{"id":14558,"date":"2026-10-07T18:02:49","date_gmt":"2026-10-07T18:02:49","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/charles-spearman-1863-1945\/"},"modified":"2026-10-07T18:02:49","modified_gmt":"2026-10-07T18:02:49","slug":"charles-spearman-1863-1945","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=charles-spearman-1863-1945","title":{"rendered":"Charles Spearman &#8211; 1863 1945"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;histoire de la psychologie scientifique moderne est indissociable de la trajectoire intellectuelle de Charles Edward Spearman (1863-1945). \u00c0 la charni\u00e8re du dix-neuvi\u00e8me et du vingti\u00e8me si\u00e8cle, alors que la discipline h\u00e9sitait encore entre les sp\u00e9culations m\u00e9taphysiques issues de la philosophie de l&rsquo;esprit et les balbutiements d&rsquo;une physiologie sensorielle \u00e9troitement confin\u00e9e au laboratoire, Spearman a op\u00e9r\u00e9 une rupture \u00e9pist\u00e9mologique majeure. En concevant l&rsquo;esprit humain non plus comme une collection disparate de facult\u00e9s descriptives, mais comme une architecture dynamique r\u00e9gie par des lois math\u00e9matiques rigoureuses, il a pos\u00e9 les fondations in\u00e9branlables de la psychom\u00e9trie diff\u00e9rentielle et de l&rsquo;analyse multivari\u00e9e contemporaine.<\/p>\n<p>Penseur atypique venu tardivement au monde acad\u00e9mique apr\u00e8s une carri\u00e8re prolong\u00e9e d&rsquo;officier dans l&rsquo;arm\u00e9e imp\u00e9riale britannique, Spearman a apport\u00e9 \u00e0 la psychologie exp\u00e9rimentale une d\u00e9termination m\u00e9thodologique exceptionnelle, enrichie par les enseignements de l&rsquo;\u00e9cole sensualiste et chronom\u00e9trique allemande de Leipzig, G\u00f6ttingen et W\u00fcrzburg. C&rsquo;est \u00e0 la confluence des protocoles minutieux de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/wundt\/\">Wilhelm Wundt<\/a> et des intuitions statistiques g\u00e9niales mais incompl\u00e8tes de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/galton\/\">Francis Galton<\/a> que Spearman a forg\u00e9 son chef-d&rsquo;\u0153uvre th\u00e9orique : la formalisation du facteur g\u00e9n\u00e9ral d&rsquo;intelligence, universellement d\u00e9sign\u00e9 sous le vocable de <em>facteur g<\/em>, et l&rsquo;invention concomitante de l&rsquo;analyse factorielle.<\/p>\n<p>Cet article se propose d&rsquo;explorer en profondeur la vie, l&rsquo;\u0153uvre magistrale et la post\u00e9rit\u00e9 scientifique monumentale de Charles Spearman. De ses exp\u00e9rimentations pionni\u00e8res dans les \u00e9coles rurales du Hampshire jusqu&rsquo;aux d\u00e9bats \u00e9pist\u00e9mologiques les plus complexes concernant la r\u00e9ification des construits psychologiques, nous examinerons comment ce savant d&rsquo;exception a transform\u00e9 notre compr\u00e9hension de la cognition humaine. En plongeant au c\u0153ur de la th\u00e9orie bifactorielle, des lois noog\u00e9n\u00e9tiques de l&rsquo;esprit et des \u00e9quations math\u00e9matiques qui continuent de structurer les sciences du comportement, nous mesurerons l&rsquo;ampleur d&rsquo;un h\u00e9ritage intellectuel dont les r\u00e9sonances animent toujours la recherche neuroscientifique et psychom\u00e9trique du vingt-et-uni\u00e8me si\u00e8cle.<\/p>\n<h2>1. Introduction biographique et contexte historico-scientifique (1863-1945)<\/h2>\n<h3>1.1 Origines familiales, jeunesse et premi\u00e8re carri\u00e8re militaire<\/h3>\n<p>Charles Edward Spearman na\u00eet \u00e0 Londres le 10 septembre 1863, au sein d&rsquo;une famille issue de la haute bourgeoisie intellectuelle et administrative britannique. Son lignage comprend d&rsquo;\u00e9minents magistrats, des serviteurs d\u00e9vou\u00e9s de l&rsquo;Empire et des lettr\u00e9s renomm\u00e9s, ce qui pr\u00e9dispose le jeune homme \u00e0 une \u00e9ducation classique particuli\u00e8rement rigoureuse. \u00c9lev\u00e9 dans l&rsquo;atmosph\u00e8re aust\u00e8re et studieuse de l&rsquo;Angleterre victorienne, il fr\u00e9quente le Leamington College, o\u00f9 il se distingue par des dispositions exceptionnelles pour la philosophie ancienne, les langues mortes et la logique d\u00e9ductive. D\u00e8s son adolescence, Spearman nourrit une fascination clandestine pour les myst\u00e8res de la conscience et de l&rsquo;entendement humain, lisant avec avidit\u00e9 les trait\u00e9s de Ren\u00e9 Descartes, John Locke et David Hume. Cependant, les conventions sociales de son milieu familial l&rsquo;orientent initialement vers une trajectoire tout \u00e0 fait \u00e9loign\u00e9e de la recherche acad\u00e9mique : la carri\u00e8re des armes.<\/p>\n<p>En 1883, r\u00e9pondant aux attentes paternelles et au sens du devoir imp\u00e9rial, Spearman est nomm\u00e9 officier au sein des Royal Munster Fusiliers, une prestigieuse unit\u00e9 d&rsquo;infanterie de l&rsquo;arm\u00e9e britannique. Cette premi\u00e8re carri\u00e8re militaire va durer pr\u00e8s de quinze ann\u00e9es compl\u00e8tes. D\u00e9ploy\u00e9 en garnison \u00e0 travers diverses contr\u00e9es de l&rsquo;Empire, notamment en Birmanie et en Inde, il participe activement aux op\u00e9rations coloniales et acc\u00e8de rapidement au grade de capitaine. Bien que remplissant ses fonctions avec une m\u00e9ticulosit\u00e9 et une bravoure exemplaires, Spearman vit ces ann\u00e9es d&rsquo;engagement comme un exil intellectuel douloureux. Il transforme ses quartiers de garnison en cabinets d&rsquo;\u00e9tude improvis\u00e9s, profitant de chaque moment de r\u00e9pit militaire pour se plonger dans les trait\u00e9s d&rsquo;alg\u00e8bre sup\u00e9rieure, de physiologie naissante et d&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie critique. Cette exp\u00e9rience militaire forge chez lui une discipline morale de fer, un m\u00e9pris des approximations verbales et un sens aigu de l&rsquo;organisation strat\u00e9gique qui caract\u00e9riseront plus tard l&rsquo;ensemble de ses entreprises scientifiques.<\/p>\n<p>En 1897, \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de trente-quatre ans, Spearman prend une d\u00e9cision radicale qui d\u00e9concerte son entourage : il d\u00e9missionne solennellement de l&rsquo;arm\u00e9e britannique pour embrasser sa vocation v\u00e9ritable, la psychologie scientifique. Alors que ses contemporains ach\u00e8vent leurs th\u00e8ses dans leur vingti\u00e8me ann\u00e9e, Spearman accepte de redevenir un simple \u00e9tudiant, conscient de son retard institutionnel mais dot\u00e9 d&rsquo;une maturit\u00e9 intellectuelle et d&rsquo;une lucidit\u00e9 conceptuelle rares. Bien qu&rsquo;il soit bri\u00e8vement rappel\u00e9 sous les drapeaux en 1899 lors du d\u00e9clenchement de la Seconde Guerre des Boers en Afrique du Sud en tant qu&rsquo;officier d&rsquo;\u00e9tat-major, son engagement envers la science exp\u00e9rimentale demeure d\u00e9sormais in\u00e9branlable. Sa d\u00e9mission d\u00e9finitive consacre son passage irr\u00e9versible de l&rsquo;action militaire vers la conqu\u00eate syst\u00e9matique des lois r\u00e9gissant l&rsquo;intelligence humaine.<\/p>\n<h3>1.2 La transition vers la psychologie exp\u00e9rimentale en Allemagne<\/h3>\n<p>D\u00e9sireux d&rsquo;\u00e9chapper \u00e0 la psychologie philosophique sp\u00e9culative qui domine encore outrageusement les universit\u00e9s britanniques d&rsquo;Oxford et de Cambridge, Spearman prend le chemin de l&rsquo;Allemagne, alors \u00e9picentre mondial incontest\u00e9 de la r\u00e9volution scientifique en psychologie. Il s&rsquo;installe \u00e0 Leipzig pour rejoindre le laboratoire l\u00e9gendaire fond\u00e9 par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/wundt\/\">Wilhelm Wundt<\/a> en 1879. Dans ce temple du sensualisme exp\u00e9rimental, Spearman d\u00e9couvre les vertus cardinales de la chronom\u00e9trie mentale, de l&rsquo;introspection rigoureusement entra\u00een\u00e9e et de la psychophysique fechn\u00e9rienne. Sous l&rsquo;\u00e9gide directe de Wundt, il apprend \u00e0 d\u00e9composer les sensations \u00e9l\u00e9mentaires, \u00e0 calibrer les appareils de mesure temporelle comme le chronoscope d&rsquo;Hipp, et \u00e0 subordonner toute affirmation psychologique au contr\u00f4le draconien de l&rsquo;exp\u00e9rimentation reproductible. Spearman voue une immense admiration \u00e0 l&rsquo;exigence m\u00e9thodologique de Wundt, bien qu&rsquo;il per\u00e7oive d\u00e9j\u00e0 les limitations intrins\u00e8ques de cet atomisme psychologique qui s&rsquo;interdit d&rsquo;\u00e9tudier les processus intellectuels complexes.<\/p>\n<p>Cherchant \u00e0 \u00e9largir son horizon m\u00e9thodologique au-del\u00e0 des dogmes wundtiens, Spearman quitte temporairement Leipzig pour fr\u00e9quenter d&rsquo;autres foyers majeurs de la science germanique. \u00c0 W\u00fcrzburg, il s&rsquo;impr\u00e8gne de la pens\u00e9e d&rsquo;Oswald K\u00fclpe, dont les recherches r\u00e9volutionnaires sur la pens\u00e9e sans images (<em>unanschauliches Denken<\/em>) d\u00e9montrent avec audace que les processus cognitifs sup\u00e9rieurs ne se r\u00e9duisent pas \u00e0 de simples agr\u00e9gats de sensations passives. K\u00fclpe enseigne \u00e0 Spearman l&rsquo;art d&rsquo;interroger la ph\u00e9nom\u00e9nologie interne de l&rsquo;acte de pens\u00e9e. Par la suite, \u00e0 G\u00f6ttingen, Spearman suit l&rsquo;enseignement de Georg Elias M\u00fcller, figure tut\u00e9laire de l&rsquo;\u00e9tude quantitative de la m\u00e9moire et de l&rsquo;attention s\u00e9lective. M\u00fcller inculque \u00e0 l&rsquo;ancien officier une m\u00e9fiance salutaire envers les artefacts exp\u00e9rimentaux et lui transmet l&rsquo;exigence de contr\u00f4les statistiques impitoyables dans le traitement des s\u00e9ries de donn\u00e9es comportementales.<\/p>\n<p>Cette p\u00e9r\u00e9grination universitaire transfrontali\u00e8re culmine en 1906 par l&rsquo;obtention formelle de son doctorat \u00e0 Leipzig, sous la direction officielle de Wundt. La th\u00e8se de Spearman, consacr\u00e9e \u00e0 la spatialisation des sensations tactiles, t\u00e9moigne de son ancrage sans faille dans les canons de la rigueur exp\u00e9rimentale germanique. Toutefois, pendant qu&rsquo;il polissait ses protocoles de laboratoire \u00e0 Leipzig, l&rsquo;esprit de Spearman travaillait d\u00e9j\u00e0 secr\u00e8tement sur une synth\u00e8se beaucoup plus vaste. Il avait compris que la psychophysique allemande, en ne s&rsquo;int\u00e9ressant qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;observateur moyen universel et en consid\u00e9rant les \u00e9carts individuels comme du bruit statistique n\u00e9gligeable, passait \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;essentiel : les variations individuelles constituent la cl\u00e9 fondamentale pour percer la structure m\u00eame des facult\u00e9s de l&rsquo;esprit.<\/p>\n<h3>1.3 Le paysage intellectuel victorien et l&rsquo;essor de la mesure des diff\u00e9rences individuelles<\/h3>\n<p>Tandis qu&rsquo;il achevait sa formation en Allemagne, Spearman gardait un \u0153il attentif sur les bouleversements intellectuels qui secouaient sa terre natale. L&rsquo;Angleterre de la fin de l&rsquo;\u00e8re victorienne \u00e9tait profond\u00e9ment travaill\u00e9e par le paradigme \u00e9volutionniste inaugur\u00e9 par Charles Darwin. Les th\u00e9ories associationnistes classiques de James Mill et d&rsquo;Alexander Bain, qui expliquaient l&rsquo;esprit par des combinaisons m\u00e9caniques d&rsquo;id\u00e9es selon des lois de contigu\u00eft\u00e9 et de ressemblance, apparaissaient d\u00e9sormais insuffisantes pour rendre compte de l&rsquo;origine \u00e9volutive et adaptative des comp\u00e9tences humaines. La pens\u00e9e britannique \u00e9tait m\u00fbre pour un saut conceptuel : lier la physiologie, la statistique math\u00e9matique et l&rsquo;\u00e9tude diff\u00e9rentielle des \u00eatres vivants.<\/p>\n<p>Le grand instigateur de cette r\u00e9volution \u00e9tait indubitablement Sir <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/galton\/\">Francis Galton<\/a>. Dans des ouvrages capitaux tels que <em>Hereditary Genius<\/em> (1869) et <em>Inquiries into Human Faculty and Its Development<\/em> (1883), Galton avait jet\u00e9 les bases de la psychologie diff\u00e9rentielle en affirmant que les comp\u00e9tences mentales variaient de mani\u00e8re continue dans la population g\u00e9n\u00e9rale et suivaient une distribution gaussienne (la courbe en cloche). Galton avait intuitivement pos\u00e9 que l&rsquo;intelligence g\u00e9n\u00e9rale reposait sur l&rsquo;acuit\u00e9 et l&rsquo;efficience du syst\u00e8me nerveux, sugg\u00e9rant que des \u00e9preuves de discrimination sensorielle \u00e9l\u00e9mentaire (distinction des poids, des hauteurs tonales, seuils visuels) devaient \u00eatre en corr\u00e9lation directe avec l&rsquo;\u00e9minence intellectuelle. Spearman recueille cet h\u00e9ritage avec enthousiasme, mais constate avec amertume l&rsquo;\u00e9chec empirique des disciples de Galton : aux \u00c9tats-Unis, James McKeen Cattell avait \u00e9chou\u00e9 \u00e0 mettre en \u00e9vidence des corr\u00e9lations significatives entre ces mesures sensorielles simples et la r\u00e9ussite acad\u00e9mique des \u00e9tudiants de Columbia.<\/p>\n<p>Ce d\u00e9bat scientifique s&rsquo;inscrivait dans un contexte soci\u00e9tal d&rsquo;une urgence in\u00e9dite. L&rsquo;industrialisation fulgurante de la Grande-Bretagne, l&rsquo;urbanisation massive et l&rsquo;av\u00e8nement de l&rsquo;instruction publique obligatoire par l&rsquo;<em>Education Act<\/em> de 1870 confrontaient les institutions scolaires \u00e0 une h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 d&rsquo;aptitudes sans pr\u00e9c\u00e9dent. Les administrateurs coloniaux, les \u00e9ducateurs et les m\u00e9decins ali\u00e9nistes r\u00e9clamaient des outils objectifs, ind\u00e9pendants des jugements subjectifs et du statut social, capables d&rsquo;\u00e9valuer le potentiel intellectuel des enfants et des recrues militaires. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 la crois\u00e9e de cette demande sociale pragmatique, du r\u00e9ductionnisme sensoriel galtonien et de l&rsquo;exigence m\u00e9thodologique wundtienne que Spearman va concevoir sa th\u00e9orie unificatrice de la m\u00e9trique intellectuelle.<\/p>\n<h2>2. Les fondements \u00e9pist\u00e9mologiques et th\u00e9oriques de la psychom\u00e9trie spearmanienne<\/h2>\n<h3>2.1 La qu\u00eate d&rsquo;une quantification math\u00e9matique des facult\u00e9s mentales<\/h3>\n<p>L&rsquo;ambition \u00e9pist\u00e9mologique centrale de Charles Spearman r\u00e9side dans sa volont\u00e9 farouche de faire sortir la psychologie de ce qu&rsquo;il nommait l&rsquo;\u00e8re de la \u00ab taxonomie litt\u00e9raire \u00bb. Depuis l&rsquo;Antiquit\u00e9 aristot\u00e9licienne jusqu&rsquo;\u00e0 la phr\u00e9nologie de Franz Joseph Gall et aux catalogues de facult\u00e9s de Thomas Reid, la psychologie avait consist\u00e9 en un inventaire purement descriptif et s\u00e9mantique des pr\u00e9tendues vertus de l&rsquo;esprit : la m\u00e9moire, l&rsquo;imagination, le jugement, l&rsquo;attention ou la volont\u00e9. Pour Spearman, ces entit\u00e9s ne sont que des \u00e9tiquettes linguistiques commodes qui dissimulent notre ignorance fondamentale de la m\u00e9canique cognitive sous-jacente. Il r\u00e9cuse avec force les approches purement cat\u00e9gorielles au profit d&rsquo;une mod\u00e9lisation alg\u00e9brique rigoureuse, soutenant qu&rsquo;une science n&rsquo;atteint sa maturit\u00e9 que lorsqu&rsquo;elle devient capable de mesurer ses objets selon des dimensions continues et formalis\u00e9es.<\/p>\n<p>Le postulat de d\u00e9part de Spearman est d&rsquo;une grande audace philosophique : bien que les processus cognitifs profonds demeurent invisibles \u00e0 l&rsquo;observation directe, leurs op\u00e9rations laissent des traces syst\u00e9matiques et mesurables dans la performance empirique des individus face \u00e0 des t\u00e2ches standardis\u00e9es. L&rsquo;esprit ne doit pas \u00eatre appr\u00e9hend\u00e9 comme une bo\u00eete noire inaccessible, mais comme un syst\u00e8me dynamique dont les rendements fonctionnels peuvent \u00eatre quantifi\u00e9s avec la m\u00eame pr\u00e9cision que les forces de la m\u00e9canique newtonienne. Spearman rejette vigoureusement l&rsquo;id\u00e9e atomiste voulant que l&rsquo;intelligence soit une simple collection fortuite, un agglom\u00e9rat chaotique de comp\u00e9tences ind\u00e9pendantes acquises au gr\u00e9 des circonstances \u00e9ducatives. Au contraire, il postule l&rsquo;existence d&rsquo;une unit\u00e9 fondamentale, d&rsquo;un invariant structural sous-jacent qui orchestre la globalit\u00e9 du comportement intelligent.