{"id":14387,"date":"2026-10-07T14:18:26","date_gmt":"2026-10-07T14:18:26","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/c-lloyd-morgan-1852-1936\/"},"modified":"2026-10-07T14:18:26","modified_gmt":"2026-10-07T14:18:26","slug":"c-lloyd-morgan-1852-1936","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=c-lloyd-morgan-1852-1936","title":{"rendered":"C. Lloyd Morgan &#8211; 1852 1936"},"content":{"rendered":"<p>Dans l&rsquo;histoire tourment\u00e9e des sciences de l&rsquo;esprit et de la biologie de l&rsquo;\u00e9volution, peu de figures incarnent avec autant d&rsquo;acuit\u00e9 la transition entre l&rsquo;histoire naturelle du XIXe si\u00e8cle et les sciences cognitives exp\u00e9rimentales que Conwy Lloyd Morgan (1852\u20131936). \u00c0 une \u00e9poque o\u00f9 le darwinisme triomphant risquait de sombrer dans une anthropomorphisation complaisante des conduites animales, Morgan s&rsquo;est impos\u00e9 comme le r\u00e9formateur m\u00e9thodologique indispensable. Son entreprise intellectuelle ne visait point \u00e0 contester la filiation commune des esp\u00e8ces ou la continuit\u00e9 psychique postul\u00e9e par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.darwinproject.ac.uk\/\">Charles Darwin<\/a>, mais au contraire \u00e0 conf\u00e9rer \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude compar\u00e9e des facult\u00e9s mentales l&rsquo;armature critique et la rigueur observationnelle indispensables \u00e0 toute discipline scientifique naissante. En instaurant un crit\u00e8re d&rsquo;\u00e9conomie explicative demeur\u00e9 c\u00e9l\u00e8bre sous le nom de \u00ab Canon de Morgan \u00bb, il a pr\u00e9serv\u00e9 la psychologie compar\u00e9e de la d\u00e9rive anecdotique sans pour autant l&rsquo;ali\u00e9ner aux r\u00e9ductions m\u00e9canistes aveugles qui allaient bient\u00f4t caract\u00e9riser les formes les plus radicales du b\u00e9haviorisme am\u00e9ricain.<\/p>\n<p>Pourtant, r\u00e9duire la trajectoire intellectuelle de Conwy Lloyd Morgan \u00e0 cet unique aphorisme m\u00e9thodologique constituerait une profonde injustice historique et philosophique. L&rsquo;homme fut tour \u00e0 tour g\u00e9ologue de terrain, zoologiste form\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole rigoureuse de Thomas Henry Huxley, pionnier de l&rsquo;\u00e9thologie de terrain, administrateur acad\u00e9mique visionnaire et, au cr\u00e9puscule de son existence, m\u00e9taphysicien novateur de l&rsquo;\u00e9volution \u00e9mergente. Son \u0153uvre prolifique explore avec une lucidit\u00e9 remarquable la fronti\u00e8re t\u00e9nue entre le comportement inn\u00e9 et l&rsquo;habitude acquise, anticipe de plusieurs d\u00e9cennies les m\u00e9canismes \u00e9pig\u00e9n\u00e9tiques modernes \u00e0 travers le concept de \u00ab s\u00e9lection organique \u00bb, et propose une r\u00e9flexion ontologique d&rsquo;une audace singuli\u00e8re sur l&rsquo;apparition de nouveaut\u00e9s qualitatives irr\u00e9ductibles au sein du tissu cosmique. Par cette vaste architecture conceptuelle, Morgan a jet\u00e9 les bases d&rsquo;une compr\u00e9hension dynamique de l&rsquo;esprit, con\u00e7u non comme une substance statique ou un simple \u00e9piph\u00e9nom\u00e8ne mat\u00e9riel, mais comme un processus vivant intimement articul\u00e9 aux pressions adaptatives du milieu.<\/p>\n<p>Cette \u00e9tude magistrale se propose d&rsquo;explorer en profondeur l&rsquo;itin\u00e9raire intellectuel, les fondements \u00e9pist\u00e9mologiques et la r\u00e9sonance contemporaine de l&rsquo;\u0153uvre de C. Lloyd Morgan. En reconstituant avec une minutie scrupuleuse le contexte victorien finissant dans lequel ses th\u00e9ories ont germ\u00e9, en diss\u00e9quant la crise de la psychologie anecdotique incarn\u00e9e par George John Romanes, et en retra\u00e7ant les bifurcations th\u00e9oriques ayant men\u00e9 des bo\u00eetes \u00e0 probl\u00e8mes d&rsquo;Edward Thorndike aux d\u00e9bats actuels sur la cognition animale et l&rsquo;\u00e9mergentisme philosophique, nous mettrons en lumi\u00e8re la permanence d&rsquo;une pens\u00e9e dont la subtilit\u00e9 continue d&rsquo;interroger les fronti\u00e8res m\u00eames de la conscience, de l&rsquo;instinct et de la rationalit\u00e9.