{"id":14940,"date":"2026-10-08T05:07:55","date_gmt":"2026-10-08T05:07:55","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/dugald-stewart-1753-1828\/"},"modified":"2026-10-08T05:07:55","modified_gmt":"2026-10-08T05:07:55","slug":"dugald-stewart-1753-1828","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=dugald-stewart-1753-1828","title":{"rendered":"Dugald Stewart &#8211; 1753 1828"},"content":{"rendered":"<p>Au cr\u00e9puscule du XVIIIe si\u00e8cle et \u00e0 l&rsquo;aube du XIXe, l&rsquo;\u00c9cosse intellectuelle connut une effervescence philosophique sans pr\u00e9c\u00e9dent, dont les r\u00e9percussions allaient fa\u00e7onner les contours de la pens\u00e9e occidentale moderne. Au c\u0153ur de ce bouillonnement se tient <strong>Dugald Stewart<\/strong> (1753\u20131828), figure magistrale de l&rsquo;Universit\u00e9 d&rsquo;\u00c9dimbourg, dont la voix mesur\u00e9e, la clart\u00e9 p\u00e9dagogique et la rigueur m\u00e9thodologique ont exerc\u00e9 une autorit\u00e9 presque universelle sur les \u00e9lites intellectuelles de son temps. Successeur direct des grandes figures de ce qu&rsquo;il est convenu d&rsquo;appeler les <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/scottish-18th\/\">Lumi\u00e8res \u00e9cossaises<\/a>, Stewart ne se contenta pas d&rsquo;\u00eatre le simple passeur des doctrines de ses ma\u00eetres ; il fut le grand architecte d&rsquo;une synth\u00e8se ambitieuse, \u00e9rigeant la philosophie de l&rsquo;esprit humain au rang de science ma\u00eetresse, destin\u00e9e \u00e0 fournir les fondations in\u00e9branlables de l&rsquo;\u00e9thique, de la politique, du droit et de l&rsquo;\u00e9ducation.<\/p>\n<p>H\u00e9ritier de Thomas Reid et t\u00e9moin attentif des crises \u00e9pist\u00e9mologiques engendr\u00e9es par le scepticisme radical de David Hume, Dugald Stewart con\u00e7ut son \u0153uvre comme une vaste entreprise d&rsquo;assainissement et de codification de la pens\u00e9e. Son projet n&rsquo;\u00e9tait rien de moins que l&rsquo;application int\u00e9grale de la m\u00e9thode inductive baconienne \u00e0 l&rsquo;analyse des ph\u00e9nom\u00e8nes de la conscience humaine. En rejetant avec une fermet\u00e9 \u00e9gale les sp\u00e9culations m\u00e9taphysiques transcendantes et les d\u00e9rives r\u00e9ductionnistes du mat\u00e9rialisme physiologique, Stewart a ouvert une voie m\u00e9diane, celle d&rsquo;une psychologie descriptive et positive fond\u00e9e sur l&rsquo;observation scrupuleuse des faits de conscience. Par ses le\u00e7ons l\u00e9gendaires et ses monumentaux <em>Elements of the Philosophy of the Human Mind<\/em>, il a fa\u00e7onn\u00e9 une g\u00e9n\u00e9ration enti\u00e8re de juristes, d&rsquo;hommes d&rsquo;\u00c9tat, d&rsquo;\u00e9crivains et de philosophes, dont l&rsquo;influence s&rsquo;\u00e9tendit bien au-del\u00e0 des fronti\u00e8res de l&rsquo;Empire britannique, trouvant un \u00e9cho retentissant en France et aux \u00c9tats-Unis.<\/p>\n<p>Red\u00e9couvrir aujourd&rsquo;hui la pens\u00e9e de Dugald Stewart, c&rsquo;est explorer un moment charni\u00e8re de l&rsquo;histoire intellectuelle o\u00f9 la philosophie s&rsquo;\u00e9mancipe de la th\u00e9ologie dogmatique tout en r\u00e9sistant au r\u00e9ductionnisme biologique. C&rsquo;est analyser avec minutie la cartographie des facult\u00e9s cognitives \u2014 de l&rsquo;attention \u00e0 l&rsquo;abstraction, de l&rsquo;association \u00e0 l&rsquo;imagination cr\u00e9atrice \u2014 con\u00e7ue par un penseur dont la modernit\u00e9 taxinomique pr\u00e9figure de fa\u00e7on saisissante les interrogations fondamentales de la psychologie cognitive contemporaine. Ce travail se propose de retracer l&rsquo;itin\u00e9raire philosophique de cette figure tut\u00e9laire, d&rsquo;analyser l&rsquo;ensemble de son architecture conceptuelle et de mesurer l&rsquo;impact durable d&rsquo;une \u0153uvre qui sut allier l&rsquo;amour de la libert\u00e9 politique \u00e0 l&rsquo;exigence supr\u00eame de la rigueur scientifique.<\/p>\n<h2>1. Introduction et contexte intellectuel : Les Lumi\u00e8res \u00e9cossaises et l&rsquo;\u00e9mergence de Dugald Stewart<\/h2>\n<h3>1.1 Le cadre historique et acad\u00e9mique de l&rsquo;Universit\u00e9 d&rsquo;\u00c9dimbourg<\/h3>\n<p>\u00c0 la fin du XVIIIe si\u00e8cle, la ville d&rsquo;\u00c9dimbourg jouissait d&rsquo;une r\u00e9putation intellectuelle si \u00e9clatante qu&rsquo;elle \u00e9tait universellement salu\u00e9e comme l&rsquo;\u00ab Ath\u00e8nes du Nord \u00bb. Cet essor remarquable d\u00e9coulait d&rsquo;une conjonction exceptionnelle de stabilit\u00e9s institutionnelles, de dynamisme culturel et d&rsquo;une ferveur \u00e9ducative sans \u00e9quivalent en Europe apr\u00e8s le trait\u00e9 d&rsquo;Union de 1707. L&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.ed.ac.uk\/\">Universit\u00e9 d&rsquo;\u00c9dimbourg<\/a> se trouvait au c\u0153ur n\u00e9vralgique de cette m\u00e9tamorphose, s&rsquo;affirmant comme un laboratoire d&rsquo;id\u00e9es o\u00f9 la tradition humaniste c\u00f4toyait l&rsquo;esprit d&rsquo;entreprise scientifique le plus audacieux. C&rsquo;est dans ce milieu foisonnant que grandit Dugald Stewart, fils de Matthew Stewart, lui-m\u00eame professeur \u00e9m\u00e9rite de math\u00e9matiques au sein de la m\u00eame institution. \u00c9lev\u00e9 dans l&rsquo;atmosph\u00e8re aust\u00e8re et rigoureuse des cours magistraux et des cercles savants, le jeune Stewart d\u00e9veloppa tr\u00e8s t\u00f4t une ma\u00eetrise exceptionnelle des sciences exactes et des langues classiques.<\/p>\n<p>En 1785, Stewart succ\u00e9da \u00e0 <strong>Adam Ferguson<\/strong> \u00e0 la prestigieuse chaire de philosophie morale, une position institutionnelle qui allait faire de lui le phare de la jeunesse cultiv\u00e9e britannique et europ\u00e9enne. Son enseignement ne se bornait pas \u00e0 une transmission aride de pr\u00e9ceptes \u00e9thiques h\u00e9rit\u00e9s de l&rsquo;Antiquit\u00e9. Stewart concevait la philosophie morale comme une discipline encyclop\u00e9dique, englobant l&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;esprit humain, l&rsquo;\u00e9thique individuelle, la jurisprudence naturelle, l&rsquo;\u00e9conomie politique et les principes fondamentaux de la l\u00e9gislation civile. L&rsquo;atmosph\u00e8re intellectuelle d&rsquo;\u00c9dimbourg \u00e9tait alors singuli\u00e8rement marqu\u00e9e par un dialogue constant et f\u00e9cond entre la philosophie morale et les sciences naturelles, incarn\u00e9 par des figures pionni\u00e8res telles que le chimiste Joseph Black, l&rsquo;anatomiste Alexander Monro ou les th\u00e9oriciens de la m\u00e9decine comme William Cullen et John Gregory.<\/p>\n<p>L&rsquo;impact de la p\u00e9dagogie \u00e9cossaise sous le magist\u00e8re de Stewart d\u00e9passa largement le cadre acad\u00e9mique local. L&rsquo;\u00e9loquence souveraine du professeur, sa diction parfaite, son \u00e9rudition sans ostentation et sa capacit\u00e9 \u00e0 ordonner les id\u00e9es les plus complexes captiv\u00e8rent des auditoires compos\u00e9s d&rsquo;\u00e9tudiants venus d&rsquo;Angleterre, d&rsquo;Irlande, du continent europ\u00e9en et d&rsquo;Am\u00e9rique du Nord. Des esprits qui allaient marquer le XIXe si\u00e8cle, \u00e0 l&rsquo;instar de <em>Sir Walter Scott<\/em>, Henry Brougham, Sydney Smith, Francis Jeffrey et James Mill, furent form\u00e9s \u00e0 cette \u00e9cole du discernement critique et de l&rsquo;\u00e9l\u00e9gance stylistique. Stewart fit de son cours une v\u00e9ritable p\u00e9pini\u00e8re pour la nouvelle \u00e9lite r\u00e9formatrice lib\u00e9rale, instillant chez ses auditeurs un respect ind\u00e9fectible pour l&rsquo;ordre constitutionnel, le progr\u00e8s rationnel et l&rsquo;am\u00e9lioration morale de la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<h3>1.2 La filiation philosophique : L&rsquo;h\u00e9ritage de Thomas Reid et du sens commun<\/h3>\n<p>La trajectoire doctrinale de Dugald Stewart s&rsquo;inscrit organiquement dans le sillage de l&rsquo;<strong>\u00c9cole \u00e9cossaise du sens commun<\/strong>, fond\u00e9e par Thomas Reid, qui fut son professeur \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Glasgow entre 1771 et 1772. Reid avait entrepris une r\u00e9futation magistrale du syst\u00e8me id\u00e9aliste et sceptique issu de Descartes, Locke et Berkeley, qui avait trouv\u00e9 son aboutissement radical dans les conclusions d\u00e9stabilisantes du <em>Trait\u00e9 de la nature humaine<\/em> de David Hume. Pour Reid, le p\u00e9ch\u00e9 originel de la philosophie moderne r\u00e9sidait dans la \u00ab th\u00e9orie des id\u00e9es \u00bb, cette doctrine selon laquelle l&rsquo;esprit n&rsquo;a jamais de commerce direct avec les r\u00e9alit\u00e9s ext\u00e9rieures, mais seulement avec des images ou des repr\u00e9sentations mentales interm\u00e9diaires, ce qui condamnait irr\u00e9m\u00e9diablement la connaissance du monde objectif au doute insoluble.<\/p>\n<p>Stewart adopta les pr\u00e9misses de Reid, mais s&#8217;employa \u00e0 les syst\u00e9matiser, \u00e0 les \u00e9purer et \u00e0 les reformuler dans un langage exempt des ambigu\u00eft\u00e9s populaires qui avaient parfois discr\u00e9dit\u00e9 l&rsquo;expression de \u00ab sens commun \u00bb. Conscient que cette terminologie pr\u00eatait le flanc aux railleries des partisans d&rsquo;une m\u00e9taphysique sp\u00e9culative \u2014 qui y voyaient un simple appel au pr\u00e9jug\u00e9 vulgaire \u2014, Stewart pr\u00e9f\u00e9ra d\u00e9signer ces principes sous les termes de \u00ab lois fondamentales de la croyance humaine \u00bb ou de \u00ab v\u00e9rit\u00e9s premi\u00e8res de la conscience \u00bb. Il entendait ainsi marquer une rupture d\u00e9finitive avec le r\u00e9ductionnisme perceptif de Hume, affirmant que les op\u00e9rations fondamentales de l&rsquo;entendement reposent sur des certitudes intuitives, ant\u00e9rieures \u00e0 toute d\u00e9duction logique et indispensables \u00e0 l&rsquo;exercice m\u00eame de la rationalit\u00e9.<\/p>\n<p>Toutefois, la d\u00e9marche stewartienne se singularise par une \u00e9volution m\u00e9thodologique essentielle. Tandis que l&rsquo;\u0153uvre de Thomas Reid conservait une forte coloration pol\u00e9mique et th\u00e9ologique, motiv\u00e9e par l&rsquo;urgence existentielle de terrasser le monstre du scepticisme, Dugald Stewart fit glisser le discours philosophique vers une psychologie descriptive et positive. Il consid\u00e9rait la bataille contre le scepticisme humien comme intellectuellement gagn\u00e9e dans ses grands principes ; l&rsquo;urgence n&rsquo;\u00e9tait plus de d\u00e9noncer l&rsquo;adversaire, mais de construire un syst\u00e8me d&rsquo;analyse empirique de l&rsquo;esprit qui p\u00fbt rivaliser en exactitude et en utilit\u00e9 avec la m\u00e9canique newtonienne ou la physiologie exp\u00e9rimentale.<\/p>\n<h3>1.3 Le projet fondamental : \u00c9tablir une science rigoureuse de l&rsquo;esprit humain<\/h3>\n<p>L&rsquo;ambition directrice de Dugald Stewart, d\u00e9ploy\u00e9e tout au long de ses volumineux \u00e9crits et particuli\u00e8rement dans ses <em>Elements of the Philosophy of the Human Mind<\/em>, consistait \u00e0 \u00e9manciper d\u00e9finitivement l&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;esprit des entraves de la m\u00e9taphysique sp\u00e9culative <em>a priori<\/em>. Pour Stewart, les si\u00e8cles pass\u00e9s avaient gaspill\u00e9 des tr\u00e9sors d&rsquo;ing\u00e9niosit\u00e9 en s&rsquo;interrogeant st\u00e9rilement sur la nature substantielle de l&rsquo;\u00e2me, son si\u00e8ge anatomique ou les causes ultimes de ses op\u00e9rations. La philosophie de l&rsquo;esprit devait imp\u00e9rativement renoncer \u00e0 ces chim\u00e8res ontologiques pour adopter la posture de modestie m\u00e9thodique qui avait assur\u00e9 le triomphe des sciences de la nature depuis la publication du <em>Novum Organum<\/em> de Francis Bacon.<\/p>\n<p>Ce projet imposait d&rsquo;\u00e9tablir une fronti\u00e8re \u00e9pist\u00e9mologique infranchissable entre la physiologie c\u00e9r\u00e9brale et la ph\u00e9nom\u00e9nologie des \u00e9tats mentaux. Stewart ne niait aucunement que le cerveau et le syst\u00e8me nerveux constituent les instruments corporels indispensables \u00e0 l&rsquo;exercice de nos facult\u00e9s dans l&rsquo;existence pr\u00e9sente. Cependant, il martelait avec vigueur qu&rsquo;une connaissance exhaustive des mouvements mol\u00e9culaires ou des fluides nerveux ne nous apprendrait strictement rien sur la nature d&rsquo;une pens\u00e9e, la saveur d&rsquo;un sentiment ou la structure d&rsquo;un raisonnement. Confondre le substrat physique avec le ph\u00e9nom\u00e8ne de conscience constituait \u00e0 ses yeux une faute logique \u00e9l\u00e9mentaire, une confusion de cat\u00e9gories qui condamnait le mat\u00e9rialisme naissant \u00e0 l&rsquo;impasse explicative.<\/p>\n<p>Aux yeux du philosophe \u00e9cossais, la philosophie de l&rsquo;esprit ne constituait pas une branche isol\u00e9e du savoir, mais la discipline ma\u00eetresse, le socle architectural sur lequel devaient s&rsquo;\u00e9difier toutes les sciences morales, \u00e9conomiques et politiques. En comprenant les m\u00e9canismes par lesquels l&rsquo;esprit humain acquiert ses connaissances, associe ses id\u00e9es, succombe aux erreurs du pr\u00e9jug\u00e9 ou s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve \u00e0 des principes moraux universels, le l\u00e9gislateur, le p\u00e9dagogue et le magistrat disposeraient d&rsquo;instruments rationnels infaillibles pour perfectionner la condition humaine. La science de l&rsquo;esprit s&rsquo;affirmait ainsi non comme un exercice sp\u00e9culatif st\u00e9rile, mais comme le moteur indispensable du perfectionnement moral et social des peuples libres.