/em> primaire. Les deux composantes contraires se trouvent autonomis\u00e9es, d\u00e9livr\u00e9es de tout frein mod\u00e9rateur. Elles occupent simultan\u00e9ment le champ entier de la conscience sans se rencontrer dans un d\u00e9bat unifi\u00e9. L&rsquo;ambivalence pathologique n&rsquo;est donc pas une simple ind\u00e9cision n\u00e9vrotique ou un caprice passager, mais une dislocation radicale de l&rsquo;appareil \u00e0 juger et \u00e0 choisir, condamnant le malade \u00e0 subir la violence brute de polarit\u00e9s antagonistes qu&rsquo;aucune synth\u00e8se int\u00e9rieure ne peut plus venir apaiser ou r\u00e9concilier.<\/p>\n<h3>8.3 L&rsquo;assimilation et la m\u00e9tamorphose du concept en psychanalyse<\/h3>\n<p>Le terme d&rsquo;ambivalence forg\u00e9 \u00e0 Zurich rencontre imm\u00e9diatement un \u00e9cho extraordinaire \u00e0 Vienne. Sigmund Freud, enthousiasm\u00e9 par la puissance clinique et m\u00e9tapsychologique du concept de son confr\u00e8re suisse, s&rsquo;en empare sans tarder et l&rsquo;int\u00e8gre au c\u0153ur m\u00eame du corpus th\u00e9orique psychanalytique d\u00e8s les ann\u00e9es 1912-1915, notamment dans ses chefs-d&rsquo;\u0153uvre <em>Totem et Tabou<\/em> et <em>Deuil et m\u00e9lancolie<\/em>.<\/p>\n<p>Cependant, en franchissant la fronti\u00e8re de Zurich \u00e0 Vienne, le concept subit une profonde m\u00e9tamorphose doctrinale. Pour Eugen Bleuler, m\u00e9decin attach\u00e9 \u00e0 la clinique asilaire, l&rsquo;ambivalence est avant tout une cons\u00e9quence de la d\u00e9sorganisation formelle de la pens\u00e9e et du rel\u00e2chement des liens associatifs sous-tendus par une faille biologique du cortex. Pour Freud, en revanche, l&rsquo;ambivalence cesse d&rsquo;\u00eatre un sympt\u00f4me d&rsquo;incoh\u00e9rence cognitive pour devenir la manifestation primordiale du conflit pulsionnel inconscient universel.<\/p>\n<p>Freud place l&rsquo;ambivalence au fondement m\u00eame de la structuration de l&rsquo;appareil psychique : c&rsquo;est la lutte inextinguible entre les pulsions d&rsquo;amour et de haine, entre l&rsquo;instinct de conservation et la libido, puis, dans sa seconde topique, entre \u00c9ros et la pulsion de mort (Thanatos). L&rsquo;ambivalence devient la cl\u00e9 de vo\u00fbte pour comprendre les tourments du complexe d&rsquo;\u0152dipe, les scrupules torturants de la n\u00e9vrose obsessionnelle \u2014 o\u00f9 le doute et la culpabilit\u00e9 naissent de la haine inconsciente refoul\u00e9e envers l&rsquo;\u00eatre aim\u00e9 \u2014, et les ab\u00eemes de la m\u00e9lancolie, o\u00f9 le moi s&rsquo;accable d&rsquo;auto-reproches en s&rsquo;identifiant \u00e0 l&rsquo;objet perdu qu&rsquo;il d\u00e9teste tout autant qu&rsquo;il ch\u00e9rit. Ainsi, n\u00e9 dans le clo\u00eetre des chroniques de Rheinau, le concept bleul\u00e9rien d&rsquo;ambivalence a conquis l&rsquo;ensemble des sciences de l&rsquo;esprit pour devenir l&rsquo;une des cat\u00e9gories majeures de l&rsquo;anthropologie et de la psychanalyse du XXe si\u00e8cle.<\/p>\n<h2>9. Eugen Bleuler et la psychanalyse : Dialogue, convergences et dissensions avec Freud<\/h2>\n<h3>9.1 La d\u00e9couverte enthousiaste des travaux freudiens<\/h3>\n<p>La rencontre intellectuelle entre Eugen Bleuler et <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Sigmund_Freud\">Sigmund Freud<\/a> constitue l&rsquo;un des chapitres les plus palpitants de l&rsquo;histoire des id\u00e9es m\u00e9dicales contemporaines. D\u00e8s le tournant du si\u00e8cle, peu apr\u00e8s la parution en novembre 1899 de l&rsquo;ouvrage s\u00e9minal de Freud, <em>L&rsquo;Interpr\u00e9tation du r\u00eave<\/em> (<em>Die Traumdeutung<\/em>), Bleuler se plonge avec passion dans les textes du ma\u00eetre viennois. Alors que la quasi-totalit\u00e9 du corps m\u00e9dical acad\u00e9mique d&rsquo;Europe centrale rejette avec m\u00e9pris les \u00e9crits freudiens, les qualifiant de pornographie non scientifique ou de charlatanisme mystique, le directeur du Burgh\u00f6lzli y discerne imm\u00e9diatement une cl\u00e9 herm\u00e9neutique d&rsquo;une port\u00e9e inestimable.<\/p>\n<p>Bleuler saisit d&#8217;embl\u00e9e l&rsquo;analogie structurelle g\u00e9niale mise au jour par Freud : le d\u00e9lire et l&rsquo;hallucination du fou fonctionnent exactement selon les m\u00eames m\u00e9canismes s\u00e9miotiques et dynamiques que le r\u00eave nocturne de l&rsquo;homme sain (condensation, d\u00e9placement, dramatisation symbolique). En 1904, une correspondance \u00e9pistolaire soutenue et passionn\u00e9e s&rsquo;\u00e9tablit entre Vienne et Zurich. Bleuler et son jeune bras droit Carl Gustav Jung font de la clinique cantonale du Burgh\u00f6lzli un v\u00e9ritable laboratoire vivant de validation des th\u00e8ses freudiennes.