<\/p>\n<h2>1. Introduction g\u00e9n\u00e9rale et contextualisation biographique de C. Lloyd Morgan<\/h2>\n<h3>1.1 Les ann\u00e9es formatrices et le parcours acad\u00e9mique<\/h3>\n<p>N\u00e9 le 6 f\u00e9vrier 1852 \u00e0 Londres, Conwy Lloyd Morgan grandit au sein d&rsquo;un milieu victorien cultiv\u00e9 qui favorise tr\u00e8s t\u00f4t son attrait pour les sciences de la nature et les humanit\u00e9s classiques. Son p\u00e8re, James Arthur Morgan, avocat rigoureux, transmet \u00e0 son fils un sens aigu de la dialectique et de la pes\u00e9e des preuves, tandis que son environnement familial l&rsquo;encourage \u00e0 explorer le monde physique avec une curiosit\u00e9 m\u00e9thodique. Apr\u00e8s une scolarit\u00e9 initiale \u00e0 la prestigieuse Royal Grammar School de Guildford, o\u00f9 il s&rsquo;illustre par ses aptitudes litt\u00e9raires et scientifiques, le jeune homme prend une d\u00e9cision d\u00e9terminante pour son avenir intellectuel : il int\u00e8gre la c\u00e9l\u00e8bre <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.imperial.ac.uk\/\">Royal School of Mines<\/a> de Londres. C&rsquo;est dans ce sanctuaire des sciences appliqu\u00e9es et des disciplines g\u00e9ologiques qu&rsquo;il va faire la rencontre intellectuelle de sa vie en devenant l&rsquo;\u00e9l\u00e8ve assidu de Thomas Henry Huxley, alors au sommet de sa renomm\u00e9e scientifique et de sa verve pol\u00e9mique en tant que d\u00e9fenseur intransigeant du transformisme darwinien.<\/p>\n<p>Sous le magist\u00e8re de Huxley, affectueusement surnomm\u00e9 le \u00ab bouledogue de Darwin \u00bb, Morgan s&rsquo;impr\u00e8gne d&rsquo;un mat\u00e9rialisme m\u00e9thodologique rigoureux, fond\u00e9 sur l&rsquo;anatomie compar\u00e9e, la dissection m\u00e9ticuleuse et une m\u00e9fiance visc\u00e9rale envers les sp\u00e9culations m\u00e9taphysiques non corrobor\u00e9es par les faits observables. Cette formation en g\u00e9ologie et en pal\u00e9ontologie imprime dans l&rsquo;esprit du jeune chercheur une sensibilit\u00e9 aigu\u00eb \u00e0 l&rsquo;\u00e9paisseur temporelle et \u00e0 la lenteur des transformations morphologiques. Les couches s\u00e9dimentaires et les fossiles lui enseignent que les formes vivantes ne sont pas des entit\u00e9s fixes, mais des moments transitoires au sein d&rsquo;un flux historique colossal r\u00e9gi par des contraintes mat\u00e9rielles strictes. Parall\u00e8lement, Morgan s&rsquo;int\u00e9resse \u00e0 la philosophie empiriste britannique, d\u00e9vorant les \u00e9crits de John Locke, de David Hume et de Herbert Spencer, ce qui pr\u00e9figure sa constante tentative d&rsquo;articuler observation empirique et th\u00e9orisation conceptuelle globale.<\/p>\n<p>Son dipl\u00f4me en poche, la trajectoire professionnelle de Morgan prend une tournure internationale inattendue. En 1878, il accepte un poste d&rsquo;enseignant en sciences physiques et naturelles au Diocesan College de Rondebosch, pr\u00e8s du Cap, en Afrique du Sud. Ce s\u00e9jour de cinq ann\u00e9es sur le continent africain constitue une p\u00e9riode charni\u00e8re pour son m\u00fbrissement intellectuel. \u00c9loign\u00e9 des cercles acad\u00e9miques m\u00e9tropolitains, il consacre ses loisirs \u00e0 explorer la faune et la flore locales, ainsi que les formations g\u00e9ologiques du Cap. C&rsquo;est l\u00e0, au contact d&rsquo;un environnement sauvage foisonnant, qu&rsquo;il commence \u00e0 consigner ses premi\u00e8res observations naturalistes syst\u00e9matiques sur le comportement des insectes, des reptiles et des oiseaux sud-africains. Cette immersion directe dans la nature vivante lui r\u00e9v\u00e8le les insuffisances manifestes des th\u00e9ories instinctives abstraites \u00e9labor\u00e9es dans le confort des biblioth\u00e8ques europ\u00e9ennes. Confront\u00e9 aux r\u00e9alit\u00e9s de l&rsquo;adaptation animale dans des milieux exigeants, il commence \u00e0 concevoir l&rsquo;\u00e9tude des m\u0153urs animales non comme une simple distraction de collecteur, mais comme une branche fondamentale de la dynamique \u00e9volutive.<\/p>\n<p>\u00c0 son retour en Angleterre en 1884, Lloyd Morgan franchit une \u00e9tape institutionnelle d\u00e9cisive en \u00e9tant nomm\u00e9 ma\u00eetre de conf\u00e9rences en g\u00e9ologie et en zoologie \u00e0 l&rsquo;University College de Bristol. D\u00e8s son installation, son dynamisme intellectuel est remarqu\u00e9 par ses pairs. Progressivement, l&rsquo;axe de ses recherches glisse de la stratigraphie min\u00e9rale vers l&rsquo;analyse des fonctions vitales, puis vers les manifestations de l&rsquo;esprit animal. Il est fascin\u00e9 par la mani\u00e8re dont les organismes interagissent avec leur milieu par l&rsquo;interm\u00e9diaire de leurs structures neuromusculaires. Ce glissement \u00e9pist\u00e9mologique progressif le conduit tout naturellement \u00e0 occuper la chaire de g\u00e9ologie et de biologie, avant que l&rsquo;administration acad\u00e9mique ne reconnaisse l&rsquo;\u00e9tendue singuli\u00e8re de ses comp\u00e9tences en l&rsquo;\u00e9levant \u00e0 des fonctions d&rsquo;enseignement int\u00e9grant explicitement la psychologie et la philosophie naturelle, dessinant ainsi la physionomie d&rsquo;une carri\u00e8re acad\u00e9mique d&rsquo;une remarquable originalit\u00e9 pluridisciplinaire.