{"id":14499,"date":"2026-10-07T16:47:17","date_gmt":"2026-10-07T16:47:17","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/cesare-lombroso-1835-1909-criminologie-positiviste\/"},"modified":"2026-10-07T16:47:17","modified_gmt":"2026-10-07T16:47:17","slug":"cesare-lombroso-1835-1909-criminologie-positiviste","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=cesare-lombroso-1835-1909-criminologie-positiviste","title":{"rendered":"Cesare Lombroso &#8211; 1835 1909"},"content":{"rendered":"<p>Dans le panorama intellectuel du XIXe si\u00e8cle finissant, domin\u00e9 par l\u2019essor triomphant du positivisme, de l\u2019\u00e9volutionnisme et de l\u2019exp\u00e9rimentation biom\u00e9dicale, peu de figures incarnent avec autant d\u2019acuit\u00e9, d\u2019audace et d\u2019ambigu\u00eft\u00e9 le projet d\u2019une naturalisation int\u00e9grale de l\u2019humain que le m\u00e9decin et ali\u00e9niste italien <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.treccani.it\/enciclopedia\/cesare-lombroso\">Cesare Lombroso<\/a> (1835-1909). Penseur prolifique, polygraphe infatigable et fondateur proclam\u00e9 de l\u2019anthropologie criminelle, Lombroso entreprit d\u2019arracher la question du crime \u00e0 la th\u00e9ologie morale et \u00e0 la philosophie juridique classique pour l\u2019inscrire de force dans le champ des sciences naturelles. Ce geste th\u00e9orique inaugural, tout \u00e0 la fois rupture \u00e9pist\u00e9mologique et coup de force id\u00e9ologique, visait \u00e0 substituer \u00e0 l\u2019entit\u00e9 juridique abstraite du \u00ab d\u00e9lit \u00bb la r\u00e9alit\u00e9 somatique et psychologique tangible du \u00ab d\u00e9linquant \u00bb, envisag\u00e9 non plus comme un agent libre usant de sa volont\u00e9, mais comme un organisme biologiquement d\u00e9termin\u00e9, porteur des stigmates d\u2019une ancestralit\u00e9 r\u00e9gressive.<\/p>\n<p>Le projet lombrosien se d\u00e9ploie au croisement de multiples bouleversements historiques. D\u2019une part, il s\u2019enracine dans les dynamiques sociopolitiques de l\u2019unification italienne, le <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.persee.fr\/doc\/galip_0016-4119_1991_num_33_1_2290\">Risorgimento<\/a>, confront\u00e9 \u00e0 l\u2019h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 criante de ses populations, \u00e0 la persistance du brigandage m\u00e9ridional et aux spectres conjoints de la s\u00e9dition ouvri\u00e8re et de l\u2019insurrection anarchiste. D\u2019autre part, il s\u2019appuie sur les avanc\u00e9es de l\u2019anatomie compar\u00e9e, de l\u2019anthropom\u00e9trie promue par Paul Broca et des th\u00e9ories de la d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence formul\u00e9es par B\u00e9n\u00e9dict Morel. En affirmant que le malfaiteur porte grav\u00e9e sur son corps la trace ind\u00e9l\u00e9bile de sa dangerosit\u00e9, Lombroso ne se contente pas d&rsquo;\u00e9laborer une nosographie clinique ; il propose une refonte radicale du droit p\u00e9nal, de la politique de d\u00e9fense sociale et des modalit\u00e9s de traitement de la d\u00e9viance, \u00e9rigeant la science m\u00e9dicale en magistrature supr\u00eame de l\u2019ordre public.<\/p>\n<p>Pourtant, cette \u0153uvre colossale, dont <em>L\u2019Uomo delinquente<\/em> constitue le monument central, demeure travers\u00e9e de contradictions insolubles. \u00c9rig\u00e9e sur une accumulation vertigineuse de mensurations cr\u00e2niennes, de n\u00e9crospies, de statistiques p\u00e9nitentiaires et d\u2019observations physionomiques, la doctrine lombrosienne a suscit\u00e9 d\u00e8s sa formulation de violentes controverses internationales, opposant l\u2019\u00e9cole italienne aux hygi\u00e9nistes et sociologues fran\u00e7ais emmen\u00e9s par Alexandre Lacassagne et Gabriel Tarde. Entre intuition pionni\u00e8re de la criminologie empirique et naufrage m\u00e9thodologique du scientisme, entre ambitions m\u00e9dico-l\u00e9gales modernisatrices et d\u00e9rives eug\u00e9nistes ou raciales, l\u2019itin\u00e9raire intellectuel de Cesare Lombroso se r\u00e9v\u00e8le \u00eatre le miroir grossissant des espoirs et des impasses de la modernit\u00e9 scientifique europ\u00e9enne.<\/p>\n<h2>1. Les origines biographiques et la formation intellectuelle de Cesare Lombroso<\/h2>\n<p>Pour comprendre la gen\u00e8se d&rsquo;une pens\u00e9e aussi singuli\u00e8re que celle de Cesare Lombroso, il est imp\u00e9ratif d&rsquo;examiner le terreau intellectuel, culturel et g\u00e9opolitique dans lequel s&rsquo;est enracin\u00e9e sa prime jeunesse. Loin d\u2019\u00eatre un simple th\u00e9oricien de cabinet, Lombroso fut le produit d\u2019une \u00e9poque de mutations radicales o\u00f9 la m\u00e9decine clinique aspirait \u00e0 devenir la cl\u00e9 de vo\u00fbte de l&rsquo;organisation politique et sociale.<\/p>\n<h3>1.1 Le contexte familial et les ann\u00e9es de jeunesse en V\u00e9n\u00e9tie<\/h3>\n<p>Ezechia Marco Lombroso, qui adoptera plus tard le pr\u00e9nom de Cesare, na\u00eet le 6 novembre 1835 \u00e0 V\u00e9rone, alors sous domination de l&rsquo;Empire austro-hongrois. Issu d\u2019une famille juive ashk\u00e9naze et s\u00e9farade \u00e9tablie de longue date en V\u00e9n\u00e9tie, il grandit dans un milieu cultiv\u00e9, profond\u00e9ment impr\u00e9gn\u00e9 de traditions humanistes et litt\u00e9raires. Son p\u00e8re, Aronne Lombroso, est un commer\u00e7ant ais\u00e9, tandis que sa m\u00e8re, Zeffora Levi, femme d&rsquo;une remarquable vivacit\u00e9 intellectuelle, joue un r\u00f4le d\u00e9terminant dans l&rsquo;encouragement des ambitions acad\u00e9miques pr\u00e9coces de son fils. Cet environnement confessionnel et culturel minoritaire, quoique largement s\u00e9cularis\u00e9 et assimil\u00e9, conf\u00e8re au jeune homme une sensibilit\u00e9 aigu\u00eb aux dynamiques de marginalit\u00e9, tout en le pla\u00e7ant d&#8217;embl\u00e9e sous l&rsquo;influence des Lumi\u00e8res tardives qui irriguent alors la bourgeoisie juive du nord de l&rsquo;Italie.<\/p>\n<p>Durant son adolescence, Lombroso ne manifeste pas imm\u00e9diatement d&rsquo;inclination pour les sciences anatomiques. Ses premiers travaux sont domin\u00e9s par la passion de l\u2019\u00e9rudition classique, de la linguistique compar\u00e9e, de l&rsquo;arch\u00e9ologie et de l&rsquo;histoire ancienne. Sous la direction du professeur et \u00e9rudit Paolo Marzolo, linguiste h\u00e9t\u00e9rodoxe partisan d&rsquo;une \u00e9tude biologique et \u00e9volutive du langage humain, l&rsquo;esprit du jeune Cesare s&rsquo;ouvre \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e que les productions symboliques et culturelles peuvent \u00eatre d\u00e9chiffr\u00e9es comme des s\u00e9dimentations fossiles d&rsquo;\u00e9poques primitives. Cette intuition fondatrice, selon laquelle le pass\u00e9 lointain de l&rsquo;humanit\u00e9 survit sous forme de traces r\u00e9siduelles dans le pr\u00e9sent, deviendra le pivot \u00e9pist\u00e9mologique de toute son \u0153uvre ult\u00e9rieure.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, la jeunesse de Lombroso est secou\u00e9e par les secousses telluriques du <em>Risorgimento<\/em>. Le soul\u00e8vement de 1848, l&rsquo;exp\u00e9rience de la R\u00e9publique de Saint-Marc \u00e0 Venise et l&rsquo;oppression militaire autrichienne forgent sa conscience politique. Profond\u00e9ment patriote, acquis aux id\u00e9aux d&rsquo;\u00e9mancipation nationale et de r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration civile port\u00e9s par les mouvements lib\u00e9raux et d\u00e9mocrates, il con\u00e7oit tr\u00e8s t\u00f4t son futur travail intellectuel non comme une sp\u00e9culation d\u00e9tach\u00e9e du monde, mais comme un sacerdoce civique. L&rsquo;Italie, une fois unifi\u00e9e, devra \u00eatre gu\u00e9rie de ses maux end\u00e9miques, de son retard \u00e9conomique et de ses fractures sociales par le truchement d&rsquo;une science rigoureuse, mat\u00e9rialiste et \u00e9mancipatrice.<\/p>\n<h3>1.2 \u00c9tudes m\u00e9dicales et influences philosophiques majeures<\/h3>\n<p>D\u00e9laissant les belles-lettres pour r\u00e9pondre \u00e0 ce qu&rsquo;il per\u00e7oit comme l&rsquo;appel de l&rsquo;utilit\u00e9 pratique, Lombroso entreprend des \u00e9tudes de m\u00e9decine. Son cursus universitaire le m\u00e8ne successivement \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Pavie, \u00e0 celle de Padoue, et enfin \u00e0 la prestigieuse Facult\u00e9 de m\u00e9decine de Vienne. \u00c0 Pavie, il re\u00e7oit l&rsquo;enseignement rigoureux des sciences anatomiques et physiologiques ; \u00e0 Padoue, il consolide sa formation clinique ; mais c\u2019est \u00e0 Vienne qu&rsquo;il subit le choc m\u00e9thodologique d\u00e9cisif. Dans la capitale imp\u00e9riale, sous l&rsquo;influence de l&rsquo;\u00e9cole anatomopathologique illustr\u00e9e par Karl von Rokitansky et Joseph Hyrtl, Lombroso apprend \u00e0 corr\u00e9ler chaque dysfonctionnement clinique \u00e0 une l\u00e9sion organique observable sur la table de dissection. Le corps mort devient l&rsquo;ultime v\u00e9rificateur de la v\u00e9rit\u00e9 pathologique.<\/p>\n<p>C\u2019est \u00e9galement au cours de ces ann\u00e9es de formation que s&rsquo;op\u00e8re son ralliement sans r\u00e9serve au <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/comte\/\">positivisme philosophique<\/a> et au mat\u00e9rialisme scientifique. Rejetant l&rsquo;id\u00e9alisme m\u00e9taphysique et les reliquats de la scolastique qui dominent encore l&rsquo;enseignement universitaire p\u00e9ninsulaire, il s&rsquo;abreuve aux \u00e9crits d&rsquo;Auguste Comte, de Ludwig B\u00fcchner, de Jacob Moleschott et de Charles Darwin. Pour le jeune carabin, toute transcendance est une illusion : la pens\u00e9e, la morale, les sentiments et les pathologies de l&rsquo;esprit ne sont que des s\u00e9cr\u00e9tions du cerveau et du syst\u00e8me nerveux, r\u00e9gies par des lois m\u00e9caniques invariables. La clinique psychiatrique, \u00e0 laquelle il commence \u00e0 s&rsquo;int\u00e9resser sous la f\u00e9rule de figures comme Bartolomeo Panizza, lui appara\u00eet d\u00e8s lors comme le champ par excellence o\u00f9 observer les d\u00e9r\u00e8glements de cette m\u00e9canique somatique.<\/p>\n<p>D\u00e8s l&rsquo;obtention de son dipl\u00f4me de m\u00e9decine en 1858 \u00e0 Pavie, sanctionn\u00e9 par une th\u00e8se audacieuse consacr\u00e9e au cr\u00e9tinisme end\u00e9mique, Lombroso refuse la pratique routini\u00e8re de la m\u00e9decine lib\u00e9rale. Son regard est irr\u00e9sistiblement attir\u00e9 par les marges, par les institutions asilaires o\u00f9 v\u00e9g\u00e8tent les ali\u00e9n\u00e9s, les d\u00e9ments et les \u00e9pileptiques. Il postule avec v\u00e9h\u00e9mence que la sant\u00e9 mentale collective est le v\u00e9ritable barom\u00e8tre de la sant\u00e9 d&rsquo;une nation. En int\u00e9grant les concepts naissants de l&rsquo;\u00e9volutionnisme biologique avant m\u00eame la traduction italienne de <em>L&rsquo;Origine des esp\u00e8ces<\/em>, il commence \u00e0 formuler l&rsquo;hypoth\u00e8se que la d\u00e9viance psychique pourrait correspondre \u00e0 une perturbation dans la cha\u00eene du d\u00e9veloppement phylog\u00e9n\u00e9tique.<\/p>\n<h3>1.3 L&rsquo;exp\u00e9rience militaire et les premi\u00e8res observations cliniques<\/h3>\n<p>L&rsquo;ann\u00e9e 1859 marque un tournant existentiel et m\u00e9thodologique majeur pour Cesare Lombroso. L&#8217;embrasement de la deuxi\u00e8me guerre d&rsquo;ind\u00e9pendance italienne le pousse \u00e0 s&rsquo;engager comme m\u00e9decin militaire volontaire dans les rangs de l&rsquo;arm\u00e9e pi\u00e9montaise. Ce service au sein des troupes du royaume de Sardaigne, puis de l&rsquo;Italie naissante, se prolonge jusqu&rsquo;en 1865, l&rsquo;amenant \u00e0 sillonner la p\u00e9ninsule et notamment ses r\u00e9gions m\u00e9ridionales, r\u00e9cemment annex\u00e9es mais en proie \u00e0 une insurrection paysanne et insurrectionnelle f\u00e9roce : le brigandage post-unitaire en Calabre et en Campanie.<\/p>\n<p>Cette immersion militaire constitue pour Lombroso un laboratoire anthropologique \u00e0 ciel ouvert d&rsquo;une ampleur in\u00e9dite. Disposant d&rsquo;un acc\u00e8s direct et continu \u00e0 des milliers de corps masculins d\u00e9nud\u00e9s et soumis \u00e0 la discipline des casernes, il entame une campagne syst\u00e9matique de mensurations somatologiques. Avec une boulimie empirique qui ne le quittera plus, il mesure la taille, le poids, l&rsquo;envergure, le p\u00e9rim\u00e8tre cr\u00e2nien et les proportions des membres des conscrits. Il s&rsquo;int\u00e9resse tout particuli\u00e8rement aux recrues indisciplin\u00e9es, aux insoumis et aux fortes t\u00eates, cherchant d&#8217;embl\u00e9e \u00e0 d\u00e9celer dans leur morphologie les causes de leur incapacit\u00e9 \u00e0 se plier \u00e0 l&rsquo;ordre hi\u00e9rarchique.