{"id":15108,"date":"2026-10-08T12:01:29","date_gmt":"2026-10-08T12:01:29","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/erving-goffman-1922-1982-psychologie-sociale\/"},"modified":"2026-10-08T12:01:29","modified_gmt":"2026-10-08T12:01:29","slug":"erving-goffman-1922-1982-psychologie-sociale","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=erving-goffman-1922-1982-psychologie-sociale","title":{"rendered":"Erving Goffman &#8211; 1922 1982"},"content":{"rendered":"<p>Dans l\u2019histoire des sciences sociales du XXe si\u00e8cle, peu de figures ont exerc\u00e9 une fascination aussi durable et polymorphe qu\u2019<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Erving_Goffman\">Erving Goffman<\/a>. N\u00e9 au Canada et form\u00e9 au c\u0153ur de l\u2019\u00e9cole de Chicago, ce sociologue inclassable a m\u00e9ticuleusement d\u00e9construit les \u00e9vidences les plus tenaces de la vie quotidienne pour r\u00e9v\u00e9ler la trame invisible qui soutient la r\u00e9alit\u00e9 sociale ordinaire. Loin des vastes architectures conceptuelles de Talcott Parsons ou des mod\u00e9lisations quantitatives qui dominaient la sociologie am\u00e9ricaine d\u2019apr\u00e8s-guerre, Goffman a choisi de porter son regard clinique sur l\u2019infiniment petit : un clignement d\u2019yeux embarrass\u00e9, l\u2019inflexion feutr\u00e9e d\u2019une voix dans un ascenseur, la mani\u00e8re dont deux passants n\u00e9gocient l\u2019\u00e9vitement mutuel sur un trottoir bond\u00e9, ou la mise en sc\u00e8ne pr\u00e9caire d\u2019un serveur de restaurant franchissant le rideau s\u00e9parant la salle \u00e0 manger de la cuisine.<\/p>\n<p>En \u00e9laborant ce que l\u2019on nommera tour \u00e0 tour la microsociologie, l\u2019approche dramaturgique ou l\u2019analyse de l\u2019ordre interactionnel, Goffman n\u2019a pas simplement propos\u00e9 une m\u00e9thode originale d\u2019observation ethnographique ; il a refond\u00e9 la conception m\u00eame du sujet social. Chez lui, l\u2019individu n\u2019est ni une pure int\u00e9riorit\u00e9 psychologique habit\u00e9e par des pulsions primaires, ni un agent passif enti\u00e8rement d\u00e9termin\u00e9 par les macrostructures \u00e9conomiques et culturelles. Il est un acteur sc\u00e9nique, constamment engag\u00e9 dans des op\u00e9rations d\u2019ajustement rituel, de pr\u00e9servation de sa fa\u00e7ade et de m\u00e9nagement de la susceptibilit\u00e9 d&rsquo;autrui. La soci\u00e9t\u00e9, dans cette optique, n&rsquo;existe pas en surplomb des hommes comme une essence immuable : elle s\u2019engendre, se maintient et se fragilise \u00e0 chaque seconde dans la copr\u00e9sence physique des corps.<\/p>\n<p>Parcourir la trajectoire intellectuelle d\u2019Erving Goffman, depuis ses premiers travaux de terrain dans l\u2019archipel des Shetland jusqu\u2019\u00e0 ses ultimes r\u00e9flexions th\u00e9oriques sur la vuln\u00e9rabilit\u00e9 de l\u2019exp\u00e9rience humaine, c\u2019est explorer une \u0153uvre monumentale qui dialogue intimement avec l\u2019anthropologie, la linguistique, la psychiatrie clinique et la psychologie sociale. De la gestion du stigmate \u00e0 la d\u00e9construction des asiles psychiatriques, de l&rsquo;analyse des cadres cognitifs aux rituels de politesse urbaine, son h\u00e9ritage offre une grille de lecture d\u2019une acuit\u00e9 redoutable pour appr\u00e9hender les mutations contemporaines du lien social, particuli\u00e8rement \u00e0 l&rsquo;\u00e8re num\u00e9rique o\u00f9 la fronti\u00e8re entre l\u2019avant-sc\u00e8ne et les coulisses de l\u2019existence semble plus perm\u00e9able que jamais.<\/p>\n<h2>1. Introduction biographique et contexte intellectuel d&rsquo;Erving Goffman (1922-1982)<\/h2>\n<p>Comprendre la gen\u00e8se de l\u2019\u0153uvre d\u2019Erving Goffman exige de restituer son ancrage biographique au sein d\u2019une Am\u00e9rique du Nord en profonde mutation, marqu\u00e9e par les migrations est-europ\u00e9ennes, l\u2019essor des m\u00e9tropoles industrielles et la reconfiguration des sciences du comportement au cours des d\u00e9cennies d\u2019apr\u00e8s-guerre. Sa trajectoire personnelle, oscillant entre marginalit\u00e9 observatrice et cons\u00e9cration institutionnelle, \u00e9claire la posture d\u2019ironie bienveillante et de rigueur clinique qui traverse l\u2019ensemble de ses \u00e9crits.<\/p>\n<h3>1.1 Origines familiales, formation initiale et influences interdisciplinaires<\/h3>\n<p>Erving Goffman voit le jour le 11 juin 1922 \u00e0 Mannville, une modeste localit\u00e9 rurale de la province d\u2019Alberta au Canada. Il est le cadet d\u2019une fratrie issue d\u2019une famille d\u2019immigrants juifs ukrainiens ayant fui les pers\u00e9cutions tsaristes pour s\u2019\u00e9tablir dans les vastes territoires de l\u2019Ouest canadien. Son p\u00e8re, Max Goffman, exerce le m\u00e9tier de tailleur puis de commer\u00e7ant, participant \u00e0 cette classe marchande itin\u00e9rante qui sillonne les petites villes avant de s\u2019\u00e9tablir plus durablement dans le tissu urbain de Dauphin, puis de Winnipeg au Manitoba. Cette condition d\u2019enfant d\u2019immigrants juifs au sein d\u2019un milieu pionnier anglo-saxon conf\u00e8re pr\u00e9cocement \u00e0 Goffman une sensibilit\u00e9 aigu\u00eb aux dynamiques de l\u2019assimilation, aux codes non-dits de la respectabilit\u00e9 et \u00e0 la vuln\u00e9rabilit\u00e9 sociale inh\u00e9rente \u00e0 toute assignation identitaire.<\/p>\n<p>Son parcours universitaire commence paradoxalement loin des sciences humaines. En 1939, il s\u2019inscrit \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 du Manitoba avec l\u2019intention de suivre un cursus en sciences exactes, s\u2019orientant principalement vers la chimie. Cette immersion inaugurale dans les disciplines de laboratoire marquera durablement sa d\u00e9marche intellectuelle : il en conservera le go\u00fbt de la taxinomie rigoureuse, la passion de la nomenclature clinique et une m\u00e9fiance instinctive envers les sp\u00e9culations m\u00e9taphysiques d\u00e9pourvues d\u2019ancrage observable. Toutefois, son s\u00e9jour \u00e0 Winnipeg est interrompu par un int\u00e9r\u00eat grandissant pour la communication visuelle et la propagande m\u00e9diatique durant la Seconde Guerre mondiale, ce qui le conduit \u00e0 travailler bri\u00e8vement pour l\u2019Office national du film du Canada \u00e0 Ottawa.<\/p>\n<p>Cette exp\u00e9rience pratique de la production des images et de la mise en sc\u00e8ne du r\u00e9el agit comme un catalyseur. En 1944, il r\u00e9oriente d\u00e9finitivement ses \u00e9tudes et int\u00e8gre l\u2019Universit\u00e9 de Toronto pour y poursuivre un baccalaur\u00e9at en sociologie et en anthropologie. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019il fait la rencontre fondamentale de l\u2019anthropologue <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Ray_Birdwhistell\">Ray Birdwhistell<\/a>, pionnier de la kin\u00e9sique et de l&rsquo;\u00e9tude syst\u00e9matique des gestes corporels dans la communication. Sous la f\u00e9rule de Birdwhistell et du sociologue Charles W. M. Hart, le jeune \u00e9tudiant s\u2019initie \u00e0 l\u2019ethnologie comparative et \u00e0 la s\u00e9miotique corporelle. Il comprend que les mouvements physiques, les modulations posturales et l&rsquo;usage microscopique de l\u2019espace constituent un langage social \u00e0 part enti\u00e8re, tout aussi structur\u00e9 et norm\u00e9 que la syntaxe verbale. Dipl\u00f4m\u00e9 en 1945, Goffman poss\u00e8de d\u00e9j\u00e0 un bagage interdisciplinaire singulier, alliant le regard naturaliste de la chimie \u00e0 la finesse descriptive de l\u2019anthropologie culturelle.<\/p>\n<h3>1.2 Le creuset de l&rsquo;Universit\u00e9 de Chicago et l&rsquo;interactionnisme symbolique<\/h3>\n<p>Fort de cette formation torontoise, Goffman rejoint \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1940 le prestigieux d\u00e9partement de sociologie de l\u2019Universit\u00e9 de Chicago, alors consid\u00e9r\u00e9 comme la capitale mondiale de l\u2019enqu\u00eate de terrain urbaine. M\u00eame si l&rsquo;\u00e2ge d&rsquo;or incarn\u00e9 par Robert E. Park et Ernest Burgess commence \u00e0 s&rsquo;estomper au profit de paradigmes fonctionnalistes \u00e9mergents, Chicago demeure un bouillonnement intellectuel exceptionnel. Goffman y pr\u00e9pare son m\u00e9moire de ma\u00eetrise, soutenu en 1949, portant sur les r\u00e9actions du public face \u00e0 des feuilletons radiophoniques populaires, avant de s\u2019engager dans des recherches doctorales qui marqueront une rupture m\u00e9thodologique d\u00e9cisive.<\/p>\n<p>Au sein de cette institution, la figure tut\u00e9laire d\u2019<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Everett_Hughes_(sociologist)\">Everett Cherrington Hughes<\/a> exerce une influence pr\u00e9pond\u00e9rante sur sa sensibilit\u00e9 scientifique. Hughes, ma\u00eetre incontest\u00e9 de la sociologie du travail et des professions, professe que l\u2019\u00e9tude des m\u00e9tiers modestes ou socialement d\u00e9valoris\u00e9s \u2014 les concierges, les prostitu\u00e9es, les infirmi\u00e8res ou les ramasseurs d\u2019ordures \u2014 est infiniment plus r\u00e9v\u00e9latrice des m\u00e9canismes de la soci\u00e9t\u00e9 que celle des \u00e9lites institutionnelles. Hughes enseigne \u00e0 Goffman l\u2019art de l\u2019observation participante, la traque du \u00ab sale boulot \u00bb (<em>dirty work<\/em>) et la n\u00e9cessit\u00e9 de consid\u00e9rer les interactions de travail comme des dramaturgies morales o\u00f9 l\u2019estime de soi est constamment n\u00e9goci\u00e9e. Cette le\u00e7on infuse l&rsquo;ensemble des futurs travaux de Goffman sur les mondes sociaux d\u00e9class\u00e9s.<\/p>\n<p>Dans le m\u00eame temps, Goffman \u00e9volue au sein de l&rsquo;orbite de ce qui sera qualifi\u00e9 par Herbert Blumer d\u2019<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Interactionnisme_symbolique\">interactionnisme symbolique<\/a>, h\u00e9ritier des postulats philosophiques de George Herbert Mead. Pourtant, sa position \u00e0 l\u2019\u00e9gard de Blumer reste empreinte d\u2019une prudente distance. Si Blumer insiste sur la fluidit\u00e9 constante des significations subjectives et la n\u00e9gociation perp\u00e9tuelle des d\u00e9finitions de la situation, Goffman pr\u00e9f\u00e8re accorder un poids d\u00e9terminant aux contraintes rituelles et aux cadres normatifs qui s\u2019imposent aux acteurs. De surcro\u00eet, Goffman absorbe avec passion la sociologie formelle de Georg Simmel, dont les traductions anglaises par Kurt Wolff et Everett Hughes circulent activement dans les s\u00e9minaires. Chez Simmel, il d\u00e9couvre la beaut\u00e9 analytique des formes pures de socialisation \u2014 le secret, la parure, la coquetterie, la sociabilit\u00e9 \u2014 qui s&rsquo;\u00e9mancipent des contenus historiques sp\u00e9cifiques pour former la g\u00e9om\u00e9trie \u00e9l\u00e9mentaire des relations humaines.<\/p>\n<h3>1.3 Carri\u00e8re acad\u00e9mique de Berkeley \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Pennsylvanie<\/h3>\n<p>Apr\u00e8s l&rsquo;obtention de son doctorat en 1953 et une p\u00e9riode d\u2019investigation clinique aux National Institutes of Health, la carri\u00e8re professorale de Goffman s\u2019acc\u00e9l\u00e8re. En 1958, il rejoint le d\u00e9partement de sociologie de l\u2019Universit\u00e9 de Californie \u00e0 Berkeley, alors en pleine effervescence acad\u00e9mique et politique. Durant cette d\u00e9cennie californienne, qui co\u00efncide avec l&rsquo;\u00e9mergence du <em>Free Speech Movement<\/em> et des premi\u00e8res grandes contestations \u00e9tudiantes contre la guerre du Vi\u00eat Nam, Goffman observe les remous politiques avec une ironie mordante, refusant obstin\u00e9ment de troquer sa posture d&rsquo;ethnographe de la sc\u00e8ne sociale contre celle d&rsquo;intellectuel engag\u00e9 ou de proph\u00e8te id\u00e9ologique. Malgr\u00e9 cette r\u00e9serve d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e, ses cours attirent des cohortes d\u2019\u00e9tudiants brillants fascin\u00e9s par sa capacit\u00e9 \u00e0 d\u00e9monter les hypocrisies de la respectabilit\u00e9 bourgeoise.<\/p>\n<p>Promu professeur titulaire en 1962, il publie coup sur coup plusieurs de ses ouvrages les plus c\u00e9l\u00e8bres, qui lui valent une notori\u00e9t\u00e9 internationale grandissante d\u00e9passant largement le cercle restreint de sa discipline. Pourtant, lass\u00e9 par les turbulences institutionnelles et le climat protestataire de Berkeley qui perturbe la tranquillit\u00e9 de ses recherches, il accepte en 1968 une offre exceptionnelle formul\u00e9e par l\u2019Universit\u00e9 de Pennsylvanie \u00e0 Philadelphie. L&rsquo;\u00e9tablissement cr\u00e9e pour lui la chaire Benjamin Franklin de sociologie et d&rsquo;anthropologie, lui garantissant un salaire parmi les plus \u00e9lev\u00e9s de la profession et une libert\u00e9 totale d&rsquo;enseignement et de recherche. C\u2019est dans ce cadre philadelphien qu&rsquo;il r\u00e9dige ses \u0153uvres de maturit\u00e9 consacr\u00e9es \u00e0 l\u2019analyse linguistique des conversations et \u00e0 la microstructure de l\u2019exp\u00e9rience.