<\/p>\n<h2>2. La m\u00e9thode inductive appliqu\u00e9e \u00e0 l&rsquo;esprit : L&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie baconienne de Stewart<\/h2>\n<h3>2.1 L&rsquo;application du mod\u00e8le newtonien et baconien aux faits de conscience<\/h3>\n<p>Dugald Stewart concevait la philosophie comme une prolongation directe de l&rsquo;esprit scientifique instaur\u00e9 par <strong>Francis Bacon<\/strong> et magnifi\u00e9 par <strong>Isaac Newton<\/strong>. Pour le penseur d&rsquo;\u00c9dimbourg, la c\u00e9l\u00e8bre maxime newtonienne <em>\u00ab hypotheses non fingo \u00bb<\/em> (je ne feins point d&rsquo;hypoth\u00e8ses) devait devenir le mot d&rsquo;ordre absolu du philosophe de l&rsquo;esprit. L&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;intellect ne pouvait progresser qu&rsquo;en observant scrupuleusement les faits offerts \u00e0 la conscience, en les colligeant avec patience, et en remontant par une voie inductive rigoureuse des cas particuliers aux lois g\u00e9n\u00e9rales de l&rsquo;activit\u00e9 mentale. Cette approche excluait sans concession les fictions m\u00e9canistes et les mod\u00e8les g\u00e9om\u00e9triques d\u00e9ductifs qui avaient s\u00e9duit les cart\u00e9siens et les empiristes radicaux du continent.<\/p>\n<p>Stewart d\u00e9non\u00e7ait avec une vigueur particuli\u00e8re l&rsquo;usage pernicieux des analogies physiques appliqu\u00e9es au domaine mental. Comparer l&rsquo;esprit \u00e0 une cire molle recevant des impressions (selon la m\u00e9taphore lock\u00e9enne de la table rase), ou assimiler le passage des pens\u00e9es \u00e0 des mouvements vibratoires de cordes nerveuses, comme le proposait David Hartley, constituait une illusion d&rsquo;optique intellectuelle. L&rsquo;esprit n&rsquo;est pas un espace mat\u00e9riel, et les pens\u00e9es ne sont pas des corps en mouvement r\u00e9gis par la balistique ou l&rsquo;hydrodynamique. L&rsquo;induction appliqu\u00e9e aux faits de conscience exigeait que l&rsquo;on respect\u00e2t la nature sui generis des ph\u00e9nom\u00e8nes mentaux, sans chercher \u00e0 les r\u00e9duire artificiellement \u00e0 des propri\u00e9t\u00e9s physiques emprunt\u00e9es \u00e0 l&rsquo;astronomie ou \u00e0 la m\u00e9canique.<\/p>\n<p>Le but ultime de cette m\u00e9thode n&rsquo;\u00e9tait nullement d&rsquo;atteindre les essences cach\u00e9es ou les causes premi\u00e8res des facult\u00e9s intellectuelles. Stewart affirmait avec lucidit\u00e9 que la cause efficiente de la perception ou de la pens\u00e9e demeurerait \u00e0 jamais un myst\u00e8re inaccessible aux limites de l&rsquo;entendement humain, tout comme la nature ontologique de la gravitation universelle demeurait inconnaissable pour Newton. La t\u00e2che du philosophe consiste exclusivement \u00e0 identifier les conditions r\u00e9guli\u00e8res d&rsquo;apparition des ph\u00e9nom\u00e8nes, \u00e0 formuler les lois constantes de leur succession, et \u00e0 classifier les op\u00e9rations de l&rsquo;esprit selon une m\u00e9thode taxinomique irr\u00e9prochable, fournissant ainsi une base empirique solide \u00e0 la pratique morale et cognitive.<\/p>\n<h3>2.2 L&rsquo;introspection comme instrument scientifique et ses limites<\/h3>\n<p>L&rsquo;instrument fondamental de cette science inductive de l&rsquo;esprit r\u00e9side dans ce que Stewart nomme la \u00ab r\u00e9flexion \u00bb ou l&rsquo;<em>introspection attentive<\/em>. Il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;une vague r\u00eaverie ou d&rsquo;un repli m\u00e9lancolique sur soi-m\u00eame, mais d&rsquo;un acte d\u00e9lib\u00e9r\u00e9, m\u00e9thodique et soutenu par lequel l&rsquo;esprit d\u00e9tourne son attention des objets sensibles ext\u00e9rieurs pour scruter ses propres op\u00e9rations int\u00e9rieures. Stewart reconnaissait sans d\u00e9tour que cet exercice constituait la d\u00e9marche intellectuelle la plus difficile qui soit. Par une pente naturelle li\u00e9e aux n\u00e9cessit\u00e9s de la survie biologique, notre attention est presque constamment projet\u00e9e vers le monde ext\u00e9rieur ; contraindre cette attention \u00e0 se retourner vers sa propre source requiert une discipline aust\u00e8re et un entra\u00eenement continu des facult\u00e9s critiques.<\/p>\n<p>Le philosophe identifiait avec une grande p\u00e9n\u00e9tration les \u00e9cueils inh\u00e9rents \u00e0 l&rsquo;introspection scientifique. Le premier r\u00e9side dans la fugacit\u00e9 extr\u00eame des op\u00e9rations mentales : l&rsquo;acte m\u00eame de vouloir observer une \u00e9motion vive ou une pens\u00e9e naissante tend irr\u00e9m\u00e9diablement \u00e0 alt\u00e9rer son cours, voire \u00e0 la dissoudre enti\u00e8rement. L&rsquo;esprit ne peut simultan\u00e9ment \u00e9prouver une passion avec toute sa force et l&rsquo;analyser froidement comme un objet d&rsquo;\u00e9tude sans en d\u00e9naturer la texture intime. De surcro\u00eet, la m\u00e9moire des \u00e9tats pass\u00e9s est susceptible de d\u00e9formations involontaires, de reconstructions rationnelles et d&rsquo;illusions r\u00e9trospectives qui menacent la puret\u00e9 des donn\u00e9es recueillies par l&rsquo;observateur interne.<\/p>\n<p>Pour parer \u00e0 ces limitations inh\u00e9rentes \u00e0 la simple r\u00e9flexion solipsiste, Stewart insistait sur l&rsquo;imp\u00e9rieuse n\u00e9cessit\u00e9 de corroborer les observations introspectives par des t\u00e9moignages externes objectifs. Il pr\u00e9conisait l&rsquo;\u00e9tude comparative des comportements humains dans diff\u00e9rentes cultures, l&rsquo;examen attentif des d\u00e9sordres psychiatriques, l&rsquo;observation m\u00e9thodique des enfants en bas \u00e2ge, et surtout l&rsquo;analyse historique des langues. Pour lui, la structure grammaticale et le lexique des langues humaines constituaient des archives vivantes et impersonnelles des op\u00e9rations de l&rsquo;entendement collectif, permettant de v\u00e9rifier si une distinction conceptuelle observ\u00e9e chez un individu correspondait bien \u00e0 une structure fondamentale et universelle de l&rsquo;esprit de l&rsquo;humanit\u00e9.<\/p>\n<h3>2.3 La d\u00e9marcation entre m\u00e9taphysique sp\u00e9culative et psychologie exp\u00e9rimentale<\/h3>\n<p>En tra\u00e7ant une d\u00e9marcation nette entre la m\u00e9taphysique ontologique et la science descriptive de l&rsquo;esprit, Stewart a agi comme l&rsquo;un des pionniers les plus lucides de l&rsquo;autonomisation de la psychologie moderne. Il exhortait la communaut\u00e9 philosophique \u00e0 d\u00e9clarer forfait face aux \u00e9ternelles controverses sur la substantialit\u00e9 de l&rsquo;\u00e2me, son immat\u00e9rialit\u00e9 ontologique ou les modalit\u00e9s pr\u00e9cises de son union avec le corps mat\u00e9riel. Pour lui, ces d\u00e9bats appartenaient \u00e0 une phase pr\u00e9scientifique de l&rsquo;intelligence, tout \u00e0 fait analogue aux querelles scolastiques sur les formes substantielles qui avaient entrav\u00e9 l&rsquo;essor de la physique avant Galil\u00e9e.<\/p>\n<p>En rejetant ces questions insolubles hors du champ de la philosophie l\u00e9gitime, Stewart recentra l&rsquo;investigation sur la ph\u00e9nom\u00e9nologie fonctionnelle des facult\u00e9s. Il s&rsquo;agissait d&rsquo;examiner comment l&rsquo;attention module la perception, comment la m\u00e9moire organise ses d\u00e9p\u00f4ts d&rsquo;impressions, par quels m\u00e9canismes l&rsquo;abstraction engendre des notions g\u00e9n\u00e9rales, et comment l&rsquo;imagination recombine les mat\u00e9riaux fournis par l&rsquo;exp\u00e9rience. Cette psychologie fonctionnelle se caract\u00e9risait par son refus cat\u00e9gorique des syst\u00e8mes clos et dogmatiques, privil\u00e9giant une approche modeste, graduelle et cumulative des connaissances, \u00e0 la mani\u00e8re des naturalistes r\u00e9pertoriant les esp\u00e8ces botaniques.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9orientation m\u00e9thodologique eut une port\u00e9e historique incalculable. Elle permit \u00e0 la philosophie britannique d&rsquo;\u00e9chapper au double pi\u00e8ge de l&rsquo;id\u00e9alisme transcendantal sp\u00e9culatif qui triomphait alors en Allemagne avec Kant et Fichte, et du mat\u00e9rialisme physiologique r\u00e9ductionniste qui dominait la sc\u00e8ne intellectuelle fran\u00e7aise dans le cercle des <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Id%C3%A9ologie\">Id\u00e9ologues<\/a>. En consolidant le statut de la \u00ab philosophie de l&rsquo;esprit \u00bb (<em>philosophy of the human mind<\/em>) comme science empirique autonome des faits de conscience, Dugald Stewart posa les bases conceptuelles sur lesquelles s&rsquo;\u00e9rigeraient, quelques d\u00e9cennies plus tard, la psychologie scientifique anglo-saxonne et l&rsquo;institution universitaire des sciences humaines.<\/p>\n<h2>3. La conscience et les facult\u00e9s \u00e9l\u00e9mentaires : Attention et perception<\/h2>\n<h3>3.1 La nature de la conscience selon Stewart<\/h3>\n<p>Au seuil de son analyse syst\u00e9matique de l&rsquo;esprit, Dugald Stewart situe la notion de <strong>conscience<\/strong> (<em>consciousness<\/em>), qu&rsquo;il d\u00e9finit non pas comme une facult\u00e9 particuli\u00e8re parmi d&rsquo;autres, mais comme la condition pr\u00e9alable, universelle et permanente de toute existence psychologique. La conscience est ce sentiment intime et imm\u00e9diat qui accompagne indistinctement chacune de nos sensations, de nos pens\u00e9es, de nos d\u00e9sirs et de nos volitions. Pour Stewart, pr\u00e9tendre donner une d\u00e9finition formelle de la conscience par des concepts plus simples et plus primitifs rel\u00e8ve de l&rsquo;absurdit\u00e9 logique : \u00e9tant l&rsquo;acte premier et irr\u00e9ductible de l&rsquo;esprit par lequel toute autre r\u00e9alit\u00e9 nous est donn\u00e9e, elle ne peut \u00eatre \u00e9lucid\u00e9e que par un appel direct \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rience intime que chacun en poss\u00e8de.<\/p>\n<p>Stewart apporte une pr\u00e9cision analytique capitale en \u00e9tablissant une distinction rigoureuse entre <em>avoir une sensation<\/em> et <em>avoir conscience de cette sensation<\/em>. Alors que les sensualistes ont tendance \u00e0 confondre ces deux dimensions dans une indistinction passive, Stewart montre que la sensation pure n&rsquo;est qu&rsquo;une modification affective passag\u00e8re de l&rsquo;organisme, tandis que la conscience implique une saisie r\u00e9flexive, un acte int\u00e9rieur par lequel l&rsquo;esprit rapporte cet \u00e9tat \u00e0 un sujet conscient unique et permanent. Sans cette conscience synth\u00e9tique, les impressions sensibles se succ\u00e9deraient dans un flux discontinu d&rsquo;instants atomiques, sans jamais s&rsquo;agr\u00e9ger pour former une trame unifi\u00e9e d&rsquo;exp\u00e9rience subjective.<\/p>\n<p>De plus, cette conscience imm\u00e9diate porte en elle-m\u00eame le t\u00e9moignage indubitable de l&rsquo;existence du sujet pensant. Stewart retrouve ici l&rsquo;intuition fondamentale du <em>Cogito<\/em> cart\u00e9sien, mais en la d\u00e9pouillant de ses ambitions ontologiques d\u00e9ductives. La conscience n&rsquo;a pas besoin de d\u00e9montrer l&rsquo;existence du \u00ab moi \u00bb par un syllogisme ; elle en fournit une certitude intuitive directe, une \u00e9vidence premi\u00e8re qui r\u00e9siste \u00e0 tous les assauts du doute sceptique. Ce moi conscient est appr\u00e9hend\u00e9 comme une r\u00e9alit\u00e9 simple, indivisible et constante, dont l&rsquo;identit\u00e9 persiste myst\u00e9rieusement \u00e0 travers la vari\u00e9t\u00e9 infinie des \u00e9tats de pens\u00e9e et le flux perp\u00e9tuel des sensations sensibles qui le traversent.<\/p>\n<h3>3.2 Le r\u00f4le constitutif de l&rsquo;attention dans la vie mentale<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des contributions les plus originales et durables de Dugald Stewart \u00e0 la psychologie descriptive r\u00e9side dans sa magistrale analyse de l&rsquo;<strong>attention<\/strong>. Loin d&rsquo;\u00eatre un r\u00e9cepteur passif, l&rsquo;esprit se caract\u00e9rise par une \u00e9nergie active, capable de se mobiliser d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment pour se polariser sur un objet d\u00e9termin\u00e9, rel\u00e9guant le reste de l&rsquo;univers mental dans une p\u00e9nombre indiff\u00e9renci\u00e9e. L&rsquo;attention est, pour Stewart, un acte de la volont\u00e9 guid\u00e9 par le d\u00e9sir de conna\u00eetre ou la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;agir ; elle constitue l&rsquo;interm\u00e9diaire oblig\u00e9 par lequel les impressions sensibles et les id\u00e9es acc\u00e8dent \u00e0 la clart\u00e9 intellectuelle et s&rsquo;impriment dans la texture p\u00e9renne de la m\u00e9moire.<\/p>\n<p>Stewart \u00e9tablit une corr\u00e9lation causale directe et immuable entre le degr\u00e9 d&rsquo;attention accord\u00e9 \u00e0 une impression et la force des traces mn\u00e9siques qui en r\u00e9sultent. Les souvenirs ne s&rsquo;effacent pas de notre esprit en raison d&rsquo;une d\u00e9t\u00e9rioration purement physique ou temporelle, mais parce que l&rsquo;attention initiale fut superficielle, distraite ou fractionn\u00e9e. Lorsque nous pr\u00e9tendons avoir \u00ab oubli\u00e9 \u00bb une conversation ou un \u00e9v\u00e9nement, il est presque toujours exact d&rsquo;affirmer que nous n&rsquo;y avons pr\u00eat\u00e9 qu&rsquo;une attention distraite et vacillante. L&rsquo;attention fonctionne donc comme le graveur de la m\u00e9moire : plus son intensit\u00e9 est vive, plus l&#8217;empreinte intellectuelle demeure inalt\u00e9rable face \u00e0 l&rsquo;\u00e9rosion du temps.<\/p>\n<p>Une section fascinante des <em>Elements<\/em> concerne l&rsquo;analyse des processus automatis\u00e9s, illustr\u00e9e par la dext\u00e9rit\u00e9 stup\u00e9fiante des musiciens ou des jongleurs. Stewart d\u00e9montre que les mouvements complexes et rapides des doigts d&rsquo;un pianiste ne sont pas des r\u00e9flexes purement m\u00e9caniques et inconscients, mais r\u00e9sultent d&rsquo;une suite d&rsquo;actes d&rsquo;attention extraordinairement rapides, si fugaces que l&rsquo;esprit n&rsquo;en conserve aucun souvenir conscient une fois l&rsquo;action achev\u00e9e. Cette conception pionni\u00e8re de l&rsquo;attention semi-consciente et de l&rsquo;automatisation par l&rsquo;habitude motrice a ouvert la voie aux \u00e9tudes modernes sur le contr\u00f4le moteur et la psychologie des comp\u00e9tences. Sur le plan p\u00e9dagogique, Stewart en d\u00e9duit que l&rsquo;art de l&rsquo;\u00e9ducation consiste avant tout \u00e0 discipliner, fortifier et canaliser la capacit\u00e9 d&rsquo;attention de l&rsquo;\u00e9l\u00e8ve, celle-ci \u00e9tant la condition <em>sine qua non<\/em> de toute acquisition savante et de toute rectitude du jugement.