<\/p>\n<h3>1.2 L&rsquo;environnement intellectuel de la fin de l&rsquo;\u00e9poque victorienne<\/h3>\n<p>L&rsquo;Angleterre de la seconde moiti\u00e9 du XIXe si\u00e8cle est le th\u00e9\u00e2tre d&rsquo;un bouleversement \u00e9pist\u00e9mologique sans pr\u00e9c\u00e9dent, d\u00e9clench\u00e9 par la publication en 1859 de <em>L&rsquo;Origine des esp\u00e8ces<\/em> par Charles Darwin. Si le principe de la descendance avec modification par le biais de la s\u00e9lection naturelle s&rsquo;impose progressivement au sein de la communaut\u00e9 scientifique, ses implications pour l&rsquo;esprit humain demeurent le foyer d&rsquo;une querelle philosophique et th\u00e9ologique d&rsquo;une violence inou\u00efe. La publication subs\u00e9quente de <em>La Descendance de l&rsquo;homme<\/em> en 1871 puis de <em>L&rsquo;Expression des \u00e9motions chez l&rsquo;homme et les animaux<\/em> en 1872 parach\u00e8ve l&rsquo;int\u00e9gration de la psych\u00e9 dans le grand r\u00e9cit \u00e9volutionniste. D\u00e8s lors, une question vertigineuse s&rsquo;impose aux penseurs victoriens : si le corps de l&rsquo;homme d\u00e9rive d&rsquo;anc\u00eatres simiens par des voies purement mat\u00e9rielles, ses facult\u00e9s sup\u00e9rieures \u2014 sa raison, son sens moral, son langage propositionnel, sa vie spirituelle \u2014 ne doivent-elles pas \u00e9galement trouver leur gen\u00e8se dans les manifestations comportementales des animaux non humains ?<\/p>\n<p>Cette p\u00e9riode d&rsquo;effervescence intellectuelle voit \u00e9merger les sciences de l&rsquo;esprit \u00e0 la crois\u00e9e de trois territoires disciplinaires jusqu&rsquo;alors distincts : la physiologie nerveuse, la philosophie de la connaissance et la biologie transformationnelle. Des chercheurs comme William B. Carpenter et Alexander Bain s&rsquo;efforcent d&rsquo;\u00e9laborer une psycho-physiologie capable de localiser les fonctions mentales dans les circuits c\u00e9r\u00e9braux, tandis qu&rsquo;en Allemagne, Wilhelm Wundt fonde en 1879 \u00e0 Leipzig le tout premier laboratoire de psychologie exp\u00e9rimentale. Dans le contexte insulaire britannique, fortement marqu\u00e9 par la tradition de l&rsquo;observation naturaliste en plein air, l&rsquo;\u00e9tude des facult\u00e9s mentales ne s&rsquo;enferme pas d&#8217;embl\u00e9e entre quatre murs. Elle demeure une affaire de naturalistes, de chasseurs et d&rsquo;observateurs de terrain, h\u00e9ritiers de Gilbert White. Cependant, cette histoire naturelle descriptive commence \u00e0 montrer ses limites m\u00e9thodologiques face aux exigences de standardisation et de rigueur du positivisme victorien triomphant.<\/p>\n<p>C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment dans cette br\u00e8che \u00e9pist\u00e9mologique que Morgan s&rsquo;installe. Il constate avec inqui\u00e9tude que le d\u00e9sir passionn\u00e9 de d\u00e9montrer la continuit\u00e9 mentale entre la b\u00eate et l&rsquo;homme pousse de nombreux contemporains \u00e0 interpr\u00e9ter les prouesses des animaux de compagnie ou de la faune sauvage sous un jour excessivement flatteur. Le romantisme victorien projette sur les chiens, les chats, les fourmis et les \u00e9l\u00e9phants des \u00e9tats affectifs complexes, des d\u00e9lib\u00e9rations morales sophistiqu\u00e9es et une intelligence quasi humaine. La psychologie compar\u00e9e risque alors de n&rsquo;\u00eatre qu&rsquo;une vaste compilation de r\u00e9cits sensationnels d\u00e9nu\u00e9s de contr\u00f4le empirique. Morgan comprend que si l&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;esprit animal veut pr\u00e9tendre au statut de science institutionnalis\u00e9e et respect\u00e9e, elle doit imp\u00e9rativement abandonner le style anecdotique de l&rsquo;amateurisme \u00e9clair\u00e9 pour adopter des protocoles rigoureux, d\u00e9finir des crit\u00e8res taxinomiques pr\u00e9cis et se doter d&rsquo;une m\u00e9thodologie d&rsquo;inf\u00e9rence exempte de tout biais projectif.