<\/p>\n<p>Le couronnement de sa trajectoire survient en 1981 lorsqu&rsquo;il est \u00e9lu \u00e0 la pr\u00e9sidence de l\u2019<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/American_Sociological_Association\">American Sociological Association<\/a> (ASA), reconnaissance supr\u00eame octroy\u00e9e par une communaut\u00e9 acad\u00e9mique qui avait pourtant longtemps regard\u00e9 avec suspicion son h\u00e9t\u00e9rodoxie m\u00e9thodologique. Atteint d\u2019un cancer foudroyant de l&rsquo;estomac, il ne pourra prononcer personnellement son allocution pr\u00e9sidentielle lors du congr\u00e8s annuel de 1982. Il s\u2019\u00e9teint le 19 novembre 1982 \u00e0 l\u2019\u00e2ge de soixante ans, laissant derri\u00e8re lui un texte programmatique inachev\u00e9, <em>The Interaction Order<\/em>, qui r\u00e9sonne comme un testament intellectuel exhortant les sociologues \u00e0 reconna\u00eetre la primaut\u00e9 irr\u00e9ductible des rencontres en face-\u00e0-face dans la fabrique du monde social.<\/p>\n<h2>2. Les fondements \u00e9pist\u00e9mologiques et la m\u00e9thode d&rsquo;investigation goffmanienne<\/h2>\n<p>L\u2019\u00e9difice th\u00e9orique \u00e9rig\u00e9 par Erving Goffman repose sur un socle \u00e9pist\u00e9mologique particuli\u00e8rement singulier au sein des sciences humaines d&rsquo;apr\u00e8s-guerre. R\u00e9fractaire aux syst\u00e8mes abstraits comme aux protocoles quantitatifs aveugles, il invente un style de recherche qui emprunte autant \u00e0 l\u2019\u00e9thologie animale qu\u2019\u00e0 l\u2019herm\u00e9neutique litt\u00e9raire, transformant l&rsquo;observation banale en un instrument d\u2019investigation sociologique d\u2019une implacable pr\u00e9cision.<\/p>\n<h3>2.1 L&rsquo;ethnographie de l&rsquo;infiniment petit et la microsociologie<\/h3>\n<p>La marque de fabrique de la d\u00e9marche goffmanienne r\u00e9side dans son refus r\u00e9solu de subordonner la sociologie aux seules variables macro-structurelles telles que les classes sociales, le produit int\u00e9rieur brut ou les appareils d\u2019\u00c9tat. Sans nier la r\u00e9alit\u00e9 de ces entit\u00e9s, Goffman pose en postulat que la chair vive de la soci\u00e9t\u00e9 r\u00e9side dans ce qu\u2019il qualifie d&rsquo;\u00ab infiniment petit \u00bb social. Il s&rsquo;agit des situations \u00e9ph\u00e9m\u00e8res de copr\u00e9sence physique, durant lesquelles deux ou plusieurs individus se trouvent mutuellement \u00e0 port\u00e9e de regard et d&rsquo;ou\u00efe. Pour appr\u00e9hender cet univers fuyant, la technique privil\u00e9gi\u00e9e ne peut \u00eatre le sondage d\u2019opinion standardis\u00e9 ni l\u2019analyse statistique des r\u00e9ponses \u00e0 un questionnaire, m\u00e9thodes qu\u2019il juge incapables de capter l&rsquo;\u00e9paisseur contextuelle et la n\u00e9gociation vivante des apparences.<\/p>\n<p>L\u2019ethnographie goffmanienne op\u00e8re par une attention maniaque aux d\u00e9tails comportementaux les plus infimes. Une h\u00e9sitation verbale, une fa\u00e7on de croiser les jambes, le r\u00e9ajustement furtif d&rsquo;une cravate ou le siloing visuel d\u2019une personne lisant son journal dans une rame de m\u00e9tro constituent pour lui des indicateurs structurels fondamentaux. Loin d\u2019\u00eatre des r\u00e9sidus al\u00e9atoires ou des bruits parasites de la communication, ces micro-\u00e9v\u00e9nements manifestent l&rsquo;existence de r\u00e8gles coercitives qui r\u00e9gissent la d\u00e9cence et le d\u00e9corum. Goffman d\u00e9ploie ainsi une m\u00e9thode d&rsquo;objectivation clinique : il regarde les \u00eatres humains avec la distance m\u00e9thodique d\u2019un entomologiste observant une colonie d&rsquo;insectes sociaux, suspendant tout jugement moral a priori pour cartographier les r\u00e9gularit\u00e9s motrices et symboliques de l&rsquo;esp\u00e8ce.<\/p>\n<h3>2.2 L&rsquo;enqu\u00eate s\u00e9minale des \u00eeles Shetland<\/h3>\n<p>Cette approche trouve son acte de naissance empirique entre d\u00e9cembre 1949 et mai 1951, lorsque le jeune Goffman s&rsquo;installe sur l\u2019\u00eele de Balta Sound (qu&rsquo;il rebaptise Dixon dans ses carnets de terrain), une communaut\u00e9 rurale et insulaire isol\u00e9e de l\u2019archipel des <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Shetland\">Shetland<\/a>, au large de l\u2019\u00c9cosse. Financ\u00e9 par la Fondation Rockefeller et mandat\u00e9 par l\u2019Universit\u00e9 d\u2019\u00c9dimbourg pour \u00e9tudier les relations communautaires, il s&rsquo;immerge totalement dans le quotidien des \u00eeliens. Il se fait passer pour un observateur des techniques agricoles locales afin de ne pas susciter la m\u00e9fiance, loue une chambre dans un h\u00f4tel local et passe de longs mois \u00e0 partager les corv\u00e9es, les repas et les soir\u00e9es de la population autochtone.<\/p>\n<p>C\u2019est dans l\u2019observation des activit\u00e9s de cet h\u00f4tel rural que se produit l\u2019\u00e9piphanie conceptuelle de sa carri\u00e8re. Goffman porte un int\u00e9r\u00eat fascin\u00e9 aux interactions entre le personnel de service et les clients de passage. Il analyse les mani\u00e8res de table, la tonalit\u00e9 des plaisanteries \u00e9chang\u00e9es et surtout la m\u00e9tamorphose brutale des corps selon qu\u2019ils se trouvent dans la salle de restaurant ou dans la cuisine. Il documente m\u00e9ticuleusement comment une serveuse peut afficher un sourire d\u00e9f\u00e9rent, un maintien impeccable et une voix modul\u00e9e lorsqu&rsquo;elle sert un client en salle, pour subitement l\u00e2cher prise d\u00e8s qu\u2019elle franchit la porte battante menant aux cuisines : ses \u00e9paules s&rsquo;affaissent, son langage devient trivial, elle exhale sa col\u00e8re ou mime la d\u00e9rision envers les convives. Cette dichotomie spatiale radicale entre conduite publique et espace domestique dissimul\u00e9 constitue la mati\u00e8re premi\u00e8re \u00e0 partir de laquelle il forgera son c\u00e9l\u00e8bre mod\u00e8le dramaturgique distinguant la sc\u00e8ne et les coulisses.<\/p>\n<h3>2.3 La m\u00e9taphore et l&rsquo;ironie comme instruments heuristiques<\/h3>\n<p>L&rsquo;originalit\u00e9 stylistique de Goffman ne rel\u00e8ve pas d&rsquo;une coquetterie litt\u00e9raire mais d&rsquo;une strat\u00e9gie \u00e9pist\u00e9mologique d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e. Face \u00e0 la rigidit\u00e9 du jargon acad\u00e9mique classique, il choisit d\u2019employer de mani\u00e8re syst\u00e9matique des m\u00e9taphores fil\u00e9es emprunt\u00e9es \u00e0 diff\u00e9rents r\u00e9pertoires de l&rsquo;exp\u00e9rience humaine : le th\u00e9\u00e2tre (acteurs, coulisses, fa\u00e7ades, repr\u00e9sentations), le jeu de hasard et la th\u00e9orie des jeux (mises, coups, bluffs, strat\u00e9gies d&rsquo;espionnage) et le rituel religieux emprunt\u00e9 \u00e0 \u00c9mile Durkheim (sacril\u00e8ge, profanation, c\u00e9r\u00e9monial d&rsquo;\u00e9vitement). La m\u00e9taphore fonctionne chez lui comme un puissant levier heuristique : en comparant la politesse ordinaire \u00e0 une liturgie eccl\u00e9siastique ou la vie de bureau \u00e0 une repr\u00e9sentation dramatique shakespearienne, il d\u00e9familiarise le regard du lecteur, brise la coquille du sens commun et force l&rsquo;esprit sociologique \u00e0 s&rsquo;interroger sur l&rsquo;artificialit\u00e9 des conventions les plus naturalis\u00e9es.<\/p>\n<p>\u00c0 cette m\u00e9taphorisation constante s&rsquo;ajoute un ton teint\u00e9 d&rsquo;une ironie mordante et d&rsquo;une lucidit\u00e9 d\u00e9senchant\u00e9e. Goffman ne moralise jamais ; il diss\u00e8que. Il puise indistinctement ses donn\u00e9es empiriques dans des trait\u00e9s d&rsquo;\u00e9tiquette d\u00e9suets du XIXe si\u00e8cle, des chroniques de journaux \u00e0 sensation, des m\u00e9moires d&rsquo;escrocs c\u00e9l\u00e8bres, des extraits de romans policiers ou ses propres observations fortuites faites dans les couloirs d&rsquo;un a\u00e9roport. Pour ses contempteurs positivistes, ce bricolage rel\u00e8ve de l\u2019impressionnisme litt\u00e9raire et manque cruellement de validit\u00e9 statistique ; pour ses partisans, il constitue une s\u00e9miotique vivante du r\u00e9el o\u00f9 chaque sayn\u00e8te descriptive acquiert la densit\u00e9 d\u2019un mod\u00e8le th\u00e9orique miniaturis\u00e9, r\u00e9v\u00e9lant la vuln\u00e9rabilit\u00e9 intrins\u00e8que de la com\u00e9die humaine.<\/p>\n<h2>3. L&rsquo;approche dramaturgique : la mise en sc\u00e8ne de la vie quotidienne<\/h2>\n<p>Publi\u00e9 en 1956 \u00e0 \u00c9dimbourg puis r\u00e9\u00e9dit\u00e9 \u00e0 New York en 1959, <em>The Presentation of Self in Everyday Life<\/em> (traduit en fran\u00e7ais sous le titre <em>La mise en sc\u00e8ne de la vie quotidienne<\/em>) constitue l\u2019ouvrage le plus universellement c\u00e9l\u00e8bre d&rsquo;Erving Goffman. En \u00e9rigeant le th\u00e9\u00e2tre en m\u00e9taphore cardinale de l&rsquo;existence collective, le sociologue formalise les m\u00e9canismes par lesquels les individus s\u2019efforcent de projeter une image favorable d\u2019eux-m\u00eames tout en s\u2019assurant que leurs partenaires d\u2019interaction acceptent cette d\u00e9finition de la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<h3>3.1 La spatialit\u00e9 sociale : sc\u00e8ne, coulisses et ext\u00e9rieurs<\/h3>\n<p>Le mod\u00e8le dramaturgique repose sur une organisation spatiale tripartite hautement hi\u00e9rarchis\u00e9e des lieux d&rsquo;interaction, d\u00e9terminant de mani\u00e8re rigoureuse les registres de comportement admissibles. Le premier segment de cette topographie est la \u00ab r\u00e9gion ant\u00e9rieure \u00bb (<em>front stage<\/em>) ou la sc\u00e8ne. Il s&rsquo;agit du lieu o\u00f9 se d\u00e9roule la repr\u00e9sentation officielle devant un public d\u00e9termin\u00e9. Sur la sc\u00e8ne, l\u2019individu est tenu d&rsquo;incarner scrupuleusement les exigences normatives associ\u00e9es au r\u00f4le qu\u2019il pr\u00e9tend jouer. Les crit\u00e8res de tenue vestimentaire, de diction, de rectitude morale et de d\u00e9f\u00e9rence y atteignent leur niveau d&rsquo;exigence le plus \u00e9lev\u00e9. La sc\u00e8ne impose une surveillance permanente de ses propres expressions corporelles afin de pr\u00e9venir toute discordance qui viendrait briser l&rsquo;illusion de la comp\u00e9tence ou du statut revendiqu\u00e9.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9 diam\u00e9tral se trouve la \u00ab r\u00e9gion post\u00e9rieure \u00bb (<em>backstage<\/em>) ou les coulisses. Cet espace, rigoureusement soustrait au regard scrutateur du public, remplit une fonction psychique et sociale r\u00e9paratrice absolument indispensable. Dans les coulisses, l&rsquo;acteur peut rel\u00e2cher son contr\u00f4le expressif : il peut tomber le masque, exprimer ses doutes, corriger les d\u00e9fauts de son costume, r\u00e9viser son texte ou encore partager avec ses pairs des jugements d\u00e9pr\u00e9ciateurs sur les spectateurs qu&rsquo;il flattait quelques instants plus t\u00f4t. Les coulisses sont le sanctuaire du repos musculaire, de la grossi\u00e8ret\u00e9 tol\u00e9r\u00e9e et de la fabrication technique des artifices sc\u00e9niques.<\/p>\n<p>Enfin, Goffman identifie une troisi\u00e8me zone : l&rsquo;\u00ab ext\u00e9rieur \u00bb (<em>outside<\/em>), peupl\u00e9 par ceux qui ne font partie ni des acteurs ni du public engag\u00e9 dans l\u2019interaction en cours. L&rsquo;un des drames r\u00e9currents de la vie collective r\u00e9side dans la vuln\u00e9rabilit\u00e9 intrins\u00e8que des cloisons physiques et symboliques s\u00e9parant ces espaces. L&rsquo;irruption inopin\u00e9e d&rsquo;un \u00e9tranger ou d&rsquo;un spectateur dans les coulisses \u2014 \u00e0 l&rsquo;instar d&rsquo;un client poussant par inadvertance la porte des cuisines d&rsquo;un grand restaurant ou d&rsquo;un enfant p\u00e9n\u00e9trant dans le bureau directorial de son parent \u2014 produit une fracture brutale de l&rsquo;ordre sc\u00e9nique, plongeant les acteurs dans un d\u00e9sarroi imm\u00e9diat et for\u00e7ant une r\u00e9organisation d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e des apparences.<\/p>\n<h3>3.2 La gestion des impressions et la fa\u00e7ade personnelle<\/h3>\n<p>Au c\u0153ur de la repr\u00e9sentation th\u00e9\u00e2trale quotidienne se d\u00e9ploie l&rsquo;art m\u00e9ticuleux de la \u00ab gestion des impressions \u00bb (<em>impression management<\/em>). Tout individu engag\u00e9 dans une relation en face-\u00e0-face a un int\u00e9r\u00eat fondamental \u00e0 orienter l&rsquo;interpr\u00e9tation que les autres se font de son statut, de ses comp\u00e9tences et de ses intentions morales. Pour y parvenir, l&rsquo;acteur mobilise ce que Goffman nomme la \u00ab fa\u00e7ade \u00bb (<em>front<\/em>), c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;\u00e9quipement expressif standardis\u00e9 que l&rsquo;observateur per\u00e7oit de mani\u00e8re imm\u00e9diate et continue durant la rencontre.<\/p>\n<p>Cette fa\u00e7ade personnelle se d\u00e9compose elle-m\u00eame en \u00e9l\u00e9ments distincts mais interd\u00e9pendants :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le d\u00e9cor mat\u00e9riel (<em>setting<\/em>) :<\/strong> comprend l&rsquo;environnement physique et sc\u00e9nographique dans lequel l&rsquo;interaction s&rsquo;enracine, incluant le mobilier, l&rsquo;\u00e9clairage, les tableaux ornant les murs, les troph\u00e9es acad\u00e9miques ou le luxe feutr\u00e9 d&rsquo;un cabinet professionnel. Ce d\u00e9cor est g\u00e9n\u00e9ralement fixe et assigne aux protagonistes des positions spatiales pr\u00e9d\u00e9finies.