{"id":14458,"date":"2026-10-07T15:52:49","date_gmt":"2026-10-07T15:52:49","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/carol-gilligan-1936-a-nos-jours\/"},"modified":"2026-10-07T15:52:49","modified_gmt":"2026-10-07T15:52:49","slug":"carol-gilligan-1936-a-nos-jours","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=carol-gilligan-1936-a-nos-jours","title":{"rendered":"Carol Gilligan &#8211; 1936 \u00e0 nos jours"},"content":{"rendered":"<p>Dans l&rsquo;histoire des sciences humaines et sociales de la seconde moiti\u00e9 du vingti\u00e8me si\u00e8cle, peu d&rsquo;interventions intellectuelles ont suscit\u00e9 un \u00e9branlement paradigmatique aussi profond, durable et disput\u00e9 que celle de la psychologue et philosophe am\u00e9ricaine <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/steinhardt.nyu.edu\/people\/carol-gilligan\">Carol Gilligan<\/a>. N\u00e9e \u00e0 l&rsquo;aube d&rsquo;une \u00e8re marqu\u00e9e par de profondes reconfigurations g\u00e9opolitiques et soci\u00e9tales, Gilligan a d\u00e9velopp\u00e9 une critique immanente des th\u00e9ories canoniques du d\u00e9veloppement psychologique et moral, d\u00e9non\u00e7ant avec une rare acuit\u00e9 m\u00e9thodologique l&rsquo;omission structurelle de l&rsquo;exp\u00e9rience f\u00e9minine au sein des dispositifs exp\u00e9rimentaux dominants. En contestant le postulat selon lequel l&rsquo;autonomie formelle, le d\u00e9tachement affectif et la d\u00e9duction rationnelle de principes abstraits constitueraient l&rsquo;acm\u00e9 ind\u00e9passable de la maturit\u00e9 humaine, ses travaux ont ouvert une br\u00e8che \u00e9pist\u00e9mologique majeure \u00e0 travers laquelle une nouvelle conceptualisation de l&rsquo;agir \u00e9thique a pu \u00e9merger.<\/p>\n<p>L&rsquo;apport r\u00e9volutionnaire de Gilligan ne s&rsquo;est pas limit\u00e9 \u00e0 corriger un simple biais statistique ou un \u00e9chantillonnage d\u00e9faillant au sein de la psychologie cognitive ; il a forg\u00e9 une herm\u00e9neutique novatrice de l&rsquo;int\u00e9riorit\u00e9 et de la relationnalit\u00e9. En publiant en 1982 son ouvrage fondamental, <em>In a Different Voice: Psychological Theory and Women&rsquo;s Development<\/em>, elle a introduit dans le lexique intellectuel mondial l&rsquo;\u00ab \u00e9thique du <em>care<\/em> \u00bb (souvent traduite en fran\u00e7ais par \u00ab \u00e9thique de la sollicitude \u00bb, du soin ou de la responsabilit\u00e9 relationnelle). Cette approche ne concevait plus le sujet moral comme un atome autosuffisant en qu\u00eate d&rsquo;impartialit\u00e9 juridique et d&rsquo;arbitrage contractuel, mais comme une entit\u00e9 intrins\u00e8quement vuln\u00e9rable, enracin\u00e9e dans une trame d&rsquo;interd\u00e9pendances concr\u00e8tes et confront\u00e9e \u00e0 l&rsquo;exigence d&rsquo;une r\u00e9ponse affective et pratique aux besoins d&rsquo;autrui.<\/p>\n<p>Le cheminement intellectuel de Carol Gilligan, qui s&rsquo;\u00e9tend sur plus de six d\u00e9cennies, repr\u00e9sente une travers\u00e9e interdisciplinaire exemplaire liant la psychologie clinique, la th\u00e9orie litt\u00e9raire, l&rsquo;analyse socio-politique et la jurisprudence critique. De ses premi\u00e8res enqu\u00eates de terrain sur les d\u00e9cisions complexes li\u00e9es \u00e0 l&rsquo;avortement jusqu&rsquo;\u00e0 ses explorations contemporaines sur la persistance psychodynamique du patriarcat et la vuln\u00e9rabilit\u00e9 \u00e9motionnelle des gar\u00e7ons, sa voix demeure une composante incontournable pour penser la crise d\u00e9mocratique contemporaine et les reconfigurations \u00e9thiques du vingt-et-uni\u00e8me si\u00e8cle. Retracer cette trajectoire, c&rsquo;est explorer la mani\u00e8re dont l&rsquo;\u00e9coute m\u00e9thodique de ce qui demeurait historiquement inaudible a transform\u00e9 notre compr\u00e9hension de la justice, de l&rsquo;identit\u00e9 et du lien social.<\/p>\n<h2>1. Introduction et trajectoire biographique : Les origines d&rsquo;une pens\u00e9e novatrice<\/h2>\n<h3>1.1 Enfance, formation intellectuelle et contexte historique (1936-1960)<\/h3>\n<p>Carol Gilligan, n\u00e9e Carol Friedman le 28 novembre 1936 dans l&rsquo;arrondissement new-yorkais de Manhattan, grandit au sein d&rsquo;une famille issue de la bourgeoisie intellectuelle juive. Fille de William Friedman, avocat engag\u00e9, et de Mabel Caminez Friedman, enseignante en maternelle dot\u00e9e d&rsquo;une forte sensibilit\u00e9 \u00e9ducative, elle \u00e9volue dans un climat domestique o\u00f9 le d\u00e9bat intellectuel, la sensibilit\u00e9 artistique et la conscience civique sont quotidiennement valoris\u00e9s. L&rsquo;environnement new-yorkais des ann\u00e9es 1940 et 1950, travers\u00e9 par les r\u00e9percussions de la Seconde Guerre mondiale, les r\u00e9v\u00e9lations de la Shoah et les premiers fr\u00e9missements des luttes pour la d\u00e9s\u00e9gr\u00e9gation raciale, constitue l&rsquo;arri\u00e8re-plan de sa formation premi\u00e8re. Tr\u00e8s t\u00f4t, la jeune Carol d\u00e9veloppe une pr\u00e9occupation aigu\u00eb pour les questions de justice distributive, d&rsquo;\u00e9quit\u00e9 humaine et de reconnaissance de l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9, souvent nourrie par les discussions \u00e9thiques qui animent la table familiale.<\/p>\n<p>Ses \u00e9tudes universitaires de premier cycle la conduisent au <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.swarthmore.edu\/\">Swarthmore College<\/a>, institution quaker r\u00e9put\u00e9e pour sa rigueur acad\u00e9mique et son attachement visc\u00e9ral au pacifisme social. Gilligan y choisit la litt\u00e9rature anglaise comme discipline principale, un choix qui se r\u00e9v\u00e9lera absolument d\u00e9terminant pour l&rsquo;ensemble de son parcours th\u00e9orique ult\u00e9rieur. Elle y d\u00e9couvre la puissance herm\u00e9neutique des textes, l&rsquo;importance de la rh\u00e9torique, la polyphonie narrative et la complexit\u00e9 des voix int\u00e9rieures des personnages de fiction. Dipl\u00f4m\u00e9e avec les plus hautes distinctions (<em>summa cum laude<\/em>) en 1958, elle ne per\u00e7oit pas la litt\u00e9rature comme un simple exercice formel ou esth\u00e9tique, mais comme un laboratoire privil\u00e9gi\u00e9 pour appr\u00e9hender les dilemmes existentiels et affectifs que la science empirique peine souvent \u00e0 quantifier ou \u00e0 conceptualiser.<\/p>\n<p>D\u00e9sireuse de confronter son go\u00fbt pour l&rsquo;analyse textuelle aux r\u00e9alit\u00e9s de la psych\u00e9 humaine, elle s&rsquo;oriente vers le Radcliffe College, alors institution s\u0153ur de l&rsquo;Universit\u00e9 Harvard r\u00e9serv\u00e9e aux femmes, o\u00f9 elle obtient en 1961 une ma\u00eetrise en psychologie clinique. Cette \u00e9tape acad\u00e9mique lui permet de se familiariser en profondeur avec les grands paradigmes de la psychanalyse freudienne, les th\u00e9ories n\u00e9o-freudiennes des relations d&rsquo;objet et la clinique de l&rsquo;attachement. Elle d\u00e9couvre la clinique non pas comme un lieu d&rsquo;observation distante, mais comme un espace de dialogue intime o\u00f9 l&rsquo;\u00e9coute du non-dit et du refoul\u00e9 requiert une posture d&rsquo;attention bienveillante et rigoureuse.<\/p>\n<p>Elle poursuit ensuite sa formation par un doctorat en psychologie sociale \u00e0 l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.harvard.edu\/\">Universit\u00e9 Harvard<\/a>, qu&rsquo;elle ach\u00e8ve en 1964. Dirig\u00e9e et influenc\u00e9e par des figures dominantes de la psychologie acad\u00e9mique de l&rsquo;\u00e9poque, son cursus la plonge au c\u0153ur du b\u00e9haviorisme d\u00e9clinant et des pr\u00e9mices de la r\u00e9volution cognitiviste. Sa th\u00e8se examine les m\u00e9canismes de r\u00e9gulation sociale et de perception interpersonnelle. Elle y acquiert une ma\u00eetrise solide des protocoles de recherche quantitatifs et exp\u00e9rimentaux, tout en ressentant d\u00e9j\u00e0 un profond sentiment d&rsquo;inad\u00e9quation entre la froideur des mod\u00e8les statistiques de laboratoire et la complexit\u00e9 vivante des conduites relationnelles observ\u00e9es dans la vie quotidienne.<\/p>\n<h3>1.2 Engagement social, militantisme et entr\u00e9e dans le corps professoral<\/h3>\n<p>La d\u00e9cennie 1960 est pour Carol Gilligan une p\u00e9riode d&rsquo;intense politisation et d&rsquo;engagement direct sur le terrain des luttes civiques. \u00c9pouse du m\u00e9decin James Gilligan \u2014 qui deviendra un \u00e9minent psychiatre sp\u00e9cialis\u00e9 dans l&rsquo;\u00e9tude des racines de la violence criminelle \u2014, elle s&rsquo;implique activement dans les mouvements pour les droits civiques conduits par Martin Luther King Jr., ainsi que dans les mobilisations massives d&rsquo;\u00e9tudiants et d&rsquo;universitaires contre la guerre du Vietnam. Ces exp\u00e9riences militantes renforcent son intuition selon laquelle les structures institutionnelles dominantes exercent une forme de violence feutr\u00e9e en invisibilisant les besoins fondamentaux des individus au profit d&rsquo;abstractions g\u00e9opolitiques ou id\u00e9ologiques d\u00e9connect\u00e9es de la vuln\u00e9rabilit\u00e9 humaine.<\/p>\n<p>Sur le plan professionnel, cette p\u00e9riode marque une transition d\u00e9cisive : Gilligan s&rsquo;\u00e9loigne des sch\u00e9mas descriptifs de la sociologie pure et des \u00e9tudes d&rsquo;opinion conventionnelles pour ancrer son regard dans la psychologie du d\u00e9veloppement humain. Elle s&rsquo;int\u00e9resse \u00e0 la mani\u00e8re dont les individus construisent leur propre identit\u00e9 et r\u00e9solvent les conflits moraux d\u00e9chirants dans des contextes historiques d&rsquo;instabilit\u00e9 et d&rsquo;oppression. En 1967, elle int\u00e8gre le corps enseignant de la <em>Graduate School of Education<\/em> de Harvard en tant que charg\u00e9e de cours, un environnement acad\u00e9mique prestigieux mais alors tr\u00e8s largement domin\u00e9 par une hi\u00e9rarchie patriarcale masculine.<\/p>\n<p>C&rsquo;est au sein de cette facult\u00e9 qu&rsquo;elle engage une collaboration scientifique \u00e9troite avec deux figures majeures de la psychologie contemporaine : le psychanalyste <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.britannica.com\/biography\/Erik-Erikson\">Erik Erikson<\/a>, c\u00e9l\u00e8bre pour ses th\u00e9ories sur les crises psychosociales de l&rsquo;identit\u00e9, et surtout <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.gse.harvard.edu\/\">Lawrence Kohlberg<\/a>, le pionnier de la psychologie cognitive du d\u00e9veloppement moral. Gilligan travaille initialement comme assistante de recherche et co-enseignante aux c\u00f4t\u00e9s de Kohlberg, observant de l&rsquo;int\u00e9rieur l&rsquo;\u00e9laboration de ses grilles d&rsquo;\u00e9valuation du jugement moral. Cette position privil\u00e9gi\u00e9e d&rsquo;observatrice lui permet de mesurer la force s\u00e9duisante de ces mod\u00e8les d\u00e9veloppementaux, mais elle fait \u00e9galement na\u00eetre en elle un malaise grandissant face aux impens\u00e9s m\u00e9thodologiques de ses coll\u00e8gues.<\/p>\n<p>Elle est en effet frapp\u00e9e par un ph\u00e9nom\u00e8ne troublant : les cadres th\u00e9oriques d&rsquo;Erikson et de Kohlberg, bien qu&rsquo;\u00e9rig\u00e9s en mod\u00e8les universels de l&rsquo;\u00e9panouissement humain, s&rsquo;appuient presque syst\u00e9matiquement sur des cohortes exp\u00e9rimentales exclusivement compos\u00e9es de sujets masculins. Lorsqu&rsquo;on applique ces m\u00eames crit\u00e8res aux femmes, ces derni\u00e8res apparaissent syst\u00e9matiquement d\u00e9ficitaires, immatures ou fig\u00e9es \u00e0 des stades interm\u00e9diaires de l&rsquo;\u00e9volution psychologique. Cette confrontation empirique suscite l&rsquo;\u00e9tincelle critique qui transformera l&rsquo;assistante docile en chercheuse dissidente, d\u00e9termin\u00e9e \u00e0 interroger la l\u00e9gitimit\u00e9 d&rsquo;une science humaine b\u00e2tie sur l&rsquo;exclusion d&rsquo;une moiti\u00e9 de l&rsquo;humanit\u00e9.<\/p>\n<h3>1.3 \u00c9volution institutionnelle et reconnaissance acad\u00e9mique internationale<\/h3>\n<p>Malgr\u00e9 les r\u00e9ticences initiales d&rsquo;un milieu acad\u00e9mique souvent prompt \u00e0 disqualifier les recherches f\u00e9ministes comme manquant de scientificit\u00e9 ou d&rsquo;objectivit\u00e9, Carol Gilligan gravit pas \u00e0 pas les \u00e9chelons de la hi\u00e9rarchie universitaire par la force de sa rigueur analytique. Durant les ann\u00e9es 1980 et 1990, son statut au sein de l&rsquo;Universit\u00e9 Harvard \u00e9volue consid\u00e9rablement \u00e0 mesure que son ouvrage de 1982 gagne en notori\u00e9t\u00e9 internationale. En 1986, elle est nomm\u00e9e professeure titulaire \u00e0 la <em>Harvard Graduate School of Education<\/em>, puis acc\u00e8de en 1997 \u00e0 une reconnaissance institutionnelle sans pr\u00e9c\u00e9dent : elle devient la toute premi\u00e8re titulaire de la chaire d&rsquo;\u00e9tudes sur le genre (<em>Patricia Albjerg Graham Chair in Gender Studies<\/em>) nouvellement cr\u00e9\u00e9e \u00e0 Harvard.<\/p>\n<p>Au tournant du si\u00e8cle, d\u00e9sireuse d&rsquo;\u00e9largir ses horizons th\u00e9oriques et de croiser la psychologie avec d&rsquo;autres disciplines normatives, Gilligan quitte Cambridge pour New York. En 2002, elle est nomm\u00e9e <em>University Professor<\/em> \u00e0 l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nyu.edu\/\">Universit\u00e9 de New York (NYU)<\/a>, l&rsquo;une des distinctions professorales les plus prestigieuses de l&rsquo;\u00e9tablissement, rattach\u00e9e conjointement \u00e0 la <em>School of Law<\/em>, \u00e0 la <em>Steinhardt School of Culture, Education, and Human Development<\/em> et au d\u00e9partement des humanit\u00e9s. Cette double affiliation au droit et aux sciences humaines lui permet d&rsquo;animer des s\u00e9minaires d&rsquo;avant-garde o\u00f9 dialoguent des juristes, des philosophes, des psychanalystes et des travailleurs sociaux.<\/p>\n<p>Le travail pionnier de Carol Gilligan a \u00e9t\u00e9 couronn\u00e9 par une multitude de prix internationaux et d&rsquo;honneurs acad\u00e9miques de premier plan. En 1992, elle re\u00e7oit le prestigieux prix Grawemeyer en \u00e9ducation pour ses contributions capitales \u00e0 la compr\u00e9hension du d\u00e9veloppement moral et p\u00e9dagogique. En 1996, le magazine <em>Time<\/em> la d\u00e9signe comme l&rsquo;une des vingt-cinq personnalit\u00e9s am\u00e9ricaines les plus influentes, consacrant ainsi la port\u00e9e publique d&rsquo;une pens\u00e9e qui d\u00e9borde largement les murs des amphith\u00e9\u00e2tres. Elle est \u00e9galement honor\u00e9e par des doctorats <em>honoris causa<\/em> d\u00e9cern\u00e9s par de nombreuses universit\u00e9s en Europe, en Am\u00e9rique du Nord et en Asie.<\/p>\n<p>Son rayonnement intellectuel s&rsquo;\u00e9tend particuli\u00e8rement sur le continent europ\u00e9en, o\u00f9 ses travaux font l&rsquo;objet d&rsquo;intenses d\u00e9bats et d&rsquo;appropriations f\u00e9conde dans les universit\u00e9s fran\u00e7aises, britanniques, italiennes et scandinaves. De Cambridge \u00e0 la Sorbonne, ses s\u00e9minaires et conf\u00e9rences pl\u00e9ni\u00e8res marquent durablement plusieurs g\u00e9n\u00e9rations de sociologues, de juristes et de philosophes de la politique, attestant de la capacit\u00e9 unique de son \u0153uvre \u00e0 traverser les fronti\u00e8res disciplinaires pour repenser les fondements m\u00eames de la rationalit\u00e9 contemporaine.