{"id":14956,"date":"2026-10-08T05:46:53","date_gmt":"2026-10-08T05:46:53","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/edith-kaplan-1924-2009-neuropsychologie\/"},"modified":"2026-10-08T05:46:53","modified_gmt":"2026-10-08T05:46:53","slug":"edith-kaplan-1924-2009-neuropsychologie","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=edith-kaplan-1924-2009-neuropsychologie","title":{"rendered":"Edith Kaplan &#8211; 1924 2009"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;histoire de la neuropsychologie clinique contemporaine est indissociable de transformations \u00e9pist\u00e9mologiques profondes qui ont red\u00e9fini la mani\u00e8re dont la science appr\u00e9hende les rapports entre le cerveau et l&rsquo;esprit. Au c\u0153ur de cette r\u00e9volution conceptuelle \u00e9merge la figure magistrale d&rsquo;Edith Kaplan (1924-2009), dont l&rsquo;\u0153uvre a infl\u00e9chi de fa\u00e7on irr\u00e9versible les m\u00e9thodologies d&rsquo;\u00e9valuation des fonctions cognitives. Alors que la psychom\u00e9trie du milieu du vingti\u00e8me si\u00e8cle demeurait largement domin\u00e9e par des paradigmes quantitatifs rigides, h\u00e9rit\u00e9s des tests d&rsquo;aptitude militaire et de la psychologie diff\u00e9rentielle classique, Kaplan a introduit une rupture salutaire : elle a postul\u00e9 que le r\u00e9sultat brut d&rsquo;une \u00e9preuve cognitive ne constituait qu&rsquo;une surface trompeuse si l&rsquo;on omettait d&rsquo;analyser minutieusement la trajectoire mentale, comportementale et neurologique d\u00e9ploy\u00e9e par le sujet pour y parvenir. En \u00e9rigeant la d\u00e9marche clinique au rang d&rsquo;une v\u00e9ritable investigation micro-comportementale, elle a donn\u00e9 naissance \u00e0 ce qui demeure universellement connu sous le nom de <em>Boston Process Approach<\/em>.<\/p>\n<p>Pendant plus de quatre d\u00e9cennies pass\u00e9es \u00e0 l&rsquo;avant-garde de la recherche et de la pratique hospitali\u00e8re, notamment au sein du prestigieux Boston Veterans Affairs Medical Center et de l&rsquo;Universit\u00e9 de Boston, Edith Kaplan a exerc\u00e9 une influence d\u00e9terminante sur des g\u00e9n\u00e9rations de chercheurs, de neurologues et de neuropsychologues \u00e0 travers le monde. Son travail novateur sur le langage, incarn\u00e9 par le <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.apa.org\">Boston Diagnostic Aphasia Examination<\/a> et le Boston Naming Test, ainsi que sa r\u00e9invention des outils d&rsquo;\u00e9valuation intellectuelle et ex\u00e9cutive, ont permis de d\u00e9passer les antinomies st\u00e9riles entre l&rsquo;observation s\u00e9miologique au lit du malade et la rigueur m\u00e9trologique du laboratoire. L&rsquo;approche de Kaplan a non seulement permis d&rsquo;affiner le diagnostic anatomoclinique des l\u00e9sions c\u00e9r\u00e9brales focales et diffuses, mais elle a \u00e9galement fourni aux praticiens de la r\u00e9\u00e9ducation cognitive les cl\u00e9s indispensables pour exploiter les capacit\u00e9s r\u00e9siduelles des patients c\u00e9r\u00e9brol\u00e9s\u00e9s.<\/p>\n<p>Cet article se propose d&rsquo;explorer de mani\u00e8re exhaustive la trajectoire scientifique, m\u00e9thodologique et institutionnelle d&rsquo;Edith Kaplan. \u00c0 travers l&rsquo;analyse de ses fondements intellectuels chez Heinz Werner, de ses collaborations fondatrices avec Norman Geschwind et Harold Goodglass, et de la diffusion plan\u00e9taire de ses instruments d&rsquo;\u00e9valuation, il s&rsquo;agira de mesurer l&rsquo;ampleur d&rsquo;un h\u00e9ritage intellectuel qui continue d&rsquo;\u00e9clairer la neuropsychologie moderne, \u00e0 l&rsquo;\u00e8re o\u00f9 les neurosciences cognitives et l&rsquo;imagerie c\u00e9r\u00e9brale fonctionnelle viennent corroborer avec \u00e9clat les intuitions cliniques d&rsquo;une th\u00e9oricienne visionnaire.<\/p>\n<h2>1. Introduction et contextualisation historique d&rsquo;Edith Kaplan (1924-2009)<\/h2>\n<h3>1.1 Aper\u00e7u biographique et port\u00e9e intellectuelle de son \u0153uvre<\/h3>\n<p>Edith Kaplan est n\u00e9e en 1924 \u00e0 Brooklyn, New York, au sein d&rsquo;une p\u00e9riode marqu\u00e9e par d&rsquo;intenses mutations sociopolitiques et scientifiques. D\u00e8s ses premi\u00e8res ann\u00e9es de formation, elle manifesta une acuit\u00e9 intellectuelle singuli\u00e8re et une curiosit\u00e9 insatiable pour les m\u00e9canismes du comportement humain. Sa trajectoire s&rsquo;est d\u00e9ploy\u00e9e \u00e0 un moment charni\u00e8re o\u00f9 la psychologie scientifique, traditionnellement cantonn\u00e9e aux laboratoires universitaires d&rsquo;exp\u00e9rimentation animale ou aux \u00e9tudes psychom\u00e9triques de masse, commen\u00e7ait \u00e0 \u00eatre sollicit\u00e9e de fa\u00e7on urgente par la m\u00e9decine hospitali\u00e8re pour r\u00e9pondre aux ravages caus\u00e9s par les pathologies c\u00e9r\u00e9brales chez les individus.<\/p>\n<p>Devenue une figure tut\u00e9laire de la neuropsychologie clinique moderne, Edith Kaplan a consacr\u00e9 l&rsquo;ensemble de son existence \u00e0 combler le foss\u00e9 entre la th\u00e9orie psychologique du d\u00e9veloppement cognitif et la r\u00e9alit\u00e9 complexe des traumatismes c\u00e9r\u00e9braux acquis. Son statut de pionni\u00e8re s&rsquo;est affirm\u00e9 non seulement par la publication d&rsquo;instruments d&rsquo;\u00e9valuation qui font aujourd&rsquo;hui r\u00e9f\u00e9rence dans le monde entier, mais \u00e9galement par une attitude scientifique intransigeante, pla\u00e7ant le respect de la singularit\u00e9 du patient au centre de l&rsquo;investigation clinique. L&rsquo;accueil r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 ses travaux par les institutions internationales t\u00e9moigne d&rsquo;une reconnaissance \u00e9clatante : ses m\u00e9thodes ont \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9es sur tous les continents, influen\u00e7ant aussi bien l&rsquo;\u00e9cole nord-am\u00e9ricaine que les courants europ\u00e9ens de neuropsychologie cognitive.<\/p>\n<p>L&rsquo;impact durable de son \u0153uvre repose sur sa capacit\u00e9 \u00e0 conceptualiser la plasticit\u00e9 des conduites humaines face au d\u00e9ficit neurologique. Loin de r\u00e9duire la personne c\u00e9r\u00e9brol\u00e9s\u00e9e \u00e0 une somme de dysfonctionnements ou \u00e0 une valeur chiffr\u00e9e inf\u00e9rieure \u00e0 la moyenne statistique, Kaplan a d\u00e9montr\u00e9 que chaque r\u00e9ponse erron\u00e9e, chaque h\u00e9sitation et chaque contournement verbal repr\u00e9sentaient une tentative d&rsquo;adaptation de l&rsquo;organisme confront\u00e9 \u00e0 une rupture de son int\u00e9grit\u00e9 structurelle. Cette perspective a m\u00e9tamorphos\u00e9 la posture diagnostique, transformant l&rsquo;examinateur en un observateur minutieux capable de lire la physiologie c\u00e9r\u00e9brale sous-jacente \u00e0 travers les m\u00e9andres de l&rsquo;action clinique.<\/p>\n<h3>1.2 Le paysage de la neuropsychologie clinique d&rsquo;apr\u00e8s-guerre<\/h3>\n<p>Pour saisir pleinement la port\u00e9e r\u00e9volutionnaire des propositions d&rsquo;Edith Kaplan, il est imp\u00e9ratif de se replonger dans l&rsquo;atmosph\u00e8re intellectuelle et m\u00e9dicale qui caract\u00e9risait les \u00c9tats-Unis au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Le conflit mondial, puis la guerre de Cor\u00e9e, avaient renvoy\u00e9 sur le sol am\u00e9ricain des milliers de jeunes soldats survivants mais porteurs de traumatismes cr\u00e2niens p\u00e9n\u00e9trants, d&rsquo;h\u00e9matomes intracr\u00e2niens et de l\u00e9sions c\u00e9r\u00e9brales focales cons\u00e9cutives \u00e0 des \u00e9clats d&rsquo;obus. Les services de neurologie des h\u00f4pitaux militaires, notamment au sein de l&rsquo;Administration des Anciens Combattants (Veterans Administration), se trouv\u00e8rent submerg\u00e9s par une population clinique in\u00e9dite, pr\u00e9sentant des d\u00e9ficits cognitifs complexes qui r\u00e9sistaient aux grilles d&rsquo;analyse de la psychiatrie traditionnelle.<\/p>\n<p>\u00c0 cette \u00e9poque, la neuropsychologie balbutiante \u00e9tait profond\u00e9ment polaris\u00e9e. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 pr\u00e9valait une approche psychom\u00e9trique extr\u00eamement rigide, incarn\u00e9e par le d\u00e9veloppement des premi\u00e8res batteries fixes telles que la batterie d&rsquo;Halstead-Reitan. Cette \u00e9cole de pens\u00e9e privil\u00e9giait une standardisation absolue, soumettant chaque patient \u00e0 un protocole immuable de tests chronom\u00e9tr\u00e9s afin d&rsquo;extraire des indices globaux de d\u00e9t\u00e9rioration c\u00e9r\u00e9brale. L&rsquo;\u00e9valuation \u00e9tait alors domin\u00e9e par une vis\u00e9e actuarielle : il s&rsquo;agissait avant tout de discriminer statistiquement les patients \u00ab organiques \u00bb des patients \u00ab fonctionnels \u00bb ou sains, sans n\u00e9cessairement chercher \u00e0 \u00e9lucider l&rsquo;architecture interne des processus mentaux perturb\u00e9s.<\/p>\n<p>Cette m\u00e9thodologie quantitative, bien qu&rsquo;utile pour la cat\u00e9gorisation probabiliste, pr\u00e9sentait des faiblesses criantes au chevet du patient. Elle masquait l&rsquo;h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nologique des troubles cognitifs et \u00e9chouait fr\u00e9quemment \u00e0 guider la r\u00e9habilitation motrice, langagi\u00e8re ou ex\u00e9cutive. C&rsquo;est dans ce contexte d&rsquo;insatisfaction clinique croissante qu&rsquo;apparut la n\u00e9cessit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique de forger une nouvelle voie : une approche capable de r\u00e9concilier la rigueur m\u00e9thodologique et la pr\u00e9cision exp\u00e9rimentale avec l&rsquo;observation qualitative fine, inspir\u00e9e de la neurologie clinique europ\u00e9enne de tradition lourienne et jacksonienne.<\/p>\n<h3>1.3 La rupture \u00e9pist\u00e9mologique : du r\u00e9sultat au processus<\/h3>\n<p>La contribution fondamentale d&rsquo;Edith Kaplan consiste en une rupture \u00e9pist\u00e9mologique radicale avec le dogme du score psychom\u00e9trique global. Dans la pratique conventionnelle des d\u00e9cennies 1950 et 1960, la r\u00e9ussite ou l&rsquo;\u00e9chec \u00e0 un item de test \u00e9tait consign\u00e9 de mani\u00e8re binaire : un point \u00e9tait accord\u00e9 si la r\u00e9ponse correspondait aux crit\u00e8res du manuel, z\u00e9ro point \u00e9tait attribu\u00e9 dans le cas inverse. Kaplan a imm\u00e9diatement per\u00e7u l&rsquo;aveuglement scientifique inh\u00e9rent \u00e0 cette simplification excessive. Deux individus obtenant un score strictement identique de 10 \u00e0 une \u00e9preuve de m\u00e9moire ou de construction spatiale pouvaient mobiliser des strat\u00e9gies cognitives diam\u00e9tralement oppos\u00e9es ou souffrir de l\u00e9sions touchant des circuits c\u00e9r\u00e9braux totalement distincts.<\/p>\n<p>Kaplan a donc th\u00e9oris\u00e9 et introduit la notion d&rsquo;analyse micro-comportementale dans l&rsquo;examen neuropsychologique. Cette d\u00e9marche implique de diss\u00e9quer l&rsquo;acte cognitif dans sa temporalit\u00e9, en pr\u00eatant une attention soutenue \u00e0 la mani\u00e8re dont le patient appr\u00e9hende la consigne, organise son mat\u00e9riel, r\u00e9agit \u00e0 la difficult\u00e9, commet des erreurs et tente, ou non, de les corriger. L&rsquo;observation ne se focalise plus uniquement sur le produit terminal de la pens\u00e9e, mais sur le processus dynamique de r\u00e9solution de probl\u00e8me. Cette bascule conceptuelle a conf\u00e9r\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve psychom\u00e9trique le statut d&rsquo;une situation exp\u00e9rimentale ouverte, o\u00f9 chaque comportement singulier devient un indice potentiel sur l&rsquo;\u00e9tat des r\u00e9seaux c\u00e9r\u00e9braux.<\/p>\n<p>Cette philosophie clinique, que Kaplan a raffin\u00e9e tout au long de sa carri\u00e8re, postulait que les perturbations cons\u00e9cutives \u00e0 une atteinte c\u00e9r\u00e9brale ne d\u00e9truisent pas l&rsquo;intelligence de mani\u00e8re indiff\u00e9renci\u00e9e, mais contraignent le syst\u00e8me nerveux \u00e0 r\u00e9organiser ses modes op\u00e9ratoires. En substituant l&rsquo;analyse qualitative du cheminement cognitif \u00e0 la simple quantification du r\u00e9sultat brut, Kaplan a red\u00e9fini le r\u00f4le du neuropsychologue : celui-ci n&rsquo;est plus un simple technicien administrant des bar\u00e8mes standardis\u00e9s, mais un clinicien-chercheur capable de d\u00e9chiffrer la s\u00e9miologie cognitive vivante du cerveau l\u00e9s\u00e9.<\/p>\n<h2>2. Formation acad\u00e9mique et fondements th\u00e9oriques initiaux<\/h2>\n<h3>2.1 Le parcours universitaire \u00e0 Brooklyn College et \u00e0 la Clark University<\/h3>\n<p>Le cheminement intellectuel d&rsquo;Edith Kaplan s&rsquo;est enracin\u00e9 dans une solide \u00e9ducation acad\u00e9mique au sein des institutions universitaires de la c\u00f4te est des \u00c9tats-Unis. Durant ses premi\u00e8res ann\u00e9es au Brooklyn College, elle fut initi\u00e9e aux paradigmes rigoureux de la psychologie exp\u00e9rimentale, de la psychophysique et des th\u00e9ories de l&rsquo;apprentissage qui dominaient alors le champ scientifique am\u00e9ricain. Cette formation initiale lui a inculqu\u00e9 une discipline m\u00e9thodologique exemplaire et un respect absolu de la reproductibilit\u00e9 des faits observ\u00e9s, vertus qu&rsquo;elle conservera intactes tout au long de ses futures recherches cliniques.