<\/p>\n<p>C&rsquo;est au cours de ces inspections corporelles que Lombroso fait une observation qui s&rsquo;av\u00e9rera fondamentale pour ses \u00e9laborations th\u00e9oriques futures : la pr\u00e9valence massive du tatouage chez les soldats indisciplin\u00e9s et les criminels de droit commun. Il ne voit pas dans cette pratique une simple mode corporative ou un rituel de chambr\u00e9e, mais un sympt\u00f4me s\u00e9miotique d&rsquo;une insensibilit\u00e9 \u00e9pidermique singuli\u00e8re et d&rsquo;une r\u00e9surgence des m\u0153urs des peuples dits \u00ab sauvages \u00bb. Dans le m\u00eame temps, confront\u00e9 aux populations rurales d\u00e9sh\u00e9rit\u00e9es de Lombardie et du Mezzogiorno, il s&rsquo;attelle \u00e0 des recherches \u00e9pid\u00e9miologiques de grande envergure sur la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k54928096\">pellagre<\/a>, affection carentielle d\u00e9vastatrice qu&rsquo;il attribue \u00e0 la consommation de ma\u00efs avari\u00e9, et sur le cr\u00e9tinisme goitreux. Ces \u00e9tudes pionni\u00e8res d&rsquo;hygi\u00e8ne publique ach\u00e8vent d&rsquo;asseoir sa r\u00e9putation de chercheur passionn\u00e9 par l&rsquo;intersection entre d\u00e9t\u00e9rioration somatique, milieu mat\u00e9riel et d\u00e9ch\u00e9ance cognitive.<\/p>\n<h2>2. L&rsquo;\u00e9mergence de la criminologie positiviste et la rupture avec l&rsquo;\u00e9cole classique<\/h2>\n<p>Le passage de la m\u00e9decine g\u00e9n\u00e9rale \u00e0 la criminologie institutionnelle ne fut pas, pour Lombroso, une simple sp\u00e9cialisation th\u00e9matique. Il s&rsquo;agissait de fomenter une r\u00e9volution conceptuelle totale contre l&rsquo;\u00e9difice juridique forg\u00e9 au si\u00e8cle des Lumi\u00e8res, \u00e9difice incarn\u00e9 avec \u00e9clat par l&rsquo;\u00e9cole classique du droit p\u00e9nal.<\/p>\n<h3>2.1 La remise en cause du libre arbitre de l&rsquo;\u00e9cole classique<\/h3>\n<p>Depuis le milieu du XVIIIe si\u00e8cle, le droit criminel europ\u00e9en reposait sur les fondations th\u00e9oriques coul\u00e9es par Cesare Beccaria dans son c\u00e9l\u00e9brissime trait\u00e9 <em>Des d\u00e9lits et des peines<\/em> (1764), et compl\u00e9t\u00e9es ult\u00e9rieurement par l&rsquo;utilitarisme juridique de Jeremy Bentham. Pour cette \u00e9cole dite classique, tout \u00eatre humain est un sujet rationnel, dot\u00e9 de raison et de libre arbitre, qui \u00e9value les co\u00fbts et les b\u00e9n\u00e9fices de ses actions avant de choisir d&rsquo;enfreindre ou de respecter le pacte social. En vertu de ce postulat contractualiste, le crime est un acte juridique abstrait, d\u00e9fini par la loi, et la peine inflig\u00e9e doit \u00eatre strictement proportionnelle \u00e0 la gravit\u00e9 intrins\u00e8que du d\u00e9lit commis, ind\u00e9pendamment de la personnalit\u00e9 empirique de l&rsquo;auteur, avec pour finalit\u00e9 la r\u00e9tribution morale et la dissuasion g\u00e9n\u00e9rale.<\/p>\n<p>Lombroso r\u00e9cuse ce mod\u00e8le avec une v\u00e9h\u00e9mence doctrinale absolue. Pour le m\u00e9decin positiviste, le libre arbitre est une illusion m\u00e9taphysique sans consistance empirique, une survivance anachronique de la th\u00e9ologie chr\u00e9tienne et de l&rsquo;id\u00e9alisme kantien. S&rsquo;appuyant sur les lois universelles de la causalit\u00e9 physique et biologique, il affirme que la volont\u00e9 humaine n&rsquo;\u00e9chappe en rien au d\u00e9terminisme universel : de m\u00eame qu&rsquo;un corps tombe sous l&rsquo;effet de la pesanteur ou qu&rsquo;un foie malade s\u00e9cr\u00e8te une bile vici\u00e9e, le d\u00e9linquant agit sous la contrainte fatale d&rsquo;une organisation anatomique, neurologique et physiologique anormale.<\/p>\n<p>Cette charge sape le fondement m\u00eame de la justice classique. Il ne s&rsquo;agit plus de disserter sur le d\u00e9lit in abstracto, mais d&rsquo;analyser le criminel <em>in concreto<\/em>. Le d\u00e9placement m\u00e9thodologique est vertigineux : la question fondamentale du magistrat ne doit plus \u00eatre \u00ab quel acte coupable a \u00e9t\u00e9 commis et quel est le prix l\u00e9gal fix\u00e9 par le Code ? \u00bb, mais \u00ab quelle est la nature pathologique de l&rsquo;homme qui se tient dans le pr\u00e9toire, et quel danger fait-il peser sur le corps social ? \u00bb. Le droit p\u00e9nal doit cesser d&rsquo;\u00eatre un exercice de g\u00e9om\u00e9trie juridique pour devenir une branche appliqu\u00e9e de l&rsquo;anthropologie et de la m\u00e9decine clinique.<\/p>\n<h3>2.2 La fondation de la Scuola Positiva avec Ferri et Garofalo<\/h3>\n<p>Lombroso n&rsquo;est pas demeur\u00e9 un franc-tireur isol\u00e9. Tr\u00e8s rapidement, ses th\u00e8ses audacieuses s\u00e9duisent de jeunes juristes et th\u00e9oriciens de la politique qui per\u00e7oivent dans la scientificit\u00e9 biologique un moyen de moderniser l&rsquo;\u00c9tat unitaire italien et de r\u00e9pondre aux crises de l&rsquo;ordre social. C&rsquo;est ainsi que se constitue la <em>Scuola Positiva<\/em> (l&rsquo;\u00c9cole positiviste de droit p\u00e9nal), sous l&rsquo;impulsion d&rsquo;un triumvirat intellectuel compos\u00e9 de Cesare Lombroso, du juriste et futur leader socialiste <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.cairn.info\/revue-recherches-lombrosiennes.htm\">Enrico Ferri<\/a>, et du magistrat aristocrate Raffaele Garofalo.<\/p>\n<p>Ce trio d\u00e9ploie une division du travail th\u00e9orique remarquable. Si Lombroso apporte la caution empirique de l&rsquo;anthropom\u00e9trie, les dissections et la psychopathologie, Enrico Ferri s&#8217;empare de la dimension sociologique et politique. C&rsquo;est Ferri qui, dans son ma\u00eetre-ouvrage <em>La sociologie criminelle<\/em>, conceptualise la synth\u00e8se entre facteurs biologiques individuels et facteurs sociaux exog\u00e8nes, tout en forgeant l&rsquo;arsenal terminologique du mouvement. Raffaele Garofalo, quant \u00e0 lui, formalise la charpente juridique du syst\u00e8me en publiant en 1885 son trait\u00e9 <em>Criminologie<\/em> \u2014 forgeant ainsi le n\u00e9ologisme qui baptisera d\u00e9finitivement la discipline. Garofalo th\u00e9orise notamment la notion de \u00ab d\u00e9lit naturel \u00bb, d\u00e9signant les actes qui offensent les sentiments altruistes \u00e9l\u00e9mentaires de piti\u00e9 et de probit\u00e9 pr\u00e9sents chez toute communaut\u00e9 humaine civilis\u00e9e.<\/p>\n<p>Ensemble, ils fondent en 1880 la prestigieuse revue <em>Archivio di psichiatria, scienze penali ed antropologia criminale<\/em>, qui devient l&rsquo;organe de combat du positivisme m\u00e9dico-l\u00e9gal en Europe. La m\u00e9thode inductive, fond\u00e9e sur l&rsquo;observation de s\u00e9ries de cas, le traitement statistique, la comparaison internationale et l&rsquo;examen clinique direct des d\u00e9tenus dans les p\u00e9nitenciers, est \u00e9rig\u00e9e en dogme ind\u00e9passable. En quelques d\u00e9cennies, gr\u00e2ce \u00e0 des congr\u00e8s internationaux tumultueux et \u00e0 une production textuelle pl\u00e9thorique, la Scuola Positiva parvient \u00e0 institutionnaliser la criminologie en tant que discipline acad\u00e9mique autonome et transdisciplinaire.<\/p>\n<h3>2.3 La red\u00e9finition de la responsabilit\u00e9 p\u00e9nale et de la d\u00e9fense sociale<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9vacuation du libre arbitre entra\u00eene in\u00e9luctablement l&rsquo;\u00e9croulement de la notion de culpabilit\u00e9 morale. Dans l&rsquo;architecture positiviste, comment pourrait-on bl\u00e2mer moralement un individu d&rsquo;avoir ob\u00e9i aux imp\u00e9ratifs inexorables de sa constitution c\u00e9r\u00e9brale d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9e ? Lombroso et ses \u00e9mules r\u00e9solvent cette aporie en substituant \u00e0 l&rsquo;imputabilit\u00e9 subjective le principe pragmatique de la <strong>responsabilit\u00e9 sociale<\/strong> ou l\u00e9gale : un individu est responsable de ses actes devant la communaut\u00e9 pour la simple et unique raison qu&rsquo;il vit en soci\u00e9t\u00e9, de la m\u00eame mani\u00e8re qu&rsquo;un animal f\u00e9roce est abattu non parce qu&rsquo;il est \u00ab m\u00e9chant \u00bb, mais parce que sa survie est incompatible avec celle de l&rsquo;homme.<\/p>\n<p>Le pivot de la sanction devient alors le concept de <em>temibilit\u00e0<\/em> (la redoutabilit\u00e9 ou dangerosit\u00e9 sociale), formul\u00e9 avec une rigueur implacable par Garofalo. La peine perd sa dimension afflictive, r\u00e9tributive et expiatoire pour devenir une pure mesure de <strong>d\u00e9fense sociale<\/strong>. La finalit\u00e9 du syst\u00e8me r\u00e9pressif n&rsquo;est plus de punir une faute, mais de neutraliser un risque. Cette mutation conduit directement \u00e0 exiger l&rsquo;individualisation radicale des sentences : la dur\u00e9e et la nature de la mesure coercitive ne sauraient \u00eatre fix\u00e9es d&rsquo;avance par une loi abstraite, mais doivent d\u00e9pendre exclusivement de l&rsquo;\u00e9volution de la dangerosit\u00e9 du sujet, constat\u00e9e par des experts m\u00e9dicaux.<\/p>\n<p>Pour les d\u00e9linquants d\u00e9clar\u00e9s incorrigibles par le diagnostic anthropologique \u2014 au premier rang desquels figure le criminel-n\u00e9 \u2014, l&rsquo;\u00c9cole positiviste pr\u00e9conise sans ciller l&rsquo;\u00e9limination d\u00e9finitive du corps social, soit par l&rsquo;internement perp\u00e9tuel dans des asiles sp\u00e9ciaux, soit par la d\u00e9portation coloniale, soit, pour les cas les plus extr\u00eames, par la peine de mort, que Lombroso et Garofalo justifient comme un substitut civilis\u00e9 \u00e0 la s\u00e9lection naturelle darwinienne \u00e9liminant les monstres inaptes \u00e0 la vie collective. Pour les d\u00e9linquants curables, la peine doit au contraire consister en une th\u00e9rapeutique orthop\u00e9dique ou \u00e9ducative, adapt\u00e9e aux particularit\u00e9s psychiques de chaque individu.<\/p>\n<h2>3. La th\u00e9orie de l&rsquo;atavisme et le concept du criminel-n\u00e9<\/h2>\n<p>Au c\u0153ur du syst\u00e8me th\u00e9orique lombrosien scintille une id\u00e9e fixe, une intuition globale qui pr\u00e9tend unifier sous une m\u00eame formule biologique l&rsquo;ensemble des ph\u00e9nom\u00e8nes d\u00e9lictueux : la th\u00e8se de l&rsquo;atavisme. Cette th\u00e9orie constitue le v\u00e9ritable noyau dur autour duquel gravite l&rsquo;\u00e9difice anthropologique de l&rsquo;auteur.<\/p>\n<h3>3.1 L&rsquo;illumination de Pavie et l&rsquo;autopsie de Giuseppe Villella<\/h3>\n<p>Toute doctrine scientifique fondatrice poss\u00e8de son mythe d&rsquo;origine, sa sc\u00e8ne primitive consacr\u00e9e par la m\u00e9moire historiographique. Pour la criminologie lombrosienne, cette r\u00e9v\u00e9lation survient en d\u00e9cembre 1871 au sein de l&rsquo;institut m\u00e9dico-l\u00e9gal de l&rsquo;universit\u00e9 de Pavie. Lombroso se trouve pench\u00e9 sur le cadavre d&rsquo;un certain <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.jstor.org\/stable\/20798150\">Giuseppe Villella<\/a>, un vieil homme de 69 ans originaire de Motta Santa Lucia en Calabre, condamn\u00e9 pour vol et brigandage, mort en d\u00e9tention \u00e0 la suite d&rsquo;un scorbut et d&rsquo;une pneumonie.<\/p>\n<p>En proc\u00e9dant \u00e0 l&rsquo;examen minutieux de la cavit\u00e9 cr\u00e2nienne du bandit calabrais, Lombroso proc\u00e8de \u00e0 une d\u00e9couverte qui bouleverse son entendement. \u00c0 l&rsquo;endroit pr\u00e9cis o\u00f9 la vo\u00fbte occipitale devrait pr\u00e9senter une cr\u00eate osseuse m\u00e9diane reliant les deux h\u00e9misph\u00e8res du cervelet, il observe une fossette prononc\u00e9e, une d\u00e9pression anatomique anormale qu&rsquo;il qualifie de \u00ab fossette occipitale moyenne \u00bb (<em>fossetta occipitale mediana<\/em>), une caract\u00e9ristique squelettique qui ne se rencontre d&rsquo;ordinaire que chez certains vert\u00e9br\u00e9s inf\u00e9rieurs, notamment les prosimiens et les l\u00e9muriens. Dans un passage autobiographique fameux de <em>L&rsquo;Homme criminel<\/em>, le savant d\u00e9crit cet instant comme une illumination quasi mystique :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab En voyant cette fossette, il me parut soudain, comme si un vaste ciel s&rsquo;\u00e9tait \u00e9clair\u00e9, que le probl\u00e8me de la nature et de l&rsquo;origine du criminel venait d&rsquo;\u00eatre r\u00e9solu. Les caract\u00e8res des hommes primitifs et des animaux inf\u00e9rieurs s&rsquo;expliquaient par une r\u00e9apparition atavique : le criminel \u00e9tait un \u00eatre atavique qui reproduit dans sa propre personne les f\u00e9roces instincts de l&rsquo;humanit\u00e9 primitive et des animaux inf\u00e9rieurs. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette observation singuli\u00e8re, extrapol\u00e9e avec une audace sp\u00e9culative vertigineuse \u00e0 partir d&rsquo;un cas unique, devient l&rsquo;acte de bapt\u00eame du concept pivot de <strong>reo nato<\/strong> (le criminel-n\u00e9 ou d\u00e9linquant-n\u00e9). Le bandit n&rsquo;est pas un \u00eatre moral d\u00e9chu par le p\u00e9ch\u00e9 ou perverti par la mis\u00e8re ; c&rsquo;est un anachronisme vivant, un sp\u00e9cimen pr\u00e9historique \u00e9gar\u00e9 par erreur au sein de la civilisation industrielle contemporaine, victime d&rsquo;un arr\u00eat de d\u00e9veloppement phylog\u00e9n\u00e9tique et ontog\u00e9nique qui l&rsquo;interdit de s&rsquo;adapter aux normes de son temps.<\/p>\n<h3>3.2 L&rsquo;atavisme comme r\u00e9gression biologique et morale<\/h3>\n<p>La notion d&rsquo;atavisme, emprunt\u00e9e \u00e0 la biologie \u00e9volutionniste, d\u00e9signe le ph\u00e9nom\u00e8ne par lequel un organisme r\u00e9actualise des traits morphologiques, physiologiques ou comportementaux qui appartenaient \u00e0 ses lointains anc\u00eatres disparus depuis des mill\u00e9naires. Sous la plume de Lombroso, ce concept devient un instrument heuristique omnipotent. L&rsquo;auteur dresse un parall\u00e8le syst\u00e9matique entre la mentalit\u00e9 du malfaiteur moderne et le mode d&rsquo;existence suppos\u00e9 des peuples dits \u00ab sauvages \u00bb d\u00e9crits par l&rsquo;ethnologie coloniale du XIXe si\u00e8cle, voire des carnassiers et des rongeurs primitifs.