{"id":14906,"date":"2026-10-08T03:39:00","date_gmt":"2026-10-08T03:39:00","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/donald-davidson-1917-2003-philosophie-esprit\/"},"modified":"2026-10-08T03:39:00","modified_gmt":"2026-10-08T03:39:00","slug":"donald-davidson-1917-2003-philosophie-esprit","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=donald-davidson-1917-2003-philosophie-esprit","title":{"rendered":"Donald Davidson &#8211; 1917 2003"},"content":{"rendered":"<p>L\u2019histoire de la philosophie analytique au vingti\u00e8me si\u00e8cle est travers\u00e9e par des figures de rupture qui ont profond\u00e9ment reconfigur\u00e9 les fondations de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie, de la logique et de l&rsquo;ontologie. Parmi ces g\u00e9ants intellectuels, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/davidson\/\">Donald Davidson<\/a> (1917-2003) occupe une position singuli\u00e8re, monumentale et d&rsquo;une remarquable coh\u00e9rence architectonique. Form\u00e9 aux exigences de la logique formelle et de l\u2019empirisme logique, Davidson a d\u00e9ploy\u00e9, sur une cinquantaine d\u2019ann\u00e9es, une \u0153uvre novatrice qui a r\u00e9concili\u00e9 des domaines que la tradition acad\u00e9mique tendait \u00e0 cloisonner : la philosophie de l\u2019action, la philosophie de l&rsquo;esprit, la s\u00e9mantique de la v\u00e9rit\u00e9 et la th\u00e9orie de la connaissance. Sans jamais \u00e9riger un syst\u00e8me dogmatique unifi\u00e9 sous la forme de vastes trait\u00e9s sp\u00e9culatifs, il a b\u00e2ti, \u00e0 travers une s\u00e9rie d\u2019articles fondamentaux et incisifs, un \u00e9difice conceptuel dont la force de p\u00e9n\u00e9tration a red\u00e9fini le paysage philosophique contemporain.<\/p>\n<p>Le g\u00e9nie singulier de Davidson r\u00e9side dans son aptitude \u00e0 r\u00e9soudre des apories classiques par des d\u00e9placements conceptuels d&rsquo;une audace m\u00e9taphysique exemplaire. Qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de concevoir comment une raison d\u2019agir peut simultan\u00e9ment op\u00e9rer comme une cause physique sans sacrifier la normativit\u00e9 rationnelle de l&rsquo;esprit, ou de d\u00e9montrer comment un physicalisme rigoureux peut coexister avec l\u2019irr\u00e9ductibilit\u00e9 ontologique du mental \u2014 \u00e0 travers sa th\u00e8se c\u00e9l\u00e8bre du \u00ab monisme anomal \u00bb \u2014, le philosophe am\u00e9ricain a inlassablement cherch\u00e9 \u00e0 pr\u00e9server l\u2019image de l&rsquo;\u00eatre humain comme agent rationnel au sein d&rsquo;un univers naturel r\u00e9gi par des lois d\u00e9terministes. En refusant avec une \u00e9gale vigueur tant le r\u00e9ductionnisme mat\u00e9rialiste \u00e9liminativiste que le dualisme des substances cart\u00e9sien, Davidson a \u00e9labor\u00e9 une troisi\u00e8me voie puissante qui fait de la rationalit\u00e9 non pas une substance mystique, mais la condition constitutive de toute interpr\u00e9tation d&rsquo;autrui.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, ses contributions \u00e0 la philosophie du langage, notamment l\u2019adaptation des th\u00e9ories de la v\u00e9rit\u00e9 de Tarski au langage naturel et la mise au point du mod\u00e8le de l\u2019\u00ab interpr\u00e9tation radicale \u00bb articul\u00e9 au \u00ab principe de charit\u00e9 \u00bb, ont liquid\u00e9 de nombreux faux dilemmes de la modernit\u00e9, \u00e0 commencer par le relativisme culturel et l\u2019id\u00e9e de sch\u00e8mes conceptuels incommensurables. Cet article propose une exploration int\u00e9grale et syst\u00e9matique de la pens\u00e9e davidsonienne. En restituant la gen\u00e8se historique de son \u0153uvre, ses th\u00e8ses capitales sur l\u2019action, l\u2019esprit, le langage et la rationalit\u00e9, ainsi que les d\u00e9bats vigoureux suscit\u00e9s par sa conception de la causalit\u00e9 mentale face aux neurosciences actuelles, nous mettrons en lumi\u00e8re la f\u00e9condit\u00e9 durable d&rsquo;une pens\u00e9e qui continue d\u2019irriguer en profondeur la philosophie de l&rsquo;esprit et la psychologie philosophique contemporaines.<\/p>\n<h2>1. Introduction biographique et contexte intellectuel de Donald Davidson (1917-2003)<\/h2>\n<h3>1.1 Formation philosophique et influences fondatrices<\/h3>\n<p>N\u00e9 \u00e0 Springfield dans le Massachusetts le 6 mars 1917, Donald Herbert Davidson s\u2019engage d\u2019abord dans un cursus universitaire consacr\u00e9 \u00e0 la litt\u00e9rature classique, \u00e0 l&rsquo;histoire de l&rsquo;art et au th\u00e9\u00e2tre au prestigieux Harvard College. Durant cette premi\u00e8re phase humaniste, son int\u00e9r\u00eat philosophique se porte principalement sur l\u2019Antiquit\u00e9 grecque, en particulier sur l\u2019\u00e9thique et la dialectique platoniciennes, qu&rsquo;il \u00e9tudie avec ferveur. C\u2019est sous l\u2019impulsion d\u00e9cisive de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/quine\/\">Willard Van Orman Quine<\/a>, nouvellement nomm\u00e9 enseignant \u00e0 Harvard, que l&rsquo;itin\u00e9raire intellectuel de Davidson bifurque de mani\u00e8re irr\u00e9versible. Quine l\u2019initie aux rigueurs de la logique math\u00e9matique moderne d\u00e9velopp\u00e9e par Bertrand Russell, Alfred North Whitehead et Rudolf Carnap. Bien que mobilis\u00e9 dans l&rsquo;US Navy durant la Seconde Guerre mondiale, Davidson ach\u00e8ve sa th\u00e8se de doctorat en 1949 sur le <em>Phil\u00e8be<\/em> de Platon sous la direction formelle de Werner Jaeger, mais c\u2019est l&#8217;empreinte m\u00e9thodologique de Quine qui marque durablement sa trajectoire.<\/p>\n<p>L\u2019assimilation du pragmatisme am\u00e9ricain et de la philosophie analytique naissante am\u00e8ne le jeune philosophe \u00e0 int\u00e9grer les acquis de la tradition empiriste tout en participant de l&rsquo;int\u00e9rieur \u00e0 son autocritique. Quine venait de dynamiter les bases de l\u2019empirisme logique viennois avec son c\u00e9l\u00e8bre article sur les deux dogmes de l&#8217;empirisme (la distinction analytique\/synth\u00e9tique et le r\u00e9ductionnisme ph\u00e9nom\u00e9naliste). Davidson h\u00e9rite de cette sensibilit\u00e9 critique, mais choisit d\u2019appliquer les outils de la s\u00e9mantique formelle et de la th\u00e9orie de la d\u00e9cision bay\u00e9sienne non pas \u00e0 un behaviorisme strict, mais \u00e0 l&rsquo;analyse fine de la vie mentale et linguistique. Cette formation classique initiale, combin\u00e9e \u00e0 une ma\u00eetrise technique de la logique des pr\u00e9dicats, conf\u00e8re \u00e0 son style une clart\u00e9 argumentative, une pr\u00e9cision grammaticale et une profondeur d&rsquo;\u00e9rudition qui le distinguent nettement de la plupart de ses contemporains.<\/p>\n<p>La transition vers la s\u00e9mantique et la m\u00e9taphysique de l&rsquo;action se nourrit \u00e9galement de son dialogue avec les \u0153uvres de Frank Ramsey sur la probabilit\u00e9 et la mesure subjective des croyances et des d\u00e9sirs. Davidson comprend tr\u00e8s t\u00f4t que pour comprendre le statut des agents rationnels, il est imp\u00e9ratif de doter la th\u00e9orie philosophique d&rsquo;un cadre s\u00e9mantique apte \u00e0 rendre compte de la forme logique des phrases exprimant des actions, des croyances et des relations causales dans le monde r\u00e9el. Ce terreau empiriste \u00e9pur\u00e9 de ses pr\u00e9suppos\u00e9s v\u00e9rificationnistes les plus na\u00effs devient le tremplin d&rsquo;une entreprise th\u00e9orique novatrice.<\/p>\n<h3>1.2 Le paysage philosophique des ann\u00e9es 1960 \u00e0 2000<\/h3>\n<p>Lorsque Davidson publie ses premiers articles r\u00e9volutionnaires au d\u00e9but des ann\u00e9es 1960, le champ philosophique anglo-am\u00e9ricain est domin\u00e9 par deux paradigmes contrast\u00e9s mais \u00e9galement insatisfaisants \u00e0 ses yeux. D&rsquo;une part, la philosophie du langage ordinaire, issue des <em>Recherches philosophiques<\/em> de Ludwig Wittgenstein et port\u00e9e par Gilbert Ryle \u00e0 Oxford, soutient qu\u2019expliquer une action par des raisons constitue une op\u00e9ration purement discursive et normative, radicalement incompatible avec l&rsquo;explication scientifique par des causes m\u00e9caniques. D&rsquo;autre part, le mat\u00e9rialisme scientificiste et le b\u00e9haviorisme m\u00e9thodologique pr\u00e9tendent \u00e9liminer la vie int\u00e9rieure ou r\u00e9duire les concepts mentaux \u00e0 de simples dispositions comportementales ou \u00e0 des micro-\u00e9tats physico-chimiques du syst\u00e8me nerveux central.<\/p>\n<p>Le dialogue critique de Davidson avec ses pairs contemporains fa\u00e7onne les d\u00e9cennies suivantes de la philosophie analytique. Face \u00e0 <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/putnam\/\">Hilary Putnam<\/a>, qui \u00e9labore le fonctionnalisme pour rendre compte de la r\u00e9alisabilit\u00e9 multiple du mental, Davidson choisit une voie strictement anti-r\u00e9ductionniste sur le plan conceptuel mais moniste sur le plan ontologique. Avec <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/rorty\/\">Richard Rorty<\/a>, son ami et interlocuteur privil\u00e9gi\u00e9, il partage le rejet du fondationnalisme \u00e9pist\u00e9mologique et de l&rsquo;id\u00e9e de l&rsquo;esprit comme \u00ab miroir de la nature \u00bb, bien qu&rsquo;il r\u00e9cuse \u00e9nergiquement la d\u00e9rive relativiste et post-moderne vers laquelle Rorty fera basculer le n\u00e9o-pragmatisme. Par ailleurs, son d\u00e9bat avec <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/mcdowell\/\">John McDowell<\/a> porte sur la nature de l\u2019empirisme et les conditions d\u2019un contact rationnel avec le monde empirique, scellant l&rsquo;importance de Davidson dans la gen\u00e8se du r\u00e9alisme direct contemporain.<\/p>\n<p>Au croisement exact de la philosophie du langage et de la philosophie de l\u2019esprit, Davidson maintient une position singuli\u00e8re : le probl\u00e8me du sens et le probl\u00e8me de l\u2019esprit ne sont que les deux faces d\u2019une m\u00eame m\u00e9daille. On ne peut th\u00e9oriser la signification des \u00e9nonc\u00e9s sans th\u00e9oriser simultan\u00e9ment l&rsquo;attribution de pens\u00e9es aux locuteurs, et inversement, aucune subjectivit\u00e9 ne peut s&rsquo;affirmer en dehors d&rsquo;une inscription publique dans un r\u00e9seau partag\u00e9 de communication. Cette posture holiste a permis \u00e0 Davidson de naviguer \u00e0 contre-courant des modes intellectualistes de son temps, r\u00e9sistant tant \u00e0 la mont\u00e9e en puissance de l&rsquo;orthodoxie computationnelle fodorienne qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9liminativisme des neurosciences dures.<\/p>\n<h3>1.3 Vue d&rsquo;ensemble de l&rsquo;\u0153uvre et impact sur la psychologie philosophique<\/h3>\n<p>L\u2019une des caract\u00e9ristiques les plus fascinantes de Donald Davidson r\u00e9side dans le format m\u00eame de sa production acad\u00e9mique. Contrairement aux b\u00e2tisseurs de syst\u00e8mes classiques comme John Locke, Emmanuel Kant ou John Stuart Mill, Davidson n\u2019a jamais r\u00e9dig\u00e9 de longue somme th\u00e9orique monographique. Son g\u00e9nie s&rsquo;est exprim\u00e9 \u00e0 travers une collection d&rsquo;articles denses, rigoureusement cisel\u00e9s, publi\u00e9s dans les revues majeures telles que <em>The Journal of Philosophy<\/em> ou <em>Mind<\/em>. Ces textes, souvent brefs mais d&rsquo;une prodigieuse densit\u00e9 argumentative, ont \u00e9t\u00e9 ult\u00e9rieurement rassembl\u00e9s dans des recueils anthologiques devenus des classiques incontournables : <em>Essays on Actions and Events<\/em> (1980) et <em>Inquiries into Truth and Interpretation<\/em> (1984), suivis plus tard par <em>Subjective, Intersubjective, Objective<\/em> (2001) et <em>Truth, Language, and History<\/em> (2005).<\/p>\n<p>Le recueil <em>Essays on Actions and Events<\/em> a op\u00e9r\u00e9 un v\u00e9ritable s\u00e9isme au sein de la philosophie de l\u2019action et de la m\u00e9taphysique de l\u2019esprit. En montrant que les raisons d\u2019agir sont les causes m\u00eames de ces actions et en proposant une ontologie robuste d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements concrets, Davidson a arrach\u00e9 la psychologie philosophique \u00e0 ses r\u00eaveries dualistes sans pour autant la dissoudre dans le r\u00e9ductionnisme neurobiologique. Il a red\u00e9fini le mental non pas comme un royaume de substances \u00e9th\u00e9r\u00e9es ou un th\u00e9\u00e2tre priv\u00e9 int\u00e9rieur, mais comme une dimension conceptuelle, normative et holiste irr\u00e9ductible, par laquelle nous rendons intelligibles nos propres conduites et celles d&rsquo;autrui.<\/p>\n<p>L&rsquo;impact de Davidson sur la psychologie philosophique et l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie contemporaines s&rsquo;av\u00e8re consid\u00e9rable. Il a conf\u00e9r\u00e9 \u00e0 l&rsquo;intentionnalit\u00e9, notion remise \u00e0 l&rsquo;honneur par Franz Brentano, une armature logique formelle articul\u00e9e \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 s\u00e9mantique. Il a d\u00e9montr\u00e9 que la description du comportement humain au moyen des attitudes propositionnelles (croyances, d\u00e9sirs, esp\u00e9rances, craintes) n\u2019est ni une \u00e9tape pr\u00e9liminaire vou\u00e9e \u00e0 \u00eatre supplant\u00e9e par une neurochimie triomphante, ni une fiction instrumentale, mais le socle ind\u00e9passable de notre condition d&rsquo;\u00eatres rationnels dot\u00e9s de parole et de discernement moral.