{"id":14903,"date":"2026-10-08T03:32:39","date_gmt":"2026-10-08T03:32:39","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/donald-broadbent-1926-1993-psychologie-cognitive\/"},"modified":"2026-10-08T03:32:39","modified_gmt":"2026-10-08T03:32:39","slug":"donald-broadbent-1926-1993-psychologie-cognitive","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=donald-broadbent-1926-1993-psychologie-cognitive","title":{"rendered":"Donald Broadbent &#8211; 1926 1993"},"content":{"rendered":"<p>Lorsque s&rsquo;\u00e9teint Donald Eric Broadbent le 10 avril 1993, la communaut\u00e9 scientifique internationale ne perd pas seulement l&rsquo;un de ses psychologues les plus \u00e9minents, mais le v\u00e9ritable architecte de ce que l&rsquo;histoire des id\u00e9es retiendra sous le nom de r\u00e9volution cognitive. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, alors que l&rsquo;\u00e9tude du comportement humain se trouve encore largement prisonni\u00e8re des dogmes du b\u00e9haviorisme orthodoxe \u2014 lequel avait banni l&rsquo;esprit du champ de la science respectable pour ne tol\u00e9rer que l&rsquo;enregistrement m\u00e9canique des stimuli et des r\u00e9ponses \u2014, Broadbent a os\u00e9 r\u00e9introduire la machinerie interne de la pens\u00e9e au c\u0153ur de l&rsquo;investigation empirique. Il n&rsquo;a point accompli cette t\u00e2che par un retour aux errements de l&rsquo;introspection subjective du dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle, mais en forgeant une m\u00e9thodologie d&rsquo;une rigueur absolue, adoss\u00e9e aux math\u00e9matiques naissantes de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Th%C3%A9orie_de_l%27information\">th\u00e9orie de l&rsquo;information<\/a> et aux exigences techniques de l&rsquo;ing\u00e9nierie des t\u00e9l\u00e9communications.<\/p>\n<p>Le g\u00e9nie singulier de Broadbent r\u00e9side dans son refus permanent de disjoindre la th\u00e9orie fondamentale des imp\u00e9ratifs du monde r\u00e9el. Nourri par les probl\u00e8mes concrets pos\u00e9s par les pilotes de chasse de la Royal Air Force et les aiguilleurs du ciel confront\u00e9s \u00e0 une mar\u00e9e de donn\u00e9es acoustiques contradictoires, il a su concevoir l&rsquo;organisme humain non plus comme un r\u00e9cepteur passif model\u00e9 par son environnement, mais comme un syst\u00e8me de traitement de l&rsquo;information actif, dot\u00e9 de canaux de communication \u00e0 bande passante strictement limit\u00e9e. Son ouvrage magistral de 1958, <em>Perception and Communication<\/em>, a fourni \u00e0 une g\u00e9n\u00e9ration enti\u00e8re de chercheurs la grammaire conceptuelle, les organigrammes et les paradigmes exp\u00e9rimentaux n\u00e9cessaires pour cartographier l&rsquo;architecture fonctionnelle de la conscience, de l&rsquo;attention s\u00e9lective et de la m\u00e9moire imm\u00e9diate.<\/p>\n<p>Explorer la trajectoire intellectuelle de Donald Broadbent, c&rsquo;est ainsi plonger aux sources m\u00eames des sciences cognitives contemporaines. De la c\u00e9l\u00e8bre Unit\u00e9 de psychologie appliqu\u00e9e de Cambridge jusqu&rsquo;aux laboratoires d&rsquo;Oxford, des exp\u00e9riences pionni\u00e8res d&rsquo;\u00e9coute dichotique \u00e0 la conceptualisation de l&rsquo;apprentissage implicite et des d\u00e9faillances de la vie quotidienne, son \u0153uvre embrasse l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 du fonctionnement mental de l&rsquo;\u00eatre humain aux prises avec la modernit\u00e9 technique. Cet article propose une analyse monumentale de sa vie, de ses d\u00e9couvertes s\u00e9minales, des controverses passionn\u00e9es qu&rsquo;il a suscit\u00e9es et de l&rsquo;h\u00e9ritage imp\u00e9rissable qu&rsquo;il a l\u00e9gu\u00e9 \u00e0 notre compr\u00e9hension de l&rsquo;esprit.<\/p>\n<h2>1. Introduction et rep\u00e8res biographiques fondamentaux (1926-1993)<\/h2>\n<h3>1.1 Les origines et la formation acad\u00e9mique pr\u00e9coce<\/h3>\n<p>Donald Eric Broadbent voit le jour le 6 mai 1926 \u00e0 Birmingham, au c\u0153ur industriel de l&rsquo;Angleterre. Issu d&rsquo;un milieu familial qui valorise l&rsquo;effort intellectuel et la rigueur morale, le jeune gar\u00e7on fait preuve tr\u00e8s t\u00f4t de facult\u00e9s d&rsquo;analyse remarquables. Sa scolarit\u00e9 secondaire se d\u00e9roule au prestigieux <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Winchester_College\">Winchester College<\/a>, une institution r\u00e9put\u00e9e pour sa discipline intellectuelle aust\u00e8re et son enseignement approfondi des humanit\u00e9s classiques et des sciences exactes. Cette formation initiale forge chez Broadbent une clart\u00e9 d&rsquo;expression exceptionnelle, une ma\u00eetrise de la rh\u00e9torique logique et une m\u00e9fiance instinctive envers les affirmations p\u00e9remptoires d\u00e9pourvues de fondements d\u00e9monstratifs. L&rsquo;atmosph\u00e8re d&rsquo;\u00e9rudition qui impr\u00e8gne Winchester marque durablement sa posture intellectuelle, lui inculquant une \u00e9thique du devoir civique qui ne le quittera jamais tout au long de sa carri\u00e8re scientifique.<\/p>\n<p>Toutefois, l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement qui r\u00e9oriente de mani\u00e8re irr\u00e9versible le cours de son existence survient avec son enr\u00f4lement dans les forces arm\u00e9es britanniques \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de dix-sept ans, en pleine Seconde Guerre mondiale. Broadbent int\u00e8gre la Royal Air Force (RAF), o\u00f9 il est s\u00e9lectionn\u00e9 pour suivre une formation de pilote et de m\u00e9canicien de bord. Envoy\u00e9 aux \u00c9tats-Unis pour parfaire son entra\u00eenement a\u00e9ronautique, il se retrouve aux commandes d&rsquo;appareils complexes dont l&rsquo;instrumentation exige une vigilance soutenue. C&rsquo;est durant cette p\u00e9riode op\u00e9rationnelle que Broadbent fait l&rsquo;exp\u00e9rience directe des faiblesses dramatiques de l&rsquo;interaction entre l&rsquo;homme et la machine. Il observe avec stupeur que des pilotes chevronn\u00e9s commettent des erreurs mortelles, non par manque de courage ou d&rsquo;habilet\u00e9 manuelle, mais parce que l&rsquo;agencement spatial des cadrans et la cacophonie des signaux radio d\u00e9passent tout simplement les capacit\u00e9s de traitement de l&rsquo;op\u00e9rateur humain. Cette r\u00e9v\u00e9lation constitue le v\u00e9ritable d\u00e9clencheur de sa vocation : comprendre scientifiquement les limites du syst\u00e8me nerveux humain afin de pr\u00e9venir les catastrophes technologiques.<\/p>\n<p>D\u00e9mobilis\u00e9, Broadbent tourne le dos \u00e0 une carri\u00e8re classique dans les sciences physiques ou l&rsquo;ing\u00e9nierie m\u00e9canique, disciplines vers lesquelles ses aptitudes semblaient initialement le destiner. Admis \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Cambridge, il int\u00e8gre le Pembroke College avec la ferme intention d&rsquo;\u00e9lucider les myst\u00e8res du comportement humain \u00e0 travers le prisme de la m\u00e9thode exp\u00e9rimentale. Cambridge est alors l&rsquo;un des phares de la psychologie mondiale gr\u00e2ce \u00e0 la pr\u00e9sence tut\u00e9laire de Sir <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Frederic_Bartlett\">Frederic Bartlett<\/a>, le pionnier de l&rsquo;\u00e9tude de la m\u00e9moire reconstructive. Bartlett enseigne que l&rsquo;esprit humain ne saurait \u00eatre assimil\u00e9 \u00e0 une surface inerte enregistrant passivement des traces, mais constitue un organisme dynamique gouvern\u00e9 par des sch\u00e9mas d&rsquo;interpr\u00e9tation. Sous l&rsquo;\u00e9gide de Bartlett, Broadbent op\u00e8re une synth\u00e8se magistrale entre son pragmatisme d&rsquo;ing\u00e9nieur a\u00e9ronautique et la subtilit\u00e9 de la psychologie britannique, posant les jalons de sa future r\u00e9bellion contre les dogmes \u00e9tablis.<\/p>\n<h3>1.2 Parcours institutionnel au Medical Research Council (MRC)<\/h3>\n<p>D\u00e8s l&rsquo;obtention de son dipl\u00f4me \u00e0 Cambridge en 1949, Broadbent rejoint l&rsquo;Unit\u00e9 de psychologie appliqu\u00e9e (<em>Applied Psychology Unit<\/em> &#8211; APU) du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Medical_Research_Council_(Royaume-Uni)\">Medical Research Council<\/a>. Cette institution, fond\u00e9e sous l&rsquo;impulsion de Bartlett pendant la guerre, jouit d&rsquo;un statut tout \u00e0 fait particulier dans le paysage scientifique britannique. Lib\u00e9r\u00e9e des contraintes d&rsquo;enseignement universitaire traditionnel, l&rsquo;APU a pour mission expresse de mobiliser les m\u00e9thodes les plus rigoureuses du laboratoire pour r\u00e9pondre \u00e0 des interrogations pratiques pos\u00e9es par l&rsquo;arm\u00e9e, les minist\u00e8res et les industries naissantes. C&rsquo;est dans ce creuset exceptionnel que Broadbent va d\u00e9ployer l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 de sa cr\u00e9ativit\u00e9 conceptuelle, b\u00e9n\u00e9ficiant d&rsquo;une libert\u00e9 acad\u00e9mique presque totale et d&rsquo;ateliers techniques capables de fabriquer sur mesure les dispositifs acoustiques les plus sophistiqu\u00e9s de l&rsquo;\u00e9poque.<\/p>\n<p>En 1958, \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge remarquablement pr\u00e9coce de trente-deux ans, Broadbent est nomm\u00e9 \u00e0 la t\u00eate de l&rsquo;APU, succ\u00e9dant \u00e0 Norman Mackworth, l&rsquo;illustre th\u00e9oricien de la vigilance humaine. Cette promotion marque le d\u00e9but d&rsquo;un \u00e2ge d&rsquo;or pour le laboratoire de Cambridge. Sous le leadership bienveillant mais intellectuellement exigeant de Broadbent, l&rsquo;Unit\u00e9 devient l&rsquo;\u00e9picentre mondial de la nouvelle science cognitive. Il attire \u00e0 lui des esprits d&rsquo;exception, parmi lesquels Christopher Poulton, Neville Moray, Anne Treisman et le jeune Alan Baddeley. Broadbent instaure une culture d&rsquo;\u00e9mulation o\u00f9 la dispute th\u00e9orique la plus f\u00e9roce est toujours r\u00e9gul\u00e9e par le verdict impitoyable de l&rsquo;exp\u00e9rience contr\u00f4l\u00e9e. Il refuse le cloisonnement disciplinaire et encourage les collaborations crois\u00e9es entre physiologistes, ing\u00e9nieurs du son, statisticiens et linguistes, faisant de l&rsquo;APU une ruche bourdonnante o\u00f9 se con\u00e7oit la psychologie du futur.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s seize ann\u00e9es d&rsquo;une direction institutionnelle harassante durant laquelle il pr\u00e9serve jalousement le financement et l&rsquo;autonomie de son \u00e9quipe, Broadbent aspire \u00e0 un retour \u00e0 la recherche fondamentale pure. En 1974, il accepte une proposition prestigieuse \u00e9manant de l&rsquo;Universit\u00e9 d&rsquo;Oxford et quitte la direction de l&rsquo;APU pour s&rsquo;installer au D\u00e9partement de psychologie exp\u00e9rimentale d&rsquo;Oxford, en tant que membre \u00e9minent du Wolfson College. Rejoint par sa collaboratrice et \u00e9pouse Margaret Gregory, il y fonde un nouveau groupe de recherche rattach\u00e9 au Medical Research Council. Cette seconde \u00e9tape de sa carri\u00e8re institutionnelle lui permet de prendre du recul par rapport aux mod\u00e8les purement auditifs pour explorer la m\u00e9moire de travail, l&rsquo;apprentissage complexe et les effets du stress dans la sph\u00e8re organisationnelle et clinique, maintenant sa productivit\u00e9 scientifique au plus haut niveau jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;heure de sa retraite formelle en 1991.<\/p>\n<h3>1.3 Distinctions, reconnaissance internationale et fin de carri\u00e8re<\/h3>\n<p>L&rsquo;ampleur des contributions th\u00e9oriques de Broadbent et la f\u00e9condit\u00e9 de son mod\u00e8le du traitement de l&rsquo;information lui valent tr\u00e8s t\u00f4t une reconnaissance acad\u00e9mique universelle. En 1968, alors qu&rsquo;il n&rsquo;est \u00e2g\u00e9 que de quarante-deux ans, il est \u00e9lu membre de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Royal_Society\">Royal Society<\/a> de Londres. Cette cons\u00e9cration rev\u00eat une signification historique consid\u00e9rable : c&rsquo;est la toute premi\u00e8re fois qu&rsquo;un psychologue d&rsquo;orientation cognitive pure, non adoss\u00e9 \u00e0 un d\u00e9partement de neurologie ou de physiologie m\u00e9dicale classique, acc\u00e8de \u00e0 l&rsquo;illustre assembl\u00e9e fond\u00e9e par Isaac Newton. Cette \u00e9lection marque la l\u00e9gitimation institutionnelle d\u00e9finitive de la psychologie exp\u00e9rimentale comme science de la nature \u00e0 part enti\u00e8re au Royaume-Uni.<\/p>\n<p>Les honneurs se succ\u00e8dent d\u00e8s lors \u00e0 un rythme soutenu. La couronne britannique le fait Commandeur de l&rsquo;Ordre de l&rsquo;Empire britannique (CBE), reconnaissant son engagement sans rel\u00e2che au service de la s\u00e9curit\u00e9 industrielle et de l&rsquo;efficacit\u00e9 op\u00e9rationnelle des forces arm\u00e9es. Broadbent assume avec gravit\u00e9 la charge de pr\u00e9sident de la <em>British Psychological Society<\/em>, dont il oriente fermement la politique vers la d\u00e9fense de standards m\u00e9thodologiques intransigeants face \u00e0 la mont\u00e9e des approches non quantitatives. Sur la sc\u00e8ne internationale, il est invit\u00e9 \u00e0 dispenser les conf\u00e9rences les plus prestigieuses, de la prestigieuse <em>William James Lecture<\/em> \u00e0 Harvard aux cycles d&rsquo;allocutions de l&rsquo;Association am\u00e9ricaine de psychologie (APA), qui lui d\u00e9cerne son <em>Distinguished Scientific Contribution Award<\/em> en 1975, hommage rarissime pour un chercheur non am\u00e9ricain.<\/p>\n<p>Dans les derni\u00e8res ann\u00e9es de sa vie, malgr\u00e9 une sant\u00e9 d\u00e9clinante marqu\u00e9e par des troubles cardiaques persistants, Broadbent demeure un travailleur infatigable, continuant de publier, de lire les th\u00e8ses de ses disciples et de d\u00e9battre avec une courtoisie proverbiale mais une acuit\u00e9 intellectuelle intacte. Sa disparition soudaine, survenue le 10 avril 1993 \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de soixante-six ans, plonge la communaut\u00e9 cognitive mondiale dans une stupeur douloureuse. Les hommages unanimes qui lui sont rendus \u00e0 travers le globe ne saluent pas seulement l&rsquo;architecte du premier mod\u00e8le computationnel de l&rsquo;attention s\u00e9lective, mais un homme d&rsquo;une int\u00e9grit\u00e9 \u00e9thique irr\u00e9prochable, qui aura toujours subordonn\u00e9 la vanit\u00e9 acad\u00e9mique \u00e0 la poursuite patiente de la v\u00e9rit\u00e9 empirique et au soulagement concret des faiblesses humaines.<\/p>\n<h2>2. Le contexte historique : la rupture avec le paradigme b\u00e9havioriste<\/h2>\n<h3>2.1 L&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie du b\u00e9haviorisme et ses impasses explicatives<\/h3>\n<p>Pour mesurer la port\u00e9e subversive des travaux de Donald Broadbent, il est indispensable de reconstituer le paysage intellectuel qui domine sans partage la psychologie occidentale au sortir des ann\u00e9es 1940. Sous la f\u00e9rule de figures dominantes telles que John B. Watson et, plus encore, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Burrhus_Frederic_Skinner\">B. F. Skinner<\/a>, le paradigme b\u00e9havioriste a impos\u00e9 une v\u00e9ritable censure \u00e9pist\u00e9mologique. Selon cette doctrine radicale, l&rsquo;esprit humain est une \u00ab bo\u00eete noire \u00bb (<em>black box<\/em>) imp\u00e9n\u00e9trable dont la science ne saurait s&rsquo;occuper sans d\u00e9choir dans l&rsquo;obscurantisme m\u00e9taphysique. Seules les donn\u00e9es directement observables \u2014 \u00e0 savoir les stimuli environnementaux entrants et les r\u00e9ponses comportementales motrices sortantes \u2014 poss\u00e8dent un droit de cit\u00e9 l\u00e9gitime dans le discours scientifique. Toute r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 des processus mentaux m\u00e9diateurs, tels que la conscience, les repr\u00e9sentations, le filtre attentionnel ou l&rsquo;anticipation, est m\u00e9thodologiquement proscrite, disqualifi\u00e9e comme un vestige illusoire de l&rsquo;animisme cart\u00e9sien.