<\/p>\n<p>Cette conception implique une red\u00e9finition radicale de l&rsquo;objet d&rsquo;\u00e9tude. L\u00e0 o\u00f9 la psychologie exp\u00e9rimentale de laboratoire cherchait \u00e0 \u00e9liminer les diff\u00e9rences individuelles pour d\u00e9gager une loi psychologique universelle de l&rsquo;esprit abstrait, Spearman soutient que ce sont pr\u00e9cis\u00e9ment les covariations entre individus qui r\u00e9v\u00e8lent la trame m\u00eame de la structure cognitive. En observant la mani\u00e8re dont la sup\u00e9riorit\u00e9 d&rsquo;une personne dans une t\u00e2che pr\u00e9dit math\u00e9matiquement sa performance dans une t\u00e2che apparemment sans rapport, l&rsquo;investigateur peut d\u00e9duire la g\u00e9om\u00e9trie invisible de l&rsquo;entendement. La quantification math\u00e9matique n&rsquo;est plus un simple ornement statistique a posteriori ; elle devient l&rsquo;instrument heuristique premier par lequel la structure de l&rsquo;esprit se d\u00e9voile \u00e0 la conscience scientifique.<\/p>\n<h3>2.2 L&rsquo;influence conjointe de Francis Galton et de Wilhelm Wundt<\/h3>\n<p>Le coup de ma\u00eetre \u00e9pist\u00e9mologique de Spearman d\u00e9coule de sa capacit\u00e9 in\u00e9dite \u00e0 op\u00e9rer une synth\u00e8se dialectique entre deux traditions scientifiques qui s&rsquo;ignoraient cordialement, voire se m\u00e9prisaient mutuellement : la statistique diff\u00e9rentielle anglaise de Francis Galton et la rigueur exp\u00e9rimentale germanique de Wilhelm Wundt. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, Galton avait d\u00e9velopp\u00e9 le concept de corr\u00e9lation et per\u00e7u l&rsquo;importance des \u00e9carts individuels, mais ses instruments de mesure demeuraient sommaires, artisanaux et d\u00e9pourvus de contr\u00f4les syst\u00e9matiques des biais de passation. De l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9, Wundt disposait d&rsquo;un arsenal d&rsquo;appareils de haute pr\u00e9cision et d&rsquo;une rigueur op\u00e9ratoire exemplaire, mais rejetait avec superbe l&rsquo;usage de la statistique inf\u00e9rentielle et consid\u00e9rait la variabilit\u00e9 individuelle comme une impuret\u00e9 g\u00eanante du syst\u00e8me sensoriel.<\/p>\n<p>Spearman comprend que pour valider l&rsquo;intuition galtonienne \u2013 \u00e0 savoir que l&rsquo;intelligence g\u00e9n\u00e9rale se refl\u00e8te dans la capacit\u00e9 de discrimination sensorielle \u00e9l\u00e9mentaire \u2013, il est imp\u00e9ratif d&rsquo;appliquer aux mesures diff\u00e9rentielles la pr\u00e9cision chirurgicale des m\u00e9thodes wundtiennes. Il r\u00e9investit donc les protocoles de discrimination sensorielle (discriminer deux tonalit\u00e9s auditives tr\u00e8s proches, diff\u00e9rencier des poids gradu\u00e9s au gramme pr\u00e8s, juger de subtiles variations de contrastes visuels), non pas pour \u00e9tudier les organes des sens en eux-m\u00eames, mais pour en faire des \u00e9talons de mesure de l&rsquo;efficience nerveuse centrale. Contrairement \u00e0 James McKeen Cattell, qui avait \u00e9chou\u00e9 en utilisant des \u00e9preuves trop grossi\u00e8res et mal calibr\u00e9es sur des \u00e9chantillons d&rsquo;\u00e9tudiants trop homog\u00e8nes, Spearman affine les seuils diff\u00e9rentiels avec une minutie obsessionnelle emprunt\u00e9e au laboratoire de Leipzig.<\/p>\n<p>Cependant, Spearman d\u00e9passe l&rsquo;atomisme sensoriel na\u00eff de Galton. Il ne soutient pas que l&rsquo;intelligence <em>est<\/em> la somme des sens. Sa vision est infiniment plus profonde : il th\u00e9orise que la finesse sensorielle n&rsquo;est qu&rsquo;un canal particulier \u00e0 travers lequel se manifeste une capacit\u00e9 centrale d&rsquo;int\u00e9gration et de traitement de l&rsquo;information. Spearman rejette le r\u00e9ductionnisme m\u00e9caniste qui voudrait que l&rsquo;\u0153il ou l&rsquo;oreille intelligente fassent l&rsquo;esprit intelligent ; c&rsquo;est l&rsquo;efficience globale de l&rsquo;appareil cognitif central qui innerve et conditionne la pr\u00e9cision des discriminations p\u00e9riph\u00e9riques. En r\u00e9conciliant la technique wundtienne et la vision galtonienne, Spearman cr\u00e9e le creuset m\u00e9thodologique d&rsquo;o\u00f9 \u00e9mergera la psychom\u00e9trie moderne.<\/p>\n<h3>2.3 La rupture avec les approches qualitatives d&rsquo;Alfred Binet<\/h3>\n<p>Au moment m\u00eame o\u00f9 Spearman \u00e9labore ses premiers travaux th\u00e9oriques en Angleterre, de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de la Manche, \u00e0 Paris, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k54933939\">Alfred Binet<\/a> et Th\u00e9odore Simon d\u00e9veloppent leur c\u00e9l\u00e8bre \u00e9chelle m\u00e9trique de l&rsquo;intelligence (1905). La confrontation intellectuelle entre Spearman et Binet constitue l&rsquo;une des polarit\u00e9s les plus fascinantes et d\u00e9terminantes de l&rsquo;histoire des sciences psychologiques. Binet privil\u00e9gie une approche \u00e9minemment clinique, pragmatique et d\u00e9veloppementale. Confront\u00e9 \u00e0 la commande minist\u00e9rielle d&rsquo;identifier les enfants scolairement retard\u00e9s (\u00ab les anormaux \u00bb), Binet con\u00e7oit une batterie h\u00e9t\u00e9roclite d&rsquo;\u00e9preuves composites refl\u00e9tant le fonctionnement intellectuel dans la vie quotidienne : nommer des objets, r\u00e9p\u00e9ter des chiffres, d\u00e9finir des mots, comprendre des situations absurdes.<\/p>\n<p>Spearman adresse une critique fondamentale et sans concession \u00e0 l&rsquo;approche de Binet. Selon lui, le test de Binet-Simon est une construction purement empiriste, un \u00ab conglom\u00e9rat h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne \u00bb d\u00e9nu\u00e9 de toute assise th\u00e9orique et de toute rigueur structurelle. Spearman reproche \u00e0 Binet d&rsquo;additionner des choux et des carottes en agr\u00e9geant dans un score composite unique (qui deviendra le quotient intellectuel sous la plume de William Stern) des aptitudes verbales, m\u00e9morielles et praxiques sans conna\u00eetre la moindre de leurs relations math\u00e9matiques sous-jacentes. Pour Spearman, l&rsquo;\u00e9chelle de Binet est un excellent outil de triage pratique pour les \u00e9coles, mais elle est totalement impuissante \u00e0 expliquer <em>ce qu&rsquo;est<\/em> l&rsquo;intelligence sur le plan causal. Elle confond le diagnostic appliqu\u00e9 avec la science th\u00e9orique fondamentale.<\/p>\n<p>De plus, Spearman conteste la notion m\u00eame d&rsquo;\u00e2ge mental th\u00e9oris\u00e9e par Binet. Il affirme que mesurer l&rsquo;intelligence par un d\u00e9calage temporel de d\u00e9veloppement ne nous renseigne en rien sur la nature de l&rsquo;architecture cognitive interne du sujet. Alors que Binet revendique une vision qualitative, plastique et individualis\u00e9e des comp\u00e9tences intellectuelles, Spearman recherche des invariants psychom\u00e9triques universels, des structures factorielles invariantes par rotation et des principes no\u00e9tiques absolus. Cette scission historique entre l&rsquo;\u00e9cole clinique-pragmatique fran\u00e7aise et l&rsquo;\u00e9cole quantitative-factorielle britannique fa\u00e7onnera les d\u00e9bats de la psychologie diff\u00e9rentielle pendant tout le vingti\u00e8me si\u00e8cle.<\/p>\n<h2>3. L&rsquo;article fondateur de 1904 et la naissance de la th\u00e9orie bifactorielle<\/h2>\n<h3>3.1 Analyse de l&rsquo;article s\u00e9minal : \u00ab General Intelligence, Objectively Determined and Measured \u00bb<\/h3>\n<p>L&rsquo;ann\u00e9e 1904 marque une rupture \u00e9pist\u00e9mologique d\u00e9finitive avec la publication, dans l&rsquo;<em>American Journal of Psychology<\/em>, du chef-d&rsquo;\u0153uvre inaugural de Charles Spearman intitul\u00e9 <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.jstor.org\/stable\/1412107\">\u00ab \u00ab\u00a0General Intelligence\u00a0\u00bb, Objectively Determined and Measured \u00bb<\/a>. Cet article de pr\u00e8s d&rsquo;une centaine de pages constitue l&rsquo;acte de naissance officiel de l&rsquo;analyse factorielle et de la th\u00e9orie moderne de l&rsquo;intelligence. Dans ce m\u00e9moire r\u00e9volutionnaire, Spearman d\u00e9taille les investigations empiriques qu&rsquo;il a patiemment conduites sur de petites cohortes d&rsquo;\u00e9l\u00e8ves d&rsquo;\u00e9coles rurales du Hampshire, compl\u00e9t\u00e9es par des groupes d&rsquo;\u00e9l\u00e8ves d&rsquo;une \u00e9cole pr\u00e9paratoire d&rsquo;\u00e9lite et des adultes de son entourage.<\/p>\n<p>Le protocole mis en \u0153uvre par Spearman est d&rsquo;une originalit\u00e9 stup\u00e9fiante pour l&rsquo;\u00e9poque. Il administre aux \u00e9coliers des \u00e9preuves de discrimination sensorielle de laboratoire extr\u00eamement rigoureuses : discrimination de la hauteur tonale \u00e0 l&rsquo;aide de diapasons r\u00e9glables, discrimination de la luminosit\u00e9 et discrimination du poids. Parall\u00e8lement, il recueille des \u00e9valuations quantitatives de leurs performances acad\u00e9miques dans des disciplines aussi dissemblables que les humanit\u00e9s classiques (latin, grec), le fran\u00e7ais, l&rsquo;anglais, les math\u00e9matiques et la musique. Il sollicite \u00e9galement des \u00e9valuations par les pairs et par les ma\u00eetres sur le \u00ab bon sens \u00bb g\u00e9n\u00e9ral des \u00e9l\u00e8ves en dehors de la classe. Spearman calcule ensuite l&rsquo;ensemble des corr\u00e9lations crois\u00e9es entre toutes ces variables disparates.<\/p>\n<p>Le r\u00e9sultat de cette analyse exp\u00e9rimentale bouleverse toutes les pr\u00e9visions conventionnelles. Spearman d\u00e9couvre que toutes les corr\u00e9lations sans exception entre les diff\u00e9rentes mati\u00e8res scolaires et les \u00e9preuves de discrimination sensorielle sont positives. Loin d&rsquo;\u00eatre isol\u00e9es, les aptitudes cognitives semblent toutes li\u00e9es les unes aux autres par un fil invisible : les \u00e9l\u00e8ves les plus performants dans la distinction des hauteurs de son sont \u00e9galement, tendanciellement, les meilleurs en latin ou en math\u00e9matiques. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne omnipr\u00e9sent d&rsquo;intercorr\u00e9lation positive syst\u00e9matique entre des \u00e9preuves cognitives de natures enti\u00e8rement diff\u00e9rentes \u2013 connu aujourd&rsquo;hui en psychom\u00e9trie sous le nom de \u00ab manifold positif \u00bb (<em>positive manifold<\/em>) \u2013 fournit \u00e0 Spearman la base empirique irr\u00e9futable pour affirmer l&rsquo;existence d&rsquo;une cause sous-jacente commune \u00e0 toute activit\u00e9 mentale r\u00e9ussie.<\/p>\n<h3>3.2 La formulation originale de la matrice de corr\u00e9lation hi\u00e9rarchique<\/h3>\n<p>Non content d&rsquo;observer le manifold positif, Spearman examine avec une minutie d&rsquo;alg\u00e9briste la disposition interne des coefficients de corr\u00e9lation au sein de ses tableaux de donn\u00e9es. En organisant les \u00e9preuves de haut en bas et de gauche \u00e0 droite par ordre de force globale de corr\u00e9lation, il constate une r\u00e9gularit\u00e9 g\u00e9om\u00e9trique frappante : les colonnes de la matrice de corr\u00e9lation pr\u00e9sentent une proportionnalit\u00e9 quasi parfaite. Les coefficients d\u00e9croissent harmonieusement de mani\u00e8re parall\u00e8le \u00e0 travers toutes les lignes du tableau, formant ce que Spearman baptise une \u00ab matrice hi\u00e9rarchique \u00bb.<\/p>\n<p>Pour expliquer math\u00e9matiquement cette \u00e9tonnante proportionnalit\u00e9 des lignes et des colonnes, Spearman formalise le crit\u00e8re des diff\u00e9rences t\u00e9trades. Si l&rsquo;on s\u00e9lectionne arbitrairement quatre variables quelconques d\u00e9sign\u00e9es par les indices <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"i\">$i$<\/span>, <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"j\">$j$<\/span>, <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"k\">$k$<\/span> et <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"l\">$l$<\/span>, les coefficients de corr\u00e9lation crois\u00e9e satisfont une \u00e9galit\u00e9 rigoureuse :<\/p>\n<p><span class=\"arabpsy-math-display\" data-latex=\"r_{ik} \\cdot r_{jl} - r_{il} \\cdot r_{jk} \\approx 0\">$$r_{ik} \\cdot r_{jl} &#8211; r_{il} \\cdot r_{jk} \\approx 0$$<\/span><\/p>\n<p>Lorsque cette diff\u00e9rence t\u00e9trade est nulle (aux fluctuations d&rsquo;\u00e9chantillonnage pr\u00e8s) pour toutes les combinaisons possibles de quatre \u00e9preuves au sein de la matrice, Spearman d\u00e9montre avec \u00e9clat que cette propri\u00e9t\u00e9 g\u00e9om\u00e9trique ne peut s&rsquo;expliquer que par une seule et unique condition math\u00e9matique : l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 de la variance partag\u00e9e entre toutes les \u00e9preuves est r\u00e9ductible \u00e0 l&rsquo;action d&rsquo;une variable latente unique non observ\u00e9e. C&rsquo;est l&rsquo;\u00e9mergence formelle du concept de variable latente, qui r\u00e9volutionnera l&rsquo;ensemble des sciences sociales.<\/p>\n<p>Cette d\u00e9monstration alg\u00e9brique permet \u00e0 Spearman de s\u00e9parer pour la premi\u00e8re fois la variance totale de n&rsquo;importe quel test en deux fractions parfaitement distinctes et orthogonales. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, une part de variance qui est strictement proportionnelle \u00e0 la corr\u00e9lation de cette t\u00e2che avec toutes les autres \u00e9preuves cognitives ; de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9, une part de variance qui est purement sp\u00e9cifique \u00e0 la t\u00e2che consid\u00e9r\u00e9e et totalement ind\u00e9pendante du reste de la matrice. Le principe math\u00e9matique de la d\u00e9composition factorielle vient d&rsquo;\u00eatre d\u00e9couvert, fournissant la preuve math\u00e9matique que la variabilit\u00e9 de l&rsquo;esprit humain est structur\u00e9e par un facteur central omnipr\u00e9sent.<\/p>\n<h3>3.3 R\u00e9actions initiales de la communaut\u00e9 psychologique internationale<\/h3>\n<p>La publication de l&rsquo;article de 1904 fait l&rsquo;effet d&rsquo;une d\u00e9flagration, mais suscite d&#8217;embl\u00e9e un scepticisme consid\u00e9rable parmi l&rsquo;establishment scientifique international. Dans le monde anglo-saxon comme sur le continent europ\u00e9en, la majorit\u00e9 des psychologues professionnels de l&rsquo;\u00e9poque sont totalement d\u00e9munis face \u00e0 la technicit\u00e9 math\u00e9matique de Spearman. Habitu\u00e9s \u00e0 des descriptions verbales ou \u00e0 des trac\u00e9s graphiques simples de temps de r\u00e9action, beaucoup d&rsquo;universitaires per\u00e7oivent cette avalanche de matrices de corr\u00e9lation et d&rsquo;\u00e9quations alg\u00e9briques comme un artifice herm\u00e9tique, une abstraction d\u00e9connect\u00e9e de la r\u00e9alit\u00e9 vivante de la psychologie humaine.<\/p>\n<p>Aux \u00c9tats-Unis, l&rsquo;accueil est particuli\u00e8rement glacial au sein de la prestigieuse universit\u00e9 Columbia. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.britannica.com\/biography\/Edward-L-Thorndike\">Edward Lee Thorndike<\/a>, chef de file du courant associationniste et connexionniste am\u00e9ricain, engage une opposition virulente contre les th\u00e8ses de Spearman. Thorndike d\u00e9fend une conception de l&rsquo;intelligence radicalement pluraliste et atomiste : selon lui, l&rsquo;esprit est compos\u00e9 de milliers de connexions neuronales et d&rsquo;habitudes sp\u00e9cifiques ind\u00e9pendantes (la th\u00e9orie multifactorielle de l&rsquo;intelligence). Thorndike affirme que l&rsquo;intercorr\u00e9lation positive observ\u00e9e par Spearman n&rsquo;est qu&rsquo;un artefact m\u00e9thodologique r\u00e9sultant du fait que des t\u00e2ches scolaires complexes mobilisent par hasard un grand nombre d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments connexionnistes communs sans qu&rsquo;il existe le moindre principe r\u00e9gulateur unique.