<\/p>\n<p>Cependant, son aspiration \u00e0 comprendre la complexit\u00e9 des fonctions sup\u00e9rieures de l&rsquo;esprit humain la conduisit \u00e0 poursuivre ses \u00e9tudes doctorales \u00e0 la Clark University, situ\u00e9e \u00e0 Worcester dans le Massachusetts. Clark University n&rsquo;\u00e9tait pas un d\u00e9partement de psychologie ordinaire ; depuis le d\u00e9but du si\u00e8cle, l&rsquo;\u00e9tablissement jouissait d&rsquo;une r\u00e9putation internationale pour son ouverture aux approches novatrices, ayant notamment accueilli les conf\u00e9rences historiques de Sigmund Freud en 1909. Au moment o\u00f9 Kaplan y entreprit son doctorat, l&rsquo;universit\u00e9 constituait un foyer intellectuel vibrant, profond\u00e9ment marqu\u00e9 par l&rsquo;immigration d&rsquo;illustres savants europ\u00e9ens fuyant le fascisme, qui apportaient avec eux les traditions de la psychologie de la forme (<em>Gestalt<\/em>) et de la ph\u00e9nom\u00e9nologie.<\/p>\n<p>Dans ce milieu acad\u00e9mique effervescent, Kaplan s&rsquo;est distingu\u00e9e par sa capacit\u00e9 \u00e0 interroger les postulats positivistes \u00e9troits. Elle a d\u00e9velopp\u00e9 un esprit critique ac\u00e9r\u00e9 face aux mod\u00e8les b\u00e9havioristes r\u00e9ducteurs qui dominaient alors le panorama universitaire am\u00e9ricain. Son passage \u00e0 Clark lui a permis de comprendre que l&rsquo;esprit humain ne pouvait \u00eatre r\u00e9duit \u00e0 une collection de r\u00e9flexes conditionn\u00e9s ou d&rsquo;associations m\u00e9caniques, mais devait \u00eatre appr\u00e9hend\u00e9 comme une totalit\u00e9 organis\u00e9e, capable de r\u00e9organisation dynamique face aux exigences de l&rsquo;environnement.<\/p>\n<h3>2.2 L&#8217;empreinte de Heinz Werner et de la psychologie g\u00e9n\u00e9tique-organismique<\/h3>\n<p>La rencontre d\u00e9terminante de la vie intellectuelle d&rsquo;Edith Kaplan \u00e0 Clark University fut incontestablement celle de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.britannica.com\/biography\/Heinz-Werner\">Heinz Werner<\/a>, psychologue autrichien de renomm\u00e9e mondiale et figure de proue de la th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9tique-organismique. Werner professait que tout ph\u00e9nom\u00e8ne psychologique, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de la perception, du langage ou de la pens\u00e9e conceptuelle, devait \u00eatre envisag\u00e9 selon une perspective d\u00e9veloppementale, non pas seulement au sens de l&rsquo;ontogen\u00e8se de l&rsquo;enfant, mais \u00e0 travers le concept fondamental de microgen\u00e8se. Selon cette perspective, tout acte mental individuel se d\u00e9ploie \u00e0 travers une s\u00e9rie de phases ordonn\u00e9es, allant d&rsquo;un \u00e9tat primitif, syncr\u00e9tique et diffus, vers des niveaux progressifs d&rsquo;articulation, de diff\u00e9renciation et d&rsquo;int\u00e9gration hi\u00e9rarchique.<\/p>\n<p>L&rsquo;assimilation des th\u00e8ses de Werner a constitu\u00e9 le v\u00e9ritable socle conceptuel de la future <em>Boston Process Approach<\/em>. Kaplan a compris que les l\u00e9sions c\u00e9r\u00e9brales chez l&rsquo;adulte ne provoquaient pas une r\u00e9gression lin\u00e9aire vers des stades enfantins, mais perturbaient le cours normal de la microgen\u00e8se cognitive, contraignant l&rsquo;individu \u00e0 s&rsquo;arr\u00eater \u00e0 des niveaux interm\u00e9diaires de traitement ou \u00e0 mobiliser des configurations fonctionnelles archa\u00efques. Les principes werneriens ont permis \u00e0 Kaplan d&rsquo;affirmer avec force que des individus parvenant \u00e0 une r\u00e9ponse identique au moyen de processus distincts op\u00e9raient en r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 des niveaux de diff\u00e9rentiation mentale radicalement dissemblables.<\/p>\n<p>Sous la direction de Werner, Kaplan a appris \u00e0 consid\u00e9rer le comportement pathologique non comme une simple absence de fonction, mais comme une tentative active d&rsquo;adaptation de l&rsquo;organisme tout entier face \u00e0 des contraintes internes modifi\u00e9es. Cette approche g\u00e9n\u00e9tique-organismique a conf\u00e9r\u00e9 \u00e0 sa pens\u00e9e clinique une flexibilit\u00e9 et une profondeur th\u00e9orique exceptionnelles, l&rsquo;\u00e9loignant d\u00e9finitivement des taxinomies statiques pour embrasser une conception dynamique et plastique du fonctionnement neuropsychologique.<\/p>\n<h3>2.3 Premi\u00e8res investigations cliniques sur les troubles du langage et de la pens\u00e9e<\/h3>\n<p>Dans le cadre de ses travaux doctoraux \u00e0 Clark University, Edith Kaplan a consacr\u00e9 ses premi\u00e8res recherches empiriques \u00e0 l&rsquo;acquisition du sens verbal et aux m\u00e9canismes sous-tendant la formation des concepts chez les individus sains et chez ceux pr\u00e9sentant des perturbations de la communication. En collaboration \u00e9troite avec Werner, elle a \u00e9tudi\u00e9 comment les sujets d\u00e9cryptaient la signification de mots nouveaux ins\u00e9r\u00e9s dans des contextes textuels vari\u00e9s. Cette recherche pionni\u00e8re, publi\u00e9e plus tard sous forme de monographies devenues classiques, a mis en lumi\u00e8re l&rsquo;extraordinaire vari\u00e9t\u00e9 des strat\u00e9gies heuristiques utilis\u00e9es par les \u00eatres humains pour extraire du sens \u00e0 partir de donn\u00e9es linguistiques ambigu\u00ebs.<\/p>\n<p>Ces investigations pr\u00e9coces ont \u00e9veill\u00e9 chez la jeune chercheuse un int\u00e9r\u00eat passionn\u00e9 pour les dissociations cognitives observables lors des atteintes neurologiques. Kaplan s&rsquo;est mise \u00e0 observer attentivement la mani\u00e8re dont les alt\u00e9rations du cortex c\u00e9r\u00e9bral d\u00e9construisaient les structures s\u00e9mantiques raffin\u00e9es, laissant transpara\u00eetre des modes de pens\u00e9e contextualis\u00e9s, concrets ou \u00e9gocentriques. Elle a document\u00e9 avec une pr\u00e9cision chirurgicale la fa\u00e7on dont les patients aphasiques, priv\u00e9s d&rsquo;acc\u00e8s aux repr\u00e9sentations lexicales abstraites, recouraient spontan\u00e9ment \u00e0 des \u00e9quivalents m\u00e9taphoriques, des circonlocutions gestuelles ou des indices spatiaux pour maintenir le fil de la communication.<\/p>\n<p>C&rsquo;est durant cette p\u00e9riode f\u00e9conde que Kaplan a commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9laborer ses premi\u00e8res grilles d&rsquo;observation syst\u00e9matique des conduites compensatoires. Elle a compris que l&rsquo;erreur produite par le patient neurologique n&rsquo;\u00e9tait pas un d\u00e9chet statistique, mais le mat\u00e9riau clinique le plus pr\u00e9cieux dont disposait le neuropsychologue pour cartographier l&rsquo;architecture fonctionnelle de la cognition alt\u00e9r\u00e9e. Cette intuition fondatrice allait trouver son terrain d&rsquo;\u00e9panouissement le plus spectaculaire quelques ann\u00e9es plus tard, au sein des services hospitaliers de Boston.<\/p>\n<h2>3. L&rsquo;\u00e2ge d&rsquo;or au Boston Veterans Affairs Medical Center<\/h2>\n<h3>3.1 L&rsquo;\u00e9tablissement de l&rsquo;Aphasia Research Center<\/h3>\n<p>Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1960, le Boston Veterans Administration Hospital (situ\u00e9 dans le quartier de Jamaica Plain) est devenu l&rsquo;\u00e9picentre mondial de la recherche sur les bases neurales du langage et des fonctions cognitives. L&rsquo;\u00e9tablissement de l&rsquo;Aphasia Research Center en son sein a constitu\u00e9 une \u00e9tape charni\u00e8re pour la m\u00e9decine et la psychologie contemporaines. Soutenu par des financements substantiels des National Institutes of Health, ce centre de recherche translationnelle d&rsquo;avant-garde a \u00e9t\u00e9 con\u00e7u pour r\u00e9unir sous un m\u00eame toit les comp\u00e9tences les plus pointues en neurologie comportementale, en psychologie exp\u00e9rimentale, en linguistique descriptive et en orthophonie clinique.<\/p>\n<p>Edith Kaplan a jou\u00e9 un r\u00f4le moteur dans l&rsquo;essor et l&rsquo;organisation intellectuelle de cette institution prestigieuse. Gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;acc\u00e8s privil\u00e9gi\u00e9 \u00e0 une cohorte monumentale de v\u00e9t\u00e9rans des guerres du vingti\u00e8me si\u00e8cle souffrant de traumatismes cr\u00e2niens focaux, d&rsquo;accidents vasculaires c\u00e9r\u00e9braux isch\u00e9miques et h\u00e9morragiques, ou de pathologies neurod\u00e9g\u00e9n\u00e9ratives naissantes, le centre disposait d&rsquo;un mat\u00e9riel clinique d&rsquo;une richesse in\u00e9gal\u00e9e. Chaque patient b\u00e9n\u00e9ficiait d&rsquo;investigations neurologiques pouss\u00e9es, comprenant des examens \u00e9lectroenc\u00e9phalographiques, des art\u00e9riographies c\u00e9r\u00e9brales et, plus tard, les premi\u00e8res explorations tomodensitom\u00e9triques (scanners X).<\/p>\n<p>L&rsquo;atmosph\u00e8re qui r\u00e9gnait au sein du Boston VA \u00e9tait marqu\u00e9e par une effervescence interdisciplinaire permanente. Les controverses th\u00e9oriques sur la localisation des fonctions c\u00e9r\u00e9brales y \u00e9taient d\u00e9battues quotidiennement au cours de r\u00e9unions cliniques r\u00e9unissant m\u00e9decins, r\u00e9\u00e9ducateurs et universitaires. Kaplan a su insuffler \u00e0 cette communaut\u00e9 une exigence m\u00e9thodologique implacable, veillant \u00e0 ce que chaque hypoth\u00e8se neuroanatomique soit rigoureusement confront\u00e9e \u00e0 l&rsquo;observation fine des comportements des patients hospitalis\u00e9s.<\/p>\n<h3>3.2 La collaboration historique avec Harold Goodglass et Norman Geschwind<\/h3>\n<p>L&rsquo;extraordinaire f\u00e9condit\u00e9 scientifique du centre d&rsquo;aphasie de Boston repose sur la symbiose intellectuelle unique qui s&rsquo;est nou\u00e9e entre Edith Kaplan, le psychologue <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.sciencedirect.com\/topics\/neuroscience\/harold-goodglass\">Harold Goodglass<\/a> et le neurologue d&rsquo;exception <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nature.com\/articles\/nrn1184\">Norman Geschwind<\/a>. Ce triumvirat a litt\u00e9ralement refond\u00e9 la neurologie comportementale moderne. Norman Geschwind, par ses travaux novateurs sur les syndromes de d\u00e9connexion c\u00e9r\u00e9brale, avait ressuscit\u00e9 et transcend\u00e9 les mod\u00e8les connexionnistes du dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle port\u00e9s jadis par Carl Wernicke, Jules Dejerine et Hugo Liepmann. Geschwind apportait une compr\u00e9hension magistrale de l&rsquo;anatomie des faisceaux de substance blanche et des aires corticales d&rsquo;association.<\/p>\n<p>De son c\u00f4t\u00e9, Harold Goodglass apportait une rigueur psychologique \u00e9prouv\u00e9e dans la psycholinguistique quantitative et l&rsquo;analyse formelle des d\u00e9sordres du langage. Edith Kaplan, quant \u00e0 elle, constituait le catalyseur clinique et m\u00e9thodologique indispensable \u00e0 cette \u00e9quipe. Dot\u00e9e d&rsquo;une sensibilit\u00e9 clinique ph\u00e9nom\u00e9nale, elle savait d\u00e9celer les moindres nuances comportementales qui \u00e9chappaient aux protocoles conventionnels. Kaplan a traduit les concepts neuroanatomiques de Geschwind et les paradigmes exp\u00e9rimentaux de Goodglass en proc\u00e9dures d&rsquo;\u00e9valuation concr\u00e8tes, maniables au lit du malade et d&rsquo;une puissance diagnostique in\u00e9gal\u00e9e.<\/p>\n<p>Leur collaboration a permis d&rsquo;articuler de mani\u00e8re organique la neuroanatomie focale et la s\u00e9miologie cognitive. Les profils d&rsquo;atteinte du langage observ\u00e9s n&rsquo;\u00e9taient plus consid\u00e9r\u00e9s comme de simples curiosit\u00e9s cliniques, mais devenaient des fen\u00eatres ouvertes sur l&rsquo;organisation structurelle et fonctionnelle du n\u00e9ocortex humain. Cette compl\u00e9mentarit\u00e9 exemplaire a d\u00e9bouch\u00e9 sur des avanc\u00e9es th\u00e9oriques majeures, qui ont red\u00e9fini pour plusieurs d\u00e9cennies la nosologie des syndromes aphasiques, apraxiques et agnosiques.<\/p>\n<h3>3.3 L&rsquo;environnement d&rsquo;apprentissage et la formation clinique intensive<\/h3>\n<p>Au-del\u00e0 de ses d\u00e9couvertes scientifiques, le Boston VA Medical Center s&rsquo;est impos\u00e9, sous la direction bienveillante et exigeante d&rsquo;Edith Kaplan, comme le creuset incontournable de formation pour les futures g\u00e9n\u00e9rations de neuropsychologues cliniciens. Des \u00e9tudiants, des boursiers postdoctoraux et des m\u00e9decins venus d&rsquo;Europe, d&rsquo;Asie, d&rsquo;Am\u00e9rique latine et de toutes les universit\u00e9s d&rsquo;\u00e9lite des \u00c9tats-Unis affluaient \u00e0 Boston pour assister aux enseignements de Kaplan et s&rsquo;initier \u00e0 son art singulier de l&rsquo;examen clinique.