<\/p>\n<p>Ce r\u00e9ductionnisme b\u00e9havioriste, qui avait acquis ses lettres de noblesse dans le conditionnement d&rsquo;animaux au sein d&rsquo;environnements simplifi\u00e9s \u00e0 l&rsquo;extr\u00eame (les fameuses bo\u00eetes de Skinner ou les labyrinthes pour rats de Clark Hull), se heurte violemment aux r\u00e9alit\u00e9s technologiques de la Seconde Guerre mondiale. Confront\u00e9s aux exigences op\u00e9rationnelles de la guerre industrielle moderne, les psychologues militaires d\u00e9couvrent l&rsquo;impuissance structurelle du mod\u00e8le stimulus-r\u00e9ponse (S-R). Comment le sch\u00e9ma pavlovien ou op\u00e9rant pourrait-il rendre compte de la performance d&rsquo;un op\u00e9rateur radar surveillant un \u00e9cran cathodique pendant six heures cons\u00e9cutives ? Pourquoi le signal d&rsquo;un bombardier ennemi, pourtant identique physiquement et parfaitement visible sur la dalle phosphorescente, finit-il par \u00e9chapper \u00e0 l&rsquo;op\u00e9rateur au bout de quarante minutes de quart ?<\/p>\n<p>Le b\u00e9haviorisme s&rsquo;av\u00e8re structurellement inapte \u00e0 mod\u00e9liser la d\u00e9faillance humaine face \u00e0 la complexit\u00e9. Il ne dispose d&rsquo;aucun concept pour expliquer pourquoi un pilote de Spitfire, soumis simultan\u00e9ment aux alertes radio, au contr\u00f4le des instruments de bord et \u00e0 la scrutation du ciel, cesse subitement de r\u00e9agir \u00e0 un voyant lumineux d&rsquo;alarme moteur alors m\u00eame que ses r\u00e9cepteurs r\u00e9tiniens fonctionnent impeccablement. L&rsquo;incapacit\u00e9 \u00e0 conceptualiser les limitations intrins\u00e8ques de la capacit\u00e9 de traitement interne de l&rsquo;op\u00e9rateur condamne l&rsquo;approche S-R \u00e0 l&rsquo;\u00e9chec pratique. Un besoin imp\u00e9rieux d&rsquo;une nouvelle psychologie \u00e9merge, une science capable d&rsquo;ouvrir la bo\u00eete noire non par des conjectures introspectives inv\u00e9rifiables, mais par une ing\u00e9nierie rigoureuse des \u00e9tats computationnels internes du syst\u00e8me humain.<\/p>\n<h3>2.2 La convergence de la th\u00e9orie de l&rsquo;information et de la cybern\u00e9tique<\/h3>\n<p>C&rsquo;est hors du champ de la psychologie traditionnelle que vont surgir les outils intellectuels n\u00e9cessaires \u00e0 cette refondation. En 1948, l&rsquo;ing\u00e9nieur et math\u00e9maticien <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Claude_Shannon\">Claude Shannon<\/a> publie son article fondamental, <em>A Mathematical Theory of Communication<\/em>, compl\u00e9t\u00e9 l&rsquo;ann\u00e9e suivante par Warren Weaver. Shannon y introduit une d\u00e9finition strictement formelle de l&rsquo;information, d\u00e9barrass\u00e9e de toute connotation s\u00e9mantique ou subjective : l&rsquo;information est ce qui r\u00e9duit l&rsquo;incertitude au sein d&rsquo;un syst\u00e8me. Il formule les lois math\u00e9matiques r\u00e9gissant la transmission des signaux \u00e0 travers un canal de communication mat\u00e9riel, introduisant les concepts r\u00e9volutionnaires de capacit\u00e9 de canal (<em>channel capacity<\/em>), de bande passante, de bruit de transmission (<em>noise<\/em>) et de redondance. Simultan\u00e9ment, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Norbert_Wiener\">Norbert Wiener<\/a> publie en 1948 son trait\u00e9 fondateur sur la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Cybern%C3%A9tique\">cybern\u00e9tique<\/a>, th\u00e9orisant le contr\u00f4le et la communication chez l&rsquo;animal et la machine au moyen de la boucle de r\u00e9troaction (<em>feedback<\/em>).<\/p>\n<p>Broadbent, fort de sa formation scientifique \u00e0 Cambridge et de son immersion dans les probl\u00e9matiques des radars de la RAF, s&#8217;empare imm\u00e9diatement de ces d\u00e9veloppements ext\u00e9rieurs avec une prescience fulgurante. Tandis que ses contemporains psychologues continuent de d\u00e9battre des lois de renforcement chez le pigeon, Broadbent comprend que l&rsquo;organisme humain peut \u00eatre assimil\u00e9, d&rsquo;un point de vue fonctionnel, \u00e0 un canal de communication physique travers\u00e9 par des flux de signaux. Les organes des sens constituent des transducteurs d&rsquo;entr\u00e9e, convertissant les ondes acoustiques et lumineuses en impulsions nerveuses, tandis que les syst\u00e8mes effecteurs (muscles, cordes vocales) repr\u00e9sentent les m\u00e9canismes de sortie.<\/p>\n<p>Cette m\u00e9taphore de l&rsquo;ordinateur et des t\u00e9l\u00e9communications va permettre de contourner l&rsquo;interdit b\u00e9havioriste sans r\u00e9gresser dans le mentalisme flou. Un canal de transmission poss\u00e8de des propri\u00e9t\u00e9s physiques objectives et mesurables : il dispose d&rsquo;une vitesse de transmission finie et d&rsquo;une capacit\u00e9 maximale qu&rsquo;il est impossible de d\u00e9passer sans provoquer l&rsquo;effondrement ou la d\u00e9formation du signal. En transf\u00e9rant le concept de canal \u00e0 capacit\u00e9 limit\u00e9e au syst\u00e8me nerveux central, Broadbent fournit \u00e0 la psychologie le levier math\u00e9matique et m\u00e9caniste dont elle avait besoin pour th\u00e9oriser les goulots d&rsquo;\u00e9tranglement de l&rsquo;esprit sans jamais faire appel \u00e0 des entit\u00e9s fantomatiques.<\/p>\n<h3>2.3 La r\u00e9volution cognitive et la contribution sp\u00e9cifique de Broadbent<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9mergence des sciences cognitives au cours de la d\u00e9cennie 1950 n&rsquo;est pas le fait d&rsquo;un penseur isol\u00e9, mais d&rsquo;une constellation d&rsquo;innovateurs synchrones. Aux \u00c9tats-Unis, le psychologue <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/George_Armitage_Miller\">George A. Miller<\/a> fait sensation en 1956 avec son article s\u00e9minal sur \u00ab Le chiffre magique sept, plus ou moins deux \u00bb, qui d\u00e9montre les limites quantitatives strictes de la m\u00e9moire imm\u00e9diate humaine. Au m\u00eame moment, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Jerome_Bruner\">Jerome Bruner<\/a> r\u00e9habilite l&rsquo;\u00e9tude des processus de cat\u00e9gorisation active dans <em>A Study of Thinking<\/em>, tandis que Noam Chomsky pulv\u00e9rise l&rsquo;ouvrage de Skinner sur le comportement verbal en affirmant l&rsquo;existence d&rsquo;une grammaire universelle inn\u00e9e chez le jeune enfant. La machine de Turing et les premiers ordinateurs programmables de John von Neumann parach\u00e8vent cette m\u00e9tamorphose \u00e9pist\u00e9mologique : l&rsquo;esprit est d\u00e9sormais pens\u00e9 comme un logiciel op\u00e9rant sur le mat\u00e9riel biologique du cerveau.<\/p>\n<p>Au sein de ce concert de g\u00e9ants, la contribution sp\u00e9cifique de Donald Broadbent s&rsquo;av\u00e8re absolument unique et irrempla\u00e7able. Alors que ses coll\u00e8gues am\u00e9ricains brillent souvent par des intuitions brillantes ou des manifestes th\u00e9oriques \u00e9clatants, Broadbent est le premier \u00e0 fournir un mod\u00e8le m\u00e9canique achev\u00e9, structur\u00e9 et test\u00e9 exp\u00e9rimentalement de bout en bout. L\u00e0 o\u00f9 Miller pose un constat empirique fascinant sur la m\u00e9moire de travail sans proposer de topologie causale pr\u00e9cise, Broadbent introduit les tout premiers organigrammes fonctionnels (<em>flowcharts<\/em>) de l&rsquo;histoire de la psychologie. Il mod\u00e9lise explicitement le trajet de l&rsquo;information depuis les r\u00e9cepteurs p\u00e9riph\u00e9riques jusqu&rsquo;au stockage permanent, en intercalant un filtre s\u00e9lectif m\u00e9canique entre le syst\u00e8me de m\u00e9moire brute et le canal de d\u00e9cision.<\/p>\n<p>Plus fondamentalement encore, Broadbent pr\u00e9serve la r\u00e9volution cognitive naissante des d\u00e9rives de la pure sp\u00e9culation computationnelle. Ayant ses racines dans l&rsquo;exp\u00e9rimentation dure de Cambridge, il impose une r\u00e8gle d&rsquo;or : chaque bloc fonctionnel dessin\u00e9 sur le papier, chaque fl\u00e8che reliant une m\u00e9moire tampon \u00e0 un canal central doit correspondre point par point \u00e0 des latences de r\u00e9ponse mesurables en millisecondes et \u00e0 des pourcentages d&rsquo;erreurs r\u00e9plicables en laboratoire. Broadbent n&rsquo;a pas simplement particip\u00e9 \u00e0 la r\u00e9volution cognitive ; il lui a conf\u00e9r\u00e9 son armature empirique la plus inexpugnable, for\u00e7ant m\u00eame les b\u00e9havioristes les plus r\u00e9ticents \u00e0 reconna\u00eetre que le fonctionnement interne de l&rsquo;esprit pouvait \u00eatre mesur\u00e9 avec une rigueur \u00e9gale \u00e0 celle des sciences physiques.<\/p>\n<h2>3. L&rsquo;Unit\u00e9 de psychologie appliqu\u00e9e (APU) et les imp\u00e9ratifs pratiques<\/h2>\n<h3>3.1 Les probl\u00e8mes op\u00e9rationnels des contr\u00f4leurs a\u00e9riens et des pilotes<\/h3>\n<p>Le laboratoire dirig\u00e9 par Broadbent \u00e0 Cambridge ne ressemble en rien \u00e0 une tour d&rsquo;ivoire acad\u00e9mique d\u00e9connect\u00e9e des bruits du monde. Les pr\u00e9occupations quotidiennes de l&rsquo;APU sont directement dict\u00e9es par les urgences militaires et industrielles de l&rsquo;apr\u00e8s-guerre britannique. L&rsquo;aviation militaire et commerciale conna\u00eet alors un saut technologique spectaculaire : l&rsquo;av\u00e8nement des avions \u00e0 r\u00e9action multiplie par trois la vitesse des a\u00e9ronefs, r\u00e9duisant d&rsquo;autant les d\u00e9lais de r\u00e9action accord\u00e9s aux \u00e9quipages. Dans les salles de contr\u00f4le d&rsquo;approche et les tours de contr\u00f4le a\u00e9rien, les op\u00e9rateurs sont d\u00e9sormais assis devant des consoles encombr\u00e9es, coiff\u00e9s de casques d&rsquo;o\u00f9 cr\u00e9pitent en continu les communications des pilotes cherchant \u00e0 atterrir dans des conditions m\u00e9t\u00e9orologiques d\u00e9grad\u00e9es.<\/p>\n<p>Un probl\u00e8me op\u00e9rationnel critique \u00e9merge avec une acuit\u00e9 particuli\u00e8re : la gestion simultan\u00e9e de plusieurs messages radio superpos\u00e9s. Les fr\u00e9quences \u00e9tant partag\u00e9es, un contr\u00f4leur re\u00e7oit fr\u00e9quemment deux ou trois communications vocales qui arrivent exactement dans le m\u00eame intervalle temporel sur son unique casque audio. Les observations de terrain r\u00e9v\u00e8lent un constat alarmant : face \u00e0 cette simultan\u00e9it\u00e9, les op\u00e9rateurs s&rsquo;effondrent. Ils omettent des informations vitales, confondent les indicatifs d&rsquo;appel des appareils, attribuent les altitudes transmises par un avion \u00e0 un autre, ou restent prostr\u00e9s dans l&rsquo;incapacit\u00e9 momentan\u00e9e de r\u00e9pondre. Ces erreurs humaines ne r\u00e9sultent ni d&rsquo;une mauvaise audition p\u00e9riph\u00e9rique \u2014 les oreilles des op\u00e9rateurs sont impeccables \u2014 ni d&rsquo;un d\u00e9faut de formation.<\/p>\n<p>Broadbent se penche sur cette saturation cognitive en analysant les bandes magn\u00e9tiques de contr\u00f4le. Il identifie que la d\u00e9faillance humaine survient d\u00e8s lors que l&rsquo;op\u00e9rateur doit scinder son \u00e9coute pour extraire le sens de deux voix simultan\u00e9es poss\u00e9dant des timbres similaires et diffus\u00e9es dans un m\u00eame \u00e9couteur. L&rsquo;agression sensorielle n&rsquo;est pas quantitative mais structurelle : le cerveau humain ne parvient pas \u00e0 s\u00e9gr\u00e9guer des flux de donn\u00e9es s\u00e9mantiques qui ne pr\u00e9sentent aucun indice physique distinctif permettant leur s\u00e9paration pr\u00e9alable. C&rsquo;est de cette confrontation directe avec le fracas des radios militaires que Broadbent tire sa conviction fondamentale : l&rsquo;ergonomie ne doit plus seulement adapter les poign\u00e9es et les leviers \u00e0 la force physique de l&rsquo;homme, mais harmoniser les flux d&rsquo;informations avec les limites intransgressibles de son architecture mentale.<\/p>\n<h3>3.2 La m\u00e9thodologie de recherche appliqu\u00e9e d\u00e9velopp\u00e9e par Broadbent<\/h3>\n<p>Pour r\u00e9soudre ces \u00e9nigmes du monde r\u00e9el, Donald Broadbent \u00e9labore \u00e0 l&rsquo;APU une d\u00e9marche \u00e9pist\u00e9mologique novatrice qu&rsquo;il qualifiera plus tard de mouvement pendulaire incessant entre le terrain et le laboratoire. Il r\u00e9cuse avec une \u00e9gale v\u00e9h\u00e9mence deux postures intellectuelles st\u00e9riles : d&rsquo;une part, l&#8217;empirisme aveugle des ing\u00e9nieurs qui bricolent des solutions d&rsquo;urgence sans comprendre les principes g\u00e9n\u00e9raux sous-jacents ; d&rsquo;autre part, l&rsquo;acad\u00e9misme abstrait des universitaires qui construisent des mod\u00e8les th\u00e9oriques \u00e9l\u00e9gants mais incapables de r\u00e9sister \u00e0 la moindre perturbation environnementale.<\/p>\n<p>La m\u00e9thode broadbentienne d\u00e9bute imp\u00e9rativement par une observation minutieuse in situ. Le chercheur passe des heures dans les cockpits d&rsquo;avions de combat, les centrales thermiques ou les ateliers de tissage assourdissants, r\u00e9pertoriant les conditions r\u00e9elles d&rsquo;exercice des op\u00e9rateurs : le vacarme environnant, la privation de sommeil, l&rsquo;angoisse de l&rsquo;accident et la monotonie des t\u00e2ches r\u00e9p\u00e9titives. Une fois le probl\u00e8me pr\u00e9cis\u00e9ment circonscrit, Broadbent le d\u00e9pouille de ses scories contextuelles pour le transposer au laboratoire sous la forme d&rsquo;un protocole exp\u00e9rimental contr\u00f4l\u00e9 et miniaturis\u00e9. Il con\u00e7oit des bancs d&rsquo;essais acoustiques in\u00e9dits, fait fabriquer des magn\u00e9tophones \u00e0 plusieurs pistes synchronis\u00e9es par les ateliers techniques de l&rsquo;APU et invente des t\u00e2ches de laboratoire simulant les contraintes d&rsquo;arbitrage temporel des pilotes.<\/p>\n<p>Une fois les lois psychophysiques mises au jour en laboratoire \u2014 par exemple, la vitesse minimale n\u00e9cessaire pour basculer d&rsquo;une source sonore \u00e0 une autre \u2014, Broadbent ne s&rsquo;arr\u00eate pas \u00e0 la publication acad\u00e9mique. Il retourne imm\u00e9diatement vers les constructeurs a\u00e9ronautiques et les minist\u00e8res pour convertir ces d\u00e9couvertes fondamentales en recommandations ergonomiques concr\u00e8tes : modifications de l&rsquo;attribution des fr\u00e9quences radio, s\u00e9paration spatiale des haut-parleurs dans les cockpits, refonte des protocoles de phras\u00e9ologie standardis\u00e9e. Cette dialectique permanente entre utilit\u00e9 sociale et rigueur th\u00e9orique conf\u00e8re aux travaux de l&rsquo;APU une f\u00e9condit\u00e9 m\u00e9thodologique in\u00e9gal\u00e9e, d\u00e9montrant que la recherche la plus fondamentale gagne toujours \u00e0 se confronter aux r\u00e9sistances du monde mat\u00e9riel.