<\/p>\n<h3>1.3 Positionnement institutionnel et reconnaissance acad\u00e9mique<\/h3>\n<p>L&rsquo;envergure intellectuelle de Lloyd Morgan ne tarde pas \u00e0 s&rsquo;accompagner d&rsquo;une ascension institutionnelle remarquable qui t\u00e9moigne de la solidit\u00e9 de sa r\u00e9putation scientifique. En 1887, il est \u00e9lu doyen (Principal) de l&rsquo;University College de Bristol, une institution r\u00e9gionale en pleine expansion qui lutte alors pour obtenir son autonomie statutaire et financi\u00e8re. Durant plus de deux d\u00e9cennies, Morgan d\u00e9ploie une \u00e9nergie organisationnelle prodigieuse pour transformer ce coll\u00e8ge d&rsquo;arts et de sciences en une v\u00e9ritable universit\u00e9 moderne dot\u00e9e d&rsquo;une charte royale. Ses talents de diplomate, son \u00e9quanimit\u00e9 d&rsquo;humeur et sa probit\u00e9 morale lui permettent de f\u00e9d\u00e9rer les notables locaux et les m\u00e9c\u00e8nes, aboutissant finalement \u00e0 la fondation officielle de l&rsquo;Universit\u00e9 de Bristol en 1909. Lloyd Morgan en devient tout naturellement le tout premier vice-chancelier (Vice-Chancellor), gravant ainsi son nom dans les annales institutionnelles de l&rsquo;enseignement sup\u00e9rieur britannique.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9ussite administrative ne freine en rien son activit\u00e9 scientifique ; elle la l\u00e9gitime au contraire. En 1899, le couronnement de sa carri\u00e8re de naturaliste et d&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologue survient avec son \u00e9lection au rang de membre de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/royalsociety.org\/\">Royal Society<\/a> de Londres (Fellow of the Royal Society). Cette distinction supr\u00eame atteste que la communaut\u00e9 des sciences exactes, souvent r\u00e9ticente envers les discours psychologiques encore jug\u00e9s litt\u00e9raires ou sp\u00e9culatifs, reconna\u00eet en Lloyd Morgan l&rsquo;artisan d&rsquo;une m\u00e9thode rigoureuse ayant su hisser l&rsquo;\u00e9tude du comportement animal au rang d&rsquo;une discipline biologique \u00e0 part enti\u00e8re. Ses pairs saluent en lui le chercheur capable d&rsquo;exp\u00e9rimenter sur des port\u00e9es de poussins avec la m\u00eame pr\u00e9cision qu&rsquo;un chimiste dans son laboratoire ou qu&rsquo;un physicien r\u00e9glant ses galvanom\u00e8tres.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s avoir quitt\u00e9 ses lourdes charges administratives \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Bristol pour se consacrer exclusivement \u00e0 ses recherches, Morgan est invit\u00e9 \u00e0 dispenser les prestigieuses conf\u00e9rences Gifford (<em>Gifford Lectures<\/em>) \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de St Andrews en 1921 et 1922. \u00c9tablies pour favoriser l&rsquo;avancement de la \u00ab th\u00e9ologie naturelle \u00bb abord\u00e9e sous un angle strictement scientifique et rationnel, ces conf\u00e9rences offrent \u00e0 Morgan la tribune id\u00e9ale pour exposer le couronnement philosophique de sa vie de labeur. Il y d\u00e9livre une synth\u00e8se majestueuse qui donnera lieu \u00e0 deux trait\u00e9s fondateurs de la m\u00e9taphysique contemporaine : <em>Emergent Evolution<\/em> en 1923 et <em>Life, Mind, and Spirit<\/em> en 1926. Par ce cycle oratoire, Morgan d\u00e9passe les querelles de laboratoire pour proposer une cosmologie int\u00e9grative, reliant la gen\u00e8se de la mati\u00e8re inorganique \u00e0 l&rsquo;\u00e9closion de la conscience et aux aspirations spirituelles de l&rsquo;humanit\u00e9, asseyant d\u00e9finitivement son statut de penseur universel au seuil du monde moderne.<\/p>\n<h2>2. La crise m\u00e9thodologique de la psychologie compar\u00e9e post-darwinienne<\/h2>\n<h3>2.1 L&rsquo;h\u00e9ritage de Charles Darwin et l&rsquo;ouvrage L&rsquo;Expression des \u00e9motions<\/h3>\n<p>Pour comprendre la port\u00e9e de la r\u00e9volution morganienne, il est imp\u00e9ratif d&rsquo;ausculter l&rsquo;\u00e9tat de la psychologie animale telle qu&rsquo;elle se pr\u00e9sentait dans le sillage imm\u00e9diat des travaux de Charles Darwin. Lorsque ce dernier fait para\u00eetre en 1872 <em>The Expression of the Emotions in Man and Animals<\/em>, son objectif fondamental est d&rsquo;abattre la derni\u00e8re citadelle du cr\u00e9ationnisme fixiste : celle qui postulait que l&rsquo;\u00eatre humain disposait d&rsquo;une \u00e2me immat\u00e9rielle et de structures faciales cr\u00e9\u00e9es sp\u00e9cifiquement par la divinit\u00e9 pour exprimer des \u00e9tats moraux sublimes. Darwin d\u00e9montre avec une virtuosit\u00e9 anatomique \u00e9clatante que le froncement de sourcils, le redressement des poils sous l&rsquo;effet de la peur, ou le d\u00e9couvrement des canines lors de la col\u00e8re sont des vestiges fonctionnels d&rsquo;actes utilitaires ancestraux partag\u00e9s avec d&rsquo;autres mammif\u00e8res, instaurant ainsi l&rsquo;hypoth\u00e8se d&rsquo;une continuit\u00e9 phylog\u00e9n\u00e9tique totale de l&rsquo;affectivit\u00e9.