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, en d\u00e9pit de ces lev\u00e9es de boucliers, le travail de 1904 attire l&rsquo;attention des esprits les plus brillants et les plus rigoureux de la discipline. Des sommit\u00e9s comme William McDougall reconnaissent imm\u00e9diatement la profondeur m\u00e9thodologique de la d\u00e9marche. En quelques ann\u00e9es, Spearman s&rsquo;impose comme une figure incontournable du d\u00e9bat intellectuel international. Son statut passe de celui d&rsquo;un obscur chercheur tardif form\u00e9 en Allemagne \u00e0 celui d&rsquo;un th\u00e9oricien r\u00e9volutionnaire des statistiques cognitives, capable de contraindre la communaut\u00e9 scientifique \u00e0 r\u00e9examiner l&rsquo;ensemble de ses postulats th\u00e9oriques sous le prisme de l&rsquo;analyse multivari\u00e9e.<\/p>\n<h2>4. La th\u00e9orie bifactorielle : Architecture et nature du facteur g et des facteurs s<\/h2>\n<h3>4.1 Caract\u00e9risation conceptuelle et op\u00e9rationnelle du facteur g<\/h3>\n<p>Au c\u0153ur de l&rsquo;\u00e9difice conceptuel \u00e9labor\u00e9 par Spearman se trouve le facteur g\u00e9n\u00e9ral, universellement abr\u00e9g\u00e9 en <strong>facteur g<\/strong>. Il est capital de souligner d&#8217;embl\u00e9e que Spearman a d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment choisi cette lettre minuscule et neutre pour \u00e9viter les pi\u00e8ges s\u00e9mantiques et id\u00e9ologiques associ\u00e9s au terme populaire d&rsquo;\u00ab intelligence \u00bb. Pour Spearman, le mot intelligence est un vocable corrompu par des si\u00e8cles d&rsquo;usages vagues et contradictoires ; le facteur <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span>, en revanche, est une entit\u00e9 math\u00e9matiquement d\u00e9finie, correspondant au premier facteur non d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9 extrait d&rsquo;une matrice de corr\u00e9lations entre \u00e9preuves cognitives h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes.<\/p>\n<p>Sur le plan op\u00e9rationnel, le facteur <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span> repr\u00e9sente ce qui est invariant \u00e0 travers l&rsquo;ensemble des manifestations intellectuelles d&rsquo;un individu. Qu&rsquo;un sujet soit engag\u00e9 dans la r\u00e9solution d&rsquo;un probl\u00e8me g\u00e9om\u00e9trique complexe, la traduction d&rsquo;un texte grec, la m\u00e9morisation d&rsquo;une s\u00e9rie de chiffres, la d\u00e9tection d&rsquo;une analogie lexicale ou l&rsquo;\u00e9valuation de la justesse d&rsquo;un syllogisme, le facteur <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span> intervient invariablement pour contraindre la performance. Ce qui frappe Spearman, c&rsquo;est l&rsquo;ind\u00e9pendance de ce facteur vis-\u00e0-vis des modalit\u00e9s sensorielles ou de la nature formelle du contenu : que le test soit verbal, spatial, num\u00e9rique, auditif ou moteur, <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span> demeure pr\u00e9sent. Plus une \u00e9preuve mentale exige de l&rsquo;abstraction, du raisonnement complexe, de la saisie de r\u00e8gles implicites et de la manipulation conceptuelle, plus sa saturation en facteur <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span> (son <em>loading<\/em>) est \u00e9lev\u00e9e.<\/p>\n<p>Spearman insiste sur le fait que le facteur <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span> n&rsquo;est pas une comp\u00e9tence particuli\u00e8re que l&rsquo;on pourrait isoler \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des autres, comme on isole la vision des couleurs ou l&rsquo;habilet\u00e9 manuelle. Il s&rsquo;agit d&rsquo;une propri\u00e9t\u00e9 globale et int\u00e9grative de l&rsquo;organisme pensant. Les \u00e9preuves qui requi\u00e8rent de simples automatismes, de la r\u00e9p\u00e9tition m\u00e9canique ou des apprentissages par c\u0153ur pr\u00e9sentent une saturation en <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span> tr\u00e8s faible. \u00c0 l&rsquo;inverse, les \u00e9preuves qui exigent ce que Spearman nommera plus tard l&rsquo;\u00ab \u00e9duction des relations \u00bb et l&rsquo;\u00ab \u00e9duction des corr\u00e9lats \u00bb constituent les thermom\u00e8tres les plus purs de cette entit\u00e9 centrale. Ainsi, le facteur <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span> appara\u00eet comme la mesure m\u00eame de la puissance d\u00e9ductive et inductive universelle de l&rsquo;esprit humain.<\/p>\n<h3>4.2 D\u00e9finition et r\u00f4le des facteurs sp\u00e9cifiques (s)<\/h3>\n<p>La th\u00e9orie de Spearman ne se limite aucunement \u00e0 l&rsquo;affirmation r\u00e9ductrice d&rsquo;un facteur g\u00e9n\u00e9ral omnipotent ; elle est rigoureusement <em>bifactorielle<\/em>. Toute performance cognitive singuli\u00e8re est mod\u00e9lis\u00e9e par l&rsquo;interaction conjointe de deux composantes structurelles : le facteur g\u00e9n\u00e9ral <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span>, commun \u00e0 toutes les \u00e9preuves, et un facteur sp\u00e9cifique, universellement d\u00e9sign\u00e9 sous le terme de <strong>facteur s<\/strong>, unique et exclusif \u00e0 la t\u00e2che pr\u00e9cise qui est ex\u00e9cut\u00e9e. L&rsquo;\u00e9quation formelle de la performance <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"P\">$P$<\/span> d&rsquo;un individu \u00e0 un test <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"i\">$i$<\/span> donn\u00e9 s&rsquo;exprime ainsi sous la forme canonique :<\/p>\n<p><span class=\"arabpsy-math-display\" data-latex=\"P_i = a_i \\cdot g + e_i \\cdot s_i\">$$P_i = a_i \\cdot g + e_i \\cdot s_i$$<\/span><\/p>\n<p>o\u00f9 <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"a_i\">$a_i$<\/span> repr\u00e9sente la saturation du test <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"i\">$i$<\/span> en facteur <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span>, et <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"e_i\">$e_i$<\/span> repr\u00e9sente le poids du facteur sp\u00e9cifique <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"s_i\">$s_i$<\/span>.<\/p>\n<p>Les facteurs <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"s\">$s$<\/span> se caract\u00e9risent par leur nature strictement circonscrite, p\u00e9riph\u00e9rique et modale. Un facteur sp\u00e9cifique peut renvoyer \u00e0 une acuit\u00e9 tactile particuli\u00e8re requise pour diff\u00e9rencier des textures, \u00e0 une habilet\u00e9 motrice digitale fine indispensable pour taper sur un clavier, \u00e0 une familiarit\u00e9 lexicale avec le jargon d&rsquo;une langue donn\u00e9e ou \u00e0 des aptitudes acoustiques hypersp\u00e9cialis\u00e9es. La propri\u00e9t\u00e9 fondamentale exig\u00e9e par le mod\u00e8le math\u00e9matique strict de 1904 est l&rsquo;ind\u00e9pendance th\u00e9orique totale : les facteurs sp\u00e9cifiques sont suppos\u00e9s \u00eatre parfaitement orthogonaux non seulement vis-\u00e0-vis du facteur <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span>, mais \u00e9galement entre eux. Autrement dit, poss\u00e9der un score \u00e9lev\u00e9 dans le facteur sp\u00e9cifique <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"s_1\">$s_1$<\/span> li\u00e9 \u00e0 la discrimination des poids ne conf\u00e8re aucun avantage pr\u00e9dictif dans le facteur sp\u00e9cifique <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"s_2\">$s_2$<\/span> li\u00e9 au calcul mental m\u00e9canique.<\/p>\n<p>Bien que Spearman ait consacr\u00e9 l&rsquo;essentiel de sa carri\u00e8re \u00e0 \u00e9lucider la nature du facteur <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span>, il n&rsquo;a jamais d\u00e9pr\u00e9ci\u00e9 le r\u00f4le des facteurs <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"s\">$s$<\/span>. Ces derniers jouent un r\u00f4le r\u00e9siduel mais absolument indispensable dans l&rsquo;explication int\u00e9grale de la variance des tests. Sans la prise en compte des facteurs sp\u00e9cifiques, il serait impossible d&rsquo;expliquer pourquoi deux individus pr\u00e9sentant exactement le m\u00eame niveau de facteur g\u00e9n\u00e9ral <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span> peuvent manifester des profils de r\u00e9ussite nettement divergents dans des domaines techniques tr\u00e8s particuliers. Le facteur <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span> fixe le plafond g\u00e9n\u00e9ral du potentiel de raisonnement de l&rsquo;individu, tandis que les facteurs <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"s\">$s$<\/span> modulent ce potentiel en fonction des instruments et des circuits sp\u00e9cialis\u00e9s mobilis\u00e9s par chaque t\u00e2che concr\u00e8te.<\/p>\n<h3>4.3 L&rsquo;hypoth\u00e8se \u00e9nerg\u00e9tique : L&rsquo;intelligence comme \u00e9nergie mentale<\/h3>\n<p>Tr\u00e8s vite, Spearman refuse de cantonner son facteur <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span> au statut d&rsquo;une simple construction statistique abstraite ou d&rsquo;une fiction math\u00e9matique utile. Guid\u00e9 par son r\u00e9alisme \u00e9pist\u00e9mologique et influenc\u00e9 par la physique triomphante de la fin du dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle, il cherche ardemment un substrat physiologique et biologique \u00e0 son mod\u00e8le factoriel. C&rsquo;est ainsi qu&rsquo;il formule sa c\u00e9l\u00e8bre et visionnaire <strong>hypoth\u00e8se de l&rsquo;\u00e9nergie mentale<\/strong>. Dans cette m\u00e9taphore physico-biologique sophistiqu\u00e9e, Spearman conceptualise le facteur <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span> comme l&rsquo;\u00e9quivalent d&rsquo;une quantit\u00e9 globale d&rsquo;\u00e9nergie nerveuse ou psychique disponible au sein du syst\u00e8me nerveux central de l&rsquo;individu.<\/p>\n<p>Dans ce mod\u00e8le, le cerveau humain est compar\u00e9 \u00e0 une gigantesque usine industrielle ou \u00e0 un vaste r\u00e9seau t\u00e9l\u00e9graphique. Le facteur g\u00e9n\u00e9ral <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span> repr\u00e9sente la puissance totale de la centrale \u00e9lectrique centrale : une force motrice homog\u00e8ne, quantifiable et fluide qui peut \u00eatre achemin\u00e9e \u00e0 volont\u00e9 vers n&rsquo;importe quelle section du r\u00e9seau. En revanche, les facteurs sp\u00e9cifiques <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"s\">$s$<\/span> sont assimil\u00e9s aux diff\u00e9rents \u00ab moteurs \u00bb, \u00ab machines-outils \u00bb ou circuits neuronaux sp\u00e9cialis\u00e9s reli\u00e9s \u00e0 cette source centrale. Lorsqu&rsquo;une t\u00e2che cognitive sp\u00e9cifique est entreprise \u2013 par exemple, r\u00e9soudre une \u00e9quation math\u00e9matique \u2013, l&rsquo;\u00e9nergie mentale g\u00e9n\u00e9rale <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span> est canalis\u00e9e et inject\u00e9e dans le moteur sp\u00e9cifique <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"s\">$s$<\/span> correspondant au calcul symbolique. Si l&rsquo;individu poss\u00e8de une abondante r\u00e9serve d&rsquo;\u00e9nergie mentale g\u00e9n\u00e9rale, ses machines cognitives tourneront \u00e0 plein r\u00e9gime ; si sa r\u00e9serve est m\u00e9diocre, les machines ne produiront qu&rsquo;un travail insuffisant, quelle que soit la perfection intrins\u00e8que de leur m\u00e9canisme.<\/p>\n<p>Cette th\u00e9orie \u00e9nerg\u00e9tique s&rsquo;inscrit en r\u00e9sonance directe avec les paradigmes thermodynamiques formul\u00e9s par Hermann von Helmholtz et William Thomson (Lord Kelvin), ainsi qu&rsquo;avec les th\u00e9ories de la neurophysiologie contemporaine de Charles Sherrington sur l&rsquo;inhibition et la facilitation synaptique. Spearman soutient que la plasticit\u00e9 et la fluidit\u00e9 de cette \u00e9nergie mentale expliquent pourquoi le facteur <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span> peut \u00eatre mobilis\u00e9 instantan\u00e9ment pour des t\u00e2ches in\u00e9dites pour lesquelles le sujet n&rsquo;a re\u00e7u aucun conditionnement pr\u00e9alable. Loin d&rsquo;\u00eatre une m\u00e9taphore creuse, l&rsquo;hypoth\u00e8se \u00e9nerg\u00e9tique spearmanienne a pr\u00e9figur\u00e9 de mani\u00e8re stup\u00e9fiante les d\u00e9couvertes contemporaines de la neuro-imagerie sur le m\u00e9tabolisme du glucose c\u00e9r\u00e9bral et les r\u00e9seaux fronto-pari\u00e9taux de contr\u00f4le attentionnel.<\/p>\n<h2>5. Innovations m\u00e9thodologiques : L&rsquo;invention de l&rsquo;analyse factorielle<\/h2>\n<h3>5.1 Le crit\u00e8re des t\u00e9trades de diff\u00e9rences<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des contributions m\u00e9thodologiques les plus magistrales et durables de Spearman \u00e0 la statistique appliqu\u00e9e demeure sans conteste l&rsquo;invention et la formalisation du crit\u00e8re des t\u00e9trades de diff\u00e9rences corr\u00e9latives. Confront\u00e9 \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 de prouver irr\u00e9futablement que les corr\u00e9lations observ\u00e9es entre diverses \u00e9preuves cognitives r\u00e9sultaient bien de l&rsquo;action d&rsquo;un facteur g\u00e9n\u00e9ral unique et non d&rsquo;une multiplicit\u00e9 de causes enchev\u00eatr\u00e9es, Spearman d\u00e9rive une condition n\u00e9cessaire et suffisante purement alg\u00e9brique. Si l&rsquo;on consid\u00e8re quatre tests distincts not\u00e9s 1, 2, 3 et 4, les corr\u00e9lations lin\u00e9aires de Bravais-Pearson entre ces variables g\u00e9n\u00e8rent trois \u00e9quations t\u00e9trades possibles :<\/p>\n<p><span class=\"arabpsy-math-display\" data-latex=\"T_{1234} = r_{13} \\cdot r_{24} - r_{14} \\cdot r_{23} = 0\">$$T_{1234} = r_{13} \\cdot r_{24} &#8211; r_{14} \\cdot r_{23} = 0$$<\/span><\/p>\n<p><span class=\"arabpsy-math-display\" data-latex=\"T_{1243} = r_{14} \\cdot r_{23} - r_{12} \\cdot r_{34} = 0\">$$T_{1243} = r_{14} \\cdot r_{23} &#8211; r_{12} \\cdot r_{34} = 0$$<\/span><\/p>\n<p><span class=\"arabpsy-math-display\" data-latex=\"T_{1342} = r_{12} \\cdot r_{34} - r_{13} \\cdot r_{24} = 0\">$$T_{1342} = r_{12} \\cdot r_{34} &#8211; r_{13} \\cdot r_{24} = 0$$<\/span><\/p>\n<p>Spearman d\u00e9montre math\u00e9matiquement que si et seulement si l&rsquo;ensemble des coefficients de corr\u00e9lation est gouvern\u00e9 par un unique facteur commun <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span> partag\u00e9 par toutes les variables (chacune ayant par ailleurs son facteur sp\u00e9cifique <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"s\">$s$<\/span> ind\u00e9pendant), chacune de ces expressions t\u00e9trades doit converger exactement vers z\u00e9ro.<\/p>\n<p>La puissance de cette d\u00e9monstration r\u00e9side dans le fait qu&rsquo;elle offre un test d&rsquo;hypoth\u00e8se direct et r\u00e9futable de la structure unifactorielle d&rsquo;une matrice empirique. Cependant, dans la pratique de la recherche psychologique r\u00e9elle, les matrices de corr\u00e9lation ne sont jamais issues de populations infinies, mais d&rsquo;\u00e9chantillons finis in\u00e9vitablement corrompus par des erreurs d&rsquo;\u00e9chantillonnage al\u00e9atoires. Par cons\u00e9quent, les t\u00e9trades empiriques ne valent jamais rigoureusement z\u00e9ro, mais oscillent autour de cette valeur centrale. Spearman consacre alors des ann\u00e9es de labeur math\u00e9matique intensif \u00e0 calculer la distribution d&rsquo;\u00e9chantillonnage de ces t\u00e9trades et \u00e0 d\u00e9river leur erreur standard th\u00e9orique. Ce travail hercul\u00e9en permet aux psychologues de tester statistiquement si l&rsquo;\u00e9cart d&rsquo;une t\u00e9trade par rapport \u00e0 z\u00e9ro d\u00e9passe ou non ce qui est imputable au simple hasard probabiliste.<\/p>\n<p>Le crit\u00e8re des t\u00e9trades a constitu\u00e9 pendant plus de deux d\u00e9cennies la cl\u00e9 de vo\u00fbte de toute la recherche factorielle britannique. Il a fourni une arme analytique redoutable permettant de trancher entre les th\u00e9ories concurrentes de l&rsquo;intelligence. D\u00e8s qu&rsquo;un groupe de variables \u00e9chouait \u00e0 satisfaire l&rsquo;\u00e9quation des t\u00e9trades \u2013 c&rsquo;est-\u00e0-dire d\u00e8s que les t\u00e9trades diff\u00e9raient significativement de z\u00e9ro au-del\u00e0 de l&rsquo;erreur d&rsquo;\u00e9chantillonnage \u2013, Spearman et ses collaborateurs \u00e9taient contraints d&rsquo;admettre la pr\u00e9sence d&rsquo;interf\u00e9rences structurales, ouvrant ainsi la voie \u00e0 la d\u00e9couverte ult\u00e9rieure des facteurs de groupe.