<\/p>\n<p>Le point d&rsquo;orgue de cette formation d&rsquo;excellence r\u00e9sidait dans les c\u00e9l\u00e8bres conf\u00e9rences hebdomadaires de cas cliniques, anim\u00e9es par Edith Kaplan elle-m\u00eame. Dans un amphith\u00e9\u00e2tre comble, un patient c\u00e9r\u00e9brol\u00e9s\u00e9 \u00e9tait invit\u00e9 \u00e0 r\u00e9aliser une s\u00e9rie de t\u00e2ches standardis\u00e9es et d&rsquo;\u00e9preuves informelles en direct devant l&rsquo;auditoire. L&rsquo;exercice \u00e9tait fascinant : avec une douceur et un respect infinis envers le malade, Kaplan d\u00e9montrait comment l&rsquo;introduction subtile d&rsquo;un indice contextuel, la modification l\u00e9g\u00e8re de l&rsquo;orientation spatiale d&rsquo;une feuille de papier, ou le changement de cadence d&rsquo;une consigne pouvaient transformer un \u00e9chec massif en une r\u00e9ussite \u00e9clatante, d\u00e9voilant ainsi avec une clart\u00e9 aveuglante la nature exacte du d\u00e9ficit sous-jacent.<\/p>\n<p>Kaplan a forg\u00e9 une v\u00e9ritable culture de l&rsquo;observation au chevet du patient (<em>bedside examination<\/em>), inculquant \u00e0 ses disciples que les instruments standardis\u00e9s ne devaient jamais \u00eatre des carcans m\u00e9thodologiques, mais des points d&rsquo;appui pour un dialogue diagnostique vivant. Elle r\u00e9primandait vertement toute interpr\u00e9tation purement m\u00e9canique des r\u00e9sultats chiffr\u00e9s, exigeant de ses \u00e9tudiants qu&rsquo;ils sachent expliciter les motifs qualitatifs pr\u00e9cis justifiant chaque d\u00e9duction clinique. Cette tradition p\u00e9dagogique a essaim\u00e9 dans les facult\u00e9s de m\u00e9decine et les d\u00e9partements de psychologie du monde entier par l&rsquo;entremise de ses \u00e9l\u00e8ves form\u00e9s \u00e0 cette discipline de fer.<\/p>\n<h2>4. La Boston Process Approach : Fondements conceptuels<\/h2>\n<h3>4.1 D\u00e9finition th\u00e9orique de l&rsquo;approche par les processus<\/h3>\n<p>La <em>Boston Process Approach<\/em> (BPA) repose sur un postulat th\u00e9orique limpide mais aux cons\u00e9quences vertigineuses : la performance finale \u00e0 un test neuropsychologique ne renseigne en rien, par elle-m\u00eame, sur les m\u00e9canismes c\u00e9r\u00e9braux et cognitifs mobilis\u00e9s pour produire cette performance. En d&rsquo;autres termes, deux individus qui parviennent au m\u00eame r\u00e9sultat quantitatif peuvent le faire en empruntant des architectures fonctionnelles radicalement dissemblables. L&rsquo;\u00e9valuation neuropsychologique ne doit donc pas se limiter \u00e0 mesurer un niveau de performance, mais doit d\u00e9terminer rigoureusement la nature intime de la fonction alt\u00e9r\u00e9e ou pr\u00e9serv\u00e9e.<\/p>\n<p>Pour Edith Kaplan, chaque t\u00e2che cognitive complexe, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de dessiner un objet, de m\u00e9moriser une s\u00e9rie de mots ou de r\u00e9soudre une op\u00e9ration arithm\u00e9tique, fait appel \u00e0 une constellation distribu\u00e9e de sous-syst\u00e8mes cognitifs interconnect\u00e9s. Une baisse de performance peut d\u00e9couler de la d\u00e9faillance d&rsquo;un composant perceptif primaire, d&rsquo;un d\u00e9ficit d&rsquo;int\u00e9gration visuospatiale, d&rsquo;une d\u00e9gradation de l&rsquo;acc\u00e8s lexical, d&rsquo;une faillite de la m\u00e9moire de travail, ou d&rsquo;une atteinte des fonctions ex\u00e9cutives d&rsquo;inhibition et de planification. Seule une analyse microscopique des diff\u00e9rentes \u00e9tapes de traitement mises en \u0153uvre par le sujet au cours de l&rsquo;action permet d&rsquo;identifier avec certitude le maillon d\u00e9faillant de la cha\u00eene cognitive.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, la Process Approach attribue une importance cruciale aux processus compensatoires. Confront\u00e9 \u00e0 une limitation fonctionnelle induite par une l\u00e9sion corticale ou sous-corticale, le syst\u00e8me nerveux central met spontan\u00e9ment en jeu des strat\u00e9gies palliatives, sollicitant des r\u00e9gions pr\u00e9serv\u00e9es pour accomplir la t\u00e2che requise. Kaplan soulignait que le rep\u00e9rage de ces voies de d\u00e9rivation comportementales constituait l&rsquo;objectif prioritaire de l&rsquo;examen, car elles fournissent les fondations concr\u00e8tes sur lesquelles doit s&rsquo;\u00e9chafauder toute d\u00e9marche de r\u00e9\u00e9ducation neuropsychologique personnalis\u00e9e.<\/p>\n<h3>4.2 L&rsquo;analyse qualitative des types d&rsquo;erreurs<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des piliers m\u00e9thodologiques les plus novateurs introduits par Edith Kaplan r\u00e9side dans la taxonomie fine et l&rsquo;analyse qualitative des erreurs produites par les patients. Dans le cadre psychom\u00e9trique conventionnel, une r\u00e9ponse erron\u00e9e est traditionnellement \u00e9cart\u00e9e et sanctionn\u00e9e par l&rsquo;attribution d&rsquo;un score nul. Au sein de la Boston Process Approach, l&rsquo;erreur devient le mat\u00e9riau diagnostique le plus pr\u00e9cieux, le v\u00e9ritable vecteur de r\u00e9v\u00e9lation des dysfonctionnements c\u00e9r\u00e9braux sous-jacents.<\/p>\n<p>Kaplan a conceptualis\u00e9 et codifi\u00e9 une diversit\u00e9 de comportements erron\u00e9s, parmi lesquels figurent notamment :<\/p>\n<ul>\n<li>Les <strong>paraphasies s\u00e9mantiques<\/strong> et <strong>phon\u00e9miques<\/strong> au sein des \u00e9preuves de langage, t\u00e9moignant de ruptures s\u00e9lectives soit dans l&rsquo;acc\u00e8s aux r\u00e9seaux conceptuels, soit dans l&rsquo;encodage phonologique.<\/li>\n<li>Les ph\u00e9nom\u00e8nes de <strong>pers\u00e9v\u00e9ration<\/strong>, qu&rsquo;ils soient moteurs, id\u00e9atoires ou linguistiques, signant la perte de l&rsquo;inhibition r\u00e9ciproque m\u00e9di\u00e9e par les circuits pr\u00e9frontaux et striataux.<\/li>\n<li>Les <strong>n\u00e9gligences spatiales unilat\u00e9rales<\/strong>, perceptibles lors de l&rsquo;omission syst\u00e9matique des composantes situ\u00e9es dans l&rsquo;h\u00e9miespace contral\u00e9sionnel au cours de dessins ou de copies de figures.<\/li>\n<li>Les <strong>distorsions constructives<\/strong>, manifestant des atteintes diff\u00e9rentielles de la programmation praxique pari\u00e9tale ou de la synth\u00e8se globale h\u00e9misph\u00e9rique droite.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Une distinction fondamentale \u00e9tablie par Kaplan oppose formellement les erreurs d&rsquo;omission et les erreurs de commission. Un patient qui omet un \u00e9l\u00e9ment peut pr\u00e9senter un d\u00e9ficit attentionnel simple, un oubli de consigne ou une lenteur psychomotrice s\u00e9v\u00e8re. En revanche, un patient qui produit une r\u00e9ponse fausse par commission (par exemple, une confabulation narrative, l&rsquo;introduction d&rsquo;un \u00e9l\u00e9ment intrusif non pertinent ou une r\u00e9ponse impulsive sans contr\u00f4le) ext\u00e9riorise une alt\u00e9ration majeure des m\u00e9canismes ex\u00e9cutifs de v\u00e9rification et de filtrage. Kaplan a ainsi d\u00e9montr\u00e9 que la structure interne de l&rsquo;erreur informe directement le clinicien sur la lat\u00e9ralit\u00e9, la profondeur et l&rsquo;\u00e9tiologie de l&rsquo;atteinte neuropathologique.<\/p>\n<h3>4.3 La flexibilit\u00e9 d&rsquo;administration dans un cadre standardis\u00e9<\/h3>\n<p>Une incompr\u00e9hension fr\u00e9quente \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de la Boston Process Approach consiste \u00e0 croire qu&rsquo;elle s&rsquo;oppose \u00e0 la rigueur de la standardisation des tests. Edith Kaplan a toujours soutenu avec force que l&rsquo;administration initiale d&rsquo;une \u00e9preuve devait imp\u00e9rativement suivre les consignes normatives standardis\u00e9es afin de permettre le calcul l\u00e9gitime des scores de r\u00e9f\u00e9rence psychom\u00e9triques. Cependant, c&rsquo;est imm\u00e9diatement apr\u00e8s cette \u00e9tape standardis\u00e9e que la sp\u00e9cificit\u00e9 kaplanienne se d\u00e9ploie : l&rsquo;examinateur est invit\u00e9 \u00e0 introduire une flexibilit\u00e9 contr\u00f4l\u00e9e pour tester les limites cognitives du patient (<em>testing the limits<\/em>).<\/p>\n<p>Cette d\u00e9marche de modulation des contraintes de l&rsquo;\u00e9preuve implique des interventions d\u00e9lib\u00e9r\u00e9es de la part du clinicien. Si un patient \u00e9choue \u00e0 une t\u00e2che d&rsquo;\u00e9vocation lexicale libre ou de m\u00e9moire \u00e9pisodique, l&rsquo;\u00e9valuateur ne s&rsquo;arr\u00eate pas au constat d&rsquo;\u00e9chec : il injecte un amor\u00e7age phonologique, fournit un indice cat\u00e9goriel s\u00e9mantique, ou transforme l&rsquo;\u00e9preuve de rappel libre en une t\u00e2che de reconnaissance \u00e0 choix multiples. De m\u00eame, si un patient est mis en \u00e9chec par les contraintes temporelles strictes d&rsquo;une \u00e9preuve de manipulation spatiale, le chronom\u00e8tre est d\u00e9sactiv\u00e9 afin d&rsquo;\u00e9valuer son niveau d&rsquo;efficience intellectuelle lib\u00e9r\u00e9 de la composante de vitesse de traitement moteur.<\/p>\n<p>Cette exploration dynamique permet de discriminer de mani\u00e8re d\u00e9cisive un d\u00e9ficit de stockage de l&rsquo;information d&rsquo;un d\u00e9ficit d&rsquo;acc\u00e8s ou de r\u00e9cup\u00e9ration, une faiblesse motrice d&rsquo;un trouble de raisonnement spatial, ou une anomie s\u00e9mantique d&rsquo;un trouble phon\u00e9tique de sortie. La m\u00e9thode kaplanienne conjugue ainsi le maintien scrupuleux de la validit\u00e9 statistique externe avec l&rsquo;exploration minutieuse de la plasticit\u00e9 fonctionnelle, transformant l&rsquo;examen clinique en un laboratoire personnalis\u00e9 de neurosciences cognitives.<\/p>\n<h2>5. M\u00e9thodologie compar\u00e9e : Score psychom\u00e9trique versus analyse de processus<\/h2>\n<h3>5.1 Les \u00e9cueils de l&rsquo;interpr\u00e9tation exclusivement quantitative<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation neuropsychologique aveugl\u00e9ment fond\u00e9e sur les scores composites ou globaux, tels que les quotients intellectuels ou les notes standardis\u00e9es cumul\u00e9es, s&rsquo;expose \u00e0 des contresens cliniques d\u00e9sastreux. Edith Kaplan n&rsquo;a cess\u00e9 de d\u00e9noncer l&rsquo;illusion de scientificit\u00e9 que procurent les chiffres lorsqu&rsquo;ils occultent la s\u00e9miologie comportementale. Deux patients c\u00e9r\u00e9brol\u00e9s\u00e9s peuvent obtenir un r\u00e9sultat num\u00e9rique rigoureusement superposable, situ\u00e9 par exemple \u00e0 deux d\u00e9viations standards sous la moyenne de la population de r\u00e9f\u00e9rence, alors m\u00eame que les m\u00e9canismes physiopathologiques qui sous-tendent ces performances sont antagonistes.<\/p>\n<p>Pour illustrer cet \u00e9cueil fondamental, consid\u00e9rons l&rsquo;\u00e9preuve classique d&rsquo;assemblage de cubes. Un premier patient, pr\u00e9sentant une l\u00e9sion de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re c\u00e9r\u00e9bral droit, \u00e9choue en commettant des erreurs majeures sur la configuration spatiale globale : il ignore les contours ext\u00e9rieurs de la figure, brise la forme carr\u00e9e attendue et regroupe les cubes de mani\u00e8re informe, tout en conservant une exactitude scrupuleuse dans les motifs internes locaux qu&rsquo;il per\u00e7oit. \u00c0 l&rsquo;inverse, un second patient, porteur d&rsquo;une l\u00e9sion de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche, pr\u00e9serve parfaitement le cadre spatial carr\u00e9 global de la figure mais \u00e9choue lamentablement \u00e0 agencer les contrastes de couleurs internes des faces individuelles en raison d&rsquo;un morcellement de l&rsquo;analyse analytique. Dans un syst\u00e8me de cotation purement psychom\u00e9trique, ces deux patients re\u00e7oivent le m\u00eame score chiffr\u00e9 d\u00e9sastreux. Pourtant, leurs profils c\u00e9r\u00e9braux, leurs besoins cliniques et leurs l\u00e9sions anatomiques si\u00e8gent dans des h\u00e9misph\u00e8res oppos\u00e9s.<\/p>\n<p>De plus, l&rsquo;interpr\u00e9tation quantitative exclusive est particuli\u00e8rement impuissante face aux ph\u00e9nom\u00e8nes de compensation cognitive. Un individu dot\u00e9 d&rsquo;une r\u00e9serve cognitive \u00e9lev\u00e9e peut mobiliser des strat\u00e9gies intellectuelles complexes pour maintenir un score global dans la norme statistique, masquant ainsi l&rsquo;amorce insidieuse d&rsquo;une pathologie neurod\u00e9g\u00e9n\u00e9rative telle que la maladie d&rsquo;Alzheimer. Seule l&rsquo;observation minutieuse de l&rsquo;allongement anormal des temps d&rsquo;initiation, des h\u00e9sitations discr\u00e8tes et de la rigidit\u00e9 inhabituelle des proc\u00e9dures de r\u00e9solution permet au clinicien averti de d\u00e9masquer la d\u00e9faillance neurobiologique sous-jacente.