<\/p>\n<h3>3.3 La fondation de l&rsquo;ergonomie cognitive moderne<\/h3>\n<p>Les succ\u00e8s remport\u00e9s par l&rsquo;APU sous la direction de Broadbent transforment en profondeur l&rsquo;ing\u00e9nierie industrielle britannique et internationale, donnant naissance \u00e0 une discipline enti\u00e8rement nouvelle : l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Ergonomie\">ergonomie cognitive<\/a> (ou ing\u00e9nierie des facteurs humains). Jusqu&rsquo;alors, l&rsquo;ergonomie s&rsquo;\u00e9tait cantonn\u00e9e \u00e0 l&rsquo;anthropom\u00e9trie et \u00e0 la biom\u00e9canique \u2014 concevoir des si\u00e8ges adapt\u00e9s \u00e0 la courbure de la colonne vert\u00e9brale, positionner les p\u00e9dales \u00e0 port\u00e9e de jambe, mesurer la fatigue musculaire des ouvriers \u00e0 la cha\u00eene selon les pr\u00e9ceptes tayloristes. Broadbent \u00e9largit cette vision de mani\u00e8re radicale en affirmant que l&rsquo;outil de travail principal de l&rsquo;homme moderne n&rsquo;est plus son muscle, mais son syst\u00e8me d&rsquo;attention s\u00e9lective et sa m\u00e9moire de travail.<\/p>\n<p>Les \u00e9tudes pionni\u00e8res qu&rsquo;il supervise \u00e0 Cambridge portent sur la disposition visuelle des tableaux de bord industriels. Broadbent d\u00e9montre exp\u00e9rimentalement que la pr\u00e9sentation d&rsquo;informations critiques sur des cadrans circulaires analogiques traditionnels induit des retards d&rsquo;interpr\u00e9tation et des erreurs de lecture consid\u00e9rables par rapport \u00e0 des affichages con\u00e7us pour exploiter le regroupement perceptif spontan\u00e9 du syst\u00e8me visuel. Il th\u00e9orise la compatibilit\u00e9 stimulus-r\u00e9ponse : une commande doit bouger dans le sens attendu du mouvement de l&rsquo;aiguille pour \u00e9viter la surcharge computationnelle du cortex moteur de l&rsquo;op\u00e9rateur en situation d&rsquo;urgence.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, Broadbent formalise pour la premi\u00e8re fois les contraintes temporelles pesant sur l&rsquo;organisation du travail post\u00e9 et la surveillance continue. Ses pr\u00e9conisations quant \u00e0 la dur\u00e9e maximale des quarts des contr\u00f4leurs a\u00e9riens, \u00e0 l&rsquo;introduction imp\u00e9rative de pauses r\u00e9guli\u00e8res pour r\u00e9g\u00e9n\u00e9rer les r\u00e9serves de vigilance et \u00e0 la standardisation drastique des messages verbaux \u00e9chang\u00e9s dans les t\u00e9l\u00e9communications maritimes et a\u00e9riennes sauvent d&rsquo;innombrables vies. En formant des cohortes de chercheurs qui essaimeront dans l&rsquo;industrie automobile, l&rsquo;aviation civile, l&rsquo;informatique naissante et le secteur nucl\u00e9aire, Donald Broadbent ancre durablement l&rsquo;id\u00e9e que toute technologie qui ignore l&rsquo;architecture cognitive de son utilisateur est condamn\u00e9e \u00e0 engendrer l&rsquo;erreur humaine.<\/p>\n<h2>4. L&rsquo;exp\u00e9rimentation de l&rsquo;\u00e9coute dichotique et la mise en \u00e9vidence du goulot d&rsquo;\u00e9tranglement<\/h2>\n<h3>4.1 Le protocole exp\u00e9rimental de l&rsquo;\u00e9coute dichotique<\/h3>\n<p>C&rsquo;est au d\u00e9but des ann\u00e9es 1950 que Donald Broadbent met au point le protocole exp\u00e9rimental qui allait devenir sa signature scientifique et le levier empirique de sa th\u00e9orie de l&rsquo;attention : le paradigme de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Dichotic_listening\">\u00e9coute dichotique<\/a> (<em>dichotic listening<\/em>). Conscient de l&rsquo;imperfection des dispositifs acoustiques existants, il tire parti de l&rsquo;arriv\u00e9e r\u00e9cente des magn\u00e9tophones \u00e0 deux pistes pour enregistrer des s\u00e9quences de stimuli verbaux calibr\u00e9s au milli\u00e8me de seconde pr\u00e8s. Le principe de l&rsquo;exp\u00e9rience est d&rsquo;une \u00e9l\u00e9gance m\u00e9thodologique saisissante : un participant est \u00e9quip\u00e9 d&rsquo;un casque audio st\u00e9r\u00e9ophonique \u00e9tanche \u00e0 travers lequel sont diffus\u00e9s simultan\u00e9ment, mais de mani\u00e8re totalement ind\u00e9pendante, deux messages distincts \u00e0 chacune des oreilles.<\/p>\n<p>Dans sa version classique la plus c\u00e9l\u00e8bre, Broadbent pr\u00e9sente \u00e0 ses sujets des s\u00e9ries de trois paires de chiffres prononc\u00e9s \u00e0 un rythme rapide (par exemple, deux chiffres par seconde). Ainsi, l&rsquo;oreille gauche re\u00e7oit successivement les chiffres <strong>7, 2, 4<\/strong>, tandis que, rigoureusement au m\u00eame instant, l&rsquo;oreille droite entend les chiffres <strong>9, 8, 1<\/strong>. La diffusion est parfaitement synchrone : le chiffre 7 heurte le tympan gauche exactement au moment o\u00f9 le chiffre 9 heurte le tympan droit. Une fois la s\u00e9quence compl\u00e8te achev\u00e9e (d&rsquo;une dur\u00e9e totale d&rsquo;\u00e0 peine une seconde et demie), il est demand\u00e9 au participant de rappeler l&rsquo;ensemble des six chiffres entendus, selon des modalit\u00e9s de consigne rigoureusement contr\u00f4l\u00e9es.<\/p>\n<p>Les r\u00e9sultats obtenus par Broadbent mettent en lumi\u00e8re une r\u00e9gularit\u00e9 comportementale spectaculaire. Lorsque les participants sont libres de rappeler les chiffres dans l&rsquo;ordre de leur choix, ils adoptent de mani\u00e8re \u00e9crasante et quasi universelle une strat\u00e9gie de rappel oreille par oreille. Le sujet \u00e9nonce par exemple sans h\u00e9siter \u00ab 7, 2, 4 \u00bb, puis encha\u00eene avec \u00ab 9, 8, 1 \u00bb (ou l&rsquo;inverse), atteignant un taux d&rsquo;exactitude tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9, proche de 95 %. En revanche, si l&rsquo;exp\u00e9rimentateur impose au participant de rappeler les chiffres selon leur ordre chronologique d&rsquo;apparition temporelle \u2014 c&rsquo;est-\u00e0-dire par paires pr\u00e9sent\u00e9es (\u00ab 7 et 9 \u00bb, puis \u00ab 2 et 8 \u00bb, puis \u00ab 4 et 1 \u00bb) \u2014, les performances s&rsquo;effondrent lamentablement. Le taux d&rsquo;erreur explose, les sujets manifestent une d\u00e9sorientation cognitive intense et sont incapables de restituer correctement la s\u00e9quence. Broadbent vient de prouver que l&rsquo;esprit humain ne traite pas l&rsquo;information temporelle brute de mani\u00e8re lin\u00e9aire, mais op\u00e8re une s\u00e9gr\u00e9gation spatiale pr\u00e9alable des canaux physiques d&rsquo;entr\u00e9e.<\/p>\n<h3>4.2 Le ph\u00e9nom\u00e8ne du &lsquo;cocktail party&rsquo; r\u00e9examin\u00e9 par Broadbent<\/h3>\n<p>Pour approfondir la compr\u00e9hension de ces donn\u00e9es, Broadbent r\u00e9examine \u00e0 la lumi\u00e8re de ses propres r\u00e9sultats les observations publi\u00e9es en 1953 par un autre chercheur britannique de g\u00e9nie, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Colin_Cherry\">Colin Cherry<\/a>. Cherry avait \u00e9t\u00e9 le premier \u00e0 baptiser scientifiquement l&rsquo;effet \u00ab cocktail party \u00bb (<em>cocktail party problem<\/em>) : cette aptitude extraordinaire du syst\u00e8me auditif humain \u00e0 focaliser son attention sur une voix sp\u00e9cifique au sein d&rsquo;une r\u00e9ception mondaine bruyante, en parvenant \u00e0 ignorer l&rsquo;oc\u00e9an de conversations crois\u00e9es, de tintements de verres et de musiques de fond qui assaillent simultan\u00e9ment l&rsquo;appareil sensoriel.<\/p>\n<p>Dans les exp\u00e9riences de Cherry, les participants devaient r\u00e9aliser une t\u00e2che dite de \u00ab filature \u00bb ou d&rsquo;ombrage (<em>shadowing<\/em>) : r\u00e9p\u00e9ter \u00e0 voix haute, imm\u00e9diatement et au fur et \u00e0 mesure de son \u00e9nonciation, un texte continu pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 une oreille attentive, tout en ignorant totalement un second message diffus\u00e9 sur l&rsquo;oreille inattentive. Cherry avait not\u00e9 que les sujets ex\u00e9cutaient la filature avec une aisance remarquable, mais \u00e9taient ensuite totalement incapables de dire quoi que ce soit sur la teneur s\u00e9mantique du message rejet\u00e9. Si l&rsquo;on changeait la langue du message inattentif (en passant de l&rsquo;anglais \u00e0 l&rsquo;allemand) ou si le discours \u00e9tait invers\u00e9 pour \u00eatre diffus\u00e9 \u00e0 l&rsquo;envers, les auditeurs ne s&rsquo;en apercevaient absolument pas. En revanche, ils d\u00e9tectaient instantan\u00e9ment une modification des attributs physiques du stimulus non pertinent, comme le remplacement d&rsquo;une voix masculine par une voix f\u00e9minine aigu\u00eb ou l&rsquo;insertion soudaine d&rsquo;un signal sinuso\u00efdal pur (un bip sonore).<\/p>\n<p>Broadbent analyse ces donn\u00e9es exp\u00e9rimentales avec une lucidit\u00e9 th\u00e9orique implacable. Il rel\u00e8ve que le ph\u00e9nom\u00e8ne du cocktail party et les \u00e9checs de rappel chronologique dans l&rsquo;\u00e9coute dichotique constituent les deux faces d&rsquo;une m\u00eame r\u00e9alit\u00e9 cognitive : le syst\u00e8me perceptif humain op\u00e8re une discrimination pr\u00e9coce des flux sonores sur la base exclusive de leurs indices acoustiques de surface (hauteur spectrale, localisation spatiale, fr\u00e9quence fondamentale). Les signaux rejet\u00e9s ne sont pas simplement mis de c\u00f4t\u00e9 dans une m\u00e9moire de travail passive ; ils sont litt\u00e9ralement bloqu\u00e9s \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e des \u00e9tages sup\u00e9rieurs de l&rsquo;analyse linguistique. L&rsquo;esprit humain, d\u00e9montre Broadbent, poss\u00e8de un m\u00e9canisme de s\u00e9lection d&rsquo;une efficacit\u00e9 f\u00e9roce, con\u00e7u pour emp\u00eacher la saturation du champ de la conscience.<\/p>\n<h3>4.3 L&rsquo;inf\u00e9rence d&rsquo;un m\u00e9canisme de commutation attentionnelle<\/h3>\n<p>De ces constellations empiriques issues de l&rsquo;\u00e9coute dichotique et des t\u00e2ches d&rsquo;ombrage, Broadbent tire une d\u00e9duction fondamentale qui va r\u00e9volutionner la psychologie : l&rsquo;existence au sein de l&rsquo;architecture mentale d&rsquo;un commutateur attentionnel s\u00e9lectif (<em>selective filter switch<\/em>). Ce commutateur agit comme un aiguillage de chemin de fer, dirigeant le flux de l&rsquo;information nerveuse provenant d&rsquo;un canal physique d&rsquo;entr\u00e9e vers les structures nobles du traitement conscient, tout en fermant l&rsquo;acc\u00e8s aux autres canaux concurrents.<\/p>\n<p>La preuve la plus \u00e9clatante apport\u00e9e par Broadbent r\u00e9side dans la d\u00e9monstration exp\u00e9rimentale du co\u00fbt temporel associ\u00e9 au d\u00e9placement de ce commutateur. Lorsque les sujets de l&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;\u00e9coute dichotique rappellent les donn\u00e9es oreille par oreille (\u00ab 7, 2, 4 \u00bb puis \u00ab 9, 8, 1 \u00bb), le filtre n&rsquo;a besoin d&rsquo;effectuer qu&rsquo;un seul basculement physique : il reste cal\u00e9 sur l&rsquo;oreille gauche pendant la lecture des trois premiers chiffres, puis permute vers l&rsquo;oreille droite pour extraire les trois derniers stock\u00e9s temporairement. En revanche, contraindre le sujet \u00e0 un rappel temporel paire par paire exige du commutateur d&rsquo;effectuer cinq basculements cons\u00e9cutifs d&rsquo;une oreille \u00e0 l&rsquo;autre en un laps de temps inf\u00e9rieur \u00e0 une seconde ! Or, d\u00e9montre Broadbent par des mesures chronom\u00e9triques d&rsquo;une pr\u00e9cision diabolique, la r\u00e9orientation spatiale du filtre attentionnel requiert un temps incompressible, estim\u00e9 \u00e0 environ un quart de seconde (200 \u00e0 250 millisecondes).<\/p>\n<p>Ce temps de commutation attentionnelle est fatal \u00e0 la performance : durant la fraction de seconde o\u00f9 le commutateur pivote d&rsquo;un canal \u00e0 l&rsquo;autre, les stimuli du second canal continuent d&rsquo;arriver sans pouvoir \u00eatre trait\u00e9s, et les traces mn\u00e9siques ultra-br\u00e8ves commencent irr\u00e9m\u00e9diablement \u00e0 s&rsquo;estomper. Broadbent \u00e9tablit ainsi avec certitude deux postulats cardinaux : premi\u00e8rement, l&rsquo;\u00eatre humain est incapable de traiter s\u00e9mantiquement deux flux linguistiques complexes en parall\u00e8le ; deuxi\u00e8mement, la fronti\u00e8re entre la perception brute des indices physiques et l&rsquo;identification s\u00e9mantique du sens correspond \u00e0 un goulot d&rsquo;\u00e9tranglement structurel, r\u00e9gi par un filtre m\u00e9canique fonctionnant selon un principe de tout-ou-rien.<\/p>\n<h2>5. Perception and Communication (1958) : L&rsquo;acte de naissance du cognitivisme<\/h2>\n<h3>5.1 La structure conceptuelle de l&rsquo;ouvrage fondateur<\/h3>\n<p>L&rsquo;ann\u00e9e 1958 marque l&rsquo;acm\u00e9 de la trajectoire scientifique de Donald Broadbent avec la parution chez Pergamon Press de son chef-d&rsquo;\u0153uvre : <em>Perception and Communication<\/em>. Cet ouvrage dense, d&rsquo;une \u00e9criture rigoureuse et \u00e9pur\u00e9e, ne se contente pas de compiler les r\u00e9sultats des dix ann\u00e9es d&rsquo;exp\u00e9rimentations men\u00e9es \u00e0 l&rsquo;APU de Cambridge ; il op\u00e8re une refondation totale de la psychologie th\u00e9orique en proposant une synth\u00e8se monumentale entre la psychophysique des sensibilit\u00e9s acoustique et visuelle, les recherches sur la vigilance humaine, les th\u00e9ories du conditionnement pavlovien et les concepts math\u00e9matiques de Shannon.<\/p>\n<p>Broadbent y d\u00e9ploie une d\u00e9monstration m\u00e9thodique en douze chapitres magistralement agenc\u00e9s. Il commence par passer au crible impitoyable de la critique empirique les mod\u00e8les stimulus-r\u00e9ponse classiques, pointant leur incapacit\u00e9 structurelle \u00e0 mod\u00e9liser la s\u00e9lection s\u00e9lective et les ph\u00e9nom\u00e8nes d&rsquo;extinction attentionnelle. Il pr\u00e9sente ensuite de mani\u00e8re exhaustive les protocoles d&rsquo;\u00e9coute dichotique, les mesures d&#8217;empan mn\u00e9sique, les effets des bruits continus et intenses sur l&rsquo;ex\u00e9cution des t\u00e2ches d&rsquo;inspection, et l&rsquo;impact de la fatigue sur la stabilit\u00e9 de la d\u00e9cision. Tout au long de l&rsquo;ouvrage, le fil d&rsquo;Ariane demeure l&rsquo;identification des contraintes universelles qui r\u00e9gissent la manipulation de l&rsquo;information par les syst\u00e8mes biologiques.<\/p>\n<p>La publication de <em>Perception and Communication<\/em> produit l&rsquo;effet d&rsquo;une d\u00e9flagration intellectuelle dans les cercles acad\u00e9miques anglo-saxons. Pour la premi\u00e8re fois dans l&rsquo;histoire de la discipline, un psychologue exp\u00e9rimental ne se borne pas \u00e0 \u00e9noncer des g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9s qualitatives ou des lois statistiques purement descriptives ; Broadbent fournit un mod\u00e8le fonctionnel global, totalement formalis\u00e9 sous la forme d&rsquo;un organigramme pr\u00e9dictif, o\u00f9 chaque composant de l&rsquo;esprit se voit assigner une fonction computationnelle pr\u00e9cise. Les comptes-rendus de l&rsquo;\u00e9poque soulignent l&rsquo;audace conceptuelle de l&rsquo;auteur : le b\u00e9haviorisme vient de perdre sa supr\u00e9matie m\u00e9thodologique, d\u00e9tr\u00f4n\u00e9 par un paradigme plus puissant, plus complet et infiniment plus pr\u00e9dictif.