<\/p>\n<h2>2. Le contexte intellectuel et acad\u00e9mique : La psychologie morale sous le prisme masculin<\/h2>\n<h3>2.1 L&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie de Jean Piaget et la gen\u00e8se du jugement moral<\/h3>\n<p>Pour saisir l&rsquo;ampleur de la contestation \u00e9pist\u00e9mologique port\u00e9e par Carol Gilligan, il est imp\u00e9ratif de reconstituer le socle th\u00e9orique contre lequel elle s&rsquo;est insurg\u00e9e, dont la figure tut\u00e9laire n&rsquo;est autre que le psychologue et \u00e9pist\u00e9mologue suisse <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.fondationjeanpiaget.ch\/\">Jean Piaget<\/a>. Dans son texte fondateur de 1932, <em>Le Jugement moral chez l&rsquo;enfant<\/em>, Piaget pose les fondements de la psychologie morale moderne en \u00e9tudiant la gen\u00e8se du sentiment de justice \u00e0 travers l&rsquo;observation des comportements ludiques enfantins, et plus particuli\u00e8rement du jeu de billes chez les gar\u00e7ons de la r\u00e9gion genevoise. Selon Piaget, le d\u00e9veloppement moral d&rsquo;un individu se caract\u00e9rise par le passage d&rsquo;une morale h\u00e9t\u00e9ronome \u2014 fond\u00e9e sur l&rsquo;ob\u00e9issance aveugle \u00e0 l&rsquo;autorit\u00e9 des adultes et sur la contrainte externe \u2014 \u00e0 une morale autonome, caract\u00e9ris\u00e9e par la compr\u00e9hension de la r\u00e9ciprocit\u00e9 logique, du consentement mutuel et de l&rsquo;\u00e9quit\u00e9 abstraite dans l&rsquo;application des r\u00e8gles.<\/p>\n<p>Dans ce mod\u00e8le d&rsquo;inspiration kantienne, le respect de la r\u00e8gle formelle devient l&rsquo;indice cardinal de la maturit\u00e9 cognitive et \u00e9thique. L&rsquo;enfant moralement d\u00e9velopp\u00e9 est celui qui parvient \u00e0 universaliser la maxime de son action, \u00e0 neutraliser ses inclinations affectives subjectives et \u00e0 arbitrer les litiges par un appel \u00e0 la justice proc\u00e9durale et \u00e0 la sym\u00e9trie des droits. Piaget observe incidemment les fillettes jouant \u00e0 des jeux comme la marelle ou la poup\u00e9e, mais il conclut que leurs jeux pr\u00e9sentent des syst\u00e8mes de r\u00e8gles beaucoup moins codifi\u00e9s, moins formels et que leur sens de la justice appara\u00eet en cons\u00e9quence moins \u00e9labor\u00e9 que celui des gar\u00e7ons, les filles pr\u00e9f\u00e9rant souvent modifier la r\u00e8gle pour pr\u00e9server la paix du jeu plut\u00f4t que de subordonner la relation \u00e0 la r\u00e8gle.<\/p>\n<p>Cette observation, au lieu d&rsquo;amener Piaget \u00e0 interroger la pertinence universelle de sa grille d&rsquo;\u00e9valuation, conduit \u00e0 une marginalisation implicite des dynamiques affectives et des pr\u00e9occupations relationnelles au sein de la psychologie morale naissante. Les dispositions \u00e0 la compassion, \u00e0 la flexibilit\u00e9 relationnelle et \u00e0 la conciliation sont subrepticement rel\u00e9gu\u00e9es au rang de ph\u00e9nom\u00e8nes accessoires ou pr\u00e9-moraux, incapables de pr\u00e9tendre \u00e0 la rationalit\u00e9 pure d&rsquo;un v\u00e9ritable jugement \u00e9thique.<\/p>\n<p>Ainsi s&rsquo;est constitu\u00e9, sous l&rsquo;\u00e9gide de Piaget, un canon d\u00e9veloppemental rigide qui privil\u00e9gie syst\u00e9matiquement l&rsquo;individuation par la s\u00e9paration psychique, la distanciation \u00e9motionnelle et l&rsquo;autonomie formelle. Grandir, dans cette perspective, signifie se d\u00e9tacher des contingences de l&rsquo;attachement interpersonnel pour acc\u00e9der \u00e0 la souverainet\u00e9 d&rsquo;une conscience d\u00e9sincarn\u00e9e capable de l\u00e9gif\u00e9rer de mani\u00e8re universelle.<\/p>\n<h3>2.2 L&rsquo;architecture du d\u00e9veloppement moral selon Lawrence Kohlberg<\/h3>\n<p>Dans les ann\u00e9es 1960 et 1970, le psychologue am\u00e9ricain Lawrence Kohlberg radicalise et formalise les intuitions structuralistes de Piaget en \u00e9laborant une th\u00e9orie sophistiqu\u00e9e des stades du d\u00e9veloppement moral qui dominera outrageusement la psychologie acad\u00e9mique anglo-saxonne. Kohlberg postule une trajectoire invariante, universelle et hi\u00e9rarchis\u00e9e, articul\u00e9e en trois grands niveaux comprenant chacun deux stades distincts, soit six stades successifs de maturit\u00e9 \u00e9thique croissante :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le niveau pr\u00e9-conventionnel<\/strong> (stades 1 et 2) : la moralit\u00e9 y est subordonn\u00e9e aux cons\u00e9quences physiques imm\u00e9diates des actes (peur de la punition, recherche de la r\u00e9compense mat\u00e9rielle) et \u00e0 un \u00e9change purement instrumental.<\/li>\n<li><strong>Le niveau conventionnel<\/strong> (stades 3 et 4) : le sujet moral int\u00e8gre les normes de son groupe de pairs (stade 3 : orientation de la \u00ab bonne concordance interpersonnelle \u00bb ou d\u00e9sir d&rsquo;approbation sociale) puis se conforme strictement \u00e0 la loi, \u00e0 l&rsquo;ordre \u00e9tabli et au maintien du syst\u00e8me institutionnel (stade 4 : orientation vers la loi et l&rsquo;ordre).<\/li>\n<li><strong>Le niveau post-conventionnel ou de principe<\/strong> (stades 5 et 6) : l&rsquo;individu s&rsquo;affranchit des conventions sociales particuli\u00e8res pour raisonner en termes de contrat social et de droits individuels (stade 5), jusqu&rsquo;\u00e0 atteindre l&rsquo;horizon ultime des principes \u00e9thiques universels d&rsquo;\u00e9galit\u00e9, de dignit\u00e9 humaine et de justice proc\u00e9durale kantienne (stade 6).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Pour mesurer le niveau moral d&rsquo;un individu, Kohlberg con\u00e7oit un outil clinique standardis\u00e9 : une s\u00e9rie de dilemmes moraux hypoth\u00e9tiques pr\u00e9sent\u00e9s lors d&rsquo;entretiens semi-directifs, dont le plus embl\u00e9matique demeure le c\u00e9l\u00e8bre \u00ab dilemme de Heinz \u00bb. L&rsquo;histoire met en sc\u00e8ne un homme dont l&rsquo;\u00e9pouse est atteinte d&rsquo;un cancer incurable ; un pharmacien local a d\u00e9couvert le seul m\u00e9dicament capable de la sauver mais exige une somme exorbitante que le mari ne parvient pas \u00e0 rassembler, m\u00eame apr\u00e8s avoir emprunt\u00e9 \u00e0 toutes ses connaissances. Confront\u00e9 au refus absolu du pharmacien de baisser son prix ou de lui accorder un cr\u00e9dit, Heinz doit-il s&rsquo;introduire par effraction dans la pharmacie pour voler le m\u00e9dicament ? Le test \u00e9value non pas le contenu de la d\u00e9cision (\u00ab voler \u00bb ou \u00ab ne pas voler \u00bb), mais la structure logique et le niveau d&rsquo;abstraction des justifications fournies par le sujet.<\/p>\n<p>Le point aveugle fondateur de ce mod\u00e8le magistral r\u00e9side toutefois dans la composition m\u00eame de l&rsquo;\u00e9chantillon empirique initial sur lequel Kohlberg a \u00e9difi\u00e9 sa th\u00e9orie lors de sa th\u00e8se de doctorat soutenue en 1958 \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Chicago. Cet \u00e9chantillon \u00e9tait exclusivement constitu\u00e9 de quatre-vingt-quatre jeunes gar\u00e7ons \u00e2g\u00e9s de 10 \u00e0 16 ans, issus des classes moyennes et populaires blanches de la banlieue de Chicago. C&rsquo;est \u00e0 partir de cette population monogenr\u00e9e et culturellement situ\u00e9e que Kohlberg a proclam\u00e9 l&rsquo;universalit\u00e9 ontologique de ses six stades, assimilant le sommet de l&rsquo;\u00e9volution morale humaine \u00e0 un raisonnement juridique impersonnel fond\u00e9 sur l&rsquo;arbitrage formel des droits.<\/p>\n<h3>2.3 L&rsquo;impasse interpr\u00e9tative concernant les femmes dans les cohortes exp\u00e9rimentales<\/h3>\n<p>Lorsque les \u00e9chelles d&rsquo;\u00e9valuation kohlbergiennes furent ult\u00e9rieurement appliqu\u00e9es de fa\u00e7on transversale \u00e0 des \u00e9chantillons mixtes incluant des femmes adultes, les r\u00e9sultats empiriques r\u00e9v\u00e9l\u00e8rent une r\u00e9gularit\u00e9 troublante : alors que les hommes instruits se voyaient fr\u00e9quemment attribuer les stades 4 ou 5, les femmes \u00e9taient massivement et chroniquement cantonn\u00e9es au stade 3 de l&rsquo;\u00e9chelle. Dans la taxinomie kohlbergienne, ce troisi\u00e8me stade correspond \u00e0 une moralit\u00e9 r\u00e9gie par l&rsquo;approbation d&rsquo;autrui, le d\u00e9sir de plaire, la pr\u00e9occupation pour les sentiments des proches et la loyaut\u00e9 affective dans les relations directes. L&rsquo;analyse clinique pr\u00e9dominante tirait de ce constat statistique une conclusion sans appel : les femmes pr\u00e9sentaient un d\u00e9ficit cong\u00e9nital de rationalit\u00e9 abstraite, une incapacit\u00e9 \u00e0 universaliser leurs jugements moraux et une immaturit\u00e9 structurelle les emp\u00eachant d&rsquo;acc\u00e9der \u00e0 la pure logique de la justice formelle.<\/p>\n<p>Cette inf\u00e9riorisation des femmes au sein de la psychologie d\u00e9veloppementale ne constituait pas une nouveaut\u00e9 ; elle s&rsquo;inscrivait dans une longue lign\u00e9e de jugements p\u00e9joratifs formul\u00e9s par les plus grands ma\u00eetres de la psychologie occidentale. Sigmund Freud lui-m\u00eame, dans son essai de 1925 sur les cons\u00e9quences psychiques de la diff\u00e9rence anatomique entre les sexes, affirmait sans d\u00e9tour que le surmoi f\u00e9minin \u00e9tait incomplet, incapable de s&rsquo;\u00e9lever \u00e0 l&rsquo;impartialit\u00e9 sans compromis dont les hommes \u00e9taient suppos\u00e9s capables en raison du d\u00e9passement r\u00e9ussi de leur complexe de castration. Avec Kohlberg, cette condamnation freudienne recevait un habillage moderniste, mesur\u00e9e et objectiv\u00e9e par des scores psychom\u00e9triques en apparence neutres et rigoureux.<\/p>\n<p>Ce qui frappait profond\u00e9ment Carol Gilligan dans ce tableau clinique, c&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;absence totale de remise en question \u00e9pist\u00e9mologique du mod\u00e8le initial. Au lieu de s&rsquo;interroger sur l&rsquo;hypoth\u00e8se qu&rsquo;un instrument calibr\u00e9 sur des gar\u00e7ons pouvait \u00eatre structurellement aveugle aux modes de fonctionnement moral des femmes, les chercheurs pr\u00e9f\u00e9raient poser l&rsquo;incomp\u00e9tence morale intrins\u00e8que de ces derni\u00e8res. L&rsquo;exp\u00e9rience f\u00e9minine n&rsquo;\u00e9tait jamais convoqu\u00e9e pour tester la validit\u00e9 du mod\u00e8le ; elle servait d&rsquo;illustration n\u00e9gative de ce que l&rsquo;humain devait d\u00e9passer pour acc\u00e9der \u00e0 la pleine rationalit\u00e9.<\/p>\n<p>C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment de cette dissonance intenable entre la richesse des discours de femmes que Gilligan c\u00f4toyait dans son quotidien et la r\u00e9duction simpliste de ces paroles au sein des grilles de cotation de Harvard qu&rsquo;a surgi son malaise \u00e9pist\u00e9mologique fondateur. Gilligan a pressenti que ce que la psychologie qualifiait de \u00ab carence f\u00e9minine \u00bb constituait en r\u00e9alit\u00e9 l&rsquo;expression d&rsquo;un langage \u00e9thique fondamentalement distinct, inaudible dans le cadre conceptuel dominant.<\/p>\n<h2>3. La rupture \u00e9pist\u00e9mologique avec Kohlberg : De la collaboration \u00e0 la dissidence<\/h2>\n<h3>3.1 Le travail d&rsquo;assistante et l&rsquo;\u00e9mergence des anomalies empiriques<\/h3>\n<p>Travaillant au contact direct des protocoles de Lawrence Kohlberg, Carol Gilligan consacre d&rsquo;innombrables heures \u00e0 transcrire, coder et analyser les entretiens cliniques men\u00e9s aupr\u00e8s de sujets confront\u00e9s aux dilemmes moraux standardis\u00e9s. Au fil de cette t\u00e2che d&rsquo;immersion minutieuse, elle commence \u00e0 noter ce que l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologue <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/thomas-kuhn\/\">Thomas Kuhn<\/a> nomme des \u00ab anomalies \u00bb au sein d&rsquo;un paradigme scientifique en crise : des pans entiers du mat\u00e9riel discursif recueilli aupr\u00e8s des femmes sont \u00e9cart\u00e9s par les cotateurs, disqualifi\u00e9s comme de simples digressions affectives ou cod\u00e9s de fa\u00e7on p\u00e9jorative parce qu&rsquo;ils refusent d&rsquo;entrer dans les dichotomies binaires impos\u00e9es par le protocole (Heinz doit-il ou non voler ?).<\/p>\n<p>Gilligan observe que lorsqu&rsquo;une femme h\u00e9site, demande des pr\u00e9cisions sur le contexte relationnel de l&rsquo;histoire, ou s&rsquo;inqui\u00e8te du devenir du pharmacien ou des cons\u00e9quences \u00e9motionnelles du vol pour l&rsquo;\u00e9pouse de Heinz, son propos est interpr\u00e9t\u00e9 par les assistants de recherche comme une confusion conceptuelle, un manque de fermet\u00e9 logique ou une incapacit\u00e9 \u00e0 trancher un probl\u00e8me d&rsquo;ordre sup\u00e9rieur. La grille d&rsquo;analyse op\u00e8re ainsi un filtre syst\u00e9matique, \u00e9liminant pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui fait la sp\u00e9cificit\u00e9 du raisonnement f\u00e9minin : l&rsquo;attention accord\u00e9e au contexte, \u00e0 la texture affective de la situation et au maintien du lien social.<\/p>\n<p>Le v\u00e9ritable tournant m\u00e9thodologique et existentiel de Carol Gilligan survient entre 1975 et 1980, lorsqu&rsquo;elle d\u00e9cide de concevoir un protocole exp\u00e9rimental totalement novateur : l&rsquo;\u00e9tude sur la d\u00e9cision d&rsquo;avortement (<em>The Abortion Decision Study<\/em>). \u00c0 cette \u00e9poque, la Cour supr\u00eame des \u00c9tats-Unis vient de l\u00e9galiser l&rsquo;interruption volontaire de grossesse avec l&rsquo;arr\u00eat <em>Roe v. Wade<\/em> de 1973. Pour la premi\u00e8re fois dans l&rsquo;histoire de la psychologie morale am\u00e9ricaine, Gilligan d\u00e9cide de ne pas interroger des individus sur des histoires imaginaires de pharmaciens fictifs, mais d&rsquo;interviewer vingt-neuf femmes issues de milieux sociaux tr\u00e8s divers, confront\u00e9es \u00e0 un dilemme moral de la vie r\u00e9elle, lourd de cons\u00e9quences et ancr\u00e9 dans leur propre chair : poursuivre ou interrompre une grossesse.<\/p>\n<p>Cette d\u00e9cision m\u00e9thodologique bouleverse l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie de la discipline. Face \u00e0 un dilemme existentiel r\u00e9el, les crit\u00e8res kohlbergiens de justice abstraite se r\u00e9v\u00e8lent totalement inop\u00e9rants. Les femmes interrog\u00e9es ne posent pas le probl\u00e8me en termes de droits concurrents antagonistes (le droit de la m\u00e8re contre le droit du f\u0153tus), mais en termes de responsabilit\u00e9s relationnelles, d&rsquo;anticipation de la souffrance d&rsquo;autrui, de soin de soi et d&rsquo;interconnexion humaine. Gilligan d\u00e9couvre alors sur le terrain ce qu&rsquo;aucun test de laboratoire n&rsquo;avait su capter : l&rsquo;articulation vivante d&rsquo;un jugement moral contextuel et relationnel.<\/p>\n<h3>3.2 D\u00e9construction du dilemme de Heinz : La confrontation de Jake et Amy<\/h3>\n<p>Dans l&rsquo;une des sections les plus percutantes et c\u00e9l\u00e8bres de son \u0153uvre, Gilligan offre une magistrale d\u00e9construction comparative du dilemme de Heinz en confrontant les r\u00e9ponses donn\u00e9es par deux enfants de 11 ans d&rsquo;intelligence scolaire \u00e9quivalente : un gar\u00e7on pr\u00e9nomm\u00e9 Jake et une fille pr\u00e9nomm\u00e9e Amy. Cette comparaison \u00e9claire de mani\u00e8re \u00e9blouissante la divergence irr\u00e9ductible entre deux visions du monde moral.<\/p>\n<p>Jake, lorsqu&rsquo;on lui demande si Heinz doit voler le m\u00e9dicament, r\u00e9pond imm\u00e9diatement par l&rsquo;affirmative, sans la moindre h\u00e9sitation. Son raisonnement s&rsquo;appuie sur une logique formelle, quasiment math\u00e9matique : la vie humaine a une valeur absolue sup\u00e9rieure au droit de propri\u00e9t\u00e9 d&rsquo;un pharmacien. Pour Jake, le dilemme se r\u00e9sout comme une \u00e9quation g\u00e9om\u00e9trique ou une dispute juridique o\u00f9 une r\u00e8gle prime sans \u00e9quivoque sur une autre. Heinz doit voler parce que la vie surpasse l&rsquo;argent, et s&rsquo;il est arr\u00eat\u00e9, un juge rationnel reconna\u00eetra la primaut\u00e9 de cette hi\u00e9rarchie de principes universels. Aux yeux des \u00e9valuateurs kohlbergiens, Jake d\u00e9montre une comp\u00e9tence morale avanc\u00e9e : il acc\u00e8de d\u00e9j\u00e0 au raisonnement post-conventionnel de stade 4 ou 5, abstrait et d\u00e9gag\u00e9 de toute affectivit\u00e9 imm\u00e9diate.