<\/p>\n<h2>2. La th\u00e9orie de l&rsquo;action : raisons, causes et psychologie du sens commun<\/h2>\n<h3>2.1 L&rsquo;article s\u00e9minal &lsquo;Actions, Reasons, and Causes&rsquo; (1963)<\/h3>\n<p>En 1963, Davidson fait para\u00eetre dans <em>The Journal of Philosophy<\/em> un article destin\u00e9 \u00e0 bouleverser la philosophie pratique : \u00ab Actions, Reasons, and Causes \u00bb. \u00c0 cette \u00e9poque, le n\u00e9o-wittgensteinianisme britannique, repr\u00e9sent\u00e9 avec \u00e9clat par G.E.M. Anscombe dans <em>Intention<\/em> (1957), Stuart Hampshire et A.I. Melden, soutenait une th\u00e8se devenue canonique : les raisons qui motivent un acte ne peuvent en aucun cas en \u00eatre les causes physiques. L&rsquo;argument central reposait sur l\u2019adage david-humien selon lequel la relation causale ne peut unir que des \u00e9v\u00e9nements logiquement distincts et contingents, d\u00e9couverts par induction empirique. Or, affirmaient les wittgensteiniens, la relation entre un motif d&rsquo;agir et une action est de nature interne, conceptuelle et logique : expliquer une action, c\u2019est l\u2019inscrire dans une trame d&rsquo;intelligibilit\u00e9 rationnelle, et non d\u00e9voiler un m\u00e9canisme physique ant\u00e9c\u00e9dent.<\/p>\n<p>Davidson brise ce consensus d&rsquo;une mani\u00e8re magistrale en introduisant une distinction d\u00e9cisive entre les causes en tant que faits ontologiques singuliers et les descriptions de ces causes dans le langage. Il conc\u00e8de que la relation logique relie des descriptions ou des \u00e9nonc\u00e9s, mais affirme que la relation causale, quant \u00e0 elle, s&rsquo;exerce entre des \u00e9v\u00e9nements du monde, ind\u00e9pendamment de la mani\u00e8re dont ils sont linguistiquement caract\u00e9ris\u00e9s. D\u00e8s lors, il formule la th\u00e8se centrale de son article : expliquer une action par une raison revient \u00e0 d\u00e9signer la cause singuli\u00e8re de cette action. L\u2019explication rationnelle (l&rsquo;explication par des raisons) constitue une forme authentique d&rsquo;explication causale.<\/p>\n<p>Pour fonder rigoureusement cette th\u00e8se, Davidson isole ce qu\u2019il nomme la \u00ab raison primaire \u00bb (<em>primary reason<\/em>). Une raison primaire se compose formellement d\u2019un doublet psychologique indissociable : une <strong>attitude favorable<\/strong> (<em>pro-attitude<\/em>) de l\u2019agent envers une classe d\u2019actions caract\u00e9ris\u00e9e par une certaine propri\u00e9t\u00e9 (d\u00e9sir, vis\u00e9e \u00e9thique, pr\u00e9f\u00e9rence) et une <strong>croyance cognitive<\/strong> selon laquelle l\u2019action envisag\u00e9e rel\u00e8ve pr\u00e9cis\u00e9ment de cette classe. Par exemple, si j&rsquo;allume la lumi\u00e8re, ma raison primaire r\u00e9side dans mon d\u00e9sir d\u2019\u00e9clairer la pi\u00e8ce conjugu\u00e9 \u00e0 ma croyance qu\u2019appuyer sur l&rsquo;interrupteur accomplira ce r\u00e9sultat. L\u2019argument d\u00e9cisif de Davidson r\u00e9side dans le fait qu\u2019un agent peut nourrir simultan\u00e9ment plusieurs raisons valables d\u2019accomplir une action donn\u00e9e, mais n&rsquo;agir en r\u00e9alit\u00e9 qu\u2019en vertu de l\u2019une d\u2019entre elles. Seule l&rsquo;efficacit\u00e9 causale de cette raison particuli\u00e8re permet de rendre compte du fait que c\u2019est <em>cette<\/em> raison-ci, et non les autres, qui a produit l&rsquo;acte.<\/p>\n<h3>2.2 L&rsquo;ontologie des \u00e9v\u00e9nements singuliers<\/h3>\n<p>L\u2019affirmation selon laquelle les raisons sont des causes exigeait une clarification m\u00e9taphysique pr\u00e9alable : quelle sorte d\u2019entit\u00e9s sont les causes et les effets ? Dans une s\u00e9rie de textes majeurs, notamment \u00ab The Logical Form of Action Sentences \u00bb (1967) et \u00ab Individuation of Events \u00bb (1969), Davidson d\u00e9veloppe une ontologie in\u00e9dite des \u00e9v\u00e9nements con\u00e7us comme des particuliers concrets, uniques, irrempla\u00e7ables, situ\u00e9s dans l&rsquo;espace et le temps. Cette position s\u2019oppose frontalement aux conceptions id\u00e9alistes ou propositionnelles qui r\u00e9duisent les \u00e9v\u00e9nements \u00e0 des faits, des \u00e9nonc\u00e9s ou des propri\u00e9t\u00e9s instanci\u00e9es \u00e0 un instant <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"t\">$t$<\/span> (comme le proposera plus tard Jaegwon Kim).<\/p>\n<p>Davidson op\u00e8re une d\u00e9marcation rigoureuse entre l\u2019\u00e9v\u00e9nement en lui-m\u00eame \u2014 entit\u00e9 spatio-temporelle muette \u2014 et ses multiples descriptions linguistiques. Un m\u00eame et unique \u00e9v\u00e9nement physique peut faire l&rsquo;objet d&rsquo;une infinit\u00e9 de descriptions vraies sans que son identit\u00e9 ontologique n&rsquo;en soit alt\u00e9r\u00e9e. L&rsquo;exemple davidsonien est rest\u00e9 c\u00e9l\u00e8bre : appuyer sur un interrupteur, allumer la lumi\u00e8re, \u00e9clairer la pi\u00e8ce, alerter involontairement un voleur tapi dans l&rsquo;obscurit\u00e9 constituent un seul et m\u00eame \u00e9v\u00e9nement concret, bien que d\u00e9crit sous des vocables s\u00e9mantiquement distincts, certains faisant appara\u00eetre une action intentionnelle, d&rsquo;autres ses cons\u00e9quences contingentes non voulues.<\/p>\n<p>Pour asseoir cette ontologie sur le plan logique, Davidson propose une r\u00e9forme r\u00e9volutionnaire de la logique des pr\u00e9dicats du premier ordre. Dans les analyses classiques de Russell ou de Frege, les modificateurs adverbiaux (marcher \u00ab rapidement \u00bb, \u00ab dans la rue \u00bb, \u00ab avec une canne \u00bb) posaient d&rsquo;insolubles probl\u00e8mes s\u00e9mantiques. Davidson r\u00e9sout cette aporie en postulant que les verbes d&rsquo;action comportent implicitement une variable existentielle non prononc\u00e9e qui quantifie sur des \u00e9v\u00e9nements. Ainsi, \u00ab Brutus a poignard\u00e9 C\u00e9sar avec un couteau \u00bb se formalise par : il existe un \u00e9v\u00e9nement <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"e\">$e$<\/span> tel que <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"e\">$e$<\/span> est un poignardement, perp\u00e9tr\u00e9 par Brutus, subi par C\u00e9sar, et accompli au moyen d&rsquo;un couteau. Cette brillante formalisation garantit l\u2019inf\u00e9rence logique naturelle (si Brutus a poignard\u00e9 C\u00e9sar avec un couteau, alors il a poignard\u00e9 C\u00e9sar) et installe d\u00e9finitivement les \u00e9v\u00e9nements singuliers au c\u0153ur de la fabrique de la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<h3>2.3 La r\u00e9habilitation de la psychologie populaire (Folk Psychology)<\/h3>\n<p>La fusion davidsonienne de la rationalit\u00e9 et de la causalit\u00e9 a eu pour effet direct de l\u00e9gitimer la \u00ab psychologie populaire \u00bb (<em>folk psychology<\/em>), c\u2019est-\u00e0-dire le sch\u00e8me explicatif spontan\u00e9 par lequel les \u00eatres humains attribuent \u00e0 autrui des d\u00e9sirs, des croyances, des espoirs et des craintes pour donner sens \u00e0 leurs comportements. \u00c0 une \u00e9poque o\u00f9 le scientisme ascendant consid\u00e9rait ce discours ordinaire comme une th\u00e9orie pr\u00e9scientifique archa\u00efque, destin\u00e9e \u00e0 s\u2019effacer devant la biochimie c\u00e9r\u00e9brale comme l\u2019alchimie s\u2019est effac\u00e9e devant la chimie, Davidson \u00e9rige la psychologie populaire en une structure conceptuelle autonome, irrempla\u00e7able et indispensable.<\/p>\n<p>Davidson d\u00e9montre que le vocabulaire intentionnel ne souffre aucune traduction ni aucune r\u00e9duction sans reste aux termes descriptifs des sciences physiques. L&rsquo;irr\u00e9ductibilit\u00e9 du mental ne signale nullement une faiblesse \u00e9pist\u00e9mologique ou un manque d&rsquo;outils empiriques, mais d\u00e9coule de la sp\u00e9cificit\u00e9 normative de l&rsquo;esprit. Lorsque nous imputons \u00e0 un agent le d\u00e9sir de boire et la croyance qu\u2019un verre d\u2019eau \u00e9tanchera sa soif, nous ne formulons pas une simple hypoth\u00e8se physiologique : nous repla\u00e7ons son comportement dans un cadre id\u00e9al de rationalit\u00e9, o\u00f9 ses croyances doivent s&rsquo;articuler harmonieusement avec ses d\u00e9sirs pour justifier l\u2019action.<\/p>\n<p>Cette approche r\u00e9habilite l&rsquo;explication t\u00e9l\u00e9ologique tout en la pr\u00e9servant de tout mysticisme vitaliste. L&rsquo;action orient\u00e9e vers un but est rigoureusement compatible avec le d\u00e9terminisme physique le plus inflexible, car l\u2019explication par les fins (t\u00e9l\u00e9ologie) n&rsquo;est qu&rsquo;une relecture rationnelle d&rsquo;un encha\u00eenement dont la trame \u00e9v\u00e9nementielle sous-jacente est causale. La rationalit\u00e9 op\u00e8re ainsi comme un principe de r\u00e9gulation herm\u00e9neutique : comprendre un \u00eatre humain, c\u2019est le consid\u00e9rer d\u2019embl\u00e9e comme un \u00eatre agissant pour des raisons, guid\u00e9 par une exigence constitutive de coh\u00e9rence que la seule analyse des influx synaptiques est structurellement incapable d&rsquo;appr\u00e9hender.<\/p>\n<h2>3. Le monisme anomal : r\u00e9concilier physicalisme et libert\u00e9 mentale<\/h2>\n<h3>3.1 La formulation des trois principes apparemment contradictoires<\/h3>\n<p>Dans son texte magistral \u00ab Mental Events \u00bb paru en 1970, Donald Davidson s\u2019att\u00e8le au c\u0153ur m\u00e9taphysique du probl\u00e8me corps-esprit (<em>mind-body problem<\/em>). Il identifie trois propositions qui, bien que jouissant chacune d\u2019une plausibilit\u00e9 philosophique presque irr\u00e9futable, semblent \u00e0 premi\u00e8re vue formellement incompatibles :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le principe d\u2019interaction causale :<\/strong> Certains \u00e9v\u00e9nements mentaux interagissent causalement avec des \u00e9v\u00e9nements physiques (par exemple, la perception visuelle d\u2019une falaise cause de l\u2019angoisse, et le d\u00e9sir d&rsquo;\u00e9crire cause le mouvement des doigts sur le clavier).<\/li>\n<li><strong>Le principe du caract\u00e8re nomologique de la causalit\u00e9 :<\/strong> Lorsque deux \u00e9v\u00e9nements sont reli\u00e9s par un lien de cause \u00e0 effet, ils doivent relever d\u2019une loi causale stricte, universelle, sans exception et d\u00e9terministe.<\/li>\n<li><strong>Le principe de l&rsquo;anomalie du mental :<\/strong> Il n\u2019existe pas de lois strictes d\u00e9terministes sur la base desquelles les \u00e9v\u00e9nements mentaux peuvent \u00eatre pr\u00e9dits et expliqu\u00e9s (le mental est litt\u00e9ralement <em>a-nomos<\/em>, priv\u00e9 de lois strictes).<\/li>\n<\/ul>\n<p>L\u2019apparente contradiction cr\u00e8ve les yeux : si un \u00e9v\u00e9nement mental cause un \u00e9v\u00e9nement physique (principe 1), et si toute relation causale doit tomber sous le coup d&rsquo;une loi stricte (principe 2), il semblerait in\u00e9luctable qu\u2019il existe des lois causales strictes reliant le mental et le physique, ce que le principe d\u2019anomalie (principe 3) exclut formellement. La plupart des m\u00e9taphysiciens se voyaient jusqu&rsquo;alors contraints de sacrifier l&rsquo;un des trois principes : les dualistes cart\u00e9siens rejetaient la nomologie stricte ; les mat\u00e9rialistes r\u00e9ductionnistes niaient l&rsquo;anomalie du mental en professant l&rsquo;existence de lois psychophysiques ; les \u00e9piph\u00e9nom\u00e9nistes niaient l\u2019interaction causale descendante.<\/p>\n<p>La d\u00e9couverte de Davidson consiste \u00e0 montrer que cette contradiction apparente repose sur une confusion s\u00e9mantique entre les \u00e9v\u00e9nements et les vocabulaires utilis\u00e9s pour les classifier. La relation de causalit\u00e9 est une relation extentionnelle entre des \u00e9v\u00e9nements singuliers bruts. En revanche, le caract\u00e8re nomologique concerne la fa\u00e7on dont nous d\u00e9crivons ces \u00e9v\u00e9nements. Deux \u00e9v\u00e9nements reli\u00e9s causalement tombent sous une loi stricte <em>uniquement sous certaines descriptions physiques<\/em>, et jamais sous leurs descriptions mentales. Le paradoxe est ainsi \u00e9l\u00e9gamment lev\u00e9 sans c\u00e9der un pouce de terrain sur aucun des trois postulats.<\/p>\n<h3>3.2 Une ontologie mat\u00e9rialiste sans r\u00e9ductionnisme<\/h3>\n<p>Cette r\u00e9conciliation d\u00e9bouche sur la th\u00e9orie ontologique baptis\u00e9e par Davidson le <strong>monisme anomal<\/strong> (<em>anomalous monism<\/em>). Il s\u2019agit d\u2019un \u00ab monisme \u00bb dans la mesure o\u00f9 il n&rsquo;existe qu&rsquo;une seule et unique \u00e9toffe de la r\u00e9alit\u00e9 : tous les \u00e9v\u00e9nements qui se d\u00e9roulent dans l&rsquo;univers sont des \u00e9v\u00e9nements physiques spatio-temporels. Il n\u2019y a pas deux substances distinctes, la mati\u00e8re et l&rsquo;esprit. Mais ce monisme est \u00ab anomal \u00bb parce qu\u2019il refuse cat\u00e9goriquement l&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;on puisse capturer les concepts mentaux au moyen de lois d\u00e9terministes de type physique.