{"id":14437,"date":"2026-10-07T15:23:35","date_gmt":"2026-10-07T15:23:35","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/carl-stumpf-1848-1936\/"},"modified":"2026-10-07T15:23:35","modified_gmt":"2026-10-07T15:23:35","slug":"carl-stumpf-1848-1936","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=carl-stumpf-1848-1936","title":{"rendered":"Carl Stumpf &#8211; 1848 1936"},"content":{"rendered":"<p>Dans le paysage intellectuel europ\u00e9en du tournant des XIXe et XXe si\u00e8cles, la figure de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/stumpf\/\">Carl Stumpf<\/a> (1848-1936) se dresse comme une passerelle monumentale entre la philosophie classique de l&rsquo;esprit, la rigueur de la psychologie exp\u00e9rimentale naissante et l&rsquo;\u00e9mergence des avant-gardes ph\u00e9nom\u00e9nologiques et structurales. \u00c9l\u00e8ve de premier plan de Franz Brentano et de Rudolf Hermann Lotze, Stumpf a incarn\u00e9 une synth\u00e8se exceptionnelle entre la tradition humaniste aristot\u00e9licienne et l&rsquo;exigence m\u00e9thodologique des sciences positives de la nature. Moins fr\u00e9quemment c\u00e9l\u00e9br\u00e9 dans les manuels \u00e9l\u00e9mentaires que son grand rival Wilhelm Wundt ou que son contemporain Sigmund Freud, il a pourtant exerc\u00e9 une influence souterraine d&rsquo;une port\u00e9e inestimable sur l&rsquo;\u00e9dification des sciences cognitives, de la linguistique moderne, de la musicologie compar\u00e9e et de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie contemporaine.<\/p>\n<p>Professeur aux universit\u00e9s de Wurtzbourg, Prague, Halle, Munich, puis titulaire de la prestigieuse chaire de philosophie de l&rsquo;Universit\u00e9 Fr\u00e9d\u00e9ric-Guillaume de Berlin de 1893 \u00e0 1921, Carl Stumpf a transform\u00e9 la capitale prussienne en \u00e9picentre mondial de l&rsquo;exp\u00e9rimentation psychoacoustique et ph\u00e9nom\u00e9nologique. Sous son magist\u00e8re direct ont \u00e9t\u00e9 form\u00e9s les fondateurs de la psychologie de la forme (<em>Gestaltpsychologie<\/em>) &mdash; Max Wertheimer, Wolfgang K\u00f6hler et Kurt Koffka &mdash; tandis qu&rsquo;Edmund Husserl lui d\u00e9diait la premi\u00e8re \u00e9dition de ses monumentales <em>Recherches logiques<\/em> en 1900-1901. En insistant sur le primat de l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue non tronqu\u00e9e face aux d\u00e9coupages artificiels de l&rsquo;associationnisme m\u00e9canique, Stumpf a inaugur\u00e9 une approche \u00e9cologique de la perception humaine qui r\u00e9sonne avec une singuli\u00e8re acuit\u00e9 dans les d\u00e9bats actuels des neurosciences cognitives.<\/p>\n<p>Cet article propose une exploration int\u00e9grale et syst\u00e9matique de la trajectoire, de l&rsquo;&oelig;uvre et de l&rsquo;h\u00e9ritage de Carl Stumpf. Des fondements m\u00e9taphysiques et \u00e9pist\u00e9mologiques h\u00e9rit\u00e9s de Wurtzbourg et de G\u00f6ttingen jusqu&rsquo;\u00e0 sa monumentale <em>Tonpsychologie<\/em>, de l&rsquo;investigation devenue l\u00e9gendaire du cheval \u00ab Hans le Malin \u00bb \u00e0 la fondation du <em>Berliner Phonogramm-Archiv<\/em> berceau de l&rsquo;ethnomusicologie moderne, nous retracerons la gen\u00e8se d&rsquo;un syst\u00e8me de pens\u00e9e rigoureux o\u00f9 la musique, la physiologie sensorielle et la philosophie descriptive concourent \u00e0 une th\u00e9orie unifi\u00e9e des fonctions de la conscience humaine.<\/p>\n<h2>1. Introduction biographique et gen\u00e8se intellectuelle de Carl Stumpf (1848-1936)<\/h2>\n<h3>1.1 Les origines familiales et la formation humaniste en Bavi\u00e8re<\/h3>\n<p>Carl Stumpf est n\u00e9 le 21 avril 1848 \u00e0 Wiesentheid, une petite bourgade de Basse-Franconie en Bavi\u00e8re, au sein d&rsquo;un milieu familial profond\u00e9ment impr\u00e9gn\u00e9 de pi\u00e9t\u00e9 catholique, de culture humaniste et d&rsquo;un amour visc\u00e9ral pour la musique classique. Son p\u00e8re, m\u00e9decin de campagne respect\u00e9, et son grand-p\u00e8re, juriste et \u00e9rudit passionn\u00e9, lui transmirent tr\u00e8s t\u00f4t un respect ind\u00e9fectible pour l&rsquo;observation empirique minutieuse des ph\u00e9nom\u00e8nes vivants, coupl\u00e9 \u00e0 une exigence \u00e9thique du devoir intellectuel. Dans cette atmosph\u00e8re provinciale paisible mais stimulante, l&rsquo;enfant r\u00e9v\u00e9la d\u00e8s ses premi\u00e8res ann\u00e9es une pr\u00e9cocit\u00e9 musicale sid\u00e9rante. Avant m\u00eame de savoir lire couramment les textes imprim\u00e9s, le jeune Stumpf d\u00e9chiffrait les partitions avec une aisance stup\u00e9fiante, manifestant une oreille absolue infaillible et une m\u00e9moire auditive qui devaient constituer le substrat somatique et cognitif de ses futures perc\u00e9es scientifiques.<\/p>\n<p>Admis au renomm\u00e9 Gymnasium d&rsquo;Aschaffenbourg, il re\u00e7ut une formation classique de premier ordre domin\u00e9e par l&rsquo;apprentissage du latin, du grec ancien, de la rh\u00e9torique et de la litt\u00e9rature classique europ\u00e9enne. Parall\u00e8lement \u00e0 cette \u00e9ducation acad\u00e9mique aust\u00e8re, il se consacra \u00e0 la ma\u00eetrise technique de plusieurs instruments de musique : le violon d&rsquo;abord, pour lequel il montra un talent quasi professionnel, puis le piano, le violoncelle et l&rsquo;orgue d&rsquo;\u00e9glise. \u00c0 l&rsquo;adolescence, Stumpf ne se contentait plus d&rsquo;interpr\u00e9ter le r\u00e9pertoire baroque et romantique &mdash; Jean-S\u00e9bastien Bach, Wolfgang Amadeus Mozart et Ludwig van Beethoven formant son panth\u00e9on personnel &mdash; mais composait d\u00e9j\u00e0 des &oelig;uvres de chambre, des sonates et des pi\u00e8ces chorales liturgiques, d\u00e9veloppant une sensibilit\u00e9 aigu\u00eb \u00e0 l&rsquo;agencement structural des voix contrapuntiques et \u00e0 la r\u00e9sonance acoustique des espaces architecturaux sacr\u00e9s.<\/p>\n<p>Cette double passion fit na\u00eetre une tension fondamentale au moment d&rsquo;aborder les \u00e9tudes sup\u00e9rieures : devait-il embrasser une carri\u00e8re de violoniste concertiste et de compositeur professionnel, ou consacrer son existence \u00e0 la recherche philosophique et \u00e0 la science pure ? Le dilemme ne fut pas r\u00e9solu par l&rsquo;abandon d&rsquo;une discipline au profit de l&rsquo;autre, mais par une f\u00e9conde sublimation intellectuelle. Stumpf choisit la philosophie tout en conservant l&rsquo;art des sons non comme un simple divertissement d&rsquo;amateur, mais comme le laboratoire intime \u00e0 travers lequel la philosophie de la perception devait imp\u00e9rativement faire ses preuves \u00e9pist\u00e9mologiques.<\/p>\n<h3>1.2 Les \u00e9tudes universitaires \u00e0 Wurtzbourg et la rencontre avec Franz Brentano<\/h3>\n<p>\u00c0 l&rsquo;automne 1865, Carl Stumpf franchit les portes de l&rsquo;Universit\u00e9 de Wurtzbourg pour y entreprendre des \u00e9tudes universitaires formelles en droit et en th\u00e9ologie, avant de s&rsquo;orienter d\u00e9finitivement vers la philosophie. L&rsquo;\u00e9v\u00e9nement d\u00e9cisif de ses ann\u00e9es de formation survint en 1866 avec sa rencontre avec le jeune Privatdozent <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/brentano\/\">Franz Brentano<\/a>, qui venait d&rsquo;y prendre ses fonctions professorales. Brentano, personnalit\u00e9 charismatique dot\u00e9e d&rsquo;une acuit\u00e9 dialectique redoutable, entreprenait alors de r\u00e9nover de fond en comble la philosophie germanique en la purgeant des sp\u00e9culations id\u00e9alistes h\u00e9g\u00e9liennes qu&rsquo;il tenait pour un charlatanisme verbeux, afin de r\u00e9tablir un lien organique entre la m\u00e9taphysique aristot\u00e9licienne et la rigueur d&rsquo;une psychologie empirique des faits de conscience.<\/p>\n<p>L&rsquo;enseignement brentanien exer\u00e7a une fascination magn\u00e9tique sur Stumpf. Brentano d\u00e9fendait la th\u00e8se &mdash; devenue canonique par sa c\u00e9l\u00e8bre habilitation &mdash; selon laquelle la v\u00e9ritable m\u00e9thode de la philosophie n&rsquo;est autre que celle des sciences de la nature (<em>Vera philosophiae methodus nulla alia nisi scientiae naturalis est<\/em>). Pour le jeune \u00e9tudiant bavarois, cette r\u00e9v\u00e9lation intellectuelle sonna comme une lib\u00e9ration vis-\u00e0-vis des dogmes scolastiques scl\u00e9ros\u00e9s tout en pr\u00e9servant la qu\u00eate de v\u00e9rit\u00e9 ontologique. Stumpf s&rsquo;immergea dans l&rsquo;analyse critique d&rsquo;Aristote, dont il r\u00e9interpr\u00e9ta les cat\u00e9gories no\u00e9tiques et perceptives \u00e0 la lumi\u00e8re des n\u00e9cessit\u00e9s contemporaines des sciences de l&rsquo;esprit (<em>Geisteswissenschaften<\/em>). Brentano initia \u00e9galement son disciple \u00e0 la distinction capitale entre les ph\u00e9nom\u00e8nes psychiques &mdash; caract\u00e9ris\u00e9s par l&rsquo;in-existence intentionnelle d&rsquo;un objet &mdash; et les ph\u00e9nom\u00e8nes physiques.<\/p>\n<p>Cette relation de ma\u00eetre \u00e0 disciple se doubla d&rsquo;une amiti\u00e9 intellectuelle profonde qui persista bien apr\u00e8s les ann\u00e9es wurtzbourgeoises. Sous la houlette de Brentano, Stumpf comprit que l&#8217;empirisme n&rsquo;\u00e9tait pas n\u00e9cessairement un sensualisme simpliste ou un mat\u00e9rialisme m\u00e9canique. Au contraire, un empirisme v\u00e9ritablement radical se devait de respecter l&rsquo;exp\u00e9rience int\u00e9rieure dans toute sa pl\u00e9nitude structurelle, sans la dissoudre pr\u00e9matur\u00e9ment dans des mol\u00e9cules physiques ou des r\u00e9actions nerveuses hypoth\u00e9tiques.<\/p>\n<h3>1.3 Le doctorat \u00e0 G\u00f6ttingen et le mentorat de Hermann Lotze<\/h3>\n<p>Sur les conseils pressants de Brentano, soucieux d&rsquo;offrir \u00e0 son prot\u00e9g\u00e9 une ouverture vers les centres scientifiques les plus novateurs du Nord de l&rsquo;Allemagne, Stumpf quitta la Bavi\u00e8re catholique pour rejoindre en 1867 la prestigieuse Universit\u00e9 de G\u00f6ttingen. L\u00e0, il fit la rencontre d&rsquo;une autre figure colossale du XIXe si\u00e8cle germanique : le philosophe, m\u00e9decin et physiologiste <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/lotze\/\">Rudolf Hermann Lotze<\/a>. Figure de proue d&rsquo;une pens\u00e9e conciliant l&rsquo;id\u00e9alisme moral et le m\u00e9canisme physiologique, Lotze enseignait que tout ph\u00e9nom\u00e8ne psychologique, bien qu&rsquo;irr\u00e9ductible dans son essence spirituelle, se trouve \u00e9troitement corr\u00e9l\u00e9 \u00e0 des m\u00e9canismes mat\u00e9riels et corporels rigoureusement d\u00e9termin\u00e9s par les lois de la physique.<\/p>\n<p>Sous la direction clairvoyante de Lotze, Stumpf soutint en 1868, \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de vingt ans \u00e0 peine, une th\u00e8se de doctorat consacr\u00e9e au probl\u00e8me de l&rsquo;espace intitul\u00e9e <em>\u00dcber den psychologischen Ursprung der Raumvorstellung<\/em> (Sur l&rsquo;origine psychologique de la repr\u00e9sentation de l&rsquo;espace), qu&rsquo;il publia sous une forme d\u00e9velopp\u00e9e en 1873. Ce travail fondateur permit \u00e0 Stumpf d&rsquo;entrer de plain-pied dans l&rsquo;une des controverses les plus virulentes du XIXe si\u00e8cle : l&rsquo;affrontement entre le nativisme spatial (d\u00e9fendu notamment par Johannes M\u00fcller et Ewald Hering, postulant une disposition inn\u00e9e des organes visuels \u00e0 percevoir l&rsquo;\u00e9tendue) et l&#8217;empirisme g\u00e9n\u00e9tique (repr\u00e9sent\u00e9 par Hermann von Helmholtz et Lotze lui-m\u00eame, soutenant que la conscience spatiale s&rsquo;acquiert par l&rsquo;apprentissage des \u00ab signes locaux \u00bb ou <em>Lokalzeichen<\/em>).<\/p>\n<p>Dans ce premier chef-d&rsquo;&oelig;uvre philosophique, Stumpf se d\u00e9marqua tant du nativisme na\u00eff que de l&#8217;empirisme r\u00e9ductionniste. Il y d\u00e9montra, par une dialectique serr\u00e9e, que la sensation de couleur et l&rsquo;extension spatiale sont ins\u00e9parables dans la perception originaire : on ne saurait concevoir une couleur sans \u00e9tendue spatiale, ni une \u00e9tendue visible sans couleur. Cette corr\u00e9lation structurelle insurmontable &mdash; pr\u00e9figurant son futur concept de parties non-ind\u00e9pendantes (<em>unselbst\u00e4ndige Teile<\/em>) &mdash; posa les jalons de sa m\u00e9thode exp\u00e9rimentale et descriptive. G\u00f6ttingen offrit ainsi \u00e0 Stumpf le socle m\u00e9thodologique d&rsquo;une exp\u00e9rimentation physiologique de pointe, compl\u00e9tant de mani\u00e8re d\u00e9cisive l&rsquo;\u00e9lan philosophique re\u00e7u \u00e0 Wurtzbourg.<\/p>\n<h2>2. Les fondations philosophiques : L&rsquo;h\u00e9ritage brentanien et l&#8217;empirisme ph\u00e9nom\u00e9nologique<\/h2>\n<h3>2.1 L&rsquo;intentionnalit\u00e9 r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9e : De l&rsquo;acte mental au contenu perceptif<\/h3>\n<p>Tout au long de son itin\u00e9raire acad\u00e9mique, Carl Stumpf est demeur\u00e9 un h\u00e9ritier critique de Franz Brentano, tout en faisant subir au concept d&rsquo;intentionnalit\u00e9 des rectifications d&rsquo;une importance capitale pour la gen\u00e8se de la ph\u00e9nom\u00e9nologie moderne. Pour Brentano, la caract\u00e9ristique matricielle de tout fait psychique r\u00e9sidait dans sa direction vers un objet : dans l&rsquo;acte d&rsquo;entendre, il y a le son entendu ; dans l&rsquo;acte d&rsquo;aimer, l&rsquo;objet aim\u00e9 ; dans l&rsquo;acte de juger, l&rsquo;\u00e9tat de choses affirm\u00e9 ou ni\u00e9. Toutefois, Brentano tendait \u00e0 fusionner ou \u00e0 laisser dans un flou th\u00e9orique la ligne de d\u00e9marcation entre l&rsquo;acte no\u00e9tique en lui-m\u00eame, le contenu perceptif immanent et l&rsquo;objet r\u00e9el transcendant pr\u00e9sent dans le monde ext\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Stumpf op\u00e9ra une clarification analytique d\u00e9cisive en instaurant une distinction tripartite stricte entre :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;acte ou fonction psychique (<em>psychische Funktion<\/em>) :<\/strong> l&rsquo;activit\u00e9 mentale vivante et dynamique telle que l&rsquo;action d&rsquo;apercevoir, d&rsquo;analyser, de combiner, d&rsquo;\u00e9prouver un sentiment ou de porter un jugement de v\u00e9rit\u00e9 ;<\/li>\n<li><strong>Le contenu ph\u00e9nom\u00e9nal ou ph\u00e9nom\u00e8ne (<em>Erscheinung<\/em>) :<\/strong> la mati\u00e8re sensible donn\u00e9e imm\u00e9diatement \u00e0 la conscience, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de la couleur rougeoyante per\u00e7ue dans le champ visuel ou de la fr\u00e9quence d&rsquo;une note de cor entendue dans une symphonie ;<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;objet r\u00e9el ou \u00e9tat de fait (<em>Sachverhalt<\/em>) :<\/strong> l&rsquo;entit\u00e9 physique, la source vibratoire ou la r\u00e9alit\u00e9 objective qui se situe au-del\u00e0 du flux sensoriel subjectif.