<\/p>\n<p>Bleuler applique sans r\u00e9serve la m\u00e9thode analytique \u00e0 ses malades asilaires les plus lourdement atteints. Il d\u00e9montre avec brio que le d\u00e9lire des schizophr\u00e8nes n&rsquo;est pas un agr\u00e9gat de syllabes insens\u00e9es caus\u00e9 par le hasard m\u00e9canique d&rsquo;un foyer l\u00e9sionnel c\u00e9r\u00e9bral, mais un discours cod\u00e9, profond\u00e9ment d\u00e9termin\u00e9 par l&rsquo;histoire affective traumatique du sujet, ses secrets inavouables, ses chagrins d&rsquo;amour d\u00e9\u00e7us et ses aspirations refoul\u00e9es. En int\u00e9grant le d\u00e9terminisme psychologique au saint des saints de la psychiatrie universitaire germanique, Eugen Bleuler offre \u00e0 la psychanalyse freudienne naissante son premier et plus prestigieux titre de noblesse acad\u00e9mique.<\/p>\n<h3>9.2 L&rsquo;engagement institutionnel au sein de l&rsquo;Association Psychanalytique Internationale<\/h3>\n<p>L&rsquo;engagement de Bleuler en faveur de la cause freudienne ne reste pas longtemps confin\u00e9 \u00e0 des r\u00e9flexions th\u00e9oriques de laboratoire ; il prend un tournant institutionnel de premier ordre au milieu des ann\u00e9es 1900. Freud, conscient de l&rsquo;isolement viennois de son mouvement et de la menace de voir la psychanalyse \u00e9tiquet\u00e9e comme une \u00ab affaire exclusivement juive \u00bb, accueille l&rsquo;alliance zurichoise comme un miracle providentiel. Avec Bleuler, c&rsquo;est l&rsquo;establishment m\u00e9dical protestant suisse, titulaire d&rsquo;une chaire universitaire prestigieuse de renomm\u00e9e mondiale, qui apporte son autorit\u00e9 incontestable au mouvement psychanalytique.<\/p>\n<p>Bleuler soutient activement les initiatives visant \u00e0 f\u00e9d\u00e9rer les pionniers de la discipline. En avril 1908, il participe au premier Congr\u00e8s international de psychanalyse r\u00e9uni \u00e0 l&rsquo;H\u00f4tel Bristol de Salzbourg, o\u00f9 il prononce une conf\u00e9rence remarqu\u00e9e sur l&rsquo;intelligibilit\u00e9 des sympt\u00f4mes schizophr\u00e9niques \u00e0 la lumi\u00e8re de la doctrine des complexes. Il adh\u00e8re formellement \u00e0 la Soci\u00e9t\u00e9 psychanalytique de Vienne et encourage ses collaborateurs les plus brillants \u2014 Jung, Abraham, Franz Riklin, Binswanger \u2014 \u00e0 s&rsquo;investir sans retenue dans l&rsquo;\u00e9dification du nouveau savoir.<\/p>\n<p>En mars 1910, lors du deuxi\u00e8me congr\u00e8s tenu \u00e0 Nuremberg, l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Association_psychanalytique_internationale\">Association Psychanalytique Internationale<\/a> (IPA) est officiellement port\u00e9e sur les fonts baptismaux. Freud impose Carl Gustav Jung comme premier pr\u00e9sident permanent de l&rsquo;association, tandis que Bleuler pr\u00eate tout le poids de son autorit\u00e9 morale et institutionnelle pour asseoir la l\u00e9gitimit\u00e9 de l&rsquo;organisation face aux attaques venimeuses de la psychiatrie traditionaliste conservatrice. Pendant plusieurs ann\u00e9es, le Burgh\u00f6lzli brille comme le phare rayonnant de la psychanalyse institutionnelle, attirant vers la doctrine viennoise des recrues prestigieuses venues des quatre coins du globe.<\/p>\n<h3>9.3 La rupture institutionnelle de 1911 et l&rsquo;ind\u00e9pendance de pens\u00e9e<\/h3>\n<p>Cependant, cette lune de miel institutionnelle ne tarde pas \u00e0 se heurter \u00e0 des divergences irr\u00e9conciliables d&rsquo;ordre \u00e9thique, scientifique et caract\u00e9riel. Eugen Bleuler, savant r\u00e9publicain helv\u00e9tique farouchement attach\u00e9 \u00e0 son ind\u00e9pendance critique et nourri de la rigueur de la m\u00e9thode scientifique positive, supporte de plus en plus mal l&rsquo;exigence d&rsquo;orthodoxie dogmatique absolue impos\u00e9e par Freud \u00e0 ses disciples. Bleuler refuse cat\u00e9goriquement le principe du \u00ab tout ou rien \u00bb selon lequel on ne saurait adopter un pan de la th\u00e9orie psychanalytique sans embrasser aveugl\u00e9ment l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 du cat\u00e9chisme freudien.<\/p>\n<p>Les d\u00e9saccords de fond cristallisent autour de deux points cardinaux :<\/p>\n<ul>\n<li>\n        <strong>Le pansexualisme freudien<\/strong> : Bien que Bleuler reconnaisse volontiers l&rsquo;importance \u00e9crasante de la sexualit\u00e9 dans l&rsquo;\u00e9tiologie de nombreuses n\u00e9vroses, il refuse formellement de faire de la libido sexuelle la cause exclusive et unique de l&rsquo;ensemble des productions psychiques humaines et des psychoses d\u00e9lirantes.\n    <\/li>\n<li>\n        <strong>La dimension biologique de la schizophr\u00e9nie<\/strong> : Bleuler maintient avec fermet\u00e9 que sous les m\u00e9canismes psychologiques des sympt\u00f4mes secondaires se cache un processus biologique primaire c\u00e9r\u00e9bral qu&rsquo;aucune psychanalyse pure ne saurait dissoudre, ce qui froisse les pr\u00e9tentions imp\u00e9rialistes de Freud sur le champ des n\u00e9vroses de d\u00e9fense narcissiques.