<\/p>\n<p>Face au m\u00eame dilemme, Amy formule une r\u00e9ponse radicalement diff\u00e9rente qui laisse les cotateurs traditionnels perplexes. Lorsqu&rsquo;on lui demande si Heinz doit voler le m\u00e9dicament, elle r\u00e9pond : <em>\u00ab Eh bien, je ne crois pas qu&rsquo;il doive le faire. Il y a peut-\u00eatre d&rsquo;autres moyens que de voler&#8230; Ils pourraient en parler longuement au pharmacien, lui expliquer la situation, emprunter de l&rsquo;argent ou trouver un compromis, parce que si Heinz vole le m\u00e9dicament, il ira peut-\u00eatre en prison, et si sa femme retombe malade, qui s&rsquo;occupera d&rsquo;elle ? \u00bb<\/em>. Pour Amy, le probl\u00e8me ne r\u00e9side pas dans une \u00e9quation de droits formels oppos\u00e9s, mais dans une rupture dramatique de communication entre deux \u00eatres humains. Le pharmacien n&rsquo;\u00e9coute pas, Heinz est d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, et le d\u00e9fi moral consiste \u00e0 restaurer le dialogue et \u00e0 r\u00e9parer la relation bris\u00e9e pour pr\u00e9server tout \u00e0 la fois la vie de la femme et l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 de la communaut\u00e9 humaine.<\/p>\n<p>Selon le bar\u00e8me de Kohlberg, le score d&rsquo;Amy est tr\u00e8s m\u00e9diocre : elle est rel\u00e9gu\u00e9e au stade 3, car elle semble incapable de formuler un principe juridique universel, pr\u00e9f\u00e9rant esquiver la r\u00e8gle stricte au profit de vagues solutions interpersonnelles. Or, Gilligan renverse magistralement ce verdict. Elle d\u00e9montre qu&rsquo;Amy ne manifeste aucun retard intellectuel ou moral ; elle per\u00e7oit simplement le monde comme un r\u00e9seau d&rsquo;attachements et d&rsquo;interd\u00e9pendances plut\u00f4t que comme un syst\u00e8me de r\u00e8gles d\u00e9ductives. Le monde moral de Jake est un monde d&rsquo;individus s\u00e9par\u00e9s r\u00e9gis par des lois ; celui d&rsquo;Amy est une toile de relations r\u00e9gie par l&rsquo;attention et la responsabilit\u00e9. Gilligan affirme avec force que la voix d&rsquo;Amy poss\u00e8de une validit\u00e9 intellectuelle et une profondeur \u00e9thique parfaitement \u00e9gales \u00e0 celle de Jake, mais qu&rsquo;elle \u00e9tait rest\u00e9e invisible en raison de la c\u00e9cit\u00e9 th\u00e9orique de l&rsquo;instrument d&rsquo;\u00e9valuation.<\/p>\n<h3>3.3 Le passage de l&rsquo;injustice conceptuelle \u00e0 la formalisation th\u00e9orique<\/h3>\n<p>L&rsquo;observation m\u00e9ticuleuse des discordances entre les donn\u00e9es cliniques et la taxinomie kohlbergienne am\u00e8ne Carol Gilligan \u00e0 une prise de parole publique au sein des ar\u00e8nes acad\u00e9miques les plus prestigieuses. Entre 1977 et 1979, elle fait para\u00eetre dans la <em>Harvard Educational Review<\/em> une s\u00e9rie d&rsquo;articles pr\u00e9curseurs qui font l&rsquo;effet d&rsquo;une d\u00e9flagration intellectuelle. Dans ces textes d&rsquo;une remarquable lucidit\u00e9 stylistique, elle soutient que la psychologie occidentale a commis une faute m\u00e9thodologique et ontologique majeure : elle a confondu la voix masculine avec la norme humaine universelle, traitant tout \u00e9cart par rapport \u00e0 ce mod\u00e8le particulier comme une anomalie ou une inf\u00e9riorit\u00e9 d\u00e9veloppementale.<\/p>\n<p>Gilligan formule avec vigueur l&rsquo;argument selon lequel l&rsquo;omission de l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue des femmes n&rsquo;ampute pas seulement notre connaissance du psychisme f\u00e9minin ; elle fausse irr\u00e9m\u00e9diablement la compr\u00e9hension de la trajectoire humaine dans son ensemble. En \u00e9rigeant la s\u00e9paration, la comp\u00e9tition et l&rsquo;autonomie formelle en id\u00e9aux absolus de la maturation psychologique, la science a refoul\u00e9 la dimension constitutive de l&rsquo;attachement, de la vuln\u00e9rabilit\u00e9 et de la solidarit\u00e9 relationnelle, sans lesquels aucune soci\u00e9t\u00e9 humaine ne saurait pourtant subsister.<\/p>\n<p>Cette prise de position entra\u00eene une rupture intellectuelle in\u00e9luctable avec Lawrence Kohlberg. Bien que leurs rapports personnels demeurent courtois et marqu\u00e9s par un respect mutuel \u2014 Kohlberg reconnaissant lui-m\u00eame plus tardivement la n\u00e9cessit\u00e9 de nuancer certains aspects de sa th\u00e9orie pour tenir compte des critiques de son ancienne collaboratrice \u2014, la divergence de fond est d\u00e9sormais consomm\u00e9e. Gilligan refuse de cantonner le jugement \u00e9thique au tribunal de la raison abstraite.<\/p>\n<p>D\u00e8s la fin des ann\u00e9es 1970, Carol Gilligan quitte d\u00e9finitivement l&rsquo;orbite kohlbergienne pour poser les jalons d&rsquo;un paradigme alternatif complet. Ce basculement ne rel\u00e8ve pas d&rsquo;une simple dispute acad\u00e9mique interne \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 Harvard ; il annonce la naissance d&rsquo;un nouveau champ th\u00e9orique qui r\u00e9volutionnera de fond en comble la psychologie, la philosophie morale et les sciences politiques de la fin du vingti\u00e8me si\u00e8cle.<\/p>\n<h2>4. <em>In a Different Voice<\/em> (1982) : Analyse fondamentale de l&rsquo;opus magnum<\/h2>\n<h3>4.1 Structure th\u00e9matique et argumentaire de l&rsquo;ouvrage<\/h3>\n<p>C&rsquo;est en 1982 que les travaux de Carol Gilligan trouvent leur cons\u00e9cration magistrale avec la parution, aux prestigieuses presses de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.hup.harvard.edu\/books\/9780674445444\">Universit\u00e9 Harvard<\/a>, de son chef-d&rsquo;\u0153uvre : <em>In a Different Voice: Psychological Theory and Women&rsquo;s Development<\/em>. Cet ouvrage bref mais d&rsquo;une extraordinaire densit\u00e9 philosophique et clinique ne se contente pas de d\u00e9noncer les biais de la tradition ; il refonde l&rsquo;ensemble de l&rsquo;architecture du d\u00e9veloppement psychologique humain \u00e0 partir d&rsquo;une \u00e9coute renouvel\u00e9e de la parole des femmes. Le livre s&rsquo;articule autour de trois recherches empiriques substantielles men\u00e9es par l&rsquo;autrice : l&rsquo;\u00e9tude sur l&rsquo;exp\u00e9rience universitaire et les choix moraux des \u00e9tudiants (<em>The College Student Study<\/em>), l&rsquo;\u00e9tude sur la prise de d\u00e9cision face \u00e0 l&rsquo;avortement (<em>The Abortion Decision Study<\/em>) et l&rsquo;\u00e9tude sur les droits et responsabilit\u00e9s au fil de l&rsquo;existence (<em>The Rights and Responsibilities Study<\/em>).<\/p>\n<p>Le choix du terme \u00ab voix \u00bb (<em>voice<\/em>) au sein du titre rev\u00eat une port\u00e9e conceptuelle et po\u00e9tique essentielle. Gilligan refuse d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment le lexique positiviste classique du \u00ab r\u00f4le de genre \u00bb, de la \u00ab cognition \u00bb pure ou du \u00ab comportement observable \u00bb pour lui pr\u00e9f\u00e9rer un motif issu de la musique et de la litt\u00e9rature. Une voix implique un timbre, une intonation, une r\u00e9sonance corporelle, une \u00e9coute et un dialogue. Parler d&rsquo;une \u00ab voix diff\u00e9rente \u00bb permet \u00e0 Gilligan de d\u00e9signer un mode particulier d&rsquo;articulation de la pens\u00e9e morale qui ne se r\u00e9duit pas \u00e0 une simple variable biologique : cette voix est diff\u00e9rente non pas parce qu&rsquo;elle appartiendrait par essence au corps f\u00e9minin, mais parce qu&rsquo;elle chante une autre m\u00e9lodie morale, celle de la relation plut\u00f4t que de la s\u00e9paration.<\/p>\n<p>Au c\u0153ur de l&rsquo;argumentation d&rsquo;<em>In a Different Voice<\/em> se d\u00e9ploie une dialectique puissante entre deux imp\u00e9ratifs humains fondamentaux : le besoin de s\u00e9paration (individuation, affirmation de son autonomie) et le besoin d&rsquo;attachement (connexion, intimit\u00e9, interd\u00e9pendance). Gilligan soutient que l&rsquo;ensemble du cycle de la vie humaine a \u00e9t\u00e9 jusqu&rsquo;alors th\u00e9oris\u00e9 \u00e0 travers le seul prisme de la s\u00e9paration. De Sigmund Freud \u00e0 Erik Erikson, grandir signifiait rompre le cordon maternel, s&rsquo;\u00e9riger en sujet ind\u00e9pendant et construire des fronti\u00e8res \u00e9tanches autour du moi. L&rsquo;attachement n&rsquo;y \u00e9tait per\u00e7u que comme une d\u00e9pendance enfantine qu&rsquo;il fallait liquider pour devenir adulte.<\/p>\n<p>Gilligan d\u00e9montre que cette conception est dramatiquement unilat\u00e9rale. La maturit\u00e9 humaine authentique ne consiste pas en l&rsquo;annihilation du lien, mais en la capacit\u00e9 d&rsquo;int\u00e9grer l&rsquo;interd\u00e9pendance au sein d&rsquo;une relationnalit\u00e9 r\u00e9flexive et assum\u00e9e. Le grand apport d&rsquo;<em>In a Different Voice<\/em> r\u00e9side dans cette r\u00e9habilitation ontologique de l&rsquo;attachement comme socle m\u00eame de la dignit\u00e9 et de la responsabilit\u00e9 humaine.<\/p>\n<h3>4.2 Les trois \u00e9tapes du d\u00e9veloppement de l&rsquo;\u00e9thique de la responsabilit\u00e9<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des apports majeurs de l&rsquo;ouvrage est la th\u00e9orisation d&rsquo;une trajectoire d\u00e9veloppementale alternative \u00e0 celle de Kohlberg. En analysant le cheminement des femmes confront\u00e9es \u00e0 des dilemmes existentiels d\u00e9chirants, Gilligan met au jour une \u00e9volution de la moralit\u00e9 qui ne s&rsquo;ordonne pas autour du respect formel de r\u00e8gles abstraites, mais autour d&rsquo;une transformation progressive du concept de responsabilit\u00e9 et de sollicitude. Cette trajectoire comprend trois \u00e9tapes majeures, entrecoup\u00e9es de deux p\u00e9riodes de transition r\u00e9flexive :<\/p>\n<ol>\n<li><strong>La premi\u00e8re \u00e9tape : L&rsquo;orientation vers la survie individuelle.<\/strong> \u00c0 ce stade initial, la femme ou le sujet per\u00e7oit la moralit\u00e9 exclusivement sous l&rsquo;angle de la protection de son propre moi. Face \u00e0 un monde ressenti comme hostile ou indiff\u00e9rent, la d\u00e9cision morale est dict\u00e9e par la n\u00e9cessit\u00e9 pragmatique de se pr\u00e9server soi-m\u00eame. Le \u00ab bon \u00bb choix est simplement celui qui assure la survie psychique ou mat\u00e9rielle du sujet, l&rsquo;attention \u00e0 autrui \u00e9tant presque inexistante car v\u00e9cue comme une menace d&rsquo;an\u00e9antissement.\n<p>    <em>Premi\u00e8re transition : De l&rsquo;\u00e9go\u00efsme \u00e0 la responsabilit\u00e9.<\/em> Le sujet commence \u00e0 \u00e9prouver le caract\u00e8re insatisfaisant et isol\u00e9 de cette posture purement \u00e9gocentr\u00e9e. \u00c9merge alors une prise de conscience des liens qui l&rsquo;unissent \u00e0 autrui et de la n\u00e9cessit\u00e9 morale de tenir compte des besoins de ses proches.<\/li>\n<li><strong>La deuxi\u00e8me \u00e9tape : La bont\u00e9 comprise comme sacrifice de soi.<\/strong> Sous la pression des normes culturelles et du mod\u00e8le conventionnel de la \u00ab bonne \u00e9pouse \u00bb ou de la \u00ab bonne m\u00e8re \u00bb, le sujet bascule dans une d\u00e9finition sacrificielle de la moralit\u00e9. La bienveillance envers autrui devient le crit\u00e8re unique et absolu de la valeur morale. Pour \u00eatre jug\u00e9e bonne, la femme estime qu&rsquo;elle doit syst\u00e9matiquement s&rsquo;effacer, n\u00e9gliger ses propres besoins et sacrifier son propre \u00e9panouissement au b\u00e9n\u00e9fice de ceux qu&rsquo;elle aime. Le moi est volontairement r\u00e9duit au silence pour pr\u00e9server la relation \u00e0 tout prix.\n<p>    <em>Seconde transition : De la bont\u00e9 \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9.<\/em> Cette position d&rsquo;auto-effacement finit par engendrer de la ranc\u0153ur, de l&rsquo;\u00e9puisement psychique et une disharmonie relationnelle profonde. Le sujet comprend que se nier soi-m\u00eame pour faire plaisir \u00e0 autrui constitue une forme de malhonn\u00eatet\u00e9 et d&rsquo;abandon moral. L&rsquo;interrogation centrale n&rsquo;est plus : \u00ab Suis-je une bonne personne ? \u00bb, mais : \u00ab Quelle est la v\u00e9rit\u00e9 de cette relation ? \u00bb.<\/li>\n<li><strong>La troisi\u00e8me \u00e9tape : La moralit\u00e9 de la non-violence et de l&rsquo;interd\u00e9pendance.<\/strong> Cette \u00e9tape repr\u00e9sente l&rsquo;aboutissement de la maturit\u00e9 \u00e9thique selon Gilligan. Le sujet comprend enfin que le soi et l&rsquo;autre sont intrins\u00e8quement li\u00e9s et que le commandement de ne pas faire de mal (l&rsquo;imp\u00e9ratif de non-violence) doit s&rsquo;appliquer \u00e0 autrui, mais imp\u00e9rativement <em>aussi \u00e0 soi-m\u00eame<\/em>. Prendre soin de soi n&rsquo;est plus per\u00e7u comme un acte \u00e9go\u00efste, mais comme la condition pr\u00e9alable indispensable \u00e0 une authentique capacit\u00e9 de soin envers autrui. L&rsquo;\u00e9thique du care atteint ici sa pleine expression dialogique : un \u00e9quilibre dynamique o\u00f9 l&rsquo;attention accord\u00e9e \u00e0 la vuln\u00e9rabilit\u00e9 de chacun inclut la reconnaissance honn\u00eate de ses propres besoins et limites.<\/li>\n<\/ol>\n<h3>4.3 L&rsquo;impact \u00e9ditorial et le choc disciplinaire international<\/h3>\n<p>D\u00e8s sa parution au printemps 1982, <em>In a Different Voice<\/em> d\u00e9clenche une v\u00e9ritable onde de choc intellectuelle. Le livre d\u00e9fie toutes les pr\u00e9visions de l&rsquo;\u00e9dition universitaire am\u00e9ricaine : il se vend \u00e0 plusieurs centaines de milliers d&rsquo;exemplaires en quelques mois, avant d&rsquo;atteindre le statut d&rsquo;immense best-seller international traduit dans plus de vingt langues. L&rsquo;ouvrage ne s&rsquo;adresse pas seulement aux cercles \u00e9troits des d\u00e9partements de psychologie ; il r\u00e9sonne avec une puissance inou\u00efe aupr\u00e8s d&rsquo;un lectorat d&rsquo;une vari\u00e9t\u00e9 exceptionnelle : travailleurs sociaux, infirmiers, magistrats, th\u00e9ologiens, enseignants, militantes f\u00e9ministes et citoyens ordinaires s&rsquo;y reconnaissent avec une \u00e9motion intellectuelle rare.<\/p>\n<p>Le choc disciplinaire est imm\u00e9diat. Au sein des facult\u00e9s de psychologie et de sciences de l&rsquo;\u00e9ducation, les cursus canoniques sont \u00e9branl\u00e9s dans leurs fondements m\u00eames. La supr\u00e9matie incontest\u00e9e du mod\u00e8le kohlbergien s&rsquo;effondre ; il n&rsquo;est plus possible d&rsquo;enseigner le d\u00e9veloppement moral sans int\u00e9grer la critique d\u00e9vastatrice de Gilligan et sans confronter les th\u00e9ories de la justice abstraite \u00e0 l&rsquo;\u00e9thique de la sollicitude. Les \u00e9tudes de genre (<em>Gender Studies<\/em>), alors en pleine \u00e9mergence institutionnelle, trouvent dans l&rsquo;ouvrage un texte matriciel qui valide la sp\u00e9cificit\u00e9 des trajectoires subjectives f\u00e9minines sans recourir aux cat\u00e9gories stigmatisantes de la pathologie.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, le livre allume un d\u00e9bat acad\u00e9mique passionn\u00e9 qui occupera les revues sp\u00e9cialis\u00e9es pendant plus de deux d\u00e9cennies. Les philosophes de la morale, les sociologues et les th\u00e9oriciennes politiques s&#8217;emparent de la notion d&rsquo;\u00e9thique du care pour la diss\u00e9quer, la prolonger ou la contester. Carol Gilligan est propuls\u00e9e au rang de figure intellectuelle majeure de la sc\u00e8ne internationale, r\u00e9guli\u00e8rement invit\u00e9e sur les campus du monde entier pour expliciter les ramifications politiques, \u00e9pist\u00e9mologiques et \u00e9thiques d&rsquo;une pens\u00e9e qui vient de faire basculer la psychologie du vingti\u00e8me si\u00e8cle dans une \u00e8re nouvelle.