<\/li>\n<li><strong>La fa\u00e7ade personnelle proprement dite :<\/strong> regroupe les attributs intimes directement attach\u00e9s \u00e0 la personne de l&rsquo;acteur, divis\u00e9e entre l&rsquo;\u00ab allure \u00bb (<em>appearance<\/em>) et les \u00ab mani\u00e8res \u00bb (<em>manner<\/em>).<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;allure :<\/strong> renvoie aux signaux qui informent sur le statut social, le sexe, l&rsquo;\u00e2ge ou la profession de l&rsquo;individu (uniforme, costume trois-pi\u00e8ces, bijoux, coiffure, propret\u00e9 corporelle).<\/li>\n<li><strong>Les mani\u00e8res :<\/strong> indiquent le r\u00f4le interactionnel que l&rsquo;acteur compte jouer dans la situation imm\u00e9diate (attitude hautaine, soumise, enjou\u00e9e, agressive ou pr\u00e9venante).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Goffman insiste sur la tension fondamentale existant entre les expressions que l&rsquo;individu \u00ab donne d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment \u00bb (<em>expressions given<\/em>), constitu\u00e9es principalement par ses paroles et ses gestes intentionnels, et les expressions qu&rsquo;il \u00ab laisse \u00e9chapper \u00bb (<em>expressions given off<\/em>), qui recouvrent les micro-fr\u00e9missements involontaires de la voix, les sueurs soudaines ou les \u00e9garements du regard. La comp\u00e9tence sociale de l&rsquo;acteur repose sur sa capacit\u00e9 \u00e0 maintenir une coh\u00e9rence sans faille entre ces deux registres, le public \u00e9tant continuellement \u00e0 l&rsquo;aff\u00fbt de la moindre fissure expressive pour d\u00e9masquer l&rsquo;imposture ou \u00e9valuer la sinc\u00e9rit\u00e9 r\u00e9elle de la performance.<\/p>\n<h3>3.3 Les \u00e9quipes de repr\u00e9sentation et la solidarit\u00e9 th\u00e9\u00e2trale<\/h3>\n<p>Si l&rsquo;individu est souvent envisag\u00e9 comme un monologuiste solitaire, la majeure partie des sc\u00e8nes sociales repose en r\u00e9alit\u00e9 sur l&rsquo;action concert\u00e9e de ce que Goffman th\u00e9orise sous le nom d&rsquo;\u00ab \u00e9quipes de repr\u00e9sentation \u00bb (<em>performance teams<\/em>). Une \u00e9quipe est un ensemble d&rsquo;individus qui coop\u00e8rent intimement pour projeter et maintenir une d\u00e9finition commune et concert\u00e9e de la situation face \u00e0 un public donn\u00e9. Dans une famille bourgeoise recevant des invit\u00e9s, dans un cabinet d&rsquo;avocats plaidant une cause ou dans un bloc op\u00e9ratoire r\u00e9unissant chirurgiens et anesth\u00e9sistes, les \u00e9quipiers sont li\u00e9s par un pacte tacite de complicit\u00e9 dramaturgique.<\/p>\n<p>Cette coop\u00e9ration suppose une discipline d&rsquo;\u00e9quipe stricte et une solidarit\u00e9 clandestine. Entre eux, les co\u00e9quipiers partagent les secrets des coulisses et s&rsquo;accordent des signaux secrets \u2014 regards entendus, coups de coude imperceptibles, messages cod\u00e9s \u2014 pour rectifier une maladresse en cours de jeu sans que le public ne s&rsquo;en aper\u00e7oive. L&rsquo;\u00e9quipe exige une loyaut\u00e9 absolue : tout diff\u00e9rend ou conflit d&rsquo;autorit\u00e9 entre partenaires doit \u00eatre rigoureusement refoul\u00e9 hors du champ de vision des spectateurs, sous peine de d\u00e9truire instantan\u00e9ment la cr\u00e9dibilit\u00e9 collective de l&rsquo;illusion.<\/p>\n<p>Goffman dresse une typologie fascinante des r\u00f4les p\u00e9riph\u00e9riques qui gravitent autour de l&rsquo;\u00e9quipe et menacent sa stabilit\u00e9 :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le ren\u00e9gat (<em>renegade<\/em>) :<\/strong> l&rsquo;ancien membre qui trahit les secrets du groupe et d\u00e9truit l&rsquo;illusion devant le public.<\/li>\n<li><strong>Le comp\u00e8re ou l&rsquo;indicateur (<em>shill<\/em>) :<\/strong> qui se fait passer pour un membre impartial de l&rsquo;assistance tout en \u00e9tant secr\u00e8tement de m\u00e8che avec les acteurs pour susciter des applaudissements ou amorcer une dynamique favorable.<\/li>\n<li><strong>Le spectateur indiscret :<\/strong> qui brave les interdits territoriaux pour jeter un \u0153il derri\u00e8re le rideau des convenances.<\/li>\n<\/ul>\n<p>La p\u00e9rennit\u00e9 de l&rsquo;ordre social repose ainsi sur un travail conjoint et permanent de copr\u00e9servation de la r\u00e9alit\u00e9 convenue, o\u00f9 acteurs et spectateurs partagent un int\u00e9r\u00eat fonctionnel \u00e0 ce que le spectacle ne s&rsquo;effondre pas dans le ridicule.<\/p>\n<h3>3.4 Les couacs, gaffes et ruptures de cadre<\/h3>\n<p>Malgr\u00e9 l&rsquo;extr\u00eame rigueur d\u00e9ploy\u00e9e par les acteurs et les \u00e9quipes dans le calibrage de leurs repr\u00e9sentations, la vie sociale demeure constamment sous la menace de ce que Goffman analyse comme des incidents sc\u00e9niques : les \u00ab couacs \u00bb (<em>faux pas<\/em>), les gaffes, les lapsus r\u00e9v\u00e9lateurs et les maladresses motrices. Ces micro-catastrophes surviennent lorsqu&rsquo;un acteur fait involontairement s&rsquo;effondrer sa fa\u00e7ade, r\u00e9v\u00e9lant au grand jour une b\u00e9ance entre son statut revendiqu\u00e9 et ses comp\u00e9tences r\u00e9elles, ou exposant une r\u00e9alit\u00e9 trivialement honteuse jusqu&rsquo;alors dissimul\u00e9e dans les coulisses.<\/p>\n<p>L&rsquo;occurrence d&rsquo;une gaffe d\u00e9clenche instantan\u00e9ment un sentiment aigu de malaise et d&#8217;embarras partag\u00e9. Loin de ne frapper que le fautif, la honte est contagieuse : l&rsquo;ensemble des protagonistes pr\u00e9sents sur la sc\u00e8ne ressent une douloureuse paralysie psychologique car la d\u00e9finition m\u00eame de la situation s&rsquo;en trouve an\u00e9antie, privant chacun des rep\u00e8res normatifs lui dictant la conduite \u00e0 adopter. C&rsquo;est ici qu&rsquo;intervient ce que Goffman qualifie de \u00ab tact \u00bb ou de mesures r\u00e9paratrices. Dans une remarquable d\u00e9monstration de charit\u00e9 interactionnelle, le public d\u00e9ploie couramment des tr\u00e9sors d&rsquo;ing\u00e9niosit\u00e9 pour feindre l&rsquo;aveuglement : on d\u00e9tourne la t\u00eate, on tousse pour couvrir un bruit ind\u00e9sirable, on fait semblant de n&rsquo;avoir rien entendu ou l&rsquo;on accueille le couac par une plaisanterie neutralisante.<\/p>\n<p>Cette complicit\u00e9 salvatrice prouve que l&rsquo;interaction n&rsquo;est pas une simple ar\u00e8ne de comp\u00e9tition darwinienne o\u00f9 chacun chercherait cyniquement la chute de l&rsquo;autre, mais un \u00e9difice d&rsquo;une immense pr\u00e9carit\u00e9 morale que tous les participants s&rsquo;efforcent spontan\u00e9ment de consolider afin de pr\u00e9server l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 de leur univers communicationnel commun.<\/p>\n<h2>4. L&rsquo;ordre de l&rsquo;interaction et les rituels de la coexistence sociale<\/h2>\n<p>Au-del\u00e0 de la m\u00e9taphore sc\u00e9nique, Goffman consacre une large part de son \u0153uvre th\u00e9orique mature \u00e0 d\u00e9montrer que la rencontre en face-\u00e0-face constitue une sph\u00e8re de la r\u00e9alit\u00e9 sociale dot\u00e9e d&rsquo;une autonomie causale propre. Cet \u00ab ordre de l&rsquo;interaction \u00bb ne saurait \u00eatre r\u00e9duit \u00e0 une simple d\u00e9clinaison passive des structures macroscopiques : il ob\u00e9it \u00e0 une axiomatique rituelle singuli\u00e8re qui organise la coexistence pacifique des corps anonymes au sein de l&rsquo;espace moderne.<\/p>\n<h3>4.1 L&rsquo;interaction face-\u00e0-face comme domaine sociologique autonome<\/h3>\n<p>Dans son ultime texte, <em>The Interaction Order<\/em> (1983), Goffman plaide avec force pour la reconnaissance institutionnelle de l&rsquo;ordre interactionnel comme un domaine analytique ind\u00e9pendant de plein droit au sein de la discipline sociologique. Trop souvent, d\u00e9plore-t-il, les sociologues positivistes ou marxistes ont consid\u00e9r\u00e9 la conversation, la salutation ou l&rsquo;attente partag\u00e9e \u00e0 un feu de signalisation comme de banales r\u00e9percussions des rapports de production, des hi\u00e9rarchies de classe ou des structures \u00e9tatiques. Goffman renverse cette perspective : s&rsquo;il est \u00e9vident que les asym\u00e9tries de genre, d&rsquo;\u00e2ge et de pouvoir s&rsquo;inscrivent dans la rencontre, l&rsquo;interaction poss\u00e8de une dynamique morphologique et des r\u00e8gles d&rsquo;agencement qui lui sont strictement immanentes.<\/p>\n<p>La condition ontologique fondamentale de cet ordre est la copr\u00e9sence physique. Lorsque deux corps partagent un m\u00eame environnement spatial et temporel, ils deviennent instantan\u00e9ment et mutuellement accessibles sur le plan sensoriel. D\u00e8s cet instant, il est strictement impossible de ne pas communiquer. Tout mouvement, toute posture, tout silence est porteur de sens pour le t\u00e9moin potentiel. Cette copr\u00e9sence engendre une situation d&rsquo;extr\u00eame vuln\u00e9rabilit\u00e9 physique et psychologique partag\u00e9e : \u00e0 chaque instant, l&rsquo;individu s&rsquo;expose \u00e0 l&rsquo;agression, \u00e0 l&rsquo;offense, au m\u00e9pris ou \u00e0 la profanation de son intimit\u00e9. Pour juguler cette terreur sourde du chaos relationnel, la civilisation urbaine a d\u00fb inventer des protocoles stricts r\u00e9gissant l&rsquo;accessibilit\u00e9 mutuelle, \u00e9tablissant des fronti\u00e8res invisibles qui d\u00e9terminent qui a le droit d&rsquo;adresser la parole \u00e0 qui, sous quelles conditions pr\u00e9liminaires et avec quels \u00e9gards formels.<\/p>\n<h3>4.2 La sacralisation s\u00e9culaire et les rituels de politesse<\/h3>\n<p>Pour fonder sa th\u00e9orie des relations publiques, Goffman op\u00e8re une saisissante r\u00e9interpr\u00e9tation s\u00e9culi\u00e8re des <em>Formes \u00e9l\u00e9mentaires de la vie religieuse<\/em> d\u2019<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/%C3%89mile_Durkheim\">\u00c9mile Durkheim<\/a>. Chez Durkheim, la soci\u00e9t\u00e9 traditionnelle sacralise des totems et des d\u00e9it\u00e9s pour c\u00e9l\u00e9brer sa propre coh\u00e9sion morale. Goffman d\u00e9montre que dans nos soci\u00e9t\u00e9s industrielles d\u00e9senchant\u00e9es et individualistes, le sanctuaire du sacr\u00e9 a chang\u00e9 d&rsquo;adresse : c&rsquo;est d\u00e9sormais l&rsquo;individu humain, et plus pr\u00e9cis\u00e9ment son \u00ab soi \u00bb (<em>self<\/em>), qui est devenu le nouvel objet du culte s\u00e9culier. Tout individu circule dans le monde social entour\u00e9 d&rsquo;une aura de saintet\u00e9 qu&rsquo;autrui est tenu d&rsquo;honorer par des liturgies appropri\u00e9es.<\/p>\n<p>Dans <em>Les Rituels d&rsquo;interaction<\/em> (1967), Goffman formalise cette liturgie quotidienne en opposant deux grandes familles d&rsquo;actes rituels r\u00e9gis par les normes de d\u00e9f\u00e9rence et de tenue :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Les rituels d&rsquo;\u00e9vitement (<em>avoidance rituals<\/em>) :<\/strong> correspondent aux tabous et aux interdits n\u00e9gatifs de la religion primitive. Ils prescrivent \u00e0 l&rsquo;acteur de maintenir une distance respectueuse vis-\u00e0-vis d&rsquo;autrui, de ne pas envahir son espace vital, de ne pas regarder indiscr\u00e8tement ses effets personnels et de s&rsquo;abstenir de toute familiarit\u00e9 non autoris\u00e9e. Ils prot\u00e8gent la puret\u00e9 de la bulle individuelle.<\/li>\n<li><strong>Les rituels de pr\u00e9sentation (<em>presentational rituals<\/em>) :<\/strong> s&rsquo;apparentent aux cultes positifs. Ils regroupent les marques actives par lesquelles l&rsquo;acteur t\u00e9moigne \u00e0 son partenaire qu&rsquo;il le consid\u00e8re comme un \u00eatre moral digne d&rsquo;estime : salutations chaleureuses, compliments, v\u0153ux de sant\u00e9, sollicitude verbale ou invitations partag\u00e9es.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Lorsque cette m\u00e9canique c\u00e9r\u00e9monielle est rompue par une maladresse ou un affront, la dynamique sociale impose l&rsquo;encha\u00eenement d&rsquo;un \u00e9change r\u00e9parateur rigoureusement codifi\u00e9 \u2014 comprenant l&rsquo;excuse, l&rsquo;expiation symbolique, l&rsquo;octroi du pardon et le remerciement \u2014 sans lequel le tissu relationnel se d\u00e9chirerait irr\u00e9versiblement dans la discorde violente.<\/p>\n<h3>4.3 L&rsquo;inattention civile dans l&rsquo;espace public<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des illustrations les plus \u00e9clatantes du g\u00e9nie descriptif de Goffman r\u00e9side dans son concept d&rsquo;\u00ab inattention civile \u00bb (<em>civil inattention<\/em>), d\u00e9velopp\u00e9 dans <em>Behavior in Public Places<\/em> (1963). Comment des millions d&rsquo;individus totalement inconnus parviennent-ils \u00e0 se croiser quotidiennement dans la densit\u00e9 \u00e9touffante des trottoirs, des gares ou des grands magasins sans sombrer dans l&rsquo;hyst\u00e9rie pers\u00e9cutive, la panique ou la confrontation physique ? La r\u00e9ponse repose sur un rituel visuel d&rsquo;une subtilit\u00e9 infinie, accompli en une fraction de seconde par les passants qui s&rsquo;approchent.