\n    <\/li>\n<\/ul>\n<p>\u00c0 ces diff\u00e9rends doctrinaux s&rsquo;ajoute l&rsquo;exigence pressante de Freud qui demande \u00e0 Bleuler de transformer la branche zurichoise de l&rsquo;IPA en une soci\u00e9t\u00e9 secr\u00e8te militante exigeant de ses membres une all\u00e9geance aveugle. C&rsquo;en est trop pour l&rsquo;\u00e9thique de Bleuler. En novembre 1911, dans une lettre d&rsquo;une dignit\u00e9 magistrale adress\u00e9e \u00e0 Freud, Bleuler remet sa d\u00e9mission d\u00e9finitive de l&rsquo;Association Psychanalytique Internationale, \u00e9crivant notamment : \u00ab Pour vous, l&rsquo;association est devenue une congr\u00e9gation religieuse ferm\u00e9e o\u00f9 l&rsquo;on exige un serment de foi sur des dogmes ; pour moi, la science ne peut vivre et progresser que dans le doute m\u00e9thodique et la libert\u00e9 absolue de chercher \u00bb. Malgr\u00e9 ce divorce institutionnel douloureux, les deux g\u00e9ants conserveront un profond respect intellectuel mutuel et continueront d&rsquo;\u00e9changer des correspondances scientifiques d&rsquo;une grande courtoisie jusqu&rsquo;\u00e0 la fin des ann\u00e9es 1930, Bleuler n&rsquo;h\u00e9sitant jamais \u00e0 r\u00e9affirmer publiquement sa dette imprescriptible envers le g\u00e9nie de Freud.<\/p>\n<h2>10. L&rsquo;\u00c9cole de Zurich et les collaborations scientifiques majeures<\/h2>\n<h3>10.1 La collaboration f\u00e9conde avec Carl Gustav Jung<\/h3>\n<p>L&rsquo;alliance intellectuelle nou\u00e9e au Burgh\u00f6lzli entre Eugen Bleuler et Carl Gustav Jung entre 1900 et 1909 constitue l&rsquo;un des partenariats scientifiques les plus \u00e9lectrisants de l&rsquo;histoire de la psychopathologie. Lorsque Bleuler confie au jeune Jung la responsabilit\u00e9 des recherches exp\u00e9rimentales au sein de la clinique zurichoise, les deux hommes poursuivent un dessein commun audacieux : r\u00e9concilier la psychologie exp\u00e9rimentale de Wilhelm Wundt avec la psychopathologie clinique et l&rsquo;exploration psychanalytique de l&rsquo;inconscient.<\/p>\n<p>C&rsquo;est dans ce cadre novateur que Jung met au point ses fameuses exp\u00e9riences d&rsquo;<strong>associations de mots<\/strong>, perfectionn\u00e9es par l&rsquo;usage du galvanom\u00e8tre pour mesurer la r\u00e9sistance \u00e9lectrique de la peau (r\u00e9flexe psychogalvanique). En soumettant sujets sains et malades schizophr\u00e8nes \u00e0 des listes standardis\u00e9es de mots-inducteurs, Jung et Bleuler constatent que les h\u00e9sitations de temps de r\u00e9action, les fautes de reproduction ou les blocages associatifs ne sont pas imputables \u00e0 des pannes intellectuelles al\u00e9atoires, mais \u00e0 l&rsquo;interf\u00e9rence de ce que Jung nomme pour la premi\u00e8re fois les <strong>complexes charg\u00e9s d&rsquo;affects<\/strong> (<em>affektbetonte Komplexe<\/em>), r\u00e9seaux de repr\u00e9sentations inconscientes refoul\u00e9es satur\u00e9es d&rsquo;\u00e9motions vives.<\/p>\n<p>Cette recherche exp\u00e9rimentale culmine en 1907 avec la publication par Jung de son premier grand livre th\u00e9orique, <em>\u00dcber die Psychologie der Dementia praecox<\/em> (Psychologie de la d\u00e9mence pr\u00e9coce), un ouvrage con\u00e7u sous la supervision directe et en symbiose conceptuelle parfaite avec Bleuler. Les deux psychiatres y d\u00e9montrent que le d\u00e9lire du schizophr\u00e8ne ob\u00e9it \u00e0 la logique inexorable de ses complexes affectifs intimes. Cette collaboration forge l&rsquo;armature de la future th\u00e9orisation bleul\u00e9rienne de la scission associative et de la pens\u00e9e d\u00e9r\u00e9istique, bien que leurs chemins scientifiques bifurqueront ult\u00e9rieurement lorsque Jung s&rsquo;\u00e9loignera de la m\u00e9decine asilaire pour b\u00e2tir sa propre psychologie analytique des arch\u00e9types.<\/p>\n<h3>10.2 Le mentorat de Ludwig Binswanger et l&rsquo;essor de la Daseinsanalyse<\/h3>\n<p>Parmi les nombreux disciples d&rsquo;Eugen Bleuler au Burgh\u00f6lzli, le psychiatre suisse Ludwig Binswanger occupe une place tout \u00e0 fait singuli\u00e8re. Neveu du c\u00e9l\u00e8bre neuropathologiste Otto Binswanger d&rsquo;I\u00e9na, Ludwig arrive \u00e0 Zurich en 1907 pour y accomplir son assistanat clinique. Sous la houlette exigeante et paternelle de Bleuler, le jeune m\u00e9decin apprend l&rsquo;art de l&rsquo;observation minutieuse des malades au quotidien, la consignation rigoureuse des r\u00e9cits de vie et l&rsquo;art de l&rsquo;\u00e9coute bienveillante des d\u00e9lires les plus d\u00e9routants.