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette c\u00e9sure fondamentale permit \u00e0 Stumpf de pr\u00e9server l&rsquo;autonomie descriptive des contenus sensibles face aux actes de jugement qui les prennent ult\u00e9rieurement pour cible.<\/p>\n<p>En s\u00e9parant m\u00e9thodologiquement la mati\u00e8re ph\u00e9nom\u00e9nale pure des fonctions intellectuelles de synth\u00e8se, Stumpf refusa cat\u00e9goriquement de consid\u00e9rer les sensations comme des illusions int\u00e9rieures priv\u00e9es de consistance ontologique. Le contenu per\u00e7u n&rsquo;est pas un simple \u00ab symbole \u00bb trompeur de la r\u00e9alit\u00e9 physique comme le sugg\u00e9rait la th\u00e9orie des signes de Helmholtz, mais un ph\u00e9nom\u00e8ne primaire dot\u00e9 de r\u00e9gularit\u00e9s structurales intrins\u00e8ques que le philosophe et le psychologue se doivent de cartographier scrupuleusement avant toute tentative d&rsquo;explication m\u00e9caniste.<\/p>\n<h3>2.2 L&#8217;empirisme critique et le refus du r\u00e9ductionnisme mat\u00e9rialiste<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie de Stumpf se d\u00e9finit avant tout comme un empirisme critique intransigeant, forg\u00e9 en opposition frontale aux deux grands \u00e9cueils scientifiques de son \u00e9poque : l&rsquo;associationnisme sensualiste atomiste d&rsquo;origine britannique (incarn\u00e9 par David Hume, James Mill et John Stuart Mill) et le mat\u00e9rialisme physicaliste r\u00e9ductionniste promu par certains cercles de la physiologie berlinoise. Pour l&rsquo;associationnisme classique, la vie de l&rsquo;esprit n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;un agr\u00e9gat m\u00e9canique d&rsquo;atomes sensoriels microscopiques isol\u00e9s, coll\u00e9s les uns aux autres par les lois passives de la contigu\u00eft\u00e9 temporelle et spatiale.<\/p>\n<p>Stumpf r\u00e9cusa avec vigueur cette vision atomiste en montrant qu&rsquo;une sensation isol\u00e9e est une pure abstraction de laboratoire et ne correspond jamais \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nologique d&rsquo;une conscience en \u00e9veil. Dans l&rsquo;exp\u00e9rience concr\u00e8te, la conscience ne fait pas face \u00e0 une poussi\u00e8re de stimuli discrets qu&rsquo;une alchimie c\u00e9r\u00e9brale assemblerait apr\u00e8s coup, mais \u00e0 des ensembles structur\u00e9s, des gradations sonores, des trames lumineuses et des complexes harmoniques imm\u00e9diats. L&rsquo;atomisme psychologique commettait selon lui une erreur \u00e9pist\u00e9mologique fatale : projeter les d\u00e9coupages op\u00e9ratoires de l&rsquo;analyse physique \u00e9l\u00e9mentaire sur la texture ph\u00e9nom\u00e9nologique vivante de la conscience.<\/p>\n<p>De m\u00eame, Stumpf rejeta le mat\u00e9rialisme qui pr\u00e9tendait r\u00e9duire l&rsquo;ensemble des op\u00e9rations intellectuelles, affectives et esth\u00e9tiques \u00e0 des d\u00e9charges \u00e9lectriques neuronales ou \u00e0 des flux mol\u00e9culaires sanguins. Certes, reconnaissait-il avec Lotze, toute fonction psychique s&rsquo;ancre dans une condition somatique indispensable sans laquelle elle ne saurait s&rsquo;actualiser dans le monde empirique. Cependant, la description de la structure d&rsquo;un accord musical de tierce majeure ou l&rsquo;appr\u00e9hension intellectuelle d&rsquo;une v\u00e9rit\u00e9 logique ne peuvent en aucun cas \u00eatre d\u00e9duites des seules propri\u00e9t\u00e9s biophysiques des cellules c\u00e9r\u00e9brales. La m\u00e9thode descriptive directe de l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue &mdash; le ph\u00e9nom\u00e8ne pris en lui-m\u00eame sans biais physicaliste &mdash; s&rsquo;imposait donc comme le fondement irrempla\u00e7able de toute science authentique de l&rsquo;esprit.<\/p>\n<h3>2.3 Le projet d&rsquo;une pr\u00e9-science : La ph\u00e9nom\u00e9nologie comme prop\u00e9deutique<\/h3>\n<p>Bien avant que son cadet <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/husserl\/\">Edmund Husserl<\/a> n&rsquo;\u00e9rige la ph\u00e9nom\u00e9nologie en syst\u00e8me transcendantal d&rsquo;analyse des essences, Carl Stumpf en avait forg\u00e9 une acception \u00e9pist\u00e9mologique rigoureuse et originale. D\u00e8s ses le\u00e7ons universitaires de Halle et de Munich, puis de fa\u00e7on magistrale dans ses communications acad\u00e9miques de 1907 r\u00e9unies sous le titre <em>Zur Einteilung der Wissenschaften<\/em> (Sur la classification des sciences), Stumpf conceptualisa la ph\u00e9nom\u00e9nologie non pas comme une branche particuli\u00e8re de la m\u00e9taphysique, mais comme une \u00ab science neutre \u00bb fondamentale, une prop\u00e9deutique (<em>Vorwissenschaft<\/em>) indispensable \u00e0 toutes les disciplines positives.<\/p>\n<p>Selon cette conception pionni\u00e8re, la ph\u00e9nom\u00e9nologie a pour t\u00e2che exclusive d&rsquo;\u00e9tudier de mani\u00e8re purement descriptive les ph\u00e9nom\u00e8nes primaires (les donn\u00e9es directes des sens externes comme les sons, les couleurs, les odeurs) et les ph\u00e9nom\u00e8nes secondaires (les images mn\u00e9siques, les repr\u00e9sentations imaginatives, les fant\u00f4mes perceptifs), sans se prononcer pr\u00e9matur\u00e9ment sur leur r\u00e9alit\u00e9 physique objective ou sur leur fonctionnement neurophysiologique. La ph\u00e9nom\u00e9nologie se situe ainsi en amont :<\/p>\n<ul>\n<li>De la <strong>physique<\/strong>, laquelle traite des forces causales invisibles et des corpuscules mat\u00e9riels sous-jacents aux ph\u00e9nom\u00e8nes ;<\/li>\n<li>De la <strong>psychologie exp\u00e9rimentale<\/strong>, laquelle \u00e9tudie les fonctions subjectives de perception, de m\u00e9moire et de jugement \u00e0 travers lesquelles ces ph\u00e9nom\u00e8nes sont appr\u00e9hend\u00e9s par l&rsquo;organisme ;<\/li>\n<li>De la <strong>physiologie<\/strong>, laquelle mesure les m\u00e9canismes organiques des r\u00e9cepteurs et des voies de conduction nerveuse.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette approche descriptive neutre suscita un dialogue f\u00e9cond et un d\u00e9bat critique soutenu avec Husserl. Si ce dernier loua la rigueur analytique de son a\u00een\u00e9 en lui d\u00e9diant ses <em>Recherches logiques<\/em>, il d\u00e9plora ult\u00e9rieurement que Stumpf f\u00fbt demeur\u00e9 attach\u00e9 \u00e0 une orientation naturaliste et pr\u00e9-transcendantale, refusant de franchir le pas de la r\u00e9duction eid\u00e9tique radicale (l&rsquo;<em>\u00e9poch\u00e9<\/em> ph\u00e9nom\u00e9nologique). Pour Stumpf, la ph\u00e9nom\u00e9nologie devait rester une science positive pr\u00e9paratoire en prise directe avec les laboratoires de psychologie, refusant de s&rsquo;isoler dans un id\u00e9alisme transcendantal qu&rsquo;il soup\u00e7onnait de renouer avec les d\u00e9rives sp\u00e9culatives de l&rsquo;apr\u00e8s-kantisme.<\/p>\n<h2>3. La psychologie des sons (Tonpsychologie) : Fondements m\u00e9thodologiques et th\u00e9oriques<\/h2>\n<h3>3.1 La publication monumentale du premier volume (1883) : Analyse psychoacoustique<\/h3>\n<p>En 1883, alors qu&rsquo;il occupait la chaire de philosophie \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Prague, Carl Stumpf publia le premier tome d&rsquo;une &oelig;uvre monumentale appel\u00e9e \u00e0 marquer une rupture fondamentale dans l&rsquo;histoire de la psychophysique : <em>Tonpsychologie<\/em> (Psychologie des sons). Ce volume d&rsquo;une extraordinaire densit\u00e9 technique posait les bases scientifiques de l&rsquo;analyse descriptive des sensations auditives isol\u00e9es, \u00e9levant pour la premi\u00e8re fois la psychologie auditive au rang d&rsquo;une science autonome dot\u00e9e de ses propres instruments de mesure, de ses concepts sp\u00e9cifiques et de ses exigences ph\u00e9nom\u00e9nologiques irr\u00e9ductibles aux seuls postulats de la physique m\u00e9canique.<\/p>\n<p>Stumpf d\u00e9ploya des protocoles d&rsquo;\u00e9coute contr\u00f4l\u00e9s d&rsquo;une minutie clinique sans pr\u00e9c\u00e9dent. \u00c9quip\u00e9 d&rsquo;appareils acoustiques de haute pr\u00e9cision &mdash; notamment des diapasons de Koenig, des sir\u00e8nes acoustiques et des tuyaux d&rsquo;orgue sp\u00e9ciaux &mdash;, il se livra \u00e0 une analyse quantitative et qualitative syst\u00e9matique des attributs fondamentaux de la sensation sonore :<\/p>\n<ol>\n<li><strong>La hauteur (<em>Tonh\u00f6he<\/em>) :<\/strong> rigoureusement distingu\u00e9e de l&rsquo;\u00e9nergie vibratoire de l&rsquo;onde physique et examin\u00e9e dans sa progression ordonn\u00e9e sur le continuum tonal ;<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;intensit\u00e9 (<em>Tonst\u00e4rke<\/em>) :<\/strong> \u00e9tudi\u00e9e dans ses variations dynamiques et ses r\u00e9percussions perceptives directes sur la clart\u00e9 de la sensation ;<\/li>\n<li><strong>Le timbre ou la couleur tonale (<em>Klangfarbe<\/em>) :<\/strong> d\u00e9compos\u00e9 non seulement en une combinaison d&rsquo;harmoniques physiques, mais appr\u00e9hend\u00e9 dans sa pr\u00e9sence sensorielle imm\u00e9diate et globale.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Le c&oelig;ur m\u00e9thodologique de ce premier volume r\u00e9sidait dans l&rsquo;\u00e9tablissement rigoureux des seuils diff\u00e9rentiels de perception (<em>Unterschiedsschwelle<\/em>) pour les fr\u00e9quences acoustiques. Stumpf d\u00e9montra que l&rsquo;oreille humaine n&rsquo;op\u00e8re pas comme un simple sismographe enregistrant passivement des longueurs d&rsquo;ondes, mais pr\u00e9sente des sensibilit\u00e9s diff\u00e9rentielles stup\u00e9fiantes en fonction des zones du spectre et du niveau de concentration du sujet. Par ce travail pionnier, il valida la possibilit\u00e9 d&rsquo;une mesure psychologique exacte tout en d\u00e9montrant que l&rsquo;acte perceptif n&rsquo;est jamais r\u00e9ductible \u00e0 la cause m\u00e9canique externe qui le d\u00e9clenche.<\/p>\n<h3>3.2 Le second volume (1890) : La perception des accords et la polyphonie<\/h3>\n<p>Sept ann\u00e9es plus tard, en 1890, parut le second tome de la <em>Tonpsychologie<\/em>, accueilli par la communaut\u00e9 scientifique internationale comme un sommet de l&rsquo;\u00e9rudition psychologique et musicale du XIXe si\u00e8cle. Abandonnant l&rsquo;analyse du son simple isol\u00e9 &mdash; qui constituait \u00e0 ses yeux un artifice m\u00e9thodologique n\u00e9cessaire mais partiel &mdash;, Stumpf porta l&rsquo;effort d&rsquo;investigation sur la combinatoire complexe des simultan\u00e9it\u00e9s sonores, c&rsquo;est-\u00e0-dire sur l&rsquo;exp\u00e9rience r\u00e9elle de la polyphonie, de l&rsquo;harmonie musicale et de la structure polyphonique orchestrale.<\/p>\n<p>Dans ce second volet, Stumpf explora les intervalles musicaux &mdash; octave, quinte, quarte, tierces, sixtes, secondes et septi\u00e8mes &mdash; sous l&rsquo;angle de la psychologie de la perception plut\u00f4t que sous celui de la seule num\u00e9rologie pythagoricienne ou de la r\u00e9sonance acoustique passive. Il s&rsquo;interrogea sur la raison fondamentale pour laquelle certains agencements de sons simultan\u00e9s sont imm\u00e9diatement saisis par la conscience comme une unit\u00e9 harmonique int\u00e9gr\u00e9e et agr\u00e9able (consonance), tandis que d&rsquo;autres s&rsquo;imposent comme des agr\u00e9gats disjoints, heurt\u00e9s et rugueux (dissonance). Il documenta empiriquement ces ph\u00e9nom\u00e8nes par des milliers d&rsquo;essais comparatifs men\u00e9s avec le concours de deux groupes distincts de sujets : des musiciens professionnels rompus aux subtilit\u00e9s de l&rsquo;audition contrapuntique et des auditeurs profanes totalement d\u00e9pourvus de formation musicale acad\u00e9mique.<\/p>\n<p>Cette approche compar\u00e9e permit \u00e0 Stumpf d&rsquo;isoler ce qui, dans l&rsquo;exp\u00e9rience musicale harmonique, rel\u00e8ve de l&rsquo;architecture cognitive humaine fondamentale et ce qui d\u00e9pend de l&rsquo;apprentissage culturel et de l&rsquo;accoutumance auditive. Il d\u00e9montra que si la sensibilit\u00e9 aux nuances de temp\u00e9rament d\u00e9pend de l&rsquo;\u00e9ducation, le jugement premier de fusion consonnante proc\u00e8de d&rsquo;une organisation perceptive universelle, jetant ainsi un pont p\u00e9renne entre la psychologie de l&rsquo;art, l&rsquo;acoustique de laboratoire et la sociologie des pratiques esth\u00e9tiques.