<\/p>\n<p>Le rituel de l&rsquo;inattention civile se compose de deux temps moteurs indissociables. \u00c0 une distance d&rsquo;environ trois \u00e0 quatre m\u00e8tres, le premier regard fugace est dirig\u00e9 vers l&rsquo;autre : ce coup d&rsquo;\u0153il initial permet de reconna\u00eetre la pr\u00e9sence d&rsquo;autrui, d&rsquo;enregistrer sa trajectoire motrice et de lui signifier qu&rsquo;on l&rsquo;a identifi\u00e9 comme un \u00eatre humain l\u00e9gitime ne repr\u00e9sentant aucun danger imm\u00e9diat. Mais aussit\u00f4t cette reconnaissance act\u00e9e, le passant baisse ou d\u00e9tourne l\u00e9g\u00e8rement les yeux \u00e0 mesure que les deux corps se croisent, \u00e9vitant de fixer l&rsquo;inconnu de mani\u00e8re insistante, ce qui \u00e9quivaudrait \u00e0 un d\u00e9fi agressif, \u00e0 une insulte ou \u00e0 une tentative d&rsquo;intrusion pr\u00e9datrice. Baisser les yeux revient \u00e0 dire silencieusement : \u00ab Je vous ai vu, je reconnais votre humanit\u00e9, mais je vous promets de ne pas vous scruter ni de violer votre sph\u00e8re d&rsquo;intimit\u00e9 ; vous n&rsquo;avez rien \u00e0 craindre de moi. \u00bb<\/p>\n<p>Ce micro-comportement constitue la condition psychologique fondamentale de l&rsquo;apaisement dans les m\u00e9tropoles modernes. Goffman prend soin de noter que cette inattention civile n&rsquo;est ni uniforme ni universelle : elle est modul\u00e9e par les hi\u00e9rarchies de classe, les appartenances ethnoculturelles et surtout le genre. Historiquement, une femme dans l&rsquo;espace public a trop souvent \u00e9t\u00e9 priv\u00e9e du b\u00e9n\u00e9fice de cette inattention civile, subissant de la part des hommes des regards prolong\u00e9s non r\u00e9ciproques ou des interpellations importunes qui manifestent spatialement des rapports structurels de domination patriarcale.<\/p>\n<h2>5. La th\u00e9orie du stigmate : identit\u00e9 sociale et gestion du discr\u00e9dit<\/h2>\n<p>En 1963, Goffman publie <em>Stigma: Notes on the Management of Spoiled Identity<\/em> (<em>Stigmate. Les usages sociaux des handicaps<\/em>), une monographie magistrale qui jette les bases d\u2019une sociologie clinique de la d\u00e9viance, du handicap et de la marginalit\u00e9. Plut\u00f4t que de traiter la diff\u00e9rence comme une anomalie m\u00e9dicale ou psychologique intrins\u00e8que, il la red\u00e9finit comme le produit dynamique d\u2019une relation sociale dissym\u00e9trique marqu\u00e9e par la gestion strat\u00e9gique de l\u2019information.<\/p>\n<h3>5.1 Typologie fondamentale des stigmates selon Goffman<\/h3>\n<p>Pour Goffman, le mot \u00ab stigmate \u00bb, forg\u00e9 par les Grecs de l&rsquo;Antiquit\u00e9 pour d\u00e9signer les marques corporelles grav\u00e9es au fer rouge sur les criminels ou les esclaves, doit \u00eatre d\u00e9barrass\u00e9 de tout essentialisme. Le stigmate ne renvoie pas \u00e0 une essence corporelle ou morale impure mais \u00e0 un \u00ab \u00e9cart d\u00e9favorable \u00bb entre l&rsquo;\u00ab identit\u00e9 sociale virtuelle \u00bb \u2014 c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;ensemble des attentes normatives et des pr\u00e9somptions de respectabilit\u00e9 qu&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 projette a priori sur tout individu \u2014 et l&rsquo;\u00ab identit\u00e9 sociale r\u00e9elle \u00bb, qui correspond \u00e0 la totalit\u00e9 des attributs effectifs que l&rsquo;individu pr\u00e9sente dans les faits. D\u00e8s lors qu&rsquo;un attribut singulier rend la personne diff\u00e9rente de la norme attendue et la r\u00e9duit dans le regard des autres \u00e0 une cr\u00e9ature amoindrie ou souill\u00e9e, cet attribut op\u00e8re comme un stigmate.<\/p>\n<p>Goffman propose une tripartition taxinomique des stigmates devenue canonique :<\/p>\n<ol>\n<li><strong>Les monstruosit\u00e9s du corps (<em>abominations of the body<\/em>) :<\/strong> englobent l&rsquo;ensemble des infirmit\u00e9s physiques visibles, les difformit\u00e9s anatomiques, les amputations, la c\u00e9cit\u00e9, la surdit\u00e9, les br\u00fblures graves, la parapl\u00e9gie ou les maladies d\u00e9g\u00e9n\u00e9ratives manifestes alt\u00e9rant la gestuelle habituelle.<\/li>\n<li><strong>Les tares caract\u00e9rielles per\u00e7ues (<em>blemishes of individual character<\/em>) :<\/strong> per\u00e7ues par le corps social comme des d\u00e9faillances de la volont\u00e9, des passions honteuses ou des d\u00e9viances morales : pass\u00e9 carc\u00e9ral, ant\u00e9c\u00e9dents psychiatriques, toxicomanie, alcoolisme, homosexualit\u00e9 (dans le contexte normatif des ann\u00e9es 1960), militantisme politique radical ou faillite financi\u00e8re.<\/li>\n<li><strong>Les stigmates tribaux de race, de nationalit\u00e9 ou de religion :<\/strong> qui se transmettent de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration par filiation communautaire et peuvent contaminer l&rsquo;ensemble des membres d&rsquo;une m\u00eame famille ou d&rsquo;un m\u00eame groupe minoritaire face au groupe dominant.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Le point fondamental de l\u2019argumentation goffmanienne est que la fronti\u00e8re entre la normalit\u00e9 et la stigmatisation est \u00e9minemment instable et contextuelle. Nul n&rsquo;est stigmatis\u00e9 dans l&rsquo;absolu ; chacun peut se trouver plong\u00e9 dans la condition du d\u00e9viant selon l&rsquo;auditoire auquel il est confront\u00e9. La normalit\u00e9 n&rsquo;est qu&rsquo;une fa\u00e7ade normative int\u00e9rioris\u00e9e dont bien peu d&rsquo;individus poss\u00e8dent en r\u00e9alit\u00e9 l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 des insignes immacul\u00e9s.<\/p>\n<h3>5.2 Identit\u00e9 r\u00e9elle, identit\u00e9 virtuelle et gestion de l&rsquo;information<\/h3>\n<p>Cette distinction conceptuelle conduit Goffman \u00e0 th\u00e9oriser une dichotomie fondamentale au c\u0153ur de la vie du stigmatis\u00e9, fond\u00e9e sur la visibilit\u00e9 de son attribut : la scission entre le \u00ab discr\u00e9dit\u00e9 \u00bb et le \u00ab discr\u00e9ditable \u00bb. Le sujet discr\u00e9dit\u00e9 est celui dont la marque d\u2019infamie ou la singularit\u00e9 corporelle est imm\u00e9diatement accessible \u00e0 l&rsquo;observation sensorielle d\u00e8s l&rsquo;entr\u00e9e en copr\u00e9sence : la couleur de peau dans un contexte s\u00e9gr\u00e9gationniste, la d\u00e9figuration du visage ou l&rsquo;usage visible d&rsquo;un fauteuil roulant. Pour le discr\u00e9dit\u00e9, le drame interactionnel ne r\u00e9side pas dans la dissimulation de son secret, qui est impossible, mais dans la gestion p\u00e9nible du malaise des \u00ab normaux \u00bb : il doit d\u00e9velopper des comp\u00e9tences surhumaines pour d\u00e9samorcer l&#8217;embarras d&rsquo;autrui, rassurer son interlocuteur, faire preuve d&rsquo;humour et faciliter la poursuite de l&rsquo;\u00e9change malgr\u00e9 l&rsquo;ombre oppressante du stigmate.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, l&rsquo;individu \u00ab discr\u00e9ditable \u00bb poss\u00e8de un stigmate qui n&rsquo;est pas imm\u00e9diatement apparent aux yeux du public : un pass\u00e9 d&rsquo;internement psychiatrique, une infection m\u00e9dicale cach\u00e9e, des origines sociales honteuses ou une orientation sexuelle marginalis\u00e9e. Sa condition existentielle est domin\u00e9e non par le face-\u00e0-face embarrass\u00e9, mais par l&rsquo;angoisse obs\u00e9dante du d\u00e9voilement et la gestion permanente de l&rsquo;information le concernant. Goffman analyse ici avec une subtilit\u00e9 vertigineuse les deux grandes techniques d&rsquo;ajustement du discr\u00e9ditable :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le passing (la dissimulation totale) :<\/strong> par lequel l&rsquo;individu dissimule activement sa v\u00e9rit\u00e9, s&rsquo;effor\u00e7ant de passer pour un individu normal aux yeux de tous. Le <em>passing<\/em> impose une vigilance de chaque instant, coupe le sujet de ses racines et l&rsquo;enferme dans la terreur parano\u00efaque du chantage ou de la d\u00e9couverte accidentelle.<\/li>\n<li><strong>Le covering (la couverture ou dissimulation partielle) :<\/strong> dans lequel le stigmatis\u00e9 admet la r\u00e9alit\u00e9 de son \u00e9tat mais s&rsquo;\u00e9vertue \u00e0 en minimiser l&rsquo;impact visuel et interactionnel afin de ne pas indisposer la sensibilit\u00e9 des personnes normales (par exemple, un malentendant s&rsquo;effor\u00e7ant de lire sur les l\u00e8vres pour \u00e9viter que son appareillage ne devienne le centre de l&rsquo;attention).<\/li>\n<\/ul>\n<h3>5.3 Les \u00ab siens \u00bb, les \u00ab initi\u00e9s \u00bb et la carri\u00e8re morale du stigmatis\u00e9<\/h3>\n<p>Dans ce th\u00e9\u00e2tre douloureux de l&rsquo;exclusion symbolique, le porteur de stigmate ne demeure pas perp\u00e9tuellement isol\u00e9. Il est amen\u00e9 \u00e0 fr\u00e9quenter deux cat\u00e9gories d&rsquo;acteurs hautement sp\u00e9cialis\u00e9es qui constituent des havres relationnels au sein d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 hostile. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 se trouvent \u00ab les siens \u00bb (<em>the own<\/em>), c&rsquo;est-\u00e0-dire les compagnons d&rsquo;infortune qui partagent exactement la m\u00eame affliction. Aupr\u00e8s d&rsquo;eux, le masque peut enfin tomber : l&rsquo;individu n&rsquo;a plus besoin d&rsquo;ex\u00e9cuter la p\u00e9nible com\u00e9die de la normalit\u00e9. Dans les associations de malades, les cercles d&rsquo;anciens d\u00e9tenus ou les communaut\u00e9s minoritaires, les coulisses s&rsquo;ouvrent, permettant l&rsquo;expression d&rsquo;une solidarit\u00e9 cathartique et le partage des ruses pratiques destin\u00e9es \u00e0 d\u00e9jouer le contr\u00f4le social dominant.<\/p>\n<p>D&rsquo;un autre c\u00f4t\u00e9 se situent les \u00ab initi\u00e9s \u00bb (<em>the wise<\/em>). Ce sont des personnes normales qui, par leur profession (m\u00e9decins, travailleurs sociaux, infirmiers) ou par des liens affectifs profonds (conjoints, parents, amis fid\u00e8les), ont acquis une familiarit\u00e9 totale avec la condition du stigmatis\u00e9. Les initi\u00e9s sont ceux devant qui l&rsquo;individu fl\u00e9tri n&rsquo;\u00e9prouve aucune honte \u00e0 se montrer dans sa v\u00e9rit\u00e9 brute ; ils sont socialement tol\u00e9r\u00e9s par le groupe des stigmatis\u00e9s comme des membres honoraires, bien qu&rsquo;ils encourent eux-m\u00eames le risque d&rsquo;un \u00ab stigmate par courtoisie \u00bb (<em>courtesy stigma<\/em>), la soci\u00e9t\u00e9 ayant tendance \u00e0 jeter le m\u00eame opprobre sur ceux qui fr\u00e9quentent assid\u00fbment les parias.<\/p>\n<p>Goffman retrace enfin les \u00e9tapes de ce qu&rsquo;il qualifie de \u00ab carri\u00e8re morale \u00bb du stigmatis\u00e9. Ce cycle d&rsquo;apprentissage psychologique commence par l&rsquo;int\u00e9riorisation pr\u00e9coce des normes de respectabilit\u00e9 du monde dominant, se poursuit par la prise de conscience traumatisante que l&rsquo;on ne correspond pas soi-m\u00eame \u00e0 ces canons, passe par des phases de repli amer ou d&rsquo;activisme revendicateur, pour culminer parfois dans une acceptation apais\u00e9e mais complexe de sa singularit\u00e9, non sans une sourde ambivalence \u00e9motionnelle envers la communaut\u00e9 de souffrance \u00e0 laquelle on appartient.<\/p>\n<h2>6. Les institutions totales et la d\u00e9construction clinique du soi<\/h2>\n<p>Fruit de son immersion de terrain men\u00e9e entre 1955 et 1956 \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital psychiatrique St. Elizabeths de Washington (une institution gigantesque abritant alors plus de sept mille patients), l&rsquo;ouvrage <em>Asylums<\/em> (publi\u00e9 en 1961 et traduit sous le titre <em>Asiles. \u00c9tudes sur la condition sociale des malades mentaux<\/em>) marque l&rsquo;un des sommets de la sociologie critique des organisations disciplinaires. Goffman y forge le concept s\u00e9minal d&rsquo;\u00ab institution totale \u00bb (<em>total institution<\/em>), auscultant avec effroi les dispositifs bureaucratiques d&rsquo;arraisonnement et de reconstruction identitaire impos\u00e9s aux individus enferm\u00e9s.<\/p>\n<h3>6.1 Morphologie et crit\u00e8res de l&rsquo;institution totale<\/h3>\n<p>Pour d\u00e9finir la singularit\u00e9 radicale de l&rsquo;institution totale, Goffman part d&rsquo;une constatation relative \u00e0 l&rsquo;organisation de l&rsquo;existence dans le monde moderne civilis\u00e9. Dans la soci\u00e9t\u00e9 ordinaire, l&rsquo;individu cloisonne strictement sa vie quotidienne entre trois sph\u00e8res spatiales et relationnelles distinctes : il dort dans un foyer priv\u00e9 entour\u00e9 des siens, il travaille dans un bureau ou un atelier sous une autorit\u00e9 patronale sp\u00e9cifique, et il se distrait dans des lieux de loisirs choisis avec des pairs d&rsquo;\u00e9lection. Chacun de ces domaines implique des partenaires diff\u00e9rents, des cadres normatifs distincts et des temps de transition autonomes.<\/p>\n<p>L&rsquo;institution totale op\u00e8re la destruction violente de ce cloisonnement salutaire. Elle regroupe en un lieu unique, ferm\u00e9 sur l&rsquo;ext\u00e9rieur par des cl\u00f4tures, des verrous, des hauts murs ou des barbel\u00e9s, l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 de l&rsquo;existence de ses membres. Goffman en d\u00e9gage quatre traits structurels invariants :<\/p>\n<ol>\n<li>Tous les aspects de la vie quotidienne se d\u00e9roulent sous le m\u00eame toit et sous la direction d&rsquo;une m\u00eame autorit\u00e9 administrative supr\u00eame.