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9gression somato-psychique se manifeste par un ensemble coh\u00e9rent de traits fonctionnels. Au plan sensoriel et physique, Lombroso affirme que le criminel-n\u00e9 se caract\u00e9rise par une analg\u00e9sie relative, une insensibilit\u00e9 surprenante \u00e0 la douleur physique, analogue \u00e0 celle constat\u00e9e chez les animaux sauvages. Cette tol\u00e9rance exceptionnelle \u00e0 la douleur expliquerait pourquoi les bandits supportent sans ciller les supplices corporels, les interventions chirurgicales lourdes sans anesth\u00e9sie et les rigueurs extr\u00eames des cachots, tout en s&rsquo;adonnant avec d\u00e9lectation aux scarifications et aux tatouages profonds.<\/p>\n<p>Au plan moral et psychologique, la r\u00e9gression atavique se traduit par une absence cong\u00e9nitale d&#8217;empathie, un cynisme \u00e9motionnel absolu et une c\u00e9cit\u00e9 morale native. Le d\u00e9linquant atavique ne ressent aucun remords ; il \u00e9prouve au contraire une vanit\u00e9 d\u00e9mesur\u00e9e \u00e0 \u00e9taler ses m\u00e9faits et une instabilit\u00e9 affective permanente qui le fait passer en un instant d&rsquo;une apathie l\u00e9thargique \u00e0 des acc\u00e8s de f\u00e9rocit\u00e9 pulsionnelle incontr\u00f4l\u00e9e. Pour Lombroso, les conduites que le Code p\u00e9nal qualifie de meurtres, de viols, de pillages ou de trahisons \u00e9taient des normes comportementales fonctionnelles et adaptatives au sein des hordes pr\u00e9historiques primitives en lutte constante pour leur survie brute. Le crime moderne n&rsquo;est donc rien d&rsquo;autre que la r\u00e9\u00e9mergence spontan\u00e9e de la vie sauvage enfouie sous le vernis fragile de la culture.<\/p>\n<h3>3.3 La th\u00e9orie de l&rsquo;\u00e9pileptoidisme et de la d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence associ\u00e9e<\/h3>\n<p>Cependant, \u00e0 mesure que Lombroso multiplie les dissections et que ses critiques soulignent les failles de sa th\u00e9orie atavique initiale, il ressent la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;\u00e9largir son cadre explicatif. \u00c0 partir du d\u00e9but des ann\u00e9es 1880, il int\u00e8gre \u00e0 son sch\u00e9ma un second moteur pathologique : l&rsquo;<strong>\u00e9pilepto\u00efdisme<\/strong>. Frapp\u00e9 par les similitudes cliniques entre les acc\u00e8s paroxystiques de violence aveugle observ\u00e9s chez certains criminels sans mobile apparent et les crises d&rsquo;\u00e9pilepsie comitiale, il en vient \u00e0 postuler l&rsquo;existence d&rsquo;une \u00ab \u00e9pilepsie larv\u00e9e \u00bb ou psychique, d\u00e9pourvue de convulsions motrices visibles mais se d\u00e9chargeant sous forme d&rsquo;actes d\u00e9lictueux f\u00e9roces.<\/p>\n<p>Cette nouvelle hypoth\u00e8se trouve son catalyseur dans l&rsquo;affaire de Salvatore Misdea, un jeune soldat napolitain indisciplin\u00e9 qui, en 1884, dans un acc\u00e8s d&rsquo;agitation maniaque sanguinaire, mitraille ses camarades de chambr\u00e9e, en tuant sept et en blessant treize autres. Requis comme expert psychiatre, Lombroso examine Misdea et conclut que ce dernier a agi sous le coup d&rsquo;une d\u00e9charge motrice \u00e9pilepto\u00efde, favoris\u00e9e par des ant\u00e9c\u00e9dents familiaux alcooliques et d\u00e9g\u00e9n\u00e9ratifs. Le crime cesse d&rsquo;\u00eatre seulement un fossile \u00e9volutif pour devenir \u00e9galement l&rsquo;expression d&rsquo;une neurose toxique convulsive.<\/p>\n<p>Lombroso op\u00e8re alors la fusion th\u00e9orique de trois concepts jusque-l\u00e0 disjoints : l&rsquo;atavisme phylog\u00e9n\u00e9tique, l&rsquo;\u00e9pilepsie masqu\u00e9e et la d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence h\u00e9r\u00e9ditaire telle que conceptualis\u00e9e par l&rsquo;ali\u00e9niste fran\u00e7ais B\u00e9n\u00e9dict Morel. Dans les \u00e9ditions ult\u00e9rieures de son \u0153uvre, le criminel-n\u00e9 est red\u00e9fini comme une entit\u00e9 morbide synth\u00e9tique : un d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9 \u00e9pileptique chez qui la l\u00e9sion du syst\u00e8me nerveux central r\u00e9veille, par d\u00e9sinhibition corticale, les potentialit\u00e9s ataviques de la b\u00eate humaine. Par cette gymnastique nosographique, Lombroso parvient \u00e0 absorber n&rsquo;importe quelle anomalie clinique ou physique au sein d&rsquo;un mod\u00e8le universel, immunis\u00e9 contre la r\u00e9futation empirique directe.<\/p>\n<h2>4. L&rsquo;anthropom\u00e9trie criminelle et les stigmates anatomo-physiologiques<\/h2>\n<p>La concr\u00e9tisation de la doctrine lombrosienne exigeait un support mat\u00e9riel tangible. Ce support fut l&rsquo;accumulation inou\u00efe de donn\u00e9es chiffr\u00e9es issues de l&rsquo;anthropom\u00e9trie. Convaincu que l&rsquo;invisible de l&rsquo;\u00e2me d\u00e9viante se refl\u00e8te n\u00e9cessairement sur la surface du corps, le ma\u00eetre de Turin s&rsquo;est fait le catalogueur infatigable des \u00ab stigmates \u00bb du crime.<\/p>\n<h3>4.1 Les stigmates anatomiques et cr\u00e2niens<\/h3>\n<p>H\u00e9ritier direct de la phr\u00e9nologie de Franz Joseph Gall, mais d\u00e9sireux de d\u00e9passer les sp\u00e9culations palpatoires de cette derni\u00e8re par l&rsquo;exactitude m\u00e9trique des compas de Paul Broca, Lombroso se consacre avec ferveur \u00e0 la c\u00e9phalom\u00e9trie. Il rassemble, mesure et r\u00e9pertorie des milliers de cr\u00e2nes de condamn\u00e9s, d&rsquo;ex\u00e9cut\u00e9s et de fous, cherchant la formule math\u00e9matique de la t\u00eate criminelle. Pour lui, la structure osseuse du cr\u00e2ne est le reflet fid\u00e8le de la morphologie de l&rsquo;enc\u00e9phale sous-jacent.<\/p>\n<p>Au premier rang des anomalies squelettiques, il identifie :<\/p>\n<ul>\n<li>La microc\u00e9phalie ou, \u00e0 l&rsquo;inverse, une macroc\u00e9phalie asym\u00e9trique, traduisant un d\u00e9s\u00e9quilibre volum\u00e9trique c\u00e9r\u00e9bral ;<\/li>\n<li>Le <em>prognathisme<\/em> prononc\u00e9, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;avanc\u00e9e excessive des maxillaires inf\u00e9rieurs et sup\u00e9rieurs, conf\u00e9rant \u00e0 la face un aspect simiesque ou canin ;<\/li>\n<li>Le d\u00e9veloppement hypertrophi\u00e9 des arcades sourcili\u00e8res et des sinus frontaux, r\u00e9duisant le front \u00e0 une ligne fuyante caract\u00e9ristique ;<\/li>\n<li>Les anomalies de l&rsquo;appareil auditif, singuli\u00e8rement les c\u00e9l\u00e8bres \u00ab oreilles en anse \u00bb, volumineuses, d\u00e9coll\u00e9es, ou priv\u00e9es de lobe (rappelant l&rsquo;oreille de Darwin) ;<\/li>\n<li>L&rsquo;asym\u00e9trie faciale prononc\u00e9e, la d\u00e9viation de la cloison nasale et l&rsquo;aplatissement du nez, souvent qualifi\u00e9 de \u00ab camus \u00bb chez les voleurs ou d&rsquo;\u00ab aquilin et crochu \u00bb chez les meurtriers.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Lombroso ne se borne pas \u00e0 la bo\u00eete cr\u00e2nienne : il traque l&rsquo;anomalie sur l&rsquo;ensemble de l&rsquo;appareil ost\u00e9o-musculaire. Il mesure la longueur disproportionn\u00e9e des bras par rapport au torse \u2014 indice d&rsquo;un rapprochement avec les brachiateurs anthropo\u00efdes \u2014, la syndactylie, la polydactylie, ou encore la camptodactylie. Ces particularit\u00e9s morphologiques ne constituent pas des accidents fortuits : leur coalescence sur un m\u00eame individu forme un syndrome, une configuration somatique r\u00e9v\u00e9latrice d&rsquo;une tare constitutive inalt\u00e9rable.<\/p>\n<h3>4.2 Les stigmates biologiques, physiologiques et fonctionnels<\/h3>\n<p>L&rsquo;auscultation du d\u00e9linquant par l&rsquo;\u00e9cole positiviste ne saurait se r\u00e9duire \u00e0 l&rsquo;ost\u00e9ologie statique ; elle englobe l&rsquo;\u00e9tude dynamique de l&rsquo;\u00e9conomie biologique du sujet. Lombroso met en place un v\u00e9ritable laboratoire d&rsquo;investigation physiologique o\u00f9 les corps des d\u00e9tenus sont soumis \u00e0 une s\u00e9rie de tests exp\u00e9rimentaux d&rsquo;une sophistication croissante pour l&rsquo;\u00e9poque.<\/p>\n<p>L&rsquo;examen des fonctions sensorielles r\u00e9v\u00e8le, selon le m\u00e9decin turinois, des disparit\u00e9s flagrantes par rapport aux individus dits normaux :<\/p>\n<ul>\n<li>Une acuit\u00e9 visuelle souvent d\u00e9mesur\u00e9e, tranchant singuli\u00e8rement avec une hypoacousie relative et une c\u00e9cit\u00e9 chromatique fr\u00e9quente ;<\/li>\n<li>Une sensibilit\u00e9 tactile g\u00e9n\u00e9rale \u00e9mouss\u00e9e, mesur\u00e9e \u00e0 l&rsquo;aide de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/collection.sciencemuseumgroup.org.uk\/objects\/co83526\">esth\u00e9siom\u00e8tre de Weber<\/a>, corroborant la th\u00e8se de l&rsquo;analg\u00e9sie g\u00e9n\u00e9rale de la b\u00eate atavique ;<\/li>\n<li>Une pr\u00e9dominance anormale du gauchisme fonctionnel ou de l&rsquo;ambidextrie motrice, interpr\u00e9t\u00e9e comme une preuve de l&rsquo;insuffisance de la lat\u00e9ralisation c\u00e9r\u00e9brale h\u00e9misph\u00e9rique propre aux esp\u00e8ces hautement \u00e9volu\u00e9es.<\/li>\n<\/ul>\n<p>De plus, Lombroso documente des d\u00e9r\u00e8glements chroniques de la thermor\u00e9gulation corporelle, des alt\u00e9rations du rythme vasomoteur et une s\u00e9cr\u00e9tion sudorale excessive chez les d\u00e9tenus en situation de stress ou de repos. Pour objectiver ces r\u00e9actions psychophysiologiques lors des interrogatoires m\u00e9dico-l\u00e9gaux, il utilise des instruments de mesure m\u00e9canique de la circulation sanguine et de la pression art\u00e9rielle \u2014 notamment l&rsquo;hydrosphygmographe \u2014, devenant ainsi l&rsquo;un des pionniers incontest\u00e9s de la d\u00e9tection instrumentale du mensonge et des premiers polygraphes modernes.<\/p>\n<h3>4.3 Les stigmates comportementaux : tatouages et langage argotique<\/h3>\n<p>Fid\u00e8le \u00e0 son projet de d\u00e9chiffrement total de la corpor\u00e9it\u00e9 d\u00e9viante, Lombroso franchit le seuil s\u00e9parant l&rsquo;anatomie inn\u00e9e des productions culturelles pour transformer les comportements acquis en stigmates biologiques. Le tatouage et l&rsquo;argot carc\u00e9ral deviennent les deux piliers de cette s\u00e9miotique comportementale.<\/p>\n<p>Le tatouage fait l&rsquo;objet d&rsquo;une analyse encyclop\u00e9dique dans <em>L&rsquo;Uomo delinquente<\/em>. Lombroso recueille des milliers de calques, de photographies et de morceaux de peaux tatou\u00e9es pr\u00e9lev\u00e9s post-mortem. Il classe ces marquages dermiques selon leur localisation anatomique (bras, poitrine, fesses, organes g\u00e9nitaux) et leurs th\u00e9matiques iconographiques (symboles de vengeance, d\u00e9clarations d&rsquo;amour f\u00e9roces, embl\u00e8mes de confr\u00e9ries secr\u00e8tes, obsc\u00e9nit\u00e9s criantes). Selon son interpr\u00e9tation, le tatouage est une double marque d&rsquo;infamie biologique : il atteste d&rsquo;abord de l&rsquo;insensibilit\u00e9 \u00e9pidermique du sujet (capable d&rsquo;endurer des heures de piq\u00fbres douloureuses), et prouve ensuite sa vanit\u00e9 primitive et son besoin pu\u00e9ril d&rsquo;exhibitionnisme, calqu\u00e9 sur les rituels d&rsquo;initiation des tribus oc\u00e9aniennes ou am\u00e9rindiennes.<\/p>\n<p>Quant \u00e0 l&rsquo;argot criminel (le <em>gergo<\/em> en italien, ou le jargon carc\u00e9ral), Lombroso l&rsquo;analyse avec les outils d&rsquo;un philologue naturaliste. Pour lui, l&rsquo;argot n&rsquo;est pas un simple code secret forg\u00e9 par les malfaiteurs pour d\u00e9jouer la surveillance des gardiens et des juges ; c&rsquo;est un dialecte r\u00e9gressif, onomatop\u00e9ique, pauvre en abstractions conceptuelles et riche en m\u00e9taphores concr\u00e8tes, brutales et anthropomorphiques. L&rsquo;idiome des truands est per\u00e7u comme une r\u00e9manence directe des idiomes primitifs de l&rsquo;humanit\u00e9 sauvage. Lombroso \u00e9tudie \u00e9galement avec passion les graffitis trac\u00e9s sur les murs des cellules, les poteries grav\u00e9es clandestinement avec des clous et les \u00e9crits asilaires, y traquant ce qu&rsquo;il nomme les \u00ab hi\u00e9roglyphes criminels \u00bb, expressions graphiques d&rsquo;un esprit r\u00e9fractaire aux conventions alphab\u00e9tiques de la civilisation bourgeoise.<\/p>\n<h2>5. La typologie criminelle lombrosienne : classifications et profils cliniques<\/h2>\n<p>Conscient que tous les individus qui franchissent les portes des tribunaux ne pr\u00e9sentent pas la m\u00eame constellation de tares cr\u00e2niennes ou comportementales, Lombroso a d\u00e9ploy\u00e9 une typologie clinique m\u00e9ticuleuse. Cette nomenclature a \u00e9t\u00e9 perfectionn\u00e9e et enrichie tout au long de sa carri\u00e8re acad\u00e9mique pour classer rationnellement la vari\u00e9t\u00e9 infinie des d\u00e9linquants.