<\/p>\n<h3>3.3 L&rsquo;articulation entre physique acoustique et ph\u00e9nom\u00e9nologie musicale<\/h3>\n<p>Le grand tour de force de la <em>Tonpsychologie<\/em> r\u00e9sida dans l&rsquo;articulation dialectique souveraine \u00e9tablie par Stumpf entre la physique acoustique inaugur\u00e9e par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/helmholtz\/\">Hermann von Helmholtz<\/a> dans son &oelig;uvre classique <em>Die Lehre von den Tonempfindungen<\/em> (1863) et une v\u00e9ritable ph\u00e9nom\u00e9nologie musicale. Si Stumpf v\u00e9n\u00e9rait le g\u00e9nie scientifique de Helmholtz, il n&rsquo;h\u00e9sita pas \u00e0 pointer les failles r\u00e9dhibitoires de son approche strictement m\u00e9caniste de l&rsquo;audition. Pour Helmholtz, le fait acoustique se r\u00e9duisait essentiellement \u00e0 une m\u00e9canique vibratoire de l&rsquo;air actionnant les r\u00e9sonateurs fibreux de la membrane basilaire dans la cochl\u00e9e, l&rsquo;exp\u00e9rience harmonique n&rsquo;\u00e9tant expliqu\u00e9e que par l&rsquo;absence m\u00e9canique de battements d\u00e9sagr\u00e9ables.<\/p>\n<p>Stumpf prouva exp\u00e9rimentalement que l&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;une consonance &mdash; par exemple celle d&rsquo;un intervalle d&rsquo;octave ou de quinte &mdash; ne se r\u00e9sume aucunement \u00e0 une simple \u00ab absence n\u00e9gative de battements \u00bb. M\u00eame lorsque deux sons purs sont engendr\u00e9s de fa\u00e7on \u00e0 \u00e9liminer math\u00e9matiquement tout battement de phase perceptible, l&rsquo;oreille continue de percevoir l&rsquo;intervalle comme intrins\u00e8quement consonnant. D\u00e8s lors, le fait acoustique ne saurait \u00eatre \u00e9puis\u00e9 par la mesure de l&rsquo;onde vibratoire : il exige la reconnaissance du son comme ph\u00e9nom\u00e8ne qualitatif donn\u00e9 \u00e0 un sujet incarn\u00e9.<\/p>\n<p>Pour mener \u00e0 bien ce programme \u00e9pist\u00e9mologique, Stumpf instaura un principe r\u00e9volutionnaire dans la pratique des laboratoires de l&rsquo;\u00e9poque : <strong>l&rsquo;oreille entra\u00een\u00e9e comme instrument m\u00e9trologique de r\u00e9f\u00e9rence<\/strong>. L\u00e0 o\u00f9 Wundt privil\u00e9giait des sujets na\u00effs pr\u00e9tendant garantir une neutralit\u00e9 r\u00e9flexive brute, Stumpf affirma que pour analyser la texture intime des ph\u00e9nom\u00e8nes sonores complexes, il convenait de faire appel \u00e0 des observateurs dou\u00e9s d&rsquo;une expertise auditive raffin\u00e9e, capables de discriminer ph\u00e9nom\u00e9nologiquement ce qu&rsquo;un galvanom\u00e8tre ou un appareil enregistreur s&rsquo;av\u00e9rait incapable d&rsquo;enregistrer. Cette exigence r\u00e9conciliait la subjectivit\u00e9 de l&rsquo;expertise esth\u00e9tique avec la reproductibilit\u00e9 de l&rsquo;observation scientifique.<\/p>\n<h2>4. La notion de fusion auditive (Tonverschmelzung) et la th\u00e9orie de la consonance<\/h2>\n<h3>4.1 D\u00e9finition et lois de la fusion tonale<\/h3>\n<p>Au c&oelig;ur de l&rsquo;\u00e9difice th\u00e9orique de Carl Stumpf resplendit sa contribution la plus c\u00e9l\u00e8bre \u00e0 la science de la perception : le concept de <strong>fusion auditive ou fusion tonale<\/strong> (<em>Tonverschmelzung<\/em>). Stumpf d\u00e9finit la fusion comme la relation sp\u00e9cifique qui s&rsquo;\u00e9tablit entre deux ou plusieurs sensations sonores simultan\u00e9es, en vertu de laquelle ces sensations tendent \u00e0 former dans la conscience non pas une simple juxtaposition additive de signaux h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes, mais une unit\u00e9 qualitative globale et indivisible, sans que les composantes singuli\u00e8res cessent pourtant d&rsquo;exister de mani\u00e8re latente pour l&rsquo;analyse attentive.<\/p>\n<p>La fusion n&rsquo;est pas une synth\u00e8se intellectuelle op\u00e9r\u00e9e par un acte de jugement d\u00e9lib\u00e9r\u00e9, ni une confusion auditive caus\u00e9e par une incapacit\u00e9 sensorielle \u00e0 distinguer deux stimuli. Elle constitue une propri\u00e9t\u00e9 perceptive directe, immanente \u00e0 l&rsquo;apparition des sons conjoints. \u00c0 l&rsquo;issue de milliers de mesures exp\u00e9rimentales rigoureuses, Stumpf formula ce qu&rsquo;il nomma les <em>lois de la fusion tonale<\/em>, \u00e9tablissant une hi\u00e9rarchie scalaire universelle des intervalles musicaux en fonction de leur degr\u00e9 intrins\u00e8que de coh\u00e9sion unitaire :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le degr\u00e9 maximal de fusion :<\/strong> incarn\u00e9 par l&rsquo;<em>octave<\/em>, o\u00f9 les deux sons atteignent une compacit\u00e9 telle qu&rsquo;un auditeur non averti tend spontan\u00e9ment \u00e0 n&rsquo;entendre qu&rsquo;un seul son dot\u00e9 d&rsquo;une pl\u00e9nitude accrue ;<\/li>\n<li><strong>Le deuxi\u00e8me degr\u00e9 de fusion :<\/strong> repr\u00e9sent\u00e9 par la <em>quinte parfaite<\/em>, manifestant une consonance structurelle d&rsquo;une grande clart\u00e9 ;<\/li>\n<li><strong>Le troisi\u00e8me degr\u00e9 :<\/strong> la <em>quarte<\/em>, suivie de pr\u00e8s par les <em>tierces<\/em> et les <em>sixtes<\/em> (majeures et mineures) ;<\/li>\n<li><strong>Les degr\u00e9s inf\u00e9rieurs ou nuls :<\/strong> les intervalles dissonants de <em>seconde<\/em>, de <em>septi\u00e8me<\/em> et de triton, o\u00f9 la fusion est minimale, les sons paraissant r\u00e9sister \u00e0 toute coh\u00e9sion unitaire imm\u00e9diate.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Stumpf mit en \u00e9vidence un ph\u00e9nom\u00e8ne remarquable qui stup\u00e9fia les partisans de la physique associationniste : l&rsquo;invariance relative du degr\u00e9 de fusion. Quelle que soit la modification de l&rsquo;intensit\u00e9 respective des deux sons composant l&rsquo;intervalle &mdash; qu&rsquo;une note soit jou\u00e9e fortissimo et l&rsquo;autre pianissimo &mdash;, et quel que soit le timbre acoustique des instruments employ\u00e9s (un violon combin\u00e9 \u00e0 une clarinette ou deux diapasons d&rsquo;acier purs), le degr\u00e9 de fusion inh\u00e9rent au rapport spectral de l&rsquo;intervalle demeure invariant dans la conscience perceptive.<\/p>\n<h3>4.2 Consonance physiologique versus consonance psychologique<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9laboration du concept de <em>Tonverschmelzung<\/em> permit \u00e0 Stumpf d&rsquo;engager une confrontation critique magistrale contre la th\u00e9orie physiologique de la consonance \u00e9nonc\u00e9e par Hermann von Helmholtz. Pour ce dernier, la consonance s&rsquo;expliquait d&rsquo;une mani\u00e8re quasi m\u00e9canique et n\u00e9gative : deux sons \u00e9taient dits consonnants lorsque leurs harmoniques sup\u00e9rieurs respectifs ne produisaient pas, par interf\u00e9rence acoustique, de battements rapides (<em>Schwebungen<\/em>) excitant de mani\u00e8re d\u00e9sagr\u00e9able et heurt\u00e9e les terminaisons nerveuses du nerf auditif.<\/p>\n<p>Stumpf porta un coup fatal \u00e0 l&rsquo;exclusivisme de ce mod\u00e8le helmholtzien par une s\u00e9rie d&rsquo;objections th\u00e9oriques et exp\u00e9rimentales irr\u00e9futables :<\/p>\n<ol>\n<li>Si la consonance n&rsquo;\u00e9tait que l&rsquo;absence de battements, deux sons dissonants (comme un intervalle de seconde majeure) devraient devenir imm\u00e9diatement consonnants d\u00e8s lors qu&rsquo;ils sont \u00e9mis \u00e0 une distance spatiale si grande ou \u00e0 une intensit\u00e9 si infime que les battements cessent d&rsquo;\u00eatre audibles. Or, l&rsquo;exp\u00e9rimentation d\u00e9montre que l&rsquo;intervalle conserve intact son caract\u00e8re ph\u00e9nom\u00e9nologique de dissonance.<\/li>\n<li>Si l&rsquo;on fait entendre un son dans l&rsquo;oreille gauche et un autre son dans l&rsquo;oreille droite au moyen de tuyaux acoustiques \u00e9tanches totalement isol\u00e9s, aucun battement p\u00e9riph\u00e9rique ne se forme sur les membranes basilaires cochl\u00e9aires. Pourtant, le sujet per\u00e7oit avec une nettet\u00e9 absolue la consonance ou la dissonance de l&rsquo;intervalle unifi\u00e9 au niveau de la conscience centrale.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Par ces d\u00e9monstrations \u00e9clatantes, Stumpf arracha la th\u00e9orie de la consonance au r\u00e9ductionnisme biophysique pour l&rsquo;inscrire au c&oelig;ur de la psychologie ph\u00e9nom\u00e9nologique. La consonance n&rsquo;est pas une simple absence de frottement m\u00e9canique p\u00e9riph\u00e9rique, mais une <strong>propri\u00e9t\u00e9 perceptive \u00e9mergente et positive<\/strong> directement corr\u00e9l\u00e9e au degr\u00e9 de fusion tonale. Cette d\u00e9couverte fournit pour la premi\u00e8re fois une assise psychologique scientifique \u00e0 la gen\u00e8se du syst\u00e8me harmonique tonal occidental, expliquant pourquoi l&rsquo;octave et la quinte ont constitu\u00e9 le socle in\u00e9branlable de la polyphonie depuis les premiers organums m\u00e9di\u00e9vaux jusqu&rsquo;aux architectures symphoniques les plus \u00e9labor\u00e9es.<\/p>\n<h3>4.3 Les implications philosophiques et esth\u00e9tiques de la fusion<\/h3>\n<p>La th\u00e9orisation de la fusion auditive d\u00e9bordait immens\u00e9ment le cadre d&rsquo;un trait\u00e9 technique d&rsquo;acoustique pour toucher aux interrogations les plus profondes de la philosophie de l&rsquo;art et de la th\u00e9orie de la connaissance. En prouvant que la consonance repose sur des invariants psychophysiques stables de fusion, Stumpf prit r\u00e9solument le contrepied des th\u00e9ories du relativisme culturel radical qui pr\u00e9tendaient d\u00e9j\u00e0 &mdash; sous l&rsquo;influence d&rsquo;un sociologisme ou d&rsquo;un historicisme naissant &mdash; que les r\u00e8gles de l&rsquo;harmonie musicale ne sont que de pures conventions arbitraires institu\u00e9es par l&rsquo;habitude sociale ou le caprice d&rsquo;une \u00e9poque historique.<\/p>\n<p>Sans nier l&rsquo;immense plasticit\u00e9 du go\u00fbt esth\u00e9tique et la vari\u00e9t\u00e9 des syst\u00e8mes musicaux du globe, Stumpf d\u00e9montra l&rsquo;universalit\u00e9 cognitive des relations fondamentales de hauteurs. L&rsquo;esprit humain, en vertu de l&rsquo;architecture m\u00eame de ses fonctions perceptives et des r\u00e9sonances ph\u00e9nom\u00e9nales du spectre sonore, reconna\u00eet spontan\u00e9ment la singularit\u00e9 unitaire de l&rsquo;octave et des intervalles consonnants. L&rsquo;harmonie n&rsquo;est donc ni un d\u00e9cret arbitraire des th\u00e9oriciens ni une pure hallucination subjective, mais une rencontre harmonieuse entre les r\u00e9gularit\u00e9s du monde physique et les structures immanentes de la conscience perceptive.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, le concept de <em>Tonverschmelzung<\/em> constitue le pr\u00e9curseur conceptuel direct et ind\u00e9niable de la notion de totalit\u00e9 \u00e9mergente qui allait donner naissance \u00e0 la Gestaltpsychologie. En affirmant avec force qu&rsquo;un accord musical n&rsquo;est pas r\u00e9ductible \u00e0 la simple somme alg\u00e9brique de ses fr\u00e9quences \u00e9l\u00e9mentaires constituantes, mais manifeste un caract\u00e8re d&rsquo;ensemble unifi\u00e9 &mdash; une unit\u00e9 fusionn\u00e9e dot\u00e9e de pr\u00e9dicats qualitatifs originaux &mdash;, Stumpf forgeait l&rsquo;outil s\u00e9mantique et dialectique dont ses disciples allaient bient\u00f4t s&#8217;emparer pour renverser d\u00e9finitivement le paradigme m\u00e9caniste dans la psychologie mondiale.<\/p>\n<h2>5. L&rsquo;Institut de psychologie de Berlin et la consolidation acad\u00e9mique<\/h2>\n<h3>5.1 La nomination \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Berlin en 1893<\/h3>\n<p>L&rsquo;ann\u00e9e 1893 marqua un tournant historique dans l&rsquo;existence de Carl Stumpf et dans l&rsquo;histoire de la psychologie institutionnelle europ\u00e9enne. \u00c0 la suite du d\u00e9part \u00e0 la retraite de l&rsquo;\u00e9minent historien de la philosophie <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.britannica.com\/biography\/Eduard-Zeller\">Eduard Zeller<\/a>, la prestigieuse chaire de philosophie de l&rsquo;Universit\u00e9 Fr\u00e9d\u00e9ric-Guillaume de Berlin &mdash; l&rsquo;institution universitaire la plus influente et la plus dot\u00e9e de l&rsquo;Empire allemand &mdash; se trouva vacante. Le corps professoral et le minist\u00e8re prussien des Cultes durent arbitrer entre plusieurs candidatures d&rsquo;envergure exceptionnelle, notamment celles de Wilhelm Dilthey (d\u00e9j\u00e0 titulaire de la chaire conjointe), de Hermann Ebbinghaus et de Carl Stumpf.<\/p>\n<p>Bien que Dilthey ait initialement manifest\u00e9 des r\u00e9ticences \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de l&rsquo;invasion de la v\u00e9n\u00e9rable Facult\u00e9 des Lettres par les m\u00e9thodes exp\u00e9rimentales inspir\u00e9es des sciences exactes, le prestige \u00e9crasant des travaux psychoacoustiques de Stumpf et le soutien enthousiaste de la communaut\u00e9 des physiciens et des m\u00e9decins &mdash; au premier rang desquels figurait le grand physicien et acousticien Hermann von Helmholtz &mdash; firent pencher la balance en faveur de l&rsquo;enfant de Basse-Franconie. Stumpf fut nomm\u00e9 professeur ordinaire de philosophie \u00e0 Berlin le 1er octobre 1893.<\/p>\n<p>Cette nomination s&rsquo;accompagna toutefois d&rsquo;une n\u00e9gociation strat\u00e9gique serr\u00e9e men\u00e9e par Stumpf aupr\u00e8s des autorit\u00e9s minist\u00e9rielles prussiennes, incarn\u00e9es par le redoutable Friedrich Althoff. Stumpf posa comme condition sine qua non \u00e0 son acceptation la cr\u00e9ation officielle, le financement substantiel et l&rsquo;octroi de locaux spacieux pour un Institut de psychologie exp\u00e9rimentale rattach\u00e9 \u00e0 sa chaire. En obtenant ce laboratoire au c&oelig;ur de la Facult\u00e9 de philosophie &mdash; et non au sein de la Facult\u00e9 de m\u00e9decine &mdash;, Stumpf consacra de mani\u00e8re irr\u00e9vocable la reconnaissance institutionnelle de la psychologie comme science de plein droit, distincte tant de la sp\u00e9culation philosophique abstraite que de la neurologie pure.