<\/p>\n<h3>5.2 Le concept de canal unique \u00e0 capacit\u00e9 limit\u00e9e<\/h3>\n<p>Le c\u0153ur nucl\u00e9aire de l&rsquo;ouvrage de 1958 r\u00e9side dans l&rsquo;introduction du concept de \u00ab canal unique \u00e0 capacit\u00e9 limit\u00e9e \u00bb (<em>single limited-capacity channel<\/em>), souvent abr\u00e9g\u00e9 sous l&rsquo;acronyme de syst\u00e8me P (comme <em>Perception<\/em> ou <em>Processing<\/em>). S&rsquo;inspirant directement de la th\u00e9orie math\u00e9matique de Shannon, Broadbent d\u00e9montre que le syst\u00e8me nerveux central ne dispose pas d&rsquo;une bande passante infinie. Alors que l&rsquo;environnement projette \u00e0 chaque instant sur nos organes r\u00e9cepteurs un flux massif de plusieurs millions de bits d&rsquo;information sensorielle par seconde, les structures sup\u00e9rieures du cerveau responsables de l&rsquo;identification consciente, de la prise de d\u00e9cision et de la planification motrice ne peuvent traiter qu&rsquo;un d\u00e9bit ridicule en comparaison, estim\u00e9 \u00e0 quelques dizaines de bits par seconde.<\/p>\n<p>Ce diff\u00e9rentiel quantitatif colossal entre la richesse du monde ext\u00e9rieur et l&rsquo;\u00e9troitesse du canal de traitement central constitue le n\u0153ud gordien de l&rsquo;adaptation biologique. Si la totalit\u00e9 des signaux capt\u00e9s par les r\u00e9tines, les cochl\u00e9es et les r\u00e9cepteurs somatosensoriels acc\u00e9dait sans entrave au syst\u00e8me central, le processeur c\u00e9r\u00e9bral serait instantan\u00e9ment submerg\u00e9 par une onde de saturation catastrophique, provoquant la paralysie motrice compl\u00e8te de l&rsquo;organisme. La capacit\u00e9 limit\u00e9e n&rsquo;est donc pas une imperfection contingente ou un d\u00e9faut d&rsquo;ing\u00e9nierie biologique de notre cerveau ; elle est la condition m\u00eame de sa survie et de son efficience op\u00e9ratoire.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors, la mise en place d&rsquo;un syst\u00e8me de contr\u00f4le drastique \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e devient une n\u00e9cessit\u00e9 vitale. Le canal central doit \u00eatre jalousement prot\u00e9g\u00e9 contre l&rsquo;invasion des donn\u00e9es non pertinentes. Broadbent formalise ainsi le parall\u00e9lisme rigoureux entre le fonctionnement d&rsquo;une ligne t\u00e9l\u00e9graphique satur\u00e9e, les registres d&rsquo;un ordinateur \u00e0 temps partag\u00e9 et le fonctionnement du cortex c\u00e9r\u00e9bral. En ancrant le traitement de la perception dans ce cadre thermodynamique et informationnel, il disqualifie d\u00e9finitivement l&rsquo;illusion d&rsquo;un esprit omniscient capable d&#8217;embrasser simultan\u00e9ment l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 du spectacle du monde.<\/p>\n<h3>5.3 L&rsquo;impact historique sur la formalisation th\u00e9orique en psychologie<\/h3>\n<p>L&rsquo;onde de choc provoqu\u00e9e par <em>Perception and Communication<\/em> s&rsquo;\u00e9tend bien au-del\u00e0 des sp\u00e9cialistes de l&rsquo;audition et de l&rsquo;attention. C&rsquo;est la mani\u00e8re m\u00eame de penser et d&rsquo;\u00e9crire la psychologie scientifique qui se trouve m\u00e9tamorphos\u00e9e par Broadbent. Avant 1958, les articles de psychologie se divisaient pour l&rsquo;essentiel en sp\u00e9culations philosophiques verbeuses ou en rapports statistiques aust\u00e8res colligeant des corr\u00e9lations sans armature causale. Broadbent g\u00e9n\u00e9ralise un nouveau standard de mod\u00e9lisation scientifique : le sch\u00e9ma en blocs-diagrammes (<em>box-and-arrow models<\/em>).<\/p>\n<p>D\u00e9sormais, pour \u00eatre prise au s\u00e9rieux par la communaut\u00e9 acad\u00e9mique, toute th\u00e9orie psychologique se doit de repr\u00e9senter les processus mentaux sous la forme d&rsquo;organigrammes fonctionnels explicitant l&rsquo;architecture logique du syst\u00e8me : entr\u00e9es sensorielles (<em>inputs<\/em>), m\u00e9moires tampons de stockage temporaire (<em>buffers<\/em>), filtres de s\u00e9lection, canaux de traitement central, acc\u00e8s aux repr\u00e9sentations m\u00e9morielles permanentes (<em>long-term store<\/em>) et programmes de r\u00e9ponse effectrice (<em>outputs<\/em>). Ce vocabulaire standardis\u00e9, emprunt\u00e9 \u00e0 l&rsquo;ing\u00e9nierie des syst\u00e8mes et aux t\u00e9l\u00e9communications, unifie le champ des sciences cognitives naissantes et permet aux psychologues de dialoguer d&rsquo;\u00e9gal \u00e0 \u00e9gal avec les pionniers de l&rsquo;intelligence artificielle symbolique, tels qu&rsquo;Herbert Simon et Allen Newell.<\/p>\n<p>L&rsquo;ouvrage de Broadbent devient le manifeste fondateur du paradigme du traitement de l&rsquo;information humaine (<em>human information processing<\/em>). Il fa\u00e7onne durablement la sensibilit\u00e9 th\u00e9orique de g\u00e9n\u00e9rations enti\u00e8res de chercheurs des deux c\u00f4t\u00e9s de l&rsquo;Atlantique. D&rsquo;Ulric Neisser, qui publiera en 1967 son ouvrage canonique <em>Cognitive Psychology<\/em> en s&rsquo;appuyant massivement sur les fondations pos\u00e9es par Broadbent, jusqu&rsquo;aux th\u00e9oriciens de la m\u00e9moire humaine des d\u00e9cennies 1970 et 1980, tous reconnaissent dans le trait\u00e9 de 1958 le texte sacr\u00e9 qui a fait passer la psychologie de l&rsquo;\u00e2ge des t\u00e9n\u00e8bres b\u00e9havioristes \u00e0 l&rsquo;\u00e8re de la mod\u00e9lisation computationnelle moderne.<\/p>\n<h2>6. L&rsquo;architecture du mod\u00e8le du filtre pr\u00e9coce de Broadbent<\/h2>\n<h3>6.1 Le registre sensoriel ou m\u00e9moire tampon (Buffer Store)<\/h3>\n<p>Le mod\u00e8le canonique du filtre attentionnel d\u00e9velopp\u00e9 par Donald Broadbent dans <em>Perception and Communication<\/em> repose sur une topologie s\u00e9quentielle articul\u00e9e autour de trois composants majeurs. Le tout premier \u00e9tage de cette architecture cognitive est constitu\u00e9 par le registre sensoriel p\u00e9riph\u00e9rique, d\u00e9sign\u00e9 par Broadbent sous le terme de magasin temporaire ou m\u00e9moire tampon (<em>buffer store<\/em> ou <em>sensory store<\/em>). Ce module a pour fonction primordiale de recevoir et de retenir passivement l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 des flux physiques \u00e9manant de l&rsquo;environnement qui viennent frapper nos transducteurs sensoriels (r\u00e9tine, cochl\u00e9e, corpuscules tactiles).<\/p>\n<p>Les propri\u00e9t\u00e9s fonctionnelles de ce registre sensoriel sont clairement circonscrites par Broadbent :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Une capacit\u00e9 de stockage virtuellement illimit\u00e9e :<\/strong> \u00e0 ce stade initial, aucune s\u00e9lection n&rsquo;a encore \u00e9t\u00e9 op\u00e9r\u00e9e. Toutes les fr\u00e9quences acoustiques, toutes les intensit\u00e9s lumineuses p\u00e9n\u00e9trant les organes des sens sont enregistr\u00e9es en parall\u00e8le sans aucune perte imm\u00e9diate.<\/li>\n<li><strong>Un codage purement physique et pr\u00e9-cat\u00e9goriel :<\/strong> l&rsquo;information contenue dans la m\u00e9moire tampon n&rsquo;est ni d\u00e9cod\u00e9e linguistiquement, ni interpr\u00e9t\u00e9e s\u00e9mantiquement. Le syst\u00e8me enregistre des variations spectrales, des amplitudes, des localisations spatiales et des timbres bruts, mais ignore superbement la signification des signaux.<\/li>\n<li><strong>Une dur\u00e9e de r\u00e9tention infinit\u00e9simale :<\/strong> la persistance de la trace au sein du <em>buffer store<\/em> est extr\u00eamement fugitive. Broadbent \u00e9value sa dur\u00e9e de vie \u00e0 quelques centaines de millisecondes (dans l&rsquo;audition, ce qui sera formalis\u00e9 plus tard par d&rsquo;autres auteurs sous le nom de m\u00e9moire \u00e9cho\u00efque). Si l&rsquo;information brute stock\u00e9e dans le tampon n&rsquo;est pas rapidement pr\u00e9lev\u00e9e par l&rsquo;\u00e9tage suivant, elle s&rsquo;efface irr\u00e9m\u00e9diablement par un m\u00e9canisme passif d&rsquo;\u00e9vanouissement temporel (<em>decay<\/em>) ou se trouve \u00e9cras\u00e9e par l&rsquo;arriv\u00e9e de nouvelles stimulations physiques concurrentes.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>6.2 Le filtre s\u00e9lectif : caract\u00e9ristiques et crit\u00e8res de filtrage<\/h3>\n<p>Imm\u00e9diatement en aval de la m\u00e9moire tampon se dresse le composant le plus c\u00e9l\u00e8bre et le plus discut\u00e9 de la th\u00e9orie broadbentienne : le filtre s\u00e9lectif pr\u00e9coce (<em>selective filter<\/em>). Face \u00e0 la masse torrentielle des donn\u00e9es physiques stock\u00e9es dans le registre sensoriel et compte tenu de l&rsquo;\u00e9troitesse du canal de traitement central situ\u00e9 en aval, le filtre op\u00e8re une barri\u00e8re impitoyable. Sa mission exclusive est de trier les signaux pour n&rsquo;en laisser passer qu&rsquo;une infime fraction vers les \u00e9tages sup\u00e9rieurs, rejetant tout le reste dans l&rsquo;oubli d\u00e9finitif.<\/p>\n<p>La caract\u00e9ristique fondamentale de ce filtre est sa nature strictement \u00ab pr\u00e9coce \u00bb. La d\u00e9cision d&rsquo;accorder ou de refuser le passage d&rsquo;un stimulus est prise avant m\u00eame que le signal n&rsquo;ait pu \u00eatre soumis \u00e0 une quelconque analyse s\u00e9mantique ou linguistique. Sur quelle base le filtre peut-il donc accomplir ce discernement ? Broadbent est cat\u00e9gorique : la s\u00e9lection s&rsquo;effectue exclusivement sur la base des indices physiques discriminants pr\u00e9sents dans le <em>buffer store<\/em>. Le filtre est r\u00e9gl\u00e9 \u2014 \u00e0 la mani\u00e8re d&rsquo;un syntoniseur de poste de radio \u2014 pour ne laisser passer qu&rsquo;une certaine longueur d&rsquo;onde, qu&rsquo;une localisation spatiale d\u00e9termin\u00e9e (l&rsquo;oreille gauche plut\u00f4t que la droite), qu&rsquo;une plage de fr\u00e9quence vocale pr\u00e9cise (une voix d&rsquo;homme grave plut\u00f4t qu&rsquo;une voix de femme aigu\u00eb), ou qu&rsquo;une intensit\u00e9 sonore sp\u00e9cifique.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, le filtre de Broadbent fonctionne selon un principe absolu de tout-ou-rien (<em>all-or-none principle<\/em>). Il ne se comporte pas comme une valve laissant passer un filet d&rsquo;eau secondaire, mais comme une porte blind\u00e9e herm\u00e9tique. Le canal physique s\u00e9lectionn\u00e9 b\u00e9n\u00e9ficie d&rsquo;un acc\u00e8s int\u00e9gral et sans encombre au processeur central, tandis que l&rsquo;ensemble des flux circulant sur les autres canaux physiques non s\u00e9lectionn\u00e9s sont totalement bloqu\u00e9s \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie. Ne pouvant franchir le filtre avant l&rsquo;effacement complet de leurs traces dans la m\u00e9moire tampon, ces signaux rejet\u00e9s s&rsquo;\u00e9vanouissent sans jamais avoir acc\u00e9d\u00e9 \u00e0 la moindre \u00e9tincelle de conscience.<\/p>\n<h3>6.3 Le canal \u00e0 capacit\u00e9 limit\u00e9e et la m\u00e9moire \u00e0 long terme<\/h3>\n<p>Le troisi\u00e8me \u00e9tage de l&rsquo;architecture de Broadbent est constitu\u00e9 par le canal de communication \u00e0 capacit\u00e9 limit\u00e9e (syst\u00e8me P), auquel succ\u00e8de imm\u00e9diatement l&rsquo;acc\u00e8s au magasin de m\u00e9moire permanente (<em>long-term store<\/em>) et aux commandes des programmes moteurs. Seul l&rsquo;heureux flux informationnel qui a su franchir victorieusement le filtre s\u00e9lectif est admis \u00e0 p\u00e9n\u00e9trer dans ce saint des saints de la cognition humaine. C&rsquo;est \u00e0 ce niveau pr\u00e9cis, et \u00e0 ce niveau seulement, qu&rsquo;interviennent les op\u00e9rations computationnelles les plus complexes.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors qu&rsquo;un signal est engag\u00e9 dans le canal central, il est confront\u00e9 aux repr\u00e9sentations abstraites stock\u00e9es dans la m\u00e9moire \u00e0 long terme. C&rsquo;est ici que s&rsquo;op\u00e8re le d\u00e9codage s\u00e9mantique : les phon\u00e8mes acoustiques sont identifi\u00e9s comme des mots de la langue, le sens grammatical de la phrase est reconstitu\u00e9, et la charge conceptuelle du message est int\u00e9gr\u00e9e dans le tissu des connaissances pr\u00e9alables du sujet. C&rsquo;est \u00e9galement au sein de ce canal que s&rsquo;allume la prise de conscience r\u00e9flexive : l&rsquo;op\u00e9rateur n&rsquo;entend plus seulement des vibrations sonores, il comprend rationnellement l&rsquo;ordre transmis par son interlocuteur.<\/p>\n<p>Enfin, le canal \u00e0 capacit\u00e9 limit\u00e9e est l&rsquo;instance souveraine charg\u00e9e d&rsquo;arbitrer et de planifier l&rsquo;action. Il prend les d\u00e9cisions strat\u00e9giques, \u00e9value les alternatives comportementales et programme la r\u00e9ponse motrice cons\u00e9cutive, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de presser un bouton de tir, de corriger l&rsquo;assiette d&rsquo;un avion ou d&rsquo;articuler une r\u00e9ponse vocale dans le micro de bord. Cependant, Broadbent rappelle inlassablement le tribut pay\u00e9 pour cette sophistication mentale : le syst\u00e8me P est rigoureusement s\u00e9quentiel et univoque. Il ne peut traiter qu&rsquo;un seul message s\u00e9mantique \u00e0 la fois. Tant qu&rsquo;il est mobilis\u00e9 par l&rsquo;\u00e9laboration de la r\u00e9ponse \u00e0 un signal donn\u00e9, tout autre stimulus ext\u00e9rieur, aussi critique soit-il, doit patienter \u00e0 la porte du filtre sous peine de provoquer l&rsquo;effondrement imm\u00e9diat de la coh\u00e9rence comportementale.<\/p>\n<h2>7. M\u00e9moire imm\u00e9diate et traitement temporel de l&rsquo;information<\/h2>\n<h3>7.1 L&rsquo;articulation entre attention s\u00e9lective et m\u00e9moire \u00e0 court terme<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des apports les plus \u00e9blouissants du mod\u00e8le de 1958 r\u00e9side dans l&rsquo;int\u00e9gration organique que Donald Broadbent op\u00e8re entre l&rsquo;attention s\u00e9lective et la m\u00e9moire imm\u00e9diate. Avant ses travaux, ces deux domaines \u00e9taient envisag\u00e9s comme des provinces psychologiques \u00e9tanches : d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 les th\u00e9oriciens de la perception auditive ou visuelle, de l&rsquo;autre les sp\u00e9cialistes de l&rsquo;apprentissage par c\u0153ur des syllabes sans signification initi\u00e9s par Hermann Ebbinghaus. Broadbent d\u00e9montre au contraire que la m\u00e9moire \u00e0 court terme n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que la manifestation temporelle du fonctionnement de la m\u00e9moire tampon et du canal \u00e0 capacit\u00e9 limit\u00e9e.<\/p>\n<p>Dans la perspective broadbentienne, le maintien temporaire d&rsquo;un item mn\u00e9sique \u2014 par exemple, un num\u00e9ro de t\u00e9l\u00e9phone que l&rsquo;on vient de nous dicter et que l&rsquo;on doit conserver \u00e0 l&rsquo;esprit le temps de trouver un crayon \u2014 d\u00e9pend crucialement du m\u00e9canisme de r\u00e9p\u00e9tition subvocale (<em>rehearsal<\/em>). Broadbent mod\u00e9lise cette r\u00e9p\u00e9tition comme une boucle cybern\u00e9tique ferm\u00e9e : l&rsquo;information sort du canal \u00e0 capacit\u00e9 limit\u00e9e sous forme de parole int\u00e9rieure, r\u00e9int\u00e8gre instantan\u00e9ment la m\u00e9moire tampon p\u00e9riph\u00e9rique, franchit \u00e0 nouveau le filtre attentionnel et revient dans le canal central pour y \u00eatre r\u00e9activ\u00e9e. Tant que cette boucle oscillatoire tourne \u00e0 plein r\u00e9gime, la trace mn\u00e9sique est maintenue en vie et immunis\u00e9e contre la d\u00e9gradation passive.