<\/p>\n<h3>5.1 Le criminel-n\u00e9 et le criminel ali\u00e9n\u00e9<\/h3>\n<p>Au sommet \u2014 ou plut\u00f4t au tr\u00e9fonds \u2014 de la hi\u00e9rarchie nosologique se dresse la figure tragique et redoutable du <strong>criminel-n\u00e9<\/strong> (<em>delinquente nato<\/em>). Estim\u00e9 par Lombroso comme repr\u00e9sentant environ 35 \u00e0 40 % de la population p\u00e9nale globale, ce type concentre en lui la majorit\u00e9 des stigmates ataviques et \u00e9pileptiques pr\u00e9c\u00e9demment d\u00e9crits. Pour cet individu, le crime n&rsquo;est pas un accident de parcours ni un moyen d&rsquo;enrichissement calcul\u00e9, mais une fatalit\u00e9 d&rsquo;esp\u00e8ce, l&rsquo;actualisation in\u00e9vitable d&rsquo;une pulsion organique irr\u00e9pressible. Inaccessible au remords, imperm\u00e9able \u00e0 toute entreprise de r\u00e9\u00e9ducation morale ou d&rsquo;amendement p\u00e9dagogique, il est le d\u00e9linquant incorrigible par excellence, contre lequel la soci\u00e9t\u00e9 ne peut user que de la s\u00e9gr\u00e9gation absolue ou de l&rsquo;\u00e9limination physique.<\/p>\n<p>\u00c0 ses c\u00f4t\u00e9s se trouve la cat\u00e9gorie du <strong>criminel ali\u00e9n\u00e9<\/strong> ou d\u00e9ment (<em>delinquente pazzo<\/em>). Cette classe regroupe les auteurs de d\u00e9lits dont le passage \u00e0 l&rsquo;acte est la cons\u00e9quence directe d&rsquo;une affection psychiatrique majeure cliniquement identifi\u00e9e, telle que la d\u00e9mence paralytique, la m\u00e9lancolie homicide, la manie aigu\u00eb ou la parano\u00efa pers\u00e9cutrice. Contrairement au criminel-n\u00e9, dont la folie est en quelque sorte constitutionnelle et silencieuse, l&rsquo;ali\u00e9n\u00e9 criminel souffre d&rsquo;une d\u00e9sorganisation aigu\u00eb de la sph\u00e8re intellectuelle et volitionnelle.<\/p>\n<p>Une sous-cat\u00e9gorie cardinale introduite par Lombroso au sein des ali\u00e9n\u00e9s est celle du d\u00e9linquant atteint de <em>folie morale<\/em> (concept inspir\u00e9 de la <em>moral insanity<\/em> du m\u00e9decin britannique James Cowles Prichard). Ces individus conservent une lucidit\u00e9 intellectuelle parfaite, sont capables de raisonnements logiques impeccables et d&rsquo;une ma\u00eetrise discursive irr\u00e9prochable, mais sont totalement d\u00e9pourvus de tout sens moral, de tout sentiment d&rsquo;humanit\u00e9 ou de scrupule. Pour Lombroso, la folie morale n&rsquo;est que la face psychologique pure du criminel-n\u00e9 : l&rsquo;un et l&rsquo;autre partagent le m\u00eame substrat organique, mais chez le fou moral, les stigmates ext\u00e9rieurs sont parfois plus discrets, ce qui accro\u00eet paradoxalement sa redoutabilit\u00e9 sociale.<\/p>\n<h3>5.2 Le criminel d&rsquo;occasion et le criminel d&rsquo;habitude<\/h3>\n<p>Pour rendre compte des cohortes d&rsquo;individus condamn\u00e9s qui ne pr\u00e9sentent aucun signe d&rsquo;atavisme monstrueux ou d&rsquo;ali\u00e9nation patente, Lombroso cr\u00e9e la cat\u00e9gorie souple des <strong>criminels d&rsquo;occasion<\/strong> (<em>delinquenti d&rsquo;occasione<\/em>). Ce sont des hommes et des femmes physiologiquement ordinaires, dot\u00e9s d&rsquo;une constitution psychique moyenne, mais chez qui la volont\u00e9 morale est fragile, ind\u00e9cise et vuln\u00e9rable aux influences d\u00e9stabilisatrices de l&rsquo;environnement.<\/p>\n<p>Le criminel occasionnel ne recherche pas le d\u00e9lit ; il y est entra\u00een\u00e9 par le hasard, par une tentation exceptionnelle, par l&rsquo;app\u00e2t d&rsquo;un gain facile lors d&rsquo;une crise \u00e9conomique, ou sous la pression corrosive de mauvaises fr\u00e9quentations. Lombroso subdivided cette classe en :<\/p>\n<ul>\n<li><em>Pseudo-criminels<\/em> : individus qui commettent des infractions purement formelles, sans perversit\u00e9 morale et sans dangerosit\u00e9 sociale v\u00e9ritable (d\u00e9lits involontaires, duels d&rsquo;honneur, n\u00e9cessit\u00e9s de survie \u00e9l\u00e9mentaire) ;<\/li>\n<li><em>Criminalo\u00efdes<\/em> : personnalit\u00e9s vell\u00e9itaires et suggestibles, oscillant perp\u00e9tuellement entre l\u00e9galit\u00e9 et d\u00e9viance, qui succombent au d\u00e9lit faute d&rsquo;un cadre social suffisamment coercitif ;<\/li>\n<li><em>Criminels latents<\/em> : individus poss\u00e9dant un terrain biologique d\u00e9favorable mais dont la situation d&rsquo;aisance mat\u00e9rielle et l&rsquo;\u00e9ducation ont emp\u00each\u00e9 le passage \u00e0 l&rsquo;acte violent, canalisant leurs pulsions dans des comportements antisociaux mais juridiquement tol\u00e9r\u00e9s.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Du criminel occasionnel d\u00e9coule le <strong>criminel d&rsquo;habitude<\/strong> (<em>delinquente per abito<\/em>). Ce dernier est un d\u00e9linquant occasionnel qui, jet\u00e9 pr\u00e9matur\u00e9ment dans l&rsquo;atmosph\u00e8re d\u00e9l\u00e9t\u00e8re des prisons communes, s&rsquo;y corrompt irr\u00e9m\u00e9diablement. Sous l&rsquo;action toxique de la promiscuit\u00e9 carc\u00e9rale, de l&rsquo;apprentissage des techniques du vol aupr\u00e8s des criminels-n\u00e9s et de l&rsquo;opprobre social qui frappe les lib\u00e9r\u00e9s, l&rsquo;habitude se substitue \u00e0 la nature : l&rsquo;infraction devient un m\u00e9tier, un mode de vie chronique. Pour cette cat\u00e9gorie, Lombroso r\u00e9clame avec urgence une r\u00e9forme du syst\u00e8me p\u00e9nitentiaire, affirmant que la prison du XIXe si\u00e8cle est une fabrique institutionnelle de r\u00e9cidivistes.<\/p>\n<h3>5.3 Le criminel passionnel et le d\u00e9linquant politique<\/h3>\n<p>\u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9 du criminel-n\u00e9 froid et calculateur, Lombroso identifie avec fascination le profil singulier du <strong>criminel par passion<\/strong> (<em>delinquente per passione<\/em>). Ce type se caract\u00e9rise par l&rsquo;absence quasi totale d&rsquo;anomalies cr\u00e2niennes et de stigmates somatiques. Les criminels passionnels poss\u00e8dent g\u00e9n\u00e9ralement une organisation physique harmonieuse et une sensibilit\u00e9 morale d&rsquo;une d\u00e9licatesse aigu\u00eb, parfois excessive et maladive.<\/p>\n<p>Leur passage \u00e0 l&rsquo;acte est fulgurant, cons\u00e9cutif \u00e0 une temp\u00eate \u00e9motionnelle violente d\u00e9clench\u00e9e par un amour bafou\u00e9, un affront \u00e0 l&rsquo;honneur familial, une trahison sentimentale ou un sentiment exacerb\u00e9 de justice. D\u00e8s le geste homicide accompli, ces individus sombrent dans un d\u00e9sespoir abyssal, expriment un remords sinc\u00e8re et tentent fr\u00e9quemment de se suicider sur le lieu m\u00eame de leur acte. Lombroso insiste sur le fait que le criminel passionnel ne pr\u00e9sente aucune r\u00e9cidive ; sa dangerosit\u00e9 s&rsquo;\u00e9teint avec l&rsquo;ouragan affectif qui l&rsquo;a submerg\u00e9. Pour cette cat\u00e9gorie, il pr\u00e9conise l&rsquo;indulgence judiciaire, voire l&rsquo;absolution, estimant que la souffrance psychique endur\u00e9e constitue une peine immens\u00e9ment plus s\u00e9v\u00e8re que le cachot.<\/p>\n<p>Enfin, le cas du <strong>d\u00e9linquant politique<\/strong> soul\u00e8ve des d\u00e9bats th\u00e9oriques d&rsquo;une br\u00fblante actualit\u00e9 politique \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle, marqu\u00e9 par les attentats anarchistes et les r\u00e9gicides (notamment l&rsquo;assassinat du pr\u00e9sident fran\u00e7ais Sadi Carnot ou de l&rsquo;imp\u00e9ratrice \u00c9lisabeth d&rsquo;Autriche). Dans <em>Il delitto politico e le rivoluzioni<\/em> (1890), co\u00e9crit avec Rodolfo Laschi, Lombroso distingue soigneusement :<\/p>\n<ul>\n<li>Les <em>r\u00e9volutions v\u00e9ritables<\/em>, qui sont des mouvements historiques l\u00e9gitimes, progressifs et collectifs, en harmonie avec l&rsquo;\u00e9volution naturelle des peuples ;<\/li>\n<li>Les <em>r\u00e9bellions et attentats individuels<\/em>, qu&rsquo;il qualifie de soubresauts pathologiques men\u00e9s par des esprits fanatiques, des mystiques d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9s ou des ali\u00e9n\u00e9s politiques.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;anarchiste lanceur de bombes est ainsi d\u00e9peint comme un hybride morbide entre le g\u00e9nie d\u00e9voy\u00e9, le passionnel hyst\u00e9rique et le criminel-n\u00e9 sanguinaire, instrumentalisant une cause id\u00e9ologique sublime pour assouvir ses pulsions destructrices visc\u00e9rales.<\/p>\n<h2>6. L&rsquo;Homme criminel (L&rsquo;Uomo delinquente) : analyse textuelle et \u00e9volution conceptuelle<\/h2>\n<p>L&rsquo;\u0153uvre ma\u00eetresse de Cesare Lombroso, <em>L&rsquo;Uomo delinquente<\/em>, ne doit pas \u00eatre appr\u00e9hend\u00e9e comme un bloc dogmatique p\u00e9trifi\u00e9, mais plut\u00f4t comme un vaste chantier textuel en perp\u00e9tuelle m\u00e9tamorphose. Au fil de ses cinq \u00e9ditions successives, l&rsquo;ouvrage a enfl\u00e9, s&rsquo;est complexifi\u00e9 et a tent\u00e9 d&rsquo;absorber les critiques croissantes de ses contradicteurs.<\/p>\n<h3>6.1 L&rsquo;\u00e9dition princeps de 1876 et son retentissement<\/h3>\n<p>En 1876 para\u00eet \u00e0 Milan, chez l&rsquo;\u00e9diteur Hoepli, la premi\u00e8re \u00e9dition de <em>L&rsquo;Uomo delinquente studiato in rapporto all&rsquo;antropologia, alla giurisprudenza ed alle discipline carcerarie<\/em>. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un volume d&rsquo;apparence modeste, ne comptant que 252 pages, tir\u00e9 \u00e0 un nombre limit\u00e9 d&rsquo;exemplaires. Pourtant, cet ouvrage compact produit imm\u00e9diatement l&rsquo;effet d&rsquo;une d\u00e9flagration intellectuelle au sein de la communaut\u00e9 scientifique et judiciaire italienne.<\/p>\n<p>Dans ce premier jet, la prose lombrosienne est radicale, directe, presque incantatoire. L&rsquo;auteur y expose sans nuances son \u00e9quation fondamentale : le criminel est un sauvage r\u00e9gressif, reconnaissable \u00e0 ses anomalies c\u00e9phaliques et corporelles. Il y consigne les r\u00e9sultats de ses premi\u00e8res dissections \u2014 notamment celle de Villella \u2014, ses observations sur les soldats rebelles et ses relev\u00e9s anthropom\u00e9triques sur quelques centaines de condamn\u00e9s. L&rsquo;ambition d\u00e9clar\u00e9e est de d\u00e9molir les fictions m\u00e9taphysiques du droit p\u00e9nal abstrait pour imposer le r\u00e9alisme anatomique dans les pr\u00e9toires.<\/p>\n<p>Le retentissement d\u00e9passe instantan\u00e9ment les fronti\u00e8res transalpines. Si les criminalistes classiques crient au scandale devant cette profanation du libre arbitre et cette tentative d&rsquo;asservir la justice aux dissections m\u00e9dicales, une partie consid\u00e9rable du corps m\u00e9dical, des psychiatres asilaires et des jeunes juristes modernistes accueille le livre comme une lib\u00e9ration intellectuelle. Pour cette avant-garde positiviste, Lombroso vient enfin d&rsquo;apporter au droit la m\u00e9thode exp\u00e9rimentale galil\u00e9enne qui manquait \u00e0 son \u00e9mancipation.<\/p>\n<h3>6.2 Les r\u00e9\u00e9ditions successives et l&rsquo;enrichissement documentaire<\/h3>\n<p>Face au succ\u00e8s et aux pol\u00e9miques, Lombroso ne cesse de remanier son texte. Entre 1876 et 1897, l&rsquo;ouvrage conna\u00eet cinq \u00e9ditions majeures, chacune doublant ou triplant le volume de la pr\u00e9c\u00e9dente, pour culminer en une monumentale somme encyclop\u00e9dique de trois tomes accompagn\u00e9s d&rsquo;un atlas cartographique et photographique grand format.<\/p>\n<table border=\"1\" style=\"width:100%; border-collapse: collapse; text-align: left; margin: 20px 0;\">\n<thead>\n<tr style=\"background-color: #f2f2f2;\">\n<th style=\"padding: 10px;\">\u00c9dition<\/th>\n<th style=\"padding: 10px;\">Ann\u00e9e de parution<\/th>\n<th style=\"padding: 10px;\">Volume \/ Structure<\/th>\n<th style=\"padding: 10px;\">\u00c9volution conceptuelle majeure<\/th>\n<\/tr>\n<\/thead>\n<tbody>\n<tr>\n<td style=\"padding: 8px;\">1\u00e8re \u00e9dition<\/td>\n<td style=\"padding: 8px;\">1876<\/td>\n<td style=\"padding: 8px;\">1 volume (252 p.)<\/td>\n<td style=\"padding: 8px;\">Th\u00e9orie atavique pure ; autopsie de Villella ; cranioscopie pionni\u00e8re.<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td style=\"padding: 8px;\">2e \u00e9dition<\/td>\n<td style=\"padding: 8px;\">1878<\/td>\n<td style=\"padding: 8px;\">1 volume (740 p.)<\/td>\n<td style=\"padding: 8px;\">Ajout de la folie morale ; \u00e9largissement des donn\u00e9es anthropom\u00e9triques.<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td style=\"padding: 8px;\">3e \u00e9dition<\/td>\n<td style=\"padding: 8px;\">1884<\/td>\n<td style=\"padding: 8px;\">2 volumes<\/td>\n<td style=\"padding: 8px;\">Introduction d\u00e9cisive de la th\u00e9orie de l&rsquo;\u00e9pilepto\u00efdisme (affaire Misdea).<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td style=\"padding: 8px;\">4e \u00e9dition<\/td>\n<td style=\"padding: 8px;\">1889<\/td>\n<td style=\"padding: 8px;\">2 volumes<\/td>\n<td style=\"padding: 8px;\">Int\u00e9gration de la typologie compl\u00e8te (criminel d&rsquo;occasion, passionnel).<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td style=\"padding: 8px;\">5e \u00e9dition<\/td>\n<td style=\"padding: 8px;\">1896-1897<\/td>\n<td style=\"padding: 8px;\">3 volumes + 1 Atlas<\/td>\n<td style=\"padding: 8px;\">Synth\u00e8se multifactorielle ; concessions massives au milieu social et au climat.