<\/p>\n<h3>3.3 La th\u00e9orie de la perception et le r\u00e9alisme direct<\/h3>\n<p>Fid\u00e8le aux th\u00e8ses de Thomas Reid, Stewart d\u00e9veloppe une th\u00e9orie de la perception articul\u00e9e autour du <strong>r\u00e9alisme direct<\/strong>, prenant le contre-pied absolu de la tradition lock\u00e9enne et berkeleyenne de l&rsquo;\u00ab id\u00e9alisme repr\u00e9sentatif \u00bb. Selon le dogme dominant issu du XVIIe si\u00e8cle, l&rsquo;esprit humain ne per\u00e7oit jamais les tables, les arbres ou les \u00e9toiles dans leur r\u00e9alit\u00e9 physique externe ; il ne contemplerait que des copies mentales, des repr\u00e9sentations immat\u00e9rielles nomm\u00e9es \u00ab id\u00e9es \u00bb. Stewart d\u00e9nonce cette m\u00e9diation comme une fiction th\u00e9orique n\u00e9faste, responsable directe du scepticisme humien, car une fois que l&rsquo;on a enferm\u00e9 l&rsquo;esprit dans la prison de ses propres repr\u00e9sentations subjectives, il devient m\u00e9taphysiquement impossible de prouver qu&rsquo;il existe un monde ext\u00e9rieur correspondant \u00e0 ces images.<\/p>\n<p>Pour r\u00e9tablir le contact direct de l&rsquo;intelligence avec la r\u00e9alit\u00e9 empirique, Stewart reprend et affine la distinction essentielle entre la <em>sensation<\/em> et la <em>perception<\/em>. La sensation est un sentiment interne, subjectif et purement conscient, d\u00e9pourvu en lui-m\u00eame de toute r\u00e9f\u00e9rence spatiale ou objective ; une douleur, une odeur ou une saveur n&rsquo;existent qu&rsquo;en tant qu&rsquo;elles sont \u00e9prouv\u00e9es par le sujet sentant. En revanche, la perception est un acte cognitif complexe qui se tourne instantan\u00e9ment vers le monde ext\u00e9rieur, nous r\u00e9v\u00e9lant l&rsquo;existence d&rsquo;une substance mat\u00e9rielle ind\u00e9pendante de notre propre organisme, dou\u00e9e de qualit\u00e9s primaires telles que l&rsquo;\u00e9tendue, la figure et la solidit\u00e9.<\/p>\n<p>Stewart insiste sur le caract\u00e8re non d\u00e9ductif de cette perception objective. Nous ne concluons pas \u00e0 l&rsquo;existence de l&rsquo;arbre ext\u00e9rieur au terme d&rsquo;un raisonnement syllogistique \u00e0 partir de notre sensation visuelle ; la perception est un jugement imm\u00e9diat et irr\u00e9sistible provoqu\u00e9 dans l&rsquo;esprit par la constitution originelle de notre nature. Par une loi fondamentale de la croyance humaine, la sensation sert de signe naturel providentiel qui \u00e9veille instantan\u00e9ment dans notre entendement la conviction ind\u00e9racinable de la pr\u00e9sence r\u00e9elle de l&rsquo;objet ext\u00e9rieur. Ce r\u00e9alisme direct ne rel\u00e8ve pas d&rsquo;une na\u00efvet\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique, mais d&rsquo;une reconnaissance lucide des limites du r\u00e9ductionnisme th\u00e9orique face aux donn\u00e9es structurelles irr\u00e9ductibles de l&rsquo;exp\u00e9rience humaine.<\/p>\n<h2>4. La conception et l&rsquo;abstraction : Analyse de la formation conceptuelle<\/h2>\n<h3>4.1 La facult\u00e9 de conception et la pr\u00e9sence mentale des objets absents<\/h3>\n<p>Dans l&rsquo;architecture cognitive \u00e9labor\u00e9e par Dugald Stewart, la <strong>conception<\/strong> (terme qu&rsquo;il pr\u00e9f\u00e8re \u00e0 celui, polys\u00e9mique et trompeur, de \u00ab simple appr\u00e9hension \u00bb) occupe une place pivot. Il la d\u00e9finit rigoureusement comme cette facult\u00e9 \u00e9l\u00e9mentaire de l&rsquo;esprit qui nous permet de nous repr\u00e9senter clairement un objet sensible qui n&rsquo;est plus actuellement pr\u00e9sent \u00e0 nos organes sensoriels. Lorsqu&rsquo;un peintre ferme les yeux et visualise avec nettet\u00e9 les traits du visage qu&rsquo;il s&rsquo;appr\u00eate \u00e0 portraiturer, ou lorsqu&rsquo;un g\u00e9om\u00e8tre contemple mentalement la forme d&rsquo;un triangle \u00e9quilat\u00e9ral sans avoir recours \u00e0 une feuille de papier, l&rsquo;un et l&rsquo;autre font usage de la facult\u00e9 de conception.<\/p>\n<p>Stewart insiste avec force sur la distinction logique et psychologique fondamentale entre la <em>conception<\/em> et la <em>croyance<\/em>. Concevoir un objet n&rsquo;implique nullement que l&rsquo;on prononce un jugement sur son existence r\u00e9elle pass\u00e9e, pr\u00e9sente ou future. Je puis concevoir avec la plus parfaite vivacit\u00e9 l&rsquo;image d&rsquo;un dragon volant ou d&rsquo;une cit\u00e9 dor\u00e9e sans adh\u00e9rer une seule seconde \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 ontologique de cette vision. La conception est donc une simple op\u00e9ration repr\u00e9sentative, un d\u00e9ploiement pictural de l&rsquo;intellect, totalement distincte du jugement discursif qui, lui, affirme ou nie la v\u00e9rit\u00e9 d&rsquo;une proposition existentielle.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, Stewart remarque avec une grande finesse psychologique que lorsque la conception d&rsquo;un objet atteint un degr\u00e9 de vivacit\u00e9 exceptionnel, elle est presque toujours accompagn\u00e9e d&rsquo;une croyance momentan\u00e9e, fugitive et subreptice en la r\u00e9alit\u00e9 de l&rsquo;objet \u00e9voqu\u00e9. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment ce ph\u00e9nom\u00e8ne qui explique les illusions d&rsquo;optique, les hallucinations naissantes et surtout les \u00e9tats oniriques. Dans le sommeil, le sommeil privant l&rsquo;esprit des stimulations correctrices du monde ext\u00e9rieur et de la vigilance critique de l&rsquo;attention, les images form\u00e9es par la conception s&rsquo;imposent \u00e0 notre entendement avec une force telle que nous les prenons sans h\u00e9siter pour des r\u00e9alit\u00e9s physiques, jusqu&rsquo;\u00e0 ce que le r\u00e9veil r\u00e9active nos lois normales de comparaison cognitive.<\/p>\n<h3>4.2 L&rsquo;abstraction et la querelle des universaux<\/h3>\n<p>L&rsquo;<strong>abstraction<\/strong> constitue pour Dugald Stewart l&rsquo;op\u00e9ration intellectuelle par excellence qui \u00e9l\u00e8ve l&rsquo;\u00eatre humain au-dessus de la condition animale et lui ouvre l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la science, \u00e0 la morale et \u00e0 la pens\u00e9e sp\u00e9culative. Elle consiste dans le pouvoir qu&rsquo;a l&rsquo;esprit d&rsquo;isoler mentalement une qualit\u00e9, une propri\u00e9t\u00e9 ou une relation d\u00e9termin\u00e9e d&rsquo;un objet concret, en faisant abstraction de toutes les autres circonstances particuli\u00e8res qui lui sont associ\u00e9es dans la r\u00e9alit\u00e9 sensible. L&rsquo;esprit humain ne per\u00e7oit jamais dans la nature une \u00ab blancheur \u00bb pure ou une \u00ab rondeur \u00bb isol\u00e9e ; il per\u00e7oit une rose blanche sp\u00e9cifique ou une assiette ronde singuli\u00e8re. C&rsquo;est l&rsquo;exercice de l&rsquo;abstraction qui permet de d\u00e9tacher intellectuellement ces qualit\u00e9s pour les envisager comme des objets distincts d&rsquo;\u00e9tude et de g\u00e9n\u00e9ralisation.<\/p>\n<p>Sur le terrain historique de la s\u00e9culaire <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/universals-medieval\/\">querelle des universaux<\/a>, Stewart adopte une position r\u00e9solument orient\u00e9e vers un <em>nominalisme mod\u00e9r\u00e9<\/em>, puisant largement aux intuitions de George Berkeley tout en les \u00e9purant de leurs paradoxes id\u00e9alistes. Il r\u00e9fute sans appel le r\u00e9alisme platonicien et l&rsquo;essentialisme scolastique, qui attribuaient aux id\u00e9es g\u00e9n\u00e9rales une existence substantielle ind\u00e9pendante dans un ciel intelligible ou une r\u00e9alit\u00e9 ontologique inh\u00e9rente aux choses. Il n&rsquo;existe dans l&rsquo;univers physique que des \u00e9tants particuliers, individuels et singuliers. Les notions universelles n&rsquo;ont aucune r\u00e9alit\u00e9 en dehors de l&rsquo;esprit qui les fa\u00e7onne et des mots qui les d\u00e9signent.<\/p>\n<p>Toutefois, Stewart se garde bien de r\u00e9duire l&rsquo;abstraction \u00e0 une simple manipulation m\u00e9canique de termes verbaux vides de sens. Il d\u00e9montre que l&rsquo;esprit est capable de consid\u00e9rer un objet particulier comme le repr\u00e9sentant d&rsquo;une classe enti\u00e8re d&rsquo;objets partageant des caract\u00e9ristiques analogues. Lorsque le g\u00e9om\u00e8tre trace une ligne droite particuli\u00e8re sur un tableau noir pour d\u00e9montrer un th\u00e9or\u00e8me d&rsquo;Euclide, son esprit fait abstraction de la longueur pr\u00e9cise, de l&rsquo;\u00e9paisseur du trait et de la couleur de la craie, pour ne retenir que la propri\u00e9t\u00e9 formelle commune \u00e0 toutes les lignes droites concevables. L&rsquo;abstraction stewartienne se r\u00e9v\u00e8le ainsi \u00eatre une strat\u00e9gie cognitive d&rsquo;\u00e9conomie intellectuelle, indispensable \u00e0 l&rsquo;organisation rationnelle de l&rsquo;exp\u00e9rience humaine.<\/p>\n<h3>4.3 Le langage comme instrument indispensable de la pens\u00e9e abstraite<\/h3>\n<p>Cette th\u00e9orie de l&rsquo;abstraction conduit Dugald Stewart \u00e0 souligner le r\u00f4le constitutif et irrempla\u00e7able du <strong>langage<\/strong> dans le d\u00e9veloppement des facult\u00e9s sup\u00e9rieures de l&rsquo;esprit. Loin de n&rsquo;\u00eatre qu&rsquo;un simple outil de communication destin\u00e9 \u00e0 transmettre \u00e0 autrui des pens\u00e9es d\u00e9j\u00e0 parfaitement formul\u00e9es en secret, le langage est le v\u00e9hicule m\u00eame et l&rsquo;\u00e9tai indispensable de la pens\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale. Sans l&rsquo;invention des signes linguistiques, notre entendement demeurerait irr\u00e9m\u00e9diablement riv\u00e9 \u00e0 la contemplation des objets particuliers et imm\u00e9diats, incapable de stabiliser dans sa conscience les r\u00e9sultats \u00e9ph\u00e9m\u00e8res de ses abstractions.<\/p>\n<p>Pour Stewart, le mot abstrait fonctionne exactement comme les symboles alg\u00e9briques pour le math\u00e9maticien. L&rsquo;esprit humain est d&rsquo;une capacit\u00e9 trop limit\u00e9e pour conserver simultan\u00e9ment devant ses yeux la multitude innombrable des individus qui composent une cat\u00e9gorie g\u00e9n\u00e9rale ; le mot sert d&rsquo;\u00e9tiquette synth\u00e9tique, d&rsquo;ancre cognitive qui permet de manipuler des agr\u00e9gats complexes d&rsquo;id\u00e9es avec une aisance et une vitesse op\u00e9ratoire incomparables. L&rsquo;interaction entre l&rsquo;essor des langues et le perfectionnement de l&rsquo;esprit humain est donc symbiotique : le raffinement des id\u00e9es exige une langue plus pr\u00e9cise, et la pr\u00e9cision de la langue permet en retour \u00e0 l&rsquo;esprit de former des abstractions toujours plus subtiles et f\u00e9condes.<\/p>\n<p>Cependant, Stewart met solennellement en garde ses lecteurs contre les pi\u00e8ges mortels inh\u00e9rents au langage philosophique. Parce que les premiers mots invent\u00e9s par les peuples primitifs s&rsquo;appliquaient exclusivement au monde mat\u00e9riel et tangible, la quasi-totalit\u00e9 des termes utilis\u00e9s pour d\u00e9signer les op\u00e9rations de l&rsquo;esprit sont des m\u00e9taphores spatiales et physiques. Nous parlons d&rsquo;un esprit \u00ab p\u00e9n\u00e9trant \u00bb, d&rsquo;une id\u00e9e \u00ab claire \u00bb, de pens\u00e9es \u00ab profondes \u00bb ou de \u00ab liens \u00bb associatifs. Si le philosophe n&rsquo;exerce pas une vigilance critique constante, il risque de prendre ces tropes po\u00e9tiques pour des explications causales et de retomber dans les fictions du mat\u00e9rialisme vulgaire. L&rsquo;\u00e9tymologie et l&rsquo;analyse historique des langues deviennent ainsi, sous la plume de Stewart, un outil th\u00e9rapeutique indispensable pour purifier la philosophie de ses scories verbales.<\/p>\n<h2>5. L&rsquo;association des id\u00e9es : Principes, r\u00e9gulation et d\u00e9rives cognitives<\/h2>\n<h3>5.1 Les lois r\u00e9gissant la succession des pens\u00e9es<\/h3>\n<p>L&rsquo;esprit humain n&rsquo;est jamais dans un \u00e9tat d&rsquo;immobilit\u00e9 contemplative ; ses pens\u00e9es se succ\u00e8dent en un flux continu et tumultueux, o\u00f9 chaque id\u00e9e semble en appeler une autre selon des voies souvent insaisissables. Dans son examen de l&rsquo;<strong>association des id\u00e9es<\/strong>, Dugald Stewart rend hommage aux investigations ant\u00e9rieures de Thomas Hobbes, John Locke et David Hume, tout en s&rsquo;attachant \u00e0 formuler une cartographie plus rigoureuse et plus prudente des lois qui pr\u00e9sident \u00e0 ces encha\u00eenements intellectuels. Il identifie trois grands principes primaires d&rsquo;association : la <em>ressemblance<\/em>, la <em>contigu\u00eft\u00e9 dans le temps et l&rsquo;espace<\/em>, et la relation de <em>cause \u00e0 effet<\/em>.<\/p>\n<p>Stewart refuse toutefois de se laisser s\u00e9duire par le pan-associationnisme m\u00e9canique qui faisait alors fureur en Angleterre, incarn\u00e9 par la th\u00e9orie psycho-physiologique de David Hartley et relay\u00e9 par les \u00e9crits de <strong>Joseph Priestley<\/strong>. Ces penseurs pr\u00e9tendaient expliquer la totalit\u00e9 de la vie intellectuelle et morale de l&rsquo;homme par le seul jeu m\u00e9canique de l&rsquo;association, assimil\u00e9e \u00e0 des vibrations corpusculaires parcourant les fibres nerveuses de la substance c\u00e9r\u00e9brale. Pour Stewart, cette tentative rel\u00e8ve d&rsquo;une illusion scientiste grossi\u00e8re : r\u00e9duire le jugement, la volont\u00e9, la conscience morale et l&rsquo;acte pur d&rsquo;intelligence \u00e0 un jeu de dominos associatifs passifs revient \u00e0 an\u00e9antir la dignit\u00e9 spirituelle de l&rsquo;agent rationnel et \u00e0 dissoudre l&rsquo;activit\u00e9 cr\u00e9atrice de l&rsquo;esprit dans un d\u00e9terminisme aveugle.<\/p>\n<p>Le philosophe d&rsquo;\u00c9dimbourg insiste par cons\u00e9quent sur la distinction qualitative fondamentale qui s\u00e9pare les associations accidentelles et arbitraires \u2014 n\u00e9es de la pure r\u00e9p\u00e9tition passive ou de chocs affectifs passagers \u2014 des associations philosophiques et rationnelles. Les premi\u00e8res rel\u00e8vent du pr\u00e9jug\u00e9, de la coutume et de l&rsquo;automatisme irr\u00e9fl\u00e9chi ; les secondes reposent sur la d\u00e9couverte de relations objectives, de similitudes profondes et de n\u00e9cessit\u00e9s causales r\u00e9elles. Le progr\u00e8s de la civilisation et la maturit\u00e9 de l&rsquo;individu consistent pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 \u00e9manciper la vie mentale des associations contingentes pour la soumettre \u00e0 l&rsquo;autorit\u00e9 des liaisons logiquement et exp\u00e9rimentalement justifi\u00e9es.