<\/p>\n<h3>5.2 L&rsquo;essor de l&rsquo;Institut de psychologie sous la direction de Stumpf<\/h3>\n<p>Install\u00e9 d&rsquo;abord dans des espaces modestes avant d&rsquo;occuper les \u00e9tages prestigieux du Palais imp\u00e9rial (le <em>Berliner Stadtschloss<\/em>), l&rsquo;Institut de psychologie de Berlin connut sous l&rsquo;impulsion directrice de Carl Stumpf un essor logistique et scientifique fulgurant. B\u00e9n\u00e9ficiant d&rsquo;un budget exceptionnel soutenu par la monarchie prussienne, Stumpf dota l&rsquo;Institut d&rsquo;une panoplie d&rsquo;instruments m\u00e9trologiques d&rsquo;une technicit\u00e9 et d&rsquo;une pr\u00e9cision acoustique sans \u00e9gal dans le monde :<\/p>\n<ul>\n<li>Des collections exhaustives de <strong>diapasons \u00e9talonn\u00e9s au dixi\u00e8me de Hertz<\/strong>, conserv\u00e9s dans des armoires thermostat\u00e9es pour pr\u00e9venir les dilatations thermiques ;<\/li>\n<li>Le tonom\u00e8tre d&rsquo;Appunn et des variateurs tonaux continus de Stern permettant de balayer l&rsquo;ensemble du spectre audible sans discontinuit\u00e9 de phase ;<\/li>\n<li>Des <strong>r\u00e9sonateurs sph\u00e9riques de Koenig<\/strong>, des kymographes enregistreurs et des chronoscopes de Hipp \u00e0 d\u00e9clenchement \u00e9lectromagn\u00e9tique ;<\/li>\n<li>L&rsquo;am\u00e9nagement architectural de <strong>salles insonoris\u00e9es sp\u00e9ciales<\/strong>, con\u00e7ues avec des parois capitonn\u00e9es doubles et des suspensions de feutre pour isoler l&rsquo;exp\u00e9rimentateur des bruits de roulement urbains de l&rsquo;avenue Unter den Linden.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Tr\u00e8s vite, le s\u00e9minaire d&rsquo;exp\u00e9rimentation anim\u00e9 par Stumpf devint un p\u00f4le d&rsquo;attraction intellectuel majeur pour la jeune \u00e9lite scientifique internationale. Des \u00e9tudiants en doctorat et des chercheurs post-doctoraux afflu\u00e8rent non seulement de toute l&rsquo;Allemagne et de l&rsquo;Empire austro-hongrois, mais \u00e9galement de Russie, du Royaume-Uni, du Japon et des \u00c9tats-Unis. Dans cette ruche laborieuse, l&rsquo;analyse des temps de r\u00e9action, la mesure des seuils sensoriels tactiles et visuels, l&rsquo;investigation des illusions spatiales et, au premier chef, l&rsquo;exploration de la perception musicale faisaient l&rsquo;objet d&rsquo;un examen collectif rigoureux o\u00f9 la confrontation m\u00e9thodique primait sur l&rsquo;ob\u00e9issance dogmatique.<\/p>\n<h3>5.3 La m\u00e9thode p\u00e9dagogique stumpfienne et l&rsquo;ouverture interdisciplinaire<\/h3>\n<p>Contrairement au style autoritaire et patriarchal pr\u00e9valant au laboratoire de Wilhelm Wundt \u00e0 Leipzig &mdash; o\u00f9 les doctorants se voyaient assigner d&rsquo;autorit\u00e9 des micro-t\u00e2ches r\u00e9p\u00e9titives destin\u00e9es \u00e0 alimenter le syst\u00e8me th\u00e9orique pr\u00e9con\u00e7u du ma\u00eetre &mdash;, Carl Stumpf instaura \u00e0 Berlin une tradition p\u00e9dagogique fond\u00e9e sur l&rsquo;autonomie conceptuelle, la bienveillance critique et l&rsquo;encouragement le plus absolu \u00e0 la divergence d&rsquo;id\u00e9es. Stumpf consid\u00e9rait son r\u00f4le de mentor non comme celui d&rsquo;un chef de secte intellectuelle, mais comme un tuteur socratique aidant chaque chercheur \u00e0 d\u00e9ployer ses propres intuitions m\u00e9thodologiques au contact direct de l&rsquo;exp\u00e9rience.<\/p>\n<p>Cette atmosph\u00e8re d&rsquo;effervescence intellectuelle se caract\u00e9risait par un d\u00e9cloisonnement disciplinaire radical. L&rsquo;Institut de Berlin devint le lieu d&rsquo;une convergence in\u00e9dite entre des champs du savoir jadis \u00e9tanches :<\/p>\n<ol>\n<li>La <strong>physique acoustique et la m\u00e9canique ondulatoire<\/strong>, enrichies par les \u00e9changes quotidiens avec Max Planck et Heinrich Rubens ;<\/li>\n<li>La <strong>physiologie sensorielle et la clinique m\u00e9dicale<\/strong>, f\u00e9cond\u00e9es par les collaborations avec les oto-rhino-laryngologistes et les neurologues de l&rsquo;H\u00f4pital de la Charit\u00e9 ;<\/li>\n<li>La <strong>linguistique comparative et la philologie<\/strong>, mobilis\u00e9es pour l&rsquo;analyse phon\u00e9tique des idiomes du monde ;<\/li>\n<li>La <strong>musicologie et l&rsquo;esth\u00e9tique g\u00e9n\u00e9rale<\/strong>, d\u00e9barrass\u00e9es du dogmatisme romantique par la pratique du banc d&rsquo;essai de laboratoire.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Membre \u00e9minent de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.bbaw.de\/\">Acad\u00e9mie royale des sciences de Prusse<\/a> \u00e0 partir de 1895, Stumpf utilisa cette tribune prestigieuse pour organiser des colloques interdisciplinaires et faire financer des exp\u00e9ditions de recherche lointaines. Il inculqua \u00e0 toute une g\u00e9n\u00e9ration de penseurs l&rsquo;intime conviction qu&rsquo;une psychologie qui refuse d&rsquo;apprendre de la physique s&rsquo;aveugle sur ses conditions mat\u00e9rielles, mais qu&rsquo;une science de la nature qui m\u00e9prise la description fine des \u00e9tats de conscience se condamne \u00e0 l&rsquo;inintelligibilit\u00e9 philosophique.<\/p>\n<h2>6. L&rsquo;investigation scientifique de \u00ab Hans le Malin \u00bb (Kluger Hans) et l&rsquo;effet exp\u00e9rimentateur<\/h2>\n<h3>6.1 L&rsquo;\u00e9nigme du cheval prodige de Wilhelm von Osten<\/h3>\n<p>Au cours de l&rsquo;\u00e9t\u00e9 1904, la ville de Berlin et, par ricochet, l&rsquo;ensemble de la communaut\u00e9 scientifique internationale furent saisis d&rsquo;une fascination sans pr\u00e9c\u00e9dent par les d\u00e9monstrations publiques d&rsquo;un \u00e9talon orlov nomm\u00e9 \u00ab Hans le Malin \u00bb (<em>Kluger Hans<\/em>). Propri\u00e9t\u00e9 d&rsquo;un ancien ma\u00eetre d&rsquo;\u00e9cole \u00e0 la retraite nomm\u00e9 Wilhelm von Osten, le cheval semblait dou\u00e9 de facult\u00e9s intellectuelles sup\u00e9rieures rivalisant avec celles d&rsquo;un adolescent humain \u00e9duqu\u00e9. Pr\u00e9sent\u00e9 dans une cour de la Giesebrechtstrasse, l&rsquo;animal r\u00e9pondait aux questions complexes que lui posait son ma\u00eetre &mdash; ou des inconnus &mdash; en frappant le sol de son sabot ant\u00e9rieur droit un nombre de fois d\u00e9termin\u00e9.<\/p>\n<p>Le prodige semblait d\u00e9fier toute explication rationnelle connue :<\/p>\n<ul>\n<li>Hans effectuait avec une exactitude quasi sans faille des additions, des soustractions, des multiplications et des divisions arithm\u00e9tiques complexes ;<\/li>\n<li>Il \u00e9tait capable d&rsquo;op\u00e9rer sur des fractions mon\u00e9taires et de convertir des devises \u00e9trang\u00e8res ;<\/li>\n<li>Il lisait l&rsquo;heure sur le cadran d&rsquo;une montre de poche et indiquait la date exacte du calendrier gr\u00e9gorien ;<\/li>\n<li>Il \u00e9pelait des noms propres d&rsquo;individus ou reconnaissait des tableaux au moyen d&rsquo;une table de conversion num\u00e9rique o\u00f9 chaque lettre de l&rsquo;alphabet correspondait \u00e0 un nombre de coups de sabot ;<\/li>\n<li>Il distinguait les tons musicaux, identifiait les dissonances dans un accord de tierce et nommait les notes jou\u00e9es sur un violon.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Face \u00e0 l&rsquo;\u00e9moi populaire et aux articles sensationnels de la presse mondiale \u00e9voquant une r\u00e9volution dans la compr\u00e9hension de l&rsquo;intelligence animale, de nombreux scientifiques, zoologistes et p\u00e9dagogues se d\u00e9clar\u00e8rent incapables de d\u00e9celer la moindre supercherie. Convaincu que la cr\u00e9dibilit\u00e9 de la science allemande \u00e9tait mise en demeure de statuer sur ce myst\u00e8re, Carl Stumpf, en sa qualit\u00e9 de directeur de l&rsquo;Institut de psychologie, prit l&rsquo;initiative de constituer en septembre 1904 une Commission d&rsquo;experts officielle &mdash; la fameuse \u00ab Commission Hans \u00bb &mdash; r\u00e9unissant treize personnalit\u00e9s incontestables de l&rsquo;universit\u00e9, du monde \u00e9questre et des sciences du vivant pour soumettre le cheval \u00e0 une v\u00e9rification rigoureuse.<\/p>\n<h3>6.2 Le protocole d&rsquo;investigation rigoureux dirig\u00e9 par Oskar Pfungst<\/h3>\n<p>Apr\u00e8s un rapport pr\u00e9liminaire concluant \u00e0 l&rsquo;absence de fraude d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e ou de dressage m\u00e9canique par signaux sonores conventionnels (le ma\u00eetre von Osten \u00e9tant reconnu de bonne foi), Carl Stumpf confia la conduite d&rsquo;une contre-enqu\u00eate exp\u00e9rimentale approfondie \u00e0 son brillant assistant et \u00e9l\u00e8ve, le psychologue <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.britannica.com\/science\/Clever-Hans\">Oskar Pfungst<\/a>. Faisant preuve d&rsquo;une inventivit\u00e9 m\u00e9thodologique exceptionnelle, Pfungst et Stumpf mirent en place un ensemble de protocoles d&rsquo;isolement exp\u00e9rimental en double aveugle qui devaient faire date dans les annales de la m\u00e9thode scientifique.<\/p>\n<p>Le dispositif exp\u00e9rimental con\u00e7u par Pfungst reposait sur la manipulation m\u00e9thodique et contr\u00f4l\u00e9e des variables environnementales et informationnelles :<\/p>\n<ol>\n<li><strong>Le test de la pr\u00e9sence visuelle :<\/strong> le cheval \u00e9tait soumis \u00e0 des questions pos\u00e9es soit en pr\u00e9sence du questionneur plac\u00e9 directement dans son champ visuel, soit derri\u00e8re un \u00e9cran de toile opaque occultant totalement l&rsquo;exp\u00e9rimentateur. R\u00e9sultats : le cheval \u00e9chouait syst\u00e9matiquement d\u00e8s qu&rsquo;il ne pouvait plus voir la silhouette de la personne qui l&rsquo;interrogeait.<\/li>\n<li><strong>Le test du double aveugle (non-connaissance de la r\u00e9ponse) :<\/strong> Pfungst chuchotait un chiffre dans l&rsquo;oreille gauche de Hans, tandis qu&rsquo;un second exp\u00e9rimentateur en chuchotait un autre dans l&rsquo;oreille droite, et l&rsquo;on demandait au cheval d&rsquo;additionner les deux nombres. Dans cette configuration, aucun des observateurs pr\u00e9sents dans la cour ne connaissait la somme totale finale. R\u00e9sultats : le taux d&rsquo;erreur de l&rsquo;animal grimpait \u00e0 92 %, alors qu&rsquo;il retombait imm\u00e9diatement \u00e0 z\u00e9ro d\u00e8s qu&rsquo;un humain connaissant la r\u00e9ponse exacte se tenait face \u00e0 lui.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Par des observations micro-cin\u00e9matographiques et des mesures physiologiques minutieuses men\u00e9es sur les questionneurs humains, Pfungst d\u00e9voila le fin mot de l&rsquo;\u00e9nigme. Wilhelm von Osten &mdash; et avec lui n&rsquo;importe quel observateur lambda &mdash; \u00e9mettait \u00e0 son insu des micro-signaux corporels involontaires d&rsquo;une subtilit\u00e9 extr\u00eame : au moment o\u00f9 le cheval commen\u00e7ait \u00e0 frapper du pied, l&rsquo;interrogateur penchait imperceptiblement la t\u00eate et le buste en avant dans une attitude de tension musculaire expectante ; d\u00e8s que le sabot atteignait le chiffre exact attendu, le soulagement \u00e9motionnel de l&rsquo;humain provoquait un redressement microscopique de quelques fractions de millim\u00e8tre de la t\u00eate, une dilatation minime des narines et une imperceptible d\u00e9tente du diaphragme. Le g\u00e9nie de Hans ne r\u00e9sidait aucunement dans la pens\u00e9e arithm\u00e9tique ou la cognition conceptuelle, mais dans une acuit\u00e9 perceptive visuelle hors du commun, capable de d\u00e9tecter le plus infinit\u00e9simal rel\u00e2chement postural humain comme le signal d&rsquo;arr\u00eat lui garantissant une r\u00e9compense (un morceau de carotte ou de sucre).<\/p>\n<h3>6.3 Les apports m\u00e9thodologiques p\u00e9rennes pour la psychologie exp\u00e9rimentale<\/h3>\n<p>La publication en 1907 des r\u00e9sultats de cette enqu\u00eate &mdash; sous la plume d&rsquo;Oskar Pfungst avec une magistrale pr\u00e9face th\u00e9orique de Carl Stumpf &mdash; retentit comme un coup de tonnerre \u00e9pist\u00e9mologique. Loin de n&rsquo;\u00eatre qu&rsquo;une anecdote pittoresque de la Belle \u00c9poque, l&rsquo;affaire de Hans le Malin permit la d\u00e9couverte scientifique fondamentale de ce que la psychologie et la sociologie contemporaines nomment aujourd&rsquo;hui indiff\u00e9remment <strong>l&rsquo;effet Clever Hans ou l&rsquo;effet exp\u00e9rimentateur<\/strong> (largement red\u00e9couvert et th\u00e9oris\u00e9 plus tard par Robert Rosenthal dans les ann\u00e9es 1960 sous le nom d&rsquo;effet Pygmalion).<\/p>\n<p>Les le\u00e7ons m\u00e9thodologiques d\u00e9gag\u00e9es par Stumpf et Pfungst transform\u00e8rent de fond en comble les normes de l&rsquo;exp\u00e9rimentation comportementale :<\/p>\n<ul>\n<li>Elles \u00e9tablirent la n\u00e9cessit\u00e9 imp\u00e9rieuse de recourir \u00e0 des <em>protocoles en double aveugle<\/em> stricts dans toute recherche impliquant des interactions entre un observateur humain et un sujet d&rsquo;exp\u00e9rience (qu&rsquo;il soit animal ou humain) ;<\/li>\n<li>Elles mirent en lumi\u00e8re l&rsquo;existence de fuites d&rsquo;informations non verbales involontaires (la communication micro-gestuelle inconsciente) capables de contaminer insidieusement n&rsquo;importe quelle mesure psychologique ;<\/li>\n<li>Elles fournirent \u00e0 l&rsquo;\u00e9thologie naissante et \u00e0 la psychologie compar\u00e9e &mdash; de Conway Lloyd Morgan \u00e0 Konrad Lorenz &mdash; un principe de parcimonie m\u00e9thodologique impitoyable : ne jamais attribuer un comportement animal \u00e0 une facult\u00e9 psychique sup\u00e9rieure (l&rsquo;abstraction logique) si ce comportement peut \u00eatre expliqu\u00e9 de mani\u00e8re \u00e9conomique par un m\u00e9canisme perceptif primaire et un conditionnement associatif.