<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p>L&rsquo;enrichissement documentaire de ces r\u00e9\u00e9ditions est titanesque. Lombroso correspond avec des m\u00e9decins l\u00e9gistes, des anthropologues et des directeurs de p\u00e9nitenciers du monde entier \u2014 de la France \u00e0 l&rsquo;Am\u00e9rique latine, de la Russie aux \u00c9tats-Unis. Il incorpore dans ses pages des milliers de portraits judiciaires (les premi\u00e8res photographies signal\u00e9tiques), des planches anatomiques en chromolithographie, des tables trigonom\u00e9triques cr\u00e2niennes et des donn\u00e9es statistiques relatives aux conditions \u00e9conomiques des prol\u00e9taires urbains.<\/p>\n<h3>6.3 Les concessions progressives aux facteurs sociaux et climatiques<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9volution la plus significative de <em>L&rsquo;Uomo delinquente<\/em> r\u00e9side sans conteste dans le recul graduel, mais contraint, de l&rsquo;exclusivisme biologique. Pilonn\u00e9 par les critiques incessantes des sociologues et de l&rsquo;\u00e9cole fran\u00e7aise de m\u00e9decine l\u00e9gale, Lombroso est forc\u00e9 de conc\u00e9der que l&rsquo;anatomie ne saurait expliquer \u00e0 elle seule l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 du ph\u00e9nom\u00e8ne criminel.<\/p>\n<p>Dans les derni\u00e8res \u00e9ditions, une part consid\u00e9rable du texte est ainsi d\u00e9volue \u00e0 ce qu&rsquo;il nomme les \u00ab causes m\u00e9t\u00e9orologiques, telluriques et sociales \u00bb de la d\u00e9viance :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;influence des cycles saisonniers et de la temp\u00e9rature : le savant observe un pic des crimes de sang durant les mois caniculaires d&rsquo;\u00e9t\u00e9 (d\u00e9r\u00e8glement thermique et excitation c\u00e9r\u00e9brale) et une recrudescence des atteintes aux biens durant les hivers glaciaux ;<\/li>\n<li>L&rsquo;impact des facteurs \u00e9conomiques conjoncturels : la fluctuation du cours du bl\u00e9, l&rsquo;augmentation du prix du pain, le ch\u00f4mage end\u00e9mique et la pression de la fiscalit\u00e9 indirecte sur les classes laborieuses ;<\/li>\n<li>Le r\u00f4le de l&rsquo;urbanisation anarchique et de la d\u00e9composition des solidarit\u00e9s traditionnelles au sein des faubourgs industriels modernes.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cependant, cette ouverture sociologique ne constitue jamais une r\u00e9pudiation de son axiome premier. Pour Lombroso, le milieu social n&rsquo;est qu&rsquo;un d\u00e9tonateur, un facteur pr\u00e9cipitant : la poudre reste la tare biologique. La pauvret\u00e9 peut pousser un homme honn\u00eate au vol modeste de nourriture, mais elle ne saurait transformer un \u00eatre harmonieux en meurtrier f\u00e9roce si ce dernier ne poss\u00e8de pas au pr\u00e9alable le terrain d\u00e9g\u00e9n\u00e9ratif ou atavique propice. Cette coexistence pr\u00e9caire entre fatalisme somatique et \u00e9tiologie environnementale conf\u00e8re aux derni\u00e8res versions du trait\u00e9 un caract\u00e8re composite et instable sur le plan m\u00e9thodologique.<\/p>\n<h2>7. Psychopathologie et g\u00e9nie : le lien entre cr\u00e9ativit\u00e9 intellectuelle et d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence<\/h2>\n<p>Loin de cantonner ses investigations aux bas-fonds de la soci\u00e9t\u00e9 et aux culs-de-basse-fosse des p\u00e9nitenciers, Lombroso a manifest\u00e9 une curiosit\u00e9 insatiable pour le sommet de la hi\u00e9rarchie humaine : le g\u00e9nie cr\u00e9ateur. Fid\u00e8le \u00e0 son r\u00e9ductionnisme biologique, il entreprit de d\u00e9montrer que les sommets de la pens\u00e9e ne sont que le revers pathologique des m\u00eames anomalies qui peuplent les asiles et les prisons.<\/p>\n<h3>7.1 La th\u00e8se de Genio e follia (1864-1882)<\/h3>\n<p>D\u00e8s 1864, avant m\u00eame la publication de ses th\u00e8ses criminologiques syst\u00e9matiques, Lombroso fait para\u00eetre un court essai intitul\u00e9 <em>Genio e follia<\/em>, qu&rsquo;il ne cessera d&rsquo;\u00e9toffer jusqu&rsquo;\u00e0 la publication d\u00e9finitive de <em>L&rsquo;Uomo di genio<\/em> en 1888. Sa th\u00e8se centrale est d&rsquo;une simplicit\u00e9 provocatrice : le g\u00e9nie intellectuel et artistique n&rsquo;est pas le couronnement de la sant\u00e9 spirituelle, mais une psychose d\u00e9g\u00e9n\u00e9rative, une forme singuli\u00e8re de n\u00e9vrose \u00e9pilepto\u00efde compensatoire.<\/p>\n<p>Pour \u00e9tayer cette affirmation, il proc\u00e8de \u00e0 une vaste enqu\u00eate psychobiographique r\u00e9trospective portant sur les grandes figures qui ont fa\u00e7onn\u00e9 la civilisation occidentale : Socrate, Dante Alighieri, Michel-Ange, Torquato Tasso, Isaac Newton, Jean-Jacques Rousseau, Lord Byron ou encore Napol\u00e9on Bonaparte. Chez chacun d&rsquo;eux, Lombroso traque m\u00e9ticuleusement ce qu&rsquo;il consid\u00e8re comme les preuves irr\u00e9futables du d\u00e9s\u00e9quilibre mental :<\/p>\n<ul>\n<li>Les hallucinations visuelles ou auditives (le d\u00e9mon de Socrate, les voix de Jeanne d&rsquo;Arc) ;<\/li>\n<li>Les bizarreries comportementales, les obsessions maniaques et les phobies extravagantes ;<\/li>\n<li>La m\u00e9lancolie profonde, l&rsquo;instabilit\u00e9 affective et l&rsquo;incapacit\u00e9 \u00e0 s&rsquo;adapter aux contingences de la vie domestique et conjugale ;<\/li>\n<li>Les stigmates physiques eux-m\u00eames : Lombroso rel\u00e8ve avec d\u00e9lice la petite taille, l&rsquo;asym\u00e9trie faciale ou la forme inhabituelle du cr\u00e2ne de ces grands hommes.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Dans ce mod\u00e8le, l&rsquo;inspiration sublime et le d\u00e9lire parano\u00efaque proc\u00e8dent exactement du m\u00eame m\u00e9canisme neurophysiologique : une hyper\u00e9mie c\u00e9r\u00e9brale localis\u00e9e, une d\u00e9charge paroxystique d&rsquo;\u00e9nergie nerveuse dans des centres corticaux hypersensibles mais fragiles. Le g\u00e9nie est un monstre magnifique, une anomalie de l&rsquo;\u00e9volution au m\u00eame titre que le criminel, payant son intuition fulgurante par un effondrement de son \u00e9quilibre moral et somatique.<\/p>\n<h3>7.2 L&rsquo;art des ali\u00e9n\u00e9s et les pr\u00e9mices de la psychopathologie de l&rsquo;expression<\/h3>\n<p>L&rsquo;exploration des liens entre folie et cr\u00e9ativit\u00e9 conduit Lombroso \u00e0 une initiative m\u00e9thodologique pionni\u00e8re : la collecte m\u00e9thodique des productions plastiques et textuelles des intern\u00e9s psychiatriques. Durant ses ann\u00e9es de pratique asilaire \u00e0 Pavie, Pesaro et Turin, il accumule un nombre consid\u00e9rable de dessins, de peintures, de gravures, de broderies et de po\u00e8mes r\u00e9dig\u00e9s par des malades mentaux diagnostiqu\u00e9s m\u00e9lancoliques, maniaques ou parano\u00efaques.<\/p>\n<p>Bien avant que Hans Prinzhorn ne publie son c\u00e9l\u00e8bre ouvrage en 1922 ou que Jean Dubuffet ne formalise le concept d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.artbrut.ch\/\">art brut<\/a> dans l&rsquo;apr\u00e8s-seconde guerre mondiale, Lombroso consacre des chapitres entiers de ses livres \u00e0 l&rsquo;analyse formelle de ce qu&rsquo;il nomme l&rsquo;\u00ab art des ali\u00e9n\u00e9s \u00bb (<em>l&rsquo;arte nei pazzi<\/em>). Il y rel\u00e8ve des caract\u00e9ristiques stylistiques r\u00e9currentes :<\/p>\n<ul>\n<li>La r\u00e9p\u00e9tition compulsive et la miniaturisation obsessionnelle des motifs g\u00e9om\u00e9triques (l&rsquo;<em>horror vacui<\/em>) ;<\/li>\n<li>L&rsquo;absence de perspective lin\u00e9aire conventionnelle au profit d&rsquo;une figuration symbolique et plate ;<\/li>\n<li>L&rsquo;omnipr\u00e9sence de th\u00e9matiques sexuelles crues, d&rsquo;organes hypertrophi\u00e9s et d&rsquo;hybridation entre formes humaines et animales.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Toutefois, fid\u00e8le \u00e0 ses pr\u00e9suppos\u00e9s, Lombroso ne voit pas dans ces \u0153uvres l&rsquo;\u00e9closion d&rsquo;une libert\u00e9 esth\u00e9tique affranchie des acad\u00e9mismes, mais des sympt\u00f4mes pathologiques \u00e9vidents. Mieux encore : il affirme que les dessins des fous ressemblent de fa\u00e7on saisissante aux peintures pari\u00e9tales des hommes des cavernes et aux motifs d\u00e9coratifs des peuples d&rsquo;Afrique et d&rsquo;Oc\u00e9anie. Pour le ma\u00eetre italien, la folie court-circuite la culture contemporaine pour faire ressurgir spontan\u00e9ment l&rsquo;art archa\u00efque de l&rsquo;humanit\u00e9 sauvage.<\/p>\n<h3>7.3 R\u00e9percussions sur la conception de la d\u00e9viance mentale<\/h3>\n<p>La th\u00e8se lombrosienne sur le g\u00e9nie a exerc\u00e9 une influence intellectuelle profonde et pernicieuse sur la pens\u00e9e europ\u00e9enne du tournant du si\u00e8cle. En d\u00e9mythifiant la figure de l&rsquo;intellectuel et de l&rsquo;artiste pour la rabattre sur la pathologie clinique, Lombroso a ouvert la voie \u00e0 une entreprise g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e de m\u00e9dicalisation de la culture.<\/p>\n<p>Cette approche a trouv\u00e9 son prolongement le plus virulent dans l&rsquo;ouvrage <em>D\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence<\/em> (<em>Entartung<\/em>, 1892) du m\u00e9decin et essayiste hongrois <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/data.bnf.fr\/fr\/12028687\/max_nordau\/\">Max Nordau<\/a>, d\u00e9dicac\u00e9 express\u00e9ment \u00e0 son \u00ab ma\u00eetre v\u00e9n\u00e9r\u00e9 Cesare Lombroso \u00bb. Nordau applique sans m\u00e9nagement la grille anthropologique lombrosienne aux mouvements esth\u00e9tiques d&rsquo;avant-garde de la fin de si\u00e8cle \u2014 le symbolisme, le d\u00e9cadentisme, le wagn\u00e9risme, l&rsquo;impressionnisme \u2014, d\u00e9non\u00e7ant St\u00e9phane Mallarm\u00e9, Paul Verlaine, Henrik Ibsen ou Friedrich Nietzsche comme des d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9s hyst\u00e9riques dont les \u0153uvres empoisonnent le corps social.<\/p>\n<p>Par ce glissement th\u00e9orique, la d\u00e9viance cesse d&rsquo;\u00eatre une affaire cantonn\u00e9e aux prisons pour devenir un danger culturel diffus. L&rsquo;originalit\u00e9 intellectuelle, la dissidence politique et l&rsquo;innovation artistique se trouvent suspect\u00e9es de n&rsquo;\u00eatre que les feux follets d&rsquo;un syst\u00e8me nerveux en d\u00e9composition. Lombroso a ainsi ancr\u00e9 pour des d\u00e9cennies dans l&rsquo;imaginaire populaire et m\u00e9dical le st\u00e9r\u00e9otype tenace associant indissociablement virtuosit\u00e9 cr\u00e9ative et d\u00e9s\u00e9quilibre psychiatrique.<\/p>\n<h2>8. La Femme criminelle et la prostitu\u00e9e : la perspective de genre chez Lombroso<\/h2>\n<p>L&rsquo;ambition universaliste de l&rsquo;anthropologie positiviste ne pouvait laisser de c\u00f4t\u00e9 la moiti\u00e9 de l&rsquo;humanit\u00e9. En 1893, Lombroso fait para\u00eetre, en collaboration avec son gendre, l&rsquo;historien et sociologue Guglielmo Ferrero, un trait\u00e9 massif qui parach\u00e8ve son syst\u00e8me en l&rsquo;appliquant aux femmes : <em>La donna delinquente, la prostituta e la donna normale<\/em>.<\/p>\n<h3>8.1 La Femme criminelle, la prostitu\u00e9e et la femme normale (1893)<\/h3>\n<p>D\u00e8s l&rsquo;entame de l&rsquo;ouvrage, les auteurs sont confront\u00e9s \u00e0 un paradoxe statistique majeur qui menace d&rsquo;\u00e9branler les fondements de la th\u00e9orie du criminel-n\u00e9 : dans tous les pays d&rsquo;Europe, les registres de police et les greffes des tribunaux indiquent que les femmes commettent infiniment moins de crimes violents et de d\u00e9lits graves que les hommes. Si le crime est une r\u00e9gression atavique biologique, et si, selon les pr\u00e9suppos\u00e9s naturalistes de l&rsquo;\u00e9poque partag\u00e9s par Lombroso, la femme est un \u00eatre physiquement et intellectuellement moins \u00e9volu\u00e9 que l&rsquo;homme, comment expliquer sa spectaculaire sous-repr\u00e9sentation dans la criminalit\u00e9 l\u00e9gale ?<\/p>\n<p>Pour r\u00e9soudre cette contradiction apparente, Lombroso et Ferrero \u00e9chafaudent une th\u00e9orie audacieuse reposant sur une vision naturaliste et victorienne de la f\u00e9minit\u00e9 :<\/p>\n<ul>\n<li>La femme normale est d\u00e9crite comme biologiquement conservatrice, passive et intellectuellement m\u00e9diocre, son d\u00e9veloppement somatique s&rsquo;\u00e9tant arr\u00eat\u00e9 plus t\u00f4t que celui de l&rsquo;homme dans la cha\u00eene phylog\u00e9n\u00e9tique ;<\/li>\n<li>Cette inf\u00e9riorit\u00e9 physique et mentale relative est providentiellement neutralis\u00e9e par un instinct biologique tout-puissant : l&rsquo;<strong>instinct maternel<\/strong> ;<\/li>\n<li>La maternit\u00e9, avec son cort\u00e8ge de douceur, de patience, de passivit\u00e9 et de besoin de protection, constitue un rempart naturel qui inhibe chez la femme l&rsquo;\u00e9mergence des pulsions f\u00e9roces et destructrices.<\/li>\n<\/ul>\n<p>La femme honn\u00eate n&rsquo;est pas vertueuse par choix moral \u00e9clair\u00e9, mais par inertie biologique. Cependant, cette inhibition a un corollaire sinistre : lorsque ce frein instinctif saute, la femme bascule dans une d\u00e9viance d&rsquo;une intensit\u00e9 redoutable.<\/p>\n<h3>8.2 La prostitution comme \u00e9quivalent fonctionnel de la criminalit\u00e9 masculine<\/h3>\n<p>L&rsquo;innovation conceptuelle ma\u00eetresse de l&rsquo;ouvrage r\u00e9side dans la th\u00e8se selon laquelle le v\u00e9ritable \u00e9quivalent fonctionnel et biologique du crime masculin n&rsquo;est pas le vol ou le meurtre f\u00e9minin, mais la <strong>prostitution<\/strong>. Pour Lombroso, la prostitu\u00e9e est le v\u00e9ritable <em>criminel-n\u00e9<\/em> au f\u00e9minin.