<\/li>\n<li>Chaque phase de l&rsquo;activit\u00e9 journali\u00e8re s&rsquo;effectue en groupe compact, sous le regard constant des surveillants, tous les reclus \u00e9tant trait\u00e9s rigoureusement de la m\u00eame fa\u00e7on et contraints de faire les m\u00eames choses au m\u00eame moment.<\/li>\n<li>Toutes les activit\u00e9s sont minutieusement planifi\u00e9es selon un horaire strict et contraignant, dict\u00e9 d&rsquo;en haut par un syst\u00e8me de r\u00e8gles explicites et ex\u00e9cut\u00e9 par une bureaucratie de fonctionnaires.<\/li>\n<li>L&rsquo;ensemble de ces t\u00e2ches obligatoires est int\u00e9gr\u00e9 dans un plan rationnel unique, pr\u00e9tendument con\u00e7u pour r\u00e9aliser les objectifs officiels de l&rsquo;institution (soigner, r\u00e9habiliter, punir ou sanctifier).<\/li>\n<\/ol>\n<p>L&rsquo;institution totale se caract\u00e9rise en outre par une scission ontologique ind\u00e9passable entre deux sous-mondes \u00e9tanches et hostiles : d&rsquo;une part, la masse nombreuse et asservie des \u00ab reclus \u00bb (intern\u00e9s, bagnards, conscrits, novices) ; d&rsquo;autre part, la petite caste du personnel de surveillance (gardiens, infirmiers, sup\u00e9rieurs hi\u00e9rarchiques), retranch\u00e9e dans ses privil\u00e8ges et g\u00e9rant les reclus comme une mati\u00e8re premi\u00e8re impersonnelle \u00e0 administrer.<\/p>\n<h3>6.2 Le processus d&rsquo;\u00e9chenillage et de mortification du soi<\/h3>\n<p>D\u00e8s le franchissement des grilles de l&rsquo;institution totale, l&rsquo;entrant subit ce que Goffman qualifie de processus syst\u00e9matique d&rsquo;\u00ab \u00e9chenillage \u00bb (<em>stripping process<\/em>) et de \u00ab mortification du soi \u00bb (<em>mortification of the self<\/em>). Dans le monde ext\u00e9rieur, tout \u00eatre humain dispose d&rsquo;un \u00ab \u00e9quipement d&rsquo;identit\u00e9 \u00bb (<em>identity kit<\/em>) constitu\u00e9 par sa garde-robe personnelle, ses peignes, ses cosm\u00e9tiques, ses papiers d&rsquo;identit\u00e9, ses bijoux, ses photographies de proches et son portefeuille. Cet \u00e9quipement permet \u00e0 chacun d&rsquo;ajuster sa fa\u00e7ade et de maintenir son sentiment de dignit\u00e9 et d&rsquo;unicit\u00e9 personnelle.<\/p>\n<p>L&rsquo;institution totale commence par an\u00e9antir m\u00e9thodiquement cet appareillage identitaire. Lors du rite d&rsquo;initiation \u2014 qui s&rsquo;apparente \u00e0 une v\u00e9ritable d\u00e9gradation c\u00e9r\u00e9monielle \u2014, le nouvel arrivant est fouill\u00e9, mis \u00e0 nu, d\u00e9sinfect\u00e9 au jet, ras\u00e9 de force et d\u00e9pouill\u00e9 de la totalit\u00e9 de ses biens personnels. On lui attribue en \u00e9change un uniforme grossier, indiff\u00e9renci\u00e9 et d\u00e9nu\u00e9 de poches, souvent frapp\u00e9 d&rsquo;un num\u00e9ro d&rsquo;immatriculation qui tend \u00e0 se substituer \u00e0 son patronyme. Cette spoliation mat\u00e9rielle s&rsquo;accompagne d&rsquo;une rupture drastique des communications avec le r\u00e9seau relationnel ant\u00e9rieur (censure du courrier, visites strictement rationn\u00e9es ou prohib\u00e9es).<\/p>\n<p>La mortification se poursuit au quotidien par l&rsquo;obligation de courbettes, d&rsquo;aveux forc\u00e9s, de suppliques infantilisantes pour obtenir le moindre verre d&rsquo;eau ou l&rsquo;acc\u00e8s aux sanitaires, d\u00e9truisant l&rsquo;autonomie adulte \u00e9l\u00e9mentaire. L&rsquo;intimit\u00e9 corporelle est an\u00e9antie : les dortoirs collectifs et les portes vitr\u00e9es des cellules abolissent toute possibilit\u00e9 de coulisses. L&rsquo;individu est condamn\u00e9 \u00e0 une sc\u00e8ne permanente et humiliante, soumise \u00e0 l&rsquo;inspection inquisitoriale d&rsquo;un personnel exer\u00e7ant un contr\u00f4le panoptique total.<\/p>\n<h3>6.3 La carri\u00e8re morale du malade mental et les adaptations secondaires<\/h3>\n<p>En analysant sp\u00e9cifiquement le sort du patient psychiatrique, Goffman d\u00e9construit impitoyablement la pr\u00e9tention m\u00e9dicale de l&rsquo;asile \u00e0 soigner une pathologie c\u00e9r\u00e9brale endog\u00e8ne. Il d\u00e9montre que la condition d&rsquo;\u00ab ali\u00e9n\u00e9 \u00bb est l&rsquo;aboutissement d&rsquo;une \u00ab carri\u00e8re morale \u00bb marqu\u00e9e, dans sa phase pr\u00e9-hospitali\u00e8re, par une dynamique de trahison sociale. L&rsquo;individu jug\u00e9 g\u00eanant par sa famille, son employeur ou son voisinage fait l&rsquo;objet d&rsquo;un complot bienveillant impliquant m\u00e9decins de famille, officiers de police et psychiatres. Le futur intern\u00e9 fait l&rsquo;exp\u00e9rience traumatisante d&rsquo;\u00eatre conduit par ses proches, sous des pr\u00e9textes fallacieux, vers une institution carc\u00e9rale qui se referme sur lui, r\u00e9v\u00e9lant la duplicit\u00e9 de ses rep\u00e8res affectifs les plus intimes.<\/p>\n<p>Une fois intern\u00e9, le patient se trouve pi\u00e9g\u00e9 dans un syst\u00e8me d&rsquo;interpr\u00e9tation totalisant : toute r\u00e9volte l\u00e9gitime de sa part contre l&rsquo;arbitraire carc\u00e9ral est imm\u00e9diatement requalifi\u00e9e par le corps m\u00e9dical en sympt\u00f4me pathologique suppl\u00e9mentaire confirmant le diagnostic d&rsquo;internement. Face \u00e0 cet \u00e9crasement, le malade d\u00e9veloppe diverses modalit\u00e9s d&rsquo;ajustement. Si les \u00ab adaptations primaires \u00bb consistent en une soumission passive ou une int\u00e9riorisation ali\u00e9n\u00e9e du r\u00e8glement de l&rsquo;asile, Goffman s&rsquo;attarde avec fascination sur ce qu&rsquo;il nomme les \u00ab adaptations secondaires \u00bb (<em>secondary adjustments<\/em>).<\/p>\n<p>Ces adaptations secondaires regroupent l&rsquo;immense r\u00e9seau souterrain des combines, des trafics de m\u00e9gots, des refuges clandestins am\u00e9nag\u00e9s derri\u00e8re des chaudi\u00e8res, des communications crypt\u00e9es et des solidarit\u00e9s illicites par lesquels les patients parviennent \u00e0 pr\u00e9server des parcelles d&rsquo;autonomie et d&rsquo;estime de soi \u00e0 l&rsquo;insu de l&rsquo;autorit\u00e9. \u00c0 travers ces micro-r\u00e9sistances quotidiennes, le reclus refuse d&rsquo;\u00eatre enti\u00e8rement absorb\u00e9 par l&rsquo;institution. Goffman d\u00e9montre magistralement que le \u00ab soi \u00bb humain n&rsquo;est pas une substance abstraite qui s&rsquo;\u00e9panouit dans l&rsquo;adh\u00e9sion aux structures, mais une \u00e9tincelle de libert\u00e9 qui loge pr\u00e9cis\u00e9ment dans les interstices et les failles o\u00f9 l&rsquo;individu r\u00e9ussit \u00e0 d\u00e9jouer l&#8217;emprise totale de la machine bureaucratique.<\/p>\n<h2>7. L&rsquo;analyse des cadres (Frame Analysis) : organisation cognitive de l&rsquo;exp\u00e9rience<\/h2>\n<p>Publi\u00e9 en 1974, <em>Frame Analysis: An Essay on the Organization of Experience<\/em> (<em>Les Cadres de l&rsquo;exp\u00e9rience<\/em>) constitue l&rsquo;ouvrage le plus ambitieux, le plus dense et le plus complexe sur le plan \u00e9pist\u00e9mologique d&rsquo;Erving Goffman. Marquant un tournant structuraliste et cognitif au sein de son \u0153uvre, ce trait\u00e9 monumental cherche \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 la question fondamentale initialement formul\u00e9e par le philosophe William James : \u00ab Dans quelles circonstances tenons-nous les choses pour r\u00e9elles ? \u00bb<\/p>\n<h3>7.1 La conceptualisation des cadres primaires de l&rsquo;exp\u00e9rience<\/h3>\n<p>Pour rendre compte de la mani\u00e8re dont les \u00eatres humains conf\u00e8rent instantan\u00e9ment un sens coh\u00e9rent aux flux chaotiques d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements qui les assaillent, Goffman emprunte le concept de \u00ab cadre \u00bb (<em>frame<\/em>) \u00e0 l&rsquo;anthropologue et cybern\u00e9ticien <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Gregory_Bateson\">Gregory Bateson<\/a>. Un cadre est une structure cognitive inconsciente, une grille de lecture socialement partag\u00e9e qui permet \u00e0 l&rsquo;observateur d&rsquo;isoler un segment de la r\u00e9alit\u00e9, d&rsquo;en s\u00e9lectionner les \u00e9l\u00e9ments pertinents et de d\u00e9finir la situation en r\u00e9pondant \u00e0 la question tacite mais vitale : \u00ab Qu&rsquo;est-ce qui se passe ici ? \u00bb Sans ces cadres d&rsquo;interpr\u00e9tation, la conscience humaine sombrerait dans une paralysie perceptive imm\u00e9diate face \u00e0 la surcharge d&rsquo;informations sensorielles.<\/p>\n<p>Goffman distingue deux grandes classes de \u00ab cadres primaires \u00bb qui soutiennent notre compr\u00e9hension du monde :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Les cadres naturels :<\/strong> qui identifient des \u00e9v\u00e9nements r\u00e9gis par des lois physiques, climatiques ou biologiques d\u00e9nu\u00e9es de toute intention humaine ou surnaturelle. Lorsqu&rsquo;un orage \u00e9clate, qu&rsquo;une pierre chute d&rsquo;une falaise ou qu&rsquo;une mar\u00e9e monte, nous mobilisons un cadre naturel ; personne n&rsquo;impute de volont\u00e9 morale, de calcul ou de responsabilit\u00e9 juridique \u00e0 la foudre.<\/li>\n<li><strong>Les cadres sociaux :<\/strong> qui rendent intelligibles des occurrences impliquant la volont\u00e9, l&rsquo;intentionnalit\u00e9, l&rsquo;\u00e9valuation morale et le respect de r\u00e8gles humaines. Lorsqu&rsquo;un individu tend la main \u00e0 un autre, qu&rsquo;un tribunal condamne un pr\u00e9venu ou qu&rsquo;un professeur donne une note, nous mobilisons un cadre social o\u00f9 le sujet est tenu pour responsable de ses actes devant une communaut\u00e9 morale.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ces cadres primaires ne sont pas de simples repr\u00e9sentations mentales subjectives flottant dans les cerveaux des individus ; ils sont institutionnalis\u00e9s, ancr\u00e9s dans les architectures mat\u00e9rielles, les lois, les rituels et les conventions de chaque soci\u00e9t\u00e9, dictant ce qui peut l\u00e9gitimement entrer dans le champ de la perception partag\u00e9e et ce qui doit \u00eatre rel\u00e9gu\u00e9 comme hors-cadre non pertinent.<\/p>\n<h3>7.2 Modalit\u00e9s de transformation : modalisation et fabrication<\/h3>\n<p>L&rsquo;extr\u00eame puissance de la r\u00e9alit\u00e9 sociale tient au fait que les cadres primaires ne demeurent pas statiques : ils sont susceptibles d&rsquo;infinies op\u00e9rations de manipulation et de d\u00e9formation que Goffman formalise \u00e0 travers deux processus majeurs : la \u00ab modalisation \u00bb (<em>keying<\/em>) et la \u00ab fabrication \u00bb (<em>fabrication<\/em>).<\/p>\n<p>La modalisation (ou calquage) d\u00e9signe le processus par lequel une activit\u00e9 d\u00e9j\u00e0 signifiante au sein d&rsquo;un cadre primaire est transpos\u00e9e et m\u00e9tamorphos\u00e9e en un mod\u00e8le calqu\u00e9 sur elle, mais que tous les participants reconnaissent comme radicalement diff\u00e9rent de l&rsquo;original. Les exemples paradigmatiques abondent :<\/p>\n<ul>\n<li>Le combat \u00e0 mort dans la rue (cadre primaire social) modalis\u00e9 en combat de boxe sportif ou en escrime ludique ;<\/li>\n<li>L&rsquo;acte chirurgical r\u00e9el modalis\u00e9 en simulation d&rsquo;entra\u00eenement pour \u00e9tudiants en m\u00e9decine ;<\/li>\n<li>La dispute conjugale violente modalis\u00e9e sur une sc\u00e8ne de th\u00e9\u00e2tre par des com\u00e9diens professionnels.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Dans la modalisation, personne n&rsquo;est tromp\u00e9 : l&rsquo;ensemble des protagonistes s&rsquo;accorde sur le fait qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;un jeu, d&rsquo;une c\u00e9r\u00e9monie ou d&rsquo;une r\u00e9p\u00e9tition, ins\u00e9rant une parenth\u00e8se r\u00e9flexive au c\u0153ur de l&rsquo;action.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9, la \u00ab fabrication \u00bb renvoie \u00e0 l&rsquo;effort d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 men\u00e9 par un ou plusieurs individus pour induire autrui en erreur sur ce qui est r\u00e9ellement en train de se passer. La fabrication peut \u00eatre b\u00e9nigne (farces entre amis, surprises d&rsquo;anniversaire, tests d&rsquo;\u00e9tudiants en psychologie exp\u00e9rimentale o\u00f9 le sujet ignore les finalit\u00e9s r\u00e9elles de l&rsquo;\u00e9preuve) ou malveillante (escroqueries financi\u00e8res sophistiqu\u00e9es, pi\u00e8ges policiers, op\u00e9rations d&rsquo;espionnage o\u00f9 des agents montent des sc\u00e9narios d&rsquo;illusion pour compromettre une cible). Dans la fabrication, une asym\u00e9trie cognitive radicale s\u00e9pare les concepteurs du pi\u00e8ge et les victimes abus\u00e9es, superposant des niveaux de r\u00e9alit\u00e9 divergents qui menacent \u00e0 tout instant de s&rsquo;effondrer.<\/p>\n<h3>7.3 Vuln\u00e9rabilit\u00e9 du cadrage et pathologies du doute<\/h3>\n<p>Tout l&rsquo;int\u00e9r\u00eat de la d\u00e9monstration goffmanienne r\u00e9side dans la fragilit\u00e9 constitutive de l&rsquo;armature des cadres. Parce que la r\u00e9alit\u00e9 humaine n&rsquo;est pas un bloc de granit mais une construction fragile reposant sur un pacte d&rsquo;interpr\u00e9tation mutuelle, les cadres sont perp\u00e9tuellement expos\u00e9s \u00e0 des ruptures catastrophiques. Goffman consacre des pages \u00e9blouissantes aux \u00ab pathologies du doute \u00bb et \u00e0 ce qu&rsquo;il nomme le \u00ab d\u00e9bordement du cadre \u00bb (<em>flooding out<\/em>), ph\u00e9nom\u00e8ne au cours duquel un individu est submerg\u00e9 par une \u00e9motion si violente \u2014 rire inextinguible, sanglots incoercibles, terreur panique \u2014 qu&rsquo;il ne parvient plus \u00e0 maintenir le cadre en vigueur, brisant net le d\u00e9roulement de l&rsquo;interaction.