<\/p>\n<p>Pour \u00e9clairer ce dispositif, Davidson forge la c\u00e9l\u00e8bre distinction entre l\u2019\u00ab identit\u00e9 des types \u00bb (<em>type identity<\/em>) et l\u2019\u00ab identit\u00e9 des occurrences \u00bb (<em>token identity<\/em>). Les th\u00e9oriciens r\u00e9ductionnistes de l&rsquo;identit\u00e9 des types soutenaient que chaque type d&rsquo;\u00e9tat mental (par exemple, ressentir une douleur) est strictement identique \u00e0 un type d&rsquo;\u00e9tat physique ou c\u00e9r\u00e9bral (la stimulation des fibres C). Davidson rejette radicalement cette perspective : aucun pr\u00e9dicat psychologique ne correspond point pour point \u00e0 un pr\u00e9dicat neurophysiologique. En revanche, il d\u00e9fend une th\u00e9orie de l\u2019identit\u00e9 des occurrences : chaque \u00e9v\u00e9nement mental singulier <em>particulier<\/em> (le fait que j&rsquo;aie ressenti une douleur aigu\u00eb \u00e0 telle seconde pr\u00e9cise) est num\u00e9riquement identique \u00e0 un \u00e9v\u00e9nement physique singulier (une configuration neurochimique pr\u00e9cise dans mon cerveau).<\/p>\n<p>Le monisme anomal r\u00e9cuse donc formellement l\u2019existence de \u00ab lois-ponts \u00bb (<em>bridge laws<\/em>), ces principes de r\u00e9duction th\u00e9orique que le positivisme d\u2019Ernest Nagel jugeait indispensables pour d\u00e9river une science d\u2019une autre. Les \u00e9v\u00e9nements mentaux sont tous, sans exception, des \u00e9v\u00e9nements physiques, mais le langage de l&rsquo;esprit jouit d&rsquo;une autonomie conceptuelle d\u00e9finitive. Cette architecture m\u00e9taphysique accomplit un tour de force : elle pr\u00e9serve l\u2019assise mat\u00e9rialiste du monde moderne tout en barricadant la dignit\u00e9 de la psychologie et des sciences humaines contre toute absorption par les neurosciences.<\/p>\n<h3>3.3 Le concept de survenance mentale chez Davidson<\/h3>\n<p>Afin de parachever l&rsquo;articulation entre l&rsquo;identit\u00e9 physique et l&rsquo;irr\u00e9ductibilit\u00e9 conceptuelle, Davidson r\u00e9introduit au sein de la philosophie de l&rsquo;esprit la notion philosophique de <strong>survenance<\/strong> (<em>supervenience<\/em>), initialement th\u00e9oris\u00e9e par G.E. Moore dans le domaine de l&rsquo;\u00e9thique m\u00e9ta-analytique pour expliquer la relation entre les faits naturels et les propri\u00e9t\u00e9s morales de bont\u00e9. Davidson mobilise ce concept pour d\u00e9crire la d\u00e9pendance ontologique intime du mental \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard du physique sans recourir \u00e0 la r\u00e9ductibilit\u00e9 logique.<\/p>\n<p>La th\u00e8se davidsonienne de la survenance s\u2019\u00e9nonce ainsi : les caract\u00e9ristiques mentales d&rsquo;un \u00eatre d\u00e9pendent de ses caract\u00e9ristiques physiques, au sens o\u00f9 il ne peut y avoir deux \u00e9v\u00e9nements, ou deux individus, qui diff\u00e8rent sous le rapport de leurs propri\u00e9t\u00e9s mentales sans diff\u00e9rer simultan\u00e9ment sous le rapport de leurs propri\u00e9t\u00e9s physiques. Deux cr\u00e9atures physiquement rigoureusement indiscernables jusqu&rsquo;au niveau subatomique seraient n\u00e9cessairement indiscernables du point de vue de leurs croyances, d\u00e9sirs et \u00e9tats psychologiques conscients. Le physique fixe ontologiquement le mental.<\/p>\n<p>Cependant, cette d\u00e9pendance n&rsquo;implique nulle d\u00e9ductibilit\u00e9 a priori ni r\u00e9ductibilit\u00e9 nomologique. M\u00eame si le mental survient sur le physique, il est impossible de pr\u00e9dire ou de calculer les \u00e9tats mentaux d&rsquo;un individu \u00e0 partir de sa seule configuration mat\u00e9rielle, car les crit\u00e8res d&rsquo;attribution des pr\u00e9dicats mentaux ob\u00e9issent \u00e0 une logique radicalement diff\u00e9rente de celle qui gouverne la description des \u00e9tats physiques. Ce statut interm\u00e9diaire de la survenance chez Davidson a fait l\u2019objet de d\u00e9bats fi\u00e9vreux parmi les \u00e9pist\u00e9mologues, certains d\u00e9non\u00e7ant une instabilit\u00e9 conceptuelle, d\u2019autres y voyant la mani\u00e8re la plus subtile d&rsquo;\u00e9viter tant le fant\u00f4me dans la machine cart\u00e9sien que la platitude du b\u00e9haviorisme \u00e9liminativiste.<\/p>\n<h2>4. L&rsquo;irr\u00e9ductibilit\u00e9 du mental et le rejet des lois psychophysiques<\/h2>\n<h3>4.1 La disparit\u00e9 constitutive des sch\u00e8mes conceptuels<\/h3>\n<p>Pourquoi Donald Davidson est-il si cat\u00e9gorique quant \u00e0 l&rsquo;impossibilit\u00e9 de d\u00e9couvrir des lois psychophysiques strictes reliant nos pens\u00e9es aux mouvements de nos atomes ? Sa d\u00e9monstration repose sur ce que l&rsquo;on peut d\u00e9signer comme la disparit\u00e9 constitutive de nos sch\u00e8mes conceptuels. L\u2019\u00e9laboration des sciences physiques et l&rsquo;attribution des \u00e9tats mentaux r\u00e9pondent \u00e0 des \u00ab principes constitutifs \u00bb radicalement incommensurables.<\/p>\n<p>Le discours des sciences physiques dures est intrins\u00e8quement descriptif, quantitatif, m\u00e9caniste et nomologique. Il vise \u00e0 ordonner les ph\u00e9nom\u00e8nes spatio-temporels sous un syst\u00e8me de mesures universelles, ferm\u00e9es et r\u00e9gies par des lois pr\u00e9dictives rigides, o\u00f9 chaque variable peut \u00eatre rigoureusement isol\u00e9e et mesur\u00e9e sans consid\u00e9ration de valeurs, de fins ou de sens. Le monde physique est gouvern\u00e9 par l&rsquo;id\u00e9al de la r\u00e9gularit\u00e9 math\u00e9matique impersonnelle.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9, le discours psychologique rel\u00e8ve d\u2019une logique intrins\u00e8quement normative, rationnelle et holiste. Lorsque nous attribuons \u00e0 un sujet une croyance ou une intention, nous ne mesurons pas une grandeur scalaire ; nous soumettons son comportement \u00e0 des normes de coh\u00e9rence logique, de v\u00e9rit\u00e9 et d&rsquo;intelligibilit\u00e9. Une croyance n&rsquo;existe pas comme une pierre au bord d&rsquo;un chemin : elle n&rsquo;a d&rsquo;existence que par son inscription dans un syst\u00e8me de justifications. Modifier un \u00e9l\u00e9ment au sein de ce r\u00e9seau rationnel entra\u00eene une recomposition globale de l&rsquo;ensemble des attitudes de l&rsquo;agent. Par cons\u00e9quent, plaquer le cadre explicatif physicaliste sur le mental, c\u2019est commettre une confusion cat\u00e9gorielle majeure en tentant de mesurer une exigence de rationalit\u00e9 avec les instruments d&rsquo;une physique d\u00e9terministe.<\/p>\n<h3>4.2 L&rsquo;inexistence de lois strictes en psychologie<\/h3>\n<p>Cette disparit\u00e9 fonci\u00e8re explique pourquoi les g\u00e9n\u00e9ralisations que l\u2019on formule quotidiennement en psychologie ou en sociologie ne pourront jamais atteindre le statut de lois strictes comparables \u00e0 celles de la m\u00e9canique newtonienne ou de la relativit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale. Les \u00e9nonc\u00e9s de la psychologie sont in\u00e9luctablement frapp\u00e9s du sceau de clauses d&rsquo;exception ouvertes, traditionnellement d\u00e9sign\u00e9es sous l&rsquo;expression latine <em>ceteris paribus<\/em> (\u00ab toutes choses \u00e9tant \u00e9gales par ailleurs \u00bb).<\/p>\n<p>Nous pouvons affirmer comme r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale : \u00ab Si une personne a soif et croit qu\u2019il y a de l\u2019eau potable devant elle, elle boira, <em>ceteris paribus<\/em> \u00bb. Or, cette clause ne peut jamais \u00eatre \u00e9limin\u00e9e ni totalement sp\u00e9cifi\u00e9e. Il suffit que la personne suspecte que l&rsquo;eau est empoisonn\u00e9e, ou qu&rsquo;elle souhaite manifester son asc\u00e9tisme, ou qu&rsquo;elle entende une alarme \u00e0 incendie, pour que l&rsquo;action ne se r\u00e9alise pas. Il est \u00e9pist\u00e9mologiquement impossible de clore la liste de ces conditions d&rsquo;interf\u00e9rence sans r\u00e9introduire l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 du holisme ind\u00e9fini de la pens\u00e9e humaine. Or, une v\u00e9ritable loi scientifique rigoureuse ne tol\u00e8re aucune clause d&rsquo;\u00e9chappement impr\u00e9visible : elle doit sp\u00e9cifier dans son propre vocabulaire l&rsquo;ensemble clos des variables r\u00e9gissant le ph\u00e9nom\u00e8ne.<\/p>\n<p>Ce diagnostic emporte des cons\u00e9quences consid\u00e9rables pour la psychologie scientifique et la psychiatrie. Tout espoir d&rsquo;\u00e9laborer une psychologie d\u00e9terministe pr\u00e9dictive fond\u00e9e sur des axiomes psychophysiques rigides rel\u00e8ve, selon Davidson, d&rsquo;une illusion cat\u00e9gorielle. Les r\u00e9gularit\u00e9s observ\u00e9es en clinique ou en sciences humaines demeurent des approximations interpr\u00e9tatives pr\u00e9cieuses, mais elles ne constituent en aucun cas des lois dures de la nature. La fermeture causale du domaine physique \u2014 selon laquelle tout \u00e9v\u00e9nement physique trouvant une cause en trouve une qui est strictement physique \u2014 laisse l&rsquo;esprit humain \u00e0 l&rsquo;abri de toute r\u00e9ification cybern\u00e9tique int\u00e9grale.<\/p>\n<h3>4.3 L&rsquo;autonomie conceptuelle du sujet agent<\/h3>\n<p>L\u2019anomalisme du mental est le bouclier th\u00e9orique par lequel Davidson sauve l\u2019autonomie de l&rsquo;agent moral et la rationalit\u00e9 pratique au sein d&rsquo;un univers strictement physique. Bien que chaque geste pos\u00e9 par un corps humain soit ultimement r\u00e9ductible \u00e0 des cha\u00eenes causales mat\u00e9rielles d&rsquo;atomes en mouvement, la signification humaine de ce geste (frapper un ennemi, signer un contrat, consoler un ami) \u00e9chappe irr\u00e9vocablement \u00e0 la grille de lecture physique.<\/p>\n<p>Le d\u00e9terminisme physique universel, auquel Davidson souscrit sans r\u00e9serve, cesse d\u00e8s lors d&rsquo;\u00eatre synonyme de fatalisme r\u00e9ducteur ou de n\u00e9gation de la libert\u00e9 humaine. L&rsquo;impr\u00e9dictibilit\u00e9 du mental n&rsquo;est pas le fruit de notre ignorance temporaire face \u00e0 la complexit\u00e9 de l&rsquo;enc\u00e9phale, mais une propri\u00e9t\u00e9 structurelle de notre grille d&rsquo;intelligibilit\u00e9 rationnelle. Un observateur omniscient connaissant l&rsquo;\u00e9tat physique exact de chaque particule du cerveau d&rsquo;un sujet pourrait pr\u00e9dire \u00e0 la milliseconde pr\u00e8s les contractions de ses fibres musculaires, mais il demeurerait rigoureusement incapable de dire quelle pens\u00e9e l&rsquo;agent est en train de former, ni quelle d\u00e9cision libre et raisonn\u00e9e il vient d&rsquo;arr\u00eater, s&rsquo;il ne mobilise pas les concepts normatifs d&rsquo;intention, de d\u00e9sir et de valeur.<\/p>\n<p>Cette th\u00e8se disqualifie implicitement tant le computationnisme fodorien \u2014 qui postule une syntaxe c\u00e9r\u00e9brale gouvern\u00e9e par des r\u00e8gles m\u00e9caniques formelles r\u00e9gissant des symboles mentaux \u2014 que l&rsquo;\u00e9liminativisme radical de Paul et Patricia Churchland. L&rsquo;esprit ne se r\u00e9duit pas \u00e0 une illusion cognitive vou\u00e9e \u00e0 la liquidation : il est l\u2019espace m\u00eame des raisons, au sein duquel se d\u00e9ploie l&rsquo;action libre d&rsquo;\u00eatres responsables appel\u00e9s \u00e0 rendre compte de leurs choix devant le tribunal de la communaut\u00e9 humaine.<\/p>\n<h2>5. L&rsquo;interpr\u00e9tation radicale et la compr\u00e9hension de la vie psychique d&rsquo;autrui<\/h2>\n<h3>5.1 Les pr\u00e9misses de l&rsquo;interpr\u00e9tation radicale<\/h3>\n<p>Comment pouvons-nous conna\u00eetre et d\u00e9crypter la vie mentale d&rsquo;un autre \u00eatre humain ? Pour r\u00e9pondre \u00e0 cette question fondamentale, Davidson con\u00e7oit l&rsquo;exp\u00e9rience de pens\u00e9e de l\u2019\u00ab interpr\u00e9tation radicale \u00bb (<em>radical interpretation<\/em>), largement inspir\u00e9e de l&rsquo;entreprise de la \u00ab traduction radicale \u00bb introduite par Quine dans <em>Word and Object<\/em> (1960). Quine imaginait un linguiste parachut\u00e9 au sein d&rsquo;une tribu inconnue dont il ne partage aucun mot de la langue et priv\u00e9 de tout traducteur pr\u00e9alable. Davidson \u00e9l\u00e8ve cette \u00e9nigme \u00e0 un niveau sup\u00e9rieur : il ne s&rsquo;agit pas seulement de traduire un lexique exotique dans une langue maternelle connue, mais de rendre compte simultan\u00e9ment de l&rsquo;\u00e9mergence conjointe du <strong>sens linguistique<\/strong> et de la <strong>pens\u00e9e psychologique<\/strong>.<\/p>\n<p>Davidson identifie une interd\u00e9pendance circulaire fondamentale entre la signification des \u00e9nonc\u00e9s d\u2019un sujet et ses croyances intimes. Pour savoir ce qu\u2019un individu pense, il est indispensable de comprendre ce qu\u2019il dit ; mais pour comprendre ce qu\u2019il dit, il faut d\u00e9j\u00e0 savoir ce qu\u2019il pense et ce qu\u2019il tient pour vrai. Si quelqu\u2019un prononce la phrase \u00ab Il pleut \u00bb, l\u2019interpr\u00e8te ne peut attribuer un sens fixe \u00e0 ces vocables que s\u2019il sait que le locuteur a effectivement la croyance qu\u2019il pleut, et qu\u2019il ne cherche pas \u00e0 tromper son auditoire, ni \u00e0 r\u00e9citer un po\u00e8me, ni \u00e0 parler au sens m\u00e9taphorique. Les croyances et les significations se d\u00e9terminent mutuellement dans une \u00e9quation \u00e0 deux inconnues.