<\/p>\n<h3>5.2 Le d\u00e9veloppement de l&rsquo;analyse factorielle exploratoire<\/h3>\n<p>En concevant la d\u00e9composition t\u00e9trade, Spearman ne s&rsquo;est pas limit\u00e9 \u00e0 valider son hypoth\u00e8se bifactorielle ; il a invent\u00e9 de toutes pi\u00e8ces l&rsquo;<strong>analyse factorielle<\/strong> elle-m\u00eame, l&rsquo;une des techniques de r\u00e9duction dimensionnelle les plus fondamentales de la statistique multivari\u00e9e moderne. Avant Spearman, les statisticiens savaient calculer des corr\u00e9lations bivari\u00e9es entre deux grandeurs observables gr\u00e2ce aux travaux de Francis Galton et <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/pearson\/\">Karl Pearson<\/a>. Mais personne n&rsquo;avait encore imagin\u00e9 la possibilit\u00e9 de projeter un ensemble complexe de multiples variables observ\u00e9es dans un espace g\u00e9om\u00e9trique sous-jacent de dimensions inf\u00e9rieures constitu\u00e9 de variables inobservables appel\u00e9es \u00ab facteurs latents \u00bb.<\/p>\n<p>L&rsquo;analyse factorielle exploratoire spearmanienne consiste \u00e0 r\u00e9soudre le syst\u00e8me d&rsquo;\u00e9quations reliant les corr\u00e9lations observ\u00e9es <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"r_{ij}\">$r_{ij}$<\/span> aux saturations factorielles th\u00e9oriques <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"a_i\">$a_i$<\/span> et <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"a_j\">$a_j$<\/span>. Sous l&rsquo;hypoth\u00e8se de l&rsquo;unifactorialit\u00e9 stricte, la corr\u00e9lation entre le test <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"i\">$i$<\/span> et le test <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"j\">$j$<\/span> est simplement \u00e9gale au produit de leurs saturations respectives dans le facteur g\u00e9n\u00e9ral :<\/p>\n<p><span class=\"arabpsy-math-display\" data-latex=\"r_{ij} = a_i \\cdot a_j\">$$r_{ij} = a_i \\cdot a_j$$<\/span><\/p>\n<p>\u00c0 partir de cette formule d&rsquo;une \u00e9l\u00e9gance absolue, Spearman d\u00e9veloppe des algorithmes d&rsquo;estimation permettant d&rsquo;extraire la valeur de chaque saturation <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"a_i\">$a_i$<\/span> directement \u00e0 partir de la matrice de corr\u00e9lations empiriques, par exemple en calculant :<\/p>\n<p><span class=\"arabpsy-math-display\" data-latex=\"a_i = \\sqrt{\\frac{r_{ij} \\cdot r_{ik}}{r_{jk}}}\">$$a_i = \\sqrt{\\frac{r_{ij} \\cdot r_{ik}}{r_{jk}}}$$<\/span><\/p>\n<p>Cette d\u00e9couverte technique transforme radicalement le statut m\u00e9thodologique des sciences humaines. Pour la premi\u00e8re fois, il devient possible de transformer des matrices de chiffres bruts massives, complexes et apparemment d\u00e9sordonn\u00e9es en un ensemble ordonn\u00e9 de coordonn\u00e9es g\u00e9om\u00e9triques parfaitement interpr\u00e9tables. Spearman pose ainsi les jalons m\u00e9thodologiques fondamentaux qui conduiront plus tard aux m\u00e9thodes modernes d&rsquo;extraction des composantes principales de Harold Hotelling et \u00e0 la factorisation multiple de Louis Leon Thurstone.<\/p>\n<h3>5.3 Limites algorithmiques initiales et contraintes de calcul<\/h3>\n<p>Bien que conceptuellement r\u00e9volutionnaire, la m\u00e9thodologie factorielle spearmanienne de la premi\u00e8re \u00e9poque s&rsquo;est heurt\u00e9e \u00e0 des obstacles pratiques et computationnels quasi insurmontables. \u00c0 l&rsquo;aube du vingti\u00e8me si\u00e8cle, l&rsquo;informatique moderne et les calculateurs \u00e9lectroniques n&rsquo;existaient \u00e9videmment pas ; tous les calculs devaient \u00eatre ex\u00e9cut\u00e9s laborieusement \u00e0 la main, avec du papier, de l&rsquo;encre et, au mieux, des tables de logarithmes ou des machines \u00e0 calculer m\u00e9caniques rudimentaires \u00e0 manivelle de type Brunsviga.<\/p>\n<p>Le calcul syst\u00e9matique des t\u00e9trades constituait un calvaire algorithmique d\u00e8s que la taille de la matrice de donn\u00e9es augmentait. Pour une matrice modeste comportant <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"n\">$n$<\/span> tests psychologiques, le nombre de combinaisons de quatre tests possibles est donn\u00e9 par le coefficient binomial <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"\\binom{n}{4}\">$\\binom{n}{4}$<\/span>, et chaque combinaison g\u00e9n\u00e8re trois t\u00e9trades distinctes. Pour une batterie de seulement dix tests \u2013 ce qui repr\u00e9sente un protocole psychom\u00e9trique tr\u00e8s ordinaire \u2013, le nombre de t\u00e9trades \u00e0 calculer et \u00e0 v\u00e9rifier s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve \u00e0 :<\/p>\n<p><span class=\"arabpsy-math-display\" data-latex=\"3 \\times \\binom{10}{4} = 3 \\times 210 = 630 \\text{ t\u00e9trades}\">$$3 \\times \\binom{10}{4} = 3 \\times 210 = 630 \\text{ t\u00e9trades}$$<\/span><\/p>\n<p>Si l&rsquo;on passe \u00e0 une batterie de trente tests, le nombre d&rsquo;\u00e9quations t\u00e9trades explose pour d\u00e9passer les 82 000 ! Cette inflation combinatoire vertigineuse rendait le contr\u00f4le rigoureux des matrices factorielles de grande taille pratiquement impossible pour un chercheur isol\u00e9 ou m\u00eame pour une \u00e9quipe d&rsquo;assistants d\u00e9vou\u00e9s.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, le mod\u00e8le factoriel initial de Spearman souffrait d&rsquo;une vuln\u00e9rabilit\u00e9 intrins\u00e8que majeure : son intol\u00e9rance totale face aux violations de l&rsquo;hypoth\u00e8se d&rsquo;un unique facteur g\u00e9n\u00e9ral partag\u00e9. D\u00e8s que deux tests au sein d&rsquo;une vaste batterie partageaient une affinit\u00e9 sp\u00e9cifique \u00e9troite \u2013 par exemple deux t\u00e2ches mobilisant du vocabulaire verbal ou deux t\u00e2ches exigeant de la dext\u00e9rit\u00e9 spatiale \u2013, la t\u00e9trade correspondante s&rsquo;effondrait violemment et cessait d&rsquo;\u00eatre nulle. Pendant de longues ann\u00e9es, Spearman a \u00e9t\u00e9 contraint de rejeter ces violations comme des anomalies locales ou d&rsquo;\u00e9liminer manuellement les tests \u00ab coupables \u00bb de redondance pour pr\u00e9server la puret\u00e9 math\u00e9matique de son mod\u00e8le bifactoriel, une strat\u00e9gie de contournement qui allait bient\u00f4t susciter les attaques f\u00e9roces de ses rivaux th\u00e9oriques.<\/p>\n<h2>6. Outils statistiques compl\u00e9mentaires : Corr\u00e9lation de rangs et att\u00e9nuation<\/h2>\n<h3>6.1 Le coefficient de corr\u00e9lation par rangs (Rh\u00f4 de Spearman)<\/h3>\n<p>Parall\u00e8lement \u00e0 ses perc\u00e9es dans la d\u00e9composition factorielle, Charles Spearman a enrichi la statistique universelle d&rsquo;outils d&rsquo;analyse indispensables qui figurent aujourd&rsquo;hui dans tous les manuels fondamentaux de m\u00e9thodologie quantitative. Le plus c\u00e9l\u00e8bre d&rsquo;entre eux est incontestablement le <strong>coefficient de corr\u00e9lation par rangs<\/strong>, universellement d\u00e9sign\u00e9 sous le symbole grec <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"rho\">$rho$<\/span> (Rh\u00f4 de Spearman). \u00c9labor\u00e9 en 1904 dans un article capital intitul\u00e9 \u00ab The Proof and Measurement of Association between Two Things \u00bb, ce coefficient a \u00e9t\u00e9 con\u00e7u pour pallier les insuffisances flagrantes du coefficient de corr\u00e9lation produit-moment de Karl Pearson lorsqu&rsquo;il est appliqu\u00e9 \u00e0 des variables psychologiques r\u00e9elles.<\/p>\n<p>Spearman avait imm\u00e9diatement identifi\u00e9 que les donn\u00e9es issues de l&rsquo;\u00e9valuation du comportement humain violent presque syst\u00e9matiquement les hypoth\u00e8ses strictes exig\u00e9es par la statistique param\u00e9trique pearsonienne : lin\u00e9arit\u00e9 absolue des relations, distributions parfaitement normales (gaussiennes) et \u00e9chelles d&rsquo;intervalles constants. Dans le monde r\u00e9el des \u00e9coles et des h\u00f4pitaux, les enseignants et les examinateurs proc\u00e8dent bien plus volontiers par classements ordinaux (ordonner les \u00e9l\u00e8ves du premier au dernier selon leur m\u00e9rite) que par des mesures absolues m\u00e9triquement indiscutables. Spearman con\u00e7oit donc une alternative non param\u00e9trique \u00e9l\u00e9gante fond\u00e9e exclusivement sur la diff\u00e9rence des rangs attribu\u00e9s \u00e0 chaque sujet sur deux variables <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"X\">$X$<\/span> et <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"Y\">$Y$<\/span>. La formule devenue canonique s&rsquo;exprime ainsi :<\/p>\n<p><span class=\"arabpsy-math-display\" data-latex=\"\\rho = 1 - \\frac{6 \\sum_{i=1}^n d_i^2}{n(n^2 - 1)}\">$$\\rho = 1 &#8211; \\frac{6 \\sum_{i=1}^n d_i^2}{n(n^2 &#8211; 1)}$$<\/span><\/p>\n<p>o\u00f9 <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"d_i = \\text{rg}(X_i) - \\text{rg}(Y_i)\">$d_i = \\text{rg}(X_i) &#8211; \\text{rg}(Y_i)$<\/span> repr\u00e9sente la diff\u00e9rence entre les rangs de l&rsquo;individu <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"i\">$i$<\/span> sur les deux distributions, et <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"n\">$n$<\/span> le nombre total de sujets observ\u00e9s.<\/p>\n<p>L&rsquo;introduction du Rh\u00f4 de Spearman a constitu\u00e9 un progr\u00e8s d&rsquo;une port\u00e9e incalculable pour la recherche diff\u00e9rentielle. En convertissant les scores bruts en rangs s\u00e9quentiels, cette m\u00e9thode neutralise enti\u00e8rement l&rsquo;impact d\u00e9vastateur des valeurs extr\u00eames aberrantes (<em>outliers<\/em>) qui faussent si lourdement le coefficient de Pearson. De plus, elle s&rsquo;applique avec une robustesse exceptionnelle aux petits effectifs d&rsquo;\u00e9chantillons et pr\u00e9serve la validit\u00e9 analytique m\u00eame en pr\u00e9sence de relations monotones non lin\u00e9aires. Plus d&rsquo;un si\u00e8cle apr\u00e8s sa formulation, le Rh\u00f4 de Spearman demeure l&rsquo;outil non param\u00e9trique d&rsquo;analyse d&rsquo;association le plus couramment enseign\u00e9 et appliqu\u00e9 dans toutes les disciplines des sciences de la vie et du comportement.<\/p>\n<h3>6.2 La formule de correction pour att\u00e9nuation statistique<\/h3>\n<p>La seconde contribution statistique majeure de Spearman, tout aussi cruciale pour l&rsquo;\u00e9dification de la psychom\u00e9trie scientifique, est la d\u00e9couverte du ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;<strong>att\u00e9nuation statistique<\/strong> et la d\u00e9rivation de l&rsquo;\u00e9quation math\u00e9matique permettant de le corriger. Spearman a \u00e9t\u00e9 le premier m\u00e9thodologiste \u00e0 formuler explicitement une v\u00e9rit\u00e9 fondamentale souvent n\u00e9glig\u00e9e par les empiristes na\u00effs : aucun instrument de mesure psychologique n&rsquo;est parfait ; tout test empirique est in\u00e9vitablement entach\u00e9 d&rsquo;une marge plus ou moins vaste d&rsquo;erreurs de mesure al\u00e9atoires (fluctuations de l&rsquo;attention du sujet, bruit ambiant, ambigu\u00eft\u00e9 des consignes, subjectivit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9valuateur).<\/p>\n<p>Spearman d\u00e9montre par une rigoureuse d\u00e9duction probabiliste que la pr\u00e9sence de ces erreurs de mesure non corr\u00e9l\u00e9es a pour effet math\u00e9matique direct et syst\u00e9matique de tirer le coefficient de corr\u00e9lation observ\u00e9 vers le bas. Les corr\u00e9lations brutes obtenues en laboratoire sous-estiment toujours syst\u00e9matiquement la force r\u00e9elle et sous-jacente de la relation fonctionnelle unissant deux construits psychologiques th\u00e9oriques. Ce r\u00e9tr\u00e9cissement artificiel des coefficients sous l&rsquo;effet du manque de fid\u00e9lit\u00e9 des \u00e9preuves est ce que Spearman a nomm\u00e9 l&rsquo;\u00ab att\u00e9nuation \u00bb. Pour restaurer la v\u00e9rit\u00e9 de la relation th\u00e9orique entre deux traits latents <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"T_x\">$T_x$<\/span> et <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"T_y\">$T_y$<\/span>, Spearman d\u00e9rive sa c\u00e9l\u00e8bre formule de correction pour double att\u00e9nuation :<\/p>\n<p><span class=\"arabpsy-math-display\" data-latex=\"r_{T_x T_y} = \\frac{r_{xy}}{\\sqrt{r_{xx&#039;} \\cdot r_{yy&#039;}}}\">$$r_{T_x T_y} = \\frac{r_{xy}}{\\sqrt{r_{xx&rsquo;} \\cdot r_{yy&rsquo;}}}$$<\/span><\/p>\n<p>o\u00f9 <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"r_{xy}\">$r_{xy}$<\/span> est la corr\u00e9lation empirique observ\u00e9e entre les tests <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"X\">$X$<\/span> et <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"Y\">$Y$<\/span>, et <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"r_{xx&#039;}\">$r_{xx&rsquo;}$<\/span> ainsi que <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"r_{yy&#039;}\">$r_{yy&rsquo;}$<\/span> repr\u00e9sentent respectivement les indices de fid\u00e9lit\u00e9 (coefficients de r\u00e9p\u00e9tabilit\u00e9 ou de consistance interne) de ces deux \u00e9preuves.<\/p>\n<p>Cette avanc\u00e9e th\u00e9orique a suscit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque une violente querelle avec Karl Pearson, qui accusait Spearman de \u00ab manipuler les chiffres \u00bb et de fabriquer artificiellement des corr\u00e9lations parfaites proches de 1,00 en divisant ses r\u00e9sultats empiriques par des coefficients de fid\u00e9lit\u00e9 inf\u00e9rieurs \u00e0 l&rsquo;unit\u00e9. Spearman a toutefois tenu bon, d\u00e9montrant avec brio que sans correction pour att\u00e9nuation, la psychom\u00e9trie resterait aveugle aux r\u00e9alit\u00e9s structurales de l&rsquo;esprit, condamn\u00e9e \u00e0 confondre la maladresse de ses instruments de mesure imparfaits avec la v\u00e9ritable nature des ph\u00e9nom\u00e8nes cognitifs qu&rsquo;elle cherche \u00e0 sonder. Aujourd&rsquo;hui, la th\u00e9orie classique des tests (TCT) et la mod\u00e9lisation en \u00e9quations structurelles (SEM) int\u00e8grent int\u00e9gralement ce principe spearmanien d&rsquo;estimation des relations entre variables latentes purifi\u00e9es de l&rsquo;erreur de mesure.<\/p>\n<h3>6.3 La formule de proph\u00e9tie de Spearman-Brown<\/h3>\n<p>Poursuivant sa croisade m\u00e9thodologique pour l&rsquo;assainissement m\u00e9trologique de la psychologie, Spearman s&rsquo;associe en 1910 au psychologue et statisticien britannique William Brown pour r\u00e9soudre un probl\u00e8me pratique omnipr\u00e9sent dans la conception des instruments d&rsquo;\u00e9valuation : comment varie la fid\u00e9lit\u00e9 globale d&rsquo;un test lorsqu&rsquo;on augmente ou que l&rsquo;on r\u00e9duit le nombre d&rsquo;items qui le composent ? Le fruit de cette collaboration math\u00e9matique ind\u00e9pendante mais concordante est la formulation de la mondialement c\u00e9l\u00e8bre <strong>formule de proph\u00e9tie de Spearman-Brown<\/strong> (<em>Spearman-Brown prophecy formula<\/em>).<\/p>\n<p>Partant du postulat de la th\u00e9orie classique des tests selon lequel le score observ\u00e9 est la somme d&rsquo;un score vrai et d&rsquo;une erreur de mesure al\u00e9atoire non corr\u00e9l\u00e9e, Spearman et Brown d\u00e9montrent que l&rsquo;ajout d&rsquo;items parall\u00e8les (pr\u00e9sentant la m\u00eame difficult\u00e9 et la m\u00eame variance vraie) entra\u00eene une augmentation de la variance vraie qui cro\u00eet beaucoup plus rapidement que la variance de l&rsquo;erreur. La variance vraie cro\u00eet selon le carr\u00e9 du facteur d&rsquo;allongement <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"k^2\">$k^2$<\/span>, tandis que la variance d&rsquo;erreur cro\u00eet de mani\u00e8re strictement lin\u00e9aire selon <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"k\">$k$<\/span>. En int\u00e9grant ces propri\u00e9t\u00e9s dans le ratio d\u00e9finissant le coefficient de fid\u00e9lit\u00e9, ils \u00e9tablissent la formule proph\u00e9tique fondamentale :<\/p>\n<p><span class=\"arabpsy-math-display\" data-latex=\"r_{kk} = \\frac{k \\cdot r_{xx&#039;}}{1 + (k - 1) \\cdot r_{xx&#039;}}\">$$r_{kk} = \\frac{k \\cdot r_{xx&rsquo;}}{1 + (k &#8211; 1) \\cdot r_{xx&rsquo;}}$$<\/span><\/p>\n<p>o\u00f9 <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"r_{kk}\">$r_{kk}$<\/span> repr\u00e9sente la fid\u00e9lit\u00e9 estim\u00e9e du test allong\u00e9 ou raccourci d&rsquo;un facteur <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"k\">$k$<\/span>, et <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"r_{xx&#039;}\">$r_{xx&rsquo;}$<\/span> la fid\u00e9lit\u00e9 initiale du test dans sa version originale.