<\/p>\n<p>Plus inqui\u00e9tantes encore sont les erreurs de cadrage chroniques ou les situations de \u00ab confusion des cadres \u00bb (<em>frame disputes<\/em>). Goffman analyse sous un jour in\u00e9dit les d\u00e9lires de la schizophr\u00e9nie et de la parano\u00efa : loin d&rsquo;\u00eatre de purs effondrements neuronaux inexplicables, ils s&rsquo;apparentent souvent \u00e0 des hyper-lectures ou \u00e0 des sous-lectures de cadre, o\u00f9 le sujet traite des co\u00efncidences naturelles comme des fabrications malveillantes dirig\u00e9es contre lui (le complot d\u00e9lirant), ou traite des signaux ludiques comme des menaces d&rsquo;extermination. En d\u00e9montrant \u00e0 quel point la certitude du r\u00e9el d\u00e9pend d&rsquo;\u00e9chafaudages s\u00e9mantiques invisibles, Goffman met en lumi\u00e8re le vertige existentiel au-dessus duquel la soci\u00e9t\u00e9 humaine construit, avec une s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 trompeuse, ses rituels de coexistence.<\/p>\n<h2>8. Communication non-verbale, corporalit\u00e9 et arrangements de genre<\/h2>\n<p>L\u2019analyse goffmanienne n\u2019est jamais une sociologie d\u00e9sincarn\u00e9e des discours abstraits ; elle est une science rigoureuse des corps en pr\u00e9sence. De l&rsquo;organisation spatiale des territoires personnels jusqu&rsquo;\u00e0 la mod\u00e9lisation photographique des asym\u00e9tries de genre, Goffman explore comment les micro-mouvements de l&rsquo;anatomie mat\u00e9rialisent et reproduisent en continu les structures de domination et les hi\u00e9rarchies de pouvoir.<\/p>\n<h3>8.1 L&rsquo;affichage du genre et la publicit\u00e9 genr\u00e9e<\/h3>\n<p>En 1979, Goffman publie un ouvrage pionnier et iconographiquement foisonnant : <em>Gender Advertisements<\/em> (<em>L&rsquo;Arrangement des sexes<\/em>). Bien avant que la th\u00e9orie queer ou les \u00e9tudes sur la performativit\u00e9 du genre popularis\u00e9es par Judith Butler n&rsquo;\u00e9mergent sur le devant de la sc\u00e8ne th\u00e9orique, Goffman affirme sans ambages que le genre n&rsquo;est en rien une essence biologique universelle qui s&rsquo;exprimerait spontan\u00e9ment \u00e0 travers les conduites. Le genre est un \u00ab affichage \u00bb (<em>gender display<\/em>), c&rsquo;est-\u00e0-dire une comp\u00e9tence culturelle apprise, une chor\u00e9graphie rituelle hautement st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e que les individus ex\u00e9cutent pour signifier leur appartenance \u00e0 l&rsquo;une des deux cat\u00e9gories socialement l\u00e9gitim\u00e9es.<\/p>\n<p>Pour \u00e9tayer sa d\u00e9monstration, Goffman constitue un vaste corpus de plus de cinq cents photographies publicitaires issues de la presse de masse nord-am\u00e9ricaine. Par une m\u00e9thode d&rsquo;analyse s\u00e9miotique d\u00e9capante, il d\u00e9busque les r\u00e9currences posturales inconscientes qui fixent la hi\u00e9rarchie entre hommes et femmes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La taille relative :<\/strong> l&rsquo;homme est presque invariablement repr\u00e9sent\u00e9 physiquement plus grand ou positionn\u00e9 plus haut que la femme, mat\u00e9rialisant son autorit\u00e9 symbolique protectrice ou tut\u00e9laire.<\/li>\n<li><strong>Le toucher f\u00e9minin (<em>the feminine touch<\/em>) :<\/strong> l\u00e0 o\u00f9 les hommes empoignent les objets avec fermet\u00e9 et assurance utilitaire, les femmes sont montr\u00e9es effleurant d\u00e9licatement les marchandises, caressant leur propre peau ou tenant les surfaces avec une mollesse tactile enfantine.<\/li>\n<li><strong>La subordination rituelle :<\/strong> les corps f\u00e9minins sont fr\u00e9quemment \u00e9tendus sur des tapis ou des canap\u00e9s, courb\u00e9s, pench\u00e9s de c\u00f4t\u00e9 ou engag\u00e9s dans des postures de d\u00e9s\u00e9quilibre moteur (station sur une jambe), ce qui traduit une disponibilit\u00e9 passive, une docilit\u00e9 consentie et une vuln\u00e9rabilit\u00e9 assum\u00e9e face au regard masculin debout et vigile.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette mise en sc\u00e8ne commerciale n&rsquo;est pas un simple reflet du r\u00e9el : elle constitue une \u00ab ritualisation de l&rsquo;hyper-soumission \u00bb qui r\u00e9troagit puissamment sur la socialisation pr\u00e9coce des acteurs, dictant aux gar\u00e7ons et aux filles la syntaxe corporelle de leur assignation sociale.<\/p>\n<h3>8.2 Les territoires du moi et leurs violations<\/h3>\n<p>Dans <em>Relations in Public<\/em> (1971), Goffman transpose le concept \u00e9thologique de territorialit\u00e9 au champ des interactions humaines ordinaires, forgeant la th\u00e9orie des \u00ab territoires du moi \u00bb. Chaque individu circule dans le monde envelopp\u00e9 par une s\u00e9rie concentrique de r\u00e9serves spatiales et symboliques dont il revendique l&rsquo;exclusivit\u00e9 d&rsquo;usage et dont l&#8217;empi\u00e9tement par autrui suscite de violentes r\u00e9actions d&rsquo;alerte psychologique.<\/p>\n<p>Goffman identifie huit territoires distincts composant cette g\u00e9ographie intime :<\/p>\n<ol>\n<li><strong>L&rsquo;espace personnel :<\/strong> cette bulle invisible entourant le corps, dont le diam\u00e8tre varie selon la familiarit\u00e9 des interactants et la densit\u00e9 du milieu.<\/li>\n<li><strong>La place (<em>stall<\/em>) :<\/strong> l&rsquo;espace clairement d\u00e9limit\u00e9 dont un individu prend possession temporairement pour un usage d\u00e9fini (le fauteuil d&rsquo;un cin\u00e9ma, une cabine t\u00e9l\u00e9phonique, la serviette \u00e9tal\u00e9e sur la plage).<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;espace d&rsquo;utilisation :<\/strong> la zone physique n\u00e9cessaire \u00e0 l&rsquo;accomplissement d&rsquo;une t\u00e2che motrice (l&rsquo;espace devant un tableau qu&rsquo;on admire dans un mus\u00e9e sans que personne ne doive passer entre nos yeux et la toile).<\/li>\n<li><strong>Le tour (<em>turn<\/em>) :<\/strong> l&rsquo;ordre temporel d&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 un bien ou \u00e0 un service (la file d&rsquo;attente \u00e0 la poste).<\/li>\n<li><strong>La gaine corporelle :<\/strong> le derme lui-m\u00eame et les v\u00eatements qui le recouvrent directement, prot\u00e9geant l&rsquo;enveloppe biologique du contact non d\u00e9sir\u00e9.<\/li>\n<li><strong>La r\u00e9serve possessive :<\/strong> l&rsquo;ensemble des objets personnels appartenant l\u00e9gitimement \u00e0 l&rsquo;acteur (sac \u00e0 main, portefeuille, stylo, manteau).<\/li>\n<li><strong>La r\u00e9serve informationnelle :<\/strong> l&rsquo;ensemble des faits et des donn\u00e9es priv\u00e9es que l&rsquo;acteur contr\u00f4le concernant sa propre personne (secrets intimes, ant\u00e9c\u00e9dents m\u00e9dicaux, courriers ferm\u00e9s).<\/li>\n<li><strong>La r\u00e9serve conversationnelle :<\/strong> le droit pour un groupe engag\u00e9 dans un \u00e9change d&rsquo;en interdire l&rsquo;\u00e9coute ou l&rsquo;interruption par un tiers indiscret.<\/li>\n<\/ol>\n<p>La violation de ces territoires s&rsquo;op\u00e8re par des intrusions vari\u00e9es : le contact tactile intrusif, la p\u00e9n\u00e9tration sonore (conversations cri\u00e9es dans un espace clos), la pollution olfactive ou l&rsquo;intrusion visuelle insidieuse. L&rsquo;\u00e9quilibre de la coexistence urbaine repose sur le respect maniaque de ces barri\u00e8res protectrices de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 psychique.<\/p>\n<h3>8.3 Les actes rituels de complaisance et soumission corporelle<\/h3>\n<p>La p\u00e9rennit\u00e9 de l&rsquo;ordre in\u00e9galitaire dans les soci\u00e9t\u00e9s d\u00e9mocratiques ne s&rsquo;appuie que rarement sur le recours direct \u00e0 la violence coercitive de l&rsquo;\u00c9tat ou de la police. Elle s&rsquo;enracine plus profond\u00e9ment dans ce que Goffman d\u00e9crit comme une liturgie continue d&rsquo;\u00ab actes rituels de complaisance \u00bb (<em>appeasement displays<\/em>) et de marques de soumission motrice diss\u00e9min\u00e9es dans les micro-rencontres quotidiennes.<\/p>\n<p>Ces manifestations corporelles incluent une panoplie de micro-gestes : l&rsquo;inclinaison r\u00e9flexe de la t\u00eate, le sourire forc\u00e9 ou pr\u00e9ventif destin\u00e9 \u00e0 d\u00e9sarmer l&rsquo;irritation d&rsquo;un sup\u00e9rieur, la baisse imm\u00e9diate du regard face \u00e0 une interpellation hi\u00e9rarchique, ou le retrait spontan\u00e9 du corps pour c\u00e9der le passage lors du franchissement d&rsquo;un seuil ou d&rsquo;une porte d&rsquo;ascenseur. De m\u00eame, la distribution des libert\u00e9s tactiles est rigoureusement asym\u00e9trique le long de l&rsquo;\u00e9chelle des statuts : le patron se permet ais\u00e9ment de poser une main paternaliste sur l&rsquo;\u00e9paule de son subordonn\u00e9 ou le m\u00e9decin sur celle de son patient, tandis que la r\u00e9ciproque est impensable sans \u00eatre v\u00e9cue comme une insulte ou une grave rupture de biens\u00e9ance. Par ces chor\u00e9graphies asym\u00e9triques int\u00e9rioris\u00e9es d\u00e8s l&rsquo;enfance, les rapports macro-structurels de classe, de race et de genre se trouvent quotidiennement r\u00e9activ\u00e9s et incorpor\u00e9s par les sujets eux-m\u00eames.<\/p>\n<h2>9. La pr\u00e9servation de la face : enjeux psychologiques et dynamique relationnelle<\/h2>\n<p>L\u2019un des apports les plus f\u00e9conds de Goffman \u00e0 la psychologie sociale des interactions r\u00e9side dans sa th\u00e9orisation de la \u00ab face \u00bb et du \u00ab travail de face \u00bb (<em>face-work<\/em>), formalis\u00e9e dans un article magistral de 1955, r\u00e9uni ensuite dans <em>Interaction Ritual<\/em>. En s&#8217;emparant d&rsquo;une notion s\u00e9culaire d&rsquo;origine chinoise, il d\u00e9voile la dynamique narcissique et morale qui gouverne l&rsquo;estime de soi dans le regard d&rsquo;autrui.<\/p>\n<h3>9.1 Le concept de face et l&rsquo;investissement narcissique<\/h3>\n<p>Goffman d\u00e9finit la \u00ab face \u00bb comme la valeur sociale positive qu&rsquo;une personne revendique effectivement \u00e0 travers la ligne d&rsquo;action que les autres lui supposent adopt\u00e9e au cours d&rsquo;un contact particulier. La face n&rsquo;est pas une entit\u00e9 statique log\u00e9e \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du cr\u00e2ne de l&rsquo;acteur, mais une image de soi pr\u00eat\u00e9e par la communaut\u00e9 des observateurs le temps d&rsquo;une interaction. Tant que le comportement de l&rsquo;individu confirme cette image valorisante, il \u00ab a de la face \u00bb ou \u00ab sauve sa face \u00bb ; d\u00e8s lors qu&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement contredit brutalement sa pr\u00e9tention \u00e0 incarner cette identit\u00e9 respectable, il \u00ab perd la face \u00bb.<\/p>\n<p>La face fait l&rsquo;objet d&rsquo;un investissement narcissique et \u00e9motionnel d&rsquo;une intensit\u00e9 colossale. L&rsquo;individu attache son sentiment fondamental de dignit\u00e9 et de valeur existentielle \u00e0 la pr\u00e9servation de cette figure publique. Perdre la face dans une interaction \u2014 par un mensonge d\u00e9masqu\u00e9, une incomp\u00e9tence technique \u00e9tal\u00e9e aux yeux de tous ou un ridicule moteur impr\u00e9vu \u2014 ne rel\u00e8ve pas d&rsquo;un simple d\u00e9sagr\u00e9ment cognitif ; c&rsquo;est une d\u00e9vastation psychologique imm\u00e9diate, accompagn\u00e9e d&rsquo;un sentiment intol\u00e9rable de honte, de panique et de d\u00e9ch\u00e9ance morale. Cependant, la g\u00e9niale lucidit\u00e9 de Goffman consiste \u00e0 montrer que dans tout ordre interactionnel fonctionnel, le respect de sa propre face est indissolublement li\u00e9 \u00e0 l&rsquo;obligation de sauvegarder la face de son interlocuteur. Si je d\u00e9truis impitoyablement la face de l&rsquo;autre sans lui laisser de porte de sortie honorable, je fais voler en \u00e9clats le cadre m\u00eame de la rencontre et m&rsquo;expose en retour \u00e0 des repr\u00e9sailles \u00e9motionnelles d\u00e9vastatrices.<\/p>\n<h3>9.2 Le travail de face (Face-work) et les man\u0153uvres r\u00e9paratrices<\/h3>\n<p>Pour pr\u00e9venir ces traumatismes identitaires r\u00e9currents, les acteurs consacrent une \u00e9nergie consid\u00e9rable \u00e0 ce que Goffman th\u00e9orise sous le concept de \u00ab travail de face \u00bb (<em>face-work<\/em>), qu&rsquo;il scinde en deux grands r\u00e9pertoires strat\u00e9giques : les tactiques pr\u00e9ventives et les man\u0153uvres r\u00e9paratrices.<\/p>\n<p>Les man\u0153uvres pr\u00e9ventives visent \u00e0 emp\u00eacher l&rsquo;\u00e9mergence m\u00eame d&rsquo;une menace contre la face. Elles comprennent :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;\u00e9vitement d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 des th\u00e8mes de conversation dangereux (politique, religion, tabous familiaux) ;<\/li>\n<li>L&rsquo;usage de formules d&rsquo;att\u00e9nuation oratoires (\u00ab si je ne m&rsquo;abuse \u00bb, \u00ab sauf erreur de ma part \u00bb) ;<\/li>\n<li>Le recours aux pr\u00e9cautions oratoires pour tester le terrain avant de formuler une requ\u00eate exigeante.