<\/p>\n<p>Toutefois, cette insistance l\u00e9gitime sur la continuit\u00e9 \u00e9volutive am\u00e8ne Darwin \u00e0 formuler une th\u00e8se ontologique d&rsquo;une audace p\u00e9rilleuse. Selon lui, il n&rsquo;existe point de diff\u00e9rence de nature, mais seulement de degr\u00e9, entre les facult\u00e9s mentales de l&rsquo;homme et celles des vert\u00e9br\u00e9s sup\u00e9rieurs. Pour soutenir cette id\u00e9e ma\u00eetresse, Darwin accumule dans <em>The Descent of Man<\/em> des descriptions de conduites animales qu&rsquo;il interpr\u00e8te \u00e0 la lumi\u00e8re de ses propres \u00e9tats introspectifs. Il pr\u00eate volontiers aux chiens un sens rudimentaire de la justice, de l&rsquo;humour, de la jalousie, voire une \u00e9tincelle de v\u00e9n\u00e9ration spirituelle lorsqu&rsquo;ils contemplent leur ma\u00eetre. Cette tendance initiale d\u00e9coule d&rsquo;une n\u00e9cessit\u00e9 strat\u00e9gique : face aux th\u00e9ologiens qui creusaient un ab\u00eeme ontologique entre l&rsquo;homme et l&rsquo;animal, le naturaliste de Down House devait maximiser les similitudes psychologiques pour rendre acceptable l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un anc\u00eatre commun.<\/p>\n<p>Le revers de cette strat\u00e9gie rh\u00e9torique fut l&rsquo;absence totale de crit\u00e8res formels de d\u00e9marcation entre l&rsquo;inf\u00e9rence psychologique l\u00e9gitime et l&rsquo;observation empirique nue. Dans les \u00e9crits darwiniens, l&rsquo;interpr\u00e9tation subjective se m\u00eale continuellement \u00e0 la retranscription factuelle. Si un singe adopte une posture d&rsquo;\u00e9vitement ou manipule un b\u00e2ton pour d\u00e9loger un fruit hors d&rsquo;atteinte, le geste est imm\u00e9diatement qualifi\u00e9 d&rsquo;acte rationnel ou de pr\u00e9voyance d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e. Cette propension \u00e0 lire les manifestations motrices comme la transparence directe d&rsquo;\u00e9tats d&rsquo;\u00e2me r\u00e9flexifs allait plonger la discipline naissante dans une ambigu\u00eft\u00e9 th\u00e9orique majeure, ouvrant la voie \u00e0 des d\u00e9rives interpr\u00e9tatives que Darwin lui-m\u00eame n&rsquo;aurait sans doute pas souhait\u00e9 cautionner.<\/p>\n<h3>2.2 La m\u00e9thode anecdotique de George John Romanes<\/h3>\n<p>La figure qui incarna le plus ostensiblement cette d\u00e9rive m\u00e9thodologique fut sans conteste George John Romanes (1848\u20131894), ami intime et disciple d\u00e9sign\u00e9 de Charles Darwin. Charg\u00e9 par le ma\u00eetre d&rsquo;exploiter les nombreuses notes comportementales laiss\u00e9es en suspens, Romanes publie en 1882 un ouvrage au succ\u00e8s retentissant : <em>Animal Intelligence<\/em>. Ce volume, consid\u00e9r\u00e9 comme le premier manuel consacr\u00e9 \u00e0 la psychologie compar\u00e9e, s&rsquo;av\u00e8re en r\u00e9alit\u00e9 \u00eatre un monumental catalogue d&rsquo;anecdotes collect\u00e9es aupr\u00e8s d&rsquo;un r\u00e9seau h\u00e9t\u00e9roclite d&rsquo;informateurs : correspondants coloniaux, chasseurs, pasteurs de campagne, dames de la bonne soci\u00e9t\u00e9 victorienne poss\u00e9dant des animaux de compagnie, r\u00e9cits de voyage et coupures de presse non v\u00e9rifi\u00e9es.<\/p>\n<p>La faille fondamentale de cette d\u00e9marche, que l&rsquo;histoire des sciences qualifiera ult\u00e9rieurement de \u00ab m\u00e9thode anecdotique \u00bb, r\u00e9side dans son adh\u00e9sion sans filtre au biais d&rsquo;anthropomorphisme t\u00e9l\u00e9ologique. Romanes postule que pour comprendre l&rsquo;esprit d&rsquo;un animal, l&rsquo;observateur doit se projeter par sympathie introspective dans l&rsquo;organisme \u00e9tudi\u00e9 et s&rsquo;interroger sur ce qu&rsquo;il ressentirait et penserait s&rsquo;il ex\u00e9cutait la m\u00eame action. Ainsi, un renard feignant la mort est cr\u00e9dit\u00e9 d&rsquo;une ruse machiav\u00e9lique et d&rsquo;une conception explicite de la mortalit\u00e9 ; des fourmis transportant leurs compagnes bless\u00e9es se voient dot\u00e9es d&rsquo;un d\u00e9vouement patriotique chevaleresque ; un chien rapportant une friandise sans la manger est d\u00e9peint comme un champion de la retenue sto\u00efcienne et de l&rsquo;abn\u00e9gation \u00e9thique.