<\/p>\n<p>Bleuler transmet \u00e0 Binswanger une conviction fondamentale qui orientera l&rsquo;ensemble de sa carri\u00e8re future : le d\u00e9lire n&rsquo;est pas un non-sens absolu, une simple anomalie biologique \u00e0 neutraliser chimiquement, mais une modalit\u00e9 sp\u00e9cifique de l&rsquo;existence humaine, une mani\u00e8re tragique mais coh\u00e9rente pour le sujet d&rsquo;exp\u00e9rimenter et de construire son \u00ab \u00eatre-au-monde \u00bb (<em>In-der-Welt-sein<\/em>). Binswanger puise directement dans la nosographie bleul\u00e9rienne de la schizophr\u00e9nie le terreau empirique qui lui permettra ult\u00e9rieurement, apr\u00e8s avoir pris la direction du sanatorium Bellevue de Kreuzlingen, de croiser la psychiatrie clinique avec la ph\u00e9nom\u00e9nologie d&rsquo;Edmund Husserl et l&rsquo;ontologie fondamentale de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Martin_Heidegger\">Martin Heidegger<\/a>.<\/p>\n<p>Cette filiation directe donnera naissance \u00e0 la <strong>Daseinsanalyse<\/strong> (analyse existentielle), courant majeur de la psychiatrie europ\u00e9enne qui se propose d&rsquo;explorer la structure du projet transcendantal du malade schizophr\u00e8ne, l&rsquo;effondrement de son espace g\u00e9om\u00e9trique et la p\u00e9trification de son temps intime. Les c\u00e9l\u00e8bres \u00e9tudes de cas publi\u00e9es par Binswanger \u2014 au premier rang desquelles l&rsquo;inoubliable monographie sur le cas d&rsquo;Ellen West \u2014 portent la marque ind\u00e9l\u00e9bile de l&rsquo;enseignement clinique bleul\u00e9rien : une d\u00e9votion absolue au respect de la subjectivit\u00e9 de l&rsquo;ali\u00e9n\u00e9 et la qu\u00eate inlassable du sens humain log\u00e9 au c\u0153ur m\u00eame des formes les plus bris\u00e9es de la folie.<\/p>\n<h3>10.3 Les \u00e9changes avec Auguste Forel et la psychiatrie sociale<\/h3>\n<p>Bien qu&rsquo;Eugen Bleuler ait succ\u00e9d\u00e9 \u00e0 Auguste Forel en imprimant sa marque propre sur la psychopathologie descriptive, les deux hommes entretiennent tout au long de leur existence un dialogue intellectuel et militant d&rsquo;une remarquable constance. Bleuler h\u00e9rite de Forel une pr\u00e9occupation majeure qui d\u00e9passe le cadre strict des murs de l&rsquo;asile : celle de l&rsquo;hygi\u00e8ne mentale, de la pr\u00e9vention sociale et de la lutte contre les fl\u00e9aux m\u00e9dico-sociaux qui ravagent les classes populaires helv\u00e9tiques de l&rsquo;\u00e9poque industrielle.<\/p>\n<p>Le combat prioritaire men\u00e9 conjointement par Forel et Bleuler est la lutte implacable contre l&rsquo;<strong>alcoolisme chronique<\/strong>. Forel avait fond\u00e9 la Ligue des Bons-Templiers en Suisse et ouvert des asiles de d\u00e9sintoxication pionniers ; Bleuler poursuit cette mission avec une rigueur absolue au Burgh\u00f6lzli. Il bannit totalement la distribution rituelle d&rsquo;alcool au sein de l&rsquo;asile \u2014 pratique pourtant imm\u00e9moriale dans les h\u00f4pitaux europ\u00e9ens \u2014 et pratique lui-m\u00eame une abstinence totale exemplaire tout au long de sa vie adulte pour montrer l&rsquo;exemple \u00e0 ses collaborateurs et \u00e0 ses patients.<\/p>\n<p>Bleuler int\u00e8gre les facteurs psychosociaux dans sa r\u00e9flexion sur la gen\u00e8se des d\u00e9compensations schizophr\u00e9niques, promouvant la cr\u00e9ation de structures de post-cure, de consultations m\u00e9dico-sociales cantonales ambulatoires et de dispositifs de r\u00e9insertion par le travail familial. Il s&rsquo;efforce de sensibiliser le public et les autorit\u00e9s politiques aux m\u00e9faits de la stigmatisation asilaire, \u0153uvrant pour que le malade mental soit accueilli \u00e0 sa sortie par un tissu communautaire solidaire plut\u00f4t que d&rsquo;\u00eatre condamn\u00e9 \u00e0 la r\u00e9cidive par l&rsquo;isolement et la mis\u00e8re sociale. Cette dimension sociale de la psychiatrie zurichoise conna\u00eetra une r\u00e9sonance consid\u00e9rable aupr\u00e8s des r\u00e9formateurs sanitaires britanniques et am\u00e9ricains du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, inspirant le mouvement mondial d&rsquo;hygi\u00e8ne mentale impuls\u00e9 par Clifford Beers.<\/p>\n<h2>11. Les r\u00e9flexions \u00e9pist\u00e9mologiques, philosophiques et les d\u00e9rives eug\u00e9niques<\/h2>\n<h3>11.1 L&rsquo;ouvrage philosophique majeur : Naturgeschichte des Geistes (1921)<\/h3>\n<p>Loin de cantonner ses sp\u00e9culations aux stricts r\u00e9pertoires des pathologies mentales, Eugen Bleuler nourrissait une immense ambition philosophique et \u00e9pist\u00e9mologique : percer le myst\u00e8re de l&rsquo;organisation g\u00e9n\u00e9rale de la vie et de la conscience. Cette qu\u00eate intellectuelle au long cours aboutit en 1921 \u00e0 la publication de son trait\u00e9 le plus ambitieux et le plus m\u00e9connu du grand public, un pav\u00e9 philosophique de pr\u00e8s de sept cents pages intitul\u00e9 <em>Naturgeschichte des Geistes<\/em> (Histoire naturelle de l&rsquo;esprit).