<\/p>\n<p>Face \u00e0 cet ab\u00eeme o\u00f9 le sens et l\u2019esprit semblent s&rsquo;\u00e9vanouir dans une ind\u00e9termination sans fond, l\u2019interpr\u00e8te radical davidsonien dispose d\u2019un ancrage fondamental : le comportement observable du locuteur en relation dynamique avec son environnement physique direct. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, l&rsquo;interpr\u00e8te peut identifier empiriquement un fait psychologique d&rsquo;ordre g\u00e9n\u00e9ral : l\u2019attitude propositionnelle minimale consistant \u00e0 <em>tenir pour vrai<\/em> (<em>holding true<\/em>) un \u00e9nonc\u00e9 donn\u00e9 dans une situation concr\u00e8te. C&rsquo;est \u00e0 partir de cette pierre de touche observationnelle que l\u2019interpr\u00e9tation peut s\u2019\u00e9difier.<\/p>\n<h3>5.2 La s\u00e9mantique tarskienne appliqu\u00e9e au langage naturel<\/h3>\n<p>L\u2019une des perc\u00e9es les plus audacieuses de Donald Davidson consiste \u00e0 avoir appliqu\u00e9 les travaux logiques du math\u00e9maticien polonais <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/tarski\/\">Alfred Tarski<\/a> aux langages naturels ordinaires. Tarski avait \u00e9labor\u00e9 une d\u00e9finition formelle de la v\u00e9rit\u00e9 pour les langages formalis\u00e9s math\u00e9matiques au moyen de sa c\u00e9l\u00e8bre <strong>Convention T<\/strong>, selon laquelle une th\u00e9orie ad\u00e9quate de la v\u00e9rit\u00e9 doit engendrer, pour chaque phrase <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"s\">$s$<\/span> d&rsquo;un langage objet, une proposition de la forme canonique :<\/p>\n<p style=\"text-align: center; font-style: italic;\"><span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"s\">$s$<\/span> est vrai si et seulement si <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"p\">$p$<\/span><\/p>\n<p>o\u00f9 <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"s\">$s$<\/span> est la description m\u00e9talinguistique de la phrase et <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"p\">$p$<\/span> exprime la condition du monde qui rend cette phrase vraie (l\u2019exemple classique \u00e9tant : <em>\u00ab La neige est blanche \u00bb est vrai si et seulement si la neige est blanche<\/em>).<\/p>\n<p>Tarski estimait que sa th\u00e9orie \u00e9tait inapplicable aux langages naturels en raison de leur complexit\u00e9 s\u00e9mantique, de leur ambigu\u00eft\u00e9 constitutive et du danger perp\u00e9tuel de paradoxes autor\u00e9f\u00e9rentiels (comme le paradoxe du menteur). Davidson op\u00e8re un renversement copernicien : au lieu d&rsquo;utiliser le concept de v\u00e9rit\u00e9 pour mod\u00e9liser des formules logiques abstraites, il affirme qu\u2019une th\u00e9orie de la v\u00e9rit\u00e9 de style tarskien, convenablement modifi\u00e9e, constitue la th\u00e9orie empirique id\u00e9ale du sens pour un langage naturel ! Comprendre la signification d&rsquo;une phrase, c&rsquo;est conna\u00eetre ses conditions de v\u00e9rit\u00e9. La signification n\u2019est point une n\u00e9buleuse entit\u00e9 mentale platonicienne r\u00e9sidant dans la bo\u00eete cr\u00e2nienne, mais la condition m\u00eame qui relie un \u00e9nonc\u00e9 au monde objectif.<\/p>\n<p>Ainsi, dans l&rsquo;interpr\u00e9tation radicale, l&rsquo;interpr\u00e8te utilise la th\u00e9orie de la v\u00e9rit\u00e9 comme levier heuristique : en observant quelles phrases le locuteur tient pour vraies dans quelles circonstances empiriques manifestes (par exemple, observer que le locuteur tient pour vrai l&rsquo;\u00e9nonc\u00e9 \u00ab Gavagai \u00bb pr\u00e9cis\u00e9ment lorsqu&rsquo;un lapin d\u00e9tale dans le champ de vision commun), l&rsquo;interpr\u00e8te teste empiriquement des axiomes s\u00e9mantiques qui d\u00e9livrent les conditions de v\u00e9rit\u00e9 des phrases \u00e9mises par le sujet. La s\u00e9mantique formelle de la v\u00e9rit\u00e9 devient ainsi la colonne vert\u00e9brale scientifique d&rsquo;une psychologie rigoureuse de la communication humaine.<\/p>\n<h3>5.3 L&rsquo;acc\u00e8s intersubjectif \u00e0 la subjectivit\u00e9<\/h3>\n<p>Cette approche s\u00e9mantique et observationnelle entra\u00eene des cons\u00e9quences majeures pour la question philosophique traditionnelle de l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 l&rsquo;esprit d&rsquo;autrui. Le scepticisme cart\u00e9sien classique postulait un foss\u00e9 infranchissable entre l&rsquo;int\u00e9riorit\u00e9 priv\u00e9e du sujet, accessible par introspection imm\u00e9diate infaillible, et le monde ext\u00e9rieur des corps mat\u00e9riels, r\u00e9duisant l&rsquo;existence des autres esprits \u00e0 une conjecture probabiliste pr\u00e9caire. Davidson d\u00e9truit de fond en comble cette illusion solipsiste.<\/p>\n<p>S&rsquo;appuyant sur l&rsquo;argument wittgensteinien contre l&rsquo;impossibilit\u00e9 d&rsquo;un langage strictement priv\u00e9, Davidson montre qu&rsquo;un esprit n\u2019est concevable que pour autant qu&rsquo;il est susceptible d&rsquo;\u00eatre interpr\u00e9t\u00e9 par un tiers. Il n\u2019y a aucun secret m\u00e9taphysique retranch\u00e9 derri\u00e8re le mur du comportement : la pens\u00e9e est fondamentalement une r\u00e9alit\u00e9 publique, manifeste, distribu\u00e9e dans les \u00e9changes communicatifs. L\u2019int\u00e9riorit\u00e9 psychologique n&rsquo;est pas ant\u00e9rieure au langage social ; elle est le produit d\u00e9riv\u00e9 de la comp\u00e9tence \u00e0 interagir symboliquement avec des partenaires discursifs au sein d&rsquo;un monde mat\u00e9riel partag\u00e9.<\/p>\n<p>Pour la psychologie clinique, l&rsquo;anthropologie et la psychopathologie, cette conception d\u00e9blaie le terrain de toute tentation t\u00e9l\u00e9pathique ou intuitionniste mystique. L&rsquo;\u00e9valuation psychologique de l&rsquo;autre ne consiste pas \u00e0 tenter de p\u00e9n\u00e9trer magiquement une forteresse c\u00e9r\u00e9brale close, mais \u00e0 reconstruire rigoureusement l&rsquo;architecture propositionnelle de ses croyances et de ses d\u00e9sirs \u00e0 partir de ses actes de langage et de ses ajustements au r\u00e9el. L&rsquo;intersubjectivit\u00e9 n&rsquo;est pas un accident providentiel survenant \u00e0 des esprits isol\u00e9s : elle est la matrice constitutive de la subjectivit\u00e9 elle-m\u00eame.<\/p>\n<h2>6. Le principe de charit\u00e9 : rationalit\u00e9 pr\u00e9sum\u00e9e et coh\u00e9rence cognitive<\/h2>\n<h3>6.1 La structure fonctionnelle du principe de charit\u00e9<\/h3>\n<p>Pour sortir de la circularit\u00e9 entre croyance et signification au cours de l&rsquo;interpr\u00e9tation radicale, Davidson introduit l&rsquo;outil m\u00e9thodologique central de son \u00e9pist\u00e9mologie : le <strong>principe de charit\u00e9<\/strong> (<em>principle of charity<\/em>), une formulation initialement \u00e9bauch\u00e9e par Neil Wilson mais refond\u00e9e par Quine et transcend\u00e9e par Davidson. Face \u00e0 un locuteur inconnu, l&rsquo;interpr\u00e8te n&rsquo;a pas d&rsquo;autre choix op\u00e9ratoire que de formuler l&rsquo;hypoth\u00e8se m\u00e9thodologique fondatrice selon laquelle le locuteur est un \u00eatre globalement <strong>rationnel<\/strong>, et que ses croyances sont pour l&rsquo;essentiel <strong>vraies et coh\u00e9rentes<\/strong>.<\/p>\n<p>Davidson d\u00e9compose la structure fonctionnelle de ce principe en deux exigences compl\u00e9mentaires :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le principe de coh\u00e9rence :<\/strong> L&rsquo;interpr\u00e8te doit maximiser la coh\u00e9rence logique interne du r\u00e9seau de croyances attribu\u00e9 au locuteur, en pr\u00e9sumant qu&rsquo;il respecte les lois fondamentales de la logique non-contradictoire et qu&rsquo;il \u00e9vite les incongruit\u00e9s patentes.<\/li>\n<li><strong>Le principe de correspondance :<\/strong> L&rsquo;interpr\u00e8te doit optimiser l&rsquo;accord entre les croyances du locuteur et la r\u00e9alit\u00e9 du monde environnant telle que l&rsquo;interpr\u00e8te la per\u00e7oit lui-m\u00eame, en postulant que, face \u00e0 un fait manifeste de l&rsquo;environnement, le locuteur enregistre ce fait de mani\u00e8re appropri\u00e9e.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Il importe de souligner avec la plus grande rigueur que la charit\u00e9 davidsonienne n\u2019a rien d\u2019une vertu morale condescendante, d&rsquo;un ang\u00e9lisme na\u00eff ou d&rsquo;une tol\u00e9rance humaniste bienveillante. Il s\u2019agit d\u2019une <strong>condition transcendantale de possibilit\u00e9<\/strong> de toute interpr\u00e9tation. Sans cette pr\u00e9somption constitutive de rationalit\u00e9, le comportement du locuteur ne serait qu&rsquo;un flux sonore incoh\u00e9rent, impossible \u00e0 corr\u00e9ler avec un contenu propositionnel identifiable. Interpr\u00e9ter une cr\u00e9ature comme dou\u00e9e de langage et de pens\u00e9e exige par n\u00e9cessit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique de la poser d&#8217;embl\u00e9e comme partageant l&rsquo;essentiel de notre cadre de v\u00e9rit\u00e9 sur le monde.<\/p>\n<h3>6.2 L&rsquo;impossibilit\u00e9 de l&rsquo;erreur globale<\/h3>\n<p>L\u2019une des retomb\u00e9es \u00e9pist\u00e9mologiques les plus foudroyantes de cette th\u00e9orie r\u00e9side dans la r\u00e9futation d\u00e9finitive qu\u2019elle oppose au scepticisme radical. Depuis Ren\u00e9 Descartes et son hypoth\u00e8se fameuse du \u00ab Malin G\u00e9nie \u00bb, prolong\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e8re contemporaine par la fable des cerveaux dans une cuve d&rsquo;Hilary Putnam, le scepticisme m\u00e9taphysique soutient qu&rsquo;il est th\u00e9oriquement possible que l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 de nos croyances concernant le monde ext\u00e9rieur soit fausse du d\u00e9but \u00e0 la fin, sans que notre esprit ne s&rsquo;en aper\u00e7oive.<\/p>\n<p>Davidson d\u00e9montre avec une implacable rigueur logique que cette hypoth\u00e8se est intrins\u00e8quement vide de sens. En vertu de la m\u00e9canique m\u00eame de l&rsquo;interpr\u00e9tation radicale et du principe de charit\u00e9, une croyance est par essence une condition de v\u00e9rit\u00e9 ancr\u00e9e dans le monde r\u00e9el avec lequel le sujet est en commerce causal. Pour qu\u2019un \u00eatre humain puisse se tromper sur une croyance particuli\u00e8re (par exemple, croire \u00e0 tort qu&rsquo;un b\u00e2ton immerg\u00e9 dans l&rsquo;eau est bris\u00e9), il faut n\u00e9cessairement que cette erreur locale se d\u00e9coupe sur un fond d\u2019accord massif et v\u00e9ridique avec l&rsquo;environnement : il doit savoir ce qu&rsquo;est un b\u00e2ton, ce qu&rsquo;est l&rsquo;eau, ce que signifie la ligne droite, et poss\u00e9der une multitude de croyances vraies sur l&rsquo;optique et la physique ordinaire.<\/p>\n<p>Une cr\u00e9ature ne peut pas avoir tort sur tout, car le contenu m\u00eame de ses pens\u00e9es est fix\u00e9 par les causes r\u00e9elles qui provoquent ses jugements. L\u2019erreur n&rsquo;est intelligible que comme une d\u00e9viation microscopique sur l&rsquo;arri\u00e8re-plan incommensurable d&rsquo;une v\u00e9rit\u00e9 partag\u00e9e. Davidson dissipe d&rsquo;un coup de balai l&rsquo;angoisse sceptique : nous ne sommes pas des spectateurs d\u00e9sincarn\u00e9s enferm\u00e9s derri\u00e8re le rideau de fer de nos repr\u00e9sentations subjectives ; nous sommes d&#8217;embl\u00e9e, par la logique m\u00eame du sens et du langage, immerg\u00e9s dans la v\u00e9rit\u00e9 du monde objectif.<\/p>\n<h3>6.3 Limites et applications en psychopathologie<\/h3>\n<p>Cette armature pose un d\u00e9fi intellectuel vertigineux lorsqu\u2019elle est confront\u00e9e aux r\u00e9alit\u00e9s de la clinique psychiatrique et aux ph\u00e9nom\u00e8nes psychopathologiques majeurs, tels que le d\u00e9lire parano\u00efaque, la schizophr\u00e9nie aigu\u00eb ou les troubles dissociatifs. Comment appliquer le principe de charit\u00e9 face \u00e0 un individu qui affirme avec aplomb \u00eatre la r\u00e9incarnation de Napol\u00e9on Bonaparte, ou soutient que ses organes internes sont faits de verre fragile (syndrome de Cotard) ? Faut-il d\u00e9cr\u00e9ter l&rsquo;effondrement pur et simple de son statut d&rsquo;agent rationnel ?<\/p>\n<p>La r\u00e9ponse davidsonienne enrichit consid\u00e9rablement la psychiatrie ph\u00e9nom\u00e9nologique. L&rsquo;interpr\u00e9tation d&rsquo;un patient psychotique ne consiste pas \u00e0 valider la fausset\u00e9 manifeste de ses d\u00e9lires, mais \u00e0 constater que pour identifier un d\u00e9lire comme d\u00e9lire, le clinicien doit s\u2019appuyer sur l&rsquo;immense majorit\u00e9 des croyances ordinaires que le patient continue de partager avec lui : le patient reconna\u00eet la pesanteur, le langage articul\u00e9, la disposition des meubles de la chambre, l&rsquo;usage des portes et des ustensiles. Le d\u00e9lire le plus spectaculaire n&rsquo;est jamais qu&rsquo;une anomalie greff\u00e9e sur un tronc gigantesque de rationalit\u00e9 fonctionnelle sous-jacente.