<\/p>\n<p>D&rsquo;un point de vue exp\u00e9rimental, cette m\u00e9thode est intrins\u00e8quement d\u00e9faillante pour trois raisons majeures :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le biais de s\u00e9lection des r\u00e9cits :<\/strong> les correspondants ne rapportent que les comportements sensationnels ou exceptionnels, occultant les milliers de cas o\u00f9 l&rsquo;animal a \u00e9chou\u00e9 lamentablement ou a agi de mani\u00e8re purement automatique et st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;incontr\u00f4labilit\u00e9 des conditions initiales :<\/strong> l&rsquo;observateur de passage ignore tout de l&rsquo;histoire ontog\u00e9n\u00e9tique de l&rsquo;animal, de ses apprentissages ant\u00e9rieurs fortuits ou de son \u00e9tat physiologique au moment de l&rsquo;observation.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;incapacit\u00e9 \u00e0 isoler les variables :<\/strong> aucune tentative de reproduction sous des conditions environnementales standardis\u00e9es n&rsquo;est entreprise, interdisant toute v\u00e9rification syst\u00e9matique de l&rsquo;hypoth\u00e8se explicative avanc\u00e9e.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>2.3 La n\u00e9cessit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique d&rsquo;une rupture m\u00e9thodologique<\/h3>\n<p>D\u00e8s la fin des ann\u00e9es 1880, le discr\u00e9dit qui mena\u00e7ait la psychologie compar\u00e9e devenait patent pour les esprits les plus lucides de la communaut\u00e9 scientifique. Si la physiologie progressait \u00e0 pas de g\u00e9ant sous l&rsquo;impulsion de Claude Bernard et d&rsquo;Hermann von Helmholtz en appliquant les m\u00e9thodes strictes de la physique et de la chimie, l&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;esprit animal, quant \u00e0 elle, semblait r\u00e9gresser vers le statut de folklore litt\u00e9raire ou de fable morale digne d&rsquo;\u00c9sope. Les savants positivistes et les exp\u00e9rimentalistes form\u00e9s aux sciences de la mati\u00e8re raillaient cette accumulation de racontars villageois, contestant qu&rsquo;une telle entreprise p\u00fbt jamais pr\u00e9tendre au titre de science pr\u00e9dictive et cumulative.<\/p>\n<p>Le risque de discr\u00e9dit n&rsquo;\u00e9tait pas seulement acad\u00e9mique, il touchait \u00e0 la survie m\u00eame du paradigme \u00e9volutionniste dans le champ psychologique. Si la seule fa\u00e7on de d\u00e9fendre la continuit\u00e9 mentale darwinienne consistait \u00e0 affubler les moineaux et les col\u00e9opt\u00e8res de raisonnements abstraits dignes de philosophes n\u00e9oplatoniciens, alors le transformisme lui-m\u00eame courait le danger d&rsquo;\u00eatre rejet\u00e9 pour cause d&rsquo;absurdit\u00e9 explicative. Il devenait urgent de d\u00e9montrer que l&rsquo;on pouvait \u00eatre un \u00e9volutionniste convaincu, professant sans r\u00e9serve la descendance commune des esp\u00e8ces, tout en refusant cat\u00e9goriquement de transposer les structures sup\u00e9rieures de la conscience humaine sur les cr\u00e9atures inf\u00e9rieures.<\/p>\n<p>C&rsquo;est cette t\u00e2che d&rsquo;assainissement critique que Lloyd Morgan va s&rsquo;assigner avec une r\u00e9solution exemplaire. Il per\u00e7oit que la seule mani\u00e8re de sauver la psychologie compar\u00e9e r\u00e9side dans une refondation positiviste, reposant sur l&rsquo;exp\u00e9rimentation r\u00e9p\u00e9table, le contr\u00f4le minutieux des stimuli environnementaux et une asc\u00e8se th\u00e9orique absolue lors de l&rsquo;interpr\u00e9tation des donn\u00e9es. L&rsquo;esprit ne doit plus \u00eatre pr\u00e9sum\u00e9 a priori dans sa pl\u00e9nitude r\u00e9flexive, mais interrog\u00e9 \u00e0 partir de ses manifestations motrices mesurables. Cette posture \u00e9pist\u00e9mologique nouvelle impose de tracer une d\u00e9marcation infranchissable entre les faits directement observ\u00e9s (les mouvements de l&rsquo;animal dans l&rsquo;espace) et les op\u00e9rations mentales qu&rsquo;on lui impute par voie de conjecture th\u00e9orique.<\/p>\n<h2>3. Le Canon de Morgan : fondements \u00e9pist\u00e9mologiques et formulation classique<\/h2>\n<h3>3.1 \u00c9nonciation textuelle et analyse s\u00e9mantique du principe<\/h3>\n<p>C&rsquo;est dans son ouvrage s\u00e9minal paru en 1894, intitul\u00e9 <em>An Introduction to Comparative Psychology<\/em>, que Lloyd Morgan formule le principe qui immortalisera son patronyme dans l&rsquo;histoire des sciences cognitives. La phrase, cisel\u00e9e avec la minutie d&rsquo;un juriste et l&rsquo;exigence d&rsquo;un logicien, m\u00e9rite d&rsquo;\u00eatre cit\u00e9e dans sa formulation originale int\u00e9grale :<\/p>\n<p><em>\u00ab In no case may we interpret an action as the outcome of