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>7. Le Berliner Phonogramm-Archiv et les fondements de l&rsquo;ethnomusicologie<\/h2>\n<h3>7.1 La cr\u00e9ation de l&rsquo;archive phonographique en 1900 avec Erich von Hornbostel<\/h3>\n<p>\u00c0 l&rsquo;automne 1900, une troupe de musiciens et de danseurs de la cour royale de Siam (l&rsquo;actuelle Tha\u00eflande) effectua une tourn\u00e9e officielle \u00e0 Berlin. Profond\u00e9ment intrigu\u00e9 par les structures sonores insolites de cet ensemble th\u00e9\u00e2tral, Carl Stumpf flaira imm\u00e9diatement l&rsquo;opportunit\u00e9 d&rsquo;une perc\u00e9e scientifique majeure. Il loua d&rsquo;urgence un phonographe de Thomas Edison \u00e0 cylindres de cire et entreprit, avec la collaboration enthousiaste de son assistant le m\u00e9decin et acousticien Otto Abraham, d&rsquo;enregistrer de fa\u00e7on syst\u00e9matique le r\u00e9pertoire polyphonique des artistes siamois dans les laboratoires de l&rsquo;Institut.<\/p>\n<p>Cet enregistrement pionnier d&rsquo;octobre 1900 constitue l&rsquo;acte de naissance officiel du l\u00e9gendaire <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.smb.museum\/en\/museums-institutions\/ethnologisches-museum\/collection-research\/berlin-phonogramm-archiv\/\">Berliner Phonogramm-Archiv<\/a> (Archive phonographique de Berlin). Prenant rapidement conscience que le phonographe offrait pour la premi\u00e8re fois \u00e0 la musicologie un instrument d&rsquo;enregistrement objectif lib\u00e9r\u00e9 du filtre d\u00e9formant de la transcription solf\u00e9gique occidentale, Stumpf d\u00e9cida de p\u00e9renniser et d&rsquo;institutionnaliser cette collecte \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle plan\u00e9taire. Pour diriger cette entreprise hercul\u00e9enne, il recruta en 1905 le jeune polymathe viennois <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.britannica.com\/biography\/Erich-Moritz-von-Hornbostel\">Erich Moritz von Hornbostel<\/a>, dont les comp\u00e9tences combin\u00e9es en chimie, en acoustique, en ethnologie et en musicologie firent un directeur scientifique providentiel.<\/p>\n<p>Stumpf et Hornbostel mirent au point une strat\u00e9gie de collecte logistique d&rsquo;une efficacit\u00e9 redoutable : ils form\u00e8rent aux techniques de prise de son phonographique les m\u00e9decins de marine, les officiers coloniaux, les explorateurs g\u00e9ographiques, les missionnaires et les anthropologues allemands partant pour l&rsquo;Afrique subsaharienne, l&rsquo;Oc\u00e9anie, l&rsquo;Am\u00e9rique andine, l&rsquo;Arctique ou l&rsquo;Asie centrale. Les cylindres de cire vierges envoy\u00e9s depuis Berlin revenaient quelques mois plus tard grav\u00e9s des chants rituels, des \u00e9pop\u00e9es chamaniques et des musiques instrumentales de traditions orales dont beaucoup \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 menac\u00e9es d&rsquo;effacement imminent par la colonisation et la modernisation industrielle.<\/p>\n<h3>7.2 L&rsquo;analyse comparative des syst\u00e8mes musicaux non occidentaux<\/h3>\n<p>L&rsquo;exploitation scientifique de ce corpus phonographique mondialement unique permit \u00e0 Stumpf et Hornbostel d&rsquo;op\u00e9rer une d\u00e9construction m\u00e9thodologique sans concession de l&rsquo;ethnocentrisme musical qui r\u00e9gnait alors sans partage dans les universit\u00e9s europ\u00e9ennes. Jusqu&rsquo;alors, la musicologie acad\u00e9mique &mdash; impr\u00e9gn\u00e9e d&rsquo;une lecture h\u00e9g\u00e9lienne d\u00e9grad\u00e9e de l&rsquo;histoire des arts &mdash; consid\u00e9rait la gamme temp\u00e9r\u00e9e occidentale et l&rsquo;harmonie tonale fonctionnelle comme le sommet absolu, naturel et ind\u00e9passable de l&rsquo;\u00e9volution de l&rsquo;esprit universel, rel\u00e9guant les productions musicales des peuples extra-europ\u00e9ens au rang de vagissements primitifs ou d&rsquo;approximations cacophoniques infantiles.<\/p>\n<p>Les mesures psychoacoustiques exactes men\u00e9es au moyen du sonom\u00e8tre \u00e0 \u00e9tincelles et du microscope acoustique sur les enregistrements de cylindres de cire pulv\u00e9ris\u00e8rent ces pr\u00e9jug\u00e9s arrogants :<\/p>\n<ul>\n<li>Stumpf prouva que les musiciens de la cour siamoise ou les joueurs de gamelan javanais n&rsquo;entonnaient pas des notes \u00ab fausses \u00bb par maladresse organique, mais se conformaient avec une pr\u00e9cision microm\u00e9trique stup\u00e9fiante \u00e0 des <strong>syst\u00e8mes d&rsquo;\u00e9chelles \u00e9qui-heptatoniques ou \u00e9qui-pentatoniques<\/strong> hautement th\u00e9oris\u00e9s et math\u00e9matiquement coh\u00e9rents ;<\/li>\n<li>L&rsquo;analyse spectrale des micro-intervalles non europ\u00e9ens r\u00e9v\u00e9la l&rsquo;existence de syst\u00e8mes musicaux dont la richesse scalaire et les raffinements polyrythmiques d\u00e9passaient largement en complexit\u00e9 les sch\u00e9mas m\u00e9triques de la musique occidentale contemporaine ;<\/li>\n<li>Stumpf mit en \u00e9vidence la coexistence de deux dimensions fondamentales dans la perception musicale globale : d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, des <em>invariants psychoacoustiques partag\u00e9s<\/em> (tels que la reconnaissance de l&rsquo;octave et de la quinte par fusion auditive naturelle), et de l&rsquo;autre, une <em>infinie plasticit\u00e9 modale<\/em> fa\u00e7onn\u00e9e par les fonctions symboliques et spirituelles propres \u00e0 chaque civilisation.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>7.3 L&rsquo;\u00e9mergence de la musicologie compar\u00e9e (Vergleichende Musikwissenschaft)<\/h3>\n<p>Par la cr\u00e9ation du Phonogramm-Archiv et ses publications th\u00e9oriques pionni\u00e8res &mdash; dont son trait\u00e9 de 1911 intitul\u00e9 <em>Die Anf\u00e4nge der Musik<\/em> (Les origines de la musique) demeure le texte canonique fondateur &mdash;, Carl Stumpf est universellement reconnu comme le p\u00e8re tut\u00e9laire de la <strong>musicologie compar\u00e9e<\/strong> (<em>Vergleichende Musikwissenschaft<\/em>), discipline rebaptis\u00e9e plus tard au milieu du XXe si\u00e8cle sous le vocable d&rsquo;<strong>ethnomusicologie<\/strong>.<\/p>\n<p>Stumpf \u00e9mancipa d\u00e9finitivement la musicologie des rets de l&rsquo;esth\u00e9tique romantique sp\u00e9culative et du jugement de valeur condescendant pour en faire une science empirique et anthropologique int\u00e9gr\u00e9e. Il exigea que l&rsquo;analyse des musiques du monde articule de mani\u00e8re permanente trois exigences m\u00e9thodologiques fondamentales :<\/p>\n<ol>\n<li><strong>La pr\u00e9cision acoustique descriptive :<\/strong> refuser toute transcription h\u00e2tive sur une port\u00e9e solf\u00e9gique europ\u00e9enne (dont le syst\u00e8me de demi-tons masque les subtilit\u00e9s d&rsquo;inflexion) et recourir exclusivement \u00e0 la mesure en \u00ab cents \u00bb d&rsquo;Alexander Ellis et aux graphes fr\u00e9quentiels objectifs ;<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;immersion contextuelle ethnologique :<\/strong> ne jamais s\u00e9parer le mat\u00e9riau sonore pur de ses fonctions rituelles, th\u00e9rapeutiques, sociales, linguistiques et chor\u00e9graphiques au sein de la communaut\u00e9 \u00e9mettrice ;<\/li>\n<li><strong>La pr\u00e9servation patrimoniale mat\u00e9rielle :<\/strong> dupliquer galvaniquement les cylindres de cire par moulage de cuivre pour assurer la sauvegarde \u00e9ternelle d&rsquo;un patrimoine immat\u00e9riel de l&rsquo;humanit\u00e9 vou\u00e9 \u00e0 la disparition physique.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Cette vision grandiose permit de sauver de l&rsquo;oubli d\u00e9finitif des pans entiers de la m\u00e9moire acoustique des peuples autochtones, faisant aujourd&rsquo;hui du Berliner Phonogramm-Archiv l&rsquo;un des tr\u00e9sors les plus pr\u00e9cieux inscrits au registre de la M\u00e9moire du monde de l&rsquo;UNESCO.<\/p>\n<h2>8. Le berceau de la Gestaltpsychologie : Le mentorat des figures fondatrices<\/h2>\n<h3>8.1 La formation de Wolfgang K\u00f6hler, Kurt Koffka et Max Wertheimer<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des accomplissements historiques les plus \u00e9clatants de Carl Stumpf r\u00e9side dans le r\u00f4le matriciel qu&rsquo;a jou\u00e9 son laboratoire berlinois dans l&rsquo;\u00e9mergence de la <strong>psychologie de la forme<\/strong> (<em>Gestaltpsychologie<\/em> ou <em>Gestalttheorie<\/em>). Entre 1900 et 1912, l&rsquo;Institut de psychologie de Berlin ne fut pas seulement un centre de recherche de pointe : il fut le creuset intellectuel incandescent o\u00f9 se crois\u00e8rent et forg\u00e8rent leurs armes conceptuelles les trois fondateurs l\u00e9gendaires du mouvement gestaltiste : Max Wertheimer, Wolfgang K\u00f6hler et Kurt Koffka.<\/p>\n<p>Le parcours acad\u00e9mique de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/gestalt-psychology\/\">Wolfgang K\u00f6hler<\/a> sous l&rsquo;\u00e9gide de Stumpf en offre l&rsquo;illustration la plus \u00e9clatante. \u00c9l\u00e8ve pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 du ma\u00eetre, K\u00f6hler consacra sa th\u00e8se de doctorat, soutenue en 1909 \u00e0 Berlin sous la direction directe de Stumpf, \u00e0 une investigation psychoacoustique exp\u00e9rimentale intitul\u00e9e <em>Akustische Untersuchungen<\/em> (Recherches acoustiques), consacr\u00e9e \u00e0 la structure des formants vocaliques et aux timbres auditifs. Stumpf transmit \u00e0 K\u00f6hler son amour de la physique exacte, son respect scrupuleux de l&rsquo;observation ph\u00e9nom\u00e9nologique et son refus farouche de tout atomisme psychologique r\u00e9ducteur.<\/p>\n<p>De m\u00eame, Kurt Koffka r\u00e9alisa ses travaux doctoraux \u00e0 Berlin sur l&rsquo;analyse du rythme et des mouvements visuels sous la houlette attentive de Stumpf, apprenant au contact de l&rsquo;\u00e9cole berlinoise la m\u00e9thode de l&rsquo;analyse descriptive immanente. Quant \u00e0 Max Wertheimer, s&rsquo;il passa formellement sa th\u00e8se de doctorat \u00e0 Wurtzbourg aupr\u00e8s d&rsquo;Oswald K\u00fclpe en raison de d\u00e9saccords institutionnels temporaires, il avait auparavant pass\u00e9 plusieurs ann\u00e9es d\u00e9cisives au laboratoire de Stumpf \u00e0 Berlin, s&rsquo;impr\u00e9gnant de la th\u00e9orie stumpfienne de la fusion tonale et de la philosophie des fonctions avant de concevoir en 1912 ses c\u00e9l\u00e8bres exp\u00e9riences sur la perception du mouvement apparent (le ph\u00e9nom\u00e8ne phi) qui marqu\u00e8rent le coup d&rsquo;envoi officiel de l&rsquo;\u00e9cole de la Gestalt.<\/p>\n<h3>8.2 De la th\u00e9orie de la fusion au concept de structure globale (Gestalt)<\/h3>\n<p>La filiation conceptuelle reliant la pens\u00e9e de Carl Stumpf \u00e0 la th\u00e9orie de la Gestalt est directe, intime et organiquement tra\u00e7able. Le concept stumpfien de <em>Tonverschmelzung<\/em> (fusion auditive) contenait d\u00e9j\u00e0 en germe la totalit\u00e9 des axiomes r\u00e9volutionnaires qui allaient faire la renomm\u00e9e mondiale de ses jeunes disciples :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;affirmation centrale selon laquelle <strong>le tout est diff\u00e9rent de la somme de ses parties \u00e9l\u00e9mentaires<\/strong> d\u00e9coule directement de la d\u00e9monstration stumpfienne selon laquelle un accord musical poss\u00e8de une consonance unitaire qui n&rsquo;appartient \u00e0 aucune des fr\u00e9quences isol\u00e9es qui le composent ;<\/li>\n<li>La notion selon laquelle la perception proc\u00e8de de fa\u00e7on <strong>imm\u00e9diate et structurelle<\/strong> sans n\u00e9cessiter l&rsquo;adjonction d&rsquo;un jugement inconscient ou d&rsquo;un calcul mental laborieux ;<\/li>\n<li>L&rsquo;insistance sur les <strong>propri\u00e9t\u00e9s relationnelles<\/strong> plut\u00f4t que sur les \u00e9l\u00e9ments constitutifs : de m\u00eame qu&rsquo;une m\u00e9lodie reste ph\u00e9nom\u00e9nologiquement identique \u00e0 elle-m\u00eame lorsqu&rsquo;elle est transpos\u00e9e dans une autre tonalit\u00e9 (remarque d\u00e9j\u00e0 formul\u00e9e par Ernst Mach et Christian von Ehrenfels), de m\u00eame la fusion d&rsquo;un accord d\u00e9pend du rapport de proportion de l&rsquo;intervalle et non de la hauteur absolue des notes individuelles.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Toutefois, une divergence th\u00e9orique passionnante finit par s\u00e9parer le vieux ma\u00eetre de ses disciples enthousiastes. Pour Stumpf, la structure d&rsquo;ensemble bien qu&rsquo;\u00e9mergente r\u00e9sultait d&rsquo;une relation fonctionnelle fondamentale entre des \u00e9l\u00e9ments qui conservent une consistance ontologique sous-jacente ; la fusion \u00e9tait une <em>fonction de synth\u00e8se unifiante<\/em> op\u00e9rant sur des mati\u00e8res ph\u00e9nom\u00e9nales. Pour Wertheimer et K\u00f6hler, au contraire, la <em>Gestalt<\/em> \u00e9tait devenue l&rsquo;entit\u00e9 ontologique primitive absolue : les \u00ab parties \u00bb n&rsquo;ont aucune r\u00e9alit\u00e9 autonome pr\u00e9alable et ne sont que des d\u00e9coupures secondaires cr\u00e9\u00e9es par l&rsquo;analyse tardive au sein d&rsquo;un champ perceptif d\u00e9j\u00e0 totalement unifi\u00e9 et holistique d\u00e8s le premier instant.<\/p>\n<p>Loin de se crisper dans un raidissement acad\u00e9mique bless\u00e9 face au radicalisme configurationnel de ses jeunes \u00e9l\u00e8ves &mdash; qui pr\u00e9tendaient d\u00e9passer son &oelig;uvre &mdash;, Carl Stumpf conserva jusqu&rsquo;au bout une attitude de bienveillance souveraine, saluant la f\u00e9condit\u00e9 exp\u00e9rimentale de leurs travaux tout en rappelant avec un sourire malicieux que le mot n&rsquo;\u00e9tait pas la chose et que l&rsquo;analyse des parties fonctionnelles demeurait un droit imprescriptible de la raison critique.<\/p>\n<h3>8.3 Kurt Lewin et l&rsquo;extension \u00e0 la psychologie sociale et topologique<\/h3>\n<p>L&rsquo;Institut de Berlin sous la direction de Stumpf ne fut pas seulement la pouponni\u00e8re de la psychologie de la perception visuelle et auditive ; il fut \u00e9galement le lieu d&rsquo;\u00e9closion d&rsquo;une r\u00e9volution dans l&rsquo;\u00e9tude des motivations humaines, de la volont\u00e9 et des dynamiques sociales collectives \u00e0 travers les d\u00e9buts universitaires de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/lewin\/\">Kurt Lewin<\/a>. Entr\u00e9 au laboratoire de Berlin comme \u00e9tudiant avant la Premi\u00e8re Guerre mondiale, Lewin r\u00e9alisa sa th\u00e8se de doctorat sous la direction de Stumpf sur le probl\u00e8me des associations et des actes de volont\u00e9 (<em>Grundfragen der Komplexpsychologie<\/em>, 1917).