<\/p>\n<p>Dans ce monument m\u00e9taphysique, Bleuler s&rsquo;attaque au probl\u00e8me fondamental du dualisme cart\u00e9sien et propose une th\u00e9orie moniste audacieuse fond\u00e9e sur le concept de <strong>parall\u00e9lisme psychophysique<\/strong> universel. Inspir\u00e9 par les travaux du biologiste Richard Semon sur la th\u00e9orie de la \u00ab mn\u00e9m\u00e9 \u00bb (la m\u00e9moire organique inscrite dans la mati\u00e8re vivante), Bleuler soutient que le psychisme n&rsquo;est pas une substance immat\u00e9rielle magiquement greff\u00e9e sur un corps machinal, mais une propri\u00e9t\u00e9 immanente et continue de la mati\u00e8re vivante organis\u00e9e. Selon sa vision, chaque cellule, chaque tissu biologique poss\u00e8de un degr\u00e9 infinit\u00e9simal d&rsquo;activit\u00e9 psychique \u2014 une capacit\u00e9 fondamentale de m\u00e9moriser, d&rsquo;adapter et de r\u00e9agir de mani\u00e8re intentionnelle aux stimuli environnementaux.<\/p>\n<p>Bleuler combat f\u00e9rocement le mat\u00e9rialisme m\u00e9caniste simpliste du XIXe si\u00e8cle qui r\u00e9duisait la conscience \u00e0 une simple s\u00e9cr\u00e9tion biochimique du cortex c\u00e9r\u00e9bral. Pour lui, l&rsquo;esprit humain complexe n&rsquo;est que le sommet int\u00e9gr\u00e9 d&rsquo;une pyramide de fonctions vitales unifi\u00e9es par des lois de r\u00e9gulation t\u00e9l\u00e9ologiques universelles. Cette conception holistique et organiciste du vivant t\u00e9moigne de la vaste culture philosophique du ma\u00eetre de Zurich, qui cherchait dans les lois de la biologie g\u00e9n\u00e9rale la justification th\u00e9orique de sa nosographie psychiatrique, concevant la schizophr\u00e9nie non point comme une possession ext\u00e9rieure, mais comme la rupture tragique d&rsquo;un \u00e9quilibre biophysique universel d&rsquo;int\u00e9gration des parties dans le tout.<\/p>\n<h3>11.2 Les positions controvers\u00e9es sur l&rsquo;eug\u00e9nisme et la st\u00e9rilisation<\/h3>\n<p>Il est impossible d&rsquo;offrir un portrait intellectuel honn\u00eate et complet d&rsquo;Eugen Bleuler sans aborder avec une lucidit\u00e9 critique rigoureuse la part la plus sombre de sa pens\u00e9e : son adh\u00e9sion explicite aux th\u00e8ses de l&rsquo;<strong>hygi\u00e8ne raciale<\/strong> et de l&rsquo;<strong>eug\u00e9nisme<\/strong>, largement partag\u00e9es par l&rsquo;\u00e9lite scientifique m\u00e9dicale de son \u00e9poque tant en Europe qu&rsquo;en Am\u00e9rique du Nord.<\/p>\n<p>Profond\u00e9ment impr\u00e9gn\u00e9 par les th\u00e9ories de la d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence h\u00e9r\u00e9ditaire issues du XIXe si\u00e8cle et inquiet de ce que la m\u00e9decine moderne, en maintenant en vie des malades chroniques incapables d&rsquo;autonomie, ne conduise \u00e0 terme \u00e0 une \u00ab d\u00e9t\u00e9rioration du patrimoine g\u00e9n\u00e9tique de la collectivit\u00e9 \u00bb, Bleuler s&rsquo;est fait le promoteur sans \u00e9quivoque de mesures eug\u00e9niques pr\u00e9ventives. D\u00e8s les premi\u00e8res \u00e9ditions de son trait\u00e9 de psychiatrie, il d\u00e9fend ouvertement l&rsquo;opportunit\u00e9 de recourir \u00e0 la <strong>st\u00e9rilisation chirurgicale<\/strong> \u2014 volontaire ou impos\u00e9e par d\u00e9cision m\u00e9dicale et tut\u00e9laire \u2014 pour les personnes atteintes de tares mentales r\u00e9put\u00e9es incurables et h\u00e9r\u00e9ditaires, en particulier les schizophr\u00e8nes chroniques, les \u00e9pileptiques et les arri\u00e9r\u00e9s mentaux profonds.<\/p>\n<p>Dans le contexte politique et m\u00e9dical de la Suisse du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle \u2014 pays qui fut le premier en Europe \u00e0 l\u00e9gif\u00e9rer sur la st\u00e9rilisation \u00e0 vis\u00e9e eug\u00e9nique dans le canton de Vaud d\u00e8s 1928 \u2014, l&rsquo;autorit\u00e9 scientifique d&rsquo;Eugen Bleuler a pes\u00e9 d&rsquo;un poids moral d\u00e9terminant pour l\u00e9gitimer ces pratiques aupr\u00e8s des administrations sanitaires. Bleuler allait jusqu&rsquo;\u00e0 exprimer des r\u00e9serves morales glaciales sur l&rsquo;assistance m\u00e9dicale prolong\u00e9e octroy\u00e9e \u00e0 des individus qu&rsquo;il consid\u00e9rait comme vou\u00e9s au n\u00e9ant intellectuel, s&rsquo;interrogeant sur le co\u00fbt \u00e9conomique induit pour la collectivit\u00e9 au d\u00e9triment des \u00e9l\u00e9ments sains et industrieux de la soci\u00e9t\u00e9. Bien que Bleuler doive \u00eatre rigoureusement distingu\u00e9 des id\u00e9ologues barbares du nazisme \u2014 dont il ne partageait ni l&rsquo;antis\u00e9mitisme forcen\u00e9, ni le racisme biologique exterminateur d&rsquo;\u00c9tat \u2014, l&rsquo;analyse historico-critique contemporaine souligne sans fard comment ses positions eug\u00e9nistes ont contribu\u00e9 \u00e0 instaurer une atmosph\u00e8re \u00e9pist\u00e9mologique et l\u00e9gale dans laquelle la st\u00e9rilisation contrainte a pu \u00eatre per\u00e7ue comme un devoir m\u00e9dical de sant\u00e9 publique.