<\/p>\n<h3>5.2 L&rsquo;\u00e9valuation du processus comme guide de la r\u00e9habilitation<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des plus belles victoires th\u00e9oriques et pratiques de l&rsquo;approche d&rsquo;Edith Kaplan concerne son articulation organique avec les th\u00e9rapies de r\u00e9habilitation cognitive. Un score psychom\u00e9trique d\u00e9ficitaire se borne \u00e0 dresser un constat d&rsquo;\u00e9chec : il indique ce que le patient n&rsquo;arrive plus \u00e0 accomplir, rel\u00e9guant l&rsquo;\u00e9quipe m\u00e9dicale \u00e0 un r\u00f4le d&rsquo;observateur passif du handicap. \u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9, la Boston Process Approach constitue un guide d&rsquo;intervention dynamique, car elle traque sans rel\u00e2che les voies cognitives pr\u00e9serv\u00e9es et les ressources comportementales r\u00e9siduelles susceptibles d&rsquo;\u00eatre exploit\u00e9es lors de la rem\u00e9diation.<\/p>\n<p>En analysant pr\u00e9cis\u00e9ment la mani\u00e8re dont un patient tente spontan\u00e9ment de compenser son d\u00e9ficit, Kaplan a offert aux r\u00e9\u00e9ducateurs une m\u00e9thodologie sur mesure. Si un patient pr\u00e9sentant des troubles majeurs de l&rsquo;\u00e9vocation lexicale d\u00e9montre une am\u00e9lioration spectaculaire de ses performances d\u00e8s qu&rsquo;on lui fournit un geste d&rsquo;amor\u00e7age ou une amorce visuelle, le th\u00e9rapeute sait imm\u00e9diatement que les repr\u00e9sentations s\u00e9mantiques sont conserv\u00e9es et que la r\u00e9\u00e9ducation doit se focaliser sur des techniques de facilitation gestuelle ou de communication alternative. De m\u00eame, si un sujet amn\u00e9sique tire parti d&rsquo;un codage phonologique pour retenir des consignes du quotidien, l&rsquo;environnement th\u00e9rapeutique pourra \u00eatre adapt\u00e9 pour exploiter pr\u00e9f\u00e9rentiellement cette modalit\u00e9 intacte.<\/p>\n<p>Cette vision dynamique de l&rsquo;\u00e9valuation modifie profond\u00e9ment la prise en charge globale du patient au sein de son cercle familial et social. Les neuropsychologues form\u00e9s par Kaplan ne se contentent pas de communiquer un diagnostic abstrait aux proches ; ils sont en mesure d&rsquo;expliquer pourquoi et dans quelles conditions le malade \u00e9choue ou r\u00e9ussit dans sa vie quotidienne. Ils peuvent pr\u00e9coniser des am\u00e9nagements \u00e9cologiques extr\u00eamement cibl\u00e9s : \u00e9purer l&rsquo;environnement spatial pour un patient sensible aux interf\u00e9rences perceptives, structurer les consignes verbales en \u00e9tapes courtes pour pallier une surcharge de la m\u00e9moire de travail, ou recourir \u00e0 des listes \u00e0 choix multiples pour soulager un d\u00e9ficit de r\u00e9cup\u00e9ration libre.<\/p>\n<h3>5.3 Standardisation de l&rsquo;observation clinique<\/h3>\n<p>Face aux critiques r\u00e9currentes affirmant que l&rsquo;analyse qualitative risquait de plonger la neuropsychologie dans la subjectivit\u00e9 arbitraire du jugement clinique individuel, Edith Kaplan a consacr\u00e9 des ann\u00e9es \u00e0 d\u00e9velopper des m\u00e9thodologies rigoureuses pour standardiser et quantifier l&rsquo;observation du processus cognitif. Son ambition n&rsquo;\u00e9tait nullement de renoncer \u00e0 la quantification, mais d&rsquo;\u00e9lever les dimensions qualitatives du comportement au rang de variables mesurables, codifiables et reproductibles.<\/p>\n<p>Cette syst\u00e9matisation a conduit \u00e0 l&rsquo;\u00e9laboration de bar\u00e8mes de cotation originaux extr\u00eamement d\u00e9taill\u00e9s. Au lieu de se contenter d&rsquo;enregistrer le temps total de passation d&rsquo;une \u00e9preuve, Kaplan a instaur\u00e9 la mesure s\u00e9par\u00e9e des temps de latence avant la premi\u00e8re action, du temps d&rsquo;ex\u00e9cution motrice effectif, de la fr\u00e9quence des pauses au cours de la t\u00e2che, et de l&rsquo;occurrence des verbalisations spontan\u00e9es d&rsquo;auto-\u00e9valuation. De m\u00eame, les h\u00e9sitations, les faux d\u00e9parts, les autocorrections imm\u00e9diates ou diff\u00e9r\u00e9es et les sollicitations d&rsquo;aide aupr\u00e8s de l&rsquo;examinateur ont \u00e9t\u00e9 int\u00e9gr\u00e9s dans des grilles d&rsquo;enregistrement op\u00e9rationnelles.<\/p>\n<p>Gr\u00e2ce \u00e0 ces innovations m\u00e9thodologiques, l&rsquo;analyse de processus a conquis une validit\u00e9 \u00e9cologique et pr\u00e9dictive souvent tr\u00e8s sup\u00e9rieure \u00e0 celle des batteries psychom\u00e9triques traditionnelles. Les profils d&rsquo;erreurs codifi\u00e9s selon les crit\u00e8res de Kaplan ont d\u00e9montr\u00e9 une corr\u00e9lation remarquablement \u00e9troite avec l&rsquo;autonomie fonctionnelle des patients dans les activit\u00e9s de la vie quotidienne, la survenue de d\u00e9compensations comportementales et la localisation des foyers l\u00e9sionnels mise en \u00e9vidence par les techniques modernes de neuro-imagerie structurelle.<\/p>\n<h2>6. L&rsquo;\u00e9valuation des aphasies et le Boston Diagnostic Aphasia Examination (BDAE)<\/h2>\n<h3>6.1 Structure et objectifs cliniques du BDAE<\/h3>\n<p>Publi\u00e9 initialement en 1972 par Harold Goodglass et Edith Kaplan, le <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/academic.oup.com\">Boston Diagnostic Aphasia Examination<\/a> (BDAE) repr\u00e9sente sans conteste l&rsquo;un des accomplissements majeurs de la neuropsychologie du langage du vingti\u00e8me si\u00e8cle. Con\u00e7u au sein de l&rsquo;Aphasia Research Center du Boston VA Hospital, cet instrument monumental avait pour dessein explicite de surmonter les limitations des \u00e9valuations du langage ant\u00e9rieures, qui r\u00e9duisaient l&rsquo;aphasie \u00e0 une d\u00e9ficience globale homog\u00e8ne ou \u00e0 une simple dichotomie r\u00e9ceptif\/expressif h\u00e9rit\u00e9e du dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Le BDAE structure l&rsquo;investigation du langage en une cartographie multidimensionnelle englobant la quasi-totalit\u00e9 des composantes de la communication verbale et \u00e9crite. Le protocole \u00e9value de mani\u00e8re rigoureuse et exhaustive :<\/p>\n<ul>\n<li>Le langage conversationnel et spontan\u00e9, analys\u00e9 \u00e0 travers des \u00e9chelles de notation sp\u00e9cifiques mesurant la fluence, la ligne m\u00e9lodique, la longueur des \u00e9nonc\u00e9s et l&rsquo;agilit\u00e9 articulatoire.<\/li>\n<li>La compr\u00e9hension auditive, examin\u00e9e du niveau du mot isol\u00e9 jusqu&rsquo;aux phrases complexes syntaxiquement invers\u00e9es et aux r\u00e9cits narratifs.<\/li>\n<li>L&rsquo;expression orale, incluant l&rsquo;\u00e9valuation des praxies bucco-faciales, de la r\u00e9p\u00e9tition s\u00e9quentielle de mots et de phrases, ainsi que de la d\u00e9nomination d&rsquo;objets et d&rsquo;actions.<\/li>\n<li>La lecture et l&rsquo;\u00e9criture, investigu\u00e9es sous leurs diff\u00e9rentes formes (acc\u00e8s orthographique, phonologique, copie, dict\u00e9e et composition narrative libre).<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;innovation ma\u00eetresse du BDAE r\u00e9side dans la mod\u00e9lisation graphique des r\u00e9sultats sous la forme d&rsquo;un profil sous-test par sous-test. Plut\u00f4t que de synth\u00e9tiser la performance du patient sous un unique indice chiffr\u00e9 r\u00e9ducteur, l&rsquo;instrument trace un histogramme visuel mettant en exergue les dissociations et les pr\u00e9servations relatives entre les diff\u00e9rentes fonctions linguistiques. Cette visualisation imm\u00e9diate des contrastes s\u00e9miologiques permet au clinicien d&rsquo;op\u00e9rer un diagnostic diff\u00e9rentiel d&rsquo;une pr\u00e9cision chirurgicale, identifiant les signatures cognitives des grands syndromes aphasiques classiques.<\/p>\n<h3>6.2 Le Boston Naming Test (BNT) et l&rsquo;acc\u00e8s lexical<\/h3>\n<p>Issu directement des travaux men\u00e9s autour du BDAE et publi\u00e9 par Edith Kaplan, Harold Goodglass et Sandra Weintraub, le <em>Boston Naming Test<\/em> (BNT) s&rsquo;est impos\u00e9 comme l&rsquo;\u00e9talon-or international absolu pour l&rsquo;\u00e9valuation de la d\u00e9nomination visuelle par confrontation. Compos\u00e9 de soixante dessins au trait noir et blanc, class\u00e9s selon un ordre de difficult\u00e9 psycholinguistique croissant d\u00e9termin\u00e9 par la fr\u00e9quence d&rsquo;usage des mots dans la langue, le BNT est sp\u00e9cifiquement con\u00e7u pour mettre sous tension les circuits d&rsquo;acc\u00e8s au lexique mental.<\/p>\n<p>La marque de fabrique inimitable d&rsquo;Edith Kaplan dans cet instrument r\u00e9side dans la proc\u00e9dure d&rsquo;indi\u00e7age standardis\u00e9e et hi\u00e9rarchis\u00e9e administr\u00e9e en cas d&rsquo;\u00e9chec spontan\u00e9 du sujet. Si le patient ne parvient pas \u00e0 nommer une planche (repr\u00e9sentant par exemple un \u00ab castor \u00bb ou un \u00ab abaque \u00bb), l&rsquo;examinateur n&rsquo;enregistre pas simplement un score de z\u00e9ro. Il propose imm\u00e9diatement un indice s\u00e9mantique de cat\u00e9gorie g\u00e9n\u00e9rale (<em>\u00ab C&rsquo;est un animal aquatique \u00bb<\/em>). Si l&rsquo;\u00e9chec persiste, l&rsquo;examinateur fournit alors une amorce phon\u00e9mique, pronon\u00e7ant la premi\u00e8re syllabe ou le premier phon\u00e8me du mot cible (<em>\u00ab Ca&#8230; \u00bb<\/em>). Enfin, si le patient \u00e9choue encore, une \u00e9preuve de reconnaissance \u00e0 choix multiples est administr\u00e9e, pr\u00e9sentant le mot cible parmi plusieurs distracteurs s\u00e9mantiques et phonologiques.<\/p>\n<p>Cette d\u00e9marche kaplanienne r\u00e9volutionnaire autorise une dissociation fonctionnelle fondamentale entre :<\/p>\n<ul>\n<li>Un <strong>trouble de l&rsquo;acc\u00e8s lexical<\/strong> pur : le patient \u00e9choue en d\u00e9nomination libre mais b\u00e9n\u00e9ficie imm\u00e9diatement de l&rsquo;indice phon\u00e9mique ou r\u00e9ussit parfaitement l&rsquo;\u00e9preuve \u00e0 choix multiples, prouvant que la repr\u00e9sentation conceptuelle est intacte dans ses r\u00e9seaux s\u00e9mantiques.<\/li>\n<li>Une <strong>d\u00e9gradation du stock s\u00e9mantique lui-m\u00eame<\/strong> : le patient ne profite ni des indices cat\u00e9goriels ni de l&rsquo;amorce phon\u00e9mique et commet des erreurs de s\u00e9lection massives au choix multiple, signant l&rsquo;effacement irr\u00e9versible des repr\u00e9sentations s\u00e9mantiques sous-jacentes, comme on l&rsquo;observe typiquement dans la d\u00e9mence s\u00e9mantique ou les stades avanc\u00e9s de la maladie d&rsquo;Alzheimer.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>6.3 Impact du BDAE sur la nosologie des troubles du langage<\/h3>\n<p>L&rsquo;av\u00e8nement du Boston Diagnostic Aphasia Examination et de sa m\u00e9thodologie d&rsquo;analyse de profil a exerc\u00e9 une influence colossale sur la nosologie internationale des pathologies du langage. Jusqu&rsquo;alors, la classification des aphasies demeurait l&rsquo;objet de querelles doctrinales insolubles entre les \u00e9coles de pens\u00e9e r\u00e9ductionnistes et les approches holistiques. Gr\u00e2ce aux donn\u00e9es empiriques monumentales accumul\u00e9es par Kaplan et Goodglass, les syndromes classiques de la tradition neurologique ont trouv\u00e9 une validation psychom\u00e9trique sans pr\u00e9c\u00e9dent.<\/p>\n<p>L&rsquo;utilisation syst\u00e9matique du BDAE a permis de caract\u00e9riser avec une nettet\u00e9 remarquable les signatures neuropsychologiques des grandes entit\u00e9s cliniques :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;<strong>aphasie de Broca<\/strong>, caract\u00e9ris\u00e9e par une r\u00e9duction drastique de la fluence, une agrammatisme marqu\u00e9 et des troubles de l&rsquo;initiation motrice de la parole, contrastant avec une compr\u00e9hension auditive relativement pr\u00e9serv\u00e9e.<\/li>\n<li>L&rsquo;<strong>aphasie de Wernicke<\/strong>, associant une fluence verbale logorrh\u00e9ique mais d\u00e9pourvue de sens informatif, une pl\u00e9thore de paraphasies phon\u00e9miques et s\u00e9mantiques, et un effondrement dramatique de la compr\u00e9hension auditive.<\/li>\n<li>L&rsquo;<strong>aphasie de conduction<\/strong>, identifi\u00e9e par une dissociation spectaculaire entre un langage spontan\u00e9 fluide, une compr\u00e9hension globale satisfaisante et une impossibilit\u00e9 quasi totale de r\u00e9p\u00e9ter les mots ou les phrases en raison de l&rsquo;atteinte pr\u00e9sum\u00e9e du faisceau arqu\u00e9.<\/li>\n<li>L&rsquo;<strong>aphasie anomique<\/strong>, caract\u00e9ris\u00e9e par un manque du mot pr\u00e9dominant au sein d&rsquo;une structure syntaxique et d&rsquo;une fluence par ailleurs impeccables.<\/li>\n<\/ul>\n<p>N\u00e9anmoins, la grandeur de la contribution d&rsquo;Edith Kaplan a \u00e9t\u00e9 de d\u00e9montrer que la majorit\u00e9 des patients du monde r\u00e9el ne s&rsquo;ins\u00e8rent pas docilement dans ces cat\u00e9gories pures de manuels. Le profilage fin du BDAE a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 l&rsquo;existence fr\u00e9quente de formes mixtes, atypiques ou partielles, corr\u00e9l\u00e9es \u00e0 l&rsquo;\u00e9tendue variable des l\u00e9sions isch\u00e9miques ou d\u00e9g\u00e9n\u00e9ratives. En d\u00e9pla\u00e7ant l&rsquo;attention de l&rsquo;\u00e9tiquette syndromique vers la description granulaire des comp\u00e9tences perturb\u00e9es et pr\u00e9serv\u00e9es, Kaplan a lib\u00e9r\u00e9 l&rsquo;aphasiologie clinique des dogmes rigides et pos\u00e9 les jalons de l&rsquo;orthophonie contemporaine bas\u00e9e sur les preuves scientifiques.