<\/p>\n<h3>5.2 Le contr\u00f4le volontaire du flux associatif<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des apports les plus magistraux de Stewart \u00e0 cette th\u00e9matique concerne l&rsquo;exercice de la volont\u00e9 sur la succession de nos pens\u00e9es. Contre la vision fataliste qui ferait de l&rsquo;homme le spectateur impuissant d&rsquo;un carrousel d&rsquo;id\u00e9es d\u00e9filant spontan\u00e9ment dans son th\u00e9\u00e2tre int\u00e9rieur, Stewart d\u00e9montre que la <strong>volont\u00e9<\/strong> exerce un contr\u00f4le indirect, mais extraordinairement efficace, sur le cours des associations. S&rsquo;il est vrai que nous ne pouvons pas forcer une id\u00e9e totalement inconnue \u00e0 surgir <em>ex nihilo<\/em> dans notre esprit \u2014 car pour la convoquer d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment, il faudrait d\u00e9j\u00e0 la concevoir \u2014, nous poss\u00e9dons en revanche le pouvoir d&rsquo;intervenir souverainement d\u00e8s qu&rsquo;une s\u00e9rie d&rsquo;id\u00e9es se pr\u00e9sente \u00e0 nous.<\/p>\n<p>Ce pouvoir s&rsquo;exerce par l&rsquo;entremise de la focalisation attentionnelle. Parmi la multitude d&rsquo;id\u00e9es associ\u00e9es qui \u00e9mergent simultan\u00e9ment \u00e0 la suite d&rsquo;une pens\u00e9e initiale, l&rsquo;esprit a la capacit\u00e9 d&rsquo;en retenir une seule, d&rsquo;y fixer son attention avec force et de cong\u00e9dier les autres. En nourrissant ainsi s\u00e9lectivement cette id\u00e9e choisie, l&rsquo;agent conscient active de nouvelles ramifications associatives qui lui sont propres, infl\u00e9chissant de proche en proche l&rsquo;orientation g\u00e9n\u00e9rale du discours mental. Ce m\u00e9canisme permet \u00e0 l&rsquo;esprit d&rsquo;avancer de mani\u00e8re m\u00e9thodique vers la r\u00e9solution d&rsquo;un probl\u00e8me complexe, en \u00e9cartant les suggestions parasites et en privil\u00e9giant les pistes fertiles.<\/p>\n<p>Stewart \u00e9tablit ainsi une c\u00e9sure nette entre deux \u00e9tats de l&rsquo;\u00e2me : l&rsquo;esprit indisciplin\u00e9, livr\u00e9 \u00e0 la r\u00eaverie passive (<em>reverie<\/em>), et la pens\u00e9e m\u00e9thodique, guid\u00e9e par une intention rationnelle continue. Dans la r\u00eaverie, la volont\u00e9 abdique ses pr\u00e9rogatives ; les id\u00e9es d\u00e9rivent au gr\u00e9 des caprices de la contigu\u00eft\u00e9 sensible et des \u00e9motions fugaces, produisant un \u00e9tat de somnolence \u00e9veill\u00e9e d\u00e9pourvu de toute f\u00e9condit\u00e9 intellectuelle. Dans la pens\u00e9e philosophique ou la cr\u00e9ation artistique ordonn\u00e9e, la volont\u00e9 maintient une tension vigilante, op\u00e9rant un tri critique perp\u00e9tuel au c\u0153ur du foisonnement associatif, transformant une simple mati\u00e8re brute de sensations en une synth\u00e8se intellectuelle harmonieuse.<\/p>\n<h3>5.3 Les pathologies de l&rsquo;association et la formation des pr\u00e9jug\u00e9s<\/h3>\n<p>Si l&rsquo;association est le moteur indispensable de la m\u00e9moire et de l&rsquo;acquisition des connaissances, elle constitue \u00e9galement, selon Dugald Stewart, la source intarissable de la plupart des erreurs, des superstitions et des aberrations morales qui affligent le genre humain. Lorsqu&rsquo;une association d&rsquo;id\u00e9es est form\u00e9e pr\u00e9cocement sous l&#8217;emprise d&rsquo;une \u00e9motion violente telle que la terreur enfantine, la jalousie ou l&rsquo;orgueil corporatif, elle acquiert une t\u00e9nacit\u00e9 telle que l&rsquo;esprit en vient \u00e0 confondre une liaison purement contingente avec une n\u00e9cessit\u00e9 intrins\u00e8que de la nature. C&rsquo;est l\u00e0 le secret psychologique de la gen\u00e8se des <strong>pr\u00e9jug\u00e9s<\/strong>.<\/p>\n<p>Stewart analyse avec une grande lucidit\u00e9 clinique comment certaines associations irrationnelles, une fois fix\u00e9es dans l&rsquo;esprit par l&rsquo;\u00e9ducation dogmatique ou la r\u00e9p\u00e9tition sociale, r\u00e9sistent de mani\u00e8re invuln\u00e9rable aux d\u00e9monstrations les plus \u00e9clatantes de la raison. Un individu \u00e9duqu\u00e9 dans la terreur des apparitions nocturnes continuera de ressentir un effroi panique en traversant un cimeti\u00e8re dans l&rsquo;obscurit\u00e9, m\u00eame si son entendement intellectuel a depuis longtemps embrass\u00e9 les principes de la physique newtonienne et rejet\u00e9 les contes de spectres. L&rsquo;association affective op\u00e8re \u00e0 une profondeur psychologique qui \u00e9chappe aux simples d\u00e9clarations abstraites de l&rsquo;entendement discursif.<\/p>\n<p>Face \u00e0 ces pathologies cognitives, Stewart pr\u00e9conise une double th\u00e9rapeutique, \u00e0 la fois \u00e9ducative et critique. L&rsquo;art p\u00e9dagogique doit veiller d\u00e8s la petite enfance \u00e0 pr\u00e9server l&rsquo;\u00e2me des associations n\u00e9fastes, en \u00e9vitant d&rsquo;associer la vertu \u00e0 la terreur du ch\u00e2timent, ou la pi\u00e9t\u00e9 \u00e0 des images monstrueuses de la divinit\u00e9. Pour l&rsquo;adulte englu\u00e9 dans ses propres pr\u00e9jug\u00e9s, la gu\u00e9rison passe par un travail d&rsquo;arch\u00e9ologie introspective : il s&rsquo;agit de remonter aux origines historiques et biographiques de nos croyances les plus ch\u00e8res, d&rsquo;en d\u00e9monter patiemment les soudures associatives artificielles, et de soumettre chaque lien d&rsquo;id\u00e9es au crible de l&rsquo;\u00e9vidence inductive et morale. La philosophie devient ainsi, sous la plume de Stewart, une m\u00e9decine lib\u00e9ratrice de l&rsquo;entendement.<\/p>\n<h2>6. La psychologie de la m\u00e9moire : Organisation, r\u00e9tention et rappel<\/h2>\n<h3>6.1 Les composantes fondamentales de la m\u00e9moire<\/h3>\n<p>L&rsquo;exploration stewartienne de la <strong>m\u00e9moire<\/strong> constitue l&rsquo;un des sommets d&rsquo;observation ph\u00e9nom\u00e9nologique de son \u0153uvre. Stewart se refuse \u00e0 traiter la m\u00e9moire comme un simple r\u00e9ceptacle passif o\u00f9 viendraient s&rsquo;entasser des simulacres mat\u00e9riels d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements r\u00e9volus. Il la con\u00e7oit comme une facult\u00e9 dynamique hautement articul\u00e9e, indispensable \u00e0 la constitution de l&rsquo;identit\u00e9 personnelle et \u00e0 l&rsquo;exercice de la d\u00e9lib\u00e9ration morale. Dans son analyse, il d\u00e9compose soigneusement le ph\u00e9nom\u00e8ne en deux dimensions distinctes : la <em>r\u00e9tention passive<\/em>, qui est la capacit\u00e9 de conserver la trace virtuelle d&rsquo;une connaissance acquise, et le <em>rappel actif<\/em> (la r\u00e9miniscence), qui d\u00e9signe l&rsquo;acte par lequel l&rsquo;esprit ram\u00e8ne d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment cette connaissance dans le champ de la conscience actuelle.<\/p>\n<p>Stewart r\u00e9affirme le principe d&rsquo;une corr\u00e9lation directe entre la vivacit\u00e9 de la <em>conception originelle<\/em> et la long\u00e9vit\u00e9 de l&#8217;empreinte mn\u00e9sique. Une connaissance ne s&rsquo;inscrit durablement dans notre esprit que si, au moment de son acquisition premi\u00e8re, elle a \u00e9t\u00e9 saisie avec nettet\u00e9, clart\u00e9 et distinction. Si la conception initiale fut floue, ambigu\u00eb ou troubl\u00e9e par une multitude d&rsquo;impressions rivales, la r\u00e9tention sera pr\u00e9caire et la r\u00e9miniscence incertaine. La m\u00e9moire n&rsquo;est donc pas une facult\u00e9 autonome dot\u00e9e d&rsquo;une force mystique ind\u00e9pendante ; son efficacit\u00e9 est fonction directe de la vigueur de l&rsquo;attention et de la nettet\u00e9 de la conception qui ont pr\u00e9sid\u00e9 \u00e0 sa naissance.<\/p>\n<p>En outre, le philosophe met en lumi\u00e8re l&rsquo;influence d\u00e9terminante des structures affectives sur la s\u00e9lection et la conservation des souvenirs. L&rsquo;esprit humain ne retient pas l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 des stimuli qui l&rsquo;assaillent de mani\u00e8re m\u00e9canique et impartiale ; il op\u00e8re un tri instinctif et constant, gouvern\u00e9 par ses d\u00e9sirs, ses craintes, ses passions dominantes et ses int\u00e9r\u00eats professionnels. Un antiquaire, un naturaliste et un soldat traversant le m\u00eame champ de bataille n&rsquo;y m\u00e9moriseront pas les m\u00eames \u00e9l\u00e9ments : le premier gardera en m\u00e9moire les vestiges architecturaux, le second la typologie v\u00e9g\u00e9tale des terrains, le troisi\u00e8me la configuration topographique propice aux man\u0153uvres militaires. La m\u00e9moire humaine se r\u00e9v\u00e8le ainsi intrins\u00e8quement indissociable de la sensibilit\u00e9 et de la vocation de l&rsquo;individu.<\/p>\n<h3>6.2 Les typologies individuelles de la m\u00e9moire<\/h3>\n<p>Dans un chapitre c\u00e9l\u00e8bre de ses <em>Elements<\/em>, Dugald Stewart dresse une typologie remarquable des diff\u00e9rentes formes de m\u00e9moires observables chez les \u00eatres humains, en opposant principalement la <strong>m\u00e9moire philosophique<\/strong> \u00e0 la <strong>m\u00e9moire m\u00e9canique<\/strong> (ou empirique). Cette distinction repose sur le type de liens associatifs privil\u00e9gi\u00e9 par l&rsquo;individu pour structurer ses connaissances. La m\u00e9moire m\u00e9canique organise les donn\u00e9es selon les relations contingentes de <em>contigu\u00eft\u00e9 spatiale et temporelle<\/em>. C&rsquo;est la m\u00e9moire des enfants, des esprits peu cultiv\u00e9s ou de certains \u00e9rudits polyglottes, capable de retenir sans effort des listes colossales de noms, de dates, de vers ou de faits isol\u00e9s, pr\u00e9cis\u00e9ment dans l&rsquo;ordre chronologique exact o\u00f9 ils ont \u00e9t\u00e9 entendus ou lus.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9, la m\u00e9moire philosophique organise ses mat\u00e9riaux selon des principes de <em>causalit\u00e9<\/em>, d&rsquo;analogie rationnelle et de subordination logique. L&rsquo;esprit philosophique retient difficilement les d\u00e9tails anecdotiques ou les s\u00e9ries chronologiques brutes ; il a besoin, pour assimiler une id\u00e9e nouvelle, de l&rsquo;arrimer \u00e0 un syst\u00e8me g\u00e9n\u00e9ral d&rsquo;explication, d&rsquo;en comprendre les tenants et les aboutissants logiques et de la classer dans une taxinomie ordonn\u00e9e. Si les d\u00e9tails factuels d&rsquo;un r\u00e9cit lui \u00e9chappent souvent, il conserve en revanche avec une fid\u00e9lit\u00e9 in\u00e9branlable le principe directeur, la force probante de l&rsquo;argumentation et la structure dialectique globale du sujet trait\u00e9.<\/p>\n<p>Stewart analyse avec une singuli\u00e8re bienveillance, mais une lucidit\u00e9 implacable, les talents mn\u00e9siques exceptionnels et prodigieux. Loin de voir dans une m\u00e9moire m\u00e9canique hypertrophi\u00e9e le signe indiscutable d&rsquo;un g\u00e9nie sup\u00e9rieur, il observe qu&rsquo;une telle facult\u00e9 est souvent le signe d&rsquo;une faiblesse du jugement et de l&rsquo;imagination cr\u00e9atrice. L&rsquo;individu dont l&rsquo;esprit est perp\u00e9tuellement encombr\u00e9 par le rappel spontan\u00e9 et litt\u00e9ral d&rsquo;une infinit\u00e9 de faits h\u00e9t\u00e9roclites \u00e9prouve les pires difficult\u00e9s \u00e0 faire abstraction du singulier pour s&rsquo;\u00e9lever \u00e0 la g\u00e9n\u00e9ralisation philosophique. Stewart \u00e9tudie \u00e9galement les variations naturelles de la m\u00e9moire selon les \u00e2ges de la vie, montrant comment la m\u00e9moire m\u00e9canique triomphe dans l&rsquo;enfance avant de laisser la place \u00e0 la m\u00e9moire des principes \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge adulte, pour d\u00e9cliner enfin dans la vieillesse par affaiblissement progressif de la puissance d&rsquo;attention et d&rsquo;excitation c\u00e9r\u00e9brale.<\/p>\n<h3>6.3 L&rsquo;art de perfectionner la m\u00e9moire : P\u00e9dagogie et mn\u00e9monique<\/h3>\n<p>Face \u00e0 la question pratique du perfectionnement de la m\u00e9moire, Dugald Stewart formule une critique impitoyable et d\u00e9finitive des artifices de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/M%20n%C3%A9motechnie\">mn\u00e9motechnie<\/a> m\u00e9canique, tr\u00e8s en vogue \u00e0 son \u00e9poque \u00e0 travers les trait\u00e9s de \u00ab m\u00e9moire locale \u00bb ou de cryptographie spatiale. Ces syst\u00e8mes pr\u00e9conisaient d&rsquo;associer des chiffres, des noms ou des concepts abstraits \u00e0 des repr\u00e9sentations mat\u00e9rielles dispos\u00e9es dans des pi\u00e8ces imaginaires d&rsquo;un \u00e9difice architectural mental. Stewart d\u00e9nonce ces m\u00e9thodes comme de vaines supercheries p\u00e9dagogiques qui surchargent l&rsquo;esprit d&rsquo;un appareil encombrant d&rsquo;id\u00e9es interm\u00e9diaires ridicules, fatiguent inutilement les facult\u00e9s de conception et ne conf\u00e8rent \u00e0 l&rsquo;entendement qu&rsquo;un savoir purement superficiel, m\u00e9canique et instable.<\/p>\n<p>Le seul et v\u00e9ritable art d&rsquo;accro\u00eetre la m\u00e9moire consiste, selon Stewart, \u00e0 perfectionner la rectitude de l&rsquo;entendement et la clart\u00e9 du jugement. Pour retenir durablement une masse imposante de faits, il faut apprendre \u00e0 les organiser m\u00e9thodiquement, \u00e0 les subsumer sous des principes g\u00e9n\u00e9raux, \u00e0 rechercher passionn\u00e9ment leurs causes r\u00e9elles et \u00e0 discerner leurs analogies l\u00e9gitimes. Une connaissance ordonn\u00e9e philosophiquement se conserve d&rsquo;elle-m\u00eame dans l&rsquo;esprit, parce que chaque \u00e9l\u00e9ment singulier est soutenu, rappel\u00e9 et prot\u00e9g\u00e9 par le r\u00e9seau syst\u00e9matique auquel il appartient organiquement. L&rsquo;am\u00e9lioration de la m\u00e9moire ne rel\u00e8ve pas de la prestidigitation mentale, mais d&rsquo;une saine hygi\u00e8ne logique.