<\/p>\n<h3>11.3 Le trait\u00e9 Lehrbuch der Psychiatrie (1916) : Un monument p\u00e9dagogique<\/h3>\n<p>Au-del\u00e0 de ses monographies de recherche, Eugen Bleuler a laiss\u00e9 \u00e0 la post\u00e9rit\u00e9 un chef-d&rsquo;\u0153uvre de transmission p\u00e9dagogique : son c\u00e9l\u00e8bre <em>Lehrbuch der Psychiatrie<\/em> (Trait\u00e9 de psychiatrie), dont la premi\u00e8re \u00e9dition para\u00eet en 1916 chez l&rsquo;\u00e9diteur berlinois Julius Springer. Con\u00e7u \u00e0 l&rsquo;origine pour offrir aux \u00e9tudiants en m\u00e9decine et aux praticiens de terrain un manuel clair, complet et maniable, ce livre est devenu en quelques ann\u00e9es la bible absolue de la formation psychiatrique germanique et internationale durant plus d&rsquo;un demi-si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Le <em>Lehrbuch<\/em> se distingue par un sens exceptionnel de la synth\u00e8se clinique, un style litt\u00e9raire direct, limpide et d\u00e9barrass\u00e9 de tout jargon inutile, et une abondance d&rsquo;illustrations concr\u00e8tes tir\u00e9es de ses d\u00e9cennies d&rsquo;exercice aupr\u00e8s du lit des malades. Bleuler y expose avec une clart\u00e9 magistrale sa nosographie int\u00e9gr\u00e9e : l&rsquo;examen psychopathologique m\u00e9ticuleux, la division entre sympt\u00f4mes fondamentaux et accessoires, la nouvelle compr\u00e9hension de la schizophr\u00e9nie, les n\u00e9vroses, les d\u00e9lires chroniques, l&rsquo;alcoolisme et les \u00e9tats d\u00e9mentiels organiques.<\/p>\n<p>L&rsquo;ouvrage a connu une fortune \u00e9ditoriale prodigieuse. R\u00e9\u00e9dit\u00e9 \u00e0 de multiples reprises du vivant de Bleuler, constamment enrichi des nouvelles d\u00e9couvertes de la physiologie et de la th\u00e9rapeutique, il a \u00e9t\u00e9 r\u00e9vis\u00e9 et r\u00e9\u00e9dit\u00e9 apr\u00e8s sa mort par son fils, le psychiatre <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Manfred_Bleuler\">Manfred Bleuler<\/a>, atteignant plus d&rsquo;une quinzaine d&rsquo;\u00e9ditions successives. Traduit en anglais sous le titre de <em>Textbook of Psychiatry<\/em> par Abraham Arden Brill d\u00e8s 1924, puis en espagnol, en italien, en fran\u00e7ais et en russe, le manuel d&rsquo;Eugen Bleuler a forg\u00e9 le vocabulaire diagnostique, la sensibilit\u00e9 relationnelle et les r\u00e9flexes cliniques de centaines de milliers de m\u00e9decins psychiatres \u00e0 travers le monde entier, scellant son autorit\u00e9 professorale pour des g\u00e9n\u00e9rations.<\/p>\n<h2>12. L&rsquo;h\u00e9ritage intellectuel et la post\u00e9rit\u00e9 d&rsquo;Eugen Bleuler en psychiatrie contemporaine<\/h2>\n<h3>12.1 L&rsquo;influence d\u00e9terminante sur le DSM et la CIM<\/h3>\n<p>L&#8217;empreinte th\u00e9orique et nosologique d&rsquo;Eugen Bleuler sur les classifications internationales modernes de la sant\u00e9 mentale \u2014 au premier rang desquelles le <em>Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux<\/em> (DSM) de l&rsquo;American Psychiatric Association et la <em>Classification internationale des maladies<\/em> (CIM) de l&rsquo;OMS \u2014 demeure aussi monumentale que complexe dans ses paradoxes.<\/p>\n<p>Durant toute la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle, et jusqu&rsquo;\u00e0 la publication des premi\u00e8res versions des nomenclatures am\u00e9ricaines (DSM-I en 1952 et DSM-II en 1968), l&rsquo;approche bleul\u00e9rienne r\u00e8gne en souveraine absolue, en particulier aux \u00c9tats-Unis sous l&rsquo;impulsion d&rsquo;Adolf Meyer. Le diagnostic de schizophr\u00e9nie repose alors essentiellement sur les concepts qualitatifs de la scission associative, de la discordance affective et du repli autistique. Cette conception, particuli\u00e8rement extensive et \u00e9lastique, aboutit n\u00e9anmoins \u00e0 une inflation diagnostique spectaculaire aux \u00c9tats-Unis, o\u00f9 des patients atteints de simples troubles de l&rsquo;humeur ou de n\u00e9vroses graves se voyaient \u00e9tiquet\u00e9s comme schizophr\u00e8nes d\u00e8s lors qu&rsquo;un observateur subjectif croyait d\u00e9celer un trouble associatif ou une \u00e9tranget\u00e9 relationnelle.