<\/p>\n<p>Sur le plan psychoth\u00e9rapeutique, cette perspective rappelle que m\u00eame dans la d\u00e9sorganisation psychique la plus profonde, le praticien doit pr\u00e9server la pr\u00e9somption de coh\u00e9rence interne du discours du patient. La rupture du contact avec la r\u00e9alit\u00e9 n\u2019est jamais absolue ; elle s&rsquo;exprime comme une tension dramatique entre des sous-syst\u00e8mes cognitifs et des d\u00e9fenses affectives, que l\u2019effort d\u2019interpr\u00e9tation doit patiemment relier au monde commun, sans jamais rel\u00e9guer le sujet souffrant au rang d&rsquo;un m\u00e9canisme biologique insens\u00e9.<\/p>\n<h2>7. La nature des attitudes propositionnelles : croyances, d\u00e9sirs et intentions<\/h2>\n<h3>7.1 Le holisme du mental<\/h3>\n<p>L\u2019un des piliers cardinaux de la philosophie davidsonienne de l\u2019esprit est son <strong>holisme constitutif<\/strong>. Contrairement \u00e0 une vision atomiste du psychisme \u2014 h\u00e9rit\u00e9e d\u2019une tradition empiriste na\u00efve qui concevait les id\u00e9es comme des briques \u00e9l\u00e9mentaires s&rsquo;agr\u00e9geant par associationnisme m\u00e9canique \u2014, Davidson pose qu\u2019aucun \u00e9tat mental singulier ne peut exister de mani\u00e8re isol\u00e9e au sein d\u2019une conscience.<\/p>\n<p>Une croyance, pour \u00eatre la croyance qu\u2019elle est, exige par n\u00e9cessit\u00e9 logique l\u2019existence d\u2019une infinit\u00e9 ind\u00e9termin\u00e9e d&rsquo;autres croyances compl\u00e9mentaires. Prenons un exemple simple : pour croire qu\u2019un train partira \u00e0 14 heures de la gare, l&rsquo;agent doit n\u00e9cessairement poss\u00e9der des croyances sur la nature des trains, sur ce qu&rsquo;est un moyen de transport sur rails, sur le fonctionnement du temps calendaire et des horloges, sur la g\u00e9ographie urbaine, sur la consistance de la mati\u00e8re, etc. Si l&rsquo;on retranche ce r\u00e9seau d&rsquo;arborescences notionnelles, la croyance s&rsquo;\u00e9vapore purement et simplement, priv\u00e9e de toute signification identifiable.<\/p>\n<p>Ce holisme heurte de plein fouet les th\u00e9ories modulaires strictes de l&rsquo;esprit, d\u00e9velopp\u00e9es par les sciences cognitives fonctionnalistes et la psychologie \u00e9volutionniste \u00e0 la suite de Jerry Fodor. On ne peut pas isoler dans le cerveau un \u00ab tiroir \u00e0 croyances \u00bb ou un module herm\u00e9tique d\u00e9volu \u00e0 une t\u00e2che conceptuelle exclusive, car l\u2019attribution de la moindre pens\u00e9e engage l\u2019ensemble du sch\u00e8me interpr\u00e9tatif de l\u2019agent. Ce caract\u00e8re holiste engendre in\u00e9luctablement une certaine \u00ab ind\u00e9termination de l\u2019attribution mentale \u00bb : il existe souvent plusieurs mani\u00e8res th\u00e9oriquement coh\u00e9rentes d\u2019attribuer des paquets de croyances et de d\u00e9sirs \u00e0 un sujet pour rendre compte de ses actes, sans qu&rsquo;un fait biologique microscopique ultime ne vienne trancher de fa\u00e7on d\u00e9finitive entre ces mod\u00e8les explicatifs.<\/p>\n<h3>7.2 L&rsquo;intentionnalit\u00e9 et le concept d&rsquo;attitude propositionnelle<\/h3>\n<p>Dans la filiation de Bertrand Russell, Davidson qualifie les \u00e9tats mentaux d\u2019<strong>attitudes propositionnelles<\/strong> (<em>propositional attitudes<\/em>). Une attitude propositionnelle d\u00e9signe la relation psychologique conative ou cognitive qu&rsquo;un agent entretient avec un contenu exprimable sous la forme d&rsquo;une proposition syntaxique compl\u00e8te : croire <em>que<\/em> <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"p\">$p$<\/span>, d\u00e9sirer <em>que<\/em> <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"p\">$p$<\/span>, redouter <em>que<\/em> <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"p\">$p$<\/span>, esp\u00e9rer <em>que<\/em> <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"p\">$p$<\/span>.<\/p>\n<p>Cette analyse met en lumi\u00e8re la dimension <strong>intensionnelle<\/strong> (orthographi\u00e9e avec un \u00ab s \u00bb) des contextes de croyance, c\u2019est-\u00e0-dire le fait s\u00e9mantique capital que la loi logique de substitutivit\u00e9 des termes co-r\u00e9f\u00e9rentiels (la loi de Leibniz) y est fr\u00e9quemment invalid\u00e9e. Si \u0152dipe d\u00e9sire \u00e9pouser Jocaste, et que Jocaste s\u2019av\u00e8re \u00eatre sa propre m\u00e8re, il serait fallacieux d\u2019en d\u00e9duire logiquement qu&rsquo;\u0152dipe d\u00e9sire \u00e9pouser sa m\u00e8re. Les attitudes propositionnelles ne portent pas sur les objets nus de la r\u00e9alit\u00e9, mais sur les objets appr\u00e9hend\u00e9s sous un mode de donation sp\u00e9cifique, sous une description d\u00e9termin\u00e9e.<\/p>\n<p>Cette rigueur s\u00e9mantique permet \u00e0 Davidson de balayer les conceptions mentalistes r\u00e9ifiantes qui peuplent la psychologie traditionnelle. Il r\u00e9fute sans appel l&rsquo;existence de repr\u00e9sentations internes con\u00e7ues comme des entit\u00e9s interm\u00e9diaires, des \u00ab images mentales \u00bb ou des \u00ab spectrogrammes neuronaux \u00bb qu&rsquo;un \u0153il int\u00e9rieur contemplerait sur un th\u00e9\u00e2tre intime. Le contenu mental n\u2019est pas un objet log\u00e9 dans la t\u00eate ; il est une propri\u00e9t\u00e9 logique et s\u00e9mantique de l&rsquo;interaction globale d&rsquo;un sujet situ\u00e9 avec son \u00e9cosyst\u00e8me linguistique et physique. L&rsquo;anti-cart\u00e9sianisme de Davidson d\u00e9racine ainsi les derniers mythes d&rsquo;un sanctuaire int\u00e9rieur clos sur lui-m\u00eame.<\/p>\n<h3>7.3 L&rsquo;intention pure et la planification de l&rsquo;action<\/h3>\n<p>Dans son c\u00e9l\u00e8bre article de 1978 intitul\u00e9 \u00ab Intending \u00bb, Davidson approfondit la ph\u00e9nom\u00e9nologie de la volont\u00e9 en s&rsquo;attaquant \u00e0 une \u00e9nigme que son texte de 1963 avait laiss\u00e9e en suspens : le statut de l&rsquo;<strong>intention pure<\/strong> (<em>pure intending<\/em>), c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;intention orient\u00e9e vers l&rsquo;avenir, d\u00e9tach\u00e9e de toute action imm\u00e9diate pr\u00e9sente. Dans \u00ab Actions, Reasons, and Causes \u00bb, l\u2019intention \u00e9tait quasi identifi\u00e9e \u00e0 l&rsquo;action m\u00eame en train de s&rsquo;effectuer sous l&rsquo;impulsion de la raison primaire. Or, il est patent qu&rsquo;un \u00eatre humain peut former aujourd&rsquo;hui l&rsquo;intention ferme de r\u00e9diger son testament dans trois mois sans pour autant esquisser le moindre mouvement physique \u00e0 cet instant.<\/p>\n<p>Pour clarifier ce mode d&rsquo;existence de la volont\u00e9, Davidson affine sa taxinomie des jugements pratiques en op\u00e9rant une distinction fondamentale :<\/p>\n<ul>\n<li>Les <strong>d\u00e9sirs et pr\u00e9f\u00e9rences primaires<\/strong> ne constituent que des jugements <em>prima facie<\/em> ou conditionnels (\u00ab Tout bien pes\u00e9, faire ceci pr\u00e9sente des aspects d\u00e9sirables \u00bb). Ces jugements restent ouverts, comparatifs, et coexistent paisiblement avec des d\u00e9sirs rivaux oppos\u00e9s.<\/li>\n<li>L&rsquo;<strong>intention arr\u00eat\u00e9e<\/strong>, quant \u00e0 elle, s\u2019incarne dans un jugement <em>inconditionnel<\/em> ou cat\u00e9gorique (\u00ab all-out judgment \u00bb) selon lequel accomplir cette action sp\u00e9cifique est, toutes choses consid\u00e9r\u00e9es, ce qu&rsquo;il convient de faire.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;intention n&rsquo;est donc ni un simple d\u00e9sir persistant, ni une proph\u00e9tie probabiliste que l&rsquo;agent formule sur son propre avenir, mais un acte de jugement normatif conclusif qui cl\u00f4t la d\u00e9lib\u00e9ration int\u00e9rieure et pr\u00e9pare l&rsquo;appareil cognitif \u00e0 l&rsquo;ex\u00e9cution. En conf\u00e9rant \u00e0 l&rsquo;intention cette nature de jugement inconditionnel, Davidson dote la psychologie de l&rsquo;action d&rsquo;une th\u00e9orie puissante de la planification, du contr\u00f4le ex\u00e9cutif et de l&rsquo;engagement temporel de l&rsquo;agent, comblant le foss\u00e9 entre la contemplation d\u00e9lib\u00e9rative et le passage \u00e0 l&rsquo;acte concret.<\/p>\n<h2>8. L&rsquo;externalisme s\u00e9mantique et la constitution triangulaire de l&rsquo;esprit<\/h2>\n<h3>8.1 L&rsquo;externalisme anti-individualiste de Davidson<\/h3>\n<p>La question de l&rsquo;ancrage de la pens\u00e9e dans le monde franchit un palier d\u00e9cisif lorsque Davidson embrasse et radicalise les th\u00e8ses de l\u2019<strong>externalisme s\u00e9mantique<\/strong> d\u00e9fendues dans les ann\u00e9es 1970 par Hilary Putnam (\u00e0 travers la c\u00e9l\u00e8bre exp\u00e9rience de pens\u00e9e de la \u00ab Terre Jumelle \u00bb) et prolong\u00e9es par Tyler Burge (l&rsquo;externalisme social). L\u2019internalisme classique, dominant depuis Descartes et Locke jusqu&rsquo;aux premi\u00e8res th\u00e9ories cognitives computationnelles de Jerry Fodor, postulait que les contenus de nos pens\u00e9es sont int\u00e9gralement fix\u00e9s par ce qui se d\u00e9roule \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de notre bo\u00eete cr\u00e2nienne (\u00ab <em>meanings just ain&rsquo;t in the head<\/em> \u00bb, selon la formule retentissante de Putnam).<\/p>\n<p>Davidson rejette ce physicalisme microscopique enferm\u00e9 dans le cerveau biologique avec une vigueur absolue. Pour lui, le contenu de ce qu&rsquo;un individu pense, croit ou d\u00e9sire d\u00e9pend de mani\u00e8re constitutive des relations causales objectives que son organisme entretient avec son environnement physique et mat\u00e9riel imm\u00e9diat. Ce n&rsquo;est pas l&rsquo;architecture neuronale interne isol\u00e9e qui d\u00e9termine si un homme pense \u00e0 l&rsquo;eau ou \u00e0 un liquide fictif indiscernable, mais l&rsquo;histoire causale concr\u00e8te de ses interactions avec la substance chimique r\u00e9elle <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"H_2O\">$H_2O$<\/span> pr\u00e9sente dans son milieu d&rsquo;\u00e9volution.<\/p>\n<p>Cet externalisme davidsonien n\u2019est pas un simple appendice \u00e0 sa philosophie : il est la cons\u00e9quence directe de sa m\u00e9thode d&rsquo;interpr\u00e9tation radicale. Puisque l&rsquo;attribution de sens repose sur la mise en corr\u00e9lation des stimuli environnementaux avec les \u00e9nonc\u00e9s tenus pour vrais par le sujet, le contenu s\u00e9mantique est litt\u00e9ralement distribu\u00e9 dans l&rsquo;espace public du monde partag\u00e9. L&rsquo;esprit transcende les limites de la peau et des m\u00e9ninges ; il se d\u00e9ploie \u00e0 l&rsquo;intersection dynamique du corps et de son biotope mat\u00e9riel.<\/p>\n<h3>8.2 Le mod\u00e8le de la triangulation<\/h3>\n<p>Pour conceptualiser cette architecture constitutive de la vie psychologique, Davidson forge dans les ann\u00e9es 1980 et 1990 son mod\u00e8le philosophique le plus po\u00e9tique et le plus profond : la <strong>triangulation<\/strong> (<em>triangulation<\/em>). Il affirme qu&rsquo;aucune cr\u00e9ature isol\u00e9e ne peut acc\u00e9der \u00e0 la notion d&rsquo;objectivit\u00e9 ni d\u00e9velopper de vie mentale propositionnelle en dehors d&rsquo;une relation tripartite fondamentale impliquant au minimum :<\/p>\n<ul>\n<li>Un <strong>premier sujet<\/strong> pensant et communicant.<\/li>\n<li>Un <strong>second sujet<\/strong> semblable au premier, observant et dialoguant.<\/li>\n<li>Un <strong>objet commun ou \u00e9v\u00e9nement<\/strong> dans le monde ext\u00e9rieur, provoquant des stimuli chez les deux sujets.<\/li>\n<\/ul>\n<p>La triangulation r\u00e9sout un probl\u00e8me fondamental de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie de la perception : le probl\u00e8me de la fixation de la r\u00e9f\u00e9rence distale. Si un sujet solitaire r\u00e9agit \u00e0 un stimulus lumineux, comment d\u00e9terminer le contenu de sa perception ? Est-ce la lumi\u00e8re frappant sa r\u00e9tine ? L&rsquo;influx dans le nerf optique ? Ou l&rsquo;objet brillant dans le champ lointain ? Prise isol\u00e9ment, la cr\u00e9ature ne peut op\u00e9rer cette distinction. C&rsquo;est uniquement par l&rsquo;intersection des lignes de vis\u00e9e de deux observateurs distincts convergeant vers le m\u00eame foyer d&rsquo;interaction que le point d&rsquo;impact causal se trouve triangul\u00e9 et spatialement fix\u00e9 dans l&rsquo;espace objectif.<\/p>\n<p>Plus encore, c&rsquo;est au sein de cette triangulation sociale qu&rsquo;\u00e9merge pour la premi\u00e8re fois la distinction vitale entre <strong>croire<\/strong> et <strong>\u00eatre vrai<\/strong>. En observant qu&rsquo;un partenaire d&rsquo;interaction r\u00e9agit diff\u00e9remment face au m\u00eame objet du monde, l&rsquo;agent acquiert la conscience r\u00e9flexive de l&rsquo;erreur possible et, par l\u00e0 m\u00eame, l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un monde objectif ind\u00e9pendant de ses perceptions subjectives imm\u00e9diates. La v\u00e9rit\u00e9 cesse d&rsquo;\u00eatre une projection fantasmatique pour devenir la norme directrice de l&rsquo;apprentissage social. Sans cette base triangulaire, aucune rationalit\u00e9 ne saurait \u00e9clore.<\/p>\n<h3>8.3 Cons\u00e9quences pour la psychologie cognitive et animale<\/h3>\n<p>Ce mod\u00e8le d&rsquo;une audace m\u00e9taphysique totale conduit Donald Davidson \u00e0 adopter une position hautement controvers\u00e9e au sein des d\u00e9bats contemporains sur la psychologie compar\u00e9e et l\u2019\u00e9thologie cognitive : la th\u00e8se selon laquelle les <strong>animaux non linguistiques ne pensent pas<\/strong> au sens propositionnel strict du terme.