the exercise of a higher psychical faculty, if it can be interpreted as the outcome of the exercise of one which stands lower in the psychological scale. \u00bb<\/em><br \/>\n(\u00ab En aucun cas nous ne pouvons interpr\u00e9ter une action comme le r\u00e9sultat de l&rsquo;exercice d&rsquo;une facult\u00e9 psychique sup\u00e9rieure, si elle peut \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e comme le r\u00e9sultat de l&rsquo;exercice d&rsquo;une facult\u00e9 qui se situe plus bas dans l&rsquo;\u00e9chelle psychologique. \u00bb)<\/p>\n<p>Cette formulation, universellement d\u00e9sign\u00e9e comme le <strong>Canon de Morgan<\/strong>, constitue un pr\u00e9cepte m\u00e9thodologique n\u00e9gatif : elle \u00e9dicte une interdiction normative visant \u00e0 r\u00e9fr\u00e9ner les propensions spontan\u00e9es de l&rsquo;esprit humain \u00e0 anthropomorphiser la nature. L&rsquo;analyse s\u00e9mantique de l&rsquo;\u00e9nonc\u00e9 r\u00e9v\u00e8le une structure logique binaire ordonn\u00e9e selon une gradation hi\u00e9rarchique : l&rsquo;opposition entre \u00ab facult\u00e9s psychiques sup\u00e9rieures \u00bb (<em>higher psychical faculties<\/em>), telles que le raisonnement conceptuel, l&rsquo;inf\u00e9rence logique, la pr\u00e9voyance abstraite ou la conscience de soi, et \u00ab facult\u00e9s psychiques inf\u00e9rieures \u00bb (<em>lower psychical faculties<\/em>), au premier rang desquelles figurent la perception imm\u00e9diate, l&rsquo;association passive d&rsquo;images sensorielles, l&rsquo;instinct inn\u00e9 et l&rsquo;habitude acquise par simple conditionnement h\u00e9donique.<\/p>\n<p>Cependant, Lloyd Morgan \u00e9tait un penseur trop nuanc\u00e9 pour s&rsquo;en tenir \u00e0 une injonction dogmatique de r\u00e9ductionnisme pur. Conscient des contresens auxquels son principe pourrait donner lieu, il a imm\u00e9diatement pris soin d&rsquo;ajouter dans le m\u00eame paragraphe une pr\u00e9cision capitale, trop souvent n\u00e9glig\u00e9e par ses successeurs b\u00e9havioristes :<\/p>\n<p><em>\u00ab To this, however, it should be added, lest the dictum be misunderstood, that it does not provide any warrant for invidiously reducing the complex to the simple, or for denying that higher faculties can and do evolve. \u00bb<\/em><br \/>\nLe Canon ne constitue en aucune fa\u00e7on une p\u00e9tition de principe niant a priori l&rsquo;existence de facult\u00e9s sup\u00e9rieures chez l&rsquo;animal ; il stipule simplement que l&rsquo;attribution d&rsquo;une telle complexit\u00e9 mentale ne peut \u00eatre tenue pour acquise par d\u00e9faut. Elle exige l&rsquo;administration pr\u00e9alable d&rsquo;une preuve exp\u00e9rimentale irr\u00e9futable, obtenue apr\u00e8s avoir rigoureusement \u00e9puis\u00e9 toutes les hypoth\u00e8ses explicatives plus \u00e9conomiques.<\/p>\n<h3>3.2 Filiation avec le Rasoir d&rsquo;Ockham et le principe de parcimonie<\/h3>\n<p>Le Canon de Morgan s&rsquo;inscrit en ligne directe dans la grande tradition de l&rsquo;\u00e9conomie logique occidentale, incarn\u00e9e au XIVe si\u00e8cle par le nominalisme de Guillaume d&rsquo;Ockham et son fameux rasoir m\u00e9thodologique (<em>pluralitas non est ponenda sine necessitate<\/em>). Pourtant, une analyse \u00e9pist\u00e9mologique rigoureuse met en lumi\u00e8re des divergences fondamentales entre la parcimonie ockhamienne classique et la parcimonie psychologique promue par Morgan.<\/p>\n<p>Le Rasoir d&rsquo;Ockham classique est principalement un principe d&rsquo;\u00e9conomie ontologique : il enjoint au logicien de ne point multiplier inutilement les entit\u00e9s pour expliquer un ph\u00e9nom\u00e8ne physique donn\u00e9. Chez Morgan, le probl\u00e8me n&rsquo;est pas tant de r\u00e9duire le nombre d&rsquo;entit\u00e9s substantiellement distinctes, mais de hi\u00e9rarchiser qualitativement les m\u00e9canismes psychiques sollicit\u00e9s. C&rsquo;est un principe de parcimonie psychologique et \u00e9volutive. Tandis que l&rsquo;ontologie d&rsquo;Ockham s&rsquo;int\u00e9resse \u00e0 la simplicit\u00e9 math\u00e9matique ou logique des th\u00e9ories, Morgan articule sa parcimonie sur l&rsquo;axe diachronique de l&rsquo;\u00e9volution des esp\u00e8ces. En vertu de la phylogen\u00e8se, les processus mentaux les plus simples (comme l&rsquo;association perceptive) sont apparus chronologiquement avant les processus r\u00e9flexifs (comme le jugement propositionnel). Par cons\u00e9quent, invoquer un processus archa\u00efque pour expliquer une conduite animale pr\u00e9sente une probabilit\u00e9 biologique infiniment sup\u00e9rieure \u00e0 celle consistant \u00e0 convoquer une machinerie cognitive tardivement apparue au sommet du r\u00e8gne des primates.