<\/p>\n<h2>5. L&rsquo;\u00e9thique du care versus l&rsquo;\u00e9thique de la justice : Dualit\u00e9 conceptuelle et port\u00e9e morale<\/h2>\n<h3>5.1 L&rsquo;\u00e9thique de la justice : Principes, droits et impartialit\u00e9<\/h3>\n<p>Pour saisir toute la singularit\u00e9 de la pens\u00e9e de Gilligan, il est indispensable de d\u00e9tailler la structure conceptuelle des deux mod\u00e8les \u00e9thiques qu&rsquo;elle met en tension. L&rsquo;\u00e9thique de la justice, telle qu&rsquo;elle a \u00e9t\u00e9 codifi\u00e9e par la tradition philosophique occidentale dominante, trouve ses racines dans le contractualisme des Lumi\u00e8res \u2014 particuli\u00e8rement chez <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/locke\/\">John Locke<\/a> et <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/social-contract\/\">Thomas Hobbes<\/a> \u2014 et atteint son z\u00e9nith dans le d\u00e9ontologisme transcendantal d&rsquo;Emmanuel Kant, avant d&rsquo;\u00eatre r\u00e9actualis\u00e9e au vingti\u00e8me si\u00e8cle par la monumentale <em>Th\u00e9orie de la justice<\/em> de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/rawls\/\">John Rawls<\/a>. Cette architecture repose sur un ensemble de pr\u00e9misses bien circonscrites :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La primaut\u00e9 absolue de l&rsquo;impartialit\u00e9 :<\/strong> Le sujet moral doit \u00eatre capable de s&rsquo;abstraire de ses \u00e9motions subjectives, de ses attaches familiales, de ses pr\u00e9f\u00e9rences particuli\u00e8res et de sa corporalit\u00e9 pour adopter le point de vue d&rsquo;un observateur neutre, incarn\u00e9 par le fameux \u00ab voile d&rsquo;ignorance \u00bb rawlsien.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;universalit\u00e9 formelle des principes :<\/strong> Une d\u00e9cision n&rsquo;est jug\u00e9e \u00e9thiquement valide que si la maxime qui la guide peut \u00eatre \u00e9rig\u00e9e en loi universelle sans contradiction logique, applicable de mani\u00e8re identique \u00e0 tous les \u00eatres rationnels ind\u00e9pendamment de l&rsquo;espace et du temps.<\/li>\n<li><strong>La conception atomiste du sujet :<\/strong> L&rsquo;individu est con\u00e7u ontologiquement comme un \u00eatre premier, autosuffisant, dot\u00e9 de droits inali\u00e9nables avant toute entr\u00e9e en relation. La relation sociale n&rsquo;est alors qu&rsquo;un contrat consenti a posteriori entre des entit\u00e9s ind\u00e9pendantes qui cherchent \u00e0 r\u00e9guler leurs int\u00e9r\u00eats concurrents.<\/li>\n<li><strong>La r\u00e9gulation proc\u00e9durale des conflits :<\/strong> Le jugement moral op\u00e8re \u00e0 la mani\u00e8re d&rsquo;un tribunal : il subsume le cas particulier sous une r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale, arbitre entre des droits concurrents et applique des sanctions ou des r\u00e9parations selon une logique d&rsquo;\u00e9quit\u00e9 sym\u00e9trique et de respect strict de la propri\u00e9t\u00e9 et de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 de chacun.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>5.2 L&rsquo;\u00e9thique du care : Responsabilit\u00e9, vuln\u00e9rabilit\u00e9 et contextualisation<\/h3>\n<p>Face \u00e0 cet \u00e9difice aust\u00e8re et d\u00e9sincarn\u00e9, Carol Gilligan propose une tout autre cartographie de l&rsquo;exp\u00e9rience morale. L&rsquo;\u00e9thique du care ne proc\u00e8de pas par d\u00e9duction de r\u00e8gles universelles, mais par induction affective et attentionnelle ancr\u00e9e dans la corpor\u00e9it\u00e9 et l&rsquo;immanence des relations vivantes. Elle repose sur des principes ontologiques et \u00e9pist\u00e9mologiques radicalement divergents :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Une ontologie de l&rsquo;interd\u00e9pendance :<\/strong> Les \u00eatres humains ne naissent pas libres et autosuffisants pour entrer ensuite dans des contrats ; ils naissent b\u00e9b\u00e9s, fragiles, enti\u00e8rement d\u00e9pendants de la sollicitude d&rsquo;autrui pour leur survie \u00e9l\u00e9mentaire. L&rsquo;interd\u00e9pendance et la vuln\u00e9rabilit\u00e9 ne sont pas des accidents de parcours ou des \u00e9tats d&rsquo;inf\u00e9riorit\u00e9 passagers, mais la condition premi\u00e8re, inh\u00e9rente et constitutive de l&rsquo;existence humaine tout au long de la vie.<\/li>\n<li><strong>Le primat de la contextualisation narrative :<\/strong> Aucun dilemme moral ne peut \u00eatre r\u00e9solu \u00e9quitablement s&rsquo;il est arrach\u00e9 \u00e0 son contexte concret. Pour d\u00e9cider avec justesse, il est imp\u00e9ratif de conna\u00eetre l&rsquo;histoire singuli\u00e8re des personnes impliqu\u00e9es, leurs sentiments, leur degr\u00e9 de fragilit\u00e9, leurs blessures pass\u00e9es et les r\u00e9percussions \u00e9motionnelles tangibles de chaque option envisageable.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;attention \u00e0 la souffrance et la r\u00e9ponse au besoin :<\/strong> Alors que l&rsquo;\u00e9thique de la justice cherche \u00e0 pr\u00e9server les droits des personnes pour \u00e9viter l&#8217;empi\u00e9tement ill\u00e9gitime, l&rsquo;\u00e9thique du care cherche \u00e0 percevoir les besoins non formul\u00e9s pour pr\u00e9venir l&rsquo;abandon, la n\u00e9gligence et l&rsquo;isolement. L&rsquo;imp\u00e9ratif moral fondamental n&rsquo;est pas : \u00ab Que me dicte la loi ? \u00bb, mais : \u00ab Comment r\u00e9pondre au cri de cet \u00eatre vuln\u00e9rable sans d\u00e9truire le r\u00e9seau relationnel qui nous soutient ? \u00bb.<\/li>\n<li><strong>La valorisation des facult\u00e9s affectives et empathiques :<\/strong> Loin de consid\u00e9rer l&rsquo;\u00e9motion comme un facteur de trouble qui pollue la lucidit\u00e9 du jugement rationnel, l&rsquo;\u00e9thique du care \u00e9l\u00e8ve l&#8217;empathie, la sensibilit\u00e9 corporelle, l&rsquo;\u00e9coute patiente et la capacit\u00e9 d&rsquo;\u00eatre affect\u00e9 par la condition d&rsquo;autrui au rang de comp\u00e9tences \u00e9pist\u00e9mologiques et \u00e9thiques de premier ordre indispensables \u00e0 la perception m\u00eame de ce qui fait probl\u00e8me.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>5.3 Articulation ou antinomie : Le probl\u00e8me de l&rsquo;int\u00e9gration th\u00e9orique<\/h3>\n<p>D\u00e8s lors que ces deux voix morales sont formellement caract\u00e9ris\u00e9es, une question th\u00e9orique majeure s&rsquo;est imm\u00e9diatement impos\u00e9e aux d\u00e9bats philosophiques : ces deux \u00e9thiques s&rsquo;excluent-elles mutuellement dans une antinomie radicale ou sont-elles vou\u00e9es \u00e0 se compl\u00e9ter au sein d&rsquo;une synth\u00e8se dialectique sup\u00e9rieure ? Carol Gilligan elle-m\u00eame a adopt\u00e9 une position particuli\u00e8rement subtile face \u00e0 ce probl\u00e8me, refusant les simplifications binaires.<\/p>\n<p>Pour illustrer la relation entre la justice et le care, Gilligan a souvent recours \u00e0 une c\u00e9l\u00e8bre m\u00e9taphore emprunt\u00e9e \u00e0 la philosophie du langage de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/wittgenstein\/\">Ludwig Wittgenstein<\/a> : celle du dessin bistable du \u00ab canard-lapin \u00bb. Lorsque notre regard contemple cette c\u00e9l\u00e8bre figure optique, nous pouvons y voir distinctement un canard, ou basculer notre perception pour y discerner sans ambigu\u00eft\u00e9 un lapin. Il est en revanche neurologiquement et ph\u00e9nom\u00e9nologiquement impossible pour l&rsquo;esprit humain de voir simultan\u00e9ment les deux animaux dans le m\u00eame acte d&rsquo;attention visuelle. De la m\u00eame fa\u00e7on, explique Gilligan, un individu confront\u00e9 \u00e0 une situation \u00e9thique complexe aborde g\u00e9n\u00e9ralement le probl\u00e8me sous l&rsquo;angle de la justice (droits, r\u00e8gles, \u00e9quit\u00e9) ou sous celui du care (relations, besoins, sollicitude). Passer d&rsquo;un paradigme \u00e0 l&rsquo;autre modifie instantan\u00e9ment la gestalt morale de la situation.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, Gilligan affirme avec force que l&rsquo;\u00e9thique du care ne saurait \u00eatre envisag\u00e9e comme un rejet pur et simple de l&rsquo;id\u00e9al de justice, ni comme un substitut totalitaire qui rendrait les r\u00e8gles obsol\u00e8tes. Une justice qui ignorerait la sollicitude et la fragilit\u00e9 corporelle sombrerait in\u00e9vitablement dans une froideur bureaucratique et une violence punitive d\u00e9connect\u00e9e du sort des vivants ; sym\u00e9triquement, un care qui ferait fi de l&rsquo;\u00e9quit\u00e9 et des droits \u00e9l\u00e9mentaires risquerait de d\u00e9river vers le favoritisme arbitraire, le paternalisme \u00e9touffant ou l&rsquo;exploitation institutionnalis\u00e9e des soignants d\u00e9vou\u00e9s.<\/p>\n<p>L&rsquo;enjeu n&rsquo;est donc pas de dissoudre une voix dans l&rsquo;autre, mais de reconna\u00eetre leur compl\u00e9mentarit\u00e9 tendue. L&rsquo;\u00e9thique du care agit comme un correcteur critique impitoyable de la justice formelle, lui rappelant constamment que derri\u00e8re les contrats et les normes d\u00e9sincarn\u00e9es respirent des corps vuln\u00e9rables dont la prise en charge mat\u00e9rielle et affective est la condition de possibilit\u00e9 de toute cit\u00e9 d\u00e9mocratique.<\/p>\n<h2>6. M\u00e9thodologie clinique et \u00e9coute relationnelle : La m\u00e9thode du \u00ab Listening Guide \u00bb<\/h2>\n<h3>6.1 Les pr\u00e9misses \u00e9pist\u00e9mologiques de la recherche qualitative chez Gilligan<\/h3>\n<p>L&rsquo;ampleur de la rupture op\u00e9r\u00e9e par Carol Gilligan ne se limite pas \u00e0 la sph\u00e8re th\u00e9orique ; elle a exig\u00e9 la conception d&rsquo;outils m\u00e9thodologiques radicalement nouveaux, capables d&rsquo;appr\u00e9hender empiriquement la subtilit\u00e9 de cette voix relationnelle sans la contraindre d&#8217;embl\u00e9e \u00e0 entrer dans des cases pr\u00e9\u00e9tablies. Rejetant les pr\u00e9suppos\u00e9s de l&rsquo;objectivisme positiviste strict \u2014 qui postule la neutralit\u00e9 axiologique d&rsquo;un observateur d\u00e9tach\u00e9 analysant des \u00ab variables \u00bb quantifiables \u2014, Gilligan \u00e9labore avec son \u00e9quipe de Harvard une d\u00e9marche herm\u00e9neutique clinique rigoureuse, fond\u00e9e sur la tradition ph\u00e9nom\u00e9nologique et sur la psychanalyse relationnelle.<\/p>\n<p>Dans cette perspective, un entretien de recherche n&rsquo;est pas con\u00e7u comme un questionnaire o\u00f9 un enqu\u00eateur extrait des informations d&rsquo;un sujet passif, mais comme une rencontre relationnelle complexe, une co-construction dialogique o\u00f9 la parole \u00e9merge au sein d&rsquo;une relation d&rsquo;\u00e9coute mutuelle. La voix d&rsquo;un individu qui se confie n&rsquo;est jamais monolithique ni unidimensionnelle : elle est intrins\u00e8quement polyphonique, travers\u00e9e par des tonalit\u00e9s harmoniques, des tensions int\u00e9rieures, des r\u00e9sistances inconscientes et des silences \u00e9loquents, \u00e0 l&rsquo;image d&rsquo;une partition contrapuntique de musique classique.<\/p>\n<p>Cette approche accorde une place pivotale \u00e0 la r\u00e9flexivit\u00e9 du chercheur. Loin de devoir gommer sa propre subjectivit\u00e9 sous un masque d&rsquo;impartialit\u00e9 feinte, le chercheur doit analyser scrupuleusement ses propres r\u00e9sonances \u00e9motionnelles, ses biais socio-historiques et ses r\u00e9actions affectives face aux paroles de l&rsquo;interview\u00e9. Cette subjectivit\u00e9 assum\u00e9e et travaill\u00e9e ne constitue pas un obstacle \u00e9pist\u00e9mologique \u00e0 la scientificit\u00e9, mais devient au contraire le vecteur privil\u00e9gi\u00e9 de la compr\u00e9hension clinique en profondeur.<\/p>\n<p>C&rsquo;est de ce terreau qu&rsquo;est n\u00e9e une m\u00e9thode qualitative mondialement diffus\u00e9e sous le nom de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/psycnet.apa.org\/record\/2003-04336-009\">The Listening Guide<\/a> (ou Guide d&rsquo;\u00e9coute m\u00e9thodologique), formalis\u00e9e par Carol Gilligan, Lyn Mikel Brown et leurs collaboratrices, destin\u00e9e \u00e0 lire et \u00e0 \u00e9couter la voix humaine dans ses strates superpos\u00e9es.<\/p>\n<h3>6.2 Les quatre lectures successives du protocole d&rsquo;\u00e9coute<\/h3>\n<p>Le <em>Listening Guide<\/em> structure l&rsquo;analyse des transcriptions d&rsquo;entretiens qualitatifs autour d&rsquo;un protocole d&rsquo;une grande rigueur herm\u00e9neutique, pr\u00e9voyant au minimum quatre passages ou \u00ab \u00e9coutes \u00bb successives et diff\u00e9renci\u00e9es du texte recueilli :<\/p>\n<ol>\n<li><strong>La premi\u00e8re \u00e9coute : \u00c9couter l&rsquo;intrigue et la r\u00e9sonance du chercheur.<\/strong> Cette phase initiale s&rsquo;int\u00e9resse \u00e0 l&rsquo;arc narratif d&rsquo;ensemble de l&rsquo;histoire racont\u00e9e. De quoi s&rsquo;agit-il ? Quels sont les paysages \u00e9motionnels d\u00e9crits, les figures r\u00e9currentes, les m\u00e9taphores employ\u00e9es, les contradictions temporelles ? Simultan\u00e9ment, le chercheur consigne dans un journal r\u00e9flexif ses propres r\u00e9actions intimes : qu&rsquo;est-ce qui le touche, l&rsquo;irrite, l&rsquo;\u00e9meut ou le d\u00e9concerte dans ce r\u00e9cit ? Il s&rsquo;agit de situer explicitement la relation entre l&rsquo;\u00e9couteur et l&rsquo;\u00e9cout\u00e9.<\/li>\n<li><strong>La deuxi\u00e8me \u00e9coute : Le rep\u00e9rage de la voix du \u00ab Je \u00bb (la cr\u00e9ation du <em>I-poem<\/em>).<\/strong> Cette \u00e9tape, extraordinairement po\u00e9tique et r\u00e9v\u00e9latrice, isole m\u00e9thodologiquement chaque utilisation de la premi\u00e8re personne du singulier (\u00ab Je \u00bb, \u00ab Moi \u00bb, suivi du verbe ou de l&rsquo;adjectif associ\u00e9) au sein de la transcription narrative, en retranchant temporairement le reste de la phrase. Dispos\u00e9es successivement sur des lignes distinctes \u00e0 la mani\u00e8re d&rsquo;un po\u00e8me libre (baptis\u00e9 <em>I-poem<\/em> ou po\u00e8me du Je), ces occurrences r\u00e9v\u00e8lent la trajectoire souterraine du moi : le rythme de son affirmation, ses doutes soudains, ses effacements tragiques, sa vitalit\u00e9 refoul\u00e9e ou ses basculements d\u00e9pressifs.<\/li>\n<li><strong>La troisi\u00e8me \u00e9coute : La traque des voix de la relation et de la connexion.<\/strong> Lors de ce troisi\u00e8me passage, le chercheur pr\u00eate l&rsquo;oreille aux manifestations des liens affectifs et relationnels. Comment le sujet parle-t-il des personnes qui l&rsquo;entourent ? D\u00e9crit-il des relations d&rsquo;intimit\u00e9, de soutien authentique, de vuln\u00e9rabilit\u00e9 partag\u00e9e, ou bien des interactions d&rsquo;affrontement, de solitude contrainte et de rejet ? L&rsquo;\u00e9coute traque ici les signaux d&rsquo;une aspiration ardente \u00e0 la communion ou, \u00e0 l&rsquo;inverse, l&rsquo;angoisse de la d\u00e9connexion relationnelle.<\/li>\n<li><strong>La quatri\u00e8me \u00e9coute : L&rsquo;identification des voix de la r\u00e9sistance et de l&rsquo;int\u00e9riorisation normative.<\/strong> La derni\u00e8re \u00e9coute d\u00e9busque les frictions id\u00e9ologiques et culturelles. Elle rep\u00e8re les moments o\u00f9 la personne interrog\u00e9e s&rsquo;exprime avec sa voix propre et les moments o\u00f9 son discours est parasit\u00e9 par la voix int\u00e9rioris\u00e9e des normes socioculturelles dominantes (la voix patriarcale du jugement, de la \u00ab gentille fille \u00bb, du \u00ab gar\u00e7on fort \u00bb, de la biens\u00e9ance ou de la honte). L&rsquo;attention est focalis\u00e9e sur les \u00e9tincelles de r\u00e9sistance psychique par lesquelles le sujet tente de pr\u00e9server son int\u00e9grit\u00e9 contre l&rsquo;injonction \u00e0 la soumission.<\/li>\n<\/ol>\n<h3>6.3 Applications empiriques et rigueur m\u00e9thodologique<\/h3>\n<p>L&rsquo;usage du <em>Listening Guide<\/em> a profond\u00e9ment r\u00e9volutionn\u00e9 la recherche qualitative dans les sciences de l&rsquo;esprit et de la soci\u00e9t\u00e9. Loin d&rsquo;\u00eatre cantonn\u00e9 aux \u00e9tudes de genre, ce dispositif a \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9 avec succ\u00e8s dans des champs aussi divers que la psychopathologie clinique, l&rsquo;analyse des traumatismes de guerre chez les v\u00e9t\u00e9rans, les recherches sur les abus sexuels intrafamiliaux, l&rsquo;\u00e9tude des parcours de r\u00e9fugi\u00e9s ou l&rsquo;analyse des dynamiques d&rsquo;\u00e9puisement professionnel (<em>burnout<\/em>) chez les soignants hospitaliers.