<\/p>\n<p>L\u2019argument davidsonien, expos\u00e9 notamment dans \u00ab Rational Animals \u00bb (1982), s\u2019articule avec une rigueur implacable :<\/p>\n<ul>\n<li>Pour poss\u00e9der une croyance quelconque, un \u00eatre doit poss\u00e9der le <em>concept m\u00eame de croyance<\/em>, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00eatre capable de comprendre qu&rsquo;une croyance peut \u00eatre fausse, ce qui pr\u00e9suppose la ma\u00eetrise de la distinction normative entre le vrai et le faux, entre l&rsquo;apparence et la r\u00e9alit\u00e9.<\/li>\n<li>Or, l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la norme de v\u00e9rit\u00e9 objective requiert la triangulation linguistique et l&rsquo;exercice d&rsquo;une communication propositionnelle intersubjective partag\u00e9e.<\/li>\n<li>Par cons\u00e9quent, les animaux priv\u00e9s de langage naturel, bien qu&rsquo;ils jouissent d&rsquo;une vie sensorielle aigu\u00eb, de sensations de plaisir et de douleur, d&rsquo;une m\u00e9moire affective et de capacit\u00e9s d&rsquo;apprentissage comportemental sophistiqu\u00e9es, ne poss\u00e8dent pas \u00e0 proprement parler d&rsquo;attitudes propositionnelles d&rsquo;ordre cognitif.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette conclusion a suscit\u00e9 des r\u00e9pliques passionn\u00e9es de la part de philosophes de l&rsquo;esprit tels que Colin Allen, Marc Bekoff ou Ruth Millikan, ainsi que des \u00e9thologues de terrain. Ceux-ci accusent Davidson d&rsquo;un anthropocentrisme logocentrique excessif, arguant que de nombreuses esp\u00e8ces animales manifestent des comportements d&rsquo;illusion, de ruse tactique et de planification qui attestent empiriquement de l&rsquo;existence de m\u00e9tarepr\u00e9sentations sans langage verbal formel. Ce d\u00e9bat demeure l\u2019un des plus vifs de la philosophie contemporaine, for\u00e7ant les sciences de l&rsquo;esprit \u00e0 r\u00e9interroger sans cesse les fronti\u00e8res mouvantes entre cognition animale, sensibilit\u00e9 sensorimotrice et conceptualisation linguistique.<\/p>\n<h2>9. L&rsquo;irrationalit\u00e9 psychologique : akrasia, auto-illusion et division de l&rsquo;esprit<\/h2>\n<h3>9.1 L&rsquo;\u00e9nigme de la faiblesse de la volont\u00e9 (Akrasia)<\/h3>\n<p>Si la rationalit\u00e9 est, selon l\u2019\u00e9difice davidsonien, la condition indispensable et constitutive de toute vie psychologique intelligible, comment rendre compte des failles \u00e9videntes et omnipr\u00e9sentes de cette m\u00eame rationalit\u00e9 dans l&rsquo;existence humaine ordinaire ? L\u2019irrationalit\u00e9 psychologique ne risque-t-elle pas de faire s\u2019effondrer le mod\u00e8le davidsonien tout entier ? Davidson s&rsquo;affronte courageusement \u00e0 ce d\u00e9fi dans un texte d&rsquo;une profondeur \u00e9thique et logique magistrale : \u00ab How is Weakness of the Will Possible? \u00bb (1969).<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me de la faiblesse de la volont\u00e9, traditionnellement d\u00e9sign\u00e9 sous le terme grec d\u2019<strong>akrasia<\/strong>, hante la philosophie depuis Socrate. Dans le <em>Protagoras<\/em> de Platon, Socrate professe l&rsquo;intellectualisme moral : nul ne fait le mal de son plein gr\u00e9 ; l&rsquo;agent qui agit mal le fait uniquement par ignorance de ce qui est v\u00e9ritablement bon. Davidson r\u00e9cuse cette esquive socratique et valide la r\u00e9alit\u00e9 empirique du ph\u00e9nom\u00e8ne : un \u00eatre humain peut parfaitement juger, de mani\u00e8re lucide et d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e, qu&rsquo;accomplir l&rsquo;action <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"A\">$A$<\/span> est meilleur qu&rsquo;accomplir l&rsquo;action <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"B\">$B$<\/span>, et pourtant, au m\u00eame instant, accomplir intentionnellement et librement l&rsquo;action <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"B\">$B$<\/span>.<\/p>\n<p>Pour r\u00e9soudre ce paradoxe sans sacrifier la logique de l&rsquo;action, Davidson applique sa distinction entre jugement conditionnel et inconditionnel. L&rsquo;agent acratique forme un jugement <em>prima facie<\/em> comparatif : \u00ab Tout bien consid\u00e9r\u00e9 (<em>all things considered<\/em>), ne pas fumer cette cigarette est meilleur que de la fumer \u00bb. Or, ce jugement englobant demeure structurellement conditionnel \u00e0 la prise en compte de la totalit\u00e9 des raisons disponibles. Au moment d&rsquo;agir, sous l&#8217;empire d&rsquo;un d\u00e9sir vif et imm\u00e9diat, l&rsquo;agent \u00e9met un jugement inconditionnel non-comparatif (<em>all-out<\/em>) : \u00ab Fumer cette cigarette maintenant est bon \u00bb. L&rsquo;incoh\u00e9rence tragique de l&rsquo;akrasia r\u00e9side dans le fait que l&rsquo;agent viole un principe normatif fondamental de la rationalit\u00e9 pratique \u2014 que Davidson baptise le <strong>principe de continence<\/strong> (qui ordonne d&rsquo;aligner son jugement inconditionnel sur son meilleur jugement tout bien consid\u00e9r\u00e9) \u2014, tout en demeurant un agent agissant pour une raison causale efficiente.<\/p>\n<h3>9.2 L&rsquo;auto-illusion (Self-Deception) et le mensonge \u00e0 soi-m\u00eame<\/h3>\n<p>Une \u00e9nigme psychologique plus vertigineuse encore concerne le ph\u00e9nom\u00e8ne de l\u2019<strong>auto-illusion<\/strong> (<em>self-deception<\/em>) ou \u00ab mauvaise foi \u00bb. Dans le mensonge ordinaire adress\u00e9 \u00e0 autrui, la situation est limpide : le menteur conna\u00eet la v\u00e9rit\u00e9 <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"p\">$p$<\/span>, et s\u2019efforce d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment de faire croire la fausset\u00e9 non-<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"p\">$p$<\/span> \u00e0 son interlocuteur na\u00eff. Mais comment mod\u00e9liser un mensonge dont l&rsquo;auteur et la victime sont une seule et m\u00eame personne ? Comment puis-je simultan\u00e9ment savoir que <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"p\">$p$<\/span> est vrai, et r\u00e9ussir l&rsquo;exploit cognitif de me convaincre sinc\u00e8rement que non-<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"p\">$p$<\/span> est le cas ?<\/p>\n<p>Les mod\u00e8les philosophiques classiques s&rsquo;ab\u00eemaient dans des impasses : soit ils r\u00e9duisaient le ph\u00e9nom\u00e8ne \u00e0 une simple erreur d&rsquo;inattention (vidant l&rsquo;auto-illusion de sa duplicit\u00e9 intentionnelle), soit ils postulaient une contradiction logique insurmontable o\u00f9 le sujet devait entretenir simultan\u00e9ment et consciemment deux croyances contradictoires au m\u00eame instant sous le m\u00eame rapport.<\/p>\n<p>Davidson d\u00e9construit cette dynamique en d\u00e9voilant le m\u00e9canisme psychologique sous-jacent :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;agent poss\u00e8de des raisons objectives tr\u00e8s solides de croire que <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"p\">$p$<\/span> (par exemple, un homme soup\u00e7onne que son \u00e9pouse lui est infid\u00e8le).<\/li>\n<li>La perspective de la v\u00e9rit\u00e9 de <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"p\">$p$<\/span> lui \u00e9tant insupportable, son d\u00e9sir ardent que non-<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"p\">$p$<\/span> soit le cas op\u00e8re comme une force causale d\u00e9viante sur son appareil d&rsquo;\u00e9valuation des preuves.<\/li>\n<li>Ce d\u00e9sir motive l&rsquo;agent \u00e0 d\u00e9tourner activement son attention des indices accablants en faveur de <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"p\">$p$<\/span>, \u00e0 sur\u00e9valuer des d\u00e9tails futiles accr\u00e9ditant non-<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"p\">$p$<\/span>, jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;il parvienne \u00e0 fixer la croyance rassurante que non-<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"p\">$p$<\/span>.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;auto-illusion n&rsquo;est donc pas la coexistence statique et consciente de deux croyances mutuellement destructrices, mais un processus causal intentionnellement biais\u00e9 o\u00f9 un \u00e9tat affectif intervient de mani\u00e8re ill\u00e9gitime dans la m\u00e9canique cognitive de justification du vrai.<\/p>\n<h3>9.3 La partition de l&rsquo;esprit (Partitioning the Mind)<\/h3>\n<p>Pour parachever l&rsquo;explication th\u00e9orique de ces pathologies de la rationalit\u00e9, Davidson formule dans \u00ab Paradoxes of Irrationality \u00bb (1982) sa c\u00e9l\u00e8bre th\u00e8se de la <strong>partition de l&rsquo;esprit<\/strong> (<em>partitioning the mind<\/em>). Puisque l&rsquo;esprit est r\u00e9gi par un principe de coh\u00e9rence logique globale, la coexistence au sein d&rsquo;une conscience unifi\u00e9e de jugements contradictoires et de causes aveugles menacerait de d\u00e9sint\u00e9grer le tissu m\u00eame de l&rsquo;intelligibilit\u00e9 rationnelle.<\/p>\n<p>Davidson propose d\u00e8s lors l\u2019hypoth\u00e8se audacieuse d&rsquo;une division mentale fonctionnelle : l&rsquo;esprit d&rsquo;un \u00eatre humain ne constitue pas un bloc monolithique transparent \u00e0 lui-m\u00eame, mais doit \u00eatre conceptualis\u00e9 comme comprenant des sous-syst\u00e8mes cognitifs relativement autonomes, s\u00e9par\u00e9s par des fronti\u00e8res psychiques fonctionnelles. Au sein de chaque compartiment ou territoire mental, le principe de charit\u00e9 et les normes de coh\u00e9rence logique r\u00e8gnent en ma\u00eetres absolus : les croyances et d\u00e9sirs s&rsquo;y articulent de mani\u00e8re impeccable.<\/p>\n<p>L\u2019irrationalit\u00e9 psychologique survient pr\u00e9cis\u00e9ment lorsqu&rsquo;une relation causale franchit la fronti\u00e8re entre deux compartiments sans qu\u2019aucune relation de justification rationnelle n\u2019accompagne ce passage. Un d\u00e9sir situ\u00e9 dans le sous-syst\u00e8me <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"A\">$A$<\/span> cause directement une croyance ou un d\u00e9ni dans le sous-syst\u00e8me <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"B\">$B$<\/span>, sans pour autant constituer une raison logique justifiant cette croyance aux yeux de l&rsquo;esprit tout entier. Davidson retrouve ainsi, par les voies rigoureuses de la philosophie analytique du langage et de l&rsquo;action, l&rsquo;intuition centrale de la m\u00e9tapsychologie freudienne (la division de l&rsquo;appareil psychique en instances), tout en \u00e9purant radicalement le mod\u00e8le freudien de sa mythologie \u00e9nerg\u00e9tique et de son inconscient substantifi\u00e9.<\/p>\n<h2>10. Le probl\u00e8me de la causalit\u00e9 mentale et les critiques de l&rsquo;\u00e9piph\u00e9nom\u00e9nisme<\/h2>\n<h3>10.1 L&rsquo;accusation d&rsquo;\u00e9piph\u00e9nom\u00e9nisme port\u00e9e contre le monisme anomal<\/h3>\n<p>Malgr\u00e9 l&rsquo;\u00e9l\u00e9gance architectonique du monisme anomal, la th\u00e9orie davidsonienne a essuy\u00e9 l&rsquo;une des critiques les plus redoutables de l&rsquo;histoire de la m\u00e9taphysique contemporaine, formul\u00e9e avec une acuit\u00e9 particuli\u00e8re par des philosophes tels que <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/kim\/\">Jaegwon Kim<\/a> et Ernest Sosa. Cette objection est connue sous le nom du spectre de l&rsquo;<strong>\u00e9piph\u00e9nom\u00e9nisme<\/strong> (<em>epiphenomenalism<\/em>).<\/p>\n<p>L&rsquo;argument critique de Kim s&rsquo;\u00e9nonce avec une force d\u00e9vastatrice : selon Davidson lui-m\u00eame, deux \u00e9v\u00e9nements ne sont reli\u00e9s par un lien causal que dans la mesure o\u00f9 ils tombent sous une loi stricte et d\u00e9terministe de la nature. Or, Davidson affirme avec insistance qu&rsquo;il n&rsquo;existe de lois strictes qu&rsquo;au sein de la science physique, et qu&rsquo;aucune loi stricte ne saurait comporter de pr\u00e9dicats mentaux. Par cons\u00e9quent, chaque fois qu&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement mental (par exemple, ma volont\u00e9 de lever le bras) cause un \u00e9v\u00e9nement physique (le mouvement de mon bras), cette causalit\u00e9 s&rsquo;exerce <strong>exclusivement en vertu des propri\u00e9t\u00e9s physiques<\/strong> de cet \u00e9v\u00e9nement (les d\u00e9charges \u00e9lectriques neuronales), et aucunement en vertu de ses <strong>propri\u00e9t\u00e9s mentales<\/strong> (sa signification, son contenu propositionnel, son ressenti conscient).<\/p>\n<p>La conclusion des d\u00e9tracteurs est implacable : le mental chez Davidson risque d&rsquo;\u00eatre r\u00e9duit \u00e0 un passager clandestin ontologique, un pur \u00ab \u00e9piph\u00e9nom\u00e8ne \u00bb sans la moindre efficacit\u00e9 causale r\u00e9elle. Pour reprendre l&rsquo;image c\u00e9l\u00e8bre de la locomotive \u00e0 vapeur, la propri\u00e9t\u00e9 mentale ne serait que la fum\u00e9e blanche s&rsquo;\u00e9chappant de la chemin\u00e9e : elle est certes produite par le moteur physique, mais elle ne poss\u00e8de aucun pouvoir moteur propre pour faire avancer les roues du train. Si ce diagnostic \u00e9tait fond\u00e9, le monisme anomal \u00e9chouerait dans son projet de pr\u00e9server le pouvoir causal de nos pens\u00e9es et de nos valeurs sur le monde physique.