<\/p>\n<p>En arpentant les dispensaires antiv\u00e9n\u00e9riens, les prisons pour femmes et les maisons de tol\u00e9rance, le m\u00e9decin turinois affirme retrouver chez les prostitu\u00e9es la totalit\u00e9 des stigmates morphologiques du criminel masculin :<\/p>\n<ul>\n<li>Le prognathisme osseux, les arcades sourcili\u00e8res pro\u00e9minentes et le strabisme oculaire ;<\/li>\n<li>La pr\u00e9sence massive de tatouages aux motifs suggestifs ou cyniques ;<\/li>\n<li>L&rsquo;insensibilit\u00e9 physique, l&rsquo;alcoolisme pr\u00e9coce, la fain\u00e9antise visc\u00e9rale et le go\u00fbt immod\u00e9r\u00e9 pour le luxe futile et le d\u00e9sordre moral.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Lombroso r\u00e9cuse avec d\u00e9dain les explications \u00e9conomiques et sociologiques avanc\u00e9es par les r\u00e9formateurs sociaux, qui voient dans la prostitution la cons\u00e9quence de la mis\u00e8re prol\u00e9tarienne, des salaires de famine impos\u00e9s aux ouvri\u00e8res et de l&rsquo;exploitation patriarcale. Pour lui, la jeune fille qui se prostitue ne le fait pas pour \u00e9chapper \u00e0 la faim, mais parce qu&rsquo;elle poss\u00e8de une constitution atavique hypersexuelle, priv\u00e9e du sentiment de pudeur propre aux femelles civilis\u00e9es. La prostitution est une tare organique, non une trag\u00e9die sociale.<\/p>\n<h3>8.3 Le profil de la criminelle-n\u00e9e : une monstruosit\u00e9 absolue<\/h3>\n<p>Si la plupart des femmes d\u00e9viantes s&rsquo;\u00e9garent dans la prostitution, celles qui franchissent n\u00e9anmoins le pas du crime violent direct constituent, pour Lombroso et Ferrero, une anomalie extr\u00eame : la <strong>criminelle-n\u00e9e<\/strong> (<em>delinquente nata<\/em>). Bien que statistiquement rarissime, cette figure est d\u00e9crite avec des accents d&rsquo;\u00e9pouvante clinique qui confinent \u00e0 la d\u00e9monologie scientifique.<\/p>\n<p>Puisque la femme normale est naturellement douce et maternelle, la criminelle-n\u00e9e a d\u00fb renverser d&rsquo;un coup deux natures : sa nature morale et sa nature sexuelle biologique. Elle cumule d\u00e8s lors les vices de l&rsquo;homme d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9 et la duplicit\u00e9 de la femme perverse. Lombroso \u00e9crit :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab La femme criminelle-n\u00e9e est pour ainsi dire une exception double : en tant que criminelle et en tant que femme. Elle doit donc \u00eatre infiniment plus monstrueuse que le criminel masculin, car elle a \u00e9touff\u00e9 en elle ce sentiment d&rsquo;amour et de maternit\u00e9 qui est l&rsquo;essence m\u00eame de son \u00eatre organique. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Pour illustrer ce portrait clinique terrifiant, Lombroso passe en revue les grandes figures judiciaires qui ont d\u00e9fray\u00e9 la chronique europ\u00e9enne : les empoisonneuses domestiques, les m\u00e8res infanticides et les complices d&rsquo;assassinats crapuleux. La criminelle-n\u00e9e est d\u00e9peinte comme un \u00eatre d&rsquo;une cruaut\u00e9 raffin\u00e9e, d\u00e9nu\u00e9e de toute sensibilit\u00e9 nerveuse, utilisant le poison ou la perfidie avec un sang-froid qui d\u00e9passe de loin celui des tueurs masculins. Elle porte sur elle un double stigmate ind\u00e9l\u00e9bile : celui d&rsquo;avoir enfreint les lois de la cit\u00e9 humaine, et celui, plus impardonnable encore, d&rsquo;avoir trahi l&rsquo;ordre transcendant de la nature biologique.<\/p>\n<h2>9. D\u00e9terminisme biologique contre facteurs environnementaux et sociaux<\/h2>\n<p>La trajectoire intellectuelle de Lombroso ne peut \u00eatre comprise sans analyser le dialogue conflictuel, souvent heurt\u00e9 mais f\u00e9cond, qu&rsquo;il entretint avec les doctrines concurrentes de son \u00e9poque : le mat\u00e9rialisme historique naissant, la sociologie \u00e9mergente et le darwinisme social.<\/p>\n<h3>9.1 L&rsquo;influence du darwinisme social et du mat\u00e9rialisme<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie lombrosienne s&rsquo;inscrit au confluent de la th\u00e9orie de la s\u00e9lection naturelle formul\u00e9e par Charles Darwin et de sa reformulation philosophique par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/spencer\/\">Herbert Spencer<\/a> sous les esp\u00e8ces du darwinisme social. Cependant, l\u00e0 o\u00f9 Darwin se montrait prudent quant \u00e0 l&rsquo;application m\u00e9canique de ses principes \u00e0 l&rsquo;histoire humaine, Lombroso n&rsquo;h\u00e9site pas \u00e0 franchir le pas avec un r\u00e9ductionnisme total.<\/p>\n<p>Pour l&rsquo;anthropologue italien, les soci\u00e9t\u00e9s humaines ob\u00e9issent aux m\u00eames lois d&rsquo;adaptation, de concurrence et d&rsquo;\u00e9limination des inaptes que les esp\u00e8ces v\u00e9g\u00e9tales et animales. La civilisation est une lutte s\u00e9culaire contre les r\u00e9sidus de la sauvagerie originelle. Dans cette perspective, la d\u00e9viance n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que la manifestation d&rsquo;une inaptitude biologique \u00e0 se conformer au niveau d&rsquo;exigence morale requis par l&rsquo;\u00e9tat actuel de la complexit\u00e9 sociale. La causalit\u00e9 sociale est subordonn\u00e9e sans appel \u00e0 la causalit\u00e9 organique : les institutions, l&rsquo;\u00e9ducation et la culture ne font que moduler la surface des ph\u00e9nom\u00e8nes, tandis que le moteur profond r\u00e9side dans les structures cellulaires et les connexions c\u00e9r\u00e9brales.<\/p>\n<p>Ce mat\u00e9rialisme m\u00e9caniste conduit Lombroso \u00e0 une forme d&rsquo;optimisme th\u00e9rapeutique d\u00e9sabus\u00e9 : la m\u00e9decine sociale peut certes att\u00e9nuer certaines expressions pathologiques par l&rsquo;hygi\u00e8ne, mais elle ne saurait r\u00e9former la nature intime de l&rsquo;individu fix\u00e9e par l&rsquo;h\u00e9r\u00e9dit\u00e9. L&rsquo;illusion des Lumi\u00e8res croyant en la perfectibilit\u00e9 ind\u00e9finie de l&rsquo;homme par l&rsquo;instruction scolaire est d\u00e9nonc\u00e9e comme une chim\u00e8re dangereuse qui ne fait qu&rsquo;armer le criminel-n\u00e9 d&rsquo;une habilet\u00e9 technique accrue pour tromper ses victimes.<\/p>\n<h3>9.2 L&rsquo;int\u00e9gration contrainte des th\u00e9ories socio-\u00e9conomiques<\/h3>\n<p>En d\u00e9pit de son tropisme biologique inalt\u00e9rable, Lombroso fut contraint, au cours des ann\u00e9es 1880 et 1890, de pr\u00eater une oreille plus attentive aux r\u00e9alit\u00e9s \u00e9conomiques et mat\u00e9rielles qui broyaient les masses laborieuses d&rsquo;Italie et d&rsquo;Europe. Cette inflexion doit beaucoup \u00e0 l&rsquo;influence de son fid\u00e8le disciple Enrico Ferri, ainsi qu&rsquo;au dialogue tendu avec les intellectuels marxistes italiens comme Antonio Labriola.<\/p>\n<p>Lombroso commence alors \u00e0 enrichir son mod\u00e8le \u00e9tiologique en th\u00e9orisant ce qu&rsquo;il appelle les facteurs exog\u00e8nes ou \u00ab m\u00e9sochimiques \u00bb du d\u00e9lit :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;alcoolisme chronique :<\/strong> envisag\u00e9 non plus seulement comme une faute morale individuelle, mais comme un fl\u00e9au toxique social engendr\u00e9 par la mis\u00e8re ouvri\u00e8re et le travail harassant en usine, d\u00e9t\u00e9riorant le plasma germinatif des g\u00e9niteurs et g\u00e9n\u00e9rant des cohortes de descendants \u00e9pilepto\u00efdes et d\u00e9biles ;<\/li>\n<li><strong>La mis\u00e8re urbaine et la surpopulation :<\/strong> l&rsquo;entassement des familles dans des taudis insalubres est reconnu comme un foyer d&rsquo;inceste, de tuberculose et de perversion morale pr\u00e9coce ;<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;analphab\u00e9tisme et l&rsquo;absence de d\u00e9bouch\u00e9s \u00e9conomiques :<\/strong> poussant des masses d&rsquo;immigrants m\u00e9ridionaux d\u00e9racin\u00e9s dans les griffes des organisations criminelles napolitaines (la Camorra) ou siciliennes (la Mafia).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Toutefois, la synth\u00e8se th\u00e9orique entre l&rsquo;infrastructure \u00e9conomique et le substrat somatique demeure instable et asym\u00e9trique. Lombroso maintient mordicus que le facteur social ne fait qu&rsquo;actualiser une potentialit\u00e9 inscrite dans la chair : sur cent ouvriers vivant dans la m\u00eame mansarde mis\u00e9rable et soumis aux m\u00eames privations, seul celui qui porte les stigmates de l&rsquo;atavisme deviendra un meurtrier ; les quatre-vingt-dix-neuf autres demeureront de paisibles prol\u00e9taires r\u00e9sign\u00e9s.<\/p>\n<h3>9.3 Le virage politique paradoxal : le socialisme lombrosien<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des chapitres les plus d\u00e9concertants et fascinants de la biographie de Lombroso survient en 1893, lorsqu&rsquo;il d\u00e9cide d&rsquo;adh\u00e9rer publiquement et formellement au tout jeune Parti socialiste italien (PSI), fond\u00e9 un an plus t\u00f4t \u00e0 G\u00eanes par Filippo Turati. Comment l&rsquo;ap\u00f4tre de l&rsquo;in\u00e9galit\u00e9 biologique native, le th\u00e9oricien de l&rsquo;\u00e9limination des inaptes, a-t-il pu rallier le parti de l&rsquo;\u00e9mancipation prol\u00e9tarienne et de la justice \u00e9galitaire ?<\/p>\n<p>Ce paradoxe apparent s&rsquo;\u00e9claire d\u00e8s lors que l&rsquo;on comprend la nature hautement scientiste et technocratique du socialisme auquel souscrit Lombroso. Pour lui, le socialisme n&rsquo;est pas une insurrection r\u00e9volutionnaire messianique, mais une gigantesque entreprise d&rsquo;ing\u00e9nierie sociale, une hygi\u00e8ne publique d&rsquo;\u00c9tat. Le socialisme positiviste doit utiliser le pouvoir politique pour assainir l&rsquo;environnement humain : d\u00e9truire les taudis, \u00e9radiquer la pellagre par la distribution de ma\u00efs sain, combattre l&rsquo;alcoolisme par des taxes punitives, cr\u00e9er des \u00e9coles professionnelles adapt\u00e9es et instaurer une l\u00e9gislation du travail protectrice.<\/p>\n<p>Pour Lombroso, le socialisme est le prolongement rationnel de la m\u00e9decine pr\u00e9ventive :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab De m\u00eame que l&rsquo;hygi\u00e8ne a r\u00e9ussi \u00e0 faire reculer le chol\u00e9ra et la peste sans changer la nature humaine, de m\u00eame une politique sociale \u00e9clair\u00e9e peut \u00e9teindre les foyers \u00e9pid\u00e9miques du d\u00e9lit d&rsquo;occasion. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>N\u00e9anmoins, les contradictions insolubles demeurent b\u00e9antes. Le parti de la solidarit\u00e9 humaine abritait en son sein un penseur qui continuait de r\u00e9clamer la peine de mort et la rel\u00e9gation perp\u00e9tuelle pour les criminels-n\u00e9s, et qui justifiait l&rsquo;in\u00e9galit\u00e9 des races et des classes par l&rsquo;anthropom\u00e9trie squelettique. Ce grand \u00e9cart id\u00e9ologique illustre \u00e0 merveille les ambigu\u00eft\u00e9s d&rsquo;une \u00e9poque qui croyait pouvoir r\u00e9concilier l&rsquo;\u00e9mancipation d\u00e9mocratique et l&rsquo;assujettissement autoritaire \u00e0 la biologie.<\/p>\n<h2>10. R\u00e9ception internationale, controverses et confrontations doctrinales<\/h2>\n<p>D\u00e8s les ann\u00e9es 1880, l&rsquo;anthropologie criminelle de Lombroso cesse d&rsquo;\u00eatre une affaire purement italienne pour se muer en un champ de bataille intellectuel \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle plan\u00e9taire. C&rsquo;est en France, terre d&rsquo;\u00e9lection de la m\u00e9decine l\u00e9gale clinique et de la sociologie naissante, que la doctrine lombrosienne se heurte \u00e0 son opposition la plus vigoureuse et m\u00e9thodique.<\/p>\n<h3>10.1 L&rsquo;\u00e9cole lyonnaise d&rsquo;Alexandre Lacassagne : le primat du milieu social<\/h3>\n<p>La contestation la plus redoutable et la plus scientifiquement articul\u00e9e \u00e9mane de l&rsquo;Universit\u00e9 de Lyon, sous la conduite du professeur de m\u00e9decine l\u00e9gale <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.biusante.parisdescartes.fr\/histoire\/medecins\/index.php?cle=9305\">Alexandre Lacassagne<\/a>. Fondateur des prestigieuses <em>Archives de l&rsquo;anthropologie criminelle<\/em> en 1886, Lacassagne refuse cat\u00e9goriquement le fatalisme anatomique de son confr\u00e8re transalpin.<\/p>\n<p>L&rsquo;affrontement paradigmatique \u00e9clate au grand jour lors du <strong>Premier Congr\u00e8s international d&rsquo;anthropologie criminelle<\/strong>, tenu \u00e0 Rome en 1885. Alors que les d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s italiens exhibent avec triomphalisme leurs s\u00e9ries de cr\u00e2nes et leurs compas anthropom\u00e9triques, Lacassagne prend la parole pour porter une estocade m\u00e9morable, formulant deux aphorismes qui entreront dans l&rsquo;histoire de la criminologie :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Le milieu social est le bouillon de culture de la criminalit\u00e9 ; le microbe, c&rsquo;est le criminel, un \u00e9l\u00e9ment qui n&rsquo;a d&rsquo;importance que le jour o\u00f9 il trouve le bouillon qui le fait fermenter. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Les soci\u00e9t\u00e9s n&rsquo;ont que les criminels qu&rsquo;elles m\u00e9ritent. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>S&rsquo;appuyant sur les travaux de Louis-Ren\u00e9 Villerm\u00e9 et des hygi\u00e9nistes fran\u00e7ais, Lacassagne d\u00e9montre que les pr\u00e9tendus \u00ab stigmates \u00bb anatomiques de Lombroso sont soit des artefacts m\u00e9thodologiques r\u00e9sultant de mesures biais\u00e9es, soit des s\u00e9quelles banales de la malnutrition infantile, du rachitisme ouvrier, de la syphilis cong\u00e9nitale ou de traumatismes physiques fr\u00e9quents dans les classes laborieuses. Le d\u00e9linquant n&rsquo;est pas un sauvage atavique surgissant de la pr\u00e9histoire, mais le produit vici\u00e9 des mis\u00e8res de la soci\u00e9t\u00e9 industrielle. L&rsquo;\u00c9cole de Lyon substitue ainsi une criminologie sociom\u00e9dicale, ax\u00e9e sur la r\u00e9forme sociale et l&rsquo;hygi\u00e8ne, \u00e0 l&rsquo;ontologie biologique d\u00e9sesp\u00e9rante de l&rsquo;\u00c9cole de Turin.<\/p>\n<h3>10.2 Gabriel Tarde et la th\u00e9orie sociologique de l&rsquo;imitation<\/h3>\n<p>\u00c0 la critique m\u00e9dico-l\u00e9gale de Lacassagne vient s&rsquo;ajouter l&rsquo;offensive philosophique et sociologique men\u00e9e par le magistrat et philosophe <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/essentiels\/tarde\/criminalite-comparee\">Gabriel Tarde<\/a>. Dans son ouvrage magistral <em>La criminalit\u00e9 compar\u00e9e<\/em> (1886), puis dans <em>La philosophie p\u00e9nale<\/em> (1890), Tarde pulv\u00e9rise m\u00e9thodiquement les pr\u00e9tentions scientifiques de l&rsquo;atavisme lombrosien.<\/p>\n<p>Tarde avance un argument d&rsquo;une simplicit\u00e9 d\u00e9vastatrice : si l&rsquo;on prend la peine de mesurer les cr\u00e2nes et les oreilles d&rsquo;une population d&rsquo;hommes r\u00e9put\u00e9s honn\u00eates \u2014 magistrats, \u00e9v\u00eaques, paysans ou savants \u2014, on y retrouve avec la m\u00eame fr\u00e9quence statistique les asym\u00e9tries faciales, les anomalies dentaires ou les d\u00e9formations occipitales que Lombroso attribue exclusivement aux assassins. Les stigmates anatomiques ne prouvent rigoureusement rien car ils manquent de toute sp\u00e9cificit\u00e9 clinique.<\/p>\n<p>Pour expliquer la gen\u00e8se des comportements d\u00e9lictueux, Tarde formule sa c\u00e9l\u00e8bre th\u00e9orie psychosociale des <strong>lois de l&rsquo;imitation<\/strong> :<\/p>\n<ul>\n<li>Le crime n&rsquo;est pas une pulsion biologique inn\u00e9e, mais une profession sociale qui s&rsquo;apprend, se transmet et se perfectionne par contagion interindividuelle ;<\/li>\n<li>De m\u00eame qu&rsquo;on apprend le m\u00e9tier de menuisier ou de cordonnier, on apprend les gestes du pickpocket ou du faussaire par imitation de mod\u00e8les admir\u00e9s au sein du groupe de pairs ;<\/li>\n<li>Le d\u00e9linquant est un produit culturel, model\u00e9 par les modes, les traditions professionnelles marginales et la suggestion collective.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Avec Tarde, l&rsquo;explication du crime bascule d\u00e9finitivement du champ de la somatologie vers celui de la psychologie sociale. Le triomphe intellectuel des th\u00e8ses tardiennes en France marque le coup d&rsquo;arr\u00eat de l&rsquo;expansionnisme lombrosien dans la pens\u00e9e universitaire francophone.<\/p>\n<h3>10.3 Le Congr\u00e8s de Bruxelles en 1892 et le reflux des th\u00e8ses ataviques<\/h3>\n<p>Le point de bascule diplomatique et scientifique de cette guerre d&rsquo;\u00e9coles survient lors du <strong>Troisi\u00e8me Congr\u00e8s international d&rsquo;anthropologie criminelle<\/strong>, r\u00e9uni \u00e0 Bruxelles en 1892. Priv\u00e9e du soutien inconditionnel des juristes et rejet\u00e9e par la quasi-totalit\u00e9 des d\u00e9l\u00e9gations \u00e9trang\u00e8res, la d\u00e9l\u00e9gation italienne subit un d\u00e9saveu humiliant.<\/p>\n<p>Face \u00e0 la mont\u00e9e en puissance de la sociologie d&rsquo;\u00c9mile Durkheim, qui proclame le caract\u00e8re universel et \u00ab normal \u00bb du crime en tant que fait social r\u00e9gulateur, les th\u00e8ses cranioscopiques de Lombroso apparaissent soudainement obsol\u00e8tes, voire r\u00e9trogrades. Des p\u00e9nalistes \u00e9minents, comme le juriste allemand <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.deutsche-biographie.de\/sfz53634.html\">Franz von Liszt<\/a>, plaident pour un pragmatisme de politique criminelle d\u00e9lest\u00e9 des fantasmagories de l&rsquo;atavisme : la science doit servir \u00e0 individualiser la peine et \u00e0 r\u00e9former le condamn\u00e9 sans s&#8217;embarrasser de mesurer la capacit\u00e9 cubique de son cr\u00e2ne.<\/p>\n<p>Le coup de gr\u00e2ce empirique sera ass\u00e9n\u00e9 quelques ann\u00e9es plus tard, en 1913, par le criminologue britannique Charles Goring. Dans une \u00e9tude monumentale intitul\u00e9e <em>The English Convict<\/em>, portant sur l&rsquo;examen minutieux et rigoureusement contr\u00f4l\u00e9 de plus de 3 000 d\u00e9tenus de Sa Majest\u00e9 compar\u00e9s \u00e0 un groupe t\u00e9moin de citoyens non condamn\u00e9s (soldats, \u00e9tudiants d&rsquo;Oxford et de Cambridge, m\u00e9decins), Goring conclut par des analyses statistiques irr\u00e9futables qu&rsquo;il n&rsquo;existe aucune diff\u00e9rence morphologique significative entre les deux populations :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab En mati\u00e8re d&rsquo;anomalies physiques et cr\u00e2niennes, le type du criminel-n\u00e9 de Lombroso n&rsquo;existe tout simplement pas : c&rsquo;est un mythe forg\u00e9 par l&rsquo;imagination d&rsquo;un observateur pr\u00e9venu. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00c0 la veille de la Premi\u00e8re Guerre mondiale, l&rsquo;anthropom\u00e9trie cr\u00e2nienne lombrosienne est scientifiquement morte, abandonn\u00e9e par la m\u00e9decine l\u00e9gale internationale dominante.<\/p>\n<h2>11. Les d\u00e9rives id\u00e9ologiques, le racisme scientifique et l&rsquo;impact sur le droit p\u00e9nal<\/h2>\n<p>Si la th\u00e9orie de l&rsquo;atavisme cr\u00e2nien a \u00e9t\u00e9 invalid\u00e9e par la science ult\u00e9rieure, il serait dangereux d&rsquo;ignorer la post\u00e9rit\u00e9 toxique et les d\u00e9rives sociopolitiques majeures engendr\u00e9es par la doctrine positiviste. L&rsquo;autorit\u00e9 d&rsquo;un discours enrob\u00e9 du prestige de la biologie a fourni des alibis redoutables aux violences \u00e9tatiques du XXe si\u00e8cle.<\/p>\n<h3>11.1 La hi\u00e9rarchisation raciale et la question m\u00e9ridionale italienne<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des aspects les plus sombres de l&rsquo;\u0153uvre de Lombroso r\u00e9side dans sa contribution directe \u00e0 la construction du \u00ab racisme scientifique \u00bb interne \u00e0 la jeune nation italienne, au c\u0153ur des d\u00e9bats virulents sur la fameuse <em>questione meridionale<\/em> (la question du Sud). Dans ses \u00e9crits anthropologiques, notamment <em>L&rsquo;Uomo bianco e l&rsquo;uomo di colore<\/em> (1871) puis dans ses \u00e9tudes sur la Calabre et la Sicile, le savant projette sur la g\u00e9ographie p\u00e9ninsulaire une grille de lecture racialiste sans nuances.<\/p>\n<p>Lombroso postule une dichotomie fondamentale dans le peuplement de l&rsquo;Italie :<\/p>\n<ul>\n<li>Le Nord de la p\u00e9ninsule serait peupl\u00e9 d&rsquo;individus issus de souches \u00ab aryennes \u00bb et celtiques, laborieux, port\u00e9s vers l&rsquo;ordre civique, le progr\u00e8s industriel et la mesure morale ;<\/li>\n<li>Le Mezzogiorno et les \u00eeles (Sicile, Sardaigne) seraient domin\u00e9s par des \u00e9l\u00e9ments ethniques \u00ab m\u00e9diterran\u00e9ens \u00bb, \u00ab s\u00e9mitiques \u00bb et \u00ab africains \u00bb, caract\u00e9ris\u00e9s par une indolence native, une \u00e9motivit\u00e9 explosive et une pr\u00e9disposition naturelle \u00e0 la r\u00e9bellion et au sang.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette th\u00e9orie fournit aux \u00e9lites pi\u00e9montaises et lib\u00e9rales une caution m\u00e9dicale id\u00e9ale pour justifier l&rsquo;\u00e9chec de l&rsquo;int\u00e9gration \u00e9conomique du Sud apr\u00e8s l&rsquo;unification : l&rsquo;arri\u00e9ration mat\u00e9rielle de la Calabre ou de la Sicile n&rsquo;est plus la cons\u00e9quence de choix fiscaux iniques, d&rsquo;un sous-investissement public ou de la pr\u00e9dation du capitalisme septentrional, mais la manifestation fatale d&rsquo;une inf\u00e9riorit\u00e9 biologique des populations m\u00e9ridionales. Les f\u00e9roces brigands calabrais pourchass\u00e9s par l&rsquo;arm\u00e9e ne sont pas des r\u00e9volt\u00e9s sociaux spoli\u00e9s par la destruction du r\u00e9gime des Bourbons, mais des sauvages ataviques, g\u00e9n\u00e9tiquement apparent\u00e9s aux tribus africaines. Cette stigmatisation a durablement enkyst\u00e9 dans la culture politique italienne un m\u00e9pris territorial s\u00e9gr\u00e9gationniste dont les \u00e9chos r\u00e9sonnent encore aujourd&rsquo;hui.<\/p>\n<h3>11.2 L&rsquo;eug\u00e9nisme p\u00e9nal et les d\u00e9rives totalitaires du XXe si\u00e8cle<\/h3>\n<p>En arrachant le droit de punir \u00e0 la dignit\u00e9 morale du sujet kantien pour le confier \u00e0 l&rsquo;expertise des hygi\u00e9nistes de l&rsquo;\u00c9tat, Lombroso et l&rsquo;\u00c9cole positiviste ont ouvert la bo\u00eete de Pandore de l&rsquo;<strong>eug\u00e9nisme p\u00e9nal<\/strong>. Lorsque la soci\u00e9t\u00e9 s&rsquo;octroie le droit de neutraliser un \u00eatre non pour ce qu&rsquo;il a fait, mais pour <em>ce qu&rsquo;il est<\/em> biologiquement, la fronti\u00e8re s\u00e9parant la justice p\u00e9nale de l&rsquo;\u00e9puration raciale devient tragiquement poreuse.<\/p>\n<p>Durant l&rsquo;entre-deux-guerres, les concepts positivistes de \u00ab dangerosit\u00e9 sociale sans d\u00e9lit \u00bb, de \u00ab terrain d\u00e9g\u00e9n\u00e9ratif incorrigible \u00bb et de primat absolu de la pr\u00e9servation du corps social sur les libert\u00e9s individuelles sont r\u00e9cup\u00e9r\u00e9s et radicalis\u00e9s par les r\u00e9gimes totalitaires :<\/p>\n<ul>\n<li>En Italie fasciste, si le Code p\u00e9nal Rocco de 1930 tente une synth\u00e8se de fa\u00e7ade entre n\u00e9oclassicisme et positivisme, il int\u00e8gre massivement le concept lombrosien de \u00ab dangerosit\u00e9 de l&rsquo;auteur \u00bb par le biais des mesures de s\u00fbret\u00e9 ind\u00e9termin\u00e9es et du fichage pr\u00e9ventif des opposants politiques ;<\/li>\n<li>Dans l&rsquo;Allemagne nationale-socialiste, la doctrine de l&rsquo;\u00ab hygi\u00e8ne raciale \u00bb (<em>Rassenhygiene<\/em>) et les lois p\u00e9nales nazies contre les \u00ab d\u00e9linquants d&rsquo;habitude dangereux \u00bb (1933) reprennent textuellement l&rsquo;imp\u00e9ratif biologique d&rsquo;\u00e9limination des d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9s incorrigibles, justifiant la st\u00e9rilisation forc\u00e9e de centaines de milliers de malades mentaux, puis leur extermination m\u00e9thodique dans le cadre de l&rsquo;op\u00e9ration <em>Aktion T4<\/em> ;<\/li>\n<li>Aux \u00c9tats-Unis, le mouvement eug\u00e9niste inspir\u00e9 des doctrines criminologiques m\u00e9dicalis\u00e9es a conduit, sous l&rsquo;\u00e9gide de lois \u00e9tatiques valid\u00e9es par la Cour supr\u00eame (arr\u00eat <em>Buck v. Bell<\/em> en 1927), \u00e0 la st\u00e9rilisation contrainte de plus de 60 000 personnes \u00e9tiquet\u00e9es \u00ab inadapt\u00e9es morales \u00bb, prostitu\u00e9es ou d\u00e9linquantes potentielles.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Certes, Cesare Lombroso, juif patriote et socialiste r\u00e9formateur, n&rsquo;aurait pas cautionn\u00e9 l&rsquo;apocalypse g\u00e9nocidaire hitl\u00e9rienne. Il n&rsquo;en demeure pas moins que son renoncement explicite aux garanties juridiques lib\u00e9rales du sujet de droit au profit d&rsquo;un utilitarisme biologique int\u00e9gral porte une lourde responsabilit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique dans la d\u00e9shumanisation du r\u00e9prouv\u00e9 au cours du si\u00e8cle suivant.<\/p>\n<h3>11.3 La transformation durable de la proc\u00e9dure p\u00e9nale et p\u00e9nitentiaire<\/h3>\n<p>Il serait cependant r\u00e9ducteur de ne voir dans l&rsquo;impact pratique de Lombroso qu&rsquo;une s\u00e9rie de d\u00e9rives sinistres. Par sa charge furieuse contre l&rsquo;abstraction compass\u00e9e des juristes de cabinet, l&rsquo;anthropologie criminelle a \u00e9galement \u00e9t\u00e9 le moteur de transformations institutionnelles durables qui structurent encore le fonctionnement de notre justice contemporaine.<\/p>\n<p>C&rsquo;est au positivisme lombrosien que l&rsquo;on doit l&rsquo;introduction permanente, syst\u00e9matique et contradictoire de l&rsquo;<strong>expertise psychiatrique m\u00e9dico-l\u00e9gale<\/strong> dans les pr\u00e9toires criminels. Avant lui, l&rsquo;examen mental de l&rsquo;accus\u00e9 \u00e9tait une exception rarissime, r\u00e9serv\u00e9e aux cas de d\u00e9mence furieuse flagrante. Apr\u00e8s lui, il devient impensable de juger un crime grave sans convoquer \u00e0 la barre des m\u00e9decins pour analyser l&rsquo;histoire psychobiologique, les ant\u00e9c\u00e9dents toxiques, la trajectoire affective et la structure de personnalit\u00e9 de l&rsquo;auteur.