<\/p>\n<p>Enfin, sur le plan de la m\u00e9thode pratique d&rsquo;\u00e9tude, Stewart pr\u00e9conise la <em>verbalisation active<\/em> et la <em>r\u00e9p\u00e9tition espac\u00e9e<\/em>. Lire un ouvrage passivement, m\u00eame avec la plus grande concentration, ne laisse dans l&rsquo;esprit que des traces fugitives. Le v\u00e9ritable ancrage mn\u00e9sique s&rsquo;op\u00e8re lorsque l&rsquo;\u00e9tudiant s&rsquo;astreint \u00e0 reformuler les id\u00e9es de l&rsquo;auteur dans son propre vocabulaire, \u00e0 en r\u00e9diger des synth\u00e8ses ordonn\u00e9es, ou \u00e0 les exposer oralement \u00e0 un tiers. En contraignant l&rsquo;intelligence \u00e0 traduire une conception ext\u00e9rieure dans le r\u00e9seau vivant de ses propres concepts, le sujet transforme un d\u00e9p\u00f4t \u00e9tranger en une possession inali\u00e9nable de son propre esprit.<\/p>\n<h2>7. L&rsquo;imagination cr\u00e9atrice : Psychologie de l&rsquo;inventivit\u00e9 et du g\u00e9nie<\/h2>\n<h3>7.1 La d\u00e9composition fonctionnelle de l&rsquo;imagination<\/h3>\n<p>Dans la th\u00e9orie des facult\u00e9s de Dugald Stewart, l&rsquo;<strong>imagination cr\u00e9atrice<\/strong> ne figure pas comme une puissance simple et \u00e9l\u00e9mentaire, mais comme l&rsquo;une des facult\u00e9s les plus complexes et les plus sublimes de l&rsquo;esprit humain. Stewart refuse express\u00e9ment de la confondre avec la simple \u00ab fantaisie \u00bb (<em>fancy<\/em>) ou avec la facult\u00e9 de conception reproductive. Tandis que la conception se borne \u00e0 \u00e9voquer l&rsquo;image mentale exacte d&rsquo;un objet sensible d\u00e9j\u00e0 per\u00e7u dans le pass\u00e9, l&rsquo;imagination cr\u00e9atrice s&#8217;empare des mat\u00e9riaux \u00e9pars fournis par la m\u00e9moire et les sens pour les d\u00e9composer, les purifier et les recombiner dans un agencement totalement in\u00e9dit, dont la nature sensible n&rsquo;offre aucun mod\u00e8le pr\u00e9existant.<\/p>\n<p>Stewart propose une d\u00e9composition fonctionnelle remarquable de cette facult\u00e9 inventive. L&rsquo;exercice de l&rsquo;imagination suppose l&rsquo;intervention harmonieuse et concert\u00e9e de quatre facult\u00e9s pr\u00e9alables : la <em>conception<\/em> (qui fournit les images brutes), l&rsquo;<em>abstraction<\/em> (qui permet d&rsquo;isoler les qualit\u00e9s sensibles de leurs supports contingents), l&rsquo;<em>association des id\u00e9es<\/em> (qui sugg\u00e8re les rapprochements et les analogies f\u00e9condes) et enfin le <em>jugement<\/em>. L&rsquo;affirmation du r\u00f4le fondamental du jugement dans l&rsquo;acte d&rsquo;imagination constitue l&rsquo;une des th\u00e8ses ma\u00eetresses de l&rsquo;esth\u00e9tique stewartienne : une imagination sans jugement ne produit que des monstres, des songes incoh\u00e9rents et des caprices st\u00e9riles. C&rsquo;est le jugement critique qui \u00e9value, trie, \u00e9limine les disproportions et garantit la coh\u00e9rence interne du nouvel \u00e9difice mental.<\/p>\n<p>\u00c0 cet arsenal cognitif s&rsquo;ajoute imp\u00e9rieusement le <strong>go\u00fbt<\/strong> (<em>taste<\/em>), envisag\u00e9 comme un pouvoir de censure et d&rsquo;orientation normative. Le g\u00e9nie inventif con\u00e7oit des formes nouvelles, mais c&rsquo;est le go\u00fbt qui veille \u00e0 ce que ces formes respectent les lois immuables de l&rsquo;harmonie, de la biens\u00e9ance et de la r\u00e9sonance \u00e9motionnelle. L&rsquo;imagination v\u00e9ritable n&rsquo;est donc pas une force brute et d\u00e9brid\u00e9e, synonyme d&rsquo;anarchie mentale ; elle est le couronnement de la maturit\u00e9 intellectuelle, un \u00e9tat de gr\u00e2ce cognitive o\u00f9 la rigueur analytique la plus exigeante s&rsquo;allie miraculeusement \u00e0 la libert\u00e9 cr\u00e9atrice la plus audacieuse.<\/p>\n<h3>7.2 L&rsquo;imagination dans les sciences et dans les arts<\/h3>\n<p>Dugald Stewart combat avec \u00e9clat le pr\u00e9jug\u00e9 s\u00e9culaire qui confine l&rsquo;imagination au seul domaine des beaux-arts, de la po\u00e9sie et de la fiction romanesque, pour en bannir l&rsquo;exercice rigoureux des sciences exactes et morales. Avec une p\u00e9n\u00e9trante intuition \u00e9pist\u00e9mologique, il proclame que l&rsquo;imagination est un instrument tout aussi indispensable au grand math\u00e9maticien, au physicien exp\u00e9rimental ou \u00e0 l&rsquo;homme d&rsquo;\u00c9tat r\u00e9formateur qu&rsquo;au peintre et au po\u00e8te tragique. Sans imagination, un savant peut devenir un compilateur infatigable de faits ou un calculateur m\u00e9canique sans faille, mais il ne sera jamais un inventeur de v\u00e9rit\u00e9s nouvelles.<\/p>\n<p>Dans la d\u00e9marche scientifique newtonienne elle-m\u00eame, l&rsquo;invention de l&rsquo;<strong>hypoth\u00e8se f\u00e9conde<\/strong> proc\u00e8de d&rsquo;un \u00e9clair d&rsquo;imagination analogique. C&rsquo;est l&rsquo;imagination qui sugg\u00e8re au chercheur de rapprocher deux ordres de ph\u00e9nom\u00e8nes en apparence totalement \u00e9trangers \u2014 comme la chute d&rsquo;une pomme dans un verger et le mouvement orbital de la Lune \u2014 pour concevoir la possibilit\u00e9 d&rsquo;une loi physique universelle unique. L&rsquo;induction m\u00e9thodique et le calcul math\u00e9matique interviennent ensuite pour v\u00e9rifier, mesurer et sanctionner l&rsquo;hypoth\u00e8se ; mais l&rsquo;\u00e9tincelle premi\u00e8re qui a d\u00e9chir\u00e9 le voile de l&rsquo;ignorance rel\u00e8ve souverainement de la puissance imaginative de l&rsquo;esprit.<\/p>\n<p>Dans le domaine moral et social, Stewart attribue \u00e0 l&rsquo;imagination un r\u00f4le fondateur encore plus d\u00e9cisif par le biais de l&rsquo;<strong>empathie imaginative<\/strong>. Reprenant et approfondissant les aper\u00e7us d&rsquo;Adam Smith sur les sentiments moraux, il d\u00e9montre que nous ne pouvons compatir aux souffrances de nos semblables ou nous r\u00e9jouir de leur f\u00e9licit\u00e9 que si notre imagination est capable de nous arracher \u00e0 notre propre sph\u00e8re corporelle pour nous transporter dans la condition d&rsquo;autrui. L&rsquo;homme d\u00e9nu\u00e9 d&rsquo;imagination est condamn\u00e9 \u00e0 un \u00e9go\u00efsme sordide, non n\u00e9cessairement par m\u00e9chancet\u00e9 d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e, mais par incapacit\u00e9 cognitive \u00e0 se repr\u00e9senter vivement les douleurs invisibles d&rsquo;un fr\u00e8re. L&rsquo;imagination s&rsquo;affirme ainsi comme la condition psychologique premi\u00e8re de l&rsquo;amour du genre humain et le ciment invisible de l&rsquo;ordre politique r\u00e9publicain.<\/p>\n<h3>7.3 Les d\u00e9r\u00e8glements de l&rsquo;imagination et l&rsquo;\u00e9quilibre psychologique<\/h3>\n<p>Toutefois, la c\u00e9l\u00e9bration de cette noble facult\u00e9 ne rend pas Stewart aveugle \u00e0 ses p\u00e9rils redoutables lorsqu&rsquo;elle vient \u00e0 se d\u00e9velopper de fa\u00e7on monstrueuse au d\u00e9triment des facult\u00e9s critiques. L&rsquo;hypertrophie de l&rsquo;imagination constitue l&rsquo;une des sources les plus pernicieuses de d\u00e9r\u00e8glement psychologique et moral. Lorsqu&rsquo;un individu s&rsquo;adonne sans retenue \u00e0 la contemplation complaisante d&rsquo;id\u00e9aux chim\u00e9riques, de romans sirupeux ou de sc\u00e9narios d&rsquo;h\u00e9ro\u00efsme imaginaire, son esprit s&rsquo;accoutume \u00e0 un monde de perfection factice et de d\u00e9lices exalt\u00e9es qui rend le retour aux r\u00e9alit\u00e9s prosa\u00efques de la vie quotidienne insupportablement morne et insipide.<\/p>\n<p>Stewart analyse avec une extraordinaire sensibilit\u00e9 moderne le ph\u00e9nom\u00e8ne de la <strong>m\u00e9lancolie romantique<\/strong> et de la d\u00e9sillusion existentielle. L&rsquo;homme dont l&rsquo;imagination a d\u00e9mesur\u00e9ment devanc\u00e9 l&rsquo;exp\u00e9rience r\u00e9elle aborde l&rsquo;existence avec des attentes extravagantes, que la nature humaine et la soci\u00e9t\u00e9 ne sauraient en aucun cas combler. Chaque ami r\u00e9el lui para\u00eet imparfait en comparaison de ses amis de r\u00eave ; chaque devoir civique lui semble mesquin compar\u00e9 \u00e0 ses ambitions grandioses ; chaque d\u00e9convenue ordinaire prend l&rsquo;ampleur d&rsquo;une trag\u00e9die cosmique. Cet \u00e9cart tragique entre le monde r\u00eav\u00e9 et le monde r\u00e9el engendre un d\u00e9go\u00fbt invincible de l&rsquo;action utile, une paralysie de la volont\u00e9 et une amertume misanthrope qui consument l&rsquo;\u00e2me de l&rsquo;int\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Le rem\u00e8de pr\u00e9conis\u00e9 par le professeur d&rsquo;\u00c9dimbourg r\u00e9side dans la recherche d&rsquo;un \u00e9quilibre harmonieux au sein de la culture de l&rsquo;esprit. L&rsquo;exercice de l&rsquo;imagination doit \u00eatre constamment contrebalanc\u00e9 par l&rsquo;\u00e9tude assidue des sciences exactes, l&rsquo;apprentissage de l&rsquo;histoire universelle et l&rsquo;engagement actif dans les devoirs r\u00e9els de la soci\u00e9t\u00e9 civile. En confrontant r\u00e9guli\u00e8rement ses cr\u00e9ations id\u00e9ales aux frottements du r\u00e9el et aux imp\u00e9ratifs du devoir moral, l&rsquo;homme instruit pr\u00e9serve la libert\u00e9 \u00e9tincelante de son inventivit\u00e9 sans sacrifier la sant\u00e9 souveraine de son jugement et la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 de son \u00e2me.<\/p>\n<h2>8. Le raisonnement et les principes fondamentaux de la croyance humaine<\/h2>\n<h3>8.1 Les v\u00e9rit\u00e9s premi\u00e8res et les principes de sens commun<\/h3>\n<p>Au c\u0153ur de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie de Dugald Stewart figure la th\u00e9orie capitale des <strong>principes fondamentaux de croyance<\/strong> (<em>fundamental laws of human belief<\/em>), reformulation magistrale des \u00ab principes du sens commun \u00bb de Thomas Reid. Stewart entend par l\u00e0 un ensemble de convictions originelles, imm\u00e9diates et universelles qui ne d\u00e9rivent d&rsquo;aucun raisonnement discursif pr\u00e9alable, mais constituent les conditions de possibilit\u00e9 absolues et pr\u00e9alables de tout raisonnement valide. Chercher \u00e0 d\u00e9montrer ces axiomes ultimes de l&rsquo;intelligence par des cha\u00eenes d&rsquo;arguments logiques rel\u00e8ve d&rsquo;une illusion m\u00e9thodologique fatale : toute d\u00e9monstration devant imp\u00e9rativement prendre appui sur des v\u00e9rit\u00e9s plus claires et plus certaines que la conclusion recherch\u00e9e, exiger une preuve des principes premiers conduirait in\u00e9vitablement \u00e0 une r\u00e9gression \u00e0 l&rsquo;infini ou \u00e0 une st\u00e9rile p\u00e9tition de principe.<\/p>\n<p>Parmi ces v\u00e9rit\u00e9s premi\u00e8res in\u00e9branlables, Stewart range en premier lieu l&rsquo;\u00e9vidence intuitive de notre <em>identit\u00e9 personnelle<\/em> et la continuit\u00e9 du moi pensant \u00e0 travers le temps. Nul homme sain d&rsquo;esprit ne peut douter qu&rsquo;il soit le m\u00eame individu aujourd&rsquo;hui qu&rsquo;hier, et ce doute, f\u00fbt-il formul\u00e9 verbalement par un philosophe sceptique dans son cabinet, est instantan\u00e9ment r\u00e9fut\u00e9 en pratique par le moindre de ses actes quotidiens. \u00c0 cette v\u00e9rit\u00e9 s&rsquo;ajoute la certitude de l&rsquo;<em>existence r\u00e9elle du monde mat\u00e9riel<\/em> ext\u00e9rieur, attest\u00e9e par le t\u00e9moignage direct de nos perceptions, ainsi que la foi invincible dans la v\u00e9racit\u00e9 de notre m\u00e9moire pour les \u00e9v\u00e9nements r\u00e9cemment \u00e9prouv\u00e9s.<\/p>\n<p>Une place centrale est \u00e9galement accord\u00e9e au principe de l&rsquo;<em>uniformit\u00e9 du cours de la nature<\/em>. Stewart observe que l&rsquo;esprit humain est naturellement constitu\u00e9 de telle sorte qu&rsquo;il s&rsquo;attend invinciblement \u00e0 ce que les m\u00eames causes physiques produisent \u00e0 l&rsquo;avenir les m\u00eames effets que ceux observ\u00e9s dans le pass\u00e9. Cette croyance ind\u00e9racinable n&rsquo;est le produit d&rsquo;aucune d\u00e9duction math\u00e9matique, ni d&rsquo;une pure exp\u00e9rience sensible accumul\u00e9e \u2014 car l&rsquo;exp\u00e9rience ne nous apprend jamais que ce qui a \u00e9t\u00e9, non ce qui sera n\u00e9cessairement. Elle est une loi fondamentale inscrite au plus intime de notre constitution rationnelle par l&rsquo;Auteur de la nature, sans laquelle aucune induction scientifique ne serait possible et aucune action humaine ne pourrait \u00eatre orient\u00e9e vers l&rsquo;avenir.<\/p>\n<h3>8.2 L&rsquo;\u00e9vidence math\u00e9matique versus l&rsquo;\u00e9vidence morale<\/h3>\n<p>Dugald Stewart consacre une part importante du second volume de ses <em>Elements<\/em> \u00e0 une clarification magistrale de la nature de la certitude humaine, en tra\u00e7ant une fronti\u00e8re \u00e9pist\u00e9mologique lumineuse entre l&rsquo;<strong>\u00e9vidence math\u00e9matique<\/strong> et l&rsquo;<strong>\u00e9vidence morale<\/strong> (ou probable). Form\u00e9 aux disciplines g\u00e9om\u00e9triques de son p\u00e8re, Stewart met en garde contre l&rsquo;erreur des m\u00e9taphysiciens rationalistes qui ont pr\u00e9tendu appliquer la m\u00e9thode d\u00e9ductive des math\u00e9matiques \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude des affaires humaines, de la politique et de la morale, dans l&rsquo;espoir illusoire d&rsquo;y atteindre une d\u00e9monstration apodictique absolue.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9vidence math\u00e9matique, explique-t-il, tire son infaillibilit\u00e9 du fait qu&rsquo;elle op\u00e8re exclusivement sur des d\u00e9finitions et des hypoth\u00e8ses formelles construites par l&rsquo;esprit lui-m\u00eame. Lorsque le g\u00e9om\u00e8tre d\u00e9montre une propri\u00e9t\u00e9 du cercle, il ne s&rsquo;interroge pas sur la r\u00e9alit\u00e9 physique empirique d&rsquo;un anneau de mati\u00e8re particulier ; il d\u00e9duit logiquement les cons\u00e9quences n\u00e9cessaires incluses dans la d\u00e9finition formelle et abstraite du cercle id\u00e9al. La v\u00e9rit\u00e9 math\u00e9matique est rigoureusement n\u00e9cessaire, son contraire impliquant une contradiction formelle inacceptable ; mais cette certitude absolue a pour ran\u00e7on de ne rien nous apprendre sur l&rsquo;existence r\u00e9elle des faits empiriques ext\u00e9rieurs.