<\/p>\n<h3>10.2 La r\u00e9ponse de Donald Davidson \u00e0 ses critiques<\/h3>\n<p>Profond\u00e9ment interpell\u00e9 par ce d\u00e9fi, Donald Davidson r\u00e9pond \u00e0 ses contradicteurs dans un essai capital intitul\u00e9 \u00ab Thinking Causes \u00bb (1993). Sa r\u00e9plique consiste \u00e0 d\u00e9noncer une r\u00e9gression m\u00e9taphysique ill\u00e9gitime chez ses critiques, qui succombent selon lui \u00e0 une r\u00e9ification erron\u00e9e des propri\u00e9t\u00e9s.<\/p>\n<p>Davidson rappelle avec une fermet\u00e9 in\u00e9branlable que, dans son ontologie, les causes sont des <strong>\u00e9v\u00e9nements concrets singuliers<\/strong>, et non des \u00ab propri\u00e9t\u00e9s \u00bb hypostasi\u00e9es. Un \u00e9v\u00e9nement singulier ne cause pas un autre \u00e9v\u00e9nement \u00ab en vertu d\u2019une seule \u00bb de ses propri\u00e9t\u00e9s : il cause ce qu\u2019il cause en tant qu&rsquo;\u00e9v\u00e9nement global ind\u00e9composable, avec l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 inh\u00e9rente de ce qu&rsquo;il est. Dire qu&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement physique est cause sous une description physique n&rsquo;enl\u00e8ve absolument rien au fait que cet \u00e9v\u00e9nement <em>est<\/em> l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement mental lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Pour \u00e9clairer ce point crucial, Davidson propose une analogie lumineuse. Imaginons qu\u2019une lettre d&rsquo;adieu, r\u00e9dig\u00e9e sur une feuille de papier, p\u00e8se exactement 52 grammes et qu\u2019en tombant sur le plateau d&rsquo;une balance ultrasensible, elle d\u00e9clenche un m\u00e9canisme d&rsquo;alarme. L&rsquo;alarme a \u00e9t\u00e9 d\u00e9clench\u00e9e en vertu de lois physiques reliant la masse et la pesanteur. Faut-il en conclure que la lettre n&rsquo;a pas d\u00e9clench\u00e9 l&rsquo;alarme en tant que lettre d&rsquo;amour tragique ? Certes, la po\u00e9sie du texte ne figure pas dans les \u00e9quations de la gravitation, mais c\u2019est bel et bien <em>cette<\/em> lettre pr\u00e9cise, charg\u00e9e de son sens po\u00e9tique et humain, qui a physiquement appuy\u00e9 sur le plateau. De la m\u00eame fa\u00e7on, nos pens\u00e9es n&rsquo;ont pas besoin d&rsquo;une physique magique de l&rsquo;esprit pour \u00eatre causalement efficientes : \u00e9tant physiquement incarn\u00e9es dans le monde, leur efficacit\u00e9 est garantie par leur participation pleine et enti\u00e8re au tissu causal universel.<\/p>\n<h3>10.3 Port\u00e9e pour le probl\u00e8me corps-esprit contemporain<\/h3>\n<p>Cette controverse autour de la causalit\u00e9 mentale a profond\u00e9ment reconfigur\u00e9 l\u2019ensemble de la m\u00e9taphysique de l&rsquo;esprit \u00e0 la fin du vingti\u00e8me si\u00e8cle. Elle a contraint les philosophes \u00e0 abandonner le mod\u00e8le simpliste d&rsquo;une causalit\u00e9 descendante (\u00ab downward causation \u00bb) d&rsquo;allure quasi-magique o\u00f9 une entit\u00e9 mentale immat\u00e9rielle viendrait pousser des mol\u00e9cules d&rsquo;oxyg\u00e8ne dans les synapses c\u00e9r\u00e9brales.<\/p>\n<p>L\u2019analyse davidsonienne a servi de socle aux d\u00e9fenses les plus sophistiqu\u00e9es du physicalisme non-r\u00e9ductionniste contemporain. Elle a d\u00e9montr\u00e9 que l\u2019explication causale n\u2019est pas univoque : selon le niveau de description auquel nous nous situons, nous mobilisons des vocabulaires diff\u00e9rents qui r\u00e9pondent \u00e0 des int\u00e9r\u00eats explicatifs h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes. La description neurobiologique nous renseigne sur le fonctionnement machinal de l&rsquo;organisme, tandis que la description intentionnelle nous renseigne sur la rationalit\u00e9 de l&rsquo;agent.<\/p>\n<p>Cependant, une question demeure ouverte et continue de hanter les successeurs de Davidson : qu&rsquo;en est-il de la dimension purement ph\u00e9nom\u00e9nale de la conscience, des \u00ab qualia \u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire de l&rsquo;effet subjectif que cela fait (<em>what it is like<\/em>, selon l&rsquo;expression de Thomas Nagel) d&rsquo;\u00e9prouver une douleur cuisante ou d&rsquo;admirer un ciel d&rsquo;azur ? Si le monisme anomal rend admirablement compte des attitudes propositionnelles et de leur s\u00e9mantique conceptuelle, il s&rsquo;est montr\u00e9 plus discret face au myst\u00e8re ph\u00e9nom\u00e9nologique brut de la subjectivit\u00e9 incarn\u00e9e, laissant \u00e0 des philosophes comme David Chalmers le soin de formuler leur fameux \u00ab probl\u00e8me difficile de la conscience \u00bb.<\/p>\n<h2>11. D\u00e9bats contemporains et confrontation avec les neurosciences cognitives<\/h2>\n<h3>11.1 Neuroimagerie, localisation c\u00e9r\u00e9brale et anomalie davidsonienne<\/h3>\n<p>L\u2019essor vertigineux de l\u2019imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) et de la magn\u00e9toenc\u00e9phalographie depuis les ann\u00e9es 1990 a nourri le fantasme positiviste d&rsquo;une cartographie absolue de l\u2019esprit humain dans le cortex c\u00e9r\u00e9bral. La traque f\u00e9brile des corr\u00e9lats neuronaux de la conscience (<em>Neural Correlates of Consciousness<\/em> ou NCC) a souvent \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9e par certains vulgarisateurs scientifiques comme la r\u00e9futation exp\u00e9rimentale d\u00e9finitive de l\u2019anomalisme davidsonien.<\/p>\n<p>Pourtant, un examen \u00e9pist\u00e9mologique s\u00e9rieux montre que les d\u00e9couvertes des neurosciences exp\u00e9rimentales confortent les th\u00e8ses de Davidson bien plus qu&rsquo;elles ne les invalident. Les neurobiologistes ont depuis longtemps renonc\u00e9 \u00e0 la phr\u00e9nologie na\u00efve d&rsquo;une aire c\u00e9r\u00e9brale unique d\u00e9volue \u00e0 une id\u00e9e abstraite :<\/p>\n<ul>\n<li>La <strong>plasticit\u00e9 synaptique permanente<\/strong> et la r\u00e9organisation continue des r\u00e9seaux neuronaux signifient qu&rsquo;un m\u00eame \u00e9tat mental peut correspondre, chez des individus diff\u00e9rents ou chez le m\u00eame individu \u00e0 des moments diff\u00e9rents de sa biographie, \u00e0 des configurations micro-physiques divergentes.<\/li>\n<li>La dynamique c\u00e9r\u00e9brale s&rsquo;av\u00e8re hautement non-lin\u00e9aire, distribu\u00e9e et d\u00e9pendante de l&rsquo;organisme global en interaction avec le milieu.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette variabilit\u00e9 massive constitue l\u2019incarnation physiologique concr\u00e8te de l&rsquo;identit\u00e9 des occurrences et de l&rsquo;anomalie du mental formul\u00e9es par Davidson par pure d\u00e9duction conceptuelle. D\u00e9couvrir qu&rsquo;une zone c\u00e9r\u00e9brale s&rsquo;active lorsqu&rsquo;un sujet \u00e9prouve un sentiment d&rsquo;injustice ne nous fournit pas une loi psychophysique d\u00e9terministe ; cela \u00e9tablit une corr\u00e9lation globale contingente. La notion de \u00ab justice \u00bb demeure une exigence \u00e9thique et conceptuelle holiste qu&rsquo;aucun scanner ne saurait lire sans l&rsquo;apport indispensable de l&rsquo;interpr\u00e9tation discursive du sujet lui-m\u00eame.<\/p>\n<h3>11.2 Davidson et la th\u00e9orie computationnelle de l&rsquo;esprit<\/h3>\n<p>L&rsquo;autre grand affrontement philosophique de la fin du vingti\u00e8me si\u00e8cle a mis aux prises Donald Davidson avec le p\u00e8re de la th\u00e9orie computationnelle de l&rsquo;esprit, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/fodor\/\">Jerry Fodor<\/a>. Fodor soutenait l&rsquo;existence d&rsquo;un \u00ab langage de la pens\u00e9e \u00bb int\u00e9rieur (le <em>mentalese<\/em>), une syntaxe formelle inscrite dans le hardware c\u00e9r\u00e9bral o\u00f9 la pens\u00e9e humaine se r\u00e9duirait \u00e0 des manipulations algorithmiques de symboles internes en vertu de leur seule forme physique.<\/p>\n<p>Pour Davidson, ce programme cognitiviste repose sur une r\u00e9gression \u00e0 l&rsquo;infini intenable et sur un solipsisme computationnel chim\u00e9rique. Si la pens\u00e9e exigeait un langage interne secret pour faire fonctionner le langage naturel, il faudrait alors supposer un autre m\u00e9talangage pour interpr\u00e9ter le premier, retombant dans le pi\u00e8ge scolastique de l&rsquo;homoncule int\u00e9rieur. De surcro\u00eet, la th\u00e9orie computationnelle ne peut rendre compte de la v\u00e9ritable <strong>s\u00e9mantique<\/strong> : la manipulation aveugle de symboles syntaxiques \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur d&rsquo;un ordinateur cr\u00e2nien ne connecte jamais ces symboles \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 du monde r\u00e9el.<\/p>\n<p>De m\u00eame, Davidson a manifest\u00e9 un profond scepticisme \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des tentatives de \u00ab naturalisation brutale \u00bb de l&rsquo;intentionnalit\u00e9, comme la t\u00e9l\u00e9os\u00e9mantique d\u00e9velopp\u00e9e par Ruth Millikan et Fred Dretske, qui cherchent \u00e0 r\u00e9duire le sens des pens\u00e9es \u00e0 des fonctions biologiques s\u00e9lectionn\u00e9es par l&rsquo;\u00e9volution darwinienne. Pour Davidson, aucune histoire phylog\u00e9n\u00e9tique de nos anc\u00eatres hominid\u00e9s ne suffira jamais \u00e0 d\u00e9river la norme logique de v\u00e9rit\u00e9 et l&rsquo;exigence de justification rationnelle qui r\u00e9gissent l&rsquo;espace intersubjectif des raisons. La normativit\u00e9 de l&rsquo;esprit n&rsquo;est pas une adaptation biologique : elle est la grammaire m\u00eame de notre existence parlante.<\/p>\n<h3>11.3 L&rsquo;\u00e9naction et les th\u00e9ories contemporaines de l&rsquo;esprit \u00e9tendu<\/h3>\n<p>Au d\u00e9but du vingt-et-uni\u00e8me si\u00e8cle, l&rsquo;\u00e9mergence des paradigmes de la \u00ab cognition incarn\u00e9e \u00bb (<em>embodied cognition<\/em>), de l&rsquo;approche \u00e9nactive inaugur\u00e9e par Francisco Varela, et de la th\u00e9orie de l\u2019\u00ab esprit \u00e9tendu \u00bb formul\u00e9e par Andy Clark et David Chalmers a suscit\u00e9 une red\u00e9couverte passionn\u00e9e de certains concepts majeurs de Donald Davidson.<\/p>\n<p>La parent\u00e9 entre le mod\u00e8le de la triangulation davidsonienne et les approches \u00e9nactives est frappante : dans les deux cadres, la cognition n&rsquo;est plus envisag\u00e9e comme le traitement passif de repr\u00e9sentations d\u00e9sincarn\u00e9es dans un ordinateur c\u00e9r\u00e9bral, mais comme un couplage dynamique actif entre un organisme sensorimoteur et son environnement physique et social. De m\u00eame, l&rsquo;externalisme constitutif de Davidson, qui affirme que les pens\u00e9es ne sont pas confin\u00e9es sous la bo\u00eete cr\u00e2nienne mais s&rsquo;\u00e9tendent au monde historique et physique, pr\u00e9figurait avec une pr\u00e9cision proph\u00e9tique les th\u00e8ses de l&rsquo;esprit \u00e9tendu.<\/p>\n<p>Toutefois, une ligne de d\u00e9marcation subsiste : l\u00e0 o\u00f9 les th\u00e9oriciens contemporains de l&rsquo;\u00e9naction privil\u00e9gient souvent une approche biologique, motrice et pr\u00e9-r\u00e9flexive de la cognition partag\u00e9e par tous les \u00eatres vivants (des bact\u00e9ries aux primates), Davidson maintient avec inflexibilit\u00e9 le primat ind\u00e9passable de la rationalit\u00e9 propositionnelle et du langage articul\u00e9. Cette insistance sur la s\u00e9mantique de la v\u00e9rit\u00e9 constitue une vigoureuse mise en garde contre la tentation contemporaine de dissoudre la sp\u00e9cificit\u00e9 de la pens\u00e9e humaine et de la responsabilit\u00e9 morale dans le flux indiff\u00e9renci\u00e9 de la vitalit\u00e9 biologique.<\/p>\n<h2>12. L&rsquo;h\u00e9ritage \u00e9pist\u00e9mologique et psychologique de Donald Davidson<\/h2>\n<h3>12.1 Le rejet du mythe du sch\u00e8me et du contenu (&lsquo;On the Very Idea of a Conceptual Scheme&rsquo;)<\/h3>\n<p>Impossible de clore l&rsquo;examen de l&rsquo;\u0153uvre davidsonienne sans \u00e9voquer ce que beaucoup d&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologues consid\u00e8rent comme son chef-d&rsquo;\u0153uvre le plus audacieux : son allocution pr\u00e9sidentielle devant l&rsquo;American Philosophical Association en 1973, publi\u00e9e en 1974 sous le titre inoubliable \u00ab On the Very Idea of a Conceptual Scheme \u00bb. Dans ce texte foudroyant, Davidson s&rsquo;attaque \u00e0 ce qu&rsquo;il identifie comme le <strong>troisi\u00e8me dogme de l&#8217;empirisme<\/strong> (les deux premiers ayant \u00e9t\u00e9 liquid\u00e9s par Quine) : le dualisme irr\u00e9fl\u00e9chi entre un \u00ab sch\u00e8me conceptuel \u00bb organisateur (l&rsquo;esprit, la langue, la culture) et un \u00ab contenu empirique \u00bb brut (la mati\u00e8re, le flux sensoriel, la r\u00e9alit\u00e9 nue).