<\/p>\n<p>Cette \u00e9quation math\u00e9matique a transform\u00e9 la construction des batteries psychom\u00e9triques en une v\u00e9ritable ing\u00e9nierie rationnelle. Gr\u00e2ce \u00e0 la formule de proph\u00e9tie, un concepteur de test n&rsquo;a plus besoin de proc\u00e9der par t\u00e2tonnements empiriques co\u00fbteux pour calibrer son instrument : il peut calculer avec une pr\u00e9cision d&rsquo;orf\u00e8vre le nombre exact d&rsquo;items suppl\u00e9mentaires n\u00e9cessaires pour faire passer la fid\u00e9lit\u00e9 d&rsquo;une \u00e9chelle d&rsquo;une valeur insatisfaisante de 0,65 \u00e0 un standard clinique ou acad\u00e9mique d&rsquo;excellence de 0,90. De plus, cette formule a fourni la justification math\u00e9matique directe de la m\u00e9thode du partage par moiti\u00e9 (<em>split-half reliability<\/em>), devenant ainsi l&rsquo;une des pierres angulaires de la standardisation des tests psychom\u00e9triques tout au long du vingti\u00e8me si\u00e8cle.<\/p>\n<h2>7. Les principes noog\u00e9n\u00e9tiques : La th\u00e9orie cognitive des \u00ab Lois de l&rsquo;Esprit \u00bb<\/h2>\n<h3>7.1 La publication de \u00ab The Nature of Intelligence and the Principles of Cognition \u00bb (1923)<\/h3>\n<p>Ayant solidement assis la mod\u00e9lisation math\u00e9matique du facteur <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span> et forg\u00e9 les instruments statistiques n\u00e9cessaires \u00e0 son extraction, Charles Spearman refusait cat\u00e9goriquement que sa th\u00e9orie bifactorielle soit r\u00e9duite \u00e0 une coquille vide ou \u00e0 un simple formalisme d&rsquo;alg\u00e8bre lin\u00e9aire. Il \u00e9prouvait le besoin intellectuel imp\u00e9rieux d&rsquo;arrimer ses d\u00e9couvertes quantitatives \u00e0 une th\u00e9orie psychologique g\u00e9n\u00e9rale et compr\u00e9hensive de la cognition humaine. Cette ambition monumentale s&rsquo;incarne en 1923 dans la publication de son trait\u00e9 th\u00e9orique majeur : <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/natureofintellig00speauoft\"><em>The Nature of &lsquo;Intelligence&rsquo; and the Principles of Cognition<\/em><\/a>.<\/p>\n<p>Cet ouvrage s&rsquo;inscrit en opposition frontale contre le courant montant qui commence alors \u00e0 d\u00e9ferler sur la psychologie anglo-saxonne : le b\u00e9haviorisme radical proclam\u00e9 par John B. Watson. Spearman rejette avec d\u00e9dain cette psychologie du stimulus-r\u00e9ponse qui pr\u00e9tend faire l&rsquo;\u00e9conomie de la vie mentale, qu&rsquo;il qualifie de r\u00e9gression obscurantiste vidant l&rsquo;homme de sa sp\u00e9cificit\u00e9 r\u00e9flexive. \u00c0 l&rsquo;encontre du b\u00e9haviorisme, Spearman r\u00e9habilite l&rsquo;introspection exp\u00e9rimentale syst\u00e9matique, qu&rsquo;il associe aux avanc\u00e9es de la ph\u00e9nom\u00e9nologie et de la psychologie de la forme (<em>Gestalt<\/em>). Son objectif explicite n&rsquo;est rien de moins que d&rsquo;\u00e9noncer les lois scientifiques fondamentales et immuables r\u00e9gissant la cr\u00e9ation de toute nouvelle connaissance au sein de l&rsquo;esprit humain.<\/p>\n<p>Pour d\u00e9signer cette cr\u00e9ation dynamique de savoir, Spearman forge un n\u00e9ologisme conceptuel \u00e0 partir du grec ancien : la <strong>noogen\u00e8se<\/strong> (de <em>nous<\/em>, l&rsquo;esprit ou l&rsquo;intelligence, et <em>genesis<\/em>, l&rsquo;engendrement ou la cr\u00e9ation). Spearman pose que l&rsquo;intelligence ne consiste pas simplement \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter des habitudes motrices, \u00e0 associer passivement des souvenirs ou \u00e0 r\u00e9agir \u00e0 des stimuli externes. L&rsquo;essence authentique de l&rsquo;intelligence r\u00e9side dans le pouvoir souverain de l&rsquo;esprit d&rsquo;engendrer de la lumi\u00e8re cognitive nouvelle, de faire jaillir du sens \u00e0 partir de donn\u00e9es brutes. Les lois noog\u00e9n\u00e9tiques constituent la tentative la plus \u00e9labor\u00e9e de Spearman pour expliquer comment fonctionne intimement le moteur cognitif dont le facteur <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span> mesure la puissance globale.<\/p>\n<h3>7.2 Les trois lois noog\u00e9n\u00e9tiques qualitatives<\/h3>\n<p>L&rsquo;architecture noog\u00e9n\u00e9tique de Spearman repose sur la formulation de trois lois qualitatives fondamentales, ordonn\u00e9es hi\u00e9rarchiquement, qui d\u00e9crivent les processus mentaux \u00e0 travers lesquels la connaissance humaine est g\u00e9n\u00e9r\u00e9e \u00e0 chaque instant :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La premi\u00e8re loi noog\u00e9n\u00e9tique : L&rsquo;appr\u00e9hension de l&rsquo;exp\u00e9rience (<em>Apprehension of Experience<\/em>).<\/strong> Cette loi postule que tout \u00eatre humain tend imm\u00e9diatement et r\u00e9flexivement \u00e0 prendre conscience de ce qu&rsquo;il ressent, de ce qu&rsquo;il fait et des \u00e9tats internes qui l&rsquo;animent. D\u00e8s qu&rsquo;une sensation, une \u00e9motion ou une pulsion cognitive \u00e9merge dans l&rsquo;esprit, l&rsquo;individu n&rsquo;est pas seulement le si\u00e8ge passif de ce ph\u00e9nom\u00e8ne : il poss\u00e8de la facult\u00e9 spontan\u00e9e de l&rsquo;appr\u00e9hender en tant qu&rsquo;objet de connaissance interne. C&rsquo;est l&rsquo;\u00e9tage primaire de la conscience perceptive et de la lucidit\u00e9 introspective.<\/li>\n<li><strong>La seconde loi noog\u00e9n\u00e9tique : L&rsquo;\u00e9duction des relations (<em>Eduction of Relations<\/em>).<\/strong> Formulant ici l&rsquo;une de ses intuitions les plus immortelles, Spearman \u00e9nonce que lorsque deux ou plusieurs \u00e9l\u00e9ments (termes, percepts, id\u00e9es ou objets) sont simultan\u00e9ment pr\u00e9sents \u00e0 l&rsquo;esprit, celui-ci poss\u00e8de la capacit\u00e9 intrins\u00e8que d&rsquo;apercevoir instantan\u00e9ment la relation logique, spatiale, causale ou qualitative qui les unit. Par exemple, si l&rsquo;on pr\u00e9sente \u00e0 un sujet deux sons de fr\u00e9quences diff\u00e9rentes ou deux figures g\u00e9om\u00e9triques de tailles in\u00e9gales, l&rsquo;esprit ne se contente pas d&rsquo;enregistrer les deux \u00e9l\u00e9ments isol\u00e9s : il fait surgir imm\u00e9diatement la relation d&rsquo;ordre (\u00ab plus aigu que \u00bb, \u00ab plus grand que \u00bb) ou la relation de contraste. L&rsquo;\u00e9duction des relations est l&rsquo;acte par lequel l&rsquo;intelligence tisse des passerelles abstraites entre les objets de son exp\u00e9rience.<\/li>\n<li><strong>La troisi\u00e8me loi noog\u00e9n\u00e9tique : L&rsquo;\u00e9duction des corr\u00e9lats (<em>Eduction of Correlates<\/em>).<\/strong> Sym\u00e9trique et compl\u00e9mentaire de la seconde, cette loi stipule que lorsque l&rsquo;esprit a sous les yeux un \u00e9l\u00e9ment conceptuel donn\u00e9 et une relation formelle sp\u00e9cifi\u00e9e, il poss\u00e8de la puissance cr\u00e9atrice d&rsquo;engendrer mentalement l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment manquant (le corr\u00e9lat) qui satisfait pr\u00e9cis\u00e9ment cette relation. C&rsquo;est le principe universel qui sous-tend la r\u00e9solution d&rsquo;analogies de type <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"A:B::C:?\">$A:B::C:?$<\/span>. Si l&rsquo;esprit re\u00e7oit le terme \u00ab obscurit\u00e9 \u00bb et la relation \u00ab contraire de \u00bb, il engendre activement le corr\u00e9lat \u00ab lumi\u00e8re \u00bb. Spearman d\u00e9montre que cette capacit\u00e9 d&rsquo;\u00e9duction de corr\u00e9lats constitue l&rsquo;op\u00e9ration cognitive supr\u00eame, le sommet de l&rsquo;activit\u00e9 d\u00e9ductive, de l&rsquo;invention math\u00e9matique et de l&rsquo;imagination conceptuelle.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Pour Spearman, ces trois lois noog\u00e9n\u00e9tiques qualitatives fournissent l&rsquo;explication th\u00e9orique d\u00e9finitive du manifold positif et du facteur <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span>. Les tests psychom\u00e9triques qui pr\u00e9sentent les plus fortes saturations en facteur <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span> sont pr\u00e9cis\u00e9ment ceux qui sollicitent au plus haut degr\u00e9 l&rsquo;\u00e9duction des relations et l&rsquo;\u00e9duction des corr\u00e9lats dans des conditions de nouveaut\u00e9 totale pour le sujet.<\/p>\n<h3>7.3 Les lois quantitatives de l&rsquo;esprit<\/h3>\n<p>\u00c0 c\u00f4t\u00e9 des lois noog\u00e9n\u00e9tiques qualitatives qui d\u00e9crivent <em>comment<\/em> la pens\u00e9e engendre de nouvelles repr\u00e9sentations, Spearman formule une s\u00e9rie de cinq <strong>lois quantitatives de l&rsquo;esprit<\/strong> qui r\u00e9gissent la dynamique \u00e9nerg\u00e9tique et les contraintes op\u00e9rationnelles limitant la mise en \u0153uvre de ces processus no\u00e9tiques. Ces lois traduisent le comportement du facteur <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span> sous l&rsquo;angle de la psychophysique et de la physiologie c\u00e9r\u00e9brale :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La loi de l&rsquo;\u00e9nergie mentale (<em>Mental Energy<\/em>) :<\/strong> Elle r\u00e9affirme que la capacit\u00e9 totale de l&rsquo;esprit \u00e0 r\u00e9aliser un travail noog\u00e9n\u00e9tique est limit\u00e9e par un quantum global d&rsquo;\u00e9nergie disponible. L&rsquo;allocation de cette \u00e9nergie \u00e0 une t\u00e2che complexe d&rsquo;\u00e9duction de relations prive momentan\u00e9ment les autres sous-syst\u00e8mes cognitifs de ressources op\u00e9ratoires.<\/li>\n<li><strong>La loi de la r\u00e9tention m\u00e9morielle (<em>Retentivity<\/em>) :<\/strong> Elle stipule que toute occurrence cognitive pass\u00e9e dispose d&rsquo;une tendance naturelle \u00e0 persister ou \u00e0 \u00eatre rappel\u00e9e sous l&rsquo;effet de l&rsquo;habitude ou de la m\u00e9moire associative. Spearman analyse comment la r\u00e9tention passive entre souvent en comp\u00e9tition dynamique avec l&rsquo;\u00e9duction cr\u00e9atrice active.<\/li>\n<li><strong>La loi de la fatigue (<em>Fatigue<\/em>) :<\/strong> Elle d\u00e9crit l&rsquo;\u00e9puisement progressif de la puissance d&rsquo;\u00e9duction lorsque l&rsquo;\u00e9nergie mentale est sollicit\u00e9e de mani\u00e8re continue sans p\u00e9riode de r\u00e9cup\u00e9ration m\u00e9tabolique, entra\u00eenant une diminution mesurable de l&rsquo;efficience no\u00e9tique.<\/li>\n<li><strong>La loi de l&rsquo;oscillation (<em>Conative and Cognitive Oscillation<\/em>) :<\/strong> Spearman observe avec une grande acuit\u00e9 que le rendement de l&rsquo;esprit humain n&rsquo;est jamais parfaitement stable dans le temps, mais oscille selon des micro-cycles d&rsquo;efficience et d&rsquo;inhibition attentionnelle, pr\u00e9figurant les recherches modernes sur les fluctuations du contr\u00f4le ex\u00e9cutif.<\/li>\n<li><strong>La loi de la conation (<em>Conation<\/em>) :<\/strong> Elle th\u00e9orise l&rsquo;impact de l&rsquo;effort volontaire, de la motivation intrins\u00e8que et du d\u00e9sir sur la mobilisation effective de l&rsquo;\u00e9nergie mentale disponible pour alimenter les circuits noog\u00e9n\u00e9tiques.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette armature de lois quantitatives t\u00e9moigne de l&rsquo;extraordinaire modernit\u00e9 de la pens\u00e9e de Spearman. En mod\u00e9lisant l&rsquo;esprit comme un syst\u00e8me no\u00e9tique gouvern\u00e9 par des lois d&rsquo;allocation de ressources limit\u00e9es, d&rsquo;oscillations d&rsquo;attention et d&rsquo;interf\u00e9rences de la m\u00e9moire, Spearman formulait d\u00e9j\u00e0, avec des d\u00e9cennies d&rsquo;avance, les axiomes fondamentaux qui allaient donner naissance aux th\u00e9ories contemporaines de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/cognitive-science\/\">m\u00e9moire de travail<\/a> (Baddeley) et des ressources attentionnelles partag\u00e9es (Kahneman).<\/p>\n<h2>8. L&rsquo;\u00c9cole de psychologie de Londres et les fonctions institutionnelles \u00e0 University College<\/h2>\n<h3>8.1 Installation et rayonnement \u00e0 University College London (UCL)<\/h3>\n<p>Apr\u00e8s l&rsquo;obtention de son doctorat en Allemagne et la parution retentissante de ses premiers travaux, Charles Spearman r\u00e9int\u00e8gre l&rsquo;espace universitaire britannique. En 1907, gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;appui d\u00e9cisif de William McDougall, il est nomm\u00e9 lecteur (<em>Reader<\/em>) en psychologie exp\u00e9rimentale \u00e0 <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.ucl.ac.uk\/\">University College London (UCL)<\/a>, une institution historiquement progressiste, la\u00efque et ouverte \u00e0 l&rsquo;innovation scientifique, \u00e0 l&rsquo;oppos\u00e9 du conservatisme th\u00e9ologique et humaniste qui pr\u00e9valait encore largement \u00e0 Oxford et Cambridge. Cette nomination marque le d\u00e9but d&rsquo;un r\u00e8gne institutionnel exceptionnel qui durera plus d&rsquo;un quart de si\u00e8cle et transformera la capitale britannique en centre n\u00e9vralgique de la psychom\u00e9trie mondiale.<\/p>\n<p>\u00c0 UCL, l&rsquo;ascension acad\u00e9mique de Spearman est rapide et \u00e9clatante. En 1911, il succ\u00e8de \u00e0 Carveth Read pour occuper la prestigieuse <em>Chaire Grote de philosophie de l&rsquo;esprit et de logique<\/em> (Grote Professorship of Mind and Logic). Cette chaire, bien que nominalement philosophique, lui offre une tribune institutionnelle id\u00e9ale pour asseoir sa vision d&rsquo;une logique incarn\u00e9e dans la m\u00e9trique psychologique exp\u00e9rimentale. Spearman se consacre avec une \u00e9nergie infatigable \u00e0 la structuration d&rsquo;un laboratoire de recherche \u00e0 la pointe des normes scientifiques internationales, s&rsquo;\u00e9quipant d&rsquo;appareils de mesure de pr\u00e9cision et recrutant de jeunes talents vers\u00e9s dans les math\u00e9matiques et la statistique inf\u00e9rentielle.<\/p>\n<p>La cons\u00e9cration ultime survient en 1928, lorsque UCL prend la d\u00e9cision historique de scinder formellement la philosophie et la psychologie en cr\u00e9ant un d\u00e9partement autonome de psychologie, dont Spearman devient le tout premier titulaire de la chaire professorale d\u00e9di\u00e9e. \u00c9lu membre de la Royal Society en 1924 en reconnaissance de ses contributions math\u00e9matiques et scientifiques extraordinaires, Spearman conf\u00e8re \u00e0 son d\u00e9partement un prestige international immense. Les chercheurs et \u00e9tudiants du monde entier convergent vers Gower Street pour s&rsquo;initier aux arcanes de la factorisation t\u00e9trade et aux principes de la m\u00e9trologie cognitive, faisant d&rsquo;UCL le phare incontestable de l&rsquo;approche quantitative de l&rsquo;esprit.<\/p>\n<h3>8.2 Formation d&rsquo;une g\u00e9n\u00e9ration de psychom\u00e9triciens de renom<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des plus grandes r\u00e9ussites de Charles Spearman \u00e0 UCL fut sa capacit\u00e9 exceptionnelle \u00e0 attirer, former et inspirer une cohorte d&rsquo;\u00e9tudiants et de collaborateurs de tout premier plan, qui allaient dominer la psychologie diff\u00e9rentielle mondiale tout au long de la seconde moiti\u00e9 du vingti\u00e8me si\u00e8cle. Spearman n&rsquo;\u00e9tait pas seulement un th\u00e9oricien solitaire ; il \u00e9tait un ma\u00eetre d&rsquo;\u00e9cole au sens le plus noble du terme, alliant une courtoisie aristocratique, une \u00e9coute bienveillante et une exigence intellectuelle impitoyable envers ses disciples.