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Lorsque l&rsquo;offense a n\u00e9anmoins \u00e9t\u00e9 commise et que la rupture menace, la dynamique s&rsquo;engage dans un cycle r\u00e9parateur canonique en quatre phases fondamentales :<\/p>\n<ol>\n<li><strong>Le d\u00e9fi (<em>challenge<\/em>) :<\/strong> un participant prend l&rsquo;initiative de signaler l&rsquo;infraction aux convenances, refusant de laisser passer l&rsquo;outrage sous silence.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;offre (<em>offering<\/em>) :<\/strong> l&rsquo;offenseur tente de r\u00e9parer la situation en pr\u00e9sentant des excuses publiques, en plaidant la maladresse involontaire, en bl\u00e2mant une cause externe ou en offrant une compensation symbolique.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;acceptation (<em>acceptance<\/em>) :<\/strong> la partie offens\u00e9e accueille l&rsquo;offre r\u00e9paratrice, signifiant qu&rsquo;elle accepte de r\u00e9tablir le coupable dans son statut de partenaire honorable.<\/li>\n<li><strong>Le remerciement (<em>gratitude<\/em>) :<\/strong> l&rsquo;offenseur manifeste sa gratitude pour la mansu\u00e9tude dont il a b\u00e9n\u00e9fici\u00e9, cl\u00f4turant le rituel et restaurant l&rsquo;hom\u00e9ostasie relationnelle du groupe.<\/li>\n<\/ol>\n<h3>9.3 L&#8217;embarras comme r\u00e9gulateur psycho-social fondamental<\/h3>\n<p>Au sein de cette m\u00e9canique de pr\u00e9servation identitaire, l&#8217;embarras n&rsquo;est pas un dysfonctionnement accidentel de l&rsquo;appareil affectif : il constitue l&rsquo;un des r\u00e9gulateurs psycho-sociaux les plus puissants de l&rsquo;ordre humain. Goffman consacre une analyse pionni\u00e8re aux manifestations somatiques de l&#8217;embarras : la rougeur subite montant aux joues, le tremblement involontaire des mains, le b\u00e9gaiement ou l&rsquo;\u00e9vitement compulsif du regard. Ces manifestations physiologiques ont une fonction communicative cruciale : elles \u00e9chappent au contr\u00f4le conscient de l&rsquo;acteur et t\u00e9moignent devant tous de son angoisse morale.<\/p>\n<p>Par la rougeur de l&#8217;embarras, l&rsquo;acteur fautif avoue corporellement sa culpabilit\u00e9 et proclame son attachement inconditionnel \u00e0 la norme qu&rsquo;il vient pourtant de transgresser par m\u00e9garde. C&rsquo;est paradoxalement parce qu&rsquo;il rougit et se montre visiblement embarrass\u00e9 que la communaut\u00e9 lui pardonne : il prouve qu&rsquo;il n&rsquo;est pas un sociopathe cynique ou un barbare insensible, mais un membre civilis\u00e9 qui souffre sinc\u00e8rement d&rsquo;avoir failli \u00e0 ses devoirs de tenue. L&#8217;embarras op\u00e8re comme un lubrifiant des frictions sociales : il suscite la contagion \u00e9motionnelle de l&rsquo;assistance qui, prise de piti\u00e9 et de malaise partag\u00e9, s&#8217;empresse d&rsquo;aider le coupable \u00e0 sortir de l&rsquo;impasse pour abr\u00e9ger une souffrance devenue collective.<\/p>\n<h2>10. Goffman confront\u00e9 aux grands courants th\u00e9oriques de la psychologie et des sciences sociales<\/h2>\n<p>La singularit\u00e9 radicale d&rsquo;Erving Goffman appara\u00eet avec d&rsquo;autant plus d&rsquo;\u00e9clat lorsqu&rsquo;on confronte son \u00e9difice conceptuel aux grands paradigmes qui ont domin\u00e9 les sciences du comportement au XXe si\u00e8cle. Se tenant d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart des modes acad\u00e9miques r\u00e9gnantes, il engage un dialogue critique souterrain avec la psychanalyse, le b\u00e9haviorisme exp\u00e9rimental et l&rsquo;ethnom\u00e9thodologie.<\/p>\n<h3>10.1 Divergences avec le mod\u00e8le pulsionnel de la psychanalyse<\/h3>\n<p>Face \u00e0 la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Psychanalyse\">psychanalyse<\/a> freudienne, qui exer\u00e7ait une influence h\u00e9g\u00e9monique sur la psychiatrie am\u00e9ricaine de son \u00e9poque, la posture de Goffman est celle d&rsquo;un refus \u00e9pist\u00e9mologique net et constant. L\u00e0 o\u00f9 Sigmund Freud et ses disciples recherchent la clef de vo\u00fbte des conduites humaines dans les profondeurs t\u00e9n\u00e9breuses de l&rsquo;inconscient individuel, dans le refoulement des pulsions libidinales ou destructrices et dans les traumatismes enfouis de la prime enfance, Goffman effectue un renversement copernicien : il subordonne l&rsquo;int\u00e9riorit\u00e9 psychique aux exigences imp\u00e9rieuses de la sc\u00e8ne publique.<\/p>\n<p>Pour Goffman, ce que la psychodynamique occidentale nomme le \u00ab moi profond \u00bb ou l&rsquo;authenticit\u00e9 intime n&rsquo;est en r\u00e9alit\u00e9 qu&rsquo;un effet de surface r\u00e9troactif produit par les contraintes rituelles de l&rsquo;interaction. Ce n&rsquo;est pas une n\u00e9vrose infantile refoul\u00e9e qui pousse un individu \u00e0 \u00eatre poli, g\u00ean\u00e9 ou angoiss\u00e9 lors d&rsquo;une r\u00e9ception mondaine ; c&rsquo;est la configuration objective de la sc\u00e8ne, la r\u00e9partition spatiale des convives et l&rsquo;obligation d&rsquo;\u00e9viter la profanation rituelle de la face. Le surmoi freudien, instance punitive internalis\u00e9e, est avantageusement remplac\u00e9 chez Goffman par l&rsquo;autocensure dramaturgique : la crainte du ridicule public, de la perte de face et du discr\u00e9dit collectif est un moteur d&rsquo;action infiniment plus puissant et universellement observable que la culpabilit\u00e9 intrapsychique \u0153dipienne. Goffman vide la psych\u00e9 de ses myst\u00e8res m\u00e9taphysiques pour en faire un r\u00e9pertoire de comp\u00e9tences sc\u00e9niques.<\/p>\n<h3>10.2 Distance vis-\u00e0-vis du b\u00e9haviorisme et du cognitivisme strict<\/h3>\n<p>Goffman n&rsquo;est pas moins s\u00e9v\u00e8re \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de la psychologie positiviste et exp\u00e9rimentale de son temps, qu&rsquo;elle prenne la forme du b\u00e9haviorisme skinn\u00e9rien ou des premi\u00e8res mod\u00e9lisations du cognitivisme de laboratoire. Il r\u00e9cuse avec force le mod\u00e8le r\u00e9ducteur du stimulus-r\u00e9ponse (S-R), qui pr\u00e9tend expliquer les actions motrices par des r\u00e9flexes conditionn\u00e9s d\u00e9nu\u00e9s de toute m\u00e9diation herm\u00e9neutique ou s\u00e9mantique. Entre un stimulus environnemental et la r\u00e9action d&rsquo;un corps humain s&rsquo;interpose toujours l&rsquo;immense machinerie culturelle du cadre (<em>frame<\/em>) et de la n\u00e9gociation collective de sens.<\/p>\n<p>Par ailleurs, Goffman voue un m\u00e9pris souverain aux protocoles exp\u00e9rimentaux artificiels men\u00e9s dans des salles closes de campus universitaires o\u00f9 des \u00e9tudiants sont soumis \u00e0 des \u00e9lectrochocs factices ou \u00e0 des questionnaires standardis\u00e9s. Pour lui, la psychologie et la sociologie ne peuvent pr\u00e9tendre au statut de sciences authentiques qu&rsquo;\u00e0 la condition expresse d&rsquo;\u00e9tudier l&rsquo;animal humain dans son \u00e9cologie relationnelle naturelle : dans la rue, \u00e0 l&rsquo;usine, au bar, au lit d&rsquo;h\u00f4pital, l\u00e0 o\u00f9 les enjeux d&rsquo;estime de soi et de survie rituelle sont r\u00e9els et non simul\u00e9s. L&rsquo;esprit humain ne r\u00e9side pas dans un processeur informatique isol\u00e9 ; il est distribu\u00e9 dans les regards crois\u00e9s et les compromis fragiles de la copr\u00e9sence physique.<\/p>\n<h3>10.3 Articulations et tensions avec l&rsquo;ethnom\u00e9thodologie de Harold Garfinkel<\/h3>\n<p>Les relations entre Goffman et l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Ethnom%C3%A9thodologie\">ethnom\u00e9thodologie<\/a> fond\u00e9e par son contemporain Harold Garfinkel au d\u00e9but des ann\u00e9es 1960 sont d&rsquo;une complexit\u00e9 fascinante, oscillant entre g\u00e9mellit\u00e9 th\u00e9matique apparente et incompatibilit\u00e9 philosophique profonde. Les deux chercheurs partagent certes une passion commune pour l&rsquo;observation des m\u00e9thodes pratiques du sens commun et le d\u00e9voilement des savoirs tacites par lesquels les individus rendent leur monde intelligible et ordonn\u00e9.<\/p>\n<p>Pourtant, Goffman a toujours rejet\u00e9 avec virulence les c\u00e9l\u00e8bres \u00ab exp\u00e9riences de bris \u00bb (<em>breaching experiments<\/em>) affectionn\u00e9es par Garfinkel, au cours desquelles des \u00e9tudiants devaient violer d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment les r\u00e8gles \u00e9l\u00e9mentaires de la biens\u00e9ance \u2014 en se comportant comme des pensionnaires froids au sein de leur propre famille ou en marchandant le prix des marchandises dans un supermarch\u00e9 \u00e0 prix fixes. Pour Goffman, ces provocations exp\u00e9rimentales ne d\u00e9montrent rien d&rsquo;autre que la violence d&rsquo;une rupture artificielle : elles violent les imp\u00e9ratifs sacr\u00e9s du tact et manquent de respect envers la dignit\u00e9 des acteurs ordinaires. De surcro\u00eet, alors que Garfinkel d\u00e9fend une \u00ab indexicalit\u00e9 \u00bb absolue et un constructivisme radical o\u00f9 l&rsquo;ordre social est perp\u00e9tuellement recr\u00e9\u00e9 de toutes pi\u00e8ces \u00e0 chaque seconde, Goffman maintient l&rsquo;existence de formes structurelles stables, de rituels ancestraux et de cadres institutionnels qui s&rsquo;imposent aux individus avec la force de la contrainte durkheimienne.<\/p>\n<h2>11. Critiques, controverses et limites \u00e9pist\u00e9mologiques de l&rsquo;\u0153uvre<\/h2>\n<p>Malgr\u00e9 l&rsquo;immense succ\u00e8s public et acad\u00e9mique rencontr\u00e9 par ses livres, l&rsquo;\u0153uvre d&rsquo;Erving Goffman a suscit\u00e9 de vives controverses \u00e9pist\u00e9mologiques, politiques et m\u00e9thodologiques tout au long de sa carri\u00e8re. Les critiques les plus acerbes ont port\u00e9 sur sa vision pr\u00e9sum\u00e9e cynique de la nature humaine, l&rsquo;absence de rigueur formelle de ses protocoles empiriques et sa r\u00e9ticence \u00e0 int\u00e9grer les macro-structures du pouvoir \u00e9conomique dans ses mod\u00e8les.<\/p>\n<h3>11.1 L&rsquo;accusation de cynisme et la vision machiav\u00e9lique de l&rsquo;individu<\/h3>\n<p>La critique la plus c\u00e9l\u00e8bre et la plus virulente formul\u00e9e \u00e0 l&rsquo;encontre de Goffman provient de la sociologie critique am\u00e9ricaine, et tout particuli\u00e8rement d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Alvin_Ward_Gouldner\">Alvin Ward Gouldner<\/a> dans son ouvrage retentissant <em>The Coming Crisis of Western Sociology<\/em> (1970). Gouldner accuse Goffman d&rsquo;avoir \u00e9labor\u00e9 une sociologie fondamentalement cynique, nihiliste et marchande, parfaitement adapt\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9thos du capitalisme tardif et \u00e0 l&rsquo;ali\u00e9nation de la nouvelle classe moyenne manag\u00e9riale am\u00e9ricaine. Chez Goffman, s&rsquo;indigne Gouldner, l&rsquo;\u00eatre humain n&rsquo;a ni convictions morales profondes, ni id\u00e9aux de justice, ni authenticit\u00e9 spirituelle : il n&rsquo;est qu&rsquo;un escroc mondain, un com\u00e9dien hypocrite obs\u00e9d\u00e9 par le marketing de sa propre image, vendant sa fa\u00e7ade sur le march\u00e9 de l&rsquo;interaction comme un commis-voyageur \u00e9coule ses marchandises.<\/p>\n<p>Face \u00e0 ce r\u00e9quisitoire moralisateur, les partisans de Goffman ont invariablement r\u00e9torqu\u00e9 que le sociologue n&rsquo;a jamais r\u00e9dig\u00e9 un manuel de savoir-vivre machiav\u00e9lique ni fait l&rsquo;apologie normative de la duplicit\u00e9. Il a simplement op\u00e9r\u00e9 une description clinique et lucide de la r\u00e9alit\u00e9 sociale telle qu&rsquo;elle se donne \u00e0 voir dans une civilisation urbaine de masse. Pour Goffman, l&rsquo;obligation th\u00e9\u00e2trale de pr\u00e9server les apparences n&rsquo;est pas le signe d&rsquo;une m\u00e9chancet\u00e9 individuelle perverse, mais la condition incontournable de la coexistence pacifique : sans cette politesse rituelle et ces faux-semblants diplomatiques, la vie en soci\u00e9t\u00e9 serait une guerre de tous contre tous d&rsquo;une brutalit\u00e9 insoutenable. L&rsquo;acteur goffmanien ne manipule pas par plaisir vicieux, mais par n\u00e9cessit\u00e9 vitale de prot\u00e9ger sa vuln\u00e9rabilit\u00e9 et celle d&rsquo;autrui.<\/p>\n<h3>11.2 Les reproches m\u00e9thodologiques : impressionnisme et non-reproductibilit\u00e9<\/h3>\n<p>Sur le versant des m\u00e9thodes scientifiques, les tenants du positivisme quantitatif et de la sociologie statistique orthodoxe n&rsquo;ont pas m\u00e9nag\u00e9 leurs attaques contre les proc\u00e9d\u00e9s d&rsquo;administration de la preuve mobilis\u00e9s par Goffman. On lui a reproch\u00e9 avec constance l&rsquo;absence d&rsquo;\u00e9chantillons repr\u00e9sentatifs standardis\u00e9s, le refus de recourir \u00e0 des protocoles de codage reproductibles et la s\u00e9lection arbitraire de ses anecdotes empiriques. Comment fonder une science s\u00e9rieuse sur des observations glan\u00e9es au hasard dans des manuels d&rsquo;\u00e9tiquette \u00e9dit\u00e9s un si\u00e8cle plus t\u00f4t, des coupures de presse sensationnalistes ou des r\u00e9miniscences de romans policiers ?