<\/p>\n<h2>7. La WAIS-R NI : R\u00e9invention de l&rsquo;\u00e9valuation intellectuelle<\/h2>\n<h3>7.1 Gen\u00e8se et intention de la WAIS-R as a Neuropsychological Instrument<\/h3>\n<p>Durant plusieurs d\u00e9cennies, l&rsquo;\u00e9valuation des aptitudes intellectuelles chez l&rsquo;adulte a \u00e9t\u00e9 domin\u00e9e par l&rsquo;\u00e9chelle d&rsquo;intelligence de David Wechsler, la <em>Wechsler Adult Intelligence Scale<\/em> (WAIS), puis sa version r\u00e9vis\u00e9e, la WAIS-R. Cependant, bien que largement utilis\u00e9es par les cliniciens pour \u00e9valuer les s\u00e9quelles des l\u00e9sions c\u00e9r\u00e9brales, ces \u00e9chelles pr\u00e9sentaient un d\u00e9faut structurel majeur lorsqu&rsquo;elles \u00e9taient appliqu\u00e9es au champ neurologique : elles avaient \u00e9t\u00e9 con\u00e7ues initialement pour mesurer l&rsquo;intelligence globale (le facteur <em>g<\/em>) et la r\u00e9ussite acad\u00e9mique au sein de populations saines, et non pour localiser ou caract\u00e9riser des dysfonctionnements c\u00e9r\u00e9braux focaux.<\/p>\n<p>Consciente des contresens diagnostiques engendr\u00e9s par cette d\u00e9viation d&rsquo;usage, Edith Kaplan, entour\u00e9e de collaborateurs de renom tels que Deborah Fein, Robin Morris et Lucian Delis, a entrepris une transformation radicale de cet outil universel. Ce travail titanesque a abouti en 1991 \u00e0 la publication de la <em>WAIS-R as a Neuropsychological Instrument<\/em> (WAIS-R NI), \u00e9dit\u00e9e par The Psychological Corporation. L&rsquo;intention de Kaplan n&rsquo;\u00e9tait pas de remplacer l&rsquo;\u00e9chelle de Wechsler, mais de m\u00e9tamorphoser un test d&rsquo;efficience psychom\u00e9trique en un puissant instrument d&rsquo;exploration neuropsychologique.<\/p>\n<p>La WAIS-R NI a suscit\u00e9 un engouement imm\u00e9diat au sein de la communaut\u00e9 internationale. En int\u00e9grant formellement les pr\u00e9ceptes de la Boston Process Approach \u00e0 l&rsquo;instrument psychologique le plus c\u00e9l\u00e8bre au monde, Kaplan a d\u00e9montr\u00e9 que les m\u00eames \u00e9preuves qui servaient \u00e0 calculer des quotients intellectuels pouvaient, si l&rsquo;on en modifiait subtilement la dynamique d&rsquo;administration et d&rsquo;enregistrement, d\u00e9voiler avec une pr\u00e9cision saisissante l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 ou la d\u00e9sorganisation des lobes frontaux, temporaux et pari\u00e9taux.<\/p>\n<h3>7.2 D\u00e9composition des \u00e9preuves verbales et non verbales<\/h3>\n<p>L&rsquo;apport r\u00e9volutionnaire de la WAIS-R NI s&rsquo;est concr\u00e9tis\u00e9 par l&rsquo;introduction de proc\u00e9dures suppl\u00e9mentaires syst\u00e9matiques, appliqu\u00e9es imm\u00e9diatement apr\u00e8s l&rsquo;\u00e9chec d&rsquo;un patient \u00e0 l&rsquo;administration standardis\u00e9e des diff\u00e9rents sous-tests. Cette d\u00e9composition cibl\u00e9e a permis de dissocier les capacit\u00e9s de conceptualisation fondamentale des limitations secondaires impos\u00e9es par les difficult\u00e9s de langage expressif, d&rsquo;attention ou de m\u00e9moire de travail.<\/p>\n<p>Dans les \u00e9preuves verbales, \u00e0 l&rsquo;instar des sous-tests de \u00ab Vocabulaire \u00bb ou de \u00ab Similitudes \u00bb, un patient souffrant d&rsquo;anomie s\u00e9v\u00e8re ou d&rsquo;aphasie motrice ne pouvait traditionnellement exprimer verbalement sa pens\u00e9e, recevant une note de z\u00e9ro qui faussait l&rsquo;estimation de son niveau intellectuel r\u00e9el. Dans la WAIS-R NI, Kaplan a instaur\u00e9 un format \u00e0 choix multiples apr\u00e8s chaque \u00e9chec en rappel libre. L&rsquo;examinateur pr\u00e9sente au patient plusieurs d\u00e9finitions ou relations conceptuelles \u00e9crites ou oralis\u00e9es. Si le sujet s\u00e9lectionne la r\u00e9ponse ad\u00e9quate, le clinicien obtient la preuve tangible que la pens\u00e9e conceptuelle abstraite est intacte, et que l&rsquo;\u00e9chec initial \u00e9tait imputable \u00e0 une barri\u00e8re instrumentale de sortie motrice ou lexicale.<\/p>\n<p>De m\u00eame, dans le sous-test d&rsquo;\u00ab Arithm\u00e9tique \u00bb, Kaplan a d\u00e9membr\u00e9 les facteurs de performance. Un \u00e9chec \u00e0 un probl\u00e8me d&rsquo;arithm\u00e9tique \u00e9nonc\u00e9 oralement peut d\u00e9couler d&rsquo;une dyscalculie primaire, mais aussi d&rsquo;une surcharge de la boucle phonologique de la m\u00e9moire de travail, de troubles de l&rsquo;attention s\u00e9lective, ou d&rsquo;un d\u00e9ficit de compr\u00e9hension auditive du texte. La WAIS-R NI pr\u00e9voit d&rsquo;administrer le probl\u00e8me sous forme visuelle \u00e9crite, puis de proposer des calculs purs sans habillage linguistique, et enfin de tester la reconnaissance du signe op\u00e9ratoire. Cette dissection exp\u00e9rimentale des contingences de passation a permis aux cliniciens de mettre au jour les dissociations fonctionnelles intrapersonnelles qui constituent le c\u0153ur de la s\u00e9miologie neuropsychologique.<\/p>\n<h3>7.3 Les \u00e9preuves de performance spatiale sous la loupe du processus<\/h3>\n<p>C&rsquo;est probablement dans le traitement r\u00e9serv\u00e9 aux \u00e9preuves de performance spatiale et constructive, tout particuli\u00e8rement le sous-test embl\u00e9matique des \u00ab Cubes de Kohs \u00bb (<em>Block Design<\/em>), que le g\u00e9nie clinique d&rsquo;Edith Kaplan a atteint son expression la plus spectaculaire. Dans la passation standard de la WAIS, le patient doit reproduire des mod\u00e8les g\u00e9om\u00e9triques bidimensionnels \u00e0 l&rsquo;aide de cubes bicolores (faces rouges, blanches, ou mi-rouges mi-blanches) dans un temps strictement imparti, la rapidit\u00e9 d&rsquo;ex\u00e9cution octroyant des points de bonification consid\u00e9rables.<\/p>\n<p>Kaplan a totalement r\u00e9volutionn\u00e9 l&rsquo;interpr\u00e9tation de cette \u00e9preuve en supprimant la tyrannie du chronom\u00e8tre lors de la phase d&rsquo;investigation de processus. Si le temps r\u00e9glementaire est d\u00e9pass\u00e9, l&rsquo;\u00e9preuve continue en coulisses afin de d\u00e9terminer si le patient est capable de r\u00e9soudre le probl\u00e8me spatial lorsqu&rsquo;il n&rsquo;est plus brid\u00e9 par un ralentissement psychomoteur cons\u00e9cutif \u00e0 une atteinte des noyaux gris centraux ou de la substance blanche. De surcro\u00eet, elle a codifi\u00e9 l&rsquo;utilisation de rep\u00e8res spatiaux facilitateurs, introduisant par exemple une grille quadrill\u00e9e s\u00e9parant physiquement les \u00e9l\u00e9ments du mod\u00e8le, ou autorisant le patient \u00e0 regarder un mod\u00e8le constitu\u00e9 lui-m\u00eame de vrais cubes en relief tridimensionnel.<\/p>\n<p>L&rsquo;analyse qualitative kaplanienne des erreurs aux cubes est devenue l\u00e9gendaire pour sa valeur de localisation l\u00e9sionnelle diff\u00e9rentielle :<\/p>\n<ul>\n<li>Les patients pr\u00e9sentant une l\u00e9sion du <strong>cortex pari\u00e9tal droit<\/strong> \u00e9chouent typiquement \u00e0 saisir la Gestalt globale : ils brisent les bordures ext\u00e9rieures carr\u00e9es de la matrice, positionnent les cubes selon des orientations d\u00e9sordonn\u00e9es, mais r\u00e9ussissent parfois les contrastes de d\u00e9tails internes.<\/li>\n<li>Les patients pr\u00e9sentant une l\u00e9sion de l&rsquo;<strong>h\u00e9misph\u00e8re gauche<\/strong> maintiennent impeccablement la structure matricielle globale en carr\u00e9 ou en losange de 2&#215;2 ou 3&#215;3, mais commettent des erreurs massives de d\u00e9tails internes, peinant \u00e0 aligner les faces bicolores ou \u00e0 segmenter visuellement le mod\u00e8le unitaire en ses composantes analytiques.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>8. \u00c9valuation des fonctions visuospatiales et constructives<\/h2>\n<h3>8.1 L&rsquo;approche kaplanienne de la Figure complexe de Rey-Osterrieth<\/h3>\n<p>La <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.apa.org\">Figure complexe de Rey-Osterrieth<\/a>, cr\u00e9\u00e9e initialement par Andr\u00e9 Rey et standardis\u00e9e ult\u00e9rieurement par Paul-Alexandre Osterrieth, constitue l&rsquo;un des instruments les plus sensibles pour sonder l&rsquo;int\u00e9gration visuospatiale, les praxies constructives et la m\u00e9moire visuelle non verbale. Toutefois, la m\u00e9thode traditionnelle d&rsquo;administration se bornait bien souvent \u00e0 chronom\u00e9trer la copie du dessin et \u00e0 attribuer des points sur l&rsquo;exactitude finale de dix-huit \u00e9l\u00e9ments anatomiques pr\u00e9d\u00e9finis. Edith Kaplan a profond\u00e9ment transfigur\u00e9 l&rsquo;utilisation clinique de cette \u00e9preuve en en faisant une d\u00e9monstration \u00e9clatante de la microgen\u00e8se cognitive.<\/p>\n<p>Pour capturer la dynamique temporelle et strat\u00e9gique de l&rsquo;ex\u00e9cution graphique, Kaplan a popularis\u00e9 et syst\u00e9matis\u00e9 la technique des crayons de couleur successifs. Au fur et \u00e0 mesure que le patient dessine la figure complexe sous les yeux du neuropsychologue, ce dernier lui \u00e9change r\u00e9guli\u00e8rement son crayon contre un autre de couleur diff\u00e9rente (bleu, puis rouge, vert, jaune, noir, etc.), tout en consignant scrupuleusement l&rsquo;ordre de passage sur une feuille d&rsquo;observation minut\u00e9e. \u00c0 l&rsquo;issue de l&rsquo;\u00e9preuve, le dessin n&rsquo;appara\u00eet plus comme une \u0153uvre monochrome fig\u00e9e, mais comme un document stratifi\u00e9 r\u00e9v\u00e9lant la trajectoire motrice et mentale int\u00e9grale de sa r\u00e9alisation.<\/p>\n<p>Cette approche permet de distinguer instantan\u00e9ment deux strat\u00e9gies de r\u00e9solution radicalement oppos\u00e9es :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;<strong>approche globale structur\u00e9e<\/strong>, observ\u00e9e chez les sujets sains ou ceux dont les lobes frontaux et l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit sont int\u00e8gres : le sujet commence par tracer la grande armature rectangulaire centrale et ses axes directeurs (les diagonales et la croix m\u00e9diane), avant d&rsquo;y greffer harmonieusement les d\u00e9tails internes et les appendices ext\u00e9rieurs.<\/li>\n<li>L&rsquo;<strong>approche morcel\u00e9e et fragmentaire<\/strong>, observ\u00e9e chez les patients pr\u00e9sentant un d\u00e9ficit de synth\u00e8se visuospatiale droite ou un dysfonctionnement ex\u00e9cutif frontal : le patient s&#8217;empare d&rsquo;un d\u00e9tail mineur (un petit cercle, une hachure, un coin ext\u00e9rieur) et chemine de proche en proche par contigu\u00eft\u00e9 sans jamais conceptualiser la structure enveloppante de la figure, aboutissant \u00e0 des d\u00e9formations spatiales majeures et \u00e0 des disproportions grotesques.<\/li>\n<\/ul>\n<p>De plus, cette technique permet de d\u00e9tecter avec une sensibilit\u00e9 in\u00e9gal\u00e9e les ph\u00e9nom\u00e8nes d&rsquo;h\u00e9min\u00e9gligence spatiale gauche subclinique, o\u00f9 le patient ne commence jamais par la gauche de la feuille et omet syst\u00e9matiquement les appendices lat\u00e9raux gauches, m\u00eame lorsqu&rsquo;il dispose d&rsquo;un temps illimit\u00e9 pour achever son travail.<\/p>\n<h3>8.2 Le Test de l&rsquo;horloge (Clock Drawing Test)<\/h3>\n<p>Bien que le dessin d&rsquo;une horloge ait \u00e9t\u00e9 employ\u00e9 de fa\u00e7on informelle par plusieurs neurologues au cours du vingti\u00e8me si\u00e8cle, c&rsquo;est Edith Kaplan, en collaboration \u00e9troite avec Muriel Lezak et plus tard avec des chercheurs comme Ken Cohen et Morris Freedman, qui a \u00e9lev\u00e9 le <em>Clock Drawing Test<\/em> au rang d&rsquo;\u00e9preuve neuropsychologique standardis\u00e9e majeure. Kaplan a publi\u00e9 une version rigoureusement formalis\u00e9e de cette \u00e9preuve, devenue l&rsquo;un des outils de d\u00e9pistage les plus universellement utilis\u00e9s dans les services de g\u00e9riatrie et de m\u00e9moire.<\/p>\n<p>Le protocole mis au point par Kaplan d\u00e9compose l&rsquo;administration de l&rsquo;horloge en plusieurs conditions cons\u00e9cutives fondamentales :<\/p>\n<ul>\n<li>Le dessin sur <strong>consigne verbale<\/strong> (<em>command condition<\/em>) : le patient doit dessiner sur une feuille blanche le cadran d&rsquo;une horloge, y inscrire tous les chiffres dans l&rsquo;ordre, puis positionner les aiguilles pour indiquer une heure pr\u00e9cise (traditionnellement \u00ab onze heures dix \u00bb ou \u00ab dix heures dix \u00bb).<\/li>\n<li>Le dessin en <strong>copie<\/strong> (<em>copy condition<\/em>) : le patient doit reproduire fid\u00e8lement un mod\u00e8le complet d&rsquo;horloge pr\u00e9-dessin\u00e9 sous ses yeux.<\/li>\n<li>La condition de <strong>lecture d&rsquo;heure<\/strong> et d&rsquo;ajustement assist\u00e9, o\u00f9 des cadrans pr\u00e9-imprim\u00e9s avec ou sans chiffres sont soumis au sujet pour tester les limites en cas d&rsquo;\u00e9chec graphique primaire.