<\/p>\n<p>Cependant, cette conception met en lumi\u00e8re l&rsquo;extr\u00eame vuln\u00e9rabilit\u00e9 de la m\u00e9moire imm\u00e9diate face aux interf\u00e9rences de l&rsquo;environnement. Puisque la r\u00e9p\u00e9tition subvocale r\u00e9quisitionne les ressources m\u00eames du canal \u00e0 capacit\u00e9 limit\u00e9e et emprunte les circuits du filtre s\u00e9lectif, toute irruption d&rsquo;un stimulus ext\u00e9rieur inattendu qui contraint le filtre \u00e0 se repositionner brise instantan\u00e9ment la boucle de r\u00e9activation. L&rsquo;information stock\u00e9e dans le tampon sensoriel, n&rsquo;\u00e9tant plus rafra\u00eechie par le canal central, subit alors l&rsquo;usure impitoyable du temps et s&rsquo;efface en moins de deux secondes. Broadbent pose ainsi les bases de ce qui deviendra, sous la plume de ses continuateurs, la th\u00e9orie de la m\u00e9moire de travail : un syst\u00e8me de stockage intrins\u00e8quement dynamique, indissociable des m\u00e9canismes de contr\u00f4le attentionnel.<\/p>\n<h3>7.2 L&rsquo;exp\u00e9rience du tube en Y : une mod\u00e9lisation physique devenue classique<\/h3>\n<p>Pour illustrer de mani\u00e8re lumineuse son architecture th\u00e9orique aupr\u00e8s des \u00e9tudiants et des ing\u00e9nieurs r\u00e9fractaires aux \u00e9quations abstraites, Donald Broadbent forge une all\u00e9gorie m\u00e9canique devenue l\u00e9gendaire dans les annales de la psychologie : l&rsquo;analogie du tube bifurqu\u00e9 en Y (<em>the Y-tube model<\/em>). Cette m\u00e9taphore visuelle traduit avec une \u00e9l\u00e9gance saisissante la dynamique structurelle du traitement de l&rsquo;information.<\/p>\n<p>Broadbent invite son auditoire \u00e0 imaginer un tube creux dispos\u00e9 verticalement, dont la partie sup\u00e9rieure se divise en deux branches sym\u00e9triques (figurant les deux canaux d&rsquo;entr\u00e9e sensoriels, par exemple l&rsquo;oreille gauche et l&rsquo;oreille droite), convergeant vers une tige centrale unique plus \u00e9troite (symbolisant le canal de traitement \u00e0 capacit\u00e9 limit\u00e9e). Au point exact de jonction o\u00f9 les deux branches se rejoignent se trouve suspendu un petit clapet m\u00e9canique oscillant \u2014 le filtre s\u00e9lectif \u2014, capable de basculer d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 ou de l&rsquo;autre pour obturer alternativement l&rsquo;une des branches sup\u00e9rieures. Enfin, l&rsquo;information qui parvient de l&rsquo;environnement est figur\u00e9e par des billes de ping-pong l\u00e2ch\u00e9es dans les branches du tube.<\/p>\n<p>La puissance heuristique de cette all\u00e9gorie m\u00e9canique est magistrale :<\/p>\n<ul>\n<li>Si deux billes sont l\u00e2ch\u00e9es simultan\u00e9ment, une dans chaque branche sup\u00e9rieure, elles d\u00e9valent les conduits et parviennent au m\u00eame instant \u00e0 la jonction centrale. En l&rsquo;absence de r\u00e9gulation, les deux billes se heurtent violemment au goulet d&rsquo;\u00e9tranglement, se bloquent mutuellement et aucune ne peut s&rsquo;engager dans la tige centrale \u00e9troite : le syst\u00e8me subit un enrayement complet (<em>jamming<\/em>).<\/li>\n<li>Pour \u00e9viter cette paralysie, le clapet oscillant doit \u00eatre fermement rabattu contre l&rsquo;une des branches, disons la branche gauche. Ce faisant, le clapet autorise le passage de la bille issue de la branche droite, qui file sans encombre vers le bas du tube.<\/li>\n<li>Pendant ce temps, la bille de la branche gauche se trouve retenue au-dessus du clapet ferm\u00e9 (l&rsquo;\u00e9quivalent de la r\u00e9tention dans la m\u00e9moire tampon). D\u00e8s que la premi\u00e8re bille a franchi le goulot, le clapet peut rapidement basculer de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 pour lib\u00e9rer la seconde bille avant qu&rsquo;elle ne tombe hors du tube (l&rsquo;effacement par d\u00e9gradation temporelle).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Par cette all\u00e9gorie mat\u00e9rielle, Broadbent grave dans l&rsquo;imaginaire scientifique l&rsquo;impossibilit\u00e9 physique de faire passer deux objets distincts au m\u00eame instant dans un conduit univoque, scellant le triomphe de la vision m\u00e9caniste de l&rsquo;attention s\u00e9lective.<\/p>\n<h3>7.3 La dynamique temporelle du rappel s\u00e9quentiel<\/h3>\n<p>L&rsquo;analogie du tube en Y permet \u00e0 Broadbent d&rsquo;expliquer avec une rigueur math\u00e9matique irr\u00e9futable les chronologies d&rsquo;erreurs observ\u00e9es lors des t\u00e2ches d&rsquo;\u00e9coute dichotique \u00e0 d\u00e9bit variable. Dans une s\u00e9rie d&rsquo;exp\u00e9rimentations d\u00e9cisives publi\u00e9es entre 1954 et 1957, il manipule syst\u00e9matiquement la vitesse de pr\u00e9sentation temporelle des paires de chiffres inject\u00e9es dans les \u00e9couteurs des participants, faisant varier l&rsquo;intervalle entre les stimuli de deux secondes \u00e0 une demi-seconde par paire.<\/p>\n<p>Broadbent d\u00e9montre que le sort des informations contenues dans la seconde oreille (celle rappel\u00e9e en second lors de la strat\u00e9gie oreille par oreille) d\u00e9pend math\u00e9matiquement du temps total que le canal central met \u00e0 \u00e9vacuer les items de la premi\u00e8re oreille. Lorsque la cadence de diffusion est lente (une paire toutes les deux secondes), le sujet dispose d&rsquo;un r\u00e9pit temporel suffisant : le canal traite les items de l&rsquo;oreille A, puis le filtre bascule vers l&rsquo;oreille B alors que les traces acoustiques stock\u00e9es dans le <em>buffer store<\/em> sont encore fra\u00eeches et lisibles. Les six chiffres sont restitu\u00e9s impeccablement.<\/p>\n<p>En revanche, d\u00e8s que la vitesse de diffusion s&rsquo;acc\u00e9l\u00e8re pour atteindre le rythme effr\u00e9n\u00e9 d&rsquo;une paire tous les quarts de seconde, les donn\u00e9es de l&rsquo;oreille B sont irr\u00e9m\u00e9diablement condamn\u00e9es. Le temps que le canal central ach\u00e8ve le traitement s\u00e9quentiel obligatoire des items de l&rsquo;oreille A, les traces physiques de l&rsquo;oreille B ont largement d\u00e9pass\u00e9 le seuil critique de persistance de la m\u00e9moire \u00e9cho\u00efque brute (qui exc\u00e8de rarement une \u00e0 deux secondes sans rafra\u00eechissement attentionnel). Lorsque le filtre pivote enfin vers le second canal, il ne trouve plus qu&rsquo;un registre d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment vide, les items s&rsquo;\u00e9tant volatilis\u00e9s par usure temporelle. Broadbent \u00e9tablit ainsi que l&#8217;empan mn\u00e9sique imm\u00e9diat n&rsquo;est pas une bo\u00eete statique contenant un nombre fixe de cases, mais une fonction dynamique directement born\u00e9e par la vitesse d&rsquo;oscillation du filtre et le taux de d\u00e9composition spontan\u00e9e des traces sensorielles.<\/p>\n<h2>8. Critiques, controverses empiriques et mod\u00e8les concurrents<\/h2>\n<h3>8.1 Les failles empiriques : l&rsquo;effet cocktail party revisit\u00e9 par Moray<\/h3>\n<p>Le caract\u00e8re d&rsquo;\u00e9vidence g\u00e9om\u00e9trique et la solidit\u00e9 apparente du mod\u00e8le du filtre pr\u00e9coce de Broadbent ne tardent pas, d\u00e8s le d\u00e9but des ann\u00e9es 1960, \u00e0 se heurter \u00e0 des anomalies exp\u00e9rimentales cinglantes que le principe du filtre herm\u00e9tique tout-ou-rien se r\u00e9v\u00e8le incapable d&rsquo;\u00e9lucider. La premi\u00e8re br\u00e8che majeure est ouverte en 1959 par l&rsquo;un des propres disciples de Broadbent \u00e0 Cambridge, le psychologue <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Neville_Moray\">Neville Moray<\/a>.<\/p>\n<p>Moray reprend le protocole d&rsquo;ombrage de Cherry : les participants r\u00e9p\u00e8tent fid\u00e8lement et sans interruption le texte diffus\u00e9 sur l&rsquo;oreille attentive tout en ignorant compl\u00e8tement le message arrivant sur l&rsquo;oreille inattentive. Conform\u00e9ment aux pr\u00e9dictions de Broadbent, les sujets ne remarquent aucun changement de langue ni d&rsquo;inversion sonore sur le canal rejet\u00e9. Mais Moray introduit une variante d\u00e9cisive : \u00e0 un moment impr\u00e9visible de l&rsquo;exp\u00e9rience, il ins\u00e8re discr\u00e8tement dans le message inattentif le propre pr\u00e9nom du participant, suivi d&rsquo;une consigne simple, par exemple : \u00ab <em>John Smith, vous pouvez cesser de r\u00e9p\u00e9ter maintenant<\/em> \u00bb. Si le filtre de Broadbent \u00e9tait un mur physique pr\u00e9coce totalement \u00e9tanche fonctionnant selon le tout-ou-rien, le pr\u00e9nom du sujet, ne pr\u00e9sentant aucun trait acoustique aberrant par rapport au reste du message, aurait d\u00fb \u00eatre irr\u00e9m\u00e9diablement bloqu\u00e9 \u00e0 la porte du canal central sans qu&rsquo;aucune analyse linguistique n&rsquo;ait pu avoir lieu.<\/p>\n<p>Or, le r\u00e9sultat de Moray est spectaculaire : dans environ un tiers des cas, les participants sursautent, interrompent imm\u00e9diatement leur filature et entendent distinctement leur pr\u00e9nom ! Le syst\u00e8me cognitif a donc imp\u00e9rativement d\u00fb d\u00e9coder la s\u00e9mantique du mot sur le canal inattentif pour pouvoir en mesurer la pertinence biographique exceptionnelle et forcer le passage vers la conscience. Peu de temps apr\u00e8s, en 1960, J. A. Gray et A. A. Wedderburn enfoncent le clou en concevant une exp\u00e9rience d&rsquo;\u00e9coute dichotique o\u00f9 les mots d&rsquo;une phrase connue sont altern\u00e9s d&rsquo;une oreille \u00e0 l&rsquo;autre (par exemple, l&rsquo;oreille gauche re\u00e7oit \u00ab Cher &#8211; 7 &#8211; Jane \u00bb, tandis que l&rsquo;oreille droite re\u00e7oit \u00ab 9 &#8211; tante &#8211; 4 \u00bb). Au lieu de rappeler oreille par oreille (\u00ab Cher &#8211; 7 &#8211; Jane \u00bb puis \u00ab 9 &#8211; tante &#8211; 4 \u00bb), comme l&rsquo;exigerait un filtre purement physique, les sujets regroupent spontan\u00e9ment les mots selon leur coh\u00e9rence s\u00e9mantique en \u00e9non\u00e7ant d&#8217;embl\u00e9e \u00ab Cher tante Jane \u00bb, suivi des chiffres \u00ab 7, 9, 4 \u00bb. La forteresse du filtre pr\u00e9coce physique absolu se fissure de toutes parts.<\/p>\n<h3>8.2 Le mod\u00e8le de l&rsquo;att\u00e9nuation d&rsquo;Anne Treisman<\/h3>\n<p>Face \u00e0 ces failles exp\u00e9rimentales manifestes, la riposte th\u00e9orique la plus brillante et la plus p\u00e9renne \u00e9mane d&rsquo;une jeune chercheuse form\u00e9e aupr\u00e8s de Broadbent \u00e0 l&rsquo;APU d&rsquo;Oxford, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Anne_Treisman\">Anne Treisman<\/a>. Dans une s\u00e9rie d&rsquo;articles magistraux publi\u00e9s entre 1960 et 1964, Treisman propose un sauvetage \u00e9l\u00e9gant de l&rsquo;hypoth\u00e8se de la s\u00e9lection pr\u00e9coce en assouplissant l&rsquo;intransigeance du m\u00e9canisme de filtrage de Broadbent : c&rsquo;est la naissance du mod\u00e8le de l&rsquo;att\u00e9nuation (<em>attenuation model<\/em>).<\/p>\n<p>Treisman conserve l&rsquo;id\u00e9e ma\u00eetresse de Broadbent selon laquelle la s\u00e9lection s&rsquo;op\u00e8re pr\u00e9cocement sur la base des attributs physiques du stimulus. Toutefois, elle remplace le filtre m\u00e9canique fonctionnant par tout-ou-rien par un filtre att\u00e9nuateur \u00e0 gain variable (analogue \u00e0 un potentiom\u00e8tre de volume sonore). Les signaux provenant du canal inattentif ne sont pas purement et simplement annihil\u00e9s \u00e0 la fronti\u00e8re du processeur central ; ils sont consid\u00e9rablement affaiblis, priv\u00e9s de leur intensit\u00e9 nerveuse, mais continuent de se propager sous une forme att\u00e9nu\u00e9e le long des voies de traitement ascendantes.<\/p>\n<p>Pour expliquer comment ces signaux affaiblis parviennent n\u00e9anmoins parfois \u00e0 franchir le seuil de la conscience, Treisman enrichit le mod\u00e8le d&rsquo;une th\u00e9orie sophistiqu\u00e9e des \u00ab unit\u00e9s de dictionnaire \u00bb (<em>dictionary units<\/em>). Chaque mot ou concept stock\u00e9 dans notre m\u00e9moire poss\u00e8de un seuil d&rsquo;activation neuronal propre :<\/p>\n<ul>\n<li>Les mots ordinaires, non pertinents pour la t\u00e2che pr\u00e9sente (comme \u00ab table \u00bb ou \u00ab nuage \u00bb), poss\u00e8dent un seuil d&rsquo;activation tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9 ; lorsqu&rsquo;ils arrivent sous forme att\u00e9nu\u00e9e depuis le canal inattentif, leur signal affaibli est insuffisant pour d\u00e9clencher la d\u00e9charge de l&rsquo;unit\u00e9 de dictionnaire correspondante : ils restent inconscients.<\/li>\n<li>\u00c0 l&rsquo;inverse, des stimuli poss\u00e9dant une signification vitale pour l&rsquo;organisme \u2014 au premier rang desquels figure le pr\u00e9nom de l&rsquo;individu, les signaux d&rsquo;alarme (\u00ab Au feu ! \u00bb) ou des mots rendus temporairement ultra-saillants par le contexte s\u00e9mantique de la phrase en cours \u2014 b\u00e9n\u00e9ficient de seuils d&rsquo;activation structurellement tr\u00e8s bas. M\u00eame r\u00e9duit \u00e0 un murmure att\u00e9nu\u00e9 par le filtre d&rsquo;entr\u00e9e, le signal est encore suffisamment puissant pour faire basculer l&rsquo;unit\u00e9 de dictionnaire au-del\u00e0 de son seuil critique, d\u00e9clenchant instantan\u00e9ment l&rsquo;alerte cognitive et la prise de conscience.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ce mod\u00e8le de l&rsquo;att\u00e9nuateur permet d&rsquo;int\u00e9grer avec une virtuosit\u00e9 confondante l&rsquo;ensemble des anomalies exp\u00e9rimentales soulev\u00e9es par Moray et Wedderburn tout en pr\u00e9servant l&rsquo;\u00e9conomie conceptuelle du goulot d&rsquo;\u00e9tranglement central inaugur\u00e9 par Broadbent. Entre Broadbent et Treisman s&rsquo;engage un d\u00e9bat scientifique passionn\u00e9, men\u00e9 avec une courtoisie exemplaire et une exigence intellectuelle mutuelle qui restent aujourd&rsquo;hui encore un mod\u00e8le de controverse acad\u00e9mique f\u00e9conde.<\/p>\n<h3>8.3 Les th\u00e9ories de la s\u00e9lection tardive (Deutsch &#038; Deutsch, Norman)<\/h3>\n<p>Toutefois, une dissidence th\u00e9orique beaucoup plus radicale voit le jour en 1963 sous la plume de J. Anthony Deutsch et Diana Deutsch, prolong\u00e9e quelques ann\u00e9es plus tard par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Donald_Norman\">Donald Norman<\/a> (1968) : l&rsquo;\u00e9cole de la \u00ab s\u00e9lection tardive \u00bb (<em>late selection theory<\/em>). Les tenants de cette approche r\u00e9cusent purement et simplement l&rsquo;existence d&rsquo;un filtre s\u00e9lectif pr\u00e9coce, qu&rsquo;il soit herm\u00e9tique comme chez Broadbent ou att\u00e9nu\u00e9 comme chez Treisman.<\/p>\n<p>Selon l&rsquo;hypoth\u00e8se de la s\u00e9lection tardive, l&rsquo;ensemble des stimuli capt\u00e9s par les organes sensoriels, qu&rsquo;ils soient situ\u00e9s sur le canal attentif ou inattentif, sont achemin\u00e9s sans aucune d\u00e9perdition le long du syst\u00e8me nerveux et subissent un d\u00e9codage s\u00e9mantique complet et automatique. Tous les mots qui parviennent \u00e0 nos oreilles activent int\u00e9gralement leur repr\u00e9sentation dans la m\u00e9moire \u00e0 long terme. O\u00f9 se situe alors le goulot d&rsquo;\u00e9tranglement dont Broadbent a d\u00e9montr\u00e9 l&rsquo;existence ind\u00e9niable ? Pour Deutsch et Deutsch, le filtre n&rsquo;intervient qu&rsquo;au tout dernier moment de la cha\u00eene cognitive : il se situe au niveau de la s\u00e9lection de la r\u00e9ponse motrice, de la m\u00e9moire de travail et de l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la verbalisation consciente.