<\/p>\n<p>Il est donc essentiel de distinguer la prudence heuristique de Morgan d&rsquo;une affirmation m\u00e9taphysique affirmant que la nature proc\u00e8de toujours par les voies les plus simples. Morgan sait pertinemment que la nature vivante est souvent baroque, redondante et d&rsquo;une complexit\u00e9 vertigineuse. Le Canon n&rsquo;est pas une loi r\u00e9gissant la structure intime du r\u00e9el, mais une norme \u00e9pist\u00e9mique contraignant la conduite du chercheur : il impose de ne jamais franchir un degr\u00e9 de sophistication psychologique sup\u00e9rieur tant que les paliers inf\u00e9rieurs suffisent \u00e0 rendre compte de l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 des patterns comportementaux observ\u00e9s.<\/p>\n<h3>3.3 Le r\u00f4le de l&rsquo;introspection et de l&rsquo;analogie dans la pens\u00e9e de Morgan<\/h3>\n<p>Contrairement \u00e0 une l\u00e9gende tenace colport\u00e9e par les historiographes press\u00e9s de la r\u00e9volution b\u00e9havioriste, Lloyd Morgan ne fut jamais un \u00e9liminateur de la conscience subjective. Loin de rejeter l&rsquo;introspection hors du champ de la psychologie, il lui accorde au contraire une place architectonique centrale dans sa th\u00e9orie de la connaissance. Selon lui, il est \u00e9pist\u00e9mologiquement impossible d&rsquo;appr\u00e9hender le psychisme d&rsquo;un \u00eatre vivant sans recourir \u00e0 l&rsquo;introspection humaine comme unique matrice de d\u00e9part.<\/p>\n<p>Morgan explicite cette th\u00e8se \u00e0 travers sa th\u00e9orie de l&rsquo;induction analogique (<em>ejective inference<\/em> ou inf\u00e9rence par \u00e9jection, concept forg\u00e9 \u00e0 la suite du philosophe William Kingdon Clifford). Puisque nous n&rsquo;avons d&rsquo;acc\u00e8s direct qu&rsquo;\u00e0 nos propres \u00e9tats de conscience internes, nous ne pouvons pr\u00eater des \u00e9tats psychiques \u00e0 autrui \u2014 qu&rsquo;il s&rsquo;agisse d&rsquo;un cong\u00e9n\u00e8re humain ou d&rsquo;un animal non humain \u2014 qu&rsquo;en \u00ab \u00e9jectant \u00bb m\u00e9taphoriquement notre propre exp\u00e9rience subjective dans l&rsquo;organisme externe. L&rsquo;analogie constitue ainsi la seule passerelle possible entre l&rsquo;observation du mouvement physique et l&rsquo;interpr\u00e9tation de la vie int\u00e9rieure :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La perception de l&rsquo;action :<\/strong> Nous observons un ensemble de modifications corporelles, motrices ou physiologiques chez l&rsquo;organisme vivant.<\/li>\n<li><strong>Le recours au r\u00e9f\u00e9rentiel introspectif :<\/strong> Nous recherchons dans notre propre conscience quelles sont les op\u00e9rations int\u00e9rieures (sensations, d\u00e9sirs, peurs, r\u00e9flexions) qui accompagnent d&rsquo;ordinaire de telles modifications motrices chez nous.<\/li>\n<li><strong>La projection analogique critique :<\/strong> Nous attribuons par hypoth\u00e8se un \u00e9tat similaire \u00e0 l&rsquo;animal, tout en appliquant imm\u00e9diatement le filtre restrictif du Canon pour \u00e9laguer toute composante rationnelle non requise par la cin\u00e9matique du comportement.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;originalit\u00e9 m\u00e9thodologique de Morgan r\u00e9side dans la double exigence qu&rsquo;il assigne au chercheur : ce dernier doit cultiver une conscience subjective aiguis\u00e9e par l&rsquo;auto-observation, tout en maintenant une vigilance quasi chirurgicale pour emp\u00eacher l&#8217;empathie cognitive de d\u00e9border le cadre des faits mat\u00e9riels. L&rsquo;analogie est un outil indispensable pour formuler des hypoth\u00e8ses, mais elle ne saurait en aucun cas valoir comme crit\u00e8re de preuve.<\/p>\n<h2>4. M\u00e9thodologie exp\u00e9rimentale et observation du comportement animal<\/h2>\n<h3>4.1 L&rsquo;apprentissage par essais et erreurs (Trial and Error)<\/h3>\n<p>L&rsquo;apport le plus \u00e9clatant de Lloyd Morgan \u00e0 l&rsquo;observation exp\u00e9rimentale des conduites animales r\u00e9side dans sa th\u00e9orisation minutieuse de l&rsquo;apprentissage par \u00ab essais et erreurs \u00bb (<em>learning by trial and error<\/em>). Alors que ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs lisaient les r\u00e9solutions de probl\u00e8mes complexes chez les carnivores domestiques comme la preuve d&rsquo;une intelligence conceptuelle capable de d\u00e9duire a priori la solution ad\u00e9quate, Morgan entreprend de d