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Le choix d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 de l&rsquo;heure \u00ab onze heures dix \u00bb illustre \u00e0 merveille la virtuosit\u00e9 clinique de Kaplan. Cette consigne impose un conflit cognitif ex\u00e9cutif intense entre deux syst\u00e8mes de repr\u00e9sentations num\u00e9riques. Le mot \u00ab dix \u00bb \u00e9voque imm\u00e9diatement chez le sujet le chiffre arabe 10. Pour positionner correctement la grande aiguille des minutes sur le 2, le cortex pr\u00e9frontal du patient doit inhiber activement la tendance pr\u00e9potente \u00e0 diriger l&rsquo;aiguille directement vers le chiffre 10 inscrit sur le cadran. Un patient pr\u00e9sentant un syndrome dysex\u00e9cutif frontal commet immanquablement une erreur d&rsquo;attraction perceptive (erreur stimulus-d\u00e9pendante), pointant l&rsquo;aiguille sur le 10 en affirmant avec assurance avoir trac\u00e9 \u00ab onze heures dix \u00bb. Le Test de l&rsquo;horloge fa\u00e7onn\u00e9 par Kaplan constitue ainsi un r\u00e9v\u00e9lateur d&rsquo;une sensibilit\u00e9 redoutable pour d\u00e9pister la maladie \u00e0 corps de Lewy, la d\u00e9mence vasculaire et les phases initiales de la d\u00e9mence frontotemporale.<\/p>\n<h3>8.3 Praxies et gnosies : contributions diagnostiques<\/h3>\n<p>L&rsquo;exploration des praxies gestuelles et des fonctions gnosiques a constitu\u00e9 un autre champ de pr\u00e9dilection o\u00f9 les m\u00e9thodes qualitatives d&rsquo;Edith Kaplan ont boulevers\u00e9 les paradigmes hospitaliers. H\u00e9riti\u00e8re des grandes classifications neurologiques d&rsquo;Hugo Liepmann, Kaplan a su concevoir des \u00e9preuves permettant de d\u00e9cortiquer les m\u00e9canismes intimes des troubles de la programmation motrice et de la reconnaissance perceptuelle.<\/p>\n<p>Pour l&rsquo;\u00e9valuation des praxies id\u00e9omotrices et id\u00e9atoires, Kaplan a refus\u00e9 de s&rsquo;en tenir \u00e0 une simple commande verbale (<em>\u00ab Montrez-moi comment vous utilisez un marteau \u00bb<\/em>). Elle administrait l&rsquo;\u00e9preuve selon trois paliers syst\u00e9matiques : sur consigne verbale spontan\u00e9e, par imitation visuelle du geste accompli par l&rsquo;examinateur, et enfin lors de l&rsquo;utilisation effective de l&rsquo;objet r\u00e9el plac\u00e9 entre les mains du patient. Cette gradation proc\u00e9durale lui permettait de distinguer avec certitude une apraxie de d\u00e9connexion calleuse ou un trouble de compr\u00e9hension linguistique d&rsquo;une v\u00e9ritable d\u00e9gradation des engrammes moteurs pari\u00e9taux gauches. Kaplan portait une attention quasi obsessionnelle \u00e0 l&rsquo;erreur classique d&rsquo;utilisation d&rsquo;une partie du corps comme objet (<em>body part as object<\/em>), o\u00f9 le patient utilise son propre index pour mimer la lame d&rsquo;une brosse \u00e0 dents au lieu d&rsquo;adopter la posture de pr\u00e9hension ad\u00e9quate, comportement traduisant une faillite de l&rsquo;abstraction motrice et de la repr\u00e9sentation spatiale du corps.<\/p>\n<p>Dans le domaine de l&rsquo;agnosie visuelle, Kaplan a con\u00e7u des \u00e9preuves novatrices de silhouettes entrem\u00eal\u00e9es et de superposition d&rsquo;images d\u00e9grad\u00e9es. Elle a insist\u00e9 sur l&rsquo;imp\u00e9rieuse n\u00e9cessit\u00e9 clinique de diff\u00e9rencier les troubles visuo-perceptifs primaires (agnosie aperceptive, caract\u00e9ris\u00e9e par l&rsquo;incapacit\u00e9 \u00e0 discriminer des formes \u00e9l\u00e9mentaires ou \u00e0 apparier des figures identiques sous des angles diff\u00e9rents) des d\u00e9ficits d&rsquo;int\u00e9gration s\u00e9mantique (agnosie associative, o\u00f9 le patient per\u00e7oit et copie parfaitement la forme visuelle de l&rsquo;objet mais s&rsquo;av\u00e8re incapable d&rsquo;en comprendre la fonction, d&rsquo;en \u00e9voquer le nom ou de l&rsquo;associer \u00e0 son contexte d&rsquo;usage). Cette rigueur s\u00e9miologique a permis d&rsquo;\u00e9viter d&rsquo;innombrables erreurs de diagnostic chez les patients pr\u00e9sentant des l\u00e9sions des voies visuelles ventrales (occipito-temporales) et dorsales (occipito-pari\u00e9tales).<\/p>\n<h2>9. Contributions \u00e0 l&rsquo;\u00e9valuation de la m\u00e9moire et des fonctions ex\u00e9cutives<\/h2>\n<h3>9.1 Le California Verbal Learning Test (CVLT) et la dynamique de r\u00e9tention<\/h3>\n<p>Bien que son nom soit \u00e9ponyme de la c\u00f4te ouest, le <em>California Verbal Learning Test<\/em> (CVLT), d\u00e9velopp\u00e9 initialement par Lucian Delis, Joel Kramer, Edith Kaplan et Beth Ober en 1987, est le fruit direct de l&rsquo;application des concepts de la Boston Process Approach \u00e0 l&rsquo;\u00e9valuation de la m\u00e9moire verbale humaine. Alors que les tests de m\u00e9moire traditionnels, tels que la c\u00e9l\u00e8bre \u00e9chelle de m\u00e9moire de Wechsler (WMS) ou le test de r\u00e9tention visuelle de Benton, ne fournissaient qu&rsquo;un score global de rappel apr\u00e8s un d\u00e9lai fixe, le CVLT a m\u00e9tamorphos\u00e9 l&rsquo;\u00e9valuation de l&rsquo;apprentissage en une analyse dynamique de la strat\u00e9gie d&rsquo;encodage et de r\u00e9cup\u00e9ration.<\/p>\n<p>Le protocole du CVLT soumet le patient \u00e0 une liste de seize mots pr\u00e9sent\u00e9s oralement au cours de cinq essais d&rsquo;apprentissage cons\u00e9cutifs. Ces seize mots appartiennent secr\u00e8tement \u00e0 quatre cat\u00e9gories s\u00e9mantiques distinctes (par exemple : fruits, outils, v\u00eatements, \u00e9pices), mais sont pr\u00e9sent\u00e9s dans un ordre al\u00e9atoire non group\u00e9. La grande intuition d&rsquo;Edith Kaplan a \u00e9t\u00e9 d&rsquo;analyser la fa\u00e7on dont l&rsquo;esprit humain r\u00e9organise spontan\u00e9ment ce mat\u00e9riel linguistique au fil des r\u00e9p\u00e9titions. Le test calcule deux indices fondamentaux :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;<strong>indice de groupement s\u00e9mantique<\/strong> (<em>semantic clustering<\/em>) : le sujet regroupe activement les mots par champs conceptuels lors du rappel libre (\u00e9non\u00e7ant tous les outils ensemble, puis tous les fruits), t\u00e9moignant d&rsquo;une strat\u00e9gie d&rsquo;encodage active, structur\u00e9e et hautement d\u00e9pendante de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 du cortex pr\u00e9frontal dorsolat\u00e9ral.<\/li>\n<li>L&rsquo;<strong>indice de groupement s\u00e9riel<\/strong> (<em>serial clustering<\/em>) : le sujet se contente de rappeler passivement les mots dans l&rsquo;ordre chronologique exact de leur r\u00e9citation par l&rsquo;examinateur, ou privil\u00e9gie uniquement les effets de primaut\u00e9 et de r\u00e9cence, r\u00e9v\u00e9lant une strat\u00e9gie passive, cognitivement co\u00fbteuse et fragile face \u00e0 l&rsquo;oubli.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Le CVLT poursuit son investigation par l&rsquo;introduction d&rsquo;une liste d&rsquo;interf\u00e9rence (Liste B), suivie d&rsquo;\u00e9preuves de rappel libre \u00e0 court et \u00e0 long terme, de rappel indic\u00e9 par cat\u00e9gorie s\u00e9mantique, et enfin d&rsquo;une \u00e9preuve exhaustive de reconnaissance incluant des distracteurs s\u00e9mantiques et al\u00e9atoires. Gr\u00e2ce \u00e0 cette d\u00e9composition architecturale, le clinicien ne se borne plus \u00e0 mesurer \u00ab combien \u00bb le patient retient, mais comprend \u00ab comment \u00bb il apprend, stocke et r\u00e9cup\u00e8re les traces mn\u00e9siques dans le r\u00e9seau cortico-sous-cortical.<\/p>\n<h3>9.2 Caract\u00e9risation des perturbations amn\u00e9siques sp\u00e9cifiques<\/h3>\n<p>L&rsquo;utilisation de la m\u00e9thodologie d\u00e9velopp\u00e9e au sein du CVLT par Edith Kaplan a permis d&rsquo;\u00e9tablir des dissociations diagnostiques de premier ordre entre les diff\u00e9rents grands profils amn\u00e9siques rencontr\u00e9s en pratique neurologique. Elle a notamment permis de r\u00e9soudre l&rsquo;\u00e9pineuse question du diagnostic diff\u00e9rentiel entre les amn\u00e9sies de type cortical et les dysfonctionnements mn\u00e9siques de type sous-cortico-frontal.<\/p>\n<p>Les caract\u00e9ristiques distinctives d\u00e9gag\u00e9es par l&rsquo;approche kaplanienne s&rsquo;articulent ainsi :<\/p>\n<ul>\n<li>Le <strong>profil d&rsquo;atteinte corticale hippocampique<\/strong> (typique de la maladie d&rsquo;Alzheimer d\u00e9butante) : le patient montre une courbe d&rsquo;apprentissage quasi plate au fil des cinq essais, ne b\u00e9n\u00e9ficie aucunement du groupement s\u00e9mantique, souffre d&rsquo;un oubli acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 massif apr\u00e8s d\u00e9lai, ne profite pas de la pr\u00e9sentation d&rsquo;indices cat\u00e9goriels, et multiplie les fausses reconnaissances au test de reconnaissance finale, prouvant une d\u00e9faillance primitive de la consolidation et du stockage des traces mn\u00e9siques.<\/li>\n<li>Le <strong>profil sous-cortico-frontal<\/strong> (rencontr\u00e9 dans la maladie de Parkinson, la chor\u00e9e de Huntington ou les l\u00e9sions vasculaires sous-corticales) : le patient pr\u00e9sente des performances m\u00e9diocres en rappel libre spontan\u00e9, mais sa courbe d&rsquo;apprentissage progresse r\u00e9guli\u00e8rement. Il souffre d&rsquo;une forte sensibilit\u00e9 aux interf\u00e9rences proactives et r\u00e9troactives, mais montre une normalisation spectaculaire de ses performances d\u00e8s que des indices s\u00e9mantiques sont fournis ou lors de l&rsquo;\u00e9preuve de reconnaissance \u00e0 choix multiples, prouvant que l&rsquo;information a \u00e9t\u00e9 correctement encod\u00e9e et stock\u00e9e, mais que les m\u00e9canismes ex\u00e9cutifs de recherche et d&rsquo;extraction strat\u00e9gique sont d\u00e9faillants.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Kaplan a \u00e9galement accord\u00e9 une attention toute particuli\u00e8re \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude s\u00e9miologique des fausses m\u00e9moires et du ph\u00e9nom\u00e8ne de confabulation. Elle a d\u00e9montr\u00e9 que la pr\u00e9sence d&rsquo;intrusions s\u00e9mantiques massives lors du rappel (l&rsquo;\u00e9vocation spontan\u00e9e d&rsquo;un mot n&rsquo;ayant jamais figur\u00e9 sur la liste) constitue un marqueur d&rsquo;une sensibilit\u00e9 redoutable pour identifier une d\u00e9faillance des m\u00e9canismes de filtrage d&rsquo;indices et de contr\u00f4le de la r\u00e9alit\u00e9, fr\u00e9quemment associ\u00e9s \u00e0 des l\u00e9sions de la r\u00e9gion orbito-frontale ou du syst\u00e8me limbique ant\u00e9rieur (syndrome de Korsakoff, rupture d&rsquo;an\u00e9vrisme de l&rsquo;art\u00e8re communicante ant\u00e9rieure).<\/p>\n<h3>9.3 \u00c9valuation des fonctions ex\u00e9cutives dans les activit\u00e9s complexes<\/h3>\n<p>Bien avant que le terme de \u00ab fonctions ex\u00e9cutives \u00bb ne devienne omnipr\u00e9sent dans la litt\u00e9rature des neurosciences, Edith Kaplan en avait d\u00e9j\u00e0 fait le pivot de sa pratique clinique sous l&rsquo;appellation des \u00ab fonctions de contr\u00f4le et de r\u00e9gulation du comportement \u00bb. Elle a conceptualis\u00e9 ces aptitudes sup\u00e9rieures comme la capacit\u00e9 d&rsquo;un individu \u00e0 formuler un but abstrait, \u00e0 planifier une s\u00e9quence d&rsquo;\u00e9tapes ordonn\u00e9es, \u00e0 initier l&rsquo;action, \u00e0 maintenir son attention face aux distracteurs, \u00e0 faire preuve de flexibilit\u00e9 mentale pour modifier sa strat\u00e9gie en cours de route, et \u00e0 exercer un autocontr\u00f4le permanent sur ses propres r\u00e9alisations.<\/p>\n<p>Pour Kaplan, les tests ex\u00e9cutifs classiques, tels que le <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.apa.org\">Wisconsin Card Sorting Test<\/a> (WCST) ou le Trail Making Test (TMT), ne devaient pas \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9s \u00e0 l&rsquo;aune exclusive de leurs scores composites ou du temps global de compl\u00e9tion. Au Trail Making Test, par exemple, un allongement de la dur\u00e9e de la partie B (alternance num\u00e9rique et alphab\u00e9tique : 1-A-2-B&#8230;) par rapport \u00e0 la partie A (num\u00e9rique pure : 1-2-3&#8230;) ne renseigne pas par lui-m\u00eame sur le m\u00e9canisme intime de l&rsquo;\u00e9chec. Kaplan exigeait de r\u00e9pertorier scrupuleusement la nature pr\u00e9cise des erreurs commises au cours de l&rsquo;alternance : s&rsquo;agissait-il d&rsquo;une erreur de pers\u00e9v\u00e9ration (le patient poursuit la s\u00e9quence alphab\u00e9tique sans r\u00e9int\u00e9grer le chiffre : 1-A-B-C), d&rsquo;une erreur de perte de t\u00e2che (le patient s&rsquo;arr\u00eate au milieu, d\u00e9sorient\u00e9 quant au but), ou d&rsquo;une lenteur motrice d&rsquo;exploration visuelle ?<\/p>\n<p>Kaplan a soulign\u00e9 que les troubles ex\u00e9cutifs exercent un impact disproportionn\u00e9 et d\u00e9vastateur sur l&rsquo;autonomie r\u00e9elle des patients dans leur existence quotidienne. Un individu pr\u00e9sentant un quotient intellectuel parfaitement pr\u00e9serv\u00e9 peut \u00eatre incapable de conserver son emploi ou de g\u00e9rer son budget si ses capacit\u00e9s d&rsquo;inhibition et de planification sont an\u00e9anties. En ins\u00e9rant l&rsquo;analyse qualitative du comportement au c\u0153ur de chaque sous-test, Kaplan a permis aux cliniciens de mesurer l&rsquo;impact fonctionnel concret de ces d\u00e9ficits ex\u00e9cutifs invisibles aux yeux de la psychom\u00e9trie conventionnelle.