<\/p>\n<p>La force singuli\u00e8re de la m\u00e9thode r\u00e9side dans sa capacit\u00e9 \u00e0 faire surgir ce qui demeurait enfoui sous les apparences de la conformit\u00e9 sociale. La construction des <em>I-poems<\/em>, en particulier, permet de contourner les masques rh\u00e9toriques que les personnes interrog\u00e9es adoptent souvent consciemment pour plaire au chercheur ou pour donner une image socialement valorisante d&rsquo;elles-m\u00eames. Sous une d\u00e9claration apparemment sereine et ma\u00eetris\u00e9e, le po\u00e8me du \u00ab Je \u00bb r\u00e9v\u00e8le souvent une plainte d\u00e9chirante, une dissonance affective majeure ou un cri d&rsquo;alarme existentiel que la syntaxe lin\u00e9aire classique dissimulait.<\/p>\n<p>Sur le plan de la validit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique, Gilligan et ses coll\u00e8gues ont apport\u00e9 des r\u00e9ponses m\u00e9ticuleuses aux d\u00e9tracteurs quantitativistes qui d\u00e9non\u00e7aient le pr\u00e9tendu manque de reproductibilit\u00e9 de la m\u00e9thode. La rigueur du <em>Listening Guide<\/em> repose sur la tra\u00e7abilit\u00e9 int\u00e9grale de l&rsquo;analyse : chaque interpr\u00e9tation doit pouvoir \u00eatre attest\u00e9e par la citation textuelle directe des strates de voix d\u00e9gag\u00e9es au cours des quatre \u00e9coutes. Plusieurs chercheurs peuvent analyser ind\u00e9pendamment la m\u00eame transcription pour comparer leurs \u00e9coutes respectives, instaurant ainsi une fiabilit\u00e9 inter-juges propre aux sciences herm\u00e9neutiques de haute pr\u00e9cision.<\/p>\n<p>Aujourd&rsquo;hui, le guide d&rsquo;\u00e9coute est enseign\u00e9 dans les universit\u00e9s d&rsquo;\u00e9lite \u00e0 travers le globe et constitue un standard m\u00e9thodologique incontournable pour quiconque cherche \u00e0 documenter la r\u00e9sistance de la subjectivit\u00e9 face aux oppressions discursives contemporaines.<\/p>\n<h2>7. Le d\u00e9veloppement psychologique des adolescentes : Crise de connexion et perte de voix<\/h2>\n<h3>7.1 Le projet Emma Willard et les \u00e9tudes longitudinales<\/h3>\n<p>Au milieu des ann\u00e9es 1980, forte du retentissement d&rsquo;<em>In a Different Voice<\/em>, Carol Gilligan engage un ambitieux programme de recherches longitudinales pour comprendre les racines g\u00e9n\u00e9tiques de cette fameuse \u00ab voix diff\u00e9rente \u00bb. Si les femmes adultes manifestent une propension si marqu\u00e9e \u00e0 la sollicitude et rencontrent de si grandes difficult\u00e9s \u00e0 faire entendre leurs propres besoins, \u00e0 quel moment exact de leur d\u00e9veloppement cette configuration s&rsquo;enracine-t-elle ? Pour r\u00e9pondre \u00e0 cette question fondamentale, Gilligan et son \u00e9quipe du <em>Harvard Project on Women&rsquo;s Psychology and the Development of Girls<\/em> installent leur laboratoire de terrain au sein de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.emmawillard.org\/\">\u00c9cole Emma Willard<\/a> \u00e0 Troy, dans l&rsquo;\u00c9tat de New York, un pensionnat priv\u00e9 r\u00e9put\u00e9 pour jeunes filles.<\/p>\n<p>Durant plusieurs ann\u00e9es cons\u00e9cutives, les chercheuses suivent m\u00e9ticuleusement des cohortes d&rsquo;\u00e9l\u00e8ves \u00e2g\u00e9es de 8 \u00e0 17 ans, enregistrant leurs entretiens annuels et observant leurs interactions au sein des classes et des cours de r\u00e9cr\u00e9ation. Les premiers r\u00e9sultats de l&rsquo;enqu\u00eate suscitent l&rsquo;\u00e9merveillement des observatrices : les fillettes de 8 \u00e0 11 ans (la pr\u00e9adolescence) t\u00e9moignent d&rsquo;une sant\u00e9 psychologique \u00e9clatante, d&rsquo;une franchise relationnelle d\u00e9sarmante et d&rsquo;une lucidit\u00e9 \u00e9poustouflante quant \u00e0 leurs sentiments v\u00e9ritables. Elles disent ouvertement ce qu&rsquo;elles pensent, ne craignent pas le conflit sain, savent exactement qui elles aiment ou d\u00e9testent, et expriment sans vergogne leur col\u00e8re comme leur joie. Leur sens de la justice est spontan\u00e9ment incarn\u00e9 et leur pr\u00e9sence au monde est pleine, vibrante et affirm\u00e9e.<\/p>\n<p>Cependant, les \u00e9tudes longitudinales r\u00e9v\u00e8lent un ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;une violence psychologique inou\u00efe qui se produit presque invariablement au seuil pr\u00e9cis de l&rsquo;entr\u00e9e dans l&rsquo;adolescence, entre 11 et 13 ans. De fa\u00e7on quasi universelle, cette franchise limpide s&rsquo;effondre brutalement pour laisser place au doute syst\u00e9matique, \u00e0 la timidit\u00e9 apeur\u00e9e et \u00e0 l&rsquo;autocensure.<\/p>\n<p>Gilligan documente avec effroi l&rsquo;apparition soudaine et omnipr\u00e9sente dans le discours des adolescentes de l&rsquo;expression d\u00e9fensive r\u00e9currente : <em>\u00ab I don&rsquo;t know \u00bb<\/em> (\u00ab Je ne sais pas \u00bb). Interrog\u00e9es sur ce qu&rsquo;elles ressentent, ce qu&rsquo;elles pensent ou ce qu&rsquo;elles d\u00e9sirent, les adolescentes r\u00e9p\u00e8tent m\u00e9caniquement qu&rsquo;elles ne savent pas, alors m\u00eame que leurs propos ant\u00e9rieurs ou leurs gestes corporels attestent d&rsquo;un savoir parfaitement lucide. Ce \u00ab Je ne sais pas \u00bb fonctionne comme un mur de protection, un renoncement conscient ou inconscient \u00e0 leur propre savoir relationnel pour ne pas entrer en collision avec les attentes du monde adulte.<\/p>\n<h3>7.2 L&rsquo;injonction au sacrifice relationnel et le \u00ab suicide psychologique \u00bb<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse clinique approfondie de cette crise d\u00e9veloppementale permet \u00e0 Gilligan et \u00e0 sa co-chercheuse Lyn Mikel Brown de mettre au jour un dilemme tragique et destructeur impos\u00e9 aux jeunes filles par la culture dominante. \u00c0 l&rsquo;adolescence, la soci\u00e9t\u00e9 patriarcale exige des filles qu&rsquo;elles int\u00e8grent le st\u00e9r\u00e9otype \u00e9crasant de la \u00ab gentille fille \u00bb (<em>the perfect good girl<\/em>) : une cr\u00e9ature docile, toujours calme, souriante, g\u00e9n\u00e9reuse, d\u00e9nu\u00e9e d&rsquo;agressivit\u00e9, d&rsquo;ambition \u00e9go\u00efste ou de d\u00e9sirs charnels discordants, enti\u00e8rement d\u00e9vou\u00e9e au bien-\u00eatre d&rsquo;autrui.<\/p>\n<p>Confront\u00e9e \u00e0 cette injonction civilisatrice, l&rsquo;adolescente est prise au pi\u00e8ge d&rsquo;un arbitrage intenable, que Gilligan n&rsquo;h\u00e9site pas \u00e0 qualifier de v\u00e9ritable \u00ab suicide psychologique \u00bb :<\/p>\n<ul>\n<li>Si elle choisit de continuer \u00e0 dire toute sa v\u00e9rit\u00e9, d&rsquo;exprimer son d\u00e9saccord, sa col\u00e8re et ses v\u00e9ritables besoins int\u00e9rieurs, elle est imm\u00e9diatement qualifi\u00e9e de \u00ab m\u00e9chante \u00bb, d&rsquo;\u00ab hyst\u00e9rique \u00bb, d&rsquo;\u00ab \u00e9go\u00efste \u00bb ou d&rsquo;infr\u00e9quentable, risquant ainsi la punition supr\u00eame : l&rsquo;isolement social et la rupture des liens affectifs dont elle a vitalement besoin pour grandir.<\/li>\n<li>Si, \u00e0 l&rsquo;inverse, elle choisit de pr\u00e9server ses relations \u00e0 tout prix et de complaire aux adultes et aux gar\u00e7ons, elle doit imp\u00e9rativement \u00e9touffer sa propre voix, renier ce qu&rsquo;elle sait \u00eatre vrai et faire semblant d&rsquo;\u00eatre ce qu&rsquo;elle n&rsquo;est pas. Elle sauve la fa\u00e7ade relationnelle en assassinant sa propre int\u00e9riorit\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ce renoncement forc\u00e9 \u00e0 son authenticit\u00e9 relationnelle engendre des ravages psychologiques immenses. L&rsquo;adolescence f\u00e9minine devient le th\u00e9\u00e2tre d&rsquo;une explosion vertigineuse de pathologies de l&rsquo;effacement : chute brutale de l&rsquo;estime de soi, d\u00e9pression clinique larv\u00e9e, automutilations silencieuses et, de mani\u00e8re particuli\u00e8rement flagrante, troubles s\u00e9v\u00e8res du comportement alimentaire tels que l&rsquo;anorexie mentale et la boulimie. Dans l&rsquo;anorexie, Gilligan d\u00e9chiffre une m\u00e9taphore corporelle terrifiante de la perte de voix : le corps tente litt\u00e9ralement de dispara\u00eetre pour se conformer au n\u00e9ant de d\u00e9sirs qu&rsquo;on exige de son esprit, transformant le silence impos\u00e9 en d\u00e9charnement somatique.<\/p>\n<h3>7.3 R\u00e9sistance, sororit\u00e9 et interventions p\u00e9dagogiques pr\u00e9ventives<\/h3>\n<p>Loin de verser dans un fatalisme pessimiste, Carol Gilligan et son \u00e9quipe s&#8217;emploient \u00e0 faire de ces d\u00e9couvertes le levier d&rsquo;une p\u00e9dagogie d&rsquo;\u00e9mancipation novatrice. Les r\u00e9sultats de ces recherches sont condens\u00e9s en 1992 dans un ouvrage retentissant co-\u00e9crit avec Lyn Mikel Brown : <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.hup.harvard.edu\/books\/9780674564688\"><em>Meeting at the Crossroads: Women&rsquo;s Psychology and Girls&rsquo; Development<\/em><\/a>. Les autrices y formulent des recommandations concr\u00e8tes pour aider les jeunes filles \u00e0 traverser ce \u00ab carrefour \u00bb existentiel p\u00e9rilleux sans y laisser leur \u00e2me.<\/p>\n<p>La cl\u00e9 de vo\u00fbte de cette r\u00e9sistance psychologique repose sur la solidarit\u00e9 interg\u00e9n\u00e9rationnelle et la sororit\u00e9. Gilligan d\u00e9montre que si les adolescentes succombent \u00e0 l&rsquo;injonction du silence, c&rsquo;est tr\u00e8s souvent parce qu&rsquo;elles voient les femmes adultes autour d&rsquo;elles \u2014 leurs m\u00e8res, leurs enseignantes, leurs mentors \u2014 courber \u00e9galement l&rsquo;\u00e9chine et jouer la m\u00eame com\u00e9die d&rsquo;effacement bienveillant. Pour briser cette cha\u00eene de transmission du silence, il est imp\u00e9ratif que les femmes adultes fassent preuve d&rsquo;un courage relationnel sans faille : elles doivent cesser de feindre la perfection, partager ouvertement leurs propres doutes, l\u00e9gitimer la col\u00e8re l\u00e9gitime des jeunes filles et les soutenir explicitement lorsqu&rsquo;elles osent exprimer un d\u00e9saccord.<\/p>\n<p>Des programmes pionniers de mentorat relationnel et d&rsquo;ateliers d&rsquo;\u00e9criture sont exp\u00e9riment\u00e9s au sein de multiples \u00e9tablissements scolaires. Ces espaces d&rsquo;expression non mixtes permettent aux adolescentes de r\u00e9activer leur parole authentique, d&rsquo;explorer leurs sentiments contradictoires sans crainte du regard masculin d\u00e9sapprobateur et de transformer le doute st\u00e9rile du <em>\u00ab I don&rsquo;t know \u00bb<\/em> en une puissance critique collective. Les curriculums scolaires sont invit\u00e9s \u00e0 revaloriser les r\u00e9cits litt\u00e9raires et historiques de femmes rebelles qui ont su braver les interdits normatifs de leur \u00e9poque pour pr\u00e9server leur voix.<\/p>\n<p>Ces travaux ont transform\u00e9 durablement la litt\u00e9rature mondiale sur l&rsquo;\u00e9ducation des filles, inspirant de nombreux chercheurs \u00e0 travers la plan\u00e8te et offrant aux parents comme aux enseignants des grilles de lecture salvatrices pour pr\u00e9server la vitalit\u00e9 psychique des adolescentes.<\/p>\n<h2>8. Patriarcat, d\u00e9mocratie et r\u00e9sistance psychologique : L&rsquo;\u00e9largissement sociopolitique<\/h2>\n<h3>8.1 Le patriarcat comme structure psychologique traumatique<\/h3>\n<p>Au fil de ses recherches sur le d\u00e9veloppement des filles, puis sur celui des gar\u00e7ons, la pens\u00e9e de Carol Gilligan s&rsquo;\u00e9largit progressivement pour embrasser une critique sociale et politique globale de la civilisation contemporaine. Au tournant des ann\u00e9es 1990 et 2000, elle formule une th\u00e8se d&rsquo;une audace th\u00e9orique saisissante : le patriarcat ne doit pas \u00eatre compris uniquement comme un syst\u00e8me politique et \u00e9conomique d&rsquo;oppression externe instituant la domination des p\u00e8res et des hommes sur les femmes ; il constitue avant tout une <strong>structure psychologique traumatisante<\/strong> qui colonise l&rsquo;int\u00e9riorit\u00e9 m\u00eame des individus et fracture leur int\u00e9grit\u00e9 psychique fondamentale.<\/p>\n<p>Selon Gilligan, le patriarcat s&rsquo;\u00e9rige et se maintient \u00e0 travers les \u00e2ges par une op\u00e9ration chirurgicale men\u00e9e sur le psychisme des enfants, exigeant de chaque sexe une amputation affective distincte mais sym\u00e9trique :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;amputation masculine dans la petite enfance :<\/strong> Vers l&rsquo;\u00e2ge de 4 ou 5 ans, lors de l&rsquo;entr\u00e9e dans le monde de l&rsquo;\u00e9cole maternelle et des pairs, les petits gar\u00e7ons subissent une injonction culturelle f\u00e9roce \u00e0 la virilit\u00e9 qui les contraint \u00e0 rompre brutalement l&rsquo;attachement affectif \u00e0 leur m\u00e8re et \u00e0 r\u00e9primer toute expression de vuln\u00e9rabilit\u00e9, de tristesse ou de tendresse. Le patriarcat impose aux gar\u00e7ons une <em>scission d\u00e9chirante entre le c\u0153ur et l&rsquo;esprit<\/em>, \u00e9rigeant la duret\u00e9, le contr\u00f4le et l&rsquo;indiff\u00e9rence \u00e9motionnelle en insignes obligatoires du masculin.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;amputation f\u00e9minine \u00e0 l&rsquo;adolescence :<\/strong> Vers 11 ou 12 ans, comme nous l&rsquo;avons document\u00e9, les jeunes filles subissent \u00e0 leur tour l&rsquo;injonction patriarcale qui leur interdit la franchise et le pouvoir personnel, leur imposant une <em>scission tragique entre leur corps et leur voix<\/em>, les for\u00e7ant \u00e0 faire taire leur v\u00e9rit\u00e9 intime pour se muer en miroirs complaisants des besoins masculins.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Le patriarcat appara\u00eet ainsi comme une fabrique syst\u00e9matique de traumatismes relationnels. En coupant les hommes de leur sensibilit\u00e9 affective et les femmes de leur puissance expressive, ce syst\u00e8me institutionnalise la d\u00e9connexion d&rsquo;avec soi-m\u00eame et d&rsquo;avec autrui, transmettant de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration un sentiment de solitude ontologique et de perte existentielle que les individus tentent vainement de compenser par la qu\u00eate effr\u00e9n\u00e9e de domination, de statut mat\u00e9riel ou d&rsquo;ob\u00e9issance autoritaire.<\/p>\n<h3>8.2 L&rsquo;\u00e9thique du care comme fondement indispensable de la d\u00e9mocratie<\/h3>\n<p>\u00c0 partir de ce diagnostic psychodynamique de la blessure patriarcale, Carol Gilligan op\u00e8re un renversement politique capital. Elle r\u00e9cuse vigoureusement la qualification souvent condescendante de l&rsquo;\u00e9thique du care comme une simple \u00ab affaire de femmes \u00bb, une vertu domestique confin\u00e9e au foyer ou une disposition sentimentale r\u00e9serv\u00e9e au sexe f\u00e9minin. Dans des textes d&rsquo;une grande vigueur politique, elle proclame que <strong>l&rsquo;\u00e9thique du care n&rsquo;est pas une morale f\u00e9minine, mais une condition humaine fondamentale et le socle indispensable d&rsquo;une v\u00e9ritable d\u00e9mocratie<\/strong>.<\/p>\n<p>Il existe, selon Gilligan, une incompatibilit\u00e9 ontologique absolue entre l&rsquo;essence du patriarcat et l&rsquo;id\u00e9al d\u00e9mocratique :<\/p>\n<ul>\n<li>Le patriarcat repose structurellement sur la hi\u00e9rarchie rigide, la binarit\u00e9 imperm\u00e9able (masculin\/f\u00e9minin, fort\/faible, raison\/\u00e9motion), le privil\u00e8ge du pouvoir et l&rsquo;invisibilisation de la vuln\u00e9rabilit\u00e9 corporelle.