<\/p>\n<p>Broadbent livre une contre-attaque \u00e9pist\u00e9mologique et empirique vigoureuse contre ces th\u00e8ses de la s\u00e9lection tardive. Dans plusieurs allocutions et articles retentissants, il d\u00e9nonce l&rsquo;invraisemblance biologique et l&rsquo;h\u00e9r\u00e9sie de l&rsquo;\u00e9conomie computationnelle que suppose le mod\u00e8le de Deutsch et Deutsch. Pourquoi l&rsquo;\u00e9volution naturelle aurait-elle dot\u00e9 le cerveau humain de la machinerie colossale requise pour d\u00e9coder s\u00e9mantiquement des milliards de signaux p\u00e9riph\u00e9riques insignifiants, si 99,9 % d&rsquo;entre eux doivent \u00eatre impitoyablement d\u00e9truits une milliseconde plus tard sans jamais pouvoir se traduire en action ? Broadbent souligne avec force les incoh\u00e9rences physiologiques du mod\u00e8le tardif et produit de nouvelles s\u00e9ries d&rsquo;exp\u00e9riences montrant que l&rsquo;analyse s\u00e9mantique exhaustive d&rsquo;un stimulus rejet\u00e9 est impossible si les indices physiques d&rsquo;entr\u00e9e sont rendus trop fugaces. Cette joute th\u00e9orique tripartite \u2014 filtre pr\u00e9coce, filtre att\u00e9nuateur, s\u00e9lection tardive \u2014 va constituer le moteur le plus puissant de la recherche cognitive internationale durant toutes les ann\u00e9es 1960 et 1970, for\u00e7ant chaque camp \u00e0 raffiner ses protocoles avec une ing\u00e9niosit\u00e9 toujours renouvel\u00e9e.<\/p>\n<h2>9. Stress, bruit et vigilance : les recherches appliqu\u00e9es sur la performance humaine<\/h2>\n<h3>9.1 L&rsquo;impact du bruit environnemental sur l&rsquo;efficience cognitive<\/h3>\n<p>Parall\u00e8lement \u00e0 ses travaux th\u00e9oriques sur l&rsquo;\u00e9coute dichotique, Donald Broadbent m\u00e8ne tout au long de sa pr\u00e9sence \u00e0 l&rsquo;APU un programme de recherche massif sur les effets de l&rsquo;environnement physique sur le travail humain, s&rsquo;int\u00e9ressant tout particuli\u00e8rement \u00e0 une nuisance industrielle omnipr\u00e9sente : le bruit acoustique intense. Financ\u00e9 par le Naval Research Advisory Committee et les autorit\u00e9s de l&rsquo;aviation civile britannique, il cherche \u00e0 d\u00e9terminer scientifiquement si les vacarmes assourdissants r\u00e9gnant dans les salles des machines des navires de guerre, les ateliers de forgeage ou les ponts d&rsquo;envol des porte-avions alt\u00e8rent de mani\u00e8re mesurable l&rsquo;efficience intellectuelle des op\u00e9rateurs.<\/p>\n<p>Les conclusions auxquelles parvient Broadbent d\u00e9jouent les intuitions na\u00efves du sens commun. Il d\u00e9montre tout d&rsquo;abord que le bruit continu et monotone \u2014 m\u00eame \u00e0 des intensit\u00e9s \u00e9lev\u00e9es avoisinant 90 \u00e0 100 d\u00e9cibels \u2014 n&rsquo;entra\u00eene paradoxalement aucune baisse de performance sur des t\u00e2ches simples, st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9es ou reposant sur la vitesse pure (comme frapper une touche \u00e0 l&rsquo;apparition d&rsquo;un voyant pr\u00e9visible). Le syst\u00e8me humain parvient, au prix d&rsquo;un surcro\u00eet d&rsquo;\u00e9nergie m\u00e9tabolique, \u00e0 compenser l&rsquo;agression sonore continue en augmentant son niveau d&rsquo;effort volontaire. En revanche, les d\u00e9gradations cognitives deviennent massives et spectaculaires d\u00e8s lors que deux conditions pr\u00e9cises sont r\u00e9unies :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La t\u00e2che exige une vigilance prolong\u00e9e et l&rsquo;int\u00e9gration de donn\u00e9es inattendues :<\/strong> dans les \u00e9preuves d&rsquo;inspection visuelle ou de d\u00e9tection d&rsquo;irr\u00e9gularit\u00e9s rares, les op\u00e9rateurs plong\u00e9s dans le bruit continu commettent un nombre d&rsquo;omissions dramatiquement sup\u00e9rieur aux t\u00e9moins plac\u00e9s en environnement calme.<\/li>\n<li><strong>Le bruit est intermittent ou impr\u00e9visible :<\/strong> les d\u00e9flagrations sonores discontinues provoquent des interruptions brutales du flux de traitement de l&rsquo;information. Broadbent prouve que ces stimuli parasites forcent le filtre attentionnel \u00e0 se d\u00e9crocher temporairement de la t\u00e2che principale pour orienter son analyse vers la source de perturbation acoustique, induisant des \u00ab micro-pannes \u00bb de traitement d&rsquo;une dur\u00e9e de 500 \u00e0 1 000 millisecondes durant lesquelles l&rsquo;op\u00e9rateur est litt\u00e9ralement aveugle et sourd aux signaux de son poste de travail.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Broadbent met \u00e9galement en \u00e9vidence ce que les ergonomes modernes d\u00e9signent sous le terme de \u00ab r\u00e9tr\u00e9cissement attentionnel \u00bb ou vision en tunnel (<em>attentional narrowing<\/em>) induit par le bruit. Sous l&rsquo;effet d&rsquo;une ambiance sonore agressive, le filtre de Broadbent tend \u00e0 verrouiller son ouverture sur les signaux les plus imm\u00e9diatement centraux et \u00e9vidents, \u00e9liminant totalement la scrutation des voyants d&rsquo;alarme situ\u00e9s \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie du champ visuel ou les signaux acoustiques secondaires. Ces d\u00e9couvertes d\u00e9bouchent sur l&rsquo;\u00e9dition des toutes premi\u00e8res normes ergonomiques de limitation du bruit sur les lieux de travail \u00e0 haute responsabilit\u00e9 s\u00e9curitaire.<\/p>\n<h3>9.2 La th\u00e9orie de l&rsquo;activation (Arousal) et la loi de Yerkes-Dodson<\/h3>\n<p>Pour unifier ses d\u00e9couvertes disparates sur le bruit, le manque de repos et la fatigue industrielle, Donald Broadbent incorpore dans son cadre de pens\u00e9e les concepts de la neurophysiologie moderne, notamment la d\u00e9couverte par Moruzzi et Magoun du r\u00f4le fondamental de la formation r\u00e9ticul\u00e9e activatrice dans la r\u00e9gulation de l&rsquo;\u00e9veil cortical. Broadbent d\u00e9veloppe une interpr\u00e9tation cybern\u00e9tique originale de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Loi_de_Yerkes-Dodson\">loi de Yerkes-Dodson<\/a>, qui postule que la relation entre le niveau d&rsquo;\u00e9veil physiologique (<em>arousal<\/em>) et l&rsquo;efficience comportementale d&rsquo;un individu suit une courbe en U invers\u00e9.<\/p>\n<p>Selon cette formulation, il existe un niveau d&rsquo;activation physiologique optimal pour chaque type d&rsquo;activit\u00e9 humaine. Si l&rsquo;individu se situe dans un \u00e9tat de sous-activation (provoqu\u00e9 par la monotonie extr\u00eame, la nuit, la s\u00e9dentarit\u00e9 ou la privation prolong\u00e9e de sommeil), le filtre attentionnel devient paresseux, son taux d&rsquo;oscillation ralentit consid\u00e9rablement, et les items stock\u00e9s dans le <em>buffer store<\/em> s&rsquo;effacent avant d&rsquo;avoir pu \u00eatre pr\u00e9lev\u00e9s : l&rsquo;op\u00e9rateur rate les signaux critiques. \u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9, si le niveau d&rsquo;\u00e9veil s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve excessivement sous l&rsquo;action combin\u00e9e du stress panique, du bruit strident, de la chaleur ou d&rsquo;une menace imminente, l&rsquo;activation corticale d\u00e9passe son seuil optimal : le filtre attentionnel devient hyper-s\u00e9lectif, oscillant de mani\u00e8re fr\u00e9n\u00e9tique et erratique d&rsquo;un canal d&rsquo;entr\u00e9e \u00e0 un autre, provoquant une d\u00e9sorganisation dramatique de la pens\u00e9e et l&rsquo;incapacit\u00e9 \u00e0 s\u00e9rier les priorit\u00e9s de d\u00e9cision.<\/p>\n<p>Broadbent enrichit ce cadre en d\u00e9montrant l&rsquo;existence d&rsquo;interactions compensatoires stup\u00e9fiantes entre diff\u00e9rents facteurs de stress. Dans une exp\u00e9rience m\u00e9morable men\u00e9e \u00e0 l&rsquo;APU, il examine l&rsquo;effet conjugu\u00e9 de la privation de sommeil et du bruit assourdissant sur la performance humaine. Pris isol\u00e9ment, le manque de sommeil d\u00e9t\u00e9riore la vigilance en abaissant l&rsquo;<em>arousal<\/em> en dessous de l&rsquo;optimum, tandis que le bruit d\u00e9t\u00e9riore la vigilance en propulsant l&rsquo;\u00e9veil bien au-del\u00e0 de l&rsquo;optimum. Or, lorsque Broadbent combine les deux stresseurs chez les m\u00eames participants \u2014 en soumettant des sujets priv\u00e9s de sommeil \u00e0 un bruit intense \u2014, la performance se r\u00e9tablit miraculeusement \u00e0 un niveau proche de la normale ! Le bruit intense a agi comme un stimulant salvateur, rehaussant le niveau d&rsquo;\u00e9veil effondr\u00e9 par l&rsquo;insomnie pour le repositionner exactement au sommet de la courbe en U invers\u00e9. Cette vision syst\u00e9mique et hom\u00e9ostatique des r\u00e9gulations de l&rsquo;esprit humain assoit d\u00e9finitivement la stature de Broadbent comme l&rsquo;un des plus profonds th\u00e9oriciens de l&rsquo;adaptation psychologique au stress.<\/p>\n<h3>9.3 La psychologie de la s\u00e9curit\u00e9 et la pr\u00e9vention des accidents<\/h3>\n<p>L&rsquo;aboutissement naturel des recherches de Broadbent sur le bruit, l&rsquo;attention et l&rsquo;\u00e9veil est sa contribution fondatrice \u00e0 la psychologie de la s\u00e9curit\u00e9 et \u00e0 l&rsquo;investigation des catastrophes industrielles. Tout au long des ann\u00e9es 1960 et 1970, Broadbent est mandat\u00e9 comme expert de haut niveau par le gouvernement britannique pour faire la lumi\u00e8re sur les causes profondes d&rsquo;accidents ferroviaires tragiques, de crashs a\u00e9riens inexpliqu\u00e9s et d&rsquo;incidents survenus dans les premi\u00e8res centrales nucl\u00e9aires du pays.<\/p>\n<p>Broadbent engage une lutte sans merci contre le r\u00e9flexe juridique traditionnel consistant \u00e0 imputer syst\u00e9matiquement la catastrophe \u00e0 la \u00ab faute professionnelle \u00bb ou \u00e0 la \u00ab n\u00e9gligence coupable \u00bb de l&rsquo;op\u00e9rateur individuel. Par une d\u00e9monstration implacable des lois de la cognition, il prouve que dans 95 % des cas, le comportement de l&rsquo;ouvrier, du conducteur de train ou du pilote n&rsquo;\u00e9tait que la cons\u00e9quence fatale et pr\u00e9visible d&rsquo;un syst\u00e8me technique con\u00e7u en contradiction flagrante avec les contraintes d&rsquo;architecture du cerveau humain. Si un voyant d&rsquo;alarme est positionn\u00e9 hors de la zone de focalisation du filtre attentionnel, si deux commutateurs commandant des fonctions radicalement oppos\u00e9es pr\u00e9sentent la m\u00eame texture tactile et sont plac\u00e9s c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, l&rsquo;erreur humaine est inscrite math\u00e9matiquement dans le dispositif.<\/p>\n<p>Broadbent milite sans rel\u00e2che pour une approche syst\u00e9mique d\u00e9culpabilisante mais technologiquement intransigeante de la pr\u00e9vention des risques :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La conception de listes de contr\u00f4le (<em>checklists<\/em>) inviolables :<\/strong> Broadbent d\u00e9montre que sous l&rsquo;effet du stress de la phase d&rsquo;approche, la m\u00e9moire \u00e0 court terme du pilote ne peut conserver plus de quelques \u00e9l\u00e9ments non rafra\u00eechis. L&rsquo;ex\u00e9cution \u00e0 haute voix de protocoles formalis\u00e9s permet de d\u00e9charger le canal central et d&#8217;emp\u00eacher les omissions de proc\u00e9dures d&rsquo;urgence.<\/li>\n<li><strong>La standardisation draconienne de la communication verbale :<\/strong> apr\u00e8s avoir montr\u00e9 que la moindre ambigu\u00eft\u00e9 lexicale amplifie le bruit de fond et favorise les fausses alarmes dans le canal d\u00e9cisionnel, il participe \u00e0 l&rsquo;\u00e9laboration des r\u00e8gles de phras\u00e9ologie internationale de l&rsquo;aviation civile (interdisant par exemple l&rsquo;usage de doubles n\u00e9gations ou de mots \u00e0 consonance phon\u00e9tique trop proche).<\/li>\n<li><strong>Le blindage cognitif des salles de contr\u00f4le :<\/strong> \u00e0 la suite de la quasi-fusion du r\u00e9acteur nucl\u00e9aire de Three Mile Island aux \u00c9tats-Unis en 1979, les rapports de Broadbent sont massivement consult\u00e9s pour repenser l&rsquo;ergonomie des pupitres de commande, en y introduisant le principe de hi\u00e9rarchisation perceptive des alarmes lumineuses afin d&rsquo;interdire le d\u00e9clenchement simultan\u00e9 de centaines de voyants incoh\u00e9rents venant asphyxier le filtre de l&rsquo;ing\u00e9nieur de quart.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>10. D\u00e9cision, m\u00e9moire et apprentissage implicite : les travaux de la maturit\u00e9<\/h2>\n<h3>10.1 L&rsquo;ouvrage Decision and Stress (1971) et l&rsquo;\u00e9volution th\u00e9orique<\/h3>\n<p>Treize ann\u00e9es apr\u00e8s la d\u00e9flagration de <em>Perception and Communication<\/em>, Donald Broadbent livre en 1971 ce que nombre d&rsquo;historiens des sciences consid\u00e8rent comme son chef-d&rsquo;\u0153uvre le plus abouti et le plus monumental : <em>Decision and Stress<\/em> (Academic Press). Loin de s&rsquo;enfermer dans une d\u00e9fense dogmatique de son mod\u00e8le originel face aux salves de critiques d\u00e9coch\u00e9es par Moray, Treisman ou Deutsch, Broadbent d\u00e9montre une flexibilit\u00e9 intellectuelle magistrale en proc\u00e9dant \u00e0 une r\u00e9vision en profondeur de son architecture cognitive \u00e0 la lumi\u00e8re des d\u00e9couvertes accumul\u00e9es au cours des ann\u00e9es 1960.<\/p>\n<p>Dans <em>Decision and Stress<\/em>, Broadbent abandonne l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un m\u00e9canisme de s\u00e9lection monolithique et propose une partition conceptuelle fondamentale entre deux types distincts de processus s\u00e9lectifs :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le filtrage (<em>filtering<\/em>) :<\/strong> ce processus correspond fid\u00e8lement au filtre de 1958. Il op\u00e8re une s\u00e9lection purement s\u00e9lective bas\u00e9e sur des indices physiques bruts (espace, canal sensoriel, fr\u00e9quence). Le filtrage agit de mani\u00e8re pr\u00e9coce en amont du syst\u00e8me et se r\u00e9v\u00e8le particuli\u00e8rement indispensable pour discriminer les donn\u00e9es lorsque le niveau de bruit de fond ou le volume d&rsquo;entr\u00e9es sensorielles simultan\u00e9es est extr\u00eamement massif.<\/li>\n<li><strong>La cat\u00e9gorisation ou le casier mental (<em>pigeonholing<\/em>) :<\/strong> c&rsquo;est l&rsquo;innovation th\u00e9orique majeure de 1971. La cat\u00e9gorisation constitue une forme de s\u00e9lection tardive qui op\u00e8re non pas sur les propri\u00e9t\u00e9s physiques des signaux, mais sur la probabilit\u00e9 a priori et la pertinence fonctionnelle des cat\u00e9gories s\u00e9mantiques stock\u00e9es dans le syst\u00e8me. Le syst\u00e8me nerveux central modifie de mani\u00e8re dynamique le niveau de preuve requis pour accepter qu&rsquo;un stimulus appartienne \u00e0 une cat\u00e9gorie donn\u00e9e.