<\/p>\n<h2>10. Activit\u00e9 p\u00e9dagogique, mentorat et engagement acad\u00e9mique<\/h2>\n<h3>10.1 Enseignement \u00e0 la Boston University School of Medicine<\/h3>\n<p>L&rsquo;engagement d&rsquo;Edith Kaplan envers la transmission du savoir m\u00e9dical et neuropsychologique a constitu\u00e9 l&rsquo;un des piliers de sa renomm\u00e9e plan\u00e9taire. Nomm\u00e9e professeure au sein des d\u00e9partements de neurologie et de psychiatrie de la prestigieuse Boston University School of Medicine, ainsi qu&rsquo;au d\u00e9partement de psychologie de l&rsquo;Universit\u00e9 de Boston, elle a exerc\u00e9 une influence formatrice monumentale sur des g\u00e9n\u00e9rations successives de m\u00e9decins, de r\u00e9sidents en neurologie et de doctorants en psychologie clinique.<\/p>\n<p>Ses cours magistraux et ses s\u00e9minaires cliniques intensifs \u00e9taient r\u00e9put\u00e9s dans toute l&rsquo;Am\u00e9rique du Nord pour leur vivacit\u00e9 intellectuelle et leur redoutable rigueur m\u00e9thodologique. Kaplan n&rsquo;h\u00e9sitait pas \u00e0 bousculer les certitudes de ses \u00e9tudiants, les for\u00e7ant sans rel\u00e2che \u00e0 abandonner les formules toutes faites et les diagnostics h\u00e2tifs. Face \u00e0 un \u00e9tudiant affirmant doctement qu&rsquo;un patient souffrait d&rsquo;un \u00ab d\u00e9ficit de m\u00e9moire \u00bb, elle r\u00e9torquait invariablement par une salve de questions d\u00e9stabilisantes : <em>\u00ab Quelle modalit\u00e9 de m\u00e9moire ? Quel niveau d&rsquo;encodage ? Avez-vous v\u00e9rifi\u00e9 l&rsquo;attention s\u00e9lective ? Le rappel libre est-il indic\u00e9 ? Qu&rsquo;en est-il de la reconnaissance ? Montrez-moi le processus ! \u00bb<\/em><\/p>\n<p>Son r\u00f4le d&rsquo;enseignante d\u00e9passait largement le cadre de l&rsquo;universit\u00e9. Elle a \u00e9t\u00e9 invit\u00e9e comme professeure visiteuse dans les plus grands centres hospitaliers et facult\u00e9s de m\u00e9decine du globe, dispensant des conf\u00e9rences m\u00e9morables \u00e0 Paris, Londres, Tokyo, Gen\u00e8ve et Melbourne. Sa p\u00e9dagogie incarn\u00e9e, toujours appuy\u00e9e sur des enregistrements vid\u00e9o de cas cliniques r\u00e9els et des analyses micro-comportementales au tableau noir, a profond\u00e9ment transform\u00e9 la culture de l&rsquo;enseignement de la neurologie comportementale \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle internationale.<\/p>\n<h3>10.2 R\u00f4le de mentor aupr\u00e8s des grandes figures de la neuropsychologie<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des manifestations les plus \u00e9clatantes du g\u00e9nie d&rsquo;Edith Kaplan r\u00e9side dans la cohorte exceptionnelle de chercheurs et de cliniciens qu&rsquo;elle a personnellement form\u00e9s, inspir\u00e9s et propuls\u00e9s au sommet de la discipline. Kaplan poss\u00e9dait un talent rare pour d\u00e9celer le potentiel intellectuel de ses collaborateurs et pour leur inculquer une passion inextinguible pour l&rsquo;investigation neuropsychologique. Parmi ses prot\u00e9g\u00e9s et disciples les plus c\u00e9l\u00e8bres figurent des g\u00e9ants de la neuropsychologie contemporaine tels que <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.sciencedirect.com\">Dean Delis<\/a>, Joel Kramer, Deborah Fein, Sandra Weintraub, Beth Ober, Robin Morris et Russell Bauer.<\/p>\n<p>Ces chercheurs ont \u00e0 leur tour diss\u00e9min\u00e9 et institutionnalis\u00e9 les pr\u00e9ceptes de la Boston Process Approach \u00e0 travers toute la communaut\u00e9 scientifique internationale. Dean Delis, par exemple, s&rsquo;est inspir\u00e9 directement des enseignements de Kaplan pour concevoir des instruments mondialement acclam\u00e9s tels que le CVLT et le Delis-Kaplan Executive Function System (D-KEFS). Deborah Fein est devenue une sommit\u00e9 mondiale dans le diagnostic et la prise en charge pr\u00e9coce des troubles du spectre de l&rsquo;autisme, appliquant \u00e0 la neurop\u00e9diatrie la finesse d&rsquo;observation comportementale apprise aupr\u00e8s de Kaplan.<\/p>\n<p>La relation de mentorat entretenue par Kaplan \u00e9tait caract\u00e9ris\u00e9e par un m\u00e9lange d&rsquo;exigence scientifique sans concession et d&rsquo;une chaleur humaine profonde. Elle consid\u00e9rait ses \u00e9tudiants comme les membres d&rsquo;une vaste famille intellectuelle, les accueillant fr\u00e9quemment \u00e0 son domicile pour des discussions anim\u00e9es se prolongeant tard dans la nuit. Elle leur transmettait une \u00e9thique professionnelle in\u00e9branlable : le patient c\u00e9r\u00e9brol\u00e9s\u00e9 ne devait jamais \u00eatre r\u00e9duit \u00e0 un objet d&rsquo;\u00e9tude, mais devait \u00eatre trait\u00e9 avec une d\u00e9f\u00e9rence absolue, chaque examen clinique repr\u00e9sentant une alliance th\u00e9rapeutique sacr\u00e9e.<\/p>\n<h3>10.3 Leadership au sein des soci\u00e9t\u00e9s savantes<\/h3>\n<p>L&rsquo;immense stature scientifique d&rsquo;Edith Kaplan s&rsquo;est traduite par son accession aux plus hautes fonctions dirigeantes au sein des organisations professionnelles et acad\u00e9miques qui r\u00e9gissent la discipline sur le plan mondial. Elle a jou\u00e9 un r\u00f4le d&rsquo;architecte institutionnelle dans la structuration et la reconnaissance de la neuropsychologie clinique en tant que sp\u00e9cialit\u00e9 m\u00e9dicale et scientifique autonome de premier rang.<\/p>\n<p>Edith Kaplan a \u00e9t\u00e9 \u00e9lue \u00e0 la pr\u00e9sidence de la Division 40 (Clinical Neuropsychology) de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.apa.org\">American Psychological Association<\/a> (APA), la plus grande organisation de psychologues au monde. Durant son mandat pr\u00e9sidentiel, elle a milit\u00e9 avec vigueur pour l&rsquo;\u00e9tablissement de standards de formation clinique doctorale et postdoctorale extr\u00eamement stricts, d\u00e9fendant l&rsquo;id\u00e9e que nul ne pouvait se revendiquer neuropsychologue clinicien sans une ma\u00eetrise approfondie de la neuroanatomie fonctionnelle, de la neuropathologie et de la s\u00e9miologie clinique au chevet du patient.<\/p>\n<p>Par la suite, elle a acc\u00e9d\u00e9 \u00e0 la pr\u00e9sidence de la prestigieuse <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.the-ins.org\">International Neuropsychological Society<\/a> (INS), contribuant activement \u00e0 l&rsquo;internationalisation des \u00e9changes scientifiques entre les deux rives de l&rsquo;Atlantique et \u00e0 travers l&rsquo;Asie. Elle a \u00e9galement jou\u00e9 un r\u00f4le d\u00e9cisif au sein de l&rsquo;American Board of Clinical Neuropsychology (ABCN) pour instituer les processus d&rsquo;accr\u00e9ditation et de certification par les pairs (<em>board certification<\/em>), garantissant la comp\u00e9tence et la rigueur d\u00e9ontologique des praticiens hospitaliers. Pour l&rsquo;ensemble de sa carri\u00e8re exceptionnelle, elle a re\u00e7u les plus hautes distinctions honorifiques de la discipline, consacrant sa place au panth\u00e9on des grands b\u00e2tisseurs des neurosciences comportementales.<\/p>\n<h2>11. Critiques, d\u00e9bats contemporains et validation psychom\u00e9trique<\/h2>\n<h3>11.1 La question de la fid\u00e9lit\u00e9 inter-juges et de la standardisation<\/h3>\n<p>Malgr\u00e9 son succ\u00e8s clinique retentissant, la Boston Process Approach d&rsquo;Edith Kaplan a suscit\u00e9 d&rsquo;intenses d\u00e9bats \u00e9pist\u00e9mologiques et m\u00e9thodologiques, particuli\u00e8rement de la part des partisans les plus stricts de la psychom\u00e9trie actuarielle nord-am\u00e9ricaine. La critique la plus virulente et r\u00e9currente formul\u00e9e \u00e0 l&rsquo;encontre de sa m\u00e9thode portait sur la question de la fid\u00e9lit\u00e9 inter-juges (<em>inter-rater reliability<\/em>). Pour les tenants de batteries standardis\u00e9es rigides, comme la batterie de Halstead-Reitan, l&rsquo;introduction d&rsquo;analyses qualitatives et la subjectivit\u00e9 inh\u00e9rente \u00e0 l&rsquo;interpr\u00e9tation des comportements du patient risquaient d&rsquo;alt\u00e9rer la neutralit\u00e9 m\u00e9trologique de l&rsquo;examen.<\/p>\n<p>Les d\u00e9tracteurs arguaient que si un clinicien de g\u00e9nie comme Edith Kaplan pouvait d\u00e9duire avec une justesse prodigieuse la localisation d&rsquo;une l\u00e9sion c\u00e9r\u00e9brale \u00e0 partir de l&rsquo;observation d&rsquo;un faux d\u00e9part moteur ou d&rsquo;une h\u00e9sitation verbale, cette expertise clinique quasi artisanale demeurait extr\u00eamement difficile \u00e0 reproduire par des praticiens novices ou moins aguerris. En l&rsquo;absence de crit\u00e8res op\u00e9rationnels parfaitement univoques, le risque d&rsquo;erreurs de jugement diagnostique et de divergences d&rsquo;interpr\u00e9tation entre deux neuropsychologues examinant le m\u00eame patient devenait non n\u00e9gligeable.<\/p>\n<p>Pleinement consciente de la l\u00e9gitimit\u00e9 de ce d\u00e9fi scientifique, Edith Kaplan a consacr\u00e9 la derni\u00e8re partie de sa carri\u00e8re acad\u00e9mique \u00e0 r\u00e9futer ces objections par des preuves empiriques rigoureuses. En d\u00e9veloppant des manuels d&rsquo;\u00e9valuation codifi\u00e9s pour la WAIS-R NI, le BNT et le Test de l&rsquo;horloge, elle a mis au point des grilles de cotation op\u00e9rationnelles explicites, accompagn\u00e9es de catalogues d&rsquo;exemples d&rsquo;erreurs minutieusement comment\u00e9s. De nombreuses \u00e9tudes psychom\u00e9triques ind\u00e9pendantes ont par la suite d\u00e9montr\u00e9 que lorsque les cliniciens sont form\u00e9s de mani\u00e8re ad\u00e9quate \u00e0 ces grilles de codage, la fid\u00e9lit\u00e9 inter-juges de l&rsquo;approche par les processus atteint des coefficients statistiques tout \u00e0 fait comparables, voire sup\u00e9rieurs, \u00e0 ceux des tests psychom\u00e9triques traditionnels.<\/p>\n<h3>11.2 Le compromis entre flexibilit\u00e9 clinique et validit\u00e9 statistique<\/h3>\n<p>Un autre foyer de d\u00e9bat th\u00e9orique majeur s&rsquo;est cristallis\u00e9 autour du dilemme classique opposant la fid\u00e9lit\u00e9 de la standardisation exp\u00e9rimentale et la flexibilit\u00e9 n\u00e9cessaire de l&rsquo;exploration clinique. Les partisans d&rsquo;une approche purement normative reprochaient \u00e0 la m\u00e9thode de \u00ab testing the limits \u00bb de violer le paradigme statistique standard : en fournissant des indices, en modifiant les consignes ou en supprimant les contraintes temporelles en cours de passation, ne risquait-on pas de vicier la comparabilit\u00e9 des donn\u00e9es avec les \u00e9chantillons normatifs de r\u00e9f\u00e9rence ?<\/p>\n<p>Kaplan et ses d\u00e9fenseurs ont toujours r\u00e9pondu avec une clart\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique d\u00e9sarmante. La Boston Process Approach n&rsquo;a jamais pr\u00e9conis\u00e9 de supprimer l&rsquo;administration standardis\u00e9e initiale : celle-ci est toujours rigoureusement respect\u00e9e pour garantir le recueil des scores normatifs l\u00e9gitimes. La flexibilit\u00e9 clinique n&rsquo;intervient qu&rsquo;en aval, dans une seconde phase d&rsquo;investigation s\u00e9miologique. Kaplan a d\u00e9montr\u00e9 avec \u00e9clat que s&rsquo;en tenir au score standardis\u00e9 initial revenait \u00e0 confondre le moyen avec la fin : le but de l&rsquo;examen neuropsychologique n&rsquo;est pas d&rsquo;assigner une \u00e9tiquette chiffr\u00e9e abstraite \u00e0 un individu, mais de comprendre la r\u00e9alit\u00e9 fonctionnelle vivante d&rsquo;un cerveau malade.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, des \u00e9tudes de corr\u00e9lation massives men\u00e9es \u00e0 partir des ann\u00e9es 1980 et 1990 ont administr\u00e9 la preuve irr\u00e9futable de la validit\u00e9 de construit et de la validit\u00e9 \u00e9cologique sup\u00e9rieure de l&rsquo;approche par les processus. Les indices qualitatifs de Kaplan pr\u00e9disaient avec une exactitude bien sup\u00e9rieure aux scores quantitatifs conventionnels la reprise d&rsquo;une activit\u00e9 professionnelle, l&rsquo;aptitude \u00e0 la conduite automobile s\u00e9curitaire, ou encore la survenue de complications psychiatriques post-l\u00e9sionnelles chez les traumatis\u00e9s cr\u00e2niens.<\/p>\n<h3>11.3 Adaptations transculturelles et linguistiques de ses outils<\/h3>\n<p>L&rsquo;universalisation des instruments d&rsquo;\u00e9valuation con\u00e7us par Edith Kaplan a soulev\u00e9 des d\u00e9fis m\u00e9thodologiques passionnants lors de leur transposition hors de l&rsquo;espace linguistique et culturel anglophone d&rsquo;origine. Les tests de langage tels que le Boston Diagnostic Aphasia Examination et le Boston Naming Test ne pouvaient en aucun cas faire l&rsquo;objet d&rsquo;une simple traduction litt\u00e9rale mot \u00e0 mot, sous peine d&rsquo;an\u00e9antir totalement leur validit\u00e9 diagnostique intrins\u00e8que.