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, le mouvement positiviste a impuls\u00e9 :<\/p>\n<ul>\n<li>La cr\u00e9ation d&rsquo;\u00e9tablissements sp\u00e9cialis\u00e9s pour les ali\u00e9n\u00e9s criminels \u2014 les \u00ab asiles d&rsquo;ali\u00e9n\u00e9s judiciaires \u00bb (devenus plus tard les centres de r\u00e9tention ou h\u00f4pitaux psychiatriques s\u00e9curis\u00e9s), \u00e9vitant que des d\u00e9ments ne croupissent au secret dans les prisons ordinaires ;<\/li>\n<li>Le d\u00e9veloppement du fichage anthropom\u00e9trique syst\u00e9matique sous la conduite de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k205466v\">Alphonse Bertillon<\/a> en France (le bertillonnage), rationalisant l&rsquo;identification des r\u00e9cidivistes par la m\u00e9trique corporelle et la photographie standardis\u00e9e ;<\/li>\n<li>La naissance de la victimologie et de la psychologie testimoniale pionni\u00e8re, Lombroso ayant \u00e9t\u00e9 l&rsquo;un des premiers \u00e0 \u00e9tudier scientifiquement la fragilit\u00e9 des d\u00e9positions des enfants, des hyst\u00e9riques et des t\u00e9moins traumatis\u00e9s.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>12. L&rsquo;h\u00e9ritage \u00e9pist\u00e9mologique de Cesare Lombroso dans la psychiatrie et la psychologie contemporaines<\/h2>\n<p>Plus d&rsquo;un si\u00e8cle apr\u00e8s la mort de Cesare Lombroso, survenue \u00e0 Turin le 19 octobre 1909, son ombre continue de hanter les sciences de l&rsquo;esprit, les politiques de s\u00e9curit\u00e9 publique et la mus\u00e9ologie contemporaine. Son \u0153uvre appara\u00eet aujourd&rsquo;hui comme un monument ambigu, fascinant et inqui\u00e9tant, \u00e0 la crois\u00e9e de l&rsquo;histoire des sciences et de la philosophie morale.<\/p>\n<h3>12.1 Le Mus\u00e9e d&rsquo;anthropologie criminelle de Turin : m\u00e9moire et patrimonialisation<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des incarnations les plus saisissantes de la pens\u00e9e lombrosienne se trouve au c\u0153ur de la ville de Turin : le <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/museolombroso.unito.it\/\">Mus\u00e9e d&rsquo;anthropologie criminelle Cesare Lombroso<\/a>. H\u00e9berg\u00e9 au sein de l&rsquo;Universit\u00e9 de Turin, ce lieu extraordinaire et troublant rassemble la totalit\u00e9 des collections accumul\u00e9es par le m\u00e9decin tout au long de sa vie de chercheur :<\/p>\n<ul>\n<li>Des centaines de cr\u00e2nes de condamn\u00e9s, de brigands, d&rsquo;ali\u00e9n\u00e9s et de soldats, soigneusement r\u00e9pertori\u00e9s et class\u00e9s dans des vitrines d&rsquo;acajou ;<\/li>\n<li>Des squelettes entiers, des dizaines de cerveaux humains conserv\u00e9s dans le formol et des morceaux de peaux tatou\u00e9es ass\u00e9ch\u00e9es ;<\/li>\n<li>Une collection unique au monde d&rsquo;armes de crimes artisanales, de masques mortuaires en pl\u00e2tre de d\u00e9capit\u00e9s, de fausses monnaies et de poteries incis\u00e9es clandestinement en prison ;<\/li>\n<li>Et, geste ultime de coh\u00e9rence scientifique et d&rsquo;exhibitionnisme macabre, le <strong>propre corps de Cesare Lombroso<\/strong> : conform\u00e9ment aux volont\u00e9s testamentaires du savant, ses coll\u00e8gues ont diss\u00e9qu\u00e9 sa d\u00e9pouille, conserv\u00e9 son cerveau dans l&rsquo;alcool et fait monter son squelette dans une vitrine, tandis que son visage momifi\u00e9 repose dans un meuble vitr\u00e9 au milieu de ses collections.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Le mus\u00e9e a r\u00e9cemment \u00e9t\u00e9 au centre d&rsquo;une violente controverse m\u00e9morielle et judiciaire. Au d\u00e9but des ann\u00e9es 2010, un comit\u00e9 citoyen originaire de Motta Santa Lucia (Calabre) a exig\u00e9 la restitution des restes de Giuseppe Villella afin de lui offrir une s\u00e9pulture digne sur sa terre natale, d\u00e9non\u00e7ant le caract\u00e8re infamant de l&rsquo;exposition publique de son cr\u00e2ne comme \u00ab troph\u00e9e du racisme anti-m\u00e9ridional \u00bb. Apr\u00e8s de multiples jugements, la Cour d&rsquo;appel a confirm\u00e9 le maintien de la pi\u00e8ce au sein des collections patrimoniales de l&rsquo;universit\u00e9. Aujourd&rsquo;hui, le mus\u00e9e a repens\u00e9 enti\u00e8rement sa m\u00e9diation : loin d&rsquo;\u00eatre un sanctuaire c\u00e9l\u00e9brant des dogmes d\u00e9chus, il se veut un laboratoire d&rsquo;histoire critique des sciences, invitant le visiteur \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir aux d\u00e9rives et aux illusions du scientisme du XIXe si\u00e8cle.<\/p>\n<h3>12.2 La neurocriminologie moderne : un renouveau n\u00e9o-lombrosien ?<\/h3>\n<p>Alors que la craniom\u00e9trie du XIXe si\u00e8cle a \u00e9t\u00e9 balay\u00e9e par l&rsquo;histoire, assiste-t-on au XXIe si\u00e8cle \u00e0 une r\u00e9surgence souterraine du d\u00e9terminisme biologique sous les atours s\u00e9duisants des neurosciences ? C&rsquo;est la question cruciale soulev\u00e9e par l&rsquo;\u00e9mergence de la <strong>neurocriminologie<\/strong> contemporaine, illustr\u00e9e notamment par les travaux du psychologue et criminologue britannique Adrian Raine (auteur de <em>The Anatomy of Violence<\/em>, 2013).<\/p>\n<p>Les outils ont chang\u00e9, mais les analogies conceptuelles demeurent troublantes :<\/p>\n<ul>\n<li>\u00c0 la cranioscopie de Lombroso a succ\u00e9d\u00e9 l&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) : les neuroscientifiques traquent les dysfonctionnements du cortex pr\u00e9frontal orbitaire ou l&rsquo;hyperactivit\u00e9 de l&rsquo;amygdale chez les psychopathes tueurs en s\u00e9rie ;<\/li>\n<li>\u00c0 l&rsquo;atavisme s&rsquo;est substitu\u00e9e la g\u00e9n\u00e9tique mol\u00e9culaire comportementale : la d\u00e9couverte des polymorphismes du g\u00e8ne codant pour la monoamine-oxydase A (l&rsquo;all\u00e8le dit \u00ab g\u00e8ne du guerrier \u00bb ou MAO-A) a relanc\u00e9 les d\u00e9bats sur l&rsquo;existence d&rsquo;une pr\u00e9disposition biologique inn\u00e9e aux passages \u00e0 l&rsquo;acte impulsifs et violents ;<\/li>\n<li>Aux \u00ab stigmates \u00bb anatomiques externes se sont substitu\u00e9s les biomarqueurs internes : un rythme cardiaque au repos anormalement bas est d\u00e9sormais corr\u00e9l\u00e9 statistiquement \u00e0 l&rsquo;absence de peur et aux conduites antisociales chroniques.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Bien entendu, la neurocriminologie contemporaine se d\u00e9fend vigoureusement de tout r\u00e9ductionnisme simpliste, prenant soin d&rsquo;int\u00e9grer les apports de l&rsquo;\u00e9pig\u00e9n\u00e9tique \u2014 qui d\u00e9montre que l&rsquo;expression des g\u00e8nes d\u00e9pend fondamentalement des traumatismes affectifs et des carences subis durant l&rsquo;enfance. Il n&rsquo;en reste pas moins que le risque d&rsquo;un <em>neuro-d\u00e9terminisme<\/em> juridique ressurgit avec force dans les tribunaux am\u00e9ricains et europ\u00e9ens, o\u00f9 des avocats versent d&rsquo;ores et d\u00e9j\u00e0 au dossier des scanners c\u00e9r\u00e9braux pour plaider l&rsquo;irresponsabilit\u00e9 ou l&rsquo;att\u00e9nuation de peine de leurs clients, r\u00e9actualisant sous une forme high-tech le vieux spectre lombrosien de l&rsquo;irresponsabilit\u00e9 organique.<\/p>\n<h3>12.3 Bilan critique : du faux pas m\u00e9thodologique au saut \u00e9pist\u00e9mologique<\/h3>\n<p>Au terme de cette travers\u00e9e de l&rsquo;univers intellectuel de Cesare Lombroso, quel jugement l&rsquo;histoire des id\u00e9es peut-elle porter sur cette figure titanesque et controvers\u00e9e ? Le constat scientifique est sans \u00e9quivoque : sur le plan strictement substantiel, la doctrine anatomique de l&rsquo;atavisme, la nosographie de l&rsquo;\u00e9pilepto\u00efdisme universel et la traque des stigmates cr\u00e2niens ont constitu\u00e9 une impasse m\u00e9thodologique compl\u00e8te, un gigantesque faux pas encombr\u00e9 de biais de confirmation, d&rsquo;\u00e9chantillonnages tronqu\u00e9s et de pr\u00e9jug\u00e9s culturels d&rsquo;\u00e9poque.<\/p>\n<p>Mais sur le plan historique et \u00e9pist\u00e9mologique, Lombroso a accompli un saut irr\u00e9versible. En osant regarder le criminel non plus comme une abstraction juridique d\u00e9sincarn\u00e9e, mais comme un \u00eatre de chair, de souffrance, de pulsions et de m\u00e9moire biologique, il a contraint les soci\u00e9t\u00e9s modernes \u00e0 inventer la criminologie empirique, la sociologie de la d\u00e9viance et la psychiatrie m\u00e9dico-l\u00e9gale. Il a arrach\u00e9 la justice punitive \u00e0 la froideur de la vengeance g\u00e9om\u00e9trique pour la confronter \u00e0 l&rsquo;\u00e9paisseur tragique de la condition humaine.<\/p>\n<p>Cesare Lombroso demeure ainsi le parangon flamboyant du savant moderne : un explorateur visionnaire \u00e9gar\u00e9 dans les mirages mat\u00e9rialistes de son si\u00e8cle, dont les erreurs spectaculaires continuent d&rsquo;instruire nos vigilances \u00e9thiques, nous rappelant avec force que toute tentative de r\u00e9duire l&rsquo;insondable libert\u00e9 de l&rsquo;esprit humain \u00e0 la pure m\u00e9canique de la mati\u00e8re vivante porte en elle le germe de sa propre d\u00e9mesure.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Beccaria, C. (1764). <em>Dei delitti e delle pene<\/em>. Livourne : Marco Coltellini.<\/li>\n<li>Darwin, C. (1871). <em>The Descent of Man, and Selection in Relation to Sex<\/em>. Londres : John Murray.<\/li>\n<li>Ferri, E. (1884). <em>La sociologia criminale<\/em>. Turin : Fratelli Bocca.<\/li>\n<li>Garofalo, R. (1885). <em>Criminologia: Studio sul delitto, sulle sue cause e sui mezzi di repressione<\/em>. Turin : Fratelli Bocca.<\/li>\n<li>Goring, C. (1913). <em>The English Convict: A Statistical Study<\/em>. Londres : His Majesty&rsquo;s Stationery Office.<\/li>\n<li>Lacassagne, A. (1886). Actes du premier Congr\u00e8s international d&rsquo;anthropologie criminelle (Rome, 1885). <em>Archives de l&rsquo;Anthropologie Criminelle et des Sciences P\u00e9nales<\/em>, 1, 9-18. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k205466v\">https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k205466v<\/a><\/li>\n<li>Lombroso, C. (1864). <em>Genio e follia, in rapporto alla medicina legale, alla critica ed alla storia<\/em>. Milan : Chiusi.<\/li>\n<li>Lombroso, C. (1876). <em>L&rsquo;Uomo delinquente studiato in rapporto all&rsquo;antropologia, alla giurisprudenza ed alle discipline carcerarie<\/em> (1re \u00e9d.). Milan : Ulrico Hoepli.<\/li>\n<li>Lombroso, C. (1887). <em>L&rsquo;Homme criminel : Criminel-n\u00e9, fou moral, \u00e9pileptique<\/em> (traduit sur la 4e \u00e9d. italienne par G. Regnier et A. Bournet). Paris : F\u00e9lix Alcan. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k54928096\">https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k54928096<\/a><\/li>\n<li>Lombroso, C., &#038; Ferrero, G. (1893). <em>La donna delinquente, la prostituta e la donna normale<\/em>. Turin : L. Roux e C.<\/li>\n<li>Lombroso, C., &#038; Laschi, R. (1890). <em>Il delitto politico e le rivoluzioni in rapporto al diritto, all&rsquo;antropologia criminale ed alla scienza di governo<\/em>. Turin : Fratelli Bocca.<\/li>\n<li>Mucchielli, L. (1994). H\u00e9r\u00e9dit\u00e9 et \u00ab milieu social \u00bb : Le faux d\u00e9bat entre l&rsquo;\u00e9cole italienne et l&rsquo;\u00e9cole fran\u00e7aise de criminologie. <em>Histoire de la Criminologie Fran\u00e7aise<\/em>, 188-214. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.persee.fr\/doc\/galip_0016-4119_1991_num_33_1_2290\">https:\/\/www.persee.fr\/doc\/galip_0016-4119_1991_num_33_1_2290<\/a><\/li>\n<li>Nordau, M. (1892). <em>Entartung<\/em> (2 vol.). Berlin : Carl Duncker.<\/li>\n<li>Raine, A. (2013). <em>The Anatomy of Violence: The Biological Roots of Crime<\/em>. New York : Pantheon Books.<\/li>\n<li>Renneville, M. (2003). <em>Crime et folie : Deux si\u00e8cles d&rsquo;enqu\u00eates m\u00e9dicales et judiciaires<\/em>. Paris : Fayard.<\/li>\n<li>Tarde, G. (1886). <em>La criminalit\u00e9 compar\u00e9e<\/em>. Paris : F\u00e9lix Alcan. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/essentiels\/tarde\/criminalite-comparee\">https:\/\/gallica.bnf.fr\/essentiels\/tarde\/criminalite-comparee<\/a><\/li>\n<li>Villa, R. (1985). <em>Il deviante e i suoi segni: Lombroso e la nascita dell&rsquo;antropologia criminale<\/em>. Milan : Franco Angeli.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une analyse acad\u00e9mique exhaustive de la vie, des th\u00e9ories criminologiques et de l&rsquo;h\u00e9ritage scientifique de Cesare Lombroso (1835-1909).<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[22536,1516],"tags":[13540,22537,22539,22538,4052],"class_list":["post-14499","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-criminologie-clinique","category-histoire-de-la-psychologie","tag-anthropometrie","tag-cesare-lombroso","tag-criminel-ne","tag-criminologie-positiviste","tag-psychopathologie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/14499","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=14499"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/14499\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=14499"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=14499"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=14499"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}