<\/p>\n<p>Parmi les figures les plus \u00e9minentes form\u00e9es sous son mentorat direct figure <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/intelligence\/\">Raymond B. Cattell<\/a>. Cattell a absorb\u00e9 l&rsquo;exigence m\u00e9thodologique et la foi \u00e9pist\u00e9mologique de Spearman dans l&rsquo;analyse factorielle, pour d\u00e9velopper plus tard sa propre th\u00e9orie monumentale s\u00e9parant l&rsquo;intelligence fluide (<em>Gf<\/em>) de l&rsquo;intelligence cristallis\u00e9e (<em>Gc<\/em>), qui constitue le prolongement direct de la distinction noog\u00e9n\u00e9tique entre \u00e9nergie mentale et apprentissage m\u00e9moriel. Un autre collaborateur majeur fut Karl Holzinger, statisticien am\u00e9ricain venu \u00e0 Londres pour travailler avec Spearman, avec qui il \u00e9laborera des m\u00e9thodes canoniques de calcul factoriel et posera les bases du mod\u00e8le bifactoriel g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9.<\/p>\n<p>L&rsquo;influence de Spearman s&rsquo;\u00e9tend \u00e9galement de mani\u00e8re d\u00e9cisive sur John Carlyle Raven. Conscient des limites des tests verbaux traditionnels p\u00e9tris d&rsquo;influences culturelles et sociales, Spearman incite ses \u00e9l\u00e8ves \u00e0 concevoir une \u00e9preuve non verbale capable de capturer l&rsquo;essence pure de l&rsquo;\u00e9duction des relations et de l&rsquo;\u00e9duction des corr\u00e9lats. C&rsquo;est sous cette impulsion directe que Raven mettra au point, en 1938, les c\u00e9l\u00e8bres <em>Matrices Progressives de Raven<\/em> (Raven&rsquo;s Progressive Matrices). Ce test visuel de compl\u00e9tion de motifs abstraits deviendra la r\u00e9f\u00e9rence plan\u00e9taire absolue de l&rsquo;\u00e9valuation du facteur <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span>, validant de mani\u00e8re \u00e9clatante la pertinence empirique de la th\u00e9orie noog\u00e9n\u00e9tique \u00e9labor\u00e9e par son ma\u00eetre \u00e0 penser.<\/p>\n<h3>8.3 La fondation intellectuelle de la \u00ab London School of Psychology \u00bb<\/h3>\n<p>L&rsquo;action concert\u00e9e de Charles Spearman et de ses pairs \u00e0 University College London a donn\u00e9 naissance \u00e0 ce que l&rsquo;histoire des sciences d\u00e9signe sous le nom de <strong>\u00ab London School of Psychology \u00bb<\/strong> (l&rsquo;\u00c9cole de psychologie de Londres). Ce courant de pens\u00e9e a forg\u00e9 une identit\u00e9 m\u00e9thodologique et \u00e9pist\u00e9mologique d&rsquo;une puissance singuli\u00e8re, caract\u00e9ris\u00e9e par une alliance organique entre la psychom\u00e9trie avanc\u00e9e, le quantitativisme radical, le primat de la mesure des diff\u00e9rences interindividuelles et l&rsquo;investigation des bases g\u00e9n\u00e9tiques et neurobiologiques des comportements.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00c9cole de Londres s&rsquo;est construite dans une opposition intellectuelle f\u00e9conde avec l&rsquo;\u00c9cole de psychologie de Cambridge, domin\u00e9e successivement par W. H. R. Rivers et Sir Frederic Bartlett. Alors que Cambridge privil\u00e9giait une psychologie exp\u00e9rimentale qualitative, cognitive, fortement tourn\u00e9e vers la m\u00e9moire sociale, la perception \u00e9cologique et l&rsquo;observation clinique de laboratoire sans formalisation statistique lourde, Londres \u00e9rigeait les matrices de corr\u00e9lation, l&rsquo;analyse multivari\u00e9e et la standardisation psychom\u00e9trique en dogmes m\u00e9thodologiques supr\u00eames. Spearman d\u00e9fendait l&rsquo;id\u00e9e que sans formalisation math\u00e9matique rigoureuse, la psychologie n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;une causerie de salon d\u00e9nu\u00e9e de valeur pr\u00e9dictive.<\/p>\n<p>Cette tradition londonienne sera reprise et amplifi\u00e9e avec une vigueur pol\u00e9mique par des successeurs tels que Cyril Burt, puis plus tard Hans Eysenck au sein de l&rsquo;Institut de Psychiatrie du King&rsquo;s College de Londres. Bien que certains membres de cette lign\u00e9e institutionnelle aient plus tard \u00e9t\u00e9 associ\u00e9s \u00e0 des controverses id\u00e9ologiques ou m\u00e9thodologiques aigu\u00ebs sur l&rsquo;h\u00e9ritabilit\u00e9 des facult\u00e9s mentales, la f\u00e9condit\u00e9 scientifique de la London School demeure incontestable : elle a impos\u00e9 la psychom\u00e9trie et la mod\u00e9lisation statistique comme des disciplines indispensables \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude scientifique de l&rsquo;humain \u00e0 travers le monde.<\/p>\n<h2>9. Les grandes controverses th\u00e9oriques : Confrontation avec les mod\u00e8les rivaux<\/h2>\n<h3>9.1 La querelle avec Godfrey Thomson et la th\u00e9orie de l&rsquo;\u00e9chantillonnage<\/h3>\n<p>La pr\u00e9tention de Spearman \u00e0 faire du facteur <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span> une entit\u00e9 biologique ou une \u00e9nergie psychique unique ne tarda pas \u00e0 susciter des contestations th\u00e9oriques de tr\u00e8s haute vol\u00e9e scientifique. La premi\u00e8re grande offensive majeure vint d&rsquo;\u00c9cosse, port\u00e9e par Sir <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.britannica.com\/biography\/Godfrey-Thomson\">Godfrey Thomson<\/a>, \u00e9minent professeur \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 d&rsquo;\u00c9dimbourg. \u00c0 partir de 1916, Thomson publie une s\u00e9rie d&rsquo;articles percutants dans lesquels il d\u00e9montre une faille logique fondamentale dans le raisonnement de Spearman : la confusion entre une n\u00e9cessit\u00e9 math\u00e9matique et une explication causale unique.<\/p>\n<p>Thomson formule ce qui est devenu c\u00e9l\u00e8bre sous le nom de <strong>th\u00e9orie de l&rsquo;\u00e9chantillonnage des aptitudes<\/strong> (<em>Sampling Theory of Ability<\/em>). Il d\u00e9montre avec une parfaite rigueur alg\u00e9brique et \u00e0 l&rsquo;aide de simulations de tirages de d\u00e9s que le crit\u00e8re des t\u00e9trades de Spearman peut \u00eatre int\u00e9gralement satisfait sans qu&rsquo;il existe le moindre facteur g\u00e9n\u00e9ral d&rsquo;\u00e9nergie mentale sous-jacent. Selon le mod\u00e8le de Thomson, l&rsquo;esprit humain est compos\u00e9 d&rsquo;une myriade infinie de petites connexions nerveuses \u00e9l\u00e9mentaires ind\u00e9pendantes, d&rsquo;atomes comportementaux ou de micro-processus (qu&rsquo;il nomme des <em>bonds<\/em>). Chaque test psychologique mobilise au hasard un \u00e9chantillon particulier de ces milliers de connexions. Comme deux tests diff\u00e9rents ont de fortes probabilit\u00e9s d&rsquo;\u00e9chantillonner en partie les m\u00eames connexions nerveuses sans aucune coordination centrale, leurs scores seront naturellement corr\u00e9l\u00e9s positivement. Thomson prouve ainsi math\u00e9matiquement qu&rsquo;un r\u00e9seau stochastique d\u00e9centralis\u00e9 simule \u00e0 la perfection l&rsquo;apparence d&rsquo;un facteur g\u00e9n\u00e9ral unifi\u00e9.<\/p>\n<p>La querelle \u00e9pistolaire et m\u00e9thodologique entre Spearman et Godfrey Thomson dura pendant pr\u00e8s de deux d\u00e9cennies dans les colonnes du <em>British Journal of Psychology<\/em>. Spearman r\u00e9pliquait avec passion que la th\u00e9orie de l&rsquo;\u00e9chantillonnage de Thomson \u00e9tait une hypoth\u00e8se purement probabiliste, une tautologie incapable de rendre compte des lois noog\u00e9n\u00e9tiques de l&rsquo;esprit et de la nature qualitativement ordonn\u00e9e de la pens\u00e9e logique. Bien que les deux savants soient demeur\u00e9s courtois sur le plan personnel, cette controverse d\u00e9montra de mani\u00e8re irr\u00e9vocable qu&rsquo;une structure factorielle math\u00e9matique ne poss\u00e8de pas de solution unique en mati\u00e8re d&rsquo;interpr\u00e9tation biologique, for\u00e7ant la psychom\u00e9trie \u00e0 une plus grande modestie ontologique.<\/p>\n<h3>9.2 L&rsquo;opposition de Louis Leon Thurstone et les aptitudes mentales primaires<\/h3>\n<p>Si la contestation de Godfrey Thomson \u00e9tait venue d&rsquo;\u00c9cosse, le d\u00e9fi le plus redoutable pour l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie spearmanienne \u00e9mergea des \u00c9tats-Unis dans les ann\u00e9es 1930 sous la plume de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/thurstone\/\">Louis Leon Thurstone<\/a>, professeur \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Chicago et g\u00e9nie de la psychom\u00e9trie am\u00e9ricaine. Thurstone r\u00e9volutionne la technique factorielle en inventant l&rsquo;<strong>analyse factorielle multiple<\/strong> (<em>Multiple Factor Analysis<\/em>) et le principe g\u00e9om\u00e9trique de la \u00ab structure simple \u00bb (<em>simple structure<\/em>). Contrairement \u00e0 la m\u00e9thode de Spearman qui contraint les donn\u00e9es \u00e0 s&rsquo;aligner sur un unique premier facteur dominant, Thurstone introduit la possibilit\u00e9 de faire pivoter librement les axes factoriels dans l&rsquo;espace multidimensionnel (rotations orthogonales et obliques).<\/p>\n<p>En appliquant ses nouveaux algorithmes \u00e0 de vastes batteries de cinquante \u00e0 soixante \u00e9preuves cognitives administr\u00e9es \u00e0 des \u00e9tudiants, Thurstone pulv\u00e9rise le mod\u00e8le bifactoriel strict. Il affirme que le facteur g\u00e9n\u00e9ral <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span> n&rsquo;est qu&rsquo;un artefact math\u00e9matique d\u00fb au choix d&rsquo;une m\u00e9thode de projection vectorielle particuli\u00e8re. Thurstone propose \u00e0 la place son c\u00e9l\u00e8bre mod\u00e8le des <strong>Aptitudes Mentales Primaires<\/strong> (<em>Primary Mental Abilities<\/em> ou PMA). Selon lui, l&rsquo;esprit n&rsquo;est pas command\u00e9 par un monarque central (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span>), mais fonctionne comme une r\u00e9publique d&rsquo;aptitudes autonomes et ind\u00e9pendantes, au nombre initial de sept :<\/p>\n<ul>\n<li>La compr\u00e9hension verbale (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"V\">$V$<\/span> &#8211; <em>Verbal Comprehension<\/em>)<\/li>\n<li>La fluidit\u00e9 verbale (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"W\">$W$<\/span> &#8211; <em>Word Fluency<\/em>)<\/li>\n<li>L&rsquo;aptitude num\u00e9rique (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"N\">$N$<\/span> &#8211; <em>Number Facility<\/em>)<\/li>\n<li>L&rsquo;aptitude spatiale (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S\">$S$<\/span> &#8211; <em>Spatial Visualization<\/em>)<\/li>\n<li>La m\u00e9moire associative (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"M\">$M$<\/span> &#8211; <em>Associative Memory<\/em>)<\/li>\n<li>La vitesse perceptive (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"P\">$P$<\/span> &#8211; <em>Perceptual Speed<\/em>)<\/li>\n<li>Le raisonnement inductif (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"R\">$R$<\/span> &#8211; <em>Inductive Reasoning<\/em>)<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;affrontement entre l&rsquo;orthodoxie spearmanienne londonienne (un facteur g\u00e9n\u00e9ral dominant et des facteurs sp\u00e9cifiques minuscules) et l&rsquo;h\u00e9t\u00e9rodoxie thurstonienne de Chicago (une pluralit\u00e9 d&rsquo;aptitudes primaires ind\u00e9pendantes) d\u00e9chire la psychologie mondiale pendant plus de dix ans. Toutefois, ce d\u00e9bat titanesque trouvera une r\u00e9solution math\u00e9matique et dialectique magistrale. Lorsque Thurstone accepte enfin d&rsquo;utiliser des rotations dites \u00ab obliques \u00bb (autorisant les axes des aptitudes primaires \u00e0 \u00eatre corr\u00e9l\u00e9s entre eux pour mieux \u00e9pouser les nuages de points r\u00e9els), il constate avec stupeur que ces aptitudes primaires sont toutes&#8230; positivement corr\u00e9l\u00e9es entre elles ! Il devient alors math\u00e9matiquement imp\u00e9ratif de factoriser ces corr\u00e9lations de premier ordre pour extraire un facteur de second ordre. Ce facteur d&rsquo;ordre sup\u00e9rieur n&rsquo;\u00e9tait rien d&rsquo;autre que la r\u00e9apparition spectaculaire du facteur g\u00e9n\u00e9ral <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span> de Spearman si\u00e9geant au sommet de la pyramide cognitive.<\/p>\n<h3>9.3 Les r\u00e9serves des psychologues continentaux et cliniciens<\/h3>\n<p>Au-del\u00e0 de ces joutes internes entre statisticiens de haut vol, le mod\u00e8le spearmanien s&rsquo;est heurt\u00e9 \u00e0 des r\u00e9ticences tenaces et souvent passionn\u00e9es de la part des psychologues cliniciens, des psychanalystes et des tenants des approches qualitatives en Europe continentale et en Am\u00e9rique du Nord. La principale critique adress\u00e9e \u00e0 Spearman r\u00e9sidait dans l&rsquo;accusation d&rsquo;un <strong>r\u00e9ductionnisme quantitatif imp\u00e9rialiste<\/strong>, accus\u00e9 de r\u00e9duire la complexit\u00e9 vivante, chatoyante et souffrante de l&rsquo;individualit\u00e9 humaine \u00e0 un simple score scalaire d\u00e9nu\u00e9 d&rsquo;\u00e2me.<\/p>\n<p>Les cliniciens influenc\u00e9s par les travaux de Jean Piaget \u00e0 Gen\u00e8ve, de Pierre Janet \u00e0 Paris ou de Sigmund Freud \u00e0 Vienne soulignaient que l&rsquo;efficience intellectuelle d&rsquo;une personne est ins\u00e9parable de son histoire affective, de ses dynamiques conflictuelles inconscientes, de son angoisse face \u00e0 l&rsquo;\u00e9chec et de son ancrage dans la r\u00e9alit\u00e9 sociale. Pour Piaget, notamment, l&rsquo;intelligence est un processus adaptatif d&rsquo;assimilation et d&rsquo;accommodation op\u00e9ratoire qui \u00e9volue par stades qualitatifs discontinus et r\u00e9organisations structurales majeures de la pens\u00e9e logique. Piaget jugeait l&rsquo;approche factorielle incapable de comprendre la gen\u00e8se des op\u00e9rations mentales, car elle traitait l&rsquo;intelligence comme un produit statique fini plut\u00f4t que comme une dialectique g\u00e9n\u00e9tique en perp\u00e9tuelle construction.<\/p>\n<p>Spearman s&rsquo;est toujours d\u00e9fendu vigoureusement contre l&rsquo;accusation d&rsquo;ignorer la vie affective et conative de l&rsquo;individu. Toutefois, il maintenait avec fermet\u00e9 la n\u00e9cessit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique de s\u00e9parer la cognition pure de la conation (la volont\u00e9 et l&rsquo;\u00e9motion). Pour lui, vouloir m\u00e9langer dans un m\u00eame instrument m\u00e9trique l&rsquo;\u00e9valuation des capacit\u00e9s noog\u00e9n\u00e9tiques et l&rsquo;analyse des n\u00e9vroses subjectives revenait \u00e0 confondre le calibrage d&rsquo;un moteur d&rsquo;avion avec la comp\u00e9tence du pilote ou la m\u00e9t\u00e9o du voyage. Spearman assumait pleinement la posture d&rsquo;un physicien de l&rsquo;esprit, laissant volontiers aux cliniciens le soin d&rsquo;explorer les vicissitudes du c\u0153ur humain, mais r\u00e9servant \u00e0 la psychom\u00e9trie le privil\u00e8ge exclusif de mesurer les constantes structurales de l&rsquo;entendement.<\/p>\n<h2>10. Publications magistrales : Analyse critique des ouvrages majeurs<\/h2>\n<h3>10.1 \u00ab The Abilities of Man: Their Nature and Measurement \u00bb (1927)<\/h3>\n<p>En 1927, Charles Spearman offre au monde scientifique le chef-d&rsquo;\u0153uvre incontest\u00e9 de sa carri\u00e8re acad\u00e9mique : <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/abilitiesofmant00spea\"><em>The Abilities of Man: Their Nature and Measurement<\/em><\/a>. Cet ouvrage colossal de plus de cinq cents pages constitue la synth\u00e8se monumentale de pr\u00e8s d&rsquo;un quart de si\u00e8cle d&rsquo;exp\u00e9rimentations minutieuses, d&rsquo;innovations math\u00e9matiques et de batailles th\u00e9oriques incessantes. Il repr\u00e9sente l&rsquo;expos\u00e9 d\u00e9finitif et le plus parfait de la th\u00e9orie des deux facteurs, adoss\u00e9 \u00e0 un appareil empirique d&rsquo;une densit\u00e9 \u00e9tourdissante.