<\/p>\n<p>Dans le cas embl\u00e9matique du Boston Naming Test, l&rsquo;ordre croissant de difficult\u00e9 des soixante items \u00e9tait calibr\u00e9 en fonction de la fr\u00e9quence d&rsquo;occurrence lexicale dans la langue anglaise nord-am\u00e9ricaine des ann\u00e9es 1960 et 1970. Or, des concepts familiers aux \u00c9tats-Unis (comme le \u00ab beaver \u00bb \/ castor ou le \u00ab pretzel \u00bb \/ bretzel) s&rsquo;av\u00e8rent infiniment plus rares, voire totalement exotiques, dans des cultures d&rsquo;Europe m\u00e9ridionale, d&rsquo;Afrique subsaharienne, d&rsquo;Asie de l&rsquo;Est ou d&rsquo;Am\u00e9rique latine. Administrer la version am\u00e9ricaine brute \u00e0 un patient hispanophone, francophone ou sinophone conduisait \u00e0 g\u00e9n\u00e9rer d&rsquo;innombrables faux positifs, le patient \u00e9chouant non pas en raison d&rsquo;une anomie c\u00e9r\u00e9brale, mais par simple m\u00e9connaissance culturelle de l&rsquo;item.<\/p>\n<p>Des \u00e9quipes de recherche internationales ont donc entrepris de v\u00e9ritables reconstructions transculturelles des instruments de Kaplan. En France, au Canada francophone, en Espagne et au Br\u00e9sil, des chercheurs ont r\u00e9\u00e9talonn\u00e9 le BNT en s\u00e9lectionnant des stimuli visuels appari\u00e9s selon la fr\u00e9quence lexicale propre \u00e0 chaque langue, l&rsquo;\u00e2ge et le niveau d&rsquo;\u00e9ducation socio-\u00e9conomique des populations locales, tout en conservant scrupuleusement la dynamique d&rsquo;indi\u00e7age s\u00e9mantique et phon\u00e9mique invent\u00e9e par Kaplan. Cette universalit\u00e9 m\u00e9thodologique a d\u00e9montr\u00e9 que si les stimuli de surface doivent s&rsquo;adapter aux contingences culturelles, la philosophie kaplanienne de l&rsquo;analyse micro-comportementale demeure, quant \u00e0 elle, une v\u00e9rit\u00e9 anthropologique et clinique universellement valable.<\/p>\n<h2>12. H\u00e9ritage durable et post\u00e9rit\u00e9 d&rsquo;Edith Kaplan en neuropsychologie moderne<\/h2>\n<h3>12.1 L&rsquo;int\u00e9gration de la Process Approach dans les batteries modernes<\/h3>\n<p>Le d\u00e9c\u00e8s d&rsquo;Edith Kaplan en septembre 2009 n&rsquo;a en rien att\u00e9nu\u00e9 l&rsquo;incandescence de son rayonnement scientifique. Bien au contraire, le vingt-et-uni\u00e8me si\u00e8cle a vu la cons\u00e9cration d\u00e9finitive de ses principes au sein de la nouvelle g\u00e9n\u00e9ration d&rsquo;instruments d&rsquo;\u00e9valuation cognitifs standardis\u00e9s \u00e9dit\u00e9s dans le monde entier. L&rsquo;exemple le plus \u00e9clatant de cette p\u00e9rennit\u00e9 intellectuelle est incarn\u00e9 par le <em>Delis-Kaplan Executive Function System<\/em> (D-KEFS), publi\u00e9 chez Pearson en collaboration avec Dean Delis et Joel Kramer.<\/p>\n<p>Le D-KEFS repr\u00e9sente la mat\u00e9rialisation la plus aboutie de la Boston Process Approach appliqu\u00e9e aux fonctions ex\u00e9cutives de l&rsquo;enfant et de l&rsquo;adulte. Chacun de ses neuf sous-tests (comprenant le test de fluence verbale, le test des vingt questions, le test de la tour, le test des trac\u00e9s altern\u00e9s ou le test du tri de cartes) int\u00e8gre d\u00e9sormais de fa\u00e7on native des bar\u00e8mes de cotation distincts pour les temps d&rsquo;initiation, les types d&rsquo;erreurs pers\u00e9v\u00e9ratives et non pers\u00e9v\u00e9ratives, les strat\u00e9gies d&rsquo;exploration et les conditions de testing the limits. Ce qui constituait autrefois l&rsquo;art clinique informel d&rsquo;Edith Kaplan au chevet du patient est ainsi devenu une m\u00e9trologie standardis\u00e9e accessible \u00e0 l&rsquo;ensemble des neuropsychologues contemporains.<\/p>\n<p>De m\u00eame, les \u00e9volutions r\u00e9centes des c\u00e9l\u00e8bres \u00e9chelles de Wechsler pour adultes et enfants (WAIS-IV, WISC-V) ainsi que de l&rsquo;\u00e9chelle de m\u00e9moire de Wechsler (WMS-IV) ont toutes int\u00e9gr\u00e9 des sous-scores de processus directement inspir\u00e9s des travaux de la WAIS-R NI. Qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de mesurer la m\u00e9moire de travail sans composante spatiale ou d&rsquo;analyser les types d&rsquo;erreurs de rotation dans l&rsquo;assemblage de cubes, l&#8217;empreinte kaplanienne est devenue omnipr\u00e9sente, guidant silencieusement chaque praticien dans l&rsquo;interpr\u00e9tation de ses donn\u00e9es cliniques.<\/p>\n<h3>12.2 La convergence avec la neuro-imagerie fonctionnelle moderne<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des hommages les plus spectaculaires rendus \u00e0 la vision d&rsquo;Edith Kaplan provient de la convergence saisissante entre ses d\u00e9ductions cliniques et les donn\u00e9es de l&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf), de la tractographie par tenseur de diffusion (DTI) et de la tomographie par \u00e9mission de positons (TEP). Durant les d\u00e9cennies 1970 et 1980, Kaplan d\u00e9duisait l&rsquo;atteinte de faisceaux de substance blanche ou la r\u00e9organisation de r\u00e9seaux neuronaux distribu\u00e9s \u00e0 la seule observation de la trajectoire d&rsquo;un crayon ou d&rsquo;un d\u00e9lai d&rsquo;amor\u00e7age phon\u00e9mique.<\/p>\n<p>Les neurosciences cognitives modernes sont venues corroborer empiriquement la totalit\u00e9 de ses intuitions g\u00e9niales. Les \u00e9tudes contemporaines d&rsquo;activation c\u00e9r\u00e9brale montrent que l&rsquo;activation de r\u00e9seaux c\u00e9r\u00e9braux distincts ne d\u00e9pend pas du r\u00e9sultat chiffr\u00e9 terminal d&rsquo;une t\u00e2che, mais pr\u00e9cis\u00e9ment de la strat\u00e9gie cognitive adopt\u00e9e par le sujet pour la r\u00e9soudre. Deux individus accomplissant une t\u00e2che de m\u00e9moire spatiale activeront pr\u00e9f\u00e9rentiellement les r\u00e9seaux hippocampiques et parahippocampiques s&rsquo;ils utilisent une strat\u00e9gie g\u00e9om\u00e9trique globale, ou les r\u00e9seaux du cortex pr\u00e9frontal gauche et des aires du langage s&rsquo;ils recourent \u00e0 une strat\u00e9gie de verbalisation analytique interne. Edith Kaplan l&rsquo;avait formul\u00e9 avec quarante ans d&rsquo;avance sur l&rsquo;av\u00e8nement de l&rsquo;IRM fonctionnelle.<\/p>\n<p>Loin de rendre l&rsquo;\u00e9valuation clinique obsol\u00e8te, l&rsquo;essor technologique des neurosciences a au contraire magnifi\u00e9 l&rsquo;importance de l&rsquo;observation comportementale fine. Face \u00e0 des images d&rsquo;imagerie structurelle montrant des l\u00e9sions diffuses d&rsquo;allure ind\u00e9chiffrable, seul l&rsquo;examen neuropsychologique qualitatif permet de r\u00e9v\u00e9ler comment le cerveau du patient s&rsquo;est effectivement r\u00e9organis\u00e9, quelles fonctions sont r\u00e9ellement compromises, et quelles suppl\u00e9ances fonctionnelles peuvent \u00eatre mobilis\u00e9es. Kaplan a ainsi fourni aux neurosciences computationnelles et \u00e0 la neuro-imagerie la boussole s\u00e9miologique indispensable sans laquelle l&rsquo;anatomie moderne resterait muette.<\/p>\n<h3>12.3 Synth\u00e8se de l&rsquo;apport humaniste et scientifique d&rsquo;Edith Kaplan<\/h3>\n<p>Au terme de cette fresque historique et m\u00e9thodologique, la stature d&rsquo;Edith Kaplan s&rsquo;impose dans toute sa pl\u00e9nitude. Son apport scientifique ind\u00e9passable ne se r\u00e9sume pas \u00e0 une liste impressionnante de tests psychom\u00e9triques ou \u00e0 des centaines de publications savantes cit\u00e9es par ses pairs. Sa contribution la plus profonde et la plus bouleversante est d&rsquo;ordre humaniste et philosophique : elle a transform\u00e9 le regard que la m\u00e9decine et la soci\u00e9t\u00e9 portent sur la personne c\u00e9r\u00e9brol\u00e9s\u00e9e.<\/p>\n<p>Avant Edith Kaplan, le patient neurologique \u00e9tait bien trop souvent d\u00e9fini par ses d\u00e9ficits, r\u00e9duit \u00e0 un tableau d&rsquo;incapacit\u00e9s ou \u00e0 un chiffre tronqu\u00e9 sur une cloche de Gauss statistique. Kaplan a r\u00e9affirm\u00e9 avec force la dignit\u00e9 ontologique de chaque sujet malade. Elle a enseign\u00e9 au monde qu&rsquo;un individu confront\u00e9 \u00e0 une l\u00e9sion de son cortex n&rsquo;est pas un syst\u00e8me bris\u00e9 produisant des d\u00e9chets comportementaux insignifiants, mais un \u00eatre humain h\u00e9ro\u00efque dont le syst\u00e8me nerveux lutte pour reconstituer du sens, de l&rsquo;action et du lien social \u00e0 travers les ressources qui lui restent. Chaque compensation, chaque circonlocution, chaque strat\u00e9gie atypique constitue le t\u00e9moignage poignant de la r\u00e9silience adaptative de la vie psychique face \u00e0 la trag\u00e9die organique.<\/p>\n<p>En unissant de mani\u00e8re indissoluble la rigueur scientifique la plus inflexible, la cr\u00e9ativit\u00e9 m\u00e9thodologique la plus audacieuse et une empathie clinique infinie, Edith Kaplan a offert \u00e0 la neuropsychologie ses lettres de noblesse humanistes. \u00c0 l&rsquo;or\u00e9e du vingt-et-uni\u00e8me si\u00e8cle, alors que la tentation d&rsquo;une m\u00e9decine purement algorithmique et d\u00e9mat\u00e9rialis\u00e9e se fait plus pressante que jamais, la voix d&rsquo;Edith Kaplan continue de r\u00e9sonner comme un imp\u00e9ratif \u00e9thique absolu : ne jamais regarder uniquement le r\u00e9sultat, mais toujours chercher \u00e0 comprendre l&rsquo;humain \u00e0 travers le processus.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<p>Delis, D. C., Kramer, J. H., Kaplan, E., &amp; Ober, B. A. (1987). <em>California Verbal Learning Test (CVLT): Adult version manual<\/em>. The Psychological Corporation.<\/p>\n<p>Delis, D. C., Kaplan, E., &amp; Kramer, J. H. (2001). <em>Delis-Kaplan Executive Function System (D-KEFS): Examiner&rsquo;s manual<\/em>. The Psychological Corporation.<\/p>\n<p>Freedman, M., Leach, L., Kaplan, E., Winocur, G., Shulman, K. I., &amp; Delis, D. C. (1994). <em>Clock drawing: A neuropsychological analysis<\/em>. Oxford University Press.<\/p>\n<p>Geschwind, N. (1965). Disconnexion syndromes in animals and man. <em>Brain<\/em>, 88(2), 237-294. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/88.2.237\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/88.2.237<\/a><\/p>\n<p>Goodglass, H., &amp; Kaplan, E. (1972). <em>The assessment of aphasia and related disorders<\/em>. Lea &amp; Febiger.<\/p>\n<p>Goodglass, H., &amp; Kaplan, E. (1983). <em>The assessment of aphasia and related disorders<\/em> (2nd ed.). Lea &amp; Febiger.<\/p>\n<p>Goodglass, H., Kaplan, E., &amp; Barresi, B. (2001). <em>Boston Diagnostic Aphasia Examination<\/em> (3rd ed.). Lippincott Williams &amp; Wilkins.<\/p>\n<p>Kaplan, E. (1988). A process approach to neuropsychological assessment. In T. Boll &amp; B. K. Bryant (Eds.), <em>Clinical neuropsychology and brain function: Research, measurement, and practice<\/em> (pp. 125-167). American Psychological Association. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/10070-004\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/10070-004<\/a><\/p>\n<p>Kaplan, E., Goodglass, H., &amp; Weintraub, S. (1983). <em>The Boston Naming Test<\/em> (2nd ed.). Lea &amp; Febiger.<\/p>\n<p>Kaplan, E., Fein, D., Morris, R., &amp; Delis, D. C. (1991). <em>WAIS-R as a Neuropsychological Instrument: Manual (WAIS-R NI)<\/em>. The Psychological Corporation.<\/p>\n<p>Milberg, W. P., Hebben, N., &amp; Kaplan, E. (1996). The Boston Process Approach to neuropsychological assessment. In I. Grant &amp; K. M. Adams (Eds.), <em>Neuropsychological assessment of neuropsychiatric disorders<\/em> (2nd ed., pp. 58-80). Oxford University Press.<\/p>\n<p>Milberg, W. P., Hebben, N., &amp; Kaplan, E. (2009). The Boston Process Approach to neuropsychological assessment. In I. Grant &amp; K. M. Adams (Eds.), <em>Neuropsychological assessment of neuropsychiatric and medical disorders<\/em> (3rd ed., pp. 42-65). Oxford University Press.<\/p>\n<p>Werner, H., &amp; Kaplan, E. (1950). The acquisition of word meanings: A developmental investigation. <em>Monographs of the Society for Research in Child Development<\/em>, 15(1), 1-120. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/1165538\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/1165538<\/a><\/p>\n<p>Werner, H., &amp; Kaplan, B. (1963). <em>Symbol formation: An organismic-developmental approach to language and the expression of thought<\/em>. John Wiley &amp; Sons.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Plan d\u00e9taill\u00e9 d&rsquo;une monographie clinique sur Edith Kaplan (1924-2009), pionni\u00e8re de la neuropsychologie et cr\u00e9atrice de la Boston Process Approach.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[1516,1146],"tags":[23364,23363,23362,1007,6615],"class_list":["post-14956","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-histoire-de-la-psychologie","category-neuropsychologie-clinique","tag-bdae","tag-boston-process-approach","tag-edith-kaplan","tag-evaluation-cognitive","tag-neuropsychologie-clinique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/14956","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=14956"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/14956\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=14956"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=14956"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=14956"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}