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Pour formaliser cette notion de <em>pigeonholing<\/em>, Broadbent r\u00e9alise une int\u00e9gration magistrale de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Th%C3%A9orie_de_la_d%C3%A9tection_du_signal\">th\u00e9orie de la d\u00e9tection du signal<\/a> (TSD), formul\u00e9e \u00e0 l&rsquo;origine par Tanner, Swets et Green. Il montre que la d\u00e9cision humaine n&rsquo;est jamais un processus m\u00e9canique binaire, mais un arbitrage probabiliste permanent entre deux param\u00e8tres math\u00e9matiques ind\u00e9pendants : la sensibilit\u00e9 sensorielle brute du syst\u00e8me (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"d&#039;\">$d&rsquo;$<\/span>) et le crit\u00e8re de d\u00e9cision ou biais de r\u00e9ponse (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"\\beta\">$\\beta$<\/span>). En montrant comment le stress, la fatigue ou la motivation manipulent directement le crit\u00e8re de d\u00e9cision sans n\u00e9cessairement alt\u00e9rer la sensibilit\u00e9 de base des r\u00e9cepteurs, Broadbent conf\u00e8re \u00e0 sa th\u00e9orie de la d\u00e9cision une souplesse et une puissance d&rsquo;explication ph\u00e9nom\u00e9nales, int\u00e9grant les donn\u00e9es de la s\u00e9lection tardive sans renier l&rsquo;ancrage structural de sa pens\u00e9e.<\/p>\n<h3>10.2 L&rsquo;apprentissage implicite et le contr\u00f4le des syst\u00e8mes complexes<\/h3>\n<p>Apr\u00e8s son installation \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 d&rsquo;Oxford en 1974, Broadbent, lib\u00e9r\u00e9 de la gestion administrative lourde de l&rsquo;APU, engage avec sa collaboratrice Dianne Berry un programme exp\u00e9rimental visionnaire qui ouvre l&rsquo;un des territoires les plus fascinants des sciences cognitives de la fin du vingti\u00e8me si\u00e8cle : l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Implicit_learning\">apprentissage implicite<\/a> (<em>implicit learning<\/em>) et le contr\u00f4le cognitif des syst\u00e8mes dynamiques complexes.<\/p>\n<p>Berry et Broadbent con\u00e7oivent des simulations informatiques sophistiqu\u00e9es sur les premiers micro-ordinateurs de laboratoire. Les participants sont plac\u00e9s aux commandes d&rsquo;un syst\u00e8me \u00e9conomique ou industriel fictif \u2014 par exemple, la gestion d&rsquo;une usine de raffinage de sucre (<em>the sugar factory task<\/em>) ou le contr\u00f4le des flux de transport urbain. L&rsquo;op\u00e9rateur peut modifier \u00e0 chaque cycle une variable d&rsquo;entr\u00e9e (par exemple, le nombre d&rsquo;ouvriers embauch\u00e9s ou le prix du transport) dans le but d&rsquo;atteindre et de maintenir un niveau pr\u00e9cis de production ou de fluidit\u00e9 du trafic. Ce que le sujet ignore, c&rsquo;est que le comportement du syst\u00e8me est r\u00e9gi en arri\u00e8re-plan par une \u00e9quation math\u00e9matique non lin\u00e9aire complexe int\u00e9grant des variables de d\u00e9calage temporel.<\/p>\n<p>Les r\u00e9sultats obtenus par Berry et Broadbent r\u00e9v\u00e8lent une dissociation cognitive sensationnelle :<\/p>\n<ul>\n<li>Au fil des essais, les participants apprennent avec un succ\u00e8s remarquable \u00e0 piloter le syst\u00e8me complexe ; ils parviennent \u00e0 stabiliser la production de l&rsquo;usine \u00e0 la valeur cible requise, d\u00e9montrant une ma\u00eetrise op\u00e9rationnelle de tr\u00e8s haut niveau.<\/li>\n<li>Pourtant, lorsqu&rsquo;on soumet ces m\u00eames op\u00e9rateurs \u00e0 un interrogatoire approfondi ou \u00e0 un questionnaire \u00e9crit pour leur demander d&rsquo;expliciter les lois qui gouvernent le syst\u00e8me ou d&rsquo;expliquer pourquoi ils ont pris telle d\u00e9cision \u00e0 tel instant, ils se r\u00e9v\u00e8lent dans l&rsquo;incapacit\u00e9 absolue de formuler la moindre r\u00e8gle verbale valide ! Pire encore, leurs explications th\u00e9oriques spontan\u00e9es sont souvent en contradiction totale avec les actions motrices exactes qu&rsquo;ils ex\u00e9cutent sur le clavier.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Par cette s\u00e9rie d&rsquo;exp\u00e9riences s\u00e9minales, Broadbent d\u00e9montre l&rsquo;existence d&rsquo;une scission fonctionnelle majeure au sein de l&rsquo;esprit humain entre deux modes d&rsquo;acquisition des connaissances : un mode explicite, verbalisable, conscient, tributaire des limitations s\u00e9v\u00e8res du canal attentionnel unique ; et un mode implicite, non verbal, op\u00e9rant de mani\u00e8re automatique et intuitive par impr\u00e9gnation statistique des r\u00e9gularit\u00e9s de l&rsquo;environnement. Broadbent et Berry anticipent ainsi avec vingt ans d&rsquo;avance l&rsquo;av\u00e8nement des th\u00e9ories modernes de la cognition \u00e0 double processus (<em>Dual Process Theory<\/em>) qui feront la gloire internationale de Daniel Kahneman et Amos Tversky.<\/p>\n<h3>10.3 Le questionnaire des d\u00e9faillances cognitives (Cognitive Failures Questionnaire &#8211; CFQ)<\/h3>\n<p>L&rsquo;ultime grand chef-d&rsquo;\u0153uvre empirique de Donald Broadbent, publi\u00e9 en 1982 dans le <em>British Journal of Clinical Psychology<\/em> en collaboration avec Margaret Cooper, Peter FitzGerald et Kenneth Parkes, est l&rsquo;invention d&rsquo;un instrument psychom\u00e9trique universellement utilis\u00e9 aujourd&rsquo;hui encore : le Questionnaire des d\u00e9faillances cognitives (<em>Cognitive Failures Questionnaire<\/em> &#8211; CFQ).<\/p>\n<p>Fid\u00e8le \u00e0 son refus de cantonner la psychologie \u00e0 la performance optimale mesur\u00e9e sous la lumi\u00e8re artificielle des laboratoires, Broadbent veut \u00e9valuer l&rsquo;esprit humain dans ses faux pas, ses rat\u00e9s et ses distractions de la vie quotidienne. Le CFQ se pr\u00e9sente sous la forme d&rsquo;une \u00e9chelle d&rsquo;auto-\u00e9valuation standardis\u00e9e comportant 25 items r\u00e9dig\u00e9s en un langage concret et direct. L&rsquo;outil interroge les sujets sur la fr\u00e9quence avec laquelle ils commettent des lapsus ou des b\u00e9vues dans leur existence ordinaire : oublier la raison pour laquelle on vient de monter \u00e0 l&rsquo;\u00e9tage de sa maison, heurter des passants sur le trottoir, ne pas voir un panneau routier pourtant parfaitement visible, oublier un rendez-vous not\u00e9 la veille, ou laisser \u00e9chapper des objets de ses mains.<\/p>\n<p>L&rsquo;analyse statistique rigoureuse men\u00e9e par Broadbent prouve que la propension aux lapsus et oublis quotidiens ne constitue pas une somme d&rsquo;accidents al\u00e9atoires, mais refl\u00e8te un trait cognitif stable et mesurable de la personnalit\u00e9 : la vuln\u00e9rabilit\u00e9 aux d\u00e9faillances d&rsquo;attention ex\u00e9cutive. Broadbent \u00e9tablit des corr\u00e9lations empiriques capitales : les individus qui obtiennent des scores \u00e9lev\u00e9s au CFQ pr\u00e9sentent une vuln\u00e9rabilit\u00e9 consid\u00e9rablement accrue au stress professionnel, sont plus fr\u00e9quemment victimes d&rsquo;accidents du travail ou de la circulation, et manifestent des temps de basculement attentionnel significativement plus lents lors des tests de laboratoire.<\/p>\n<p>Le CFQ conna\u00eet un succ\u00e8s plan\u00e9taire imm\u00e9diat. Traduit dans des dizaines de langues, il s&rsquo;impose comme un standard incontournable dans les \u00e9tudes de psychologie du travail, en neurologie clinique pour \u00e9valuer l&rsquo;impact des traumatismes cr\u00e2niens ou des d\u00e9mences naissantes, et en pharmacologie pour mesurer les effets secondaires des mol\u00e9cules anxiolytiques sur la vigilance quotidienne. Quarante ans apr\u00e8s sa publication, le CFQ demeure l&rsquo;un des instruments les plus cit\u00e9s de la litt\u00e9rature psychologique mondiale, t\u00e9moignant du g\u00e9nie de Broadbent pour relier la th\u00e9orie la plus fine aux r\u00e9alit\u00e9s les plus tangibles de l&rsquo;exp\u00e9rience humaine.<\/p>\n<h2>11. \u00c9pist\u00e9mologie et m\u00e9thodologie scientifique selon Donald Broadbent<\/h2>\n<h3>11.1 L&#8217;empirisme rigoureux et le rejet de l&rsquo;introspection subjective<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u0153uvre de Donald Broadbent ne se r\u00e9sume pas \u00e0 une collection de d\u00e9couvertes empiriques et de mod\u00e8les d&rsquo;ing\u00e9nierie ; elle incarne une posture \u00e9pist\u00e9mologique intransigeante qui a forg\u00e9 la dignit\u00e9 de la psychologie scientifique moderne. H\u00e9ritier de la grande tradition empiriste britannique remontant \u00e0 John Locke, David Hume et son ma\u00eetre Frederic Bartlett, Broadbent professe une foi absolue dans la primaut\u00e9 souveraine du fait exp\u00e9rimental observable et mesurable sur toute construction sp\u00e9culative a priori.<\/p>\n<p>Bien qu&rsquo;ayant \u00e9t\u00e9 le fer de lance de la destruction du dogme b\u00e9havioriste de la bo\u00eete noire, Broadbent est demeur\u00e9 sa vie durant d&rsquo;une s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 exemplaire envers les tentations d&rsquo;un retour \u00e0 l&rsquo;introspection subjective ou \u00e0 la ph\u00e9nom\u00e9nologie non quantifi\u00e9e. Pour lui, la conscience humaine ne peut en aucun cas \u00eatre le propre t\u00e9moin fiable de son fonctionnement interne. Les r\u00e9cits r\u00e9trospectifs que les individus formulent sur leurs propres processus de pens\u00e9e sont des reconstructions fallacieuses, d\u00e9form\u00e9es par le d\u00e9sir de coh\u00e9rence narrative, l&rsquo;oubli et les illusions cognitives. La bo\u00eete noire de l&rsquo;esprit doit imp\u00e9rativement \u00eatre forc\u00e9e de l&rsquo;ext\u00e9rieur, en soumettant le comportement moteur, le temps de r\u00e9action au milli\u00e8me de seconde pr\u00e8s et les distributions d&rsquo;erreurs \u00e0 des plans exp\u00e9rimentaux implacables.<\/p>\n<p>Broadbent applique avec une ferveur quasi religieuse les crit\u00e8res de d\u00e9marcation \u00e9pist\u00e9mologique formalis\u00e9s par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Karl_Popper\">Karl Popper<\/a>. Une th\u00e9orie psychologique n&rsquo;a de valeur que si elle est \u00ab falsifiable \u00bb (r\u00e9futable), c&rsquo;est-\u00e0-dire si elle formule des pr\u00e9dictions empiriques suffisamment tranch\u00e9es pour s&rsquo;exposer \u00e0 \u00eatre brutalement invalid\u00e9e par le verdict des donn\u00e9es. C&rsquo;est pour cette raison fondamentale qu&rsquo;il r\u00e9cuse cat\u00e9goriquement les syst\u00e8mes psychanalytiques ou les th\u00e9ories existentialistes de l&rsquo;esprit, les accusant d&rsquo;\u00e9chapper \u00e0 la scientificit\u00e9 par une plasticit\u00e9 verbale qui leur permet d&rsquo;avoir toujours raison a posteriori. Cette \u00e9thique de l&rsquo;exigence m\u00e9thodologique est devenue le marqueur ind\u00e9l\u00e9bile de l&rsquo;\u00e9cole britannique de psychologie exp\u00e9rimentale.<\/p>\n<h3>11.2 L&rsquo;ouvrage In Defence of Empirical Psychology (1973)<\/h3>\n<p>Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970, la psychologie exp\u00e9rimentale de laboratoire se trouve violemment contest\u00e9e par une vague de critiques virulentes issues des courants de la contre-culture, de la psychologie humaniste (incarn\u00e9e par Carl Rogers ou Abraham Maslow) et des mouvements antiscientifiques qui l&rsquo;accusent de d\u00e9shumaniser l&rsquo;\u00eatre humain en le r\u00e9duisant \u00e0 une machine froide et calculatrice, prisonni\u00e8re d&rsquo;exp\u00e9riences de laboratoire artificielles coup\u00e9es de l&rsquo;existence vivante.<\/p>\n<p>Piqu\u00e9 au vif dans ses convictions les plus intimes, Donald Broadbent prend la plume pour livrer en 1973 un plaidoyer vibrant, condens\u00e9 dans un livre court mais d&rsquo;une force morale bouleversante : <em>In Defence of Empirical Psychology<\/em> (Methuen). Cet ouvrage est sans conteste le texte le plus personnel et le plus philosophique du savant britannique. Broadbent y retourne l&rsquo;accusation d&rsquo;inhumanit\u00e9 contre ses d\u00e9tracteurs avec une indignation contenue mais d\u00e9vastatrice.<\/p>\n<p>Pour Broadbent, le refus de la m\u00e9thode exp\u00e9rimentale et le recours complaisant aux intuitions subjectives ne sont pas des preuves d&rsquo;humanisme, mais des d\u00e9missions morales coupables. Il d\u00e9montre avec force exemples que les bonnes intentions, la sympathie compatissante ou l&rsquo;intuition non v\u00e9rifi\u00e9e n&rsquo;ont jamais emp\u00each\u00e9 un contr\u00f4leur a\u00e9rien de provoquer une collision mortelle, ni am\u00e9lior\u00e9 les conditions de travail inhumaines des ouvriers dans les usines assourdissantes. Seule la science exp\u00e9rimentale la plus froide et la plus rigoureuse fournit les moyens \u00e9thiques et objectifs de diagnostiquer les limites de l&rsquo;op\u00e9rateur humain pour le prot\u00e9ger de l&rsquo;exploitation industrielle, concevoir des environnements de travail dignes et pr\u00e9venir la mort accidentelle. Il \u00e9nonce avec \u00e9clat que le chercheur qui s&rsquo;astreint \u00e0 mesurer des temps de r\u00e9action au laboratoire ne nie pas la grandeur de l&rsquo;esprit humain : il met la science au service du soulagement concret des faiblesses r\u00e9elles de ses semblables.<\/p>\n<h3>11.3 La mod\u00e9lisation par blocs-diagrammes comme standard scientifique<\/h3>\n<p>Sur le plan de la philosophie de l&rsquo;esprit, Donald Broadbent a pos\u00e9 les fondations conceptuelles de ce qui sera baptis\u00e9 plus tard par Hilary Putnam et Jerry Fodor le <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Fonctionnalisme_(philosophie_de_l%27esprit)\">fonctionnalisme<\/a> computationnel. En introduisant les organigrammes modulaires compos\u00e9s de blocs et de fl\u00e8ches pour formaliser le traitement mental de l&rsquo;information, Broadbent accomplit une dissociation \u00e9pist\u00e9mologique historique : il d\u00e9montre que l&rsquo;organisation logique d&rsquo;un processus de traitement (ce que l&rsquo;on appellera le <em>mindware<\/em> ou logiciel cognitif) peut \u00eatre \u00e9tudi\u00e9e et th\u00e9oris\u00e9e de mani\u00e8re scientifiquement autonome, ind\u00e9pendamment des sp\u00e9cificit\u00e9s physico-chimiques exactes du substrat biologique qui l&rsquo;impl\u00e9mente (le <em>hardware<\/em> c\u00e9r\u00e9bral).<\/p>\n<p>Cette approche fonctionnelle permet \u00e0 la psychologie de s&rsquo;\u00e9manciper d\u00e9finitivement du r\u00e9ductionnisme neurobiologique imm\u00e9diat sans jamais verser dans le dualisme spiritualiste. Un bloc d&rsquo;organigramme intitul\u00e9 \u00ab filtre s\u00e9lectif \u00bb n&rsquo;est pas un petit organe anatomique que l&rsquo;on pourrait diss\u00e9quer au scalpel dans une circonvolution corticale particuli\u00e8re ; c&rsquo;est un \u00e9tat computationnel formel, un ensemble d&rsquo;op\u00e9rations math\u00e9matiques de s\u00e9lection et d&rsquo;aiguillage que le syst\u00e8me nerveux ex\u00e9cute par l&rsquo;orchestration concert\u00e9e de milliards de synapses.<\/p>\n<p>Cependant, Broadbent est toujours rest\u00e9 lucide quant aux limites intrins\u00e8ques de ses propres mod\u00e9lisations. Contrairement \u00e0 certains pionniers de l&rsquo;intelligence artificielle symbolique qui ont pu croire na\u00efvement que l&rsquo;esprit humain n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;un simple programme informatique \u00e9crit sur des bandes magn\u00e9tiques, Broadbent a sans cesse rappel\u00e9 que les diagrammes en blocs sont des mod\u00e8les heuristiques r\u00e9ducteurs, des approximations n\u00e9cessaires destin\u00e9es \u00e0 \u00eatre progressivement d\u00e9pass\u00e9es et compl\u00e9t\u00e9es. Il a mis en garde la communaut\u00e9 scientifique contre l&rsquo;hypostase des blocs, rappelant inlassablement qu&rsquo;un dessin sur un tableau noir n&rsquo;est jamais la r\u00e9alit\u00e9 vivante du cerveau, mais une boussole conceptuelle temporaire pour guider la prochaine exp\u00e9rience.