<\/p>\n<p>Stumpf reconnut imm\u00e9diatement l&rsquo;originalit\u00e9 hors norme de l&rsquo;esprit de Lewin et lui accorda une libert\u00e9 d&rsquo;investigation m\u00e9thodologique totale au sein de l&rsquo;Institut, l&rsquo;encourageant \u00e0 briser le carcan des protocoles sensoriels classiques pour s&rsquo;aventurer dans l&rsquo;exp\u00e9rimentation des \u00e9tats motivationnels, de l&rsquo;interruption des t\u00e2ches (qui m\u00e8nera aux c\u00e9l\u00e8bres exp\u00e9riences de Bluma Zeigarnik sur l&rsquo;effet \u00e9ponyme) et de la structure de l&rsquo;action intentionnelle. L&rsquo;atmosph\u00e8re de rigueur ph\u00e9nom\u00e9nologique descriptive insuffl\u00e9e par Stumpf \u00e0 Berlin impr\u00e9gna profond\u00e9ment Lewin : son concept cardinal d&rsquo;<strong>\u00ab espace de vie \u00bb (<em>Lebensraum<\/em>)<\/strong> et sa th\u00e9orie des champs psychologiques ne sont rien d&rsquo;autre que l&rsquo;extension ph\u00e9nom\u00e9nologique et topologique \u00e0 l&rsquo;univers des conduites sociales de la m\u00e9thode d&rsquo;observation \u00e9cologique apprise aupr\u00e8s de Carl Stumpf.<\/p>\n<p>Lorsque la vague de terreur antis\u00e9mite et national-socialiste s&rsquo;abattit sur l&rsquo;Allemagne au d\u00e9but des ann\u00e9es 1930, contraignant Kohler, Koffka, Wertheimer et Lewin \u00e0 un exil forc\u00e9 vers les \u00c9tats-Unis, c&rsquo;est l&rsquo;esprit de libert\u00e9 exp\u00e9rimentale, de tol\u00e9rance interdisciplinaire et de rigueur m\u00e9thodologique h\u00e9rit\u00e9 de l&rsquo;Institut de Stumpf qui transmigra outre-Atlantique, f\u00e9condant pour plusieurs d\u00e9cennies la psychologie universitaire am\u00e9ricaine et la recherche sociale mondiale.<\/p>\n<h2>9. Ph\u00e9nom\u00e9nologie et th\u00e9orie des fonctions psychiques : L&rsquo;architecture de l&rsquo;esprit<\/h2>\n<h3>9.1 La classification tripartite : Ph\u00e9nom\u00e8nes, Fonctions et Relations<\/h3>\n<p>Au-del\u00e0 de ses &oelig;uvres exp\u00e9rimentales sp\u00e9cialis\u00e9es, Carl Stumpf a \u00e9difi\u00e9 un syst\u00e8me philosophique de l&rsquo;esprit d&rsquo;une architecture architectonique d&rsquo;une clart\u00e9 remarquable, expos\u00e9 de mani\u00e8re syst\u00e9matique dans ses grands trait\u00e9s th\u00e9oriques des ann\u00e9es 1906-1907. Alors que la psychologie contemporaine oscillait entre l&rsquo;\u00e9cueil du fonctionnalisme anglo-saxon pragmatique et le structuralisme statique de Titchener, Stumpf \u00e9labora une cartographie m\u00e9ticuleuse de l&rsquo;univers mental articul\u00e9e autour d&rsquo;une <strong>classification tripartite fondamentale<\/strong> :<\/p>\n<table border=\"1\" cellpadding=\"8\" cellspacing=\"0\" style=\"width: 100%; border-collapse: collapse; margin: 20px 0;\">\n<thead>\n<tr style=\"background-color: #f2f2f2; text-align: left;\">\n<th>Cat\u00e9gorie fondamentale<\/th>\n<th>D\u00e9finition \u00e9pist\u00e9mologique<\/th>\n<th>Exemples typiques<\/th>\n<\/tr>\n<\/thead>\n<tbody>\n<tr>\n<td><strong>1. Les Ph\u00e9nom\u00e8nes (<em>Erscheinungen<\/em>)<\/strong><\/td>\n<td>Les contenus imm\u00e9diatement et passivement pr\u00e9sents \u00e0 la conscience sensorielle ou imaginative. Mati\u00e8re premi\u00e8re neutre de la perception.<\/td>\n<td>Sons, couleurs spectrales, odeurs, saveurs, sensations tactiles (ph\u00e9nom\u00e8nes primaires) ; images de la m\u00e9moire, fantasmes oniriques (ph\u00e9nom\u00e8nes secondaires).<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>2. Les Fonctions (<em>Funktionen<\/em>)<\/strong><\/td>\n<td>Les actes subjectifs, actifs et conscients par lesquels l&rsquo;esprit op\u00e8re sur les ph\u00e9nom\u00e8nes. P\u00f4le dynamique de l&rsquo;intentionnalit\u00e9.<\/td>\n<td>Percevoir, apercevoir, distinguer, regrouper, concevoir des concepts, porter des jugements affirmatifs ou n\u00e9gatifs, \u00e9prouver des d\u00e9sirs, vouloir.<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>3. Les Relations (<em>Verh\u00e4ltnisse<\/em>)<\/strong><\/td>\n<td>Les rapports objectifs, structures cat\u00e9gorielles et connexions n\u00e9cessaires qui se r\u00e9v\u00e8lent entre les ph\u00e9nom\u00e8nes ou entre les fonctions.<\/td>\n<td>La similitude, l&rsquo;identit\u00e9, l&rsquo;\u00e9galit\u00e9, les intervalles musicaux, les rapports logiques de cause \u00e0 effet, les propositions de v\u00e9rit\u00e9 formelle.<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p>Cette distinction conceptuelle aigu\u00eb permit \u00e0 Stumpf d&rsquo;\u00e9viter les amalgames conceptuels constants de son \u00e9poque. Une couleur rouge n&rsquo;est pas un acte de conscience : c&rsquo;est un <em>ph\u00e9nom\u00e8ne<\/em>. L&rsquo;action de diriger son attention sur cette nuance cramoisie pour la comparer \u00e0 une autre est une <em>fonction psychique<\/em>. Quant au constat apodictique que cette nuance est plus sombre que telle autre, il rel\u00e8ve de la saisie imm\u00e9diate d&rsquo;une <em>relation<\/em> objective cat\u00e9gorielle irr\u00e9ductible aux deux termes pris isol\u00e9ment.<\/p>\n<h3>9.2 La controverse sur l&rsquo;objet de la psychologie<\/h3>\n<p>Cette architecture \u00e9pist\u00e9mologique conduisit Carl Stumpf \u00e0 prendre une position d&rsquo;une audace singuli\u00e8re dans le grand d\u00e9bat \u00e9pist\u00e9mologique qui agitait les universit\u00e9s allemandes au tournant du si\u00e8cle : quelle est la v\u00e9ritable mati\u00e8re d&rsquo;\u00e9tude de la psychologie ? Contre Wilhelm Wundt et contre les psychophysiciens purs qui d\u00e9finissaient la psychologie comme \u00ab la science de l&rsquo;exp\u00e9rience imm\u00e9diate \u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire essentiellement comme l&rsquo;\u00e9tude des sensations \u00e9l\u00e9mentaires (les ph\u00e9nom\u00e8nes sensoriels), Stumpf soutint une th\u00e8se diam\u00e9tralement oppos\u00e9e : <strong>la psychologie est exclusivement la science des fonctions psychiques<\/strong>.<\/p>\n<p>Pour Stumpf, l&rsquo;\u00e9tude des ph\u00e9nom\u00e8nes primaires (la mesure des spectres chromatiques, la pure analyse physique des ondes acoustiques) ne rel\u00e8ve pas en propre de la psychologie, mais appartient soit \u00e0 la physique, soit \u00e0 la physiologie des organes sensoriels, soit \u00e0 cette fameuse science prop\u00e9deutique neutre qu&rsquo;il baptisait la <em>ph\u00e9nom\u00e9nologie<\/em>. La psychologie, si elle veut pr\u00e9server sa sp\u00e9cificit\u00e9 ontologique et ne pas \u00eatre colonis\u00e9e par la physiologie c\u00e9r\u00e9brale, doit se consacrer imp\u00e9rativement \u00e0 la vie active de l&rsquo;esprit :<\/p>\n<ul>\n<li>Comment la fonction d&rsquo;attention s\u00e9lectionne-t-elle un \u00e9l\u00e9ment au sein d&rsquo;une polyphonie confuse ?<\/li>\n<li>Comment la fonction de m\u00e9moire r\u00e9actualise-t-elle des contenus enfouis ?<\/li>\n<li>Selon quelles lois psychiques les fonctions de d\u00e9sir et de volition conduisent-elles \u00e0 la d\u00e9cision motrice ?<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette d\u00e9marcation rigoureuse instaurait une s\u00e9paration souveraine entre les diff\u00e9rents r\u00e8gnes du savoir. Les lois physiques r\u00e9gissent la causalit\u00e9 m\u00e9canique du monde ext\u00e9rieur ; les lois ph\u00e9nom\u00e9nologiques cartographient la structure d&rsquo;apparition des qualit\u00e9s sensibles ; les lois psychologiques mod\u00e9lisent la dynamique des op\u00e9rations intentionnelles subjectives ; enfin, les lois logiques &mdash; transcendant la psychologie &mdash; gouvernent la validit\u00e9 formelle des v\u00e9rit\u00e9s id\u00e9ales \u00e9ternelles. Par cette clarification lumineuse, Stumpf coupait court \u00e0 la tentation du psychologisme tout en garantissant \u00e0 la psychologie un territoire d&rsquo;investigation empirique d&rsquo;une richesse in\u00e9puisable.<\/p>\n<h3>9.3 La structure des \u00e9tats affectifs et des sentiments-sensations (Gef\u00fchlsempfindungen)<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des innovations th\u00e9oriques les plus s\u00e9duisantes et les plus originales de Carl Stumpf r\u00e9side dans sa doctrine des <strong>sensations de sentiment ou sentiments-sensations<\/strong> (<em>Gef\u00fchlsempfindungen<\/em>), d\u00e9velopp\u00e9e principalement dans son m\u00e9moire acad\u00e9mique de 1907 intitul\u00e9 <em>\u00dcber Gef\u00fchlsempfindungen<\/em>. \u00c0 cette \u00e9poque, la doctrine dominante profess\u00e9e par Wilhelm Wundt (avec sa th\u00e9orie tridimensionnelle des sentiments : plaisir\/d\u00e9plaisir, excitation\/apaisement, tension\/r\u00e9solution) postulait que les sentiments formaient une sph\u00e8re purement subjective, totalement dissoci\u00e9e et autonome par rapport aux sensations physiques p\u00e9riph\u00e9riques du corps.<\/p>\n<p>Stumpf prit le contrepied de cette th\u00e9orie en d\u00e9montrant l&rsquo;existence d&rsquo;une classe hybride interm\u00e9diaire de v\u00e9cus de conscience situ\u00e9s exactement \u00e0 la fronti\u00e8re de la sensibilit\u00e9 somatique et de l&rsquo;affectivit\u00e9 : les <em>sensations de sentiment<\/em>. Il s&rsquo;agit d&rsquo;exp\u00e9riences corporelles o\u00f9 la sensation sensorielle primaire et la tonalit\u00e9 affective de plaisir ou de douleur sont indissolublement fusionn\u00e9es dans la texture m\u00eame du ph\u00e9nom\u00e8ne :<\/p>\n<ol>\n<li><strong>La douleur physique vive :<\/strong> lorsqu&rsquo;on se pique avec une aiguille ou qu&rsquo;on s&rsquo;\u00e9bouillante la peau, l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue n&rsquo;est pas compos\u00e9e d&rsquo;abord d&rsquo;une sensation cutan\u00e9e neutre \u00e0 laquelle s&rsquo;ajouterait ult\u00e9rieurement un jugement affectif de rejet ; la douleur <em>est<\/em> une sensation intrins\u00e8quement et imm\u00e9diatement douloureuse ;<\/li>\n<li><strong>Les plaisirs sensoriels gustatifs et \u00e9rotiques :<\/strong> la d\u00e9gustation d&rsquo;un vin capiteux ou la caresse tactile ne sont pas des donn\u00e9es neutres color\u00e9es d&rsquo;un sentiment abstrait, mais des sensations corporelles dou\u00e9es d&rsquo;un coefficient h\u00e9donique primaire immanent ;<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;impact physique de certains timbres sonores :<\/strong> la stridence d&rsquo;une craie crissant sur un tableau noir ou la pl\u00e9nitude charnelle d&rsquo;un violoncelle dans le grave r\u00e9sonnent directement sous forme de sentiments-sensations organiques au creux des visc\u00e8res et des muscles.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Cette conceptualisation novatrice exer\u00e7a une influence profonde sur l&rsquo;esth\u00e9tique exp\u00e9rimentale et sur la psychologie m\u00e9dicale de la douleur. Elle anticipait d&rsquo;un demi-si\u00e8cle les d\u00e9couvertes de la neurobiologie contemporaine (notamment les th\u00e9ories des marqueurs somatiques d&rsquo;Antonio Damasio), en refusant de scinder artificiellement l&rsquo;\u00e9valuation affective de son ancrage somato-sensoriel le plus incarn\u00e9.<\/p>\n<h2>10. Les grandes controverses th\u00e9oriques de son \u00e9poque<\/h2>\n<h3>10.1 La querelle avec Wilhelm Wundt sur la perception des intervalles sonores<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de la psychologie scientifique retient l&rsquo;ann\u00e9e 1890 comme le th\u00e9\u00e2tre de l&rsquo;une des controverses pol\u00e9miques les plus f\u00e9roces et les plus formatrices de son histoire : la c\u00e9l\u00e8bre querelle qui opposa, \u00e0 coups d&rsquo;articles au vitriol dans les colonnes des revues <em>Philosophische Studien<\/em> et <em>Zeitschrift f\u00fcr Psychologie<\/em>, Carl Stumpf au patriarche incontest\u00e9 de l&rsquo;\u00e9cole de Leipzig, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/wilhelm-wundt\/\">Wilhelm Wundt<\/a>. Le litige, superficiellement technique, portait sur la capacit\u00e9 des sujets d&rsquo;exp\u00e9rience \u00e0 \u00e9valuer avec justesse si une note interm\u00e9diaire se situe exactement au centre tonal de deux notes extr\u00eames (la bissection perceptive des intervalles musicaux).<\/p>\n<p>Wundt, fid\u00e8le \u00e0 ses principes associationnistes et positivistes stricts, s&rsquo;\u00e9tait appuy\u00e9 sur des exp\u00e9riences men\u00e9es avec des auditeurs totalement na\u00effs &mdash; d\u00e9pourvus de toute formation musicale &mdash; en affirmant p\u00e9remptoirement que la psychologie scientifique ne devait se fier qu&rsquo;\u00e0 ces sujets \u00ab non contamin\u00e9s \u00bb par la culture harmonique pour d\u00e9gager les lois pures de l&rsquo;audition humaine brute. Stumpf r\u00e9pliqua avec une v\u00e9h\u00e9mence sarcastique d\u00e9vastatrice. Dans un m\u00e9moire cinglant rest\u00e9 c\u00e9l\u00e8bre, Stumpf d\u00e9montra que les donn\u00e9es exp\u00e9rimentales pr\u00e9sent\u00e9es par les assistants de Wundt \u00e9taient tout simplement absurdes d&rsquo;un point de vue acoustique et r\u00e9v\u00e9laient une incomp\u00e9tence musicale flagrante, les sujets non avertis confondant r\u00e9guli\u00e8rement les octaves avec des quintes ou jugeant de la hauteur en se laissant tromper par les simples variations d&rsquo;intensit\u00e9 sonore !