<\/p>\n<p>Cette d\u00e9rive conduira \u00e0 la c\u00e9l\u00e8bre contre-r\u00e9volution n\u00e9o-kraepelinienne incarn\u00e9e par le DSM-III en 1980 sous la houlette de Robert Spitzer. En qu\u00eate de fid\u00e9lit\u00e9 inter-juges statistique, le DSM-III marginalise l&rsquo;approche bleul\u00e9rienne de l&rsquo;autisme et de la discordance au profit des crit\u00e8res op\u00e9rationnels stricts, chronologiques et centr\u00e9s sur les sympt\u00f4mes positifs spectaculaires (d\u00e9lires bizarres, hallucinations auditives de Schneider). Cependant, le balancier de la science contemporaine est revenu avec force vers Bleuler ces deux derni\u00e8res d\u00e9cennies. Les neurosciences cognitives et la clinique de pointe reconnaissent aujourd&rsquo;hui que les hallucinations et d\u00e9lires (sympt\u00f4mes accessoires chez Bleuler) ne constituent pas le c\u0153ur de la schizophr\u00e9nie : ce sont bel et bien les <strong>troubles cognitifs<\/strong> (le trouble associatif bleul\u00e9rien r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9 comme dysfonctionnement ex\u00e9cutif de la m\u00e9moire de travail) et les <strong>sympt\u00f4mes n\u00e9gatifs<\/strong> (l&rsquo;\u00e9moussement affectif et le repli autistique) qui pr\u00e9disent le handicap social et signent la signature c\u00e9r\u00e9brale authentique de cette affection d\u00e9vastatrice.<\/p>\n<h3>12.2 La filiation de la clinique relationnelle et de la psychoth\u00e9rapie institutionnelle<\/h3>\n<p>Au-del\u00e0 de la taxonomie des manuels, l&rsquo;h\u00e9ritage le plus vivant et vibrant d&rsquo;Eugen Bleuler s&rsquo;incarne dans la r\u00e9volution des pratiques de soins asilaires et le d\u00e9ploiement de la clinique relationnelle des psychoses. En prouvant par l&rsquo;exemple de Rheinau et du Burgh\u00f6lzli que le malade schizophr\u00e8ne est un sujet dot\u00e9 d&rsquo;une parole compr\u00e9hensible et capable d&rsquo;attachement affectif, Bleuler a ouvert la voie \u00e0 ce qui deviendra la <strong>psychoth\u00e9rapie des psychoses<\/strong>.<\/p>\n<p>Ses innovations institutionnelles ont irrigu\u00e9 directement les grands mouvements de d\u00e9sali\u00e9nation psychiatrique de l&rsquo;apr\u00e8s-guerre en Europe. La <strong>psychoth\u00e9rapie institutionnelle<\/strong> fran\u00e7aise \u2014 port\u00e9e \u00e0 la clinique de La Borde par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Jean_Oury\">Jean Oury<\/a>, Fran\u00e7ois Tosquelles et F\u00e9lix Guattari \u2014 plonge ses racines directes dans le terreau bleul\u00e9rien : transformer l&rsquo;asile pour que le lieu de soins cesse d&rsquo;ali\u00e9ner les malades, mobiliser la vie quotidienne et le travail artisanal comme outils de resocialisation, et \u00e9couter inconditionnellement la v\u00e9rit\u00e9 existentielle tapie sous le d\u00e9lire. Le concept bleul\u00e9rien de l&rsquo;incommunicabilit\u00e9 autistique a \u00e9galement nourri les r\u00e9flexions majeures de la psychanalyse lacanienne et de la psychiatrie classique fran\u00e7aise, de Ga\u00ebtan Gatian de Cl\u00e9rambault \u00e0 Jacques Lacan, sur la structure du n\u0153ud psychotique et les fonctions m\u00e9taphoriques de la forclusion du sens.<\/p>\n<p>Bleuler a l\u00e9gu\u00e9 au soignant une \u00e9thique de l&rsquo;hospitalit\u00e9 m\u00e9dicale : ne jamais consid\u00e9rer un \u00eatre humain comme irr\u00e9vocablement perdu, d\u00e9chu ou incurablement d\u00e9truit. Il a enseign\u00e9 que le v\u00e9ritable clinicien est celui qui sait r\u00e9sister \u00e0 l&rsquo;angoisse de l&rsquo;\u00e9tranget\u00e9 pour demeurer, par-del\u00e0 le gouffre apparent du clivage, le compagnon solidaire et attentif d&rsquo;un esprit bless\u00e9 en qu\u00eate de reconstruction.<\/p>\n<h3>12.3 Bilan historique et actualit\u00e9 de la pens\u00e9e bleul\u00e9rienne au XXIe si\u00e8cle<\/h3>\n<p>Lorsque Eugen Bleuler s&rsquo;\u00e9teint paisiblement dans sa maison natale de Zollikon le 15 juillet 1939, \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de quatre-vingt-deux ans, il laisse derri\u00e8re lui une psychiatrie m\u00e9tamorphos\u00e9e de fond en comble. En un demi-si\u00e8cle d&rsquo;apostolat clinique ininterrompu, il a accompli une synth\u00e8se d&rsquo;une envergure in\u00e9gal\u00e9e, que la m\u00e9decine mentale contemporaine, trop souvent \u00e9cartel\u00e9e entre le r\u00e9ductionnisme neuro-pharmacologique aveugle et le dogmatisme psychologique abstrait, ferait bien de red\u00e9couvrir et de m\u00e9diter.<\/p>\n<p>La modernit\u00e9 \u00e9clatante de la pens\u00e9e bleul\u00e9rienne r\u00e9side dans son <strong>mod\u00e8le biopsychosocial int\u00e9gratif<\/strong> avant la lettre. Bleuler n&rsquo;a jamais c\u00e9d\u00e9 au mirage consistant \u00e0 opposer st\u00e9rilement la biologie du cerveau et la dynamique du sens de l&rsquo;esprit. Pour lui, la schizophr\u00e9nie est indissolublement une maladie de la mati\u00e8re et un drame de la subjectivit\u00e9 : un processus biologique initial impose une fragilit\u00e9 associative \u00e9l\u00e9mentaire au cerveau, mais la forme, le contenu, l&rsquo;\u00e9volution et l&rsquo;issue de la maladie d\u00e9pendent enti\u00e8rement de l&rsquo;histoire affective de l&rsquo;individu, de la richesse de ses fantasmes, de la dignit\u00e9 de son environnement social et de la qualit\u00e9 humaine de l&rsquo;\u00e9coute soignante qui l&rsquo;accueille.