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9vidence morale, en revanche, r\u00e9git l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 du champ de la r\u00e9alit\u00e9 empirique, de la psychologie, de l&rsquo;histoire, de la l\u00e9gislation et de la vie pratique. Elle ne repose pas sur des d\u00e9ductions \u00e0 partir de d\u00e9finitions stipulatives, mais sur l&rsquo;accumulation de t\u00e9moignages, l&rsquo;observation des faits historiques et la mise en \u00e9vidence d&rsquo;analogies probables. Le crit\u00e8re de la v\u00e9rit\u00e9 morale ne r\u00e9side pas dans l&rsquo;exclusion g\u00e9om\u00e9trique de la contradiction, mais dans le <em>faisceau des probabilit\u00e9s convergentes<\/em>. Lorsqu&rsquo;une multitude de t\u00e9moignages ind\u00e9pendants, d&rsquo;inductions empiriques et d&rsquo;analogies concordent vers une m\u00eame conclusion \u2014 comme la certitude historique de l&rsquo;existence de Jules C\u00e9sar ou la pr\u00e9visibilit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale des passions humaines \u2014, l&rsquo;esprit atteint une certitude pratique qui, pour \u00eatre d&rsquo;une essence diff\u00e9rente de la rigueur math\u00e9matique, ne laisse subsister dans l&rsquo;homme rationnel l&rsquo;ombre d&rsquo;un doute raisonnable.<\/p>\n<h3>8.3 La critique du syllogisme classique et la logique des facult\u00e9s<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des facettes les plus r\u00e9solument novatrices de la r\u00e9flexion \u00e9pist\u00e9mologique de Dugald Stewart concerne sa critique impitoyable de la <strong>scolastique aristot\u00e9licienne<\/strong> et de la logique formelle du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Syllogisme\">syllogisme<\/a>. \u00c0 l&rsquo;instar de Francis Bacon et de John Locke, Stewart consid\u00e8re que le culte s\u00e9culaire rendu \u00e0 la d\u00e9duction syllogistique a constitu\u00e9 l&rsquo;un des freins les plus paralysants au progr\u00e8s de la science v\u00e9ritable. Le syllogisme n&rsquo;est pas un instrument d&rsquo;invention de connaissances nouvelles ; il n&rsquo;est qu&rsquo;un m\u00e9canisme rh\u00e9torique d&rsquo;exposition et d&rsquo;agencement de v\u00e9rit\u00e9s d\u00e9j\u00e0 acquises.<\/p>\n<p>Pour qu&rsquo;un syllogisme soit formellement concluant, la proposition g\u00e9n\u00e9rale \u00e9nonc\u00e9e dans la pr\u00e9misse majeure doit n\u00e9cessairement contenir implicitement la v\u00e9rit\u00e9 particuli\u00e8re formul\u00e9e dans la conclusion. Lorsque l&rsquo;on affirme le c\u00e9l\u00e8bre syllogisme : \u00ab Tous les hommes sont mortels ; or Socrate est un homme ; donc Socrate est mortel \u00bb, l&rsquo;assertion majeure implique d\u00e9j\u00e0 la connaissance pr\u00e9alable de la mortalit\u00e9 de Socrate. Si l&rsquo;on doutait de la mortalit\u00e9 de Socrate, on n&rsquo;aurait aucun droit rationnel d&rsquo;affirmer avec universalit\u00e9 que \u00ab tous les hommes sont mortels \u00bb. Le syllogisme tourne ainsi dans un cercle purement verbal, un jeu tautologique qui n&rsquo;apporte aucun accroissement cognitif r\u00e9el \u00e0 l&rsquo;entendement humain.<\/p>\n<p>Face \u00e0 cette logique des termes et des figures formelles, Stewart promeut une v\u00e9ritable <em>logique des facult\u00e9s<\/em>, c&rsquo;est-\u00e0-dire une m\u00e9thodologie inductive r\u00e9solument orient\u00e9e vers l&rsquo;investigation empirique du r\u00e9el. Il s&rsquo;agit d&rsquo;analyser comment l&rsquo;esprit observe les faits singuliers, d\u00e9joue les biais cognitifs engendr\u00e9s par les passions ou les \u00e9quivoques du langage, compare les analogies et remonte prudemment vers des principes g\u00e9n\u00e9raux f\u00e9conds. La v\u00e9ritable logique ne s&rsquo;apprend pas dans les disputes d&rsquo;\u00e9cole sur les baroco et les bocardo, mais dans la fr\u00e9quentation attentive des grandes \u0153uvres des ma\u00eetres de la d\u00e9couverte scientifique, au premier rang desquels figurent Isaac Newton et Robert Boyle.<\/p>\n<h2>9. Les pouvoirs actifs et moraux : D\u00e9sirs, affections et volition<\/h2>\n<h3>9.1 La structure des principes d&rsquo;action humaine<\/h3>\n<p>Dans la seconde grande \u00e9tape de son enseignement philosophique, Dugald Stewart aborde l&rsquo;\u00e9tude des <strong>pouvoirs actifs et moraux<\/strong> (<em>Active and Moral Powers<\/em>), s&rsquo;interrogeant non plus sur la mani\u00e8re dont l&rsquo;homme conna\u00eet le monde, mais sur les ressorts psychologiques qui le poussent \u00e0 agir au sein de l&rsquo;univers social. Il entreprend une classification syst\u00e9matique des principes moteurs de la nature humaine, qu&rsquo;il divise en trois cat\u00e9gories fondamentales d&rsquo;une remarquable subtilit\u00e9 analytique : les <em>app\u00e9tits naturels<\/em>, les <em>d\u00e9sirs rationnels<\/em> et les <em>affections<\/em> bienveillantes ou malveillantes.<\/p>\n<p>Les app\u00e9tits constituent les besoins organiques \u00e9l\u00e9mentaires, communs \u00e0 l&rsquo;homme et \u00e0 l&rsquo;animal \u2014 tels que la faim, la soif ou l&rsquo;attrait sexuel \u2014, qui se caract\u00e9risent par leur p\u00e9riodicit\u00e9 imp\u00e9rieuse et leur destination imm\u00e9diate \u00e0 la pr\u00e9servation de l&rsquo;individu et de l&rsquo;esp\u00e8ce. Au-dessus de ces inclinations corporelles s&rsquo;\u00e9l\u00e8vent les d\u00e9sirs primaires de l&rsquo;\u00e2me, que Stewart distingue soigneusement des app\u00e9tits parce qu&rsquo;ils sont constants, insatiables et ind\u00e9pendants de tout \u00e9tat corporel d\u00e9termin\u00e9. Il en d\u00e9nombre principalement cinq : le <em>d\u00e9sir de savoir<\/em> (la curiosit\u00e9), le <em>d\u00e9sir de soci\u00e9t\u00e9<\/em>, le <em>d\u00e9sir d&rsquo;estime<\/em>, le <em>d\u00e9sir de pouvoir<\/em> (l&rsquo;ambition) et le <em>d\u00e9sir de sup\u00e9riorit\u00e9<\/em> (l&rsquo;\u00e9mulation). Loin d&rsquo;\u00eatre des vices condamnables, ces d\u00e9sirs constituent des stimulants providentiels indispensables \u00e0 l&rsquo;activit\u00e9 cr\u00e9atrice, aux d\u00e9couvertes savantes et au perfectionnement des arts au sein des soci\u00e9t\u00e9s polic\u00e9es.<\/p>\n<p>Les affections englobent quant \u00e0 elles l&rsquo;ensemble des sentiments qui ont pour objet direct le bonheur ou le malheur d&rsquo;autres \u00eatres conscients. Stewart refuse express\u00e9ment le cynisme anthropologique de Thomas Hobbes ou de La Rochefoucauld, qui pr\u00e9tendaient r\u00e9duire l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 des \u00e9lans altruistes de l&rsquo;homme \u00e0 des d\u00e9guisements hypocrites de l&rsquo;amour-propre \u00e9go\u00efste. Pour Stewart, les affections bienveillantes \u2014 l&rsquo;amour filial, l&rsquo;amiti\u00e9, la piti\u00e9, le patriotisme \u2014 sont des principes aussi primitifs, d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9s et originels de notre constitution que l&rsquo;instinct de conservation individuel. La sant\u00e9 morale de l&rsquo;homme consiste dans l&rsquo;\u00e9quilibre harmonieux et concert\u00e9 entre un <em>amour de soi rationnel<\/em> bien compris et le d\u00e9ploiement g\u00e9n\u00e9reux de nos sympathies envers la communaut\u00e9 humaine.<\/p>\n<h3>9.2 Le sens moral et la nature du devoir<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9thique de Dugald Stewart repose sur l&rsquo;affirmation r\u00e9solue de l&rsquo;existence d&rsquo;une <strong>facult\u00e9 morale originelle<\/strong>, irr\u00e9ductible \u00e0 tout calcul utilitariste et \u00e0 toute convention sociale purement arbitraire. En contemplant une action humaine guid\u00e9e par la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, la fid\u00e9lit\u00e9 au serment ou le d\u00e9vouement d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9, l&rsquo;esprit humain n&rsquo;\u00e9prouve pas seulement une sensation agr\u00e9able d&rsquo;utilit\u00e9 publique ; il porte un jugement souverain, absolu et imm\u00e9diat sur la <em>rectitude morale<\/em> (<em>rectitude<\/em>) de l&rsquo;acte et approuve la dignit\u00e9 vertueuse de son auteur. Inversement, l&rsquo;ingratitude, la trahison ou la cruaut\u00e9 provoquent une r\u00e9probation morale instinctive, ind\u00e9pendamment de toute consid\u00e9ration des torts mat\u00e9riels occasionn\u00e9s.<\/p>\n<p>Stewart engage ici une critique doctrinale majeure \u00e0 l&rsquo;encontre de la th\u00e9orie des sentiments moraux de son \u00e9minent pr\u00e9d\u00e9cesseur <strong>Adam Smith<\/strong>. Smith avait tent\u00e9 d&rsquo;expliquer la gen\u00e8se de nos jugements moraux par le m\u00e9canisme psychologique de la <em>sympathie<\/em> r\u00e9ciproque et par l&rsquo;illusion sp\u00e9culaire du \u00ab spectateur impartial \u00bb. Stewart conteste cette construction qu&rsquo;il juge excessivement spectatoriale et ph\u00e9nom\u00e9nologique : la sympathie peut expliquer les r\u00e9sonances \u00e9motionnelles de nos \u00e9tats d&rsquo;\u00e2me, mais elle ne saurait en aucun cas fonder l&rsquo;autorit\u00e9 contraignante et universelle du <strong>devoir<\/strong> moral. Dire qu&rsquo;une action est bonne ou juste ne signifie pas simplement qu&rsquo;un spectateur impartial sympathiserait avec les sentiments de l&rsquo;agent ; cela signifie qu&rsquo;elle est intrins\u00e8quement conforme \u00e0 la loi morale \u00e9ternelle de la raison.<\/p>\n<p>L&rsquo;obligation morale se caract\u00e9rise par son imm\u00e9diatet\u00e9 cat\u00e9gorique. La conscience morale ne sugg\u00e8re pas des conseils de prudence ou d&rsquo;habilet\u00e9 int\u00e9ress\u00e9e ; elle commande avec la majest\u00e9 souveraine d&rsquo;une autorit\u00e9 sacr\u00e9e, investie du pouvoir inali\u00e9nable de punir l&rsquo;infraction par le remords d\u00e9chirant et de r\u00e9compenser l&rsquo;ob\u00e9issance par la paix inestimable du c\u0153ur. Stewart balaie avec force l&rsquo;argument sceptique tir\u00e9 de la diversit\u00e9 des coutumes morales chez les peuples barbares : sous les variations contingentes des traditions et des lois positives dues \u00e0 l&rsquo;ignorance ou aux superstitions locales, l&rsquo;analyse comparative r\u00e9v\u00e8le partout et toujours l&rsquo;universalit\u00e9 des principes moraux fondamentaux \u2014 la v\u00e9n\u00e9ration des parents, la condamnation du parjure et le respect de la vie innocente demeurant les piliers universels de la conscience humaine.<\/p>\n<h3>9.3 Le libre arbitre et la responsabilit\u00e9 morale<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9difice \u00e9thique \u00e9labor\u00e9 par Dugald Stewart s&rsquo;effondrerait inexorablement si l&rsquo;homme n&rsquo;\u00e9tait pas dot\u00e9 d&rsquo;une v\u00e9ritable <strong>libert\u00e9 morale<\/strong> ou de libre arbitre (<em>moral liberty<\/em>). Stewart livre un combat sans merci contre le dogme du d\u00e9terminisme n\u00e9cessitariste, d\u00e9fendu avec vigueur en son temps par le pasteur am\u00e9ricain Jonathan Edwards et le philosophe mat\u00e9rialiste Joseph Priestley. Ces derniers soutenaient que l&rsquo;homme est une marionnette mue par des causes ant\u00e9rieures n\u00e9cessaires, chaque volition n&rsquo;\u00e9tant que le r\u00e9sultat m\u00e9canique in\u00e9luctable du motif le plus puissant pr\u00e9sent dans son entendement \u00e0 l&rsquo;instant du choix.<\/p>\n<p>Pour Stewart, l&rsquo;argument massue en faveur du libre arbitre r\u00e9side dans le t\u00e9moignage imm\u00e9diat, constant et invincible de la conscience int\u00e9rieure. Chaque \u00eatre humain \u00e9prouve en lui-m\u00eame, au moment de choisir entre le devoir et l&rsquo;int\u00e9r\u00eat personnel, la certitude absolue de son pouvoir souverain d&rsquo;opter pour l&rsquo;une ou l&rsquo;autre voie. Apr\u00e8s l&rsquo;accomplissement d&rsquo;une mauvaise action, le sentiment poignant de la culpabilit\u00e9 et de l&rsquo;auto-condamnation n&rsquo;aurait rigoureusement aucun sens si l&rsquo;agent avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9termin\u00e9 par une n\u00e9cessit\u00e9 physique irr\u00e9sistible. D\u00e9truire la libert\u00e9 humaine revient \u00e0 an\u00e9antir d&rsquo;un seul coup les notions de responsabilit\u00e9, de m\u00e9rite, de d\u00e9m\u00e9rite, de justice p\u00e9nale et de dignit\u00e9 morale.<\/p>\n<p>Le philosophe prend soin de clarifier la relation subtile qui unit le libre arbitre \u00e0 l&rsquo;existence des <em>motifs<\/em> d&rsquo;action. Les d\u00e9terministes pr\u00e9tendaient que refuser la n\u00e9cessit\u00e9 revenait \u00e0 proclamer une libert\u00e9 d&rsquo;indiff\u00e9rence absurde, o\u00f9 les actions humaines surgiraient sans cause au gr\u00e9 d&rsquo;un caprice irrationnel aveugle. Stewart r\u00e9fute cette fausse alternative : les motifs ne sont pas des poids mat\u00e9riels d\u00e9pos\u00e9s sur le plateau d&rsquo;une balance m\u00e9canique, for\u00e7ant math\u00e9matiquement le bras de l&rsquo;\u00e9quilibre \u00e0 pencher. Les motifs sont des sollicitations rationnelles et affectives que l&rsquo;agent conscient examine, p\u00e8se et d\u00e9lib\u00e8re souverainement. L&rsquo;esprit ne subit pas passivement le pouvoir de ses motifs ; il leur conf\u00e8re lui-m\u00eame leur poids et leur influence en d\u00e9cidant d&rsquo;y accorder son attention et son adh\u00e9sion volontaire.<\/p>\n<h2>10. Esth\u00e9tique psychologique : La th\u00e9orie du go\u00fbt, du beau et du sublime<\/h2>\n<h3>10.1 La gen\u00e8se et le d\u00e9veloppement du sentiment du go\u00fbt<\/h3>\n<p>Loin de constituer une parenth\u00e8se ornementale dans son enseignement acad\u00e9mique, l&rsquo;esth\u00e9tique philosophique repr\u00e9sente un pan essentiel des investigations psychologiques de Dugald Stewart, comme en t\u00e9moignent ses <em>Philosophical Essays<\/em> de 1810. Stewart aborde l&rsquo;\u00e9tude du <strong>go\u00fbt<\/strong> (<em>taste<\/em>) en adoptant sa posture empirique favorite : d\u00e9construire les illusions d&rsquo;une m\u00e9taphysique dogmatique du Beau en soi pour en r\u00e9v\u00e9ler les m\u00e9canismes de formation au sein de la conscience subjective humaine. Pour lui, le go\u00fbt ne doit pas \u00eatre con\u00e7u comme un \u00ab sens interne \u00bb passif, instinctif et myst\u00e9rieux \u2014 comme le postulait Francis Hutcheson \u2014, mais comme une facult\u00e9 complexe, r\u00e9flexive et \u00e9minemment perfectible par l&rsquo;\u00e9ducation.