<\/p>\n<p>Derri\u00e8re cette passe d&rsquo;armes se cachait un affrontement m\u00e9thodologique et philosophique d&rsquo;une port\u00e9e vertigineuse :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Pour Wundt :<\/strong> l&rsquo;id\u00e9al scientifique r\u00e9sidait dans l&rsquo;\u00e9limination de la subjectivit\u00e9 de l&rsquo;expert, la standardisation quasi m\u00e9canique des stimuli de laboratoire et l&rsquo;explication finale par l&rsquo;\u00ab aperception \u00bb transcendantale universelle ;<\/li>\n<li><strong>Pour Stumpf :<\/strong> l&rsquo;\u00e9valuation ph\u00e9nom\u00e9nologique des propri\u00e9t\u00e9s structurales des sons exigeait une oreille musicalement cultiv\u00e9e et entra\u00een\u00e9e, seule capable de discriminer sans biais les composantes d&rsquo;un champ harmonique complexe. Pour lui, faire appel \u00e0 un profane pour analyser un intervalle d&rsquo;octave \u00e9quivalait \u00e0 demander \u00e0 un daltonien d&rsquo;analyser la d\u00e9composition chromatique du prisme de Newton sous pr\u00e9texte de \u00ab neutralit\u00e9 \u00bb d&rsquo;observation !<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette controverse consacra la sup\u00e9riorit\u00e9 m\u00e9thodologique de Stumpf dans le domaine de l&rsquo;audition et imposa d\u00e9finitivement l&rsquo;Institut de Berlin comme le contre-pouvoir \u00e9pist\u00e9mologique absolu face \u00e0 l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie leipzigienne.<\/p>\n<h3>10.2 Le d\u00e9saccord structuraliste avec Edward Titchener<\/h3>\n<p>Une autre ligne de front th\u00e9orique majeure mit aux prises Carl Stumpf avec le h\u00e9raut du structuralisme psychologique am\u00e9ricain, l&rsquo;Anglo-Am\u00e9ricain Edward Bradford Titchener, qui dirigeait d&rsquo;une main de fer le laboratoire de l&rsquo;Universit\u00e9 Cornell. \u00c9l\u00e8ve z\u00e9l\u00e9 de Wundt, Titchener avait pouss\u00e9 la m\u00e9thode introspectionniste jusqu&rsquo;\u00e0 une orthodoxie radicale et hyper-analytique : il affirmait que la conscience pouvait \u00eatre diss\u00e9qu\u00e9e en plus de 44 000 \u00e9l\u00e9ments sensoriels distincts, statiques et atomiques (sensations visuelles ponctuelles, sensations cutan\u00e9es \u00e9l\u00e9mentaires, etc.), d\u00e9barrass\u00e9s de toute signification fonctionnelle.<\/p>\n<p>Stumpf s&rsquo;opposa vigoureusement \u00e0 cette d\u00e9rive qu&rsquo;il qualifiait d&rsquo;\u00ab introspectionnisme artificiel de serre chaude \u00bb. Selon le penseur berlinois, le protocole titchen\u00e9rien souffrait d&rsquo;une tare m\u00e9thodologique r\u00e9dhibitoire : l&rsquo;introspectionnisme strict impos\u00e9 aux sujets d&rsquo;exp\u00e9rience ne d\u00e9crivait pas la r\u00e9alit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nologique spontan\u00e9e de la vie psychique, mais cr\u00e9ait de toutes pi\u00e8ces des artefacts de laboratoire provoqu\u00e9s par une consigne exp\u00e9rimentale contre-nature. En for\u00e7ant un individu \u00e0 d\u00e9composer un son musical en une mosa\u00efque de sensations de pression nerveuse d\u00e9nu\u00e9es de sens, Titchener d\u00e9truisait l&rsquo;objet m\u00eame qu&rsquo;il pr\u00e9tendait observer.<\/p>\n<p>Stumpf d\u00e9fendit avec force une observation psychologique \u00e9cologique respectant l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 globale et vivante de l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue (<em>Erlebnis<\/em>). Il rappela que la perception n&rsquo;est jamais une collection d&rsquo;atomes inertes coll\u00e9s ensemble, mais une relation vivante et dynamique orient\u00e9e vers un sens perceptif. Cette critique incisive \u00e9branla durablement l&rsquo;\u00e9difice du structuralisme titchen\u00e9rien et pr\u00e9para le terrain pour l&rsquo;accueil enthousiaste que la psychologie fonctionnaliste am\u00e9ricaine de William James &mdash; grand ami et admirateur de Stumpf &mdash; r\u00e9serva ult\u00e9rieurement aux m\u00e9thodes de recherche de l&rsquo;\u00e9cole berlinoise.<\/p>\n<h3>10.3 Le dialogue critique avec Edmund Husserl sur les fondements logiques<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des relations intellectuelles les plus fascinantes et les plus d\u00e9terminantes de la philosophie europ\u00e9enne du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle demeure le dialogue au long cours nou\u00e9 entre Carl Stumpf et son cadet <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/husserl\/\">Edmund Husserl<\/a>. Venu \u00e0 la philosophie depuis les math\u00e9matiques pures sous l&rsquo;influence de Franz Brentano \u00e0 Vienne, Husserl avait \u00e9t\u00e9 orient\u00e9 par ce dernier vers Stumpf \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Halle. C&rsquo;est sous la direction bienveillante de Stumpf que Husserl soutint en 1887 sa th\u00e8se d&rsquo;habilitation consacr\u00e9e au concept de nombre (<em>\u00dcber den Begriff der Zahl<\/em>), consacrant le d\u00e9but d&rsquo;une alliance philosophique f\u00e9conde.<\/p>\n<p>Cette dette intellectuelle immense fut scell\u00e9e pour l&rsquo;histoire lorsque Husserl publia en 1900-1901 son chef-d&rsquo;&oelig;uvre s\u00e9minal, les <em>Logische Untersuchungen<\/em> (Recherches logiques), avec cette d\u00e9dicace solennelle en t\u00eate du premier volume : \u00ab \u00c0 Carl Stumpf, en hommage d&rsquo;amiti\u00e9 reconnaissante \u00bb. Les deux penseurs partageaient un socle \u00e9pist\u00e9mologique commun in\u00e9branlable :<\/p>\n<ol>\n<li>Le combat frontal contre le <strong>psychologisme logique na\u00eff<\/strong> qui pr\u00e9tendait r\u00e9duire les lois immuables de la v\u00e9rit\u00e9 arithm\u00e9tique et logique \u00e0 de simples habitudes empiriques de fonctionnement neuronal du cerveau humain ;<\/li>\n<li>L&rsquo;exigence d&rsquo;un retour aux \u00ab choses m\u00eames \u00bb par le biais d&rsquo;une <strong>description ph\u00e9nom\u00e9nologique rigoureuse<\/strong> pr\u00e9alable \u00e0 toute construction th\u00e9orique abstraite ;<\/li>\n<li>La reprise m\u00e9thodique des concepts aristot\u00e9liciens et brentaniens de tout et de partie, d&rsquo;actes no\u00e9tiques et de contenus signifiants.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Pourtant, une rupture philosophique feutr\u00e9e mais irr\u00e9m\u00e9diable se creusa \u00e0 mesure que Husserl radicalisa sa pens\u00e9e vers l&rsquo;id\u00e9alisme ph\u00e9nom\u00e9nologique transcendantal avec la publication d&rsquo;<em>Ideen I<\/em> en 1913. Stumpf ne put suivre Husserl dans son abandon du r\u00e9alisme critique et dans sa pratique de l&rsquo;<em>\u00e9poch\u00e9<\/em> ph\u00e9nom\u00e9nologique int\u00e9grale (la mise entre parenth\u00e8ses de la th\u00e8se de l&rsquo;existence du monde ext\u00e9rieur). Pour Stumpf, la conscience est toujours enracin\u00e9e dans un organisme biologique au sein d&rsquo;un univers physique r\u00e9el ; dissoudre cet ancrage r\u00e9aliste dans une sph\u00e8re de conscience transcendantale pure constituait \u00e0 ses yeux une r\u00e9gression vers la m\u00e9taphysique sp\u00e9culative que la g\u00e9n\u00e9ration post-brentanienne avait pourtant jur\u00e9 d&rsquo;\u00e9radiquer au profit de la science positive.<\/p>\n<h2>11. Les travaux de la maturit\u00e9 : Linguistique acoustique et \u00e9pist\u00e9mologie tardive<\/h2>\n<h3>11.1 Les recherches sur les voyelles et le langage articul\u00e9 (Die Sprachlaute, 1926)<\/h3>\n<p>Apr\u00e8s son d\u00e9part officiel de la direction de l&rsquo;Institut de psychologie de Berlin au lendemain de la Premi\u00e8re Guerre mondiale en 1921 &mdash; date \u00e0 laquelle son disciple Wolfgang K\u00f6hler lui succ\u00e9da \u00e0 la prestigieuse chaire &mdash;, Carl Stumpf ne cessa nullement ses investigations de laboratoire. Disposant d&rsquo;un atelier exp\u00e9rimental personnel dans son domicile de Steglitz, il consacra les ann\u00e9es de sa vieillesse \u00e0 un chantier d&rsquo;une envergure technologique et phon\u00e9tique colossale, couronn\u00e9 en 1926 par la parution de sa derni\u00e8re grande monographie exp\u00e9rimentale : <em>Die Sprachlaute : Experimentell-phonetische Untersuchungen nebst einem Anhang \u00fcber Instrumentalkl\u00e4nge<\/em> (Les sons du langage : Recherches de phon\u00e9tique exp\u00e9rimentale avec un appendice sur les timbres instrumentaux).<\/p>\n<p>Dans cet ouvrage monumental d\u00e9di\u00e9 \u00e0 l&rsquo;acoustique de la voix humaine, Stumpf d\u00e9ploya des m\u00e9thodologies d&rsquo;une modernit\u00e9 confondante pour cartographier la structure physique et perceptive des voyelles et des consonnes de la parole articul\u00e9e. Utilisant des syst\u00e8mes complexes de <strong>filtres acoustiques interf\u00e9rentiels<\/strong> &mdash; anc\u00eatres m\u00e9caniques directs de nos \u00e9galiseurs num\u00e9riques actuels &mdash;, il d\u00e9coupait m\u00e9thodiquement les bandes spectrales de la voix humaine pour isoler ce que la phon\u00e9tique contemporaine d\u00e9signe sous le nom de <strong>formants<\/strong> (les zones de r\u00e9sonance fr\u00e9quentielle sp\u00e9cifiques qui conf\u00e8rent \u00e0 chaque voyelle son identit\u00e9 phonologique invariante ind\u00e9pendamment de la hauteur musicale sur laquelle elle est chant\u00e9e ou parl\u00e9e).<\/p>\n<p>Stumpf ne se borna pas \u00e0 une analyse d\u00e9constructive : il r\u00e9alisa des protocoles d&rsquo;une virtuosit\u00e9 technique \u00e9blouissante de <strong>synth\u00e8se m\u00e9canique de la parole<\/strong>. En combinant judicieusement des dizaines de tuyaux acoustiques et de diapasons r\u00e9sonateurs vibrant \u00e0 des intensit\u00e9s rigoureusement calibr\u00e9es, il parvint \u00e0 recr\u00e9er artificiellement de mani\u00e8re indiscernable pour l&rsquo;oreille humaine la totalit\u00e9 des voyelles de la langue allemande (<em>a, e, i, o, u<\/em> et leurs formes infl\u00e9chies <em>\u00e4, \u00f6, \u00fc<\/em>). Ces d\u00e9couvertes r\u00e9volutionnaires jet\u00e8rent les bases th\u00e9oriques de l&rsquo;audiologie m\u00e9dicale contemporaine, de la conception des proth\u00e8ses auditives et des pr\u00e9mices du traitement du signal vocal et de la synth\u00e8se num\u00e9rique de la parole qui allaient exploser au cours de la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle.<\/p>\n<h3>11.2 L&rsquo;ouvrage philosophique testamentaire : Erkenntnislehre (1939)<\/h3>\n<p>Tout au long de ses six d\u00e9cennies d&rsquo;activit\u00e9 professorale ininterrompue, Carl Stumpf avait m\u00fbri le projet d&rsquo;une synth\u00e8se philosophique totale qui couronnerait l&rsquo;ensemble de ses investigations \u00e9parses sur la logique, la m\u00e9taphysique, la th\u00e9orie des sciences et la ph\u00e9nom\u00e9nologie de la conscience. Les derni\u00e8res ann\u00e9es de sa vie furent enti\u00e8rement consacr\u00e9es \u00e0 la r\u00e9daction f\u00e9brile de cette somme colossale en deux volumes intitul\u00e9e <em>Erkenntnislehre<\/em> (Th\u00e9orie de la connaissance). Frapp\u00e9 par la mort le 25 d\u00e9cembre 1936 \u00e0 Berlin \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge v\u00e9n\u00e9rable de 88 ans, Stumpf laissa son manuscrit presque enti\u00e8rement achev\u00e9, dont la publication d\u00e9finitive fut assur\u00e9e avec une pi\u00e9t\u00e9 filiale exemplaire en 1939 par son fils, le magistrat et juriste Felix Stumpf.<\/p>\n<p>L&rsquo;<em>Erkenntnislehre<\/em> constitue l&rsquo;aboutissement grandiose d&rsquo;un demi-si\u00e8cle de m\u00e9ditation \u00e9pist\u00e9mologique et philosophique. Stumpf y d\u00e9ploie un syst\u00e8me d&rsquo;un <strong>r\u00e9alisme critique sophistiqu\u00e9<\/strong>, r\u00e9conciliant d\u00e9finitivement l&#8217;empirisme le plus radical des faits d&rsquo;exp\u00e9rience avec la n\u00e9cessit\u00e9 apodictique des v\u00e9rit\u00e9s rationnelles a priori. Rejetant tant le dogmatisme rationaliste cart\u00e9sien que le scepticisme humien dissolvant, Stumpf \u00e9tablit que la connaissance humaine repose sur deux piliers d&rsquo;\u00e9gale l\u00e9gitimit\u00e9 :<\/p>\n<ul>\n<li>D&rsquo;une part, les <strong>donn\u00e9es premi\u00e8res ph\u00e9nom\u00e9nales<\/strong> fournies par l&rsquo;intuition sensible directe, dont l&rsquo;existence ne saurait \u00eatre r\u00e9voqu\u00e9e en doute sans absurdit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nologique ;<\/li>\n<li>D&rsquo;autre part, la saisie intellectuelle imm\u00e9diate des <strong>relations formelles n\u00e9cessaires (<em>Verh\u00e4ltnisurteile<\/em>)<\/strong> reliant ces donn\u00e9es &mdash; telles que les lois de l&rsquo;arithm\u00e9tique pure, de la g\u00e9om\u00e9trie ou du principe de non-contradiction logique &mdash;, v\u00e9rit\u00e9s dont la validit\u00e9 s&rsquo;impose \u00e0 l&rsquo;esprit humain avec une clart\u00e9 \u00e9vidente sans d\u00e9pendre du hasard des contingences inductives de la physique mat\u00e9rielle.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Par cette synth\u00e8se magistrale, Stumpf proposait une troisi\u00e8me voie lumineuse entre le positivisme scientiste aveugle aux structures id\u00e9ales de la pens\u00e9e et l&rsquo;id\u00e9alisme transcendantal amn\u00e9sique des contingences biologiques de l&rsquo;\u00eatre humain.<\/p>\n<h3>11.3 L&rsquo;\u00e9thique et la philosophie de la religion chez le dernier Stumpf<\/h3>\n<p>Les ultimes chapitres de l&rsquo;<em>Erkenntnislehre<\/em> et les essais posthumes de Carl Stumpf d\u00e9voilent une dimension intime et \u00e9mouvante de sa pens\u00e9e : sa r\u00e9flexion sur les fondements de la morale collective, la transcendance m\u00e9taphysique et le r\u00f4le de la religion dans un monde s\u00e9cularis\u00e9. Fid\u00e8le \u00e0 sa th\u00e9orie des fonctions psychiques, Stumpf refuse de fonder la morale sur un imp\u00e9ratif cat\u00e9gorique abstrait et d\u00e9sincarn\u00e9 \u00e0 la mani\u00e8re de Kant, ou sur un utilitarisme comptable froid \u00e0 la fa\u00e7on de Jeremy Bentham. L&rsquo;\u00e9thique stumpfienne s&rsquo;enracine au contraire dans la ph\u00e9nom\u00e9nologie des <strong>fonctions affectives et du jugement de valeur direct<\/strong>.