<\/p>\n<p>Ces critiques ont souvent rel\u00e9gu\u00e9 Goffman au rang d&rsquo;\u00ab essayiste brillant \u00bb, de styliste virtuose ou de romancier \u00e9gar\u00e9 dans la sociologie, incapable d&rsquo;offrir des protocoles de recherche que ses disciples pourraient r\u00e9pliquer avec certitude \u00e0 d&rsquo;autres aires g\u00e9ographiques ou culturelles. Il est incontestable que le g\u00e9nie goffmanien repose en grande partie sur l&rsquo;acuit\u00e9 visuelle hors du commun de son auteur, talent idiosyncrasique difficilement transmissible sous la forme d&rsquo;un manuel m\u00e9thodologique unifi\u00e9. Toutefois, cette faiblesse formelle est largement compens\u00e9e par la robustesse conceptuelle de ses cat\u00e9gories qui continuent d&rsquo;irriguer la recherche internationale des d\u00e9cennies apr\u00e8s sa mort.<\/p>\n<h3>11.3 L&rsquo;occultation pr\u00e9sum\u00e9e des macro-structures et des rapports de pouvoir<\/h3>\n<p>Enfin, une objection majeure a \u00e9t\u00e9 soulev\u00e9e par les th\u00e9oriciens de la sociologie critique d&rsquo;inspiration marxiste ou bourdieusienne : l&rsquo;aveuglement pr\u00e9sum\u00e9 de l&rsquo;approche goffmanienne face aux grandes structures d&rsquo;exploitation \u00e9conomique, aux luttes de classes et \u00e0 la violence symbolique institutionnalis\u00e9e. En se focalisant exclusivement sur le microcosme des rencontres de couloir ou des tables de restaurant, Goffman ne risquait-il pas de masquer les rapports de domination s\u00e9culaires qui \u00e9crasent le prol\u00e9tariat, les minorit\u00e9s racis\u00e9es ou les nations colonis\u00e9es ?<\/p>\n<p>Bien que Goffman ait toujours affirm\u00e9 avec humilit\u00e9 que son ambition n&rsquo;\u00e9tait pas de th\u00e9oriser l&rsquo;histoire universelle ni l&rsquo;\u00e9conomie politique mais d&rsquo;\u00e9clairer l&rsquo;ordre interactionnel, cette critique n\u00e9glige la mani\u00e8re dont sa sociologie saisit l&rsquo;ancrage micro-physique du pouvoir. Comme l&rsquo;a soulign\u00e9 <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Pierre_Bourdieu\">Pierre Bourdieu<\/a> lui-m\u00eame \u2014 qui admirait profond\u00e9ment les descriptions d&rsquo;<em>Asiles<\/em> et partageait avec Goffman l&rsquo;int\u00e9r\u00eat pour la d\u00e9f\u00e9rence corporelle \u2014, la domination macroscopique ne flotte pas dans un ciel \u00e9th\u00e9r\u00e9 : elle s&rsquo;enracine, s&rsquo;impose et s&rsquo;\u00e9prouve pr\u00e9cis\u00e9ment dans la gestuelle quotidienne, les asym\u00e9tries de regard, l&rsquo;interruption de parole et le m\u00e9pris silencieux des corps. L&rsquo;analyse goffmanienne n&rsquo;annule pas les macro-structures : elle montre o\u00f9 elles prennent chair.<\/p>\n<h2>12. Post\u00e9rit\u00e9 et pertinence contemporaine de Goffman en psychologie sociale et num\u00e9rique<\/h2>\n<p>Loin d\u2019avoir vieilli avec la fin du XXe si\u00e8cle, la pens\u00e9e d&rsquo;Erving Goffman conna\u00eet au XXIe si\u00e8cle une renaissance spectaculaire. La num\u00e9risation de l&rsquo;existence, la prolif\u00e9ration des identit\u00e9s virtuelles sur les r\u00e9seaux sociaux, les mutations de la sant\u00e9 mentale et le d\u00e9veloppement de l&rsquo;intelligence artificielle conversationnelle confirment chaque jour l&rsquo;actualit\u00e9 proph\u00e9tique de sa bo\u00eete \u00e0 outils conceptuelle.<\/p>\n<h3>12.1 L&rsquo;extension de la dramaturgie aux identit\u00e9s num\u00e9riques et r\u00e9seaux sociaux<\/h3>\n<p>L\u2019av\u00e8nement des plateformes num\u00e9riques comme Instagram, TikTok, LinkedIn ou X (anciennement Twitter) a propuls\u00e9 le mod\u00e8le dramaturgique goffmanien au rang de paradigme analytique indispensable pour comprendre la subjectivit\u00e9 contemporaine. Sur ces interfaces, l&rsquo;individu est devenu l&rsquo;administrateur \u00e0 plein temps de sa propre fa\u00e7ade personnelle : il s\u00e9lectionne ses photographies, retouche ses imperfections t\u00e9gumentaires par des filtres num\u00e9riques, sc\u00e9nographie ses repas, ses voyages et ses r\u00e9ussites professionnelles, calculant minutieusement le retour narcissique mesur\u00e9 en \u00ab mentions j&rsquo;aime \u00bb ou en abonnements.<\/p>\n<p>Simultan\u00e9ment, les technologies num\u00e9riques ont rendu vertigineusement poreuse la fronti\u00e8re historique entre la sc\u00e8ne et les coulisses. La diffusion accidentelle d&rsquo;une vid\u00e9o priv\u00e9e, la capture d&rsquo;\u00e9cran d&rsquo;un \u00e9change intime ou le d\u00e9terrage d&rsquo;une publication ancienne sur les r\u00e9seaux sociaux constituent les formes num\u00e9riques contemporaines des ruptures de cadre et des couacs catastrophiques analys\u00e9s par Goffman. Ces incidents d\u00e9clenchent des ph\u00e9nom\u00e8nes d\u00e9vastateurs de lynchage m\u00e9diatique et d&rsquo;\u00ab annulation publique \u00bb (<em>cancel culture<\/em>), o\u00f9 l&rsquo;individu perd sa face devant un auditoire plan\u00e9taire compos\u00e9 de millions de t\u00e9moins inconnus. \u00c0 l&rsquo;inverse, les espaces de discussion anonymes offrent aux personnes portant un stigmate lourd (maladies rares, d\u00e9viances r\u00e9prouv\u00e9es) des coulisses protectrices id\u00e9ales pour pratiquer un <em>passing<\/em> sans faille et trouver la chaleur solidaire de leurs \u00ab pairs \u00bb virtuels.<\/p>\n<h3>12.2 Impacts sur la psychiatrie sociale et la d\u00e9sinstitutionnalisation<\/h3>\n<p>Dans le domaine de la sant\u00e9 mentale et des politiques hospitali\u00e8res, l&rsquo;onde de choc produite par la parution d&rsquo;<em>Asiles<\/em> r\u00e9sonne encore avec vigueur. Aux c\u00f4t\u00e9s des \u00e9crits de Michel Foucault (<em>Histoire de la folie \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge classique<\/em>) et des th\u00e9oriciens de l&rsquo;antipsychiatrie britannique et italienne tels que Ronald Laing, David Cooper ou Franco Basaglia, l&rsquo;enqu\u00eate de Goffman a constitu\u00e9 une arme th\u00e9orique d\u00e9cisive dans le d\u00e9mant\u00e8lement progressif des grands complexes asilaires traditionnels \u00e0 travers l&rsquo;Occident au cours des d\u00e9cennies 1970 et 1980.<\/p>\n<p>En d\u00e9montrant que la d\u00e9gradation psychologique et l&rsquo;infantilisation des malades mentaux n&rsquo;\u00e9taient pas les cons\u00e9quences in\u00e9luctables de leur pathologie c\u00e9r\u00e9brale, mais le r\u00e9sultat direct de la violence mortifiante du dispositif concentrationnaire de l&rsquo;institution totale, Goffman a contraint la psychiatrie hospitali\u00e8re \u00e0 engager un examen de conscience historique. Cette r\u00e9volution intellectuelle a favoris\u00e9 l&rsquo;essor des soins psychiatriques ambulatoires, des appartements th\u00e9rapeutiques ins\u00e9r\u00e9s dans le tissu urbain et du mouvement pour les droits des usagers de la psychiatrie. Dans l&rsquo;accompagnement m\u00e9dicosocial contemporain du handicap, la notion goffmanienne de stigmate demeure la r\u00e9f\u00e9rence fondamentale pour penser l&rsquo;inclusion sociale et lutter contre les processus d&rsquo;invalidation symbolique des personnes vuln\u00e9rables.<\/p>\n<h3>12.3 Goffman au XXIe si\u00e8cle : une bo\u00eete \u00e0 outils universelle pour l&rsquo;interaction<\/h3>\n<p>Aujourd&rsquo;hui, l&rsquo;h\u00e9ritage goffmanien irrigue des champs de recherche qui d\u00e9passent immens\u00e9ment les fronti\u00e8res de la microsociologie acad\u00e9mique. Dans la sociologie des \u00e9motions initi\u00e9e par Arlie Russell Hochschild, ses r\u00e9flexions sur le contr\u00f4le expressif ont servi de base \u00e0 l&rsquo;analyse du \u00ab travail \u00e9motionnel \u00bb (<em>emotional labor<\/em>) impos\u00e9 aux salari\u00e9s des services modernes, contraints d&rsquo;afficher une joie marchande artificielle aupr\u00e8s de la client\u00e8le. En communication politique, ses concepts de mise en sc\u00e8ne, de cadrage des d\u00e9bats (<em>framing<\/em>) et de gestion pr\u00e9ventive des gaffes sont enseign\u00e9s aux strat\u00e8ges et aux journalistes comme la grammaire universelle de la cr\u00e9dibilit\u00e9 publique.<\/p>\n<p>Plus novateur encore est le r\u00e9investissement de l&rsquo;ordre interactionnel goffmanien dans le champ des interactions humains-machines et de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Intelligence_artificielle\">intelligence artificielle<\/a>. Les concepteurs d&rsquo;agents conversationnels, de robots d&rsquo;assistance ou d&rsquo;environnements immersifs dans le m\u00e9tavers s&rsquo;inspirent directement des r\u00e8gles de l&rsquo;inattention civile, de la d\u00e9f\u00e9rence corporelle et du travail de face pour conf\u00e9rer \u00e0 ces entit\u00e9s de synth\u00e8se un comportement interactionnellement acceptable qui n&rsquo;effraie pas les utilisateurs humains. Plus d&rsquo;un si\u00e8cle apr\u00e8s sa naissance et quatre d\u00e9cennies apr\u00e8s sa disparition, Erving Goffman tr\u00f4ne incontestablement comme l&rsquo;ethnographe in\u00e9gal\u00e9 de notre th\u00e9\u00e2tralit\u00e9 commune, nous rappelant \u00e0 chaque ligne que la condition humaine se joue sans r\u00e9pit dans la beaut\u00e9 pr\u00e9caire des apparences partag\u00e9es.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Bateson, G. (1972). <em>Steps to an ecology of mind: Collected essays in anthropology, psychiatry, evolution, and epistemology<\/em>. Chandler Publishing Company. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/monoskop.org\/images\/1\/1a\/Bateson_Gregory_Steps_to_an_Ecology_of_Mind.pdf\">https:\/\/monoskop.org\/images\/1\/1a\/Bateson_Gregory_Steps_to_an_Ecology_of_Mind.pdf<\/a><\/li>\n<li>Bourdieu, P. (1982). <em>Ce que parler veut dire : L&rsquo;\u00e9conomie des \u00e9changes linguistiques<\/em>. \u00c9ditions Fayard.<\/li>\n<li>Burns, T. (1992). <em>Erving Goffman<\/em>. Routledge. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.4324\/9780203205792\">https:\/\/doi.org\/10.4324\/9780203205792<\/a><\/li>\n<li>Durkheim, \u00c9. (1912). <em>Les formes \u00e9l\u00e9mentaires de la vie religieuse : Le syst\u00e8me tot\u00e9mique en Australie<\/em>. F\u00e9lix Alcan. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k2022797\">https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k2022797<\/a><\/li>\n<li>Garfinkel, H. (1967). <em>Studies in ethnomethodology<\/em>. Prentice-Hall.<\/li>\n<li>Goffman, E. (1956). <em>The presentation of self in everyday life<\/em>. University of Edinburgh Social Sciences Research Centre.<\/li>\n<li>Goffman, E. (1959). <em>The presentation of self in everyday life<\/em> (revised ed.). Anchor Books.<\/li>\n<li>Goffman, E. (1961). <em>Asylums: Essays on the social situation of mental patients and other inmates<\/em>. Anchor Books.<\/li>\n<li>Goffman, E. (1963). <em>Behavior in public places: Notes on the social organization of gatherings<\/em>. Free Press of Glencoe.<\/li>\n<li>Goffman, E. (1963). <em>Stigma: Notes on the management of spoiled identity<\/em>. Prentice-Hall.<\/li>\n<li>Goffman, E. (1967). <em>Interaction ritual: Essays on face-to-face behavior<\/em>. Anchor Books.<\/li>\n<li>Goffman, E. (1971). <em>Relations in public: Microstudies of the public order<\/em>. Basic Books.<\/li>\n<li>Goffman, E. (1974). <em>Frame analysis: An essay on the organization of experience<\/em>. Harvard University Press.<\/li>\n<li>Goffman, E. (1979). <em>Gender advertisements<\/em>. Harper &#038; Row.<\/li>\n<li>Goffman, E. (1981). <em>Forms of talk<\/em>. University of Pennsylvania Press.<\/li>\n<li>Goffman, E. (1983). The interaction order: American Sociological Association, 1982 presidential address. <em>American Sociological Review<\/em>, 48(1), 1\u201317. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/2095141\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/2095141<\/a><\/li>\n<li>Gouldner, A. W. (1970). <em>The coming crisis of western sociology<\/em>. Basic Books.<\/li>\n<li>Hughes, E. C. (1958). <em>Men and their work<\/em>. Free Press.<\/li>\n<li>Manning, P. (1992). <em>Erving Goffman and modern sociology<\/em>. Stanford University Press.<\/li>\n<li>Mead, G. H. (1934). <em>Mind, self, and society: From the standpoint of a social behaviorist<\/em>. University of Chicago Press.<\/li>\n<li>Simmel, G. (1908). <em>Soziologie: Untersuchungen \u00fcber die Formen der Vergesellschaftung<\/em>. Duncker &#038; Humblot. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/soziologieunters00simmuoft\">https:\/\/archive.org\/details\/soziologieunters00simmuoft<\/a><\/li>\n<li>Winkin, Y. (1988). <em>Erving Goffman : Les moments et leurs hommes<\/em>. \u00c9ditions du Seuil \/ \u00c9ditions de Minuit.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Analyse acad\u00e9mique approfondie de la vie et des travaux d&rsquo;Erving Goffman (1922-1982), figure majeure de la microsociologie et de la psychologie sociale.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[8563,154],"tags":[23688,23687,23689,17741,22862],"class_list":["post-15108","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-histoire-de-la-sociologie","category-psychologie-sociale","tag-dramaturgie-sociale","tag-erving-goffman","tag-institutions-totales","tag-interactionnisme","tag-stigmate"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/15108","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=15108"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/15108\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=15108"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=15108"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=15108"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}