<\/p>\n<p>Le go\u00fbt s&rsquo;\u00e9labore \u00e0 partir d&rsquo;une sensibilit\u00e9 \u00e9motionnelle primitive, d&rsquo;un plaisir spontan\u00e9 \u00e9prouv\u00e9 d\u00e8s l&rsquo;enfance face \u00e0 des formes r\u00e9guli\u00e8res, des couleurs \u00e9clatantes ou des harmonies sonores agr\u00e9ables. Cependant, ce plaisir brut et imm\u00e9diat ne constitue que le germe du go\u00fbt v\u00e9ritable. Pour m\u00e9riter le nom de facult\u00e9 esth\u00e9tique, cette r\u00e9sonance \u00e9motionnelle initiale doit s&rsquo;unir \u00e0 un <em>jugement critique cultiv\u00e9<\/em>, capable d&rsquo;analyser les causes de ses satisfactions, de comparer entre elles diff\u00e9rentes \u0153uvres d&rsquo;art, de rep\u00e9rer les d\u00e9fauts cach\u00e9s et de saisir les rapports subtils d&rsquo;ad\u00e9quation entre les parties et le tout. Le go\u00fbt v\u00e9ritable est une sensibilit\u00e9 intellectuelle \u00e9clair\u00e9e par la r\u00e9flexion.<\/p>\n<p>Stewart accorde une importance consid\u00e9rable \u00e0 l&rsquo;influence historique et culturelle sur les normes du jugement esth\u00e9tique. Si les lois fondamentales de la nature humaine sont universelles, les formes concr\u00e8tes sous lesquelles se manifeste le beau d\u00e9pendent \u00e9troitement du climat moral, des traditions politiques, des coutumes sociales et des lectures d&rsquo;un si\u00e8cle. L&rsquo;esprit \u00e9clair\u00e9 doit apprendre \u00e0 distinguer les beaut\u00e9s universelles et imp\u00e9rissables \u2014 fond\u00e9es sur les principes constitutifs de l&rsquo;esprit humain et de la v\u00e9rit\u00e9 des sentiments \u2014 des modes esth\u00e9tiques \u00e9ph\u00e9m\u00e8res et locales qui ne doivent leur succ\u00e8s passager qu&rsquo;\u00e0 la tyrannie de l&rsquo;opinion ou \u00e0 l&rsquo;esprit d&rsquo;imitation servile.<\/p>\n<h3>10.2 L&rsquo;analyse psychologique des \u00e9motions du beau et du sublime<\/h3>\n<p>Dans son analyse m\u00e9ticuleuse du sentiment du <strong>beau<\/strong>, Dugald Stewart d\u00e9ploie une r\u00e9flexion s\u00e9mantique et g\u00e9n\u00e9tique d&rsquo;une grande profondeur. Il observe que le mot \u00ab beau \u00bb est \u00e0 l&rsquo;origine appliqu\u00e9 aux objets du sens de la vue qui charment agr\u00e9ablement notre \u0153il par leur figure ondoyante et leurs couleurs vives. Mais par une s\u00e9rie de transitions insensibles et d&rsquo;extensions m\u00e9taphoriques l\u00e9gitimes, ce vocable a fini par d\u00e9signer des r\u00e9alit\u00e9s d&rsquo;une abstraction toujours plus haute : nous parlons sans contradiction d&rsquo;une belle m\u00e9lodie pour l&rsquo;ou\u00efe, d&rsquo;un beau th\u00e9or\u00e8me pour l&rsquo;intellect, d&rsquo;une belle action h\u00e9ro\u00efque pour la conscience morale, ou d&rsquo;une belle \u00e2me pour la vertu spirituelle. L&rsquo;exp\u00e9rience du beau op\u00e8re une transcendance psychologique continue du sensoriel vers le moral.<\/p>\n<p>L&rsquo;exp\u00e9rience du <strong>sublime<\/strong> suscite chez Stewart des observations non moins p\u00e9n\u00e9trantes, nourries par un dialogue critique permanent avec les c\u00e9l\u00e8bres th\u00e9ories d&rsquo;<strong>Edmund Burke<\/strong>. Dans sa <em>Recherche philosophique sur l&rsquo;origine de nos id\u00e9es du sublime et du beau<\/em>, Burke avait affirm\u00e9 que le sentiment du sublime prend racine de mani\u00e8re quasi-exclusive dans la <em>terreur<\/em> physiologique, l&rsquo;obscurit\u00e9 oppressante et la peur de la destruction individuelle. Stewart d\u00e9nonce ce syst\u00e8me comme une simplification excessive et unilat\u00e9rale, qui rabaisse une \u00e9motion spirituelle grandiose au niveau d&rsquo;un r\u00e9flexe biologique animal.<\/p>\n<p>Pour le penseur \u00e9cossais, l&rsquo;essence authentique du sublime r\u00e9side dans une tension dialectique sublime entre le sentiment de notre \u00e9crasement physique face \u00e0 des grandeurs spatiales incommensurables \u2014 l&rsquo;immensit\u00e9 de l&rsquo;oc\u00e9an d\u00e9cha\u00een\u00e9, le silence des espaces c\u00e9lestes infinis, la foudre d\u00e9chirant la montagne \u2014 et l&rsquo;exaltation souveraine de notre <em>grandeur morale et spirituelle<\/em>. Face au spectacle de la force brute de la nature, l&rsquo;homme mesure sa fragilit\u00e9 corporelle d&rsquo;atome vivant, mais prend simultan\u00e9ment conscience que son esprit embrasse cette immensit\u00e9, la contemple, la comprend et s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve vers le Cr\u00e9ateur de l&rsquo;univers par une dignit\u00e9 morale qu&rsquo;aucune puissance mat\u00e9rielle ne saurait an\u00e9antir. Le sublime n&rsquo;est pas la l\u00e2chet\u00e9 de la peur animale, mais le triomphe de l&rsquo;\u00e2me sur la mati\u00e8re.<\/p>\n<h3>10.3 L&rsquo;associationnisme esth\u00e9tique et ses limites<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des chapitres les plus remarquables de l&rsquo;esth\u00e9tique de Dugald Stewart concerne son examen critique des th\u00e8ses de son ami et contemporain <strong>Archibald Alison<\/strong>, auteur des c\u00e9l\u00e8bres <em>Essays on the Nature and Principles of Taste<\/em> (1790). Alison avait pouss\u00e9 la th\u00e9orie de l&rsquo;association des id\u00e9es \u00e0 ses cons\u00e9quences les plus extr\u00eames dans le domaine des beaux-arts, affirmant que les qualit\u00e9s physiques des objets \u2014 les lignes, les sons, les couleurs \u2014 sont intrins\u00e8quement et absolument indiff\u00e9rentes, et que la totalit\u00e9 du plaisir esth\u00e9tique d\u00e9coule exclusivement des cha\u00eenes associatives morales ou sentimentales qu&rsquo;elles r\u00e9veillent dans la m\u00e9moire du spectateur.<\/p>\n<p>Stewart reconna\u00eet sans d\u00e9tour l&rsquo;immense f\u00e9condit\u00e9 de la th\u00e9orie associative pour expliquer la charge \u00e9motionnelle subjective des paysages rustiques, des ruines antiques ou des m\u00e9lodies traditionnelles. Les ruines d&rsquo;un ch\u00e2teau m\u00e9di\u00e9val ne nous \u00e9meuvent pas seulement par l&rsquo;agencement de leurs pierres moussues, mais parce qu&rsquo;elles convoquent instantan\u00e9ment dans notre esprit les images po\u00e9tiques de la chevalerie pass\u00e9e, de la grandeur disparue et de la fragilit\u00e9 inexorable des empires humains. De m\u00eame, la m\u00e9lodie entendue dans notre jeunesse r\u00e9veille tout un cort\u00e8ge de souvenirs d&rsquo;innocence, d&rsquo;amiti\u00e9s et de joies \u00e9vanouies qui parent l&rsquo;air musical d&rsquo;un charme d\u00e9chirant tout \u00e0 fait ind\u00e9pendant de sa perfection technique pure.<\/p>\n<p>Toutefois, fid\u00e8le \u00e0 sa constante mod\u00e9ration critique, Stewart refuse de s&rsquo;abandonner au pan-associationnisme esth\u00e9tique d&rsquo;Alison. Si les objets sensibles ne poss\u00e9daient par eux-m\u00eames aucune beaut\u00e9 intrins\u00e8que, objective et originelle, sur quoi les premi\u00e8res cha\u00eenes d&rsquo;association auraient-elles bien pu s&rsquo;ancrer dans l&rsquo;histoire de l&rsquo;humanit\u00e9 ? L&rsquo;esprit ne peut pas associer un sentiment moral de puret\u00e9 \u00e0 la blancheur de la neige ou \u00e0 la limpidit\u00e9 d&rsquo;une source cristalline si la sensation physique elle-m\u00eame ne procurait pas d\u00e9j\u00e0 \u00e0 l&rsquo;organisme un plaisir organique premier et harmonieux. Stewart r\u00e9affirme l&rsquo;existence de <em>qualit\u00e9s esth\u00e9tiques r\u00e9elles et objectives<\/em> inscrites dans la texture de la cr\u00e9ation, sur lesquelles vient se greffer, pour l&rsquo;enrichir \u00e0 l&rsquo;infini, la tapisserie mouvante des associations humaines individuelles et collectives.<\/p>\n<h2>11. Divergences doctrinales et d\u00e9bats contemporains de Dugald Stewart<\/h2>\n<h3>11.1 La controverse avec l&rsquo;id\u00e9ologie fran\u00e7aise et le sensualisme de Condillac<\/h3>\n<p>Tout au long de sa carri\u00e8re magistrale, Dugald Stewart a men\u00e9 une controverse feutr\u00e9e mais implacable contre le <strong>sensualisme fran\u00e7ais<\/strong> issu de l&rsquo;h\u00e9ritage d&rsquo;<strong>\u00c9tienne Bonnot de Condillac<\/strong>, dont les disciples, regroup\u00e9s sous la banni\u00e8re des Id\u00e9ologues, dominaient les institutions intellectuelles de Paris sous le Directoire et l&rsquo;Empire. Condillac avait pr\u00e9tendu, dans son c\u00e9l\u00e8bre <em>Trait\u00e9 des sensations<\/em>, d\u00e9river l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 des facult\u00e9s humaines \u2014 le jugement, la m\u00e9moire, l&rsquo;imagination, la volont\u00e9 et la conscience morale \u2014 d&rsquo;une unique racine originelle : la sensation passive transform\u00e9e. Sa fiction p\u00e9dagogique de la statue de marbre, s&rsquo;animant progressivement au fur et \u00e0 mesure qu&rsquo;on lui octroie les diff\u00e9rents organes sensoriels, constituait l&#8217;embl\u00e8me de ce r\u00e9ductionnisme sensualiste.<\/p>\n<p>Pour Stewart, le syst\u00e8me de Condillac repose sur un gigantesque paralogisme et sur une confusion s\u00e9mantique fatale dissimul\u00e9e sous l&rsquo;axiome trompeur : \u00ab penser, c&rsquo;est sentir \u00bb. Le philosophe d&rsquo;\u00c9dimbourg d\u00e9montre avec une virtuosit\u00e9 dialectique \u00e9blouissante que la sensation pure et passive ne contient en elle-m\u00eame absolument aucun des \u00e9l\u00e9ments constitutifs de l&rsquo;entendement. Vous pouvez accumuler, multiplier ou intensifier des sensations de rose ou de son de cloche dans la conscience d&rsquo;une statue, vous n&rsquo;en ferez jamais jaillir l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un objet ext\u00e9rieur situ\u00e9 dans l&rsquo;espace, la notion de cause efficiente, le principe de contradiction ou le sentiment du devoir moral. Ces op\u00e9rations exigent imp\u00e9rativement l&rsquo;activit\u00e9 spontan\u00e9e, irr\u00e9ductible et originelle de facult\u00e9s cognitives natives que la sensation se borne \u00e0 exciter sans jamais les produire.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 la fermet\u00e9 doctrinale de cette r\u00e9futation, Stewart maintenait un dialogue intellectuel d&rsquo;un respect absolu avec les repr\u00e9sentants \u00e9minents de l&rsquo;Id\u00e9ologie, au premier rang desquels figuraient <strong>Destutt de Tracy<\/strong> et le m\u00e9decin <strong>Pierre-Jean-Georges Cabanis<\/strong>. Il louait la clart\u00e9 analytique de leurs \u00e9crits et leur volont\u00e9 partag\u00e9e d&rsquo;\u00e9tablir une science positive de la pens\u00e9e humaine affranchie de la m\u00e9taphysique dogmatique. Toutefois, il ne manquait jamais de pointer avec tristesse l&rsquo;impasse \u00e9pist\u00e9mologique dans laquelle s&rsquo;enfermait la physiologie philosophique de Cabanis, lorsque ce dernier proclamait que \u00ab le cerveau produit la pens\u00e9e comme le foie s\u00e9cr\u00e8te la bile \u00bb, confondant grossi\u00e8rement une fonction biologique organique avec l&rsquo;acte immat\u00e9riel irr\u00e9ductible d&rsquo;une conscience rationnelle.<\/p>\n<h3>11.2 La critique du mat\u00e9rialisme britannique et des r\u00e9ductions physiologiques<\/h3>\n<p>La vigilance critique de Dugald Stewart ne s&rsquo;exer\u00e7ait pas seulement contre les doctrines venues d&rsquo;outre-Manche ; elle s&rsquo;attaquait avec une ardeur redoubl\u00e9e aux r\u00e9surgences du <strong>mat\u00e9rialisme philosophique<\/strong> au sein m\u00eame de la tradition intellectuelle britannique. Sa cible privil\u00e9gi\u00e9e demeurait l&rsquo;associationnisme mat\u00e9rialiste de David Hartley et de Joseph Priestley, qui pr\u00e9tendaient r\u00e9duire le myst\u00e8re de la conscience \u00e0 des \u00e9branlements et des vibrations m\u00e9caniques (<em>vibratiuncles<\/em>) des filets nerveux microscopiques du cerveau.<\/p>\n<p>Stewart d\u00e9nonce cette tentative comme une r\u00e9gression \u00e9pist\u00e9mologique manifeste, qui trahit l&rsquo;esprit m\u00eame de la m\u00e9thode newtonienne qu&rsquo;elle pr\u00e9tend faussement imiter. Lorsqu&rsquo;un physicien \u00e9tudie la gravitation ou l&rsquo;optique, il formule des lois math\u00e9matiques v\u00e9rifiables sur des ph\u00e9nom\u00e8nes observables ; il ne s&rsquo;invente pas des particules imaginaires ou des \u00e9thers invisibles dot\u00e9s de propri\u00e9t\u00e9s magiques pour expliquer les lacunes de son savoir. Les pr\u00e9tendues \u00ab vibrations nerveuses \u00bb d&rsquo;Hartley \u00e9taient d&rsquo;invisibles fictions anatomiques de l&rsquo;esprit, inv\u00e9rifiables empiriquement par les microscopes de l&rsquo;\u00e9poque et incapables logiquement d&rsquo;\u00e9clairer le passage incommensurable qui s\u00e9pare une onde mat\u00e9rielle d&rsquo;une id\u00e9e lumineuse ou d&rsquo;un acte de saintet\u00e9 morale.<\/p>\n<p>Stewart formulait ainsi une mise en garde m\u00e9thodologique fondamentale, qui r\u00e9sonne avec une actualit\u00e9 saisissante au c\u0153ur des d\u00e9bats contemporains des neurosciences cognitives : la distinction souveraine entre le <em>corr\u00e9lat corporel<\/em> (la condition organique) et la <em>cause efficiente mentale<\/em>. Qu&rsquo;un d\u00e9sordre c\u00e9r\u00e9bral alt\u00e8re l&rsquo;exercice de la m\u00e9moire ou que l&rsquo;ingestion d&rsquo;opium trouble la clart\u00e9 du jugement d\u00e9montre certes que dans l&rsquo;\u00e9conomie de la vie pr\u00e9sente l&rsquo;esprit est intimement li\u00e9 \u00e0 la machinerie corporelle ; mais en d\u00e9duire que la pens\u00e9e <em>est<\/em> cette machinerie corporelle elle-m\u00eame constitue un saut logique injustifiable. Stewart revendique avec fermet\u00e9 l&rsquo;autonomie conceptuelle et m\u00e9thodologique compl\u00e8te de la science de l&rsquo;esprit, qui doit formuler ses propres lois ph\u00e9nom\u00e9nologiques sans se laisser coloniser par les cat\u00e9gories h\u00e2tives de l&rsquo;anatomie.