<\/p>\n<p>Pour Stumpf, de m\u00eame qu&rsquo;il existe une \u00e9vidence perceptive imm\u00e9diate de la consonance harmonieuse d&rsquo;un accord musical face \u00e0 la stridence d&rsquo;une dissonance, de m\u00eame l&rsquo;esprit humain &mdash; pourvu qu&rsquo;il ne soit pas perverti par des pr\u00e9jug\u00e9s doctrinaux &mdash; poss\u00e8de une intuition axiologique originelle de la sup\u00e9riorit\u00e9 de l&rsquo;amour du prochain sur la haine, du don altruiste sur l&rsquo;\u00e9go\u00efsme destructeur et de la v\u00e9rit\u00e9 sur le mensonge calcul\u00e9. Dans le domaine de la philosophie de la religion, ce catholique d&rsquo;origine bavaroise devenu un savant d&rsquo;une rigueur la\u00efque exemplaire refusa tout fid\u00e9isme aveugle : il consid\u00e9rait le concept de divinit\u00e9 non comme un dogme r\u00e9v\u00e9l\u00e9 indiscutable, mais comme un <strong>principe r\u00e9gulateur supr\u00eame<\/strong> de coh\u00e9rence t\u00e9l\u00e9ologique de l&rsquo;univers, une source ultime d&rsquo;harmonie ordonnant l&rsquo;ab\u00eeme insondable du monde physique et des consciences humaines en marche vers la lumi\u00e8re.<\/p>\n<p>Face \u00e0 la mont\u00e9e des totalitarismes sanglants qui ensanglant\u00e8rent la fin de la R\u00e9publique de Weimar et virent l&rsquo;av\u00e8nement du nazisme en 1933, le patriarche octog\u00e9naire incarna une figure d&rsquo;humanisme h\u00e9ro\u00efque et r\u00e9sign\u00e9. Meurtri de voir la prestigieuse Facult\u00e9 de philosophie de Berlin \u00eatre \u00e9pur\u00e9e de ses coll\u00e8gues juifs et ses plus brillants \u00e9l\u00e8ves &mdash; K\u00f6hler et Lewin &mdash; contraints de fuir l&rsquo;Allemagne, Stumpf s&rsquo;\u00e9teignit le jour de No\u00ebl 1936 dans une solitude sto\u00efque, laissant le souvenir imp\u00e9rissable d&rsquo;un savant pour qui la recherche de la v\u00e9rit\u00e9 scientifique \u00e9tait indissociable de la plus haute dignit\u00e9 morale.<\/p>\n<h2>12. L&rsquo;h\u00e9ritage intellectuel et la r\u00e9sonance contemporaine de Carl Stumpf<\/h2>\n<h3>12.1 L&rsquo;inscription dans l&rsquo;histoire des sciences cognitives de la musique<\/h3>\n<p>Longtemps \u00e9clips\u00e9s par les reconstructions r\u00e9trospectives de l&rsquo;histoire de la psychologie du XXe si\u00e8cle, les mod\u00e8les th\u00e9oriques forg\u00e9s par Carl Stumpf connaissent aujourd&rsquo;hui une renaissance spectaculaire au sein des <strong>sciences cognitives de la musique et de la psychoacoustique computationnelle<\/strong>. L&rsquo;hypoth\u00e8se fondamentale stumpfienne de la <em>Tonverschmelzung<\/em> (fusion tonale), formul\u00e9e avec tant d&rsquo;audace dans la <em>Tonpsychologie<\/em>, est d\u00e9sormais valid\u00e9e et enrichie par les travaux contemporains d&rsquo;acousticiens et de neurocognitivistes de renom (tels qu&rsquo;Albert Bregman dans son mod\u00e8le de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/direct.mit.edu\/books\/book\/2847\/Auditory-Scene-AnalysisThe-Perceptual\">analyse de la sc\u00e8ne auditive<\/a> ou Carol Krumhansl dans ses cartographies des espaces tonals).<\/p>\n<p>La recherche contemporaine en neuro-imagerie fonctionnelle c\u00e9r\u00e9brale (IRMf et magn\u00e9toenc\u00e9phalographie) d\u00e9montre quotidiennement que le traitement des accords consonnants et dissonants par le cortex auditif primaire et secondaire ne se r\u00e9duit pas \u00e0 un simple filtrage p\u00e9riph\u00e9rique passif des battements m\u00e9caniques cochl\u00e9aires, mais engage des m\u00e9canismes d&rsquo;int\u00e9gration spectrale globale, de p\u00e9riodicit\u00e9 neuronale unifi\u00e9e et d&rsquo;alignement temporel central qui \u00e9pousent trait pour trait les lois de la fusion \u00e9nonc\u00e9es par Stumpf d\u00e8s 1890. De plus, les ing\u00e9nieurs du son et les concepteurs d&rsquo;algorithmes de traitement automatique du signal audio &mdash; du format MP3 aux r\u00e9seaux neuronaux artificiels de reconnaissance musicale &mdash; utilisent sans cesse des principes d&rsquo;\u00e9conomie perceptive et de masquage fr\u00e9quentiel dont les fondements formels avaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9crits avec une pr\u00e9cision m\u00e9trologique absolue dans les salles insonoris\u00e9es de l&rsquo;Institut de Berlin.<\/p>\n<h3>12.2 L&rsquo;impact durable sur les archives sonores mondiales et le patrimoine immat\u00e9riel<\/h3>\n<p>L&rsquo;h\u00e9ritage de Carl Stumpf continue de vivre avec une intensit\u00e9 physique bouleversante dans le sanctuaire des institutions internationales de pr\u00e9servation du patrimoine immat\u00e9riel de l&rsquo;humanit\u00e9. Le <strong>Berliner Phonogramm-Archiv<\/strong>, dont il assura la cr\u00e9ation visionnaire et le financement initial au tournant du si\u00e8cle, abrite aujourd&rsquo;hui plus de 30 000 cylindres de cire originaux, disques laqu\u00e9s et bandes magn\u00e9tiques historiques repr\u00e9sentant plus de 500 traditions musicales et linguistiques de peuples du monde entier.<\/p>\n<p>Au cours des derni\u00e8res d\u00e9cennies, des programmes technologiques colossaux soutenus par l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.unesco.org\/\">UNESCO<\/a> et la Fondation du patrimoine culturel prussien ont permis la <strong>num\u00e9risation optique 3D sans contact<\/strong> des cylindres de cire fragiles grav\u00e9s par Stumpf, Hornbostel et Abraham. Ces technologies de pointe permettent de reconstituer acoustiquement, avec une puret\u00e9 spectrale inou\u00efe, les chants chamaniques des peuples de Sib\u00e9rie disparus sous les purges staliniennes, les polyphonies vocales des Pygm\u00e9es d&rsquo;Afrique centrale capt\u00e9es lors des exp\u00e9ditions de 1906, ou les pi\u00e8ces imp\u00e9riales de la cour siamoise enregistr\u00e9es par Stumpf lui-m\u00eame dans son laboratoire berlinois de l&rsquo;Unter den Linden en 1900.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, le Phonogramm-Archiv m\u00e8ne actuellement des programmes exemplaires de restitution num\u00e9rique et de d\u00e9colonisation patrimoniale aupr\u00e8s des communaut\u00e9s autochtones originaires d&rsquo;Afrique, d&rsquo;Oc\u00e9anie et d&rsquo;Am\u00e9rique, renvoyant \u00e0 ces peuples la voix originelle de leurs anc\u00eatres que l&rsquo;humanisme scientifique de Carl Stumpf avait arrach\u00e9e \u00e0 l&rsquo;an\u00e9antissement mat\u00e9riel de l&rsquo;histoire.<\/p>\n<h3>12.3 Bilan \u00e9pist\u00e9mologique : Carl Stumpf, b\u00e2tisseur m\u00e9connu de la psychologie moderne<\/h3>\n<p>Au terme de cette vaste travers\u00e9e de son existence et de son &oelig;uvre, une interrogation historiographique s&rsquo;impose : pour quelles raisons historiques la m\u00e9moire de Carl Stumpf a-t-elle subi une \u00e9clipse relative au cours du XXe si\u00e8cle, son nom \u00e9tant moins spontan\u00e9ment cit\u00e9 par le grand public que ceux de Wilhelm Wundt, de Sigmund Freud ou de William James ? Les causes de cette injustice m\u00e9morielle tiennent sans doute \u00e0 la noblesse m\u00eame de son style intellectuel :<\/p>\n<ul>\n<li>Stumpf fut un esprit <strong>anti-dogmatique par excellence<\/strong>, refusant de fonder une \u00ab \u00e9cole \u00bb ferm\u00e9e portant son nom ou d&rsquo;ass\u00e9ner des syst\u00e8mes cosmologiques grandiloquents, pr\u00e9f\u00e9rant g\u00e9n\u00e9reusement s&rsquo;effacer derri\u00e8re les triomphes scientifiques de ses \u00e9l\u00e8ves g\u00e9niaux K\u00f6hler, Koffka, Wertheimer et Lewin ;<\/li>\n<li>Son refus farouche des facilit\u00e9s du r\u00e9ductionnisme mat\u00e9rialiste ou des mythes scientistes l&rsquo;a tenu \u00e0 distance des modes intellectuelles r\u00e9ductrices qui ont balay\u00e9 le si\u00e8cle (du b\u00e9haviorisme watsonien au cognitivisme computationnel na\u00eff) ;<\/li>\n<li>La trag\u00e9die politique de la destruction de l&rsquo;Universit\u00e9 de Berlin par le nazisme et la Seconde Guerre mondiale brisa la continuit\u00e9 institutionnelle de l&rsquo;Institut qu&rsquo;il avait mis un demi-si\u00e8cle \u00e0 b\u00e2tir.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Aujourd&rsquo;hui, l&rsquo;historiographie contemporaine des sciences de l&rsquo;esprit op\u00e8re une r\u00e9\u00e9valuation spectaculaire de sa stature. Carl Stumpf appara\u00eet d\u00e9sormais pour ce qu&rsquo;il fut v\u00e9ritablement : <strong>le cha\u00eenon manquant et le pivot d\u00e9cisif<\/strong> reliant l&rsquo;h\u00e9ritage d&rsquo;Aristote et de Brentano aux audaces formelles de la Gestaltpsychologie et \u00e0 la ph\u00e9nom\u00e9nologie de Husserl. Par son exigence in\u00e9branlable d&rsquo;une science rigoureuse des processus psychologiques articul\u00e9e \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue dans toute sa pl\u00e9nitude sensible, Carl Stumpf demeure l&rsquo;un des esprits les plus lumineux, les plus int\u00e8gres et les plus profond\u00e9ment modernes de l&rsquo;histoire de la pens\u00e9e occidentale.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul style=\"list-style-type: none; padding-left: 0; line-height: 1.8;\">\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Ash, M. G. (1995). <em>Gestalt psychology in German culture, 1890-1967: Holism and the quest for objectivity<\/em>. Cambridge University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/CBO9780511571343\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/CBO9780511571343<\/a><\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Boring, E. G. (1950). <em>A history of experimental psychology<\/em> (2nd ed.). Appleton-Century-Crofts.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Brentano, F. (1874). <em>Psychologie vom empirischen Standpunkte<\/em>. Duncker &amp; Humblot.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Fisette, D. (2009). Carl Stumpf et la gen\u00e8se de la ph\u00e9nom\u00e9nologie. <em>Revue de m\u00e9taphysique et de morale<\/em>, 63(3), 307-325. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.3917\/rmm.093.0307\">https:\/\/doi.org\/10.3917\/rmm.093.0307<\/a><\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Helmholtz, H. von. (1863). <em>Die Lehre von den Tonempfindungen als physiologische Grundlage f\u00fcr die Theorie der Musik<\/em>. Friedrich Vieweg und Sohn.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Husserl, E. (1900-1901). <em>Logische Untersuchungen<\/em> (2 vols.). Max Niemeyer.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">K\u00f6hler, W. (1937). Carl Stumpf (1848-1936). <em>The American Journal of Psychology<\/em>, 49(2), 318-320.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Lotze, R. H. (1852). <em>Medicinische Psychologie oder Physiologie der Seele<\/em>. Weidmann&rsquo;sche Buchhandlung.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Pfungst, O. (1907). <em>Das Pferd des Herrn von Osten (Der Kluge Hans): Ein Beitrag zur experimentellen Thier- und Menschen-Psychologie<\/em>. Johann Ambrosius Barth.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Rollinger, R. D. (2008). <em>Austrian phenomenology: Brentano, Husserl, Meinong, and others on mind and object<\/em>. Ontos Verlag. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1515\/9783110328905\">https:\/\/doi.org\/10.1515\/9783110328905<\/a><\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Spiegelberg, H. (1982). <em>The phenomenological movement: A historical introduction<\/em> (3rd ed.). Martinus Nijhoff. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1007\/978-94-009-7491-3\">https:\/\/doi.org\/10.1007\/978-94-009-7491-3<\/a><\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Stumpf, C. (1873). <em>\u00dcber den psychologischen Ursprung der Raumvorstellung<\/em>. S. Hirzel.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Stumpf, C. (1883). <em>Tonpsychologie<\/em> (Vol. 1). S. Hirzel.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Stumpf, C. (1890). <em>Tonpsychologie<\/em> (Vol. 2). S. Hirzel.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Stumpf, C. (1907). <em>Erscheinungen und psychische Funktionen<\/em>. Abhandlungen der K\u00f6niglich Preu\u00dfischen Akademie der Wissenschaften.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Stumpf, C. (1907). <em>\u00dcber Gef\u00fchlsempfindungen<\/em>. Johann Ambrosius Barth.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Stumpf, C. (1911). <em>Die Anf\u00e4nge der Musik<\/em>. Johann Ambrosius Barth.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Stumpf, C. (1926). <em>Die Sprachlaute : Experimentell-phonetische Untersuchungen nebst einem Anhang \u00fcber Instrumentalkl\u00e4nge<\/em>. Julius Springer. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1007\/978-3-642-99645-0\">https:\/\/doi.org\/10.1007\/978-3-642-99645-0<\/a><\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Stumpf, C. (1939). <em>Erkenntnislehre<\/em> (2 vols., F. Stumpf, \u00c9d.). Johann Ambrosius Barth.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Wundt, W. (1890). Zur Frage der Unlust- und Lustgef\u00fchle. <em>Philosophische Studien<\/em>, 6, 347-393.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Ziegler, M. (2001). <em>Carl Stumpf und das Berliner Psychologische Institut<\/em>. Duncker &amp; Humblot.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une \u00e9tude acad\u00e9mique approfondie sur Carl Stumpf (1848-1936), pionnier de la psychologie des sons, de la ph\u00e9nom\u00e9nologie et mentor de la Gestalt.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[1516,647],"tags":[22405,5178,1542,5217,22406],"class_list":["post-14437","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-histoire-de-la-psychologie","category-psychologie-cognitive","tag-carl-stumpf","tag-gestalt","tag-phenomenologie","tag-psychoacoustique","tag-tonpsychologie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/14437","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=14437"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/14437\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=14437"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=14437"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=14437"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}