<\/p>\n<p>Dans cet opuscule magistral, Spearman ne se contente pas de r\u00e9affirmer la validit\u00e9 math\u00e9matique du facteur <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span> et du crit\u00e8re des t\u00e9trades ; il passe en revue l&rsquo;ensemble des facult\u00e9s traditionnelles inventori\u00e9es par la psychologie historique pour d\u00e9montrer m\u00e9thodiquement leur vacuit\u00e9 lorsqu&rsquo;elles ne sont pas soumises au scalpel de l&rsquo;analyse factorielle. Chapitre apr\u00e8s chapitre, il analyse la m\u00e9moire, l&rsquo;attention, l&rsquo;imagination, la rapidit\u00e9 motrice et le langage, prouvant que chacune de ces activit\u00e9s n&rsquo;est que la r\u00e9sultante combin\u00e9e de la part de <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span> qu&rsquo;elle mobilise et d&rsquo;un facteur sp\u00e9cifique p\u00e9riph\u00e9rique <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"s\">$s$<\/span>. C&rsquo;est \u00e9galement dans cet ouvrage qu&rsquo;il formalise avec le plus d&rsquo;acuit\u00e9 sa loi de compensation, expliquant comment une abondance de facteur g\u00e9n\u00e9ral peut pallier les d\u00e9ficiences d&rsquo;un facteur sp\u00e9cifique dans l&rsquo;ex\u00e9cution de t\u00e2ches du monde r\u00e9el.<\/p>\n<p><em>The Abilities of Man<\/em> marque \u00e9galement une \u00e9tape d\u00e9cisive dans l&rsquo;\u00e9volution intellectuelle de Spearman : c&rsquo;est le livre o\u00f9 il commence, contraint par l&rsquo;accumulation de ses propres donn\u00e9es empiriques, \u00e0 entrouvrir la porte aux \u00ab facteurs de groupe \u00bb (aptitudes verbales, m\u00e9caniques ou musicales), tout en luttant pied \u00e0 pied pour pr\u00e9server l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie de son facteur g\u00e9n\u00e9ral. L&rsquo;ouvrage est salu\u00e9 dans le monde entier comme un monument d&rsquo;\u00e9rudition, alliant une culture philosophique vertigineuse \u00e0 une ma\u00eetrise souveraine de la statistique multivari\u00e9e. Pour plusieurs g\u00e9n\u00e9rations de chercheurs, <em>The Abilities of Man<\/em> est devenu la v\u00e9ritable bible de la psychom\u00e9trie diff\u00e9rentielle.<\/p>\n<h3>10.2 \u00ab Creative Mind \u00bb (1930) et la psychologie appliqu\u00e9e<\/h3>\n<p>Souvent caricatur\u00e9 comme un th\u00e9oricien obsessionnel obs\u00e9d\u00e9 par les tests d&rsquo;aptitude acad\u00e9mique et les \u00e9quations arides, Charles Spearman prend la communaut\u00e9 scientifique \u00e0 contre-pied en publiant en 1930 un essai d&rsquo;une grande audace cr\u00e9ative : <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/creativemind00spea\"><em>Creative Mind<\/em><\/a>. Dans cet ouvrage remarquable, Spearman entend prouver la validit\u00e9 universelle de sa th\u00e9orie noog\u00e9n\u00e9tique en l&rsquo;exportant hors des murs de l&rsquo;\u00e9cole et du laboratoire pour l&rsquo;appliquer \u00e0 l&rsquo;un des ph\u00e9nom\u00e8nes humains les plus myst\u00e9rieux et prestigieux : la gen\u00e8se de l&rsquo;invention artistique, litt\u00e9raire et scientifique.<\/p>\n<p>Spearman combat avec vigueur le mythe romantique qui voudrait que la cr\u00e9ativit\u00e9 et le g\u00e9nie artistique soient des processus irrationnels, quasi magiques, r\u00e9sultant d&rsquo;une illumination divine ou d&rsquo;une douce folie \u00e9chappant \u00e0 toute explication scientifique. Au contraire, il d\u00e9montre que l&rsquo;acte cr\u00e9ateur authentique n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que la mise en \u0153uvre exacerb\u00e9e et transcend\u00e9e des lois noog\u00e9n\u00e9tiques d&rsquo;\u00e9duction des relations et d&rsquo;\u00e9duction des corr\u00e9lats. Qu&rsquo;un po\u00e8te forge une m\u00e9taphore in\u00e9dite reliant deux r\u00e9alit\u00e9s discordantes, qu&rsquo;un peintre invente une harmonie chromatique nouvelle ou qu&rsquo;un compositeur orchestre une polyphonie symphonique, l&rsquo;esprit ne fait que percevoir des relations subtiles et engendrer des corr\u00e9lats harmoniques conformes aux lois supr\u00eames de la noogen\u00e8se.<\/p>\n<p>\u00c0 travers <em>Creative Mind<\/em>, Spearman accomplit un geste \u00e9pist\u00e9mologique capital : il r\u00e9concilie la rigueur de la psychom\u00e9trie factorielle avec les hauteurs de la culture humaine. Il prouve que le facteur <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span> n&rsquo;est pas un \u00e9talon m\u00e9canique r\u00e9serv\u00e9 au tri d&rsquo;\u00e9coliers studieux, mais constitue le moteur m\u00eame de l&rsquo;imagination f\u00e9conde et de l&rsquo;innovation de rupture. Il ouvre ainsi des avenues f\u00e9condes pour la psychologie appliqu\u00e9e, l&rsquo;ergonomie cognitive naissante et l&rsquo;\u00e9tude scientifique du talent exceptionnel, arrachant d\u00e9finitivement l&rsquo;\u00e9tude de la cr\u00e9ativit\u00e9 aux mains de l&rsquo;\u00e9sot\u00e9risme sp\u00e9culatif.<\/p>\n<h3>10.3 \u00ab Psychology Down the Ages \u00bb (1937) et r\u00e9flexions \u00e9pist\u00e9mologiques ultimes<\/h3>\n<p>Au cr\u00e9puscule de son existence acad\u00e9mique, Spearman livre en 1937 son chant du cygne intellectuel sous la forme d&rsquo;une fresque historique monumentale en deux tomes intitul\u00e9e <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/psychologydownt01spea\"><em>Psychology Down the Ages<\/em><\/a>. Cet ouvrage encyclop\u00e9dique de pr\u00e8s de mille pages repr\u00e9sente le bilan philosophique ultime d&rsquo;une vie consacr\u00e9e tout enti\u00e8re \u00e0 la science de l&rsquo;esprit. Spearman y d\u00e9ploie une \u00e9rudition stup\u00e9fiante, retra\u00e7ant plus de deux mille ans d&rsquo;histoire de la pens\u00e9e occidentale depuis les pr\u00e9socratiques, Platon et Aristote, en passant par les th\u00e9ologiens de la scolastique m\u00e9di\u00e9vale, les empiristes britanniques et les id\u00e9alistes allemands, jusqu&rsquo;aux pionniers de la psychologie contemporaine.<\/p>\n<p>La th\u00e8se centrale d\u00e9fendue par Spearman dans cet ouvrage monumental est d&rsquo;une grande force \u00e9pist\u00e9mologique : l&rsquo;histoire de la psychologie a \u00e9t\u00e9 ralentie et entrav\u00e9e pendant des mill\u00e9naires par ce qu&rsquo;il appelle la \u00ab querelle des mots \u00bb (<em>verbal disputes<\/em>) et la prolif\u00e9ration anarchique d&rsquo;\u00e9tiquettes conceptuelles trompeuses. Spearman d\u00e9montre que les philosophes du pass\u00e9 se sont \u00e9puis\u00e9s dans des joutes s\u00e9mantiques st\u00e9riles pour savoir si l&rsquo;\u00e2me \u00e9tait une unit\u00e9 ou une multiplicit\u00e9, simplement parce qu&rsquo;ils ne disposaient pas de l&rsquo;instrument d&rsquo;arbitrage supr\u00eame : la formalisation math\u00e9matique et l&rsquo;exp\u00e9rimentation m\u00e9trique.<\/p>\n<p><em>Psychology Down the Ages<\/em> c\u00e9l\u00e8bre l&rsquo;\u00e9mancipation d\u00e9finitive de la psychologie scientifique vis-\u00e0-vis du carcan m\u00e9taphysique. Spearman y r\u00e9affirme avec une s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 proph\u00e9tique que la psychologie ne peut pr\u00e9tendre au statut de science v\u00e9ritable qu&rsquo;en acceptant de substituer le calcul rigoureux aux m\u00e9taphores vagues et les lois fonctionnelles d\u00e9montr\u00e9es aux croyances a priori. Ce testament \u00e9pist\u00e9mologique couronne la trajectoire d&rsquo;un savant qui, parti d&rsquo;une garnison militaire victorienne, aura r\u00e9ussi l&rsquo;exploit d&rsquo;\u00e9lever la science de la pens\u00e9e humaine au rang des disciplines exactes et quantifiables.<\/p>\n<h2>11. L&rsquo;\u00e9volution du mod\u00e8le : L&rsquo;acceptation des facteurs de groupe et les mod\u00e8les hi\u00e9rarchiques<\/h2>\n<h3>11.1 L&rsquo;insuffisance progressive du mod\u00e8le strictement bifactoriel<\/h3>\n<p>En d\u00e9pit de son \u00e9l\u00e9gance math\u00e9matique absolue, le mod\u00e8le bifactoriel pur formul\u00e9 en 1904 \u2013 postulant exclusivement un facteur g\u00e9n\u00e9ral <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span> et une myriade de facteurs sp\u00e9cifiques <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"s\">$s$<\/span> parfaitement orthogonaux \u2013 contenait en lui-m\u00eame les germes de sa propre remise en cause empirique. Au fil des ann\u00e9es 1920 et 1930, alors que les laboratoires de psychom\u00e9trie se multipliaient \u00e0 travers le monde et que la diversit\u00e9 des tests administr\u00e9s augmentait de mani\u00e8re exponentielle, une quantit\u00e9 alarmante d&rsquo;anomalies empiriques commen\u00e7a \u00e0 s&rsquo;accumuler sur les pupitres des chercheurs.<\/p>\n<p>Le sympt\u00f4me le plus \u00e9clatant de cette crise m\u00e9thodologique fut l&rsquo;\u00e9chec r\u00e9current et syst\u00e9matique du crit\u00e8re des t\u00e9trades de diff\u00e9rences corr\u00e9latives \u00e0 s&rsquo;annuler d\u00e8s que l&rsquo;on int\u00e9grait dans les batteries d&rsquo;\u00e9valuation plusieurs tests pr\u00e9sentant des similarit\u00e9s manifestes de contenu ou de format. Lorsque Spearman ou ses assistants administraient conjointement, par exemple, une \u00e9preuve d&rsquo;analogies verbales, un test de compl\u00e9tion de phrases et un test de vocabulaire synonymique, les intercorr\u00e9lations r\u00e9siduelles entre ces trois tests apr\u00e8s extraction de <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span> demeuraient nettement positives. Les t\u00e9trades correspondantes d\u00e9viaient violemment de z\u00e9ro, signalant de mani\u00e8re incontestable la pr\u00e9sence d&rsquo;une variance partag\u00e9e non imputable au seul facteur g\u00e9n\u00e9ral <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span>. Le m\u00eame ph\u00e9nom\u00e8ne se reproduisait avec une r\u00e9gularit\u00e9 implacable pour les \u00e9preuves de rotation spatiale de figures g\u00e9om\u00e9triques ou pour les t\u00e2ches de calcul arithm\u00e9tique mental.<\/p>\n<p>Face \u00e0 ces faits empiriques t\u00eatus, Spearman fut contraint \u00e0 une profonde autocritique \u00e9pist\u00e9mologique. Pendant plusieurs ann\u00e9es, il avait tent\u00e9 de qualifier ces anomalies de simples \u00ab recouvrements sp\u00e9cifiques \u00bb (<em>specific overlaps<\/em>) ou d&rsquo;artefacts sans importance dus \u00e0 la trop grande proximit\u00e9 des instruments. Mais il devint intenable de maintenir une telle position d&rsquo;\u00e9vitement. L&rsquo;orthodoxie bifactorielle stricte \u00e9tait incapable d&#8217;embrasser la r\u00e9alit\u00e9 de la vie cognitive : il existait bel et bien des dimensions interm\u00e9diaires, des conglom\u00e9rats d&rsquo;aptitudes qui n&rsquo;\u00e9taient ni universels comme <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span>, ni confin\u00e9s \u00e0 une seule micro-t\u00e2che comme <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"s\">$s$<\/span>.<\/p>\n<h3>11.2 La reconnaissance formelle des facteurs de groupe<\/h3>\n<p>Avec une int\u00e9grit\u00e9 scientifique exemplaire, bien que non sans une certaine r\u00e9ticence intellectuelle initiale, Charles Spearman admit formellement dans la seconde moiti\u00e9 des ann\u00e9es 1920 la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;amender son \u00e9difice th\u00e9orique originel. Dans <em>The Abilities of Man<\/em> (1927), il consacre des chapitres entiers \u00e0 la th\u00e9orisation de ces dimensions structurales interm\u00e9diaires, qu&rsquo;il baptise officiellement les <strong>facteurs de groupe<\/strong> (<em>group factors<\/em>). Cette r\u00e9vision doctrinale transforme le mod\u00e8le bifactoriel en un mod\u00e8le factoriel hi\u00e9rarchique \u00e9largi.<\/p>\n<p>Spearman identifie et valide math\u00e9matiquement plusieurs clusters factoriels majeurs qui \u00e9chappent \u00e0 l&rsquo;explication bifactorielle pure :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le facteur linguistique ou verbal (souvent not\u00e9 <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"v\">$v$<\/span>) :<\/strong> une aptitude partag\u00e9e par l&rsquo;ensemble des t\u00e2ches mobilisant la ma\u00eetrise des symboles verbaux, la s\u00e9mantique et la compr\u00e9hension lexicale.<\/li>\n<li><strong>Le facteur spatial et m\u00e9canique (souvent not\u00e9 <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"k\">$k$<\/span>) :<\/strong> une capacit\u00e9 transversale de manipulation et de visualisation des formes dans l&rsquo;espace bidimensionnel ou tridimensionnel, ind\u00e9pendante de la comp\u00e9tence langagi\u00e8re.<\/li>\n<li><strong>Le facteur num\u00e9rique (not\u00e9 <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"n\">$n$<\/span>) :<\/strong> une habilet\u00e9 sp\u00e9cifique \u00e0 op\u00e9rer sur les grandeurs arithm\u00e9tiques et les structures de calcul algorithmique.<\/li>\n<li><strong>Le facteur de vitesse ou d&rsquo;oscillation :<\/strong> une disposition g\u00e9n\u00e9rale \u00e0 ex\u00e9cuter des t\u00e2ches cognitives simples avec une promptitude soutenue dans le temps.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;adaptation math\u00e9matique de la th\u00e9orie consiste \u00e0 modifier l&rsquo;\u00e9quation lin\u00e9aire fondamentale de la performance. D\u00e9sormais, le score \u00e0 un test <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"i\">$i$<\/span> se d\u00e9compose en la contribution du facteur g\u00e9n\u00e9ral <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span>, la contribution d&rsquo;un ou plusieurs facteurs de groupe <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"G_j\">$G_j$<\/span> auxquels le test appartient, et la contribution du r\u00e9sidu sp\u00e9cifique <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"s_i\">$s_i$<\/span> :<\/p>\n<p><span class=\"arabpsy-math-display\" data-latex=\"P_i = a_{ig} \\cdot g + \\sum b_{ij} \\cdot G_j + e_i \\cdot s_i\">$$P_i = a_{ig} \\cdot g + \\sum b_{ij} \\cdot G_j + e_i \\cdot s_i$$<\/span><\/p>\n<p>En acceptant cette transition vers la multifactorialit\u00e9 mod\u00e9r\u00e9e, Spearman ne capitule aucunement devant ses adversaires atomistes ; au contraire, il consolide magistralement son intuition centrale. Les facteurs de groupe ne viennent pas d\u00e9truire <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span> : ils viennent s&rsquo;intercaler harmonieusement entre le sommet de la pyramide (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span>) et sa base fragment\u00e9e (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"s\">$s$<\/span>). L&rsquo;esquisse de l&rsquo;architecture hi\u00e9rarchique moderne de l&rsquo;intelligence venait de trouver sa forme canonique.<\/p>\n<h3>11.3 Pr\u00e9figuration des th\u00e9ories modernes de l&rsquo;intelligence (Cattell-Horn-Carroll)<\/h3>\n<p>L&rsquo;acceptation des facteurs de groupe au sein de l&rsquo;\u00c9cole de Londres a ouvert la voie royale qui a men\u00e9, au fil de d\u00e9cennies de raffinements statistiques, au consensus th\u00e9orique le plus puissant de la psychologie contemporaine : le mod\u00e8le \u00e0 trois strates de John Carroll et la vaste synth\u00e8se connue sous le nom de th\u00e9orie <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/intelligence\/\">Cattell-Horn-Carroll (CHC)<\/a>.<\/p>\n<p>Le fil conducteur historique reliant Spearman au mod\u00e8le CHC contemporain est d&rsquo;une clart\u00e9 limpide. Comme nous l&rsquo;avons soulign\u00e9, l&rsquo;\u00e9l\u00e8ve direct de Spearman, Raymond Cattell, s&rsquo;est empar\u00e9 de la distinction entre l&rsquo;\u00e9nergie mentale brute (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span>) et les apprentissages m\u00e9moriels cristallis\u00e9s pour proposer en 1941 la division de <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span> en deux composantes fondamentales : l&rsquo;<strong>intelligence fluide (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"Gf\">$Gf$<\/span>)<\/strong>, capacit\u00e9 pure d&rsquo;\u00e9duction de relations nouvelles face \u00e0 des stimuli inconnus (l&rsquo;incarnation parfaite du <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span> spearmanien), et l&rsquo;<strong>intelligence cristallis\u00e9e (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"Gc\">$Gc$<\/span>)<\/strong>, r\u00e9sultant de l&rsquo;investissement historique de cette intelligence fluide au sein de la culture et de la scolarisation (facteur de groupe verbal \u00e9largi). John Horn \u00e9tendra par la suite cette taxonomie \u00e0 de nombreuses autres aptitudes larges (m\u00e9moire \u00e0 court terme, traitement visuel, vitesse de traitement).