<\/p>\n<p>Ce dogme sous-tendait les formes les plus sophistiqu\u00e9es du relativisme philosophique du vingti\u00e8me si\u00e8cle, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de la th\u00e8se d&rsquo;incommensurabilit\u00e9 des paradigmes scientifiques de Thomas Kuhn, du relativisme linguistique de Sapir-Whorf ou des d\u00e9rives du postmodernisme structuraliste fran\u00e7ais : l&rsquo;id\u00e9e selon laquelle diff\u00e9rentes cultures ou \u00e9poques habiteraient des mondes conceptuels radicalement diff\u00e9rents et intraduisibles les uns dans les autres, fa\u00e7onnant chacun \u00e0 sa guise une p\u00e2te informe de sensations.<\/p>\n<p>Davidson d\u00e9construit cette m\u00e9taphore avec une rigueur implacable :<\/p>\n<ul>\n<li>Que signifierait l&rsquo;affirmation selon laquelle un langage organise l&rsquo;exp\u00e9rience ? On n&rsquo;organise qu&rsquo;une pluralit\u00e9 d&rsquo;objets distincts (des cartes, des meubles) ; on ne peut pas \u00ab organiser \u00bb la r\u00e9alit\u00e9 brute ou la sensation indiff\u00e9renci\u00e9e sans d\u00e9j\u00e0 projeter sur elle un lexique d&rsquo;objets discrets.<\/li>\n<li>De plus, pour identifier un syst\u00e8me de symboles exotiques comme constituant un langage authentique, nous sommes contraints, par le principe de charit\u00e9 de l&rsquo;interpr\u00e9tation radicale, de le traduire dans notre propre idiome en maximisant l&rsquo;accord sur les v\u00e9rit\u00e9s fondamentales du monde commun.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un sch\u00e8me conceptuel radicalement \u00e9tranger et intraduisible est une impossibilit\u00e9 s\u00e9mantique absolue. En liquidant le mythe du sch\u00e8me et du contenu, Davidson ne d\u00e9truit pas notre lien au monde : il supprime l&rsquo;\u00e9cran de fum\u00e9e interm\u00e9diaire qui nous en s\u00e9parait. Il n&rsquo;y a pas de prisme d\u00e9formant entre nous et les choses ; nous sommes en prise directe avec la r\u00e9alit\u00e9 m\u00eame.<\/p>\n<h3>12.2 L&rsquo;influence sur la philosophie contemporaine de l&rsquo;esprit<\/h3>\n<p>L&rsquo;h\u00e9ritage l\u00e9gu\u00e9 par Donald Davidson irrigue l&rsquo;ensemble de la pens\u00e9e contemporaine. Son ami de longue date <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/rorty\/\">Richard Rorty<\/a> a puis\u00e9 dans l&rsquo;anti-repr\u00e9sentationnalisme davidsonien les armes pour proclamer la fin de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie traditionnelle comme miroir de la nature, bien que Davidson ait toujours rejet\u00e9 avec fermet\u00e9 les conclusions nihilistes et relativistes que Rorty pr\u00e9tendait en tirer.<\/p>\n<p>Dans <em>Mind and World<\/em> (1994), John McDowell s&rsquo;engage dans un corps-\u00e0-corps dialectique monumental avec Davidson. Tout en saluant son g\u00e9nie pour avoir d\u00e9busqu\u00e9 le dualisme du sch\u00e8me et du contenu, McDowell reproche \u00e0 Davidson de sombrer dans un \u00ab\u5530coh\u00e9rentisme sans frottement\u00bb o\u00f9 \u00abseule une croyance peut \u00eatre une raison pour une autre croyance\u00bb, risquant ainsi de transformer la pens\u00e9e en une ronde autonome coup\u00e9e de l&rsquo;impact rationnel de la perception sensible. Ce dialogue magistral entre Davidson et McDowell constitue incontestablement l&rsquo;un des sommets de la m\u00e9taphysique de l&rsquo;esprit de ces quarante derni\u00e8res ann\u00e9es, r\u00e9habilitant la notion aristot\u00e9licienne de \u00ab seconde nature \u00bb.<\/p>\n<p>Par ailleurs, l&rsquo;\u0153uvre de Robert Brandom (<em>Making It Explicit<\/em>) s&rsquo;enracine directement dans l&rsquo;h\u00e9ritage pragmatiste et s\u00e9mantique revisit\u00e9 par Davidson, \u00e9levant l&rsquo;analyse des pratiques discursives d&rsquo;attribution mutuelle de raisons au rang d&rsquo;une th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale de l&rsquo;esprit. Dans la philosophie francophone de l&rsquo;action et de l&rsquo;esprit, les travaux pionniers de Vincent Descombes, Pascal Engel et Claudine Tiercelin ont largement contribu\u00e9 \u00e0 acclimater l&rsquo;arsenal conceptuel davidsonien, stimulant les d\u00e9bats contemporains sur l&rsquo;individualisme m\u00e9thodologique, la normativit\u00e9 cognitive et le statut de la rationalit\u00e9 collective.<\/p>\n<h3>12.3 Conclusion : l&rsquo;image davidsonienne de l&rsquo;humain comme \u00eatre rationnel situ\u00e9<\/h3>\n<p>Au terme de ce parcours \u00e0 travers les continents interconnect\u00e9s de la philosophie de Donald Davidson (1917-2003), se d\u00e9gage une image de l&rsquo;\u00eatre humain d&rsquo;une grandeur et d&rsquo;un \u00e9quilibre remarquables. Rejetant les facilit\u00e9s d&rsquo;un mat\u00e9rialisme vulgaire qui r\u00eaverait de liquider la subjectivit\u00e9 dans la biochimie c\u00e9r\u00e9brale, mais r\u00e9cusant tout autant les r\u00eaveries d&rsquo;un spiritualisme d\u00e9sincarn\u00e9 qui isolerait l&rsquo;\u00e2me du grand jeu m\u00e9canique des forces naturelles, Davidson a r\u00e9ussi une synth\u00e8se exemplaire entre la mat\u00e9rialit\u00e9 physique du cosmos et la transcendance constitutive de la raison discursive.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00eatre humain davidsonien est fondamentalement un <strong>agent moral et rationnel situ\u00e9<\/strong>, indissociable de ses semblables et enracin\u00e9 au c\u0153ur du monde mat\u00e9riel. Nous ne pensons pas seuls dans la solitude close d&rsquo;un ego cart\u00e9sien : nous pensons \u00e0 plusieurs, dans le partage f\u00e9cond de la parole, en triangulant ensemble les objets concrets d&rsquo;une terre hospitali\u00e8re. C&rsquo;est la communication avec autrui, r\u00e9gie par l&rsquo;exigence in\u00e9luctable de la charit\u00e9 logique et de la v\u00e9rit\u00e9 s\u00e9mantique, qui nous conf\u00e8re la conscience de nous-m\u00eames et nous institue comme sujets libres capables de juger, de d\u00e9lib\u00e9rer et d&rsquo;agir.<\/p>\n<p>Alors que notre \u00e9poque contemporaine est secou\u00e9e par les promesses d\u00e9mesur\u00e9es de l&rsquo;intelligence artificielle g\u00e9n\u00e9rative et les r\u00e9ductions m\u00e9canistes des neurosciences cognitives, l&rsquo;avertissement \u00e9pist\u00e9mologique de Donald Davidson conserve une actualit\u00e9 br\u00fblante et salvatrice : aucune syntaxe algorithmique, aucun r\u00e9seau de neurones artificiels, aucun profilage g\u00e9n\u00e9tique ne sauront jamais se substituer \u00e0 l&rsquo;interpr\u00e9tation normative des raisons et des fins. La vie de l&rsquo;esprit demeure l&rsquo;espace irr\u00e9ductible o\u00f9 des \u00eatres humains se reconnaissent mutuellement comme des partenaires de rationalit\u00e9, porteurs inali\u00e9nables du myst\u00e8re de la signification et de la dignit\u00e9 de la libert\u00e9.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<p>Anscombe, G. E. M. (1957). <em>Intention<\/em>. Basil Blackwell.<\/p>\n<p>Brandom, R. B. (1994). <em>Making It Explicit: Reasoning, Representing, and Discursive Commitment<\/em>. Harvard University Press.<\/p>\n<p>Burge, T. (1979). Individualism and the mental. <em>Midwest Studies in Philosophy<\/em>, 4(1), 73-121. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1475-4975.1979.tb00374.x\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1475-4975.1979.tb00374.x<\/a><\/p>\n<p>Chalmers, D. J. (1996). <em>The Conscious Mind: In Search of a Fundamental Theory<\/em>. Oxford University Press.<\/p>\n<p>Clark, A., &amp; Chalmers, D. (1998). The extended mind. <em>Analysis<\/em>, 58(1), 7-19. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/analys\/58.1.7\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/analys\/58.1.7<\/a><\/p>\n<p>Davidson, D. (1963). Actions, reasons, and causes. <em>The Journal of Philosophy<\/em>, 60(23), 685-700. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/2023177\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/2023177<\/a><\/p>\n<p>Davidson, D. (1967). The logical form of action sentences. In N. Rescher (Ed.), <em>The Logic of Decision and Action<\/em> (pp. 81-95). University of Pittsburgh Press.<\/p>\n<p>Davidson, D. (1969). How is weakness of the will possible? In J. Feinberg (Ed.), <em>Moral Concepts<\/em> (pp. 93-113). Oxford University Press.<\/p>\n<p>Davidson, D. (1970). Mental events. In L. Foster &amp; J. W. Swanson (Eds.), <em>Experience and Theory<\/em> (pp. 79-101). University of Massachusetts Press.<\/p>\n<p>Davidson, D. (1974). On the very idea of a conceptual scheme. <em>Proceedings and Addresses of the American Philosophical Association<\/em>, 47, 5-20. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/3129898\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/3129898<\/a><\/p>\n<p>Davidson, D. (1978). Intending. In Y. Yovel (Ed.), <em>Philosophy of History and Action<\/em> (pp. 41-60). D. Reidel.<\/p>\n<p>Davidson, D. (1980). <em>Essays on Actions and Events<\/em>. Oxford University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/0199246270.001.0001\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/0199246270.001.0001<\/a><\/p>\n<p>Davidson, D. (1982). Paradoxes of irrationality. In R. Wollheim &amp; J. Hopkins (Eds.), <em>Philosophical Essays on Freud<\/em> (pp. 289-305). Cambridge University Press.<\/p>\n<p>Davidson, D. (1982). Rational animals. <em>Dialectica<\/em>, 36(4), 317-327. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1746-8361.1982.tb01546.x\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1746-8361.1982.tb01546.x<\/a><\/p>\n<p>Davidson, D. (1984). <em>Inquiries into Truth and Interpretation<\/em>. Oxford University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/0199246297.001.0001\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/0199246297.001.0001<\/a><\/p>\n<p>Davidson, D. (1993). Thinking causes. In J. Heil &amp; A. Mele (Eds.), <em>Mental Causation<\/em> (pp. 3-17). Clarendon Press.<\/p>\n<p>Davidson, D. (2001). <em>Subjective, Intersubjective, Objective<\/em>. Oxford University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/0198237537.001.0001\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/0198237537.001.0001<\/a><\/p>\n<p>Davidson, D. (2005). <em>Truth, Language, and History<\/em>. Oxford University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/oso\/9780198237563.001.0001\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/oso\/9780198237563.001.0001<\/a><\/p>\n<p>Engel, P. (1994). <em>Davidson et la philosophie du langage<\/em>. Presses Universitaires de France.<\/p>\n<p>Fodor, J. A. (1975). <em>The Language of Thought<\/em>. Harvard University Press.<\/p>\n<p>Kim, J. (1989). The myth of nonreductive materialism. <em>Proceedings and Addresses of the American Philosophical Association<\/em>, 63(3), 31-47. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/3130081\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/3130081<\/a><\/p>\n<p>Kim, J. (1998). <em>Mind in a Physical World: An Essay on the Mind-Body Problem and Mental Causation<\/em>. MIT Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.7551\/mitpress\/4629.001.0001\">https:\/\/doi.org\/10.7551\/mitpress\/4629.001.0001<\/a><\/p>\n<p>Lepore, E., &amp; McLaughlin, B. P. (Eds.). (1985). <em>Actions and Events: Perspectives on the Philosophy of Donald Davidson<\/em>. Basil Blackwell.<\/p>\n<p>Malpas, J. (2021). Donald Davidson. In E. N. Zalta (Ed.), <em>The Stanford Encyclopedia of Philosophy<\/em> (Fall 2021 ed.). Stanford University. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/davidson\/\">https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/davidson\/<\/a><\/p>\n<p>McDowell, J. (1994). <em>Mind and World<\/em>. Harvard University Press.<\/p>\n<p>Putnam, H. (1975). The meaning of &lsquo;meaning&rsquo;. <em>Minnesota Studies in the Philosophy of Science<\/em>, 7, 131-193.<\/p>\n<p>Quine, W. V. O. (1951). Two dogmas of empiricism. <em>The Philosophical Review<\/em>, 60(1), 20-43. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/2181906\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/2181906<\/a><\/p>\n<p>Quine, W. V. O. (1960). <em>Word and Object<\/em>. MIT Press.<\/p>\n<p>Rorty, R. (1979). <em>Philosophy and the Mirror of Nature<\/em>. Princeton University Press.<\/p>\n<p>Tarski, A. (1944). The semantic conception of truth: and the foundations of semantics. <em>Philosophy and Phenomenological Research<\/em>, 4(3), 341-376. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/2102968\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/2102968<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une exploration acad\u00e9mique approfondie de Donald Davidson (1917-2003), de son monisme anomal, de la th\u00e9orie de l&rsquo;action et de la philosophie de l&rsquo;esprit.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[1538,9354],"tags":[23243,23246,23244,23245,1385],"class_list":["post-14906","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-philosophie-de-lesprit","category-psychologie-theorique","tag-donald-davidson","tag-interpretation-radicale","tag-monisme-anomal","tag-philosophie-de-laction","tag-theorie-de-lesprit"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/14906","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=14906"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/14906\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=14906"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=14906"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=14906"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}