<\/p>\n<h2>12. L&rsquo;h\u00e9ritage p\u00e9renne de Donald Broadbent dans les sciences cognitives contemporaines<\/h2>\n<h3>12.1 L&rsquo;\u00e9volution vers les neurosciences cognitives de l&rsquo;attention<\/h3>\n<p>L&rsquo;essor vertigineux des neurosciences cognitives \u00e0 la fin du vingti\u00e8me et au d\u00e9but du vingt-et-uni\u00e8me si\u00e8cle a fourni le terrain d&rsquo;\u00e9preuve ultime pour les th\u00e9ories d&rsquo;attention s\u00e9lective imagin\u00e9es par Donald Broadbent \u00e0 l&rsquo;aide de simples magn\u00e9tophones. Si certains d\u00e9tracteurs avaient pu affirmer que le d\u00e9bat entre s\u00e9lection pr\u00e9coce et s\u00e9lection tardive n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;une querelle d&rsquo;\u00e9cole insoluble sur le plan comportemental, l&rsquo;arriv\u00e9e des techniques d&rsquo;enregistrement \u00e9lectrophysiologique direct du cerveau humain a apport\u00e9 une confirmation \u00e9clatante et magistrale des intuitions fondamentales de Broadbent.<\/p>\n<p>D\u00e8s les ann\u00e9es 1970, les travaux pionniers de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Steven_Hillyard\">Steven Hillyard<\/a> et de son \u00e9quipe \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Californie \u00e0 San Diego, utilisant les potentiels \u00e9voqu\u00e9s cognitifs (ERP &#8211; <em>Event-Related Potentials<\/em>) \u00e0 haute r\u00e9solution temporelle, apportent la preuve neurobiologique d\u00e9cisive de la s\u00e9lection pr\u00e9coce. En enregistrant les ondes c\u00e9r\u00e9brales de sujets soumis au protocole d&rsquo;\u00e9coute dichotique de Broadbent, Hillyard d\u00e9montre que la toute premi\u00e8re d\u00e9flexion positive du signal \u00e9lectrique cortical \u2014 l&rsquo;onde auditive <strong>P20-50<\/strong> et plus encore la composante n\u00e9gative <strong>N100<\/strong>, survenant \u00e0 peine 80 \u00e0 100 millisecondes apr\u00e8s l&rsquo;impact de l&rsquo;onde sonore sur le tympan \u2014 pr\u00e9sente une amplitude massivement accrue pour les stimuli diffus\u00e9s sur l&rsquo;oreille attentive par rapport aux m\u00eames stimuli diffus\u00e9s sur l&rsquo;oreille inattentive !<\/p>\n<p>Ces donn\u00e9es \u00e9lectrophysiologiques confirment avec une pr\u00e9cision chirurgicale que le filtrage attentionnel pr\u00e9dit par Broadbent n&rsquo;est pas une fiction th\u00e9orique : le cerveau humain module activement et pr\u00e9cocement le gain sensoriel d\u00e8s les relais thalamiques et le cortex auditif primaire, bridant l&rsquo;intensit\u00e9 des signaux non pertinents bien avant que ceux-ci n&rsquo;atteignent les aires temporales et frontales responsables de l&rsquo;int\u00e9gration linguistique. Plus r\u00e9cemment, les d\u00e9couvertes de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Robert_Desimone\">Robert Desimone<\/a> et John Duncan sur la comp\u00e9tition biais\u00e9e (<em>biased competition theory<\/em>), ainsi que la cartographie des r\u00e9seaux d&rsquo;attention dorsaux et ventraux par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Michael_Posner_(psychologist)\">Michael Posner<\/a> et Maurizio Corbetta via l&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf), sont venues raffiner l&rsquo;architecture anatomique exacte de ce que Donald Broadbent avait magnifiquement formalis\u00e9 d\u00e8s 1958 sous le nom de filtre s\u00e9lectif.<\/p>\n<h3>12.2 L&rsquo;influence sur les mod\u00e8les de m\u00e9moire de travail et de fonctions ex\u00e9cutives<\/h3>\n<p>L&#8217;empreinte intellectuelle de Donald Broadbent traverse \u00e9galement l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 des th\u00e9ories contemporaines de la m\u00e9moire humaine et des fonctions ex\u00e9cutives. L&rsquo;exemple le plus \u00e9clatant de cette filiation directe s&rsquo;incarne dans la trajectoire d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Alan_Baddeley\">Alan Baddeley<\/a>, qui fut l&rsquo;\u00e9l\u00e8ve et le chercheur de confiance de Broadbent \u00e0 l&rsquo;APU de Cambridge, avant de lui succ\u00e9der des ann\u00e9es plus tard \u00e0 la direction de la prestigieuse unit\u00e9.<\/p>\n<p>Lorsque Baddeley et Graham Hitch publient en 1974 leur mod\u00e8le tripartite r\u00e9volutionnaire de la m\u00e9moire de travail (<em>working memory model<\/em>), ils ne font rien d&rsquo;autre que raffiner, d\u00e9cloisonner et porter \u00e0 maturit\u00e9 les intuitions fondatrices formul\u00e9es par Broadbent dans <em>Perception and Communication<\/em>. L&rsquo;administrateur central (<em>central executive<\/em>) de Baddeley \u2014 cette composante ma\u00eetresse du syst\u00e8me cognitif charg\u00e9e de la coordination des ressources attentionnelles, de la flexibilit\u00e9 et de l&rsquo;inhibition des distracteurs \u2014 est le descendant direct et assum\u00e9 du canal de traitement \u00e0 capacit\u00e9 limit\u00e9e de Broadbent. De m\u00eame, la boucle phonologique (<em>phonological loop<\/em>) d\u00e9di\u00e9e au maintien actif des traces verbales n&rsquo;est que la formalisation \u00e9l\u00e9gante de la boucle de r\u00e9p\u00e9tition subvocale th\u00e9oris\u00e9e par Broadbent pour maintenir en vie les informations du tampon sensoriel.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 du laboratoire, la pertinence des avertissements de Broadbent sur l&rsquo;asphyxie du canal \u00e0 capacit\u00e9 limit\u00e9e trouve une actualit\u00e9 br\u00fblante et dramatique au c\u0153ur de notre civilisation num\u00e9rique hyper-connect\u00e9e du vingt-et-uni\u00e8me si\u00e8cle :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La th\u00e9orie de la charge cognitive (<em>Cognitive Load Theory<\/em>) :<\/strong> d\u00e9velopp\u00e9e par John Sweller pour l&rsquo;ing\u00e9nierie p\u00e9dagogique moderne, elle reprend textuellement les principes broadbentiens en d\u00e9montrant que l&rsquo;exc\u00e8s de stimulations multim\u00e9dias sature la bande passante de l&rsquo;apprenant et d\u00e9truit la capacit\u00e9 d&rsquo;apprentissage profond.<\/li>\n<li><strong>Le mythe destructeur du \u00ab multit\u00e2che \u00bb (<em>multitasking<\/em>) :<\/strong> alors que le marketing technologique moderne vend l&rsquo;illusion d&rsquo;individus capables de naviguer en parall\u00e8le sur les r\u00e9seaux sociaux tout en r\u00e9digeant un rapport et en conduisant leur v\u00e9hicule, les neurosciences actuelles confirment chaque jour la sentence impitoyable de Broadbent : le cerveau humain ne peut pas traiter deux flux s\u00e9mantiques ou d\u00e9cisionnels complexes simultan\u00e9ment. L&rsquo;illusion du multit\u00e2che ne traduit qu&rsquo;un basculement fr\u00e9n\u00e9tique et \u00e9puisant d&rsquo;un canal \u00e0 l&rsquo;autre (<em>task switching<\/em>), grev\u00e9 \u00e0 chaque saut par le co\u00fbt temporel incompressible du filtre attentionnel, multipliant par quatre le risque d&rsquo;accident mortel sur les routes et d\u00e9gradant massivement l&rsquo;efficience intellectuelle des travailleurs du savoir.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>12.3 Bilan d&rsquo;une vie consacr\u00e9e \u00e0 l&rsquo;intelligence de l&rsquo;esprit humain<\/h3>\n<p>Au terme de cette analyse r\u00e9trospective monumentale, Donald Eric Broadbent appara\u00eet dans toute sa grandeur historique comme l&rsquo;une des figures intellectuelles les plus lumineuses et les plus d\u00e9terminantes du vingti\u00e8me si\u00e8cle. Rarement un savant aura incarn\u00e9 \u00e0 un tel degr\u00e9 de perfection la synth\u00e8se entre l&rsquo;aust\u00e9rit\u00e9 technique de l&rsquo;ing\u00e9nieur, l&rsquo;imagination th\u00e9orique du visionnaire et l&rsquo;humanisme compatissant du m\u00e9decin de l&rsquo;esprit.<\/p>\n<p>Broadbent n&rsquo;a pas seulement d\u00e9couvert les lois de l&rsquo;attention s\u00e9lective, r\u00e9v\u00e9l\u00e9 l&rsquo;architecture de la m\u00e9moire imm\u00e9diate ou invent\u00e9 des instruments psychom\u00e9triques fondamentaux ; il a accompli une v\u00e9ritable m\u00e9tamorphose \u00e9pist\u00e9mologique en arrachant la psychologie humaine aux mar\u00e9cages de la sp\u00e9culation st\u00e9rile et aux dogmes r\u00e9ducteurs du b\u00e9haviorisme pour la hisser au rang de science naturelle dure de plein exercice. Il a d\u00e9montr\u00e9, contre les sceptiques de tout bord, que les rouages les plus intimes de la pens\u00e9e \u2014 le tri conscient, l&rsquo;oubli, l&rsquo;anticipation, le doute et la d\u00e9cision \u2014 pouvaient \u00eatre mesur\u00e9s, calcul\u00e9s et mod\u00e9lis\u00e9s avec la m\u00eame rigueur g\u00e9om\u00e9trique que les orbites plan\u00e9taires ou les signaux \u00e9lectromagn\u00e9tiques.<\/p>\n<p>Par-dessus tout, Donald Broadbent laisse \u00e0 la post\u00e9rit\u00e9 une magistrale le\u00e7on d&rsquo;\u00e9thique scientifique. Dans un monde de plus en plus fascin\u00e9 par la toute-puissance de ses propres artefacts technologiques, il aura \u00e9t\u00e9 le premier \u00e0 rappeler avec autorit\u00e9 que toute machine, si puissante soit-elle, n&rsquo;est rien sans l&rsquo;humain qui la pilote, et que le devoir imp\u00e9rieux de la science n&rsquo;est pas de plier l&rsquo;\u00eatre humain aux cadences infernales des syst\u00e8mes techniques, mais d&rsquo;adapter inconditionnellement la technologie \u00e0 la fragile, sublime et limit\u00e9e architecture de l&rsquo;esprit humain. C&rsquo;est \u00e0 ce titre que son nom brille et continuera de briller d&rsquo;un \u00e9clat immortel au Panth\u00e9on des plus grands pionniers de la science universelle.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<p>Baddeley, A. D., &amp; Hitch, G. (1974). Working memory. In G. H. Bower (Ed.), <em>The Psychology of Learning and Motivation<\/em> (Vol. 8, pp. 47\u201389). Academic Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0079-7421(08)60452-1\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0079-7421(08)60452-1<\/a><\/p>\n<p>Berry, D. C., &amp; Broadbent, D. E. (1984). On the relationship between task performance and associated verbalizable knowledge. <em>Quarterly Journal of Experimental Psychology<\/em>, 36(2), 209\u2013231. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1080\/14640748408402156\">https:\/\/doi.org\/10.1080\/14640748408402156<\/a><\/p>\n<p>Broadbent, D. E. (1954). The role of auditory localization in attention and memory span. <em>Journal of Experimental Psychology<\/em>, 47(3), 191\u2013196. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0054141\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0054141<\/a><\/p>\n<p>Broadbent, D. E. (1956). Successive responses to simultaneous stimuli. <em>Quarterly Journal of Experimental Psychology<\/em>, 8(4), 145\u2013152. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1080\/17470215608416814\">https:\/\/doi.org\/10.1080\/17470215608416814<\/a><\/p>\n<p>Broadbent, D. E. (1958). <em>Perception and Communication<\/em>. Pergamon Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/10037-000\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/10037-000<\/a><\/p>\n<p>Broadbent, D. E. (1971). <em>Decision and Stress<\/em>. Academic Press.<\/p>\n<p>Broadbent, D. E. (1973). <em>In Defence of Empirical Psychology<\/em>. Methuen &amp; Co.<\/p>\n<p>Broadbent, D. E., Cooper, P. F., FitzGerald, P., &amp; Parkes, K. R. (1982). The Cognitive Failures Questionnaire (CFQ) and its correlates. <em>British Journal of Clinical Psychology<\/em>, 21(1), 1\u201316. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.2044-8260.1982.tb01421.x\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.2044-8260.1982.tb01421.x<\/a><\/p>\n<p>Cherry, E. C. (1953). Some experiments on the recognition of speech, with one and with two ears. <em>The Journal of the Acoustical Society of America<\/em>, 25(5), 975\u2013979. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1121\/1.1907229\">https:\/\/doi.org\/10.1121\/1.1907229<\/a><\/p>\n<p>Deutsch, J. A., &amp; Deutsch, D. (1963). Attention: Some theoretical considerations. <em>Psychological Review<\/em>, 70(1), 80\u201390. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0039515\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0039515<\/a><\/p>\n<p>Gray, J. A., &amp; Wedderburn, A. A. (1960). Grouping novel bi-sensory input. <em>Quarterly Journal of Experimental Psychology<\/em>, 12(3), 180\u2013184. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1080\/17470216008416722\">https:\/\/doi.org\/10.1080\/17470216008416722<\/a><\/p>\n<p>Hillyard, S. A., Hink, R. F., Schwent, V. L., &amp; Picton, T. W. (1973). Electrical signs of selective attention in the human brain. <em>Science<\/em>, 182(4108), 177\u2013180. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.182.4108.177\">https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.182.4108.177<\/a><\/p>\n<p>Miller, G. A. (1956). The magical number seven, plus or minus two: Some limits on our capacity for processing information. <em>Psychological Review<\/em>, 63(2), 81\u201397. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0043158\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0043158<\/a><\/p>\n<p>Moray, N. (1959). Attention in dichotic listening: Affective cues and the influence of instructions. <em>Quarterly Journal of Experimental Psychology<\/em>, 11(1), 56\u201360. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1080\/17470215908416289\">https:\/\/doi.org\/10.1080\/17470215908416289<\/a><\/p>\n<p>Norman, D. A. (1968). Toward a theory of memory and attention. <em>Psychological Review<\/em>, 75(6), 522\u2013536. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0026699\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0026699<\/a><\/p>\n<p>Shannon, C. E. (1948). A mathematical theory of communication. <em>Bell System Technical Journal<\/em>, 27(3), 379\u2013423. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1002\/j.1538-7305.1948.tb01338.x\">https:\/\/doi.org\/10.1002\/j.1538-7305.1948.tb01338.x<\/a><\/p>\n<p>Treisman, A. M. (1964). Selective attention in man. <em>British Medical Bulletin<\/em>, 20(1), 12\u201316. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/oxfordjournals.bmb.a070274\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/oxfordjournals.bmb.a070274<\/a><\/p>\n<p>Wiener, N. (1948). <em>Cybernetics: Or Control and Communication in the Animal and the Machine<\/em>. John Wiley &amp; Sons.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une analyse exhaustive de la vie, des mod\u00e8les th\u00e9oriques et de l&rsquo;h\u00e9ritage scientifique de Donald Broadbent, pionnier de la psychologie cognitive moderne.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[1516,647],"tags":[1961,4090,1962,23241,1808],"class_list":["post-14903","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-histoire-de-la-psychologie","category-psychologie-cognitive","tag-attention-selective","tag-donald-broadbent","tag-ecoute-dichotique","tag-modele-du-filtre-precoce","tag-sciences-cognitives"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/14903","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=14903"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/14903\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=14903"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=14903"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=14903"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}