<\/p>\n<p>Au XXIe si\u00e8cle, \u00e0 l&rsquo;heure o\u00f9 la psychiatrie red\u00e9couvre la neuro-plasticit\u00e9, les biomarqueurs \u00e9pig\u00e9n\u00e9tiques et l&rsquo;importance vitale des programmes de rem\u00e9diation cognitive et de r\u00e9habilitation psychosociale, la figure d&rsquo;Eugen Bleuler s&rsquo;impose avec une force renouvel\u00e9e. Homme de laboratoire pench\u00e9 sur ses microscopes, r\u00e9formateur social infatigable b\u00eachant la terre avec ses malades chroniques, philosophe audacieux questionnant les lois de l&rsquo;esprit universel et clinicien d&rsquo;une infinie d\u00e9licatesse d&rsquo;\u00e2me, Bleuler demeure le ma\u00eetre insurpass\u00e9 d&rsquo;une psychiatrie qui refuse de choisir entre l&rsquo;exigence de la science rigoureuse et le devoir absolu de l&rsquo;humanisme.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Bleuler, E. (1906). <em>Affektivit\u00e4t, Suggestibilit\u00e4t, Paranoia<\/em>. Carl Marhold.<\/li>\n<li>Bleuler, E. (1908). Die Prognose der Dementia praecox (Schizophreniegruppe). <em>Allgemeine Zeitschrift f\u00fcr Psychiatrie<\/em>, 65, 436\u2013464.<\/li>\n<li>Bleuler, E. (1911). <em>Dementia Praecox oder Gruppe der Schizophrenien<\/em>. Franz Deuticke. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/dementiapraecoxo00bleu\">https:\/\/archive.org\/details\/dementiapraecoxo00bleu<\/a><\/li>\n<li>Bleuler, E. (1916). <em>Lehrbuch der Psychiatrie<\/em>. Julius Springer.<\/li>\n<li>Bleuler, E. (1921). <em>Naturgeschichte des Geistes und der Psychoidkonzeption<\/em>. Julius Springer.<\/li>\n<li>Bleuler, M. (1984). Eugen Bleuler and schizophrenia: A personal review. <em>Schizophrenia Bulletin<\/em>, 10(2), 234\u2013237. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/schbul\/10.2.234\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/schbul\/10.2.234<\/a><\/li>\n<li>Falzeder, E. (2007). The story of an ambivalent relationship: Sigmund Freud and Eugen Bleuler. <em>The International Journal of Psychoanalysis<\/em>, 88(2), 343\u2013365. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1516\/V224-1111-5827-2465\">https:\/\/doi.org\/10.1516\/V224-1111-5827-2465<\/a><\/li>\n<li>Hell, D., Scharfetter, C., &amp; M\u00f6ller, A. (2001). <em>Eugen Bleuler: Leben und Werk<\/em>. W. Kohlhammer Verlag.<\/li>\n<li>Jung, C. G. (1907). <em>\u00dcber die Psychologie der Dementia praecox: Ein Versuch<\/em>. Carl Marhold. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/psychologiederde00jung\">https:\/\/archive.org\/details\/psychologiederde00jung<\/a><\/li>\n<li>Kraepelin, E. (1899). <em>Psychiatrie: Ein Lehrbuch f\u00fcr Studirende und Aerzte<\/em> (6e \u00e9d.). Johann Ambrosius Barth.<\/li>\n<li>Kuhn, R. (2004). Eugen Bleuler&rsquo;s concept of schizophrenia and its relevance to contemporary clinical practice. <em>European Psychiatry<\/em>, 19(4), 195\u2013203.<\/li>\n<li>Minkowski, E. (1927). <em>La Schizophr\u00e9nie: Psychopathologie des schizo\u00efdes et des schizophr\u00e8nes<\/em>. Payot.<\/li>\n<li>Moskowitz, A., &amp; Heim, G. (2011). Eugen Bleuler\u2019s \u2018Dementia Praecox or the Group of Schizophrenias\u2019 (1911): A centenary appreciation and reconsideration. <em>Schizophrenia Bulletin<\/em>, 37(3), 471\u2013479. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/schbul\/sbr016\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/schbul\/sbr016<\/a><\/li>\n<li>Scharfetter, C. (2006). <em>Eugen Bleuler (1857\u20131939): Polyphrenie und Schizophrenie<\/em>. vdf Hochschulverlag AG an der ETH Z\u00fcrich.<\/li>\n<li>Stotz-Ingenlath, G. (2000). Epistemological aspects of Eugen Bleuler&rsquo;s conception of schizophrenia in 1911. <em>Medicine, Health Care and Philosophy<\/em>, 3(2), 153\u2013159. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1023\/A:1009919309015\">https:\/\/doi.org\/10.1023\/A:1009919309015<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une analyse acad\u00e9mique exhaustive de la vie, des th\u00e9ories et de l&rsquo;h\u00e9ritage clinique du psychiatre suisse Eugen Bleuler (1857-1939).<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[7555,1388],"tags":[1384,23702,23701,7660,572],"class_list":["post-15117","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-histoire-de-la-psychiatrie","category-psychopathologie-clinique","tag-autisme","tag-burgholzli","tag-eugen-bleuler","tag-histoire-de-la-psychiatrie","tag-schizophrenie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/15117","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=15117"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/15117\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=15117"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=15117"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=15117"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}