<\/p>\n<h3>11.3 Les d\u00e9bats internes \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole \u00e9cossaise : Stewart face \u00e0 Thomas Brown<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des trag\u00e9dies intellectuelles de la vieillesse de Dugald Stewart fut sa rupture philosophique d\u00e9chirante avec son \u00e9l\u00e8ve le plus brillant, son coll\u00e8gue et successeur d\u00e9sign\u00e9 \u00e0 la chaire de philosophie morale d&rsquo;\u00c9dimbourg : <strong>Thomas Brown<\/strong> (1778\u20131820). Nomm\u00e9 co-professeur aux c\u00f4t\u00e9s de Stewart en 1810 pour suppl\u00e9er \u00e0 l&rsquo;affaiblissement de la sant\u00e9 de ce dernier, Brown introduisit dans ses cours magistraux une r\u00e9vision radicale de la doctrine du sens commun, prenant le contre-pied de plusieurs des th\u00e8ses les plus ch\u00e8res \u00e0 son v\u00e9n\u00e9r\u00e9 ma\u00eetre.<\/p>\n<p>La divergence doctrinale majeure portait sur la r\u00e9ductionnisme psychologique op\u00e9r\u00e9 par Brown. Tandis que Reid et Stewart avaient patiemment b\u00e2ti une architecture pluraliste des <em>facult\u00e9s mentales<\/em> distinctes et fonctionnelles \u2014 attention, abstraction, conception, m\u00e9moire, imagination \u2014, Brown entreprit de dissoudre cette taxinomie pour ramener la totalit\u00e9 de la vie intellectuelle \u00e0 de simples <strong>\u00e9tats de conscience successifs<\/strong> r\u00e9gis par deux lois universelles : la \u00ab suggestion simple \u00bb (l&rsquo;association ordinaire) et la \u00ab suggestion relative \u00bb (le sentiment de relation ou de comparaison). Pour Brown, les \u00ab facult\u00e9s \u00bb n&rsquo;\u00e9taient que des mots abstraits trompeurs hypostasi\u00e9s par la scolastique \u00e9cossaise, masquant la pure fluidit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nale des modifications de l&rsquo;\u00e2me.<\/p>\n<p>Stewart accueillit ces innovations avec une profonde amertume intellectuelle, y voyant une capitulation d\u00e9guis\u00e9e devant le sensualisme de Condillac et une r\u00e9gression vers le nominalisme sceptique de Hume. Il reprochait \u00e0 Brown d&rsquo;avoir bris\u00e9 la coh\u00e9rence m\u00e9thodologique de l&rsquo;\u00c9cole \u00e9cossaise pour sacrifier \u00e0 la manie de la simplification syst\u00e9matique a priori. Pour Stewart, la reconnaissance de la pluralit\u00e9 irr\u00e9ductible des facult\u00e9s n&rsquo;\u00e9tait pas une survivance scolastique, mais l&rsquo;hommage indispensable rendu \u00e0 la diversit\u00e9 r\u00e9elle des fonctions adaptatives de l&rsquo;esprit humain. Ce d\u00e9bat fratricide entre Stewart et Brown allait d\u00e9chirer la pens\u00e9e \u00e9cossaise pendant plusieurs d\u00e9cennies, pr\u00e9cipitant \u00e0 terme la crise de son mod\u00e8le h\u00e9g\u00e9monique au sein de l&rsquo;universit\u00e9 britannique.<\/p>\n<h2>12. Post\u00e9rit\u00e9 et h\u00e9ritage : De l&rsquo;\u00e9clectisme fran\u00e7ais aux pr\u00e9mices de la psychologie scientifique<\/h2>\n<h3>12.1 L&rsquo;influence majeure sur la philosophie fran\u00e7aise du XIXe si\u00e8cle<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des destin\u00e9es les plus \u00e9clatantes et inattendues de l&rsquo;\u0153uvre de Dugald Stewart se joua en France au cours du premier tiers du XIXe si\u00e8cle. Apr\u00e8s la tourmente de la R\u00e9volution fran\u00e7aise et les exc\u00e8s id\u00e9ologiques de l&rsquo;Empire napol\u00e9onien, l&rsquo;universit\u00e9 fran\u00e7aise cherchait \u00e9perdument une philosophie de la mod\u00e9ration, capable de restaurer les fondements de la morale, de l&rsquo;ordre politique constitutionnel et de la libert\u00e9 individuelle, sans pour autant replonger dans le dogmatisme cl\u00e9rical de l&rsquo;Ancien R\u00e9gime. C&rsquo;est dans la philosophie \u00e9cossaise du sens commun, magnifiquement incarn\u00e9e par Stewart, que les \u00e9lites intellectuelles trouv\u00e8rent leur planche de salut.<\/p>\n<p>Le pionnier de cette r\u00e9ception enthousiaste fut <strong>Pierre-Paul Royer-Collard<\/strong>, professeur \u00e0 la Sorbonne \u00e0 partir de 1811, qui d\u00e9clara avoir d\u00e9couvert dans les \u00e9crits de Reid et de Stewart une d\u00e9livrance intellectuelle face au mat\u00e9rialisme \u00e9touffant de Condillac. Mais c&rsquo;est son disciple <strong>Victor Cousin<\/strong> qui transforma cette adh\u00e9sion en une v\u00e9ritable doctrine d&rsquo;\u00c9tat : l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/%C3%89clectisme_(philosophie)\">\u00e9clectisme universitaire<\/a>. Cousin adopta la m\u00e9thode psychologique d&rsquo;observation des faits de conscience inaugur\u00e9e par Stewart comme le socle incontournable de tout enseignement philosophique, affirmant que l&rsquo;introspection scrupuleuse des facult\u00e9s constituait le point de d\u00e9part pr\u00e9alable \u00e0 toute sp\u00e9culation m\u00e9taphysique l\u00e9gitime.<\/p>\n<p>La diffusion des id\u00e9es stewartiennes en France fut puissamment amplifi\u00e9e par les remarquables traductions fran\u00e7aises de ses \u0153uvres majeures, magistralement r\u00e9alis\u00e9es par <strong>Louis Peisse<\/strong> et Th\u00e9odore Jouffroy. Les <em>\u00c9l\u00e9ments de la philosophie de l&rsquo;esprit humain<\/em> devinrent pendant plusieurs d\u00e9cennies le manuel canonique des lyc\u00e9es et des facult\u00e9s de lettres de l&rsquo;Hexagone, formant des cohortes enti\u00e8res de juristes, de magistrats et d&rsquo;hommes de lettres fran\u00e7ais au culte de la psychologie morale et \u00e0 l&rsquo;exercice de la tol\u00e9rance constitutionnelle lib\u00e9rale.<\/p>\n<h3>12.2 La diffusion dans le monde anglo-am\u00e9ricain et l&rsquo;enseignement acad\u00e9mique<\/h3>\n<p>Dans l&rsquo;espace anglophone, le magist\u00e8re institutionnel de Dugald Stewart fut encore plus colossal et durable. Aux \u00c9tats-Unis d&rsquo;Am\u00e9rique, au cours de la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XIXe si\u00e8cle, les <em>Elements<\/em> et les trait\u00e9s de Stewart devinrent les piliers inamovibles de l&rsquo;enseignement universitaire au sein de prestigieux coll\u00e8ges tels que <strong>Princeton<\/strong>, Harvard, Yale et Williams. Les p\u00e8res fondateurs de la p\u00e9dagogie r\u00e9publicaine am\u00e9ricaine voyaient dans la \u00ab philosophie mentale \u00bb (<em>Mental Philosophy<\/em>) de l&rsquo;\u00e9cole \u00e9cossaise l&rsquo;antidote parfait contre l&rsquo;anarchie morale, le scepticisme religieux et l&rsquo;\u00e9go\u00efsme mercantile, fournissant un cadre rationnel solide pour former des citoyens vertueux, attach\u00e9s au bien public et respectueux des lois d\u00e9mocratiques.<\/p>\n<p>En Grande-Bretagne, l&rsquo;influence de Stewart s&rsquo;infiltra profond\u00e9ment dans les cercles r\u00e9formateurs qui allaient transformer la soci\u00e9t\u00e9 victorienne. Son enseignement \u00e0 \u00c9dimbourg avait forg\u00e9 l&rsquo;esprit des fondateurs de la c\u00e9l\u00e8bre <em>Edinburgh Review<\/em> en 1802, tribune embl\u00e9matique du whiggisme lib\u00e9ral qui milita sans rel\u00e2che pour l&rsquo;abolition de l&rsquo;esclavage, la r\u00e9forme du Parlement, l&rsquo;\u00e9ducation populaire et le libre-\u00e9change \u00e9conomique. Des personnalit\u00e9s d&rsquo;envergure telles que <em>Lord Palmerston<\/em> (futur Premier ministre), le romancier <strong>Sir Walter Scott<\/strong> et le grand r\u00e9formateur du droit <strong>Lord Brougham<\/strong> portaient toute leur vie le sceau ind\u00e9l\u00e9bile de la clart\u00e9 morale et du rigorisme intellectuel h\u00e9rit\u00e9s de leur professeur d&rsquo;\u00c9dimbourg.<\/p>\n<p>M\u00eame chez les figures tut\u00e9laires de l&rsquo;utilitarisme philosophique qui contestaient son intuitionnisme moral, l&#8217;empreinte m\u00e9thodologique de Stewart demeure patente. <strong>James Mill<\/strong>, bien que partisan farouche d&rsquo;un associationnisme radical dans son <em>Analysis of the Phenomena of the Human Mind<\/em> (1829), avait \u00e9t\u00e9 profond\u00e9ment marqu\u00e9 par les le\u00e7ons de Stewart \u00e0 \u00c9dimbourg et lui empruntait sa nomenclature taxinomique rigoureuse ainsi que son refus de dissoudre la psychologie dans la sp\u00e9culation m\u00e9taphysique. L&rsquo;esprit stewartien devint ainsi l&rsquo;humus invisible au sein duquel germa toute la pens\u00e9e universitaire britannique du si\u00e8cle industriel.<\/p>\n<h3>12.3 Bilan \u00e9pist\u00e9mologique : Dugald Stewart, pr\u00e9curseur de la psychologie cognitive<\/h3>\n<p>Avec le recul historique que conf\u00e8re l&rsquo;analyse contemporaine, la stature philosophique de Dugald Stewart m\u00e9rite d&rsquo;\u00eatre profond\u00e9ment r\u00e9\u00e9valu\u00e9e. Longtemps rel\u00e9gu\u00e9 au r\u00f4le secondaire d&rsquo;un vulgarisateur \u00e9l\u00e9gant et acad\u00e9mique d&rsquo;un syst\u00e8me con\u00e7u par Thomas Reid, Stewart appara\u00eet aujourd&rsquo;hui comme le v\u00e9ritable architecte de la <strong>transition historique d\u00e9cisive<\/strong> qui a fait basculer la m\u00e9taphysique de l&rsquo;\u00e2me vers la psychologie descriptive des processus cognitifs.<\/p>\n<p>Sa rigueur taxinomique exemplaire dans l&rsquo;analyse de l&rsquo;<em>attention<\/em> en tant que r\u00e9gulatrice des m\u00e9moires de travail, sa compr\u00e9hension pionni\u00e8re des <em>automatismes moteurs<\/em> et des gestes semi-conscients, sa d\u00e9composition fonctionnelle de l&rsquo;<em>imagination cr\u00e9atrice<\/em> et sa th\u00e9orie fine du r\u00f4le constitutif des <em>signes linguistiques<\/em> dans l&rsquo;abstraction conceptuelle pr\u00e9figurent de mani\u00e8re stup\u00e9fiante les concepts fondamentaux de la psychologie cognitive contemporaine. Stewart a su op\u00e9rer cette rupture \u00e9pist\u00e9mologique majeure qui consiste \u00e0 \u00e9tudier les fonctions de l&rsquo;esprit non comme des entit\u00e9s ontologiques myst\u00e9rieuses, mais comme des op\u00e9rations empiriquement observables, reli\u00e9es entre elles par des lois psychologiques d\u00e9chiffrables par l&rsquo;investigation inductive.<\/p>\n<p>Enfin, \u00e0 une \u00e9poque contemporaine souvent tent\u00e9e par le r\u00e9ductionnisme neurobiologique simplificateur, o\u00f9 la complexit\u00e9 ineffable de la pens\u00e9e humaine risque d&rsquo;\u00eatre aplatie sur de simples cartes d&rsquo;imagerie c\u00e9r\u00e9brale fonctionnelle, le plaidoyer in\u00e9branlable de Dugald Stewart pour une science prudente, non dogmatique et ph\u00e9nom\u00e9nologiquement irr\u00e9ductible de l&rsquo;esprit humain conserve une pertinence et une fra\u00eecheur inalt\u00e9rables. Dugald Stewart nous rappelle avec une voix toujours vibrante que comprendre l&rsquo;homme ne consiste pas \u00e0 le r\u00e9duire \u00e0 sa machinerie corporelle, mais \u00e0 contempler dans toute sa majestueuse richesse l&rsquo;univers lumineux et myst\u00e9rieux de sa conscience int\u00e9rieure.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Brown, T. (1820). <em>Lectures on the Philosophy of the Human Mind<\/em> (4 vol.). W. &amp; C. Tait. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/lecturesonphilos01browuoft\">https:\/\/archive.org\/details\/lecturesonphilos01browuoft<\/a><\/li>\n<li>Cousin, V. (1846). <em>Philosophie \u00e9cossaise<\/em> (3e \u00e9d.). Pagnerre. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k2053835\">https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k2053835<\/a><\/li>\n<li>Haakonssen, K. (1996). <em>Natural Law and Moral Philosophy: From Grotius to the Scottish Enlightenment<\/em>. Cambridge University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/CBO9780511598462\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/CBO9780511598462<\/a><\/li>\n<li>McCosh, J. (1875). <em>The Scottish Philosophy, Biographical, Expository, Critical, from Hutcheson to Hamilton<\/em>. Robert Carter and Brothers. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/scottishphilosop00mccouoft\">https:\/\/archive.org\/details\/scottishphilosop00mccouoft<\/a><\/li>\n<li>Reid, T. (1785). <em>Essays on the Intellectual Powers of Man<\/em>. John Bell. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/reid\/\">https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/reid\/<\/a><\/li>\n<li>Stewart, D. (1792\u20131827). <em>Elements of the Philosophy of the Human Mind<\/em> (3 vol.). Strahan and Cadell. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/elementsofphilos01stewuoft\">https:\/\/archive.org\/details\/elementsofphilos01stewuoft<\/a><\/li>\n<li>Stewart, D. (1793). <em>Outlines of Moral Philosophy: For the use of students in the University of Edinburgh<\/em>. William Creech. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/outlinesofmoralp00stewuoft\">https:\/\/archive.org\/details\/outlinesofmoralp00stewuoft<\/a><\/li>\n<li>Stewart, D. (1810). <em>Philosophical Essays<\/em>. George Ramsay and Company. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/philosophicaless00stewuoft\">https:\/\/archive.org\/details\/philosophicaless00stewuoft<\/a><\/li>\n<li>Stewart, D. (1828). <em>The Philosophy of the Active and Moral Powers of Man<\/em> (2 vol.). John Anderson. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/philosophyofacti01stewuoft\">https:\/\/archive.org\/details\/philosophyofacti01stewuoft<\/a><\/li>\n<li>Stewart, D. (1854\u20131860). <em>The Collected Works of Dugald Stewart<\/em> (W. Hamilton, \u00c9d.; 11 vol.). Thomas Constable and Co. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/catalog.hathitrust.org\/Record\/001389827\">https:\/\/catalog.hathitrust.org\/Record\/001389827<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une \u00e9tude acad\u00e9mique approfondie de Dugald Stewart (1753-1828), figure cl\u00e9 des Lumi\u00e8res \u00e9cossaises et pionnier de la philosophie de l&rsquo;esprit et de la psychologie.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[1516,1538],"tags":[23321,23322,9586,93,11916],"class_list":["post-14940","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-histoire-de-la-psychologie","category-philosophie-de-lesprit","tag-dugald-stewart","tag-lumieres-ecossaises","tag-philosophie-de-lesprit","tag-psychologie-cognitive","tag-sens-commun"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/14940","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=14940"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/14940\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=14940"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=14940"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=14940"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}