<\/p>\n<p>Enfin, en 1993, John B. Carroll accomplit un exploit d&rsquo;une envergure comparable \u00e0 celui de Spearman en r\u00e9analysant, avec des m\u00e9thodes modernes d&rsquo;analyse factorielle exploratoire et confirmatoire, plus de 460 matrices de donn\u00e9es historiques accumul\u00e9es \u00e0 travers le monde au cours du vingti\u00e8me si\u00e8cle. La conclusion monumentale de Carroll, synth\u00e9tis\u00e9e dans <em>Human Cognitive Abilities<\/em>, est la validation \u00e9clatante de l&rsquo;intuition de Spearman : la structure de l&rsquo;esprit humain est une pyramide \u00e0 trois strates. Au niveau le plus bas (Strate I) se trouvent les facteurs sp\u00e9cifiques (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"s\">$s$<\/span>) ultra-sp\u00e9cialis\u00e9s ; au niveau interm\u00e9diaire (Strate II) r\u00e9sident les facteurs de groupe de Spearman et les aptitudes larges de Thurstone et Horn (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"Gf\">$Gf$<\/span>, <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"Gc\">$Gc$<\/span>, <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"Gv\">$Gv$<\/span>, <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"Gs\">$Gs$<\/span>, etc.) ; et tr\u00f4nant de mani\u00e8re indiscutable au sommet absolu de la hi\u00e9rarchie (Strate III), r\u00e9gnant sur l&rsquo;ensemble de la variance commune, r\u00e9side le facteur g\u00e9n\u00e9ral <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span> d\u00e9couvert par Charles Spearman en 1904. La mod\u00e9lisation moderne n&rsquo;a pas r\u00e9fut\u00e9 Spearman : elle a couronn\u00e9 son architecture.<\/p>\n<h2>12. Bilan critique, h\u00e9ritage contemporain et p\u00e9rennit\u00e9 scientifique de Spearman<\/h2>\n<h3>12.1 Validit\u00e9 et r\u00e9sonance actuelle du facteur g dans les neurosciences<\/h3>\n<p>\u00c0 l&rsquo;\u00e8re de la neuro-imagerie fonctionnelle, de la g\u00e9nomique quantitative et de l&rsquo;\u00e9lectrophysiologie computationnelle, le facteur <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span> de Charles Spearman, loin d&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9 remis\u00e9 au rang d&rsquo;antiquit\u00e9 historique, conna\u00eet une \u00e9clatante r\u00e9surrection scientifique. Les neurosciences cognitives contemporaines confirment avec une pr\u00e9cision remarquable l&rsquo;intuition originelle de Spearman selon laquelle les diff\u00e9rences interindividuelles d&rsquo;intelligence refl\u00e8tent des variations physiologiques globales de l&rsquo;appareil nerveux central.<\/p>\n<p>L&rsquo;une des validations les plus spectaculaires de cette intuition r\u00e9side dans la formulation par Rex Jung et Richard Haier en 2007 de la <strong>th\u00e9orie de l&rsquo;int\u00e9gration pari\u00e9to-frontale<\/strong> (<em>P-FIT &#8211; Parieto-Frontal Integration Theory<\/em>). Gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) et \u00e0 la morphom\u00e9trie par tenseur de diffusion, les chercheurs contemporains ont d\u00e9montr\u00e9 que les scores \u00e9lev\u00e9s au facteur <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span> sont \u00e9troitement corr\u00e9l\u00e9s \u00e0 l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 microstructurale des faisceaux de substance blanche reliant le cortex pr\u00e9frontal dorsolat\u00e9ral et le cortex pari\u00e9tal inf\u00e9rieur, ainsi qu&rsquo;au volume de substance grise dans ces r\u00e9gions critiques. De surcro\u00eet, les \u00e9tudes pionni\u00e8res de Haier sur la tomographie par \u00e9mission de positons (TEP) ont confirm\u00e9 l&rsquo;hypoth\u00e8se de l&rsquo;efficience neuronale : les cerveaux pr\u00e9sentant un facteur <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span> sup\u00e9rieur consomment paradoxalement <em>moins<\/em> de glucose c\u00e9r\u00e9bral pour r\u00e9soudre une t\u00e2che complexe donn\u00e9e, t\u00e9moignant d&rsquo;une optimisation \u00e9nerg\u00e9tique et d&rsquo;un c\u00e2blage synaptique beaucoup plus efficient, ce qui r\u00e9sonne mot pour mot avec l&rsquo;hypoth\u00e8se \u00e9nerg\u00e9tique formul\u00e9e par Spearman dans les ann\u00e9es 1920.<\/p>\n<p>Sur le plan soci\u00e9tal et \u00e9pid\u00e9miologique, la robustesse pr\u00e9dictive du facteur <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span> demeure in\u00e9gal\u00e9e dans l&rsquo;ensemble des sciences comportementales. Comme l&rsquo;ont d\u00e9montr\u00e9 des d\u00e9cennies de recherches longitudinales massives (notamment celles de Linda Gottfredson et d&rsquo;Ian Deary), le score de facteur <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span> extrait de batteries cognitives diverses constitue statistiquement le pr\u00e9dicteur univari\u00e9 le plus puissant du succ\u00e8s scolaire, de la complexit\u00e9 des accomplissements professionnels, de la r\u00e9silience socio-\u00e9conomique, et m\u00eame de la long\u00e9vit\u00e9 globale et de la sant\u00e9 cardiovasculaire (l&rsquo;\u00e9pid\u00e9miologie cognitive). Le constat formul\u00e9 par Spearman en 1904 selon lequel une fonction unitaire invisible conditionne la r\u00e9ussite de l&rsquo;organisme humain dans son adaptation \u00e0 des environnements complexes s&rsquo;est impos\u00e9 comme une r\u00e9alit\u00e9 empirique majeure du monde contemporain.<\/p>\n<h3>12.2 Critiques m\u00e9thodologiques, philosophiques et sociologiques<\/h3>\n<p>Malgr\u00e9 sa p\u00e9rennit\u00e9 scientifique, l&rsquo;\u0153uvre de Spearman et le concept de facteur <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span> continuent de faire l&rsquo;objet de critiques acerbes sur les plans philosophique, m\u00e9thodologique et sociologique. L&rsquo;assaut le plus c\u00e9l\u00e8bre et le plus influent est venu du pal\u00e9ontologue et historien des sciences de Harvard <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/scientific-objectivity\/\">Stephen Jay Gould<\/a> dans son retentissant r\u00e9quisitoire publi\u00e9 en 1981 : <em>The Mismeasure of Man<\/em> (traduit en fran\u00e7ais sous le titre <em>La Mal-mesure de l&rsquo;homme<\/em>).<\/p>\n<p>La critique centrale formul\u00e9e par Gould est \u00e9pist\u00e9mologique : il accuse Spearman d&rsquo;avoir commis le p\u00e9ch\u00e9 philosophique de <strong>r\u00e9ification<\/strong> (ou chosification). Selon Gould, Spearman a transform\u00e9 par un tour de passe-passe s\u00e9mantique une pure construction math\u00e9matique abstraite \u2013 le premier axe principal d&rsquo;une matrice de corr\u00e9lations, qui n&rsquo;est qu&rsquo;un r\u00e9sum\u00e9 g\u00e9om\u00e9trique de covariances entre des scores de tests \u2013 en une entit\u00e9 biologique concr\u00e8te, une pr\u00e9tendue \u00ab substance \u00bb ou \u00ab \u00e9nergie nerveuse \u00bb localis\u00e9e physiquement dans la bo\u00eete cr\u00e2nienne. Gould rappelle que la factorisation d&rsquo;une matrice est un probl\u00e8me math\u00e9matique admettant une infinit\u00e9 de solutions g\u00e9om\u00e9triques \u00e9quivalentes par simple rotation des axes, et qu&rsquo;attribuer une r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle causale \u00e0 l&rsquo;un de ces vecteurs arbitraires rel\u00e8ve de la projection id\u00e9ologique plut\u00f4t que de la d\u00e9monstration exp\u00e9rimentale rigoureuse.<\/p>\n<p>D&rsquo;autres critiques, \u00e9manant de la sociologie critique de l&rsquo;\u00e9ducation (dans le sillage de Pierre Bourdieu) et de la psychologie culturelle, soulignent avec insistance que les \u00e9preuves administr\u00e9es pour extraire le facteur <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span> ne sont jamais totalement ind\u00e9pendantes des contextes d&rsquo;apprentissage, du capital culturel familial et du statut socio-\u00e9conomique des sujets \u00e9valu\u00e9s. Ce que Spearman prenait pour de la pure \u00ab \u00e9nergie mentale \u00bb inn\u00e9e refl\u00e9tait en partie, selon ces contradicteurs, le degr\u00e9 de familiarit\u00e9 et de socialisation des enfants avec les codes symboliques et les exigences normatives de l&rsquo;\u00e9cole formelle occidentale. Enfin, des psychologues contemporains comme Howard Gardner (th\u00e9orie des intelligences multiples) et Robert Sternberg (th\u00e9orie triarchique de l&rsquo;intelligence) ont vivement contest\u00e9 le monopole du facteur <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span>, plaidant pour la reconnaissance pleine et enti\u00e8re de formes d&rsquo;intelligence contextuelle, pratique, cr\u00e9ative et interpersonnelle qui \u00e9chappent structurellement \u00e0 la m\u00e9trologie factorielle spearmanienne standard.<\/p>\n<h3>12.3 Conclusion \u00e9pist\u00e9mologique : La stature imp\u00e9rissable de Charles Spearman<\/h3>\n<p>Au terme de cette analyse approfondie, la stature historique de Charles Edward Spearman s&rsquo;impose avec une majest\u00e9 incontestable. L&rsquo;homme qui s&rsquo;est \u00e9teint \u00e0 Londres le 17 septembre 1945, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, a laiss\u00e9 derri\u00e8re lui une discipline scientifique profond\u00e9ment et irr\u00e9versiblement transform\u00e9e. Avant Spearman, la psychologie de l&rsquo;esprit \u00e9tait un territoire incertain, d\u00e9chir\u00e9 entre les envol\u00e9es litt\u00e9raires de la philosophie acad\u00e9mique et la minutie \u00e9triqu\u00e9e d&rsquo;une physiologie sensorielle incapable de penser l&rsquo;intelligence d&rsquo;un point de vue structural. Apr\u00e8s Spearman, la psychologie diff\u00e9rentielle disposait de ses propres fondations, de ses instruments math\u00e9matiques souverains et d&rsquo;un paradigme th\u00e9orique unificateur d&rsquo;une puissance explicative colossale.<\/p>\n<p>L&rsquo;h\u00e9ritage intellectuel de Spearman transcende infiniment les fronti\u00e8res \u00e9troites de l&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;intelligence. En inventant l&rsquo;analyse factorielle, en formalisant la d\u00e9composition des variances vraies et r\u00e9siduelles, en d\u00e9rivant le coefficient de corr\u00e9lation de rangs et en th\u00e9orisant les corrections d&rsquo;att\u00e9nuation dues aux erreurs de mesure, il a fa\u00e7onn\u00e9 l&rsquo;outillage statistique fondamental qui irrigue aujourd&rsquo;hui l&rsquo;ensemble des sciences sociales, de la sociologie quantitative au marketing, de l&rsquo;\u00e9conom\u00e9trie \u00e0 la psychom\u00e9trie clinique et \u00e0 l&rsquo;intelligence artificielle computationnelle. Chaque fois qu&rsquo;un algorithme contemporain d&rsquo;apprentissage automatique op\u00e8re une r\u00e9duction dimensionnelle pour extraire des variables latentes d&rsquo;un oc\u00e9an de m\u00e9gadonn\u00e9es (<em>Big Data<\/em>), il r\u00e9actualise, consciemment ou non, le geste intellectuel pionnier que Spearman accomplit en 1904 sur ses modestes donn\u00e9es d&rsquo;\u00e9coliers du Hampshire.<\/p>\n<p>Charles Spearman aura \u00e9t\u00e9 le grand architecte qui transforma le r\u00eave galtonien d&rsquo;une mesure des facult\u00e9s humaines en une r\u00e9alit\u00e9 math\u00e9matique op\u00e9ratoire. Par son intransigeance \u00e9pist\u00e9mologique, sa passion pour la formalisation rigoureuse et son intuition g\u00e9niale des lois noog\u00e9n\u00e9tiques de la pens\u00e9e, il a prouv\u00e9 \u00e0 l&rsquo;humanit\u00e9 que les m\u00e9andres les plus subtils de l&rsquo;esprit ne sont pas condamn\u00e9s \u00e0 demeurer des myst\u00e8res ineffables, mais peuvent \u00eatre embrass\u00e9s par la beaut\u00e9 souveraine du calcul et de la v\u00e9rit\u00e9 scientifique.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Binet, A., &amp; Simon, T. (1905). M\u00e9thodes nouvelles pour le diagnostic du niveau intellectuel des anormaux. <em>L&rsquo;Ann\u00e9e psychologique<\/em>, 11(1), 191\u2013244. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.3406\/psy.1904.3675\">https:\/\/doi.org\/10.3406\/psy.1904.3675<\/a><\/li>\n<li>Carroll, J. B. (1993). <em>Human cognitive abilities: A survey of factor-analytic studies<\/em>. Cambridge University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/CBO9780511571312\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/CBO9780511571312<\/a><\/li>\n<li>Cattell, R. B. (1963). Theory of fluid and crystallized intelligence: A critical experiment. <em>Journal of Educational Psychology<\/em>, 54(1), 1\u201322. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0046743\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0046743<\/a><\/li>\n<li>Deary, I. J. (2000). <em>Looking down on human intelligence: From psychometrics to the brain<\/em>. Oxford University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/acprof:oso\/9780198524175.001.0001\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/acprof:oso\/9780198524175.001.0001<\/a><\/li>\n<li>Galton, F. (1869). <em>Hereditary genius: An inquiry into its laws and consequences<\/em>. Macmillan and Co. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/13474-000\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/13474-000<\/a><\/li>\n<li>Gould, S. J. (1981). <em>The mismeasure of man<\/em>. W. W. Norton &amp; Company.<\/li>\n<li>Jung, R. E., &amp; Haier, R. J. (2007). The Parieto-Frontal Integration Theory (P-FIT) of intelligence: Converging neuroimaging evidence. <em>Behavioral and Brain Sciences<\/em>, 30(2), 135\u2013154. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0140525X07001185\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0140525X07001185<\/a><\/li>\n<li>Lovie, P., &amp; Lovie, A. D. (1996). Charles Edward Spearman, F.R.S. (1863-1945). <em>Notes and Records of the Royal Society of London<\/em>, 50(1), 75\u201388. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1098\/rsnr.1996.0007\">https:\/\/doi.org\/10.1098\/rsnr.1996.0007<\/a><\/li>\n<li>Raven, J. C. (1938). <em>Progressive matrices: A perceptual test of intelligence<\/em>. H. K. Lewis &amp; Co. Ltd.<\/li>\n<li>Spearman, C. (1904a). \u00ab\u00a0General Intelligence,\u00a0\u00bb objectively determined and measured. <em>The American Journal of Psychology<\/em>, 15(2), 201\u2013292. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/1412107\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/1412107<\/a><\/li>\n<li>Spearman, C. (1904b). The proof and measurement of association between two things. <em>The American Journal of Psychology<\/em>, 15(1), 72\u2013101. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/1412159\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/1412159<\/a><\/li>\n<li>Spearman, C. (1910). Correlation calculated from faulty data. <em>British Journal of Psychology<\/em>, 3(3), 271\u2013295. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.2044-8295.1910.tb00206.x\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.2044-8295.1910.tb00206.x<\/a><\/li>\n<li>Spearman, C. (1923). <em>The nature of &lsquo;intelligence&rsquo; and the principles of cognition<\/em>. Macmillan and Co.<\/li>\n<li>Spearman, C. (1927). <em>The abilities of man: Their nature and measurement<\/em>. Macmillan and Co.<\/li>\n<li>Spearman, C. (1930). <em>Creative mind<\/em>. Cambridge University Press.<\/li>\n<li>Spearman, C. (1937). <em>Psychology down the ages<\/em> (Vols. 1\u20132). Macmillan and Co.<\/li>\n<li>Thomson, G. H. (1916). A hierarchy without a general factor. <em>British Journal of Psychology<\/em>, 8(3), 271\u2013281.<\/li>\n<li>Thurstone, L. L. (1938). <em>Primary mental abilities<\/em>. University of Chicago Press.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une analyse acad\u00e9mique exhaustive de la vie, des th\u00e9ories et de l&rsquo;h\u00e9ritage psychom\u00e9trique de Charles Spearman, pionnier du facteur g et de l&rsquo;analyse factorielle.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[1516,2],"tags":[245,4691,9780,16,7914],"class_list":["post-14558","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-histoire-de-la-psychologie","category-psychometrie","tag-analyse-factorielle","tag-charles-spearman","tag-facteur-g","tag-psychometrie","tag-theorie-bifactorielle"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/14558","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=14558"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/14558\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=14558"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=14558"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=14558"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}