<\/li>\n<li>La d\u00e9mocratie, au sens le plus noble et radical du terme, exige l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 absolue de toutes les voix, la participation d\u00e9lib\u00e9rative de tous les citoyens, la capacit\u00e9 d&rsquo;\u00e9coute mutuelle et la pr\u00e9occupation collective pour le sort des membres les plus vuln\u00e9rables du corps politique.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Dans cette perspective, un r\u00e9gime politique qui pr\u00e9tend \u00e0 la d\u00e9mocratie formelle tout en maintenant une structure sociale r\u00e9gie par l&rsquo;indiff\u00e9rence aux besoins humains, l&rsquo;abandon des services publics de soin et la glorification de la concurrence sauvage n&rsquo;est qu&rsquo;un patriarcat d\u00e9guis\u00e9 en libert\u00e9 contractuelle. Restaurer l&rsquo;\u00e9thique du care au c\u0153ur de l&rsquo;espace civique, c&rsquo;est affirmer que la voix de chacun compte, que la citoyennet\u00e9 commence dans la r\u00e9ceptivit\u00e9 \u00e0 la souffrance partag\u00e9e et que le maintien du tissu social est infiniment plus pr\u00e9cieux que l&rsquo;accumulation abstraite du capital ou de la puissance souveraine.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9flexion trouve une r\u00e9sonance litt\u00e9raire et psychanalytique singuli\u00e8re dans son livre de 2002, <em>The Birth of Pleasure: A New Map of Love<\/em>. Gilligan y analyse comment les grands mythes tragiques de l&rsquo;Occident (d&rsquo;Oph\u00e9lie \u00e0 Anna Kar\u00e9nine en passant par Psych\u00e9) racontent inlassablement la condamnation de l&rsquo;amour libre d\u00e8s lors qu&rsquo;il se heurte aux structures de l&rsquo;honneur patriarcal, et appelle de ses v\u0153ux une lib\u00e9ration d\u00e9mocratique des corps et des c\u0153urs, o\u00f9 le plaisir d&rsquo;\u00eatre en relation pacifi\u00e9e se substituerait au devoir mortif\u00e8re de sacrifice.<\/p>\n<h3>8.3 R\u00e9sistance politique et lib\u00e9ration des dynamiques relationnelles<\/h3>\n<p>Face \u00e0 l&rsquo;immensit\u00e9 apparente de la machine patriarcale et \u00e0 la prolif\u00e9ration contemporaine du cynisme n\u00e9olib\u00e9ral, o\u00f9 trouver les forces d&rsquo;une transformation \u00e9mancipatrice ? Carol Gilligan refuse toute forme de m\u00e9lancolie impuissante. Elle identifie le ressort de la r\u00e9sistance politique dans un ph\u00e9nom\u00e8ne psychologique d&rsquo;une universalit\u00e9 \u00e9mouvante : la <strong>r\u00e9sistance ordinaire<\/strong> ancr\u00e9e dans le d\u00e9sir incoercible de chaque \u00eatre humain d&rsquo;entrer en relation v\u00e9ritable.<\/p>\n<p>Chaque jour, soutient-elle, en d\u00e9pit des conditionnements sociaux massifs, des \u00eatres humains refusent la froideur impos\u00e9e : un p\u00e8re qui pleure et enlace son fils bravant l&rsquo;imp\u00e9ratif viril, une jeune femme qui hurle son refus de l&rsquo;injustice dans une assembl\u00e9e publique, une infirmi\u00e8re qui prend le temps de tenir la main d&rsquo;un mourant au m\u00e9pris des cadences gestionnaires d&rsquo;un h\u00f4pital aust\u00e8re, un juge qui suspend son automatisme punitif pour \u00e9couter la d\u00e9tresse d&rsquo;un pr\u00e9venu. Ces actes de dissidence microscopiques ne sont pas des faiblesses ; ils t\u00e9moignent de ce que la pulsion d&rsquo;attachement et de soin ne peut jamais \u00eatre totalement extirp\u00e9e du c\u0153ur humain par les id\u00e9ologies de la s\u00e9paration.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9thique du care est ainsi red\u00e9finie comme une force de subversion politique majeure, sapant l&rsquo;individualisme m\u00e9thodologique de l&rsquo;<em>Homo \u0153conomicus<\/em> moderne. En dialoguant avec les th\u00e9oriciens de la d\u00e9mocratie d\u00e9lib\u00e9rative (tels que J\u00fcrgen Habermas ou Axel Honneth) et les figures de la philosophie politique critique, Gilligan d\u00e9montre que la v\u00e9ritable d\u00e9lib\u00e9ration politique requiert des comp\u00e9tences \u00e9motionnelles et relationnelles que le rationalisme proc\u00e9dural a syst\u00e9matiquement d\u00e9daign\u00e9es : la capacit\u00e9 d&rsquo;attention soutenue, l&rsquo;\u00e9coute sans projection narcissique et la reconnaissance de notre vuln\u00e9rabilit\u00e9 commune face au tragique de l&rsquo;existence.<\/p>\n<p>La lib\u00e9ration des dynamiques relationnelles n&rsquo;est donc pas un suppl\u00e9ment d&rsquo;\u00e2me philanthropique ; elle repr\u00e9sente l&rsquo;ultime rempart \u00e9thique et civique contre la mont\u00e9e des d\u00e9rives totalitaires et le repli identitaire qui menacent notre si\u00e8cle.<\/p>\n<h2>9. D\u00e9bats, critiques et controverses : R\u00e9ceptions f\u00e9ministes, philosophiques et empiriques<\/h2>\n<h3>9.1 L&rsquo;accusation d&rsquo;essentialisme et de r\u00e9ductionnisme biologique<\/h3>\n<p>Le succ\u00e8s plan\u00e9taire d&rsquo;<em>In a Different Voice<\/em> s&rsquo;est imm\u00e9diatement accompagn\u00e9 d&rsquo;une temp\u00eate de controverses acad\u00e9miques passionn\u00e9es, au premier rang desquelles figurent les critiques acerbes formul\u00e9es par plusieurs courants du f\u00e9minisme lui-m\u00eame. D\u00e8s le milieu des ann\u00e9es 1980, des figures de proue du f\u00e9minisme mat\u00e9rialiste, post-structuraliste et de la th\u00e9orie juridique radicale montent au cr\u00e9neau pour accuser Carol Gilligan de faire le jeu d&rsquo;un <strong>essentialisme biologique r\u00e9trograde<\/strong>.<\/p>\n<p>L&rsquo;argument central de ces d\u00e9tractrices, parmi lesquelles brille la juriste radicale <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/hls.harvard.edu\/faculty\/catharine-a-mackinnon\/\">Catharine MacKinnon<\/a>, est implacable : en affirmant que les femmes parlent avec une voix morale ax\u00e9e sur le d\u00e9vouement, le sacrifice, la sollicitude et le maintien des relations intimes, Gilligan ne fait-elle pas que parer de vertus po\u00e9tiques ce qui n&rsquo;est en r\u00e9alit\u00e9 que le produit historique de l&rsquo;oppression patriarcale ? Pour MacKinnon, ce que Gilligan c\u00e9l\u00e8bre sous le nom d&rsquo;\u00ab \u00e9thique du care \u00bb n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que <em>la voix de la victime sous la botte du ma\u00eetre<\/em>, la psychologie de survie d&rsquo;une caste domin\u00e9e contrainte depuis des mill\u00e9naires d&rsquo;anticiper les d\u00e9sirs des hommes et d&rsquo;adoucir leur brutalit\u00e9 pour ne pas \u00eatre \u00e9cras\u00e9e. C\u00e9l\u00e9brer cette posture comme une sup\u00e9riorit\u00e9 \u00e9thique risquerait de naturaliser la division sexu\u00e9e du travail et de renvoyer les femmes \u00e0 leur assignation historique au foyer et aux t\u00e2ches serviles de reproduction sociale.<\/p>\n<p>Face \u00e0 ce tir de barrage th\u00e9orique, Gilligan a inlassablement clarifi\u00e9 sa position \u00e0 travers de multiples pr\u00e9faces et articles de mise au point. Elle a rappel\u00e9 que sa notion de voix diff\u00e9rente est <em>th\u00e9matique et non biologique<\/em> : si cette voix a \u00e9t\u00e9 historiquement port\u00e9e par les femmes en raison de leur socialisation singuli\u00e8re et de leur position marginale dans l&rsquo;espace public, elle n&rsquo;est en aucun cas inscrite dans les chromosomes f\u00e9minins. Elle est une voix humaine universelle, potentiellement accessible aux hommes d\u00e8s lors qu&rsquo;ils s&rsquo;\u00e9mancipent du carcan de la virilit\u00e9 destructrice. De plus, Gilligan insiste sur le fait que la troisi\u00e8me \u00e9tape de son mod\u00e8le fustige pr\u00e9cis\u00e9ment le sacrifice de soi sacrificiel glorifi\u00e9 par le patriarcat pour imposer au contraire le soin de soi comme une obligation morale inconditionnelle.<\/p>\n<h3>9.2 Les critiques m\u00e9thodologiques et les difficult\u00e9s de r\u00e9plication<\/h3>\n<p>Le second front de contestation s&rsquo;est d\u00e9ploy\u00e9 au c\u0153ur m\u00eame des d\u00e9partements de psychologie exp\u00e9rimentale et de psychom\u00e9trie quantitative. Des psychologues empiristes de renom, tels que <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/psychology.asu.edu\/faculty\/nancy-eisenberg\">Nancy Eisenberg<\/a>, Lawrence Walker ou John Snarey, ont soumis les th\u00e8ses de Gilligan \u00e0 des tests de validation statistique d&rsquo;une grande rigueur m\u00e9trologique, aboutissant \u00e0 des conclusions qui ont fait couler beaucoup d&rsquo;encre.<\/p>\n<p>Les critiques ont d&rsquo;abord cibl\u00e9 la fragilit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9chantillonnage de Gilligan : des cohortes qualitatives tr\u00e8s r\u00e9duites (quelques dizaines de sujets), socialement homog\u00e8nes (souvent issues de milieux \u00e9tudiants \u00e9duqu\u00e9s ou d&rsquo;institutions priv\u00e9es hupp\u00e9es comme Emma Willard), rendant toute g\u00e9n\u00e9ralisation scientifique hasardeuse. Plus d\u00e9vastateur encore : de multiples m\u00e9ta-analyses conduites sur des dizaines de milliers de sujets \u00e9valu\u00e9s selon les grilles de Kohlberg ont d\u00e9montr\u00e9 que, contrairement aux affirmations initiales de Gilligan, les diff\u00e9rences statistiques de scores moraux entre hommes et femmes sont en r\u00e9alit\u00e9 minimes ou n\u00e9gligeables d\u00e8s lors que l&rsquo;on contr\u00f4le rigoureusement les variables du niveau d&rsquo;\u00e9ducation, du statut socio-\u00e9conomique et de la profession exerc\u00e9e. Les femmes instruites acc\u00e8dent aux stades 4 et 5 avec une fr\u00e9quence \u00e9quivalente \u00e0 celle des hommes.<\/p>\n<p>\u00c0 ces objections m\u00e9thodologiques, Gilligan a r\u00e9pondu par un argument \u00e9pist\u00e9mologique tranchant : mesurer les nuances de la voix relationnelle \u00e0 travers les instruments standardis\u00e9s de Kohlberg revient \u00e0 utiliser un thermom\u00e8tre pour mesurer la pression atmosph\u00e9rique. Par sa structure m\u00eame, le test quantitatif kohlbergien neutralise le contexte narratif et force le sujet \u00e0 formuler une r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale abstraite. D\u00e8s lors, il n&rsquo;est pas surprenant que les femmes instruites, entra\u00een\u00e9es aux joutes de la rationalit\u00e9 scolaire masculine, sachent parfaitement produire le langage attendu pour obtenir un score \u00e9lev\u00e9. Mais cela ne nous apprend absolument rien, plaide Gilligan, sur la mani\u00e8re dont ces m\u00eames personnes raisonnent et agissent dans l&rsquo;\u00e9paisseur charnelle des dilemmes de leur existence quotidienne, l\u00e0 o\u00f9 seule une m\u00e9thode d&rsquo;\u00e9coute narrative clinique approfondie peut faire \u00e9merger la polyphonie morale vivante.<\/p>\n<h3>9.3 Les tensions avec la philosophie morale universaliste<\/h3>\n<p>Enfin, un troisi\u00e8me faisceau de controverses a anim\u00e9 les cercles de la philosophie normative contemporaine. Les tenants du lib\u00e9ralisme philosophique universel, ancr\u00e9s dans les traditions kantienne et rawlsienne, ont manifest\u00e9 de vives inqui\u00e9tudes face \u00e0 l&rsquo;essor d&rsquo;une \u00e9thique du care d\u00e9nu\u00e9e de principes transcendants d&rsquo;impartialit\u00e9. Leur critique majeure peut se r\u00e9sumer ainsi : en subordonnant l&rsquo;action \u00e9thique \u00e0 la proximit\u00e9 affective, \u00e0 l&rsquo;attachement direct et \u00e0 la singularit\u00e9 des relations particuli\u00e8res, l&rsquo;\u00e9thique du care ne risque-t-elle pas de d\u00e9river vers un <strong>client\u00e9lisme moral<\/strong>, un n\u00e9potisme ou un tribalisme destructeur ?<\/p>\n<p>Si la moralit\u00e9 consiste principalement \u00e0 prendre soin de ceux avec qui je suis en relation imm\u00e9diate (ma famille, mes amis, mes voisins), comment fonder l&rsquo;obligation imp\u00e9rieuse de secourir l&rsquo;inconnu lointain, le r\u00e9fugi\u00e9 anonyme \u00e0 nos fronti\u00e8res ou la victime d&rsquo;une famine \u00e0 l&rsquo;autre bout du globe, avec lesquels aucun lien d&rsquo;intimit\u00e9 n&rsquo;existe ? Sans le concept abstrait et universel des droits de l&rsquo;homme, ind\u00e9pendant de toute sympathie subjective, la solidarit\u00e9 \u00e0 grande \u00e9chelle semble s&rsquo;effondrer au profit d&rsquo;un repli sur le cercle restreint des proches.<\/p>\n<p>Cette interpellation fondamentale a suscit\u00e9 des r\u00e9pliques philosophiques d&rsquo;une extraordinaire richesse conceptuelle de la part d&rsquo;\u00e9minentes th\u00e9oriciennes qui ont pris la d\u00e9fense de Gilligan tout en affinant ses concepts, au premier rang desquelles <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/shec.yale.edu\/people\/seyla-benhabib\">Seyla Benhabib<\/a>, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.gc.cuny.edu\/people\/virginia-held\">Virginia Held<\/a> et <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/ethics-virtue\/\">Annette Baier<\/a>. Seyla Benhabib, dans un essai devenu classique, a notamment op\u00e9r\u00e9 une distinction conceptuelle magistrale entre la perspective de l&rsquo;\u00ab autre g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 \u00bb (fondement de la justice kantienne, o\u00f9 autrui est per\u00e7u comme un \u00eatre rationnel abstrait dot\u00e9 de droits \u00e9gaux) et celle de l&rsquo;\u00ab autre concret \u00bb (fondement du care gilliganien, o\u00f9 autrui est appr\u00e9hend\u00e9 dans sa corporalit\u00e9, ses besoins singuliers et son histoire affective irr\u00e9ductible).<\/p>\n<p>Held et Baier ont magistralement d\u00e9montr\u00e9 que l&rsquo;amour d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9 pour un inconnu lointain ne na\u00eet pas de la contemplation froide d&rsquo;un imp\u00e9ratif cat\u00e9gorique universel, mais de l&rsquo;extension progressive, par capillarit\u00e9 empathique, des exp\u00e9riences fondatrices de sollicitude et de confiance dont nous avons nous-m\u00eames b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d\u00e8s notre plus tendre enfance. Loin d&rsquo;\u00eatre l&rsquo;ennemi de l&rsquo;universalisme, le care en constitue la condition d&rsquo;apprentissage psychologique et affective premi\u00e8re.<\/p>\n<h2>10. L&rsquo;influence institutionnelle et l&rsquo;interdisciplinarit\u00e9 : Du droit \u00e0 la bio\u00e9thique<\/h2>\n<h3>10.1 La r\u00e9volution du \u00ab Feminist Jurisprudence \u00bb et la critique du droit positif<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des terrains d&rsquo;incubation les plus spectaculaires de la pens\u00e9e de Carol Gilligan au cours des quarante derni\u00e8res ann\u00e9es a \u00e9t\u00e9 sans conteste le domaine des sciences juridiques, o\u00f9 ses concepts ont nourri l&rsquo;\u00e9mergence de la <em>Feminist Jurisprudence<\/em> (th\u00e9orie juridique f\u00e9ministe) et inspir\u00e9 des transformations structurelles de la pratique judiciaire. Des juristes critiques d&rsquo;envergure, \u00e0 l&rsquo;instar de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.law.georgetown.edu\/faculty\/robin-west\/\">Robin West<\/a>, Martha Minow ou Carrie Menkel-Meadow, se sont saisies des analyses d&rsquo;<em>In a Different Voice<\/em> pour d\u00e9construire l&rsquo;illusion de la neutralit\u00e9 axiologique du droit positif moderne.<\/p>\n<p>La th\u00e9orie juridique traditionnelle repose sur le mythe d&rsquo;un sujet de droit purement autonome, d&rsquo;un individu rationnel n\u00e9gociant des contrats \u00e0 armes \u00e9gales et r\u00e9solvant ses diff\u00e9rends \u00e0 travers une ar\u00e8ne contentieuse agonistique o\u00f9 le juge impartial tranche en d\u00e9clarant un vainqueur et un vaincu sur la base de textes impersonnels. S&rsquo;appuyant sur Gilligan, les juristes f\u00e9ministes ont d\u00e9montr\u00e9 que ce mod\u00e8le adversarial n&rsquo;est que la projection institutionnelle de la voix morale masculine (celle de Jake), favorisant la comp\u00e9tition, l&rsquo;affrontement binaire et la violence proc\u00e9durale au d\u00e9triment de la v\u00e9rit\u00e9 relationnelle.<\/p>\n<p>Cette prise de conscience a entra\u00een\u00e9 une mutation concr\u00e8te de multiples pans du droit contemporain :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le d\u00e9veloppement massif des modes alternatifs de r\u00e8glement des conflits :<\/strong> L&rsquo;essor mondial de la m\u00e9diation civile, de la conciliation et de la justice restaurative (ou r\u00e9paratrice) s&rsquo;enracine directement dans l&rsquo;\u00e9thique gilliganienne. Au lieu d&rsquo;imposer une sentence froide qui consacre la rupture, la m\u00e9diation s&rsquo;efforce de r\u00e9unir les parties autour d&rsquo;une table, d&rsquo;\u00e9couter les blessures \u00e9motionnelles sous-jacentes et de co-construire une solution n\u00e9goci\u00e9e qui pr\u00e9serve l&rsquo;avenir des liens humains, illustrant \u00e0 la perfection le raisonnement intuitif de la jeune Amy.<\/li>\n<li><strong>La refonte du droit de la famille et de la protection de l&rsquo;enfance :<\/strong> La doctrine traditionnelle de l&rsquo;autorit\u00e9 paternelle souveraine ou du strict droit de visite math\u00e9matique a c\u00e9d\u00e9 le pas \u00e0 la notion fondamentale de \u00ab l&rsquo;int\u00e9r\u00eat sup\u00e9rieur de l&rsquo;enfant \u00bb (<em>best interests of the child<\/em>), \u00e9valu\u00e9 non plus \u00e0 travers des abstractions formelles, mais \u00e0 l&rsquo;aune de la continuit\u00e9 des attachements affectifs, de la s\u00e9curit\u00e9 \u00e9motionnelle et de la texture du care quotidien prodigu\u00e9 par les adultes responsables.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Nomm\u00e9e \u00e0 la <em>New York University School of Law<\/em>, Gilligan a elle-m\u00eame dispens\u00e9 pendant des ann\u00e9es des cours d&rsquo;avant-garde aux futurs magistrats et avocats, leur enseignant \u00e0 \u00e9couter les voix refoul\u00e9es derri\u00e8re les attendus de jugement et \u00e0 utiliser la litt\u00e9rature pour \u00e9largir l&rsquo;imagination empathique des praticiens du droit.<\/p>\n<h3>10.2 La bio\u00e9thique clinique, le soin m\u00e9dical et le travail infirmier<\/h3>\n<p>Le second espace disciplinaire profond\u00e9ment m\u00e9tamorphos\u00e9 par la d\u00e9ferlante de l&rsquo;\u00e9thique de la sollicitude est celui de la sant\u00e9, de la m\u00e9decine hospitali\u00e8re et de la bio\u00e9thique clinique. Historiquement, la bio\u00e9thique nord-am\u00e9ricaine et europ\u00e9enne s&rsquo;\u00e9tait articul\u00e9e autour du c\u00e9l\u00e8bre \u00ab principisme \u00bb formalis\u00e9 par Tom Beauchamp et James Childress dans les ann\u00e9es 1970, reposant sur quatre principes cardinaux d\u00e9ductifs : l&rsquo;autonomie du patient, la bienfaisance, la non-malfaisance et la justice distributive.<\/p>\n<p>Or, dans la pratique hospitali\u00e8re r\u00e9elle, confront\u00e9e \u00e0 la fin de vie, au coma, aux maladies neurod\u00e9g\u00e9n\u00e9ratives ou aux handicaps lourds, le principe d&rsquo;autonomie pure \u2014 con\u00e7u comme la capacit\u00e9 d&rsquo;un esprit rationnel lucide \u00e0 consentir de mani\u00e8re d\u00e9sincarn\u00e9e \u2014 montre tr\u00e8s rapidement ses limites tragiques. Les travaux de Gilligan ont permis l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une bio\u00e9thique clinique relationnelle qui place au centre de la d\u00e9lib\u00e9ration non plus l&rsquo;atome individuel souverain, mais la personne vuln\u00e9rable incarn\u00e9e au sein de son r\u00e9seau de proches et de soignants.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, la th\u00e9orisation de Gilligan a constitu\u00e9 une b\u00e9n\u00e9diction \u00e9pist\u00e9mologique pour la discipline infirmi\u00e8re (les th\u00e9ories du <em>Nursing<\/em>). Des pionni\u00e8res des sciences infirmi\u00e8res comme Patricia Benner et Jean Watson ont mobilis\u00e9 <em>In a Different Voice<\/em> pour revaloriser le statut intellectuel et professionnel du travail soignant face \u00e0 l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie de l&rsquo;autorit\u00e9 m\u00e9dicale technoscientifique traditionnellement masculine. Les gestes infirmiers \u2014 laver un corps meurtri, \u00e9couter une angoisse au milieu de la nuit, d\u00e9crypter un regard sans parole, adoucir une douleur physique \u2014 n&rsquo;\u00e9taient plus disqualifi\u00e9s comme des t\u00e2ches d&rsquo;ex\u00e9cution subalternes d\u00e9nu\u00e9es d&rsquo;intelligence, mais c\u00e9l\u00e9br\u00e9s comme le lieu m\u00eame du d\u00e9ploiement d&rsquo;une sagesse morale et pratique de haute vol\u00e9e : l&rsquo;incarnation vivante de l&rsquo;\u00e9thique du care.<\/p>\n<p>En g\u00e9rontologie et en soins palliatifs, l&rsquo;apport de Gilligan s&rsquo;est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 particuli\u00e8rement lib\u00e9rateur, d\u00e9pla\u00e7ant l&rsquo;objectif des soins de l&rsquo;acharnement th\u00e9rapeutique curatif vers le maintien inconditionnel de la pr\u00e9sence humaine et de la dignit\u00e9 corporelle jusqu&rsquo;au dernier souffle.<\/p>\n<h3>10.3 Th\u00e9ories politiques du care et sociologie du travail de reproduction sociale<\/h3>\n<p>Au-del\u00e0 de la clinique individuelle et de l&rsquo;intimit\u00e9 relationnelle, la pens\u00e9e de Carol Gilligan a servi de d\u00e9tonateur \u00e0 une vaste refondation des sciences politiques et de la sociologie critique contemporaine. La figure centrale de ce prolongement th\u00e9orique institutionnel est la philosophe et politologue am\u00e9ricaine <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/polisci.umn.edu\/people\/joan-tronto\">Joan Tronto<\/a>, dont le livre s\u00e9minal paru en 1993, <em>Moral Boundaries: A Political Argument for an Ethic of Care<\/em> (traduit en fran\u00e7ais sous le titre <em>Un monde vuln\u00e9rable : Pour une politique du care<\/em>), transforme la voix morale de Gilligan en un projet complet de restructuration de la d\u00e9mocratie et de l&rsquo;\u00c9tat-providence.<\/p>\n<p>Tronto et ses continuatrices ont d\u00e9montr\u00e9 que le travail mat\u00e9riel du care \u2014 nourrir les corps, \u00e9lever les enfants, torcher les vieillards, nettoyer les espaces de vie, soigner les malades \u2014 est l&rsquo;activit\u00e9 la plus indispensable \u00e0 la survie de la civilisation humaine, et pourtant la plus invisible, la plus d\u00e9valoris\u00e9e et la plus dramatiquement sous-pay\u00e9e de l&rsquo;\u00e9conomie mondiale. L&rsquo;analyse sociologique r\u00e9v\u00e8le ce que Tronto nomme la \u00ab distribution in\u00e9gale du care \u00bb : dans nos soci\u00e9t\u00e9s mondialis\u00e9es, les hommes des classes dirigeantes se d\u00e9chargent presque int\u00e9gralement des servitudes du care sur les femmes, et tout particuli\u00e8rement sur les femmes pauvres, racis\u00e9es et migrantes du Sud global (ph\u00e9nom\u00e8ne des <em>global care chains<\/em> ou cha\u00eenes mondiales du soin).<\/p>\n<p>Le dialogue transdisciplinaire amorc\u00e9 avec l&rsquo;\u00e9conomie f\u00e9ministe d&rsquo;auteures comme Nancy Folbre ou Lourdes Bener\u00eda a pulv\u00e9ris\u00e9 les pr\u00e9suppos\u00e9s de l&rsquo;orthodoxie n\u00e9olib\u00e9rale. Alors que le produit int\u00e9rieur brut (PIB) comptabilise la fabrication d&rsquo;armes et les catastrophes \u00e9cologiques r\u00e9par\u00e9es comme de la richesse nationale tout en ignorant superbement le travail domestique et reproductif gratuit des femmes, les th\u00e9ories politiques du care exigent une r\u00e9\u00e9valuation radicale de la richesse : l&rsquo;\u00e9conomie doit \u00eatre remise au service de la reproduction vivante du monde et non le monde au service de l&rsquo;accumulation abstraite du capital financier.<\/p>\n<p>Ces r\u00e9flexions ont irrigu\u00e9 les d\u00e9bats contemporains sur la refonte des politiques publiques familiales, le cong\u00e9 parental \u00e9galitaire, le statut des travailleuses du sexe et du domicile, ainsi que la cr\u00e9ation de services publics universels d&rsquo;accueil de la petite enfance et du grand \u00e2ge, incarnant la traduction l\u00e9gislative de la pens\u00e9e pionni\u00e8re de Gilligan.<\/p>\n<h2>11. D\u00e9veloppements contemporains et r\u00e9flexions au XXIe si\u00e8cle (2000 \u00e0 nos jours)<\/h2>\n<h3>11.1 L&rsquo;exploration du d\u00e9veloppement psychologique masculin : <em>Joining the Resistance<\/em><\/h3>\n<p>\u00c0 l&rsquo;aube du vingt-et-uni\u00e8me si\u00e8cle, Carol Gilligan accomplit un geste th\u00e9orique d&rsquo;une audace remarquable qui d\u00e9sarme d\u00e9finitivement les accusations d&rsquo;anti-masculinisme dont certains d\u00e9tracteurs avaient pu l&rsquo;affubler. Forte de ses d\u00e9couvertes sur les adolescentes, elle choisit de consacrer une part majeure de ses nouvelles recherches empiriques \u00e0 l&rsquo;analyse clinique approfondie du d\u00e9veloppement psychologique des <strong>jeunes gar\u00e7ons<\/strong>. En 2011, elle publie un essai majeur qui synth\u00e9tise cette nouvelle \u00e9tape de sa trajectoire : <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.wiley.com\/en-us\/Joining+the+Resistance-p-9780745651699\"><em>Joining the Resistance: The Psychology of Both-and Thinking<\/em><\/a>.<\/p>\n<p>Dans cet ouvrage lumineux, Gilligan documente les r\u00e9sultats d&rsquo;enqu\u00eates men\u00e9es aupr\u00e8s de tr\u00e8s jeunes enfants scolaris\u00e9s en maternelle, \u00e2g\u00e9s de 3 \u00e0 5 ans. Elle y d\u00e9montre que, contrairement aux st\u00e9r\u00e9otypes tenaces d&rsquo;une insensibilit\u00e9 masculine biologique, les petits gar\u00e7ons de cet \u00e2ge font preuve d&rsquo;une intelligence \u00e9motionnelle, d&rsquo;une tendresse relationnelle et d&rsquo;une lucidit\u00e9 affective tout aussi \u00e9blouissante, voire parfois plus vive et expressive que celle des fillettes du m\u00eame \u00e2ge. Ils parlent avec passion de leur amour pour leurs parents, de leur attachement profond \u00e0 leurs camarades de jeu et pleurent spontan\u00e9ment lorsqu&rsquo;ils sont t\u00e9moins de la d\u00e9tresse d&rsquo;autrui.<\/p>\n<p>Cependant, le drame psychologique que les jeunes filles subissent \u00e0 11 ans s&rsquo;abat sur les gar\u00e7ons avec une violence pr\u00e9coce inou\u00efe d\u00e8s l&rsquo;\u00e2ge de 4 ou 5 ans. C&rsquo;est \u00e0 ce moment pr\u00e9cis que s&rsquo;enclenche la socialisation toxique \u00e0 la masculinit\u00e9 h\u00e9g\u00e9monique : les p\u00e8res, les enseignants et les pairs transmettent sans piti\u00e9 le mot d&rsquo;ordre civilisateur patriarcal : <em>\u00ab Les grands gar\u00e7ons ne pleurent pas \u00bb<\/em>, <em>\u00ab Ne sois pas une mauviette \u00bb<\/em>, <em>\u00ab Arr\u00eate d&rsquo;\u00eatre coll\u00e9 \u00e0 ta m\u00e8re \u00bb<\/em>. Pour \u00eatre admis dans le club des \u00ab vrais mecs \u00bb, l&rsquo;enfant est somm\u00e9 de commettre un matricide psychologique : il doit anesth\u00e9sier sa propre sensibilit\u00e9 relationnelle, refouler sa vuln\u00e9rabilit\u00e9 dans les tr\u00e9fonds de son inconscient et substituer la posture du contr\u00f4le viril \u00e0 celle de la communion affective.<\/p>\n<p>Gilligan met au jour le co\u00fbt humain terrifiant de cette mutilation pr\u00e9coce sur la sant\u00e9 mentale masculine contemporaine : explosion des troubles de l&rsquo;attention et de l&rsquo;hyperactivit\u00e9 chez les petits gar\u00e7ons, basculement vers la violence d\u00e9linquante \u00e0 l&rsquo;adolescence, toxicomanies destructrices et sursuicidit\u00e9 masculine massive \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge adulte. Face \u00e0 cette h\u00e9catombe invisible, Gilligan lance un vibrant plaidoyer pour une \u00e9ducation \u00e9motionnelle radicalement d\u00e9genr\u00e9e. Elle appelle les parents et les \u00e9ducateurs \u00e0 \u00ab rejoindre la r\u00e9sistance \u00bb des petits gar\u00e7ons en sanctuarisant leur droit inali\u00e9nable \u00e0 pleurer, \u00e0 aimer et \u00e0 rester en connexion charnelle avec leur propre c\u0153ur.<\/p>\n<h3>11.2 <em>Why Does Patriarchy Persist?<\/em> (2018) : Diagnostic soci\u00e9tal et psychodynamique<\/h3>\n<p>En 2018, en pleine d\u00e9ferlante mondiale du mouvement #MeToo et alors que les d\u00e9mocraties occidentales assistent avec stupeur \u00e0 la r\u00e9surgence de populismes autoritaires virulents et \u00e0 la r\u00e9gression des droits reproductifs, Carol Gilligan s&rsquo;associe \u00e0 la th\u00e9oricienne du droit et psychanalyste Naomi Snider pour publier un court et percutant manifeste th\u00e9orique : <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.wiley.com\/en-us\/Why+Does+Patriarchy+Persist%3F-p-9781509529124\"><em>Why Does Patriarchy Persist?<\/em><\/a> (paru en fran\u00e7ais sous le titre <em>Pourquoi le patriarcat persiste-t-il ?<\/em>).<\/p>\n<p>La question au c\u0153ur de ce diagnostic est vertigineuse : comment se fait-il qu&rsquo;un syst\u00e8me d&rsquo;oppression aussi archa\u00efque, d\u00e9nonc\u00e9 depuis plus d&rsquo;un si\u00e8cle par des g\u00e9n\u00e9rations de penseurs et manifestement destructeur pour le bien-\u00eatre des femmes comme des hommes, parvienne-t-il \u00e0 maintenir son emprise \u00e0 travers les bouleversements technologiques et d\u00e9mocratiques du monde contemporain ? Pourquoi rena\u00eet-il inlassablement de ses cendres sous des oripeaux n\u00e9o-fascistes ou r\u00e9gressifs ?<\/p>\n<p>La r\u00e9ponse apport\u00e9e par Gilligan et Snider ne se cantonne pas aux explications sociologiques ou \u00e9conomiques classiques ; elle mobilise les concepts les plus ac\u00e9r\u00e9s de la psychanalyse kleinienne et contemporaine du trauma. Le patriarcat persiste parce qu&rsquo;il fonctionne comme un <strong>m\u00e9canisme de d\u00e9fense collectif tout-puissant contre la terreur absolue de la vuln\u00e9rabilit\u00e9 humaine et de la perte amoureuse<\/strong> :<\/p>\n<ul>\n<li>Entrer v\u00e9ritablement en relation d&rsquo;intimit\u00e9 avec autrui, c&rsquo;est s&rsquo;exposer au risque mortel de la d\u00e9pendance affective, de la trahison potentielle et de la douleur insoutenable de la perte ou du deuil.<\/li>\n<li>Pour conjurer cette angoisse existentielle intol\u00e9rable, le psychisme bless\u00e9 trouve dans la grammaire patriarcale un refuge s\u00e9duisant : en codifiant les relations sous le sceau de la hi\u00e9rarchie rigide, du devoir d&rsquo;honneur, de la domination virile et de la subordination consentie, le patriarcat remplace la fragilit\u00e9 d&rsquo;une relation vivante et impr\u00e9visible par un ordre fixe et rassurant. On ne risque plus d&rsquo;\u00eatre abandonn\u00e9 par un \u00eatre dont on contr\u00f4le la destin\u00e9e.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Le patriarcat prot\u00e8ge ainsi les individus contre la terreur de ressentir, au prix exorbitant d&rsquo;une incapacit\u00e9 tragique \u00e0 aimer librement. Les autrices analysent la r\u00e9surgence des figures politiques machistes contemporaines \u2014 d&rsquo;un Donald Trump aux leaders nationalistes autoritaires europ\u00e9ens et sud-am\u00e9ricains \u2014 comme l&rsquo;expression collective d&rsquo;une panique psychologique d&rsquo;hommes (et de nombreuses femmes ali\u00e9n\u00e9es) terroris\u00e9s par l&rsquo;effondrement de leurs anciens rep\u00e8res de contr\u00f4le face aux \u00e9mancipations contemporaines. Face \u00e0 cette r\u00e9gression mortif\u00e8re, Gilligan et Snider r\u00e9affirment que l&rsquo;\u00e9thique du care, en r\u00e9parant notre capacit\u00e9 psychique \u00e0 endurer la vuln\u00e9rabilit\u00e9 sans la fuir dans la violence, constitue l&rsquo;outil d&rsquo;\u00e9mancipation d\u00e9mocratique le plus urgent de notre si\u00e8cle.<\/p>\n<h3>11.3 D\u00e9fis actuels : Num\u00e9rique, crise \u00e9cologique et solidarit\u00e9 globale<\/h3>\n<p>Demeur\u00e9e intellectuellement d&rsquo;une vivacit\u00e9 exceptionnelle malgr\u00e9 son grand \u00e2ge, Carol Gilligan continue d&rsquo;intervenir activement dans le d\u00e9bat public mondial pour confronter sa pens\u00e9e relationnelle aux grands d\u00e9fis contemporains du d\u00e9but des ann\u00e9es 2020. Elle s&rsquo;est notamment pench\u00e9e avec une vigilance inqui\u00e8te sur l&rsquo;impact des technologies num\u00e9riques et des r\u00e9seaux sociaux sur le d\u00e9veloppement psychologique des nouvelles g\u00e9n\u00e9rations d&rsquo;adolescents.<\/p>\n<p>Gilligan observe que la prolif\u00e9ration des \u00e9crans et la m\u00e9diation algorithmique de la communication interpersonnelle exacerbent dramatiquement le ph\u00e9nom\u00e8ne de \u00ab perte de voix \u00bb qu&rsquo;elle avait diagnostiqu\u00e9 \u00e0 Emma Willard. Sur des plateformes comme Instagram ou TikTok, le corps r\u00e9el et la voix vivante sont supplant\u00e9s par des images retouch\u00e9es, des avatars id\u00e9alis\u00e9s et une qu\u00eate obsessionnelle de validation num\u00e9rique \u00e0 travers les \u00ab likes \u00bb. Cette th\u00e9\u00e2tralisation permanente contraint les adolescents \u00e0 un nouvel effacement de leur int\u00e9riorit\u00e9 au profit d&rsquo;un masque de perfection num\u00e9rique conforme aux st\u00e9r\u00e9otypes les plus r\u00e9gressifs de la marchandisation corporelle, alimentant une \u00e9pid\u00e9mie de phobies sociales et de d\u00e9pressions solitaires.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, la pens\u00e9e de Gilligan conna\u00eet une hybridation f\u00e9conde avec les courants de l&rsquo;<strong>\u00e9cof\u00e9minisme<\/strong> contemporain et de la philosophie de l&rsquo;environnement (notamment \u00e0 travers les travaux de Carolyn Merchant, Val Plumwood ou Donna Haraway). L&rsquo;\u00e9thique du care s&rsquo;\u00e9largit naturellement au-del\u00e0 de la sph\u00e8re humaine pour englober la trame d&rsquo;interd\u00e9pendance biologique qui nous unit aux \u00e9cosyst\u00e8mes vivants, aux fleuves, aux for\u00eats et aux esp\u00e8ces non-humaines. L&rsquo;illusion occidentale de la souverainet\u00e9 anthropocentrique et l&rsquo;exploitation extractiviste forcen\u00e9e de la plan\u00e8te sont d\u00e9nonc\u00e9es comme l&rsquo;ultime m\u00e9tastase de la pulsion patriarcale de domination, tandis que le care environnemental se pr\u00e9sente comme la seule \u00e9thique capable de pr\u00e9server l&rsquo;habitabilit\u00e9 du monde terrestre.<\/p>\n<p>Enfin, l&rsquo;\u00e9preuve plan\u00e9taire de la pand\u00e9mie de COVID-19 en 2020-2022 a offert une confirmation clinique \u00e0 grande \u00e9chelle des th\u00e8ses de Gilligan. Alors que la plan\u00e8te enti\u00e8re s&rsquo;est trouv\u00e9e soudainement suspendue \u00e0 l&rsquo;abn\u00e9gation physique des infirmiers, des caissi\u00e8res, des \u00e9boueurs et des aidants familiaux \u2014 ces travailleurs du care invisibilis\u00e9s par l&rsquo;\u00e9conomie financi\u00e8re \u2014, Gilligan a multipli\u00e9 les tribunes acad\u00e9miques pour sommer les gouvernements de tirer les le\u00e7ons de cette vuln\u00e9rabilit\u00e9 partag\u00e9e en refondant le pacte civique mondial autour d&rsquo;une solidarit\u00e9 institutionnelle sans faille.<\/p>\n<h2>12. H\u00e9ritage th\u00e9orique et post\u00e9rit\u00e9 : Carol Gilligan et l&rsquo;avenir de la psychologie relationnelle<\/h2>\n<h3>12.1 La refondation du mod\u00e8le paradigmatique du d\u00e9veloppement humain<\/h3>\n<p>Au terme d&rsquo;une trajectoire intellectuelle d&rsquo;une ampleur monumentale, la contribution de Carol Gilligan \u00e0 la science contemporaine s&rsquo;apparente \u00e0 une v\u00e9ritable r\u00e9volution copernicienne au sein des sciences de l&rsquo;esprit. Son coup de force th\u00e9orique le plus d\u00e9cisif aura \u00e9t\u00e9 de d\u00e9manteler m\u00e9thodiquement l&rsquo;illusion tenace qui dominait la pens\u00e9e occidentale depuis les Lumi\u00e8res : celle selon laquelle l&rsquo;autonomie absolue, l&rsquo;isolement souverain et l&rsquo;autosuffisance rationnelle repr\u00e9senteraient le stade sommital de la maturit\u00e9 humaine.<\/p>\n<p>Gr\u00e2ce \u00e0 la br\u00e8che ouverte par <em>In a Different Voice<\/em>, il est d\u00e9sormais scientifiquement acquis que le d\u00e9veloppement psychologique ne se r\u00e9sume pas \u00e0 une marche triomphale vers la s\u00e9paration \u00e9tanche, mais s&rsquo;accomplit dans la sophistication constante de la relationnalit\u00e9. Grandir, ce n&rsquo;est pas apprendre \u00e0 se passer des autres ; c&rsquo;est apprendre \u00e0 \u00eatre en relation de fa\u00e7on plus honn\u00eate, plus diff\u00e9renci\u00e9e, plus courageuse et plus r\u00e9ciproque. L&rsquo;\u00e9thique de la sollicitude a conquis droit de cit\u00e9 au sein des plus grands manuels de r\u00e9f\u00e9rence de psychologie, de sociologie et de philosophie morale \u00e0 travers le monde, cessant d&rsquo;\u00eatre une anomalie dissidente pour s&rsquo;\u00e9riger en paradigme \u00e9pist\u00e9mologique fondamental.<\/p>\n<p>Cette refondation paradigmatique a trouv\u00e9 au cours des deux derni\u00e8res d\u00e9cennies une validation \u00e9clatante au sein des avanc\u00e9es de la biologie contemporaine et des <strong>neurosciences affectives<\/strong> (notamment \u00e0 travers les travaux de pionniers comme Antonio Damasio, Allan Schore ou Jaak Panksepp). Les d\u00e9couvertes sur les neurones miroirs, la neurobiologie de l&rsquo;attachement r\u00e9gul\u00e9e par l&rsquo;ocytocine et l&rsquo;\u00e9pig\u00e9n\u00e9tique d\u00e9veloppementale confirment de mani\u00e8re saisissante ce que Gilligan avait pressenti par la seule \u00e9coute clinique : le cerveau humain est intrins\u00e8quement un organe relationnel, \u00ab c\u00e2bl\u00e9 \u00bb pour la r\u00e9sonance empathique et la coop\u00e9ration, dont la maturation neurologique harmonieuse d\u00e9pend intimement de la qualit\u00e9 des soins affectifs re\u00e7us dans les premi\u00e8res ann\u00e9es de l&rsquo;existence.<\/p>\n<p>Le dialogue d\u00e9sormais f\u00e9cond entre la pens\u00e9e de Gilligan et la c\u00e9l\u00e8bre <em>th\u00e9orie de l&rsquo;attachement<\/em> formul\u00e9e par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/attachment\/\">John Bowlby<\/a> et Mary Ainsworth parach\u00e8ve cette synth\u00e8se : le lien n&rsquo;est plus l&rsquo;antith\u00e8se de la libert\u00e9, mais sa condition de possibilit\u00e9 la plus absolue.<\/p>\n<h3>12.2 Perspectives critiques futures et prolongements intersectionnels<\/h3>\n<p>Alors que nous nous avan\u00e7ons profond\u00e9ment dans le vingt-et-uni\u00e8me si\u00e8cle, la post\u00e9rit\u00e9 de Carol Gilligan continue de f\u00e9conder de nouveaux horizons th\u00e9oriques gr\u00e2ce \u00e0 son appropriation par les courants les plus novateurs de la pens\u00e9e critique mondiale. L&rsquo;\u00e9thique relationnelle et la m\u00e9thode du <em>Listening Guide<\/em> sont aujourd&rsquo;hui puissamment enrichies par les th\u00e9ories <strong>intersectionnelles, queers et d\u00e9coloniales<\/strong> (port\u00e9es par des figures majeures comme Kimberl\u00e9 Crenshaw, bell hooks, Patricia Hill Collins ou Mar\u00eda Lugones).<\/p>\n<p>Ces th\u00e9oriciennes ont salutairement rappel\u00e9 que la vuln\u00e9rabilit\u00e9 et l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la voix ne sont pas distribu\u00e9s de mani\u00e8re homog\u00e8ne selon le seul axe du genre binaire : ils sont indissociables des oppressions crois\u00e9es de race, de classe, de nationalit\u00e9, de validit\u00e9 corporelle et d&rsquo;orientation sexuelle. L&rsquo;\u00e9coute des voix marginalis\u00e9es s&rsquo;applique d\u00e9sormais avec une acuit\u00e9 renouvel\u00e9e \u00e0 la parole des populations migrantes clandestines, des personnes transgenres confront\u00e9es aux violences de la binarit\u00e9 m\u00e9dicale, des communaut\u00e9s autochtones spoli\u00e9es de leurs territoires ancestraux et des travailleurs invisibles des plateformes num\u00e9riques du capitalisme de surveillance.<\/p>\n<p>Dans un monde contemporain marqu\u00e9 par l&rsquo;acc\u00e9l\u00e9ration vertigineuse des technologies de l&rsquo;intelligence artificielle, l&rsquo;automatisation algorithmique des relations humaines et la prolif\u00e9ration tragique de l&rsquo;isolement existentiel au sein des m\u00e9tropoles mondialis\u00e9es, l&rsquo;injonction \u00e9thique de Carol Gilligan r\u00e9sonne avec une urgence plus vitale que jamais. Face aux tentations d\u00e9miurgiques d&rsquo;une rationalit\u00e9 technique qui r\u00eave d&rsquo;\u00e9vacuer la chair, la fragilit\u00e9 et la mort, son \u0153uvre monumentale nous rappelle \u00e0 notre condition premi\u00e8re d&rsquo;\u00eatres de chair et d&rsquo;affection : nous ne sommes pleinement humains que dans la mesure o\u00f9 nous savons pr\u00eater une oreille attentive au cri de notre semblable et r\u00e9pondre, sans faux-fuyant, \u00e0 la vuln\u00e9rabilit\u00e9 du monde qui nous entoure.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Baier, A. (1985). <em>Postures of the Mind: Essays on Mind and Morals<\/em>. University of Minnesota Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.upress.umn.edu\/book-division\/books\/postures-of-the-mind\">https:\/\/www.upress.umn.edu\/book-division\/books\/postures-of-the-mind<\/a><\/li>\n<li>Benhabib, S. (1992). <em>Situating the Self: Gender, Community, and Postmodernism in Contemporary Ethics<\/em>. Routledge. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.routledge.com\/Situating-the-Self-Gender-Community-and-Postmodernism-in-Contemporary-Ethics\/Benhabib\/p\/book\/9780415905473\">https:\/\/www.routledge.com\/Situating-the-Self-Gender-Community-and-Postmodernism-in-Contemporary-Ethics\/Benhabib\/p\/book\/9780415905473<\/a><\/li>\n<li>Brown, L. M., &amp; Gilligan, C. (1992). <em>Meeting at the Crossroads: Women&rsquo;s Psychology and Girls&rsquo; Development<\/em>. Harvard University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.hup.harvard.edu\/books\/9780674564688\">https:\/\/www.hup.harvard.edu\/books\/9780674564688<\/a><\/li>\n<li>Eisenberg, N. (1986). <em>Altruistic Emotion, Cognition, and Behavior<\/em>. Lawrence Erlbaum Associates. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/psycnet.apa.org\/record\/1986-98188-000\">https:\/\/psycnet.apa.org\/record\/1986-98188-000<\/a><\/li>\n<li>Erikson, E. H. (1968). <em>Identity: Youth and Crisis<\/em>. W. W. Norton &amp; Company. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/wwnorton.com\/books\/Identity-Youth-and-Crisis\/\">https:\/\/wwnorton.com\/books\/Identity-Youth-and-Crisis\/<\/a><\/li>\n<li>Gilligan, C. (1977). In a different voice: Women&rsquo;s conceptions of self and of morality. <em>Harvard Educational Review<\/em>, 47(4), 481\u2013517. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.17763\/haer.47.4.g6167429416hg5l0\">https:\/\/doi.org\/10.17763\/haer.47.4.g6167429416hg5l0<\/a><\/li>\n<li>Gilligan, C. (1982). <em>In a Different Voice: Psychological Theory and Women&rsquo;s Development<\/em>. Harvard University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.hup.harvard.edu\/books\/9780674445444\">https:\/\/www.hup.harvard.edu\/books\/9780674445444<\/a><\/li>\n<li>Gilligan, C. (2002). <em>The Birth of Pleasure: A New Map of Love<\/em>. Alfred A. Knopf. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.penguinrandomhouse.com\/books\/60655\/the-birth-of-pleasure-by-carol-gilligan\/\">https:\/\/www.penguinrandomhouse.com\/books\/60655\/the-birth-of-pleasure-by-carol-gilligan\/<\/a><\/li>\n<li>Gilligan, C. (2011). <em>Joining the Resistance: The Psychology of Both-and Thinking<\/em>. Polity Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.wiley.com\/en-us\/Joining+the+Resistance-p-9780745651699\">https:\/\/www.wiley.com\/en-us\/Joining+the+Resistance-p-9780745651699<\/a><\/li>\n<li>Gilligan, C., &amp; Eddy, J. M. (2017). <em>Listening as a Path to Psychological Discovery: The Listening Guide Method<\/em>. Perspectives on Medical Education, 6(2), 76\u201381. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1007\/s40037-017-0334-0\">https:\/\/doi.org\/10.1007\/s40037-017-0334-0<\/a><\/li>\n<li>Gilligan, C., &amp; Snider, N. (2018). <em>Why Does Patriarchy Persist?<\/em> Polity Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.wiley.com\/en-us\/Why+Does+Patriarchy+Persist%3F-p-9781509529124\">https:\/\/www.wiley.com\/en-us\/Why+Does+Patriarchy+Persist%3F-p-9781509529124<\/a><\/li>\n<li>Gilligan, C., Spencer, R., Weinberg, M. K., &amp; Bertsch, T. (2003). On the Listening Guide: A voice-centered relational method. In P. M. Camic, J. E. Rhodes, &amp; L. Yardley (Eds.), <em>Qualitative Research in Psychology: Expanding Perspectives in Methodology and Design<\/em> (pp. 157\u2013172). American Psychological Association. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/10595-009\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/10595-009<\/a><\/li>\n<li>Held, V. (2006). <em>The Ethics of Care: Personal, Political, and Global<\/em>. Oxford University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/0195180992.001.0001\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/0195180992.001.0001<\/a><\/li>\n<li>Kohlberg, L. (1981). <em>The Philosophy of Moral Development: Moral Stages and the Idea of Justice<\/em>. Harper &amp; Row. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/psycnet.apa.org\/record\/1982-52011-000\">https:\/\/psycnet.apa.org\/record\/1982-52011-000<\/a><\/li>\n<li>MacKinnon, C. A. (1987). <em>Feminism Unmodified: Discourses on Life and Law<\/em>. Harvard University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.hup.harvard.edu\/books\/9780674298743\">https:\/\/www.hup.harvard.edu\/books\/9780674298743<\/a><\/li>\n<li>Piaget, J. (1932). <em>Le Jugement moral chez l&rsquo;enfant<\/em>. Alcan. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.puf.com\/le-jugement-moral-chez-lenfant\">https:\/\/www.puf.com\/le-jugement-moral-chez-lenfant<\/a><\/li>\n<li>Rawls, J. (1971). <em>A Theory of Justice<\/em>. Harvard University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.hup.harvard.edu\/books\/9780674000780\">https:\/\/www.hup.harvard.edu\/books\/9780674000780<\/a><\/li>\n<li>Tronto, J. C. (1993). <em>Moral Boundaries: A Political Argument for an Ethic of Care<\/em>. Routledge. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.routledge.com\/Moral-Boundaries-A-Political-Argument-for-an-Ethic-of-Care\/Tronto\/p\/book\/9780415906425\">https:\/\/www.routledge.com\/Moral-Boundaries-A-Political-Argument-for-an-Ethic-of-Care\/Tronto\/p\/book\/9780415906425<\/a><\/li>\n<li>Walker, L. J. (1984). Sex differences in the development of moral reasoning: A critical review. <em>Child Development<\/em>, 55(3), 677\u2013691. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/1130121\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/1130121<\/a><\/li>\n<li>West, R. (1988). Jurisprudence and gender. <em>University of Chicago Law Review<\/em>, 55(1), 1\u201372. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/1599769\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/1599769<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c9tude acad\u00e9mique approfondie de Carol Gilligan, pionni\u00e8re de l&rsquo;\u00e9thique du care, de sa critique de Kohlberg \u00e0 ses apports en psychologie morale contemporaine.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[22440,127],"tags":[5886,5887,22441,5878,3787],"class_list":["post-14458","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-ethique-et-philosophie-morale","category-psychologie-du-developpement","tag-carol-gilligan","tag-ethique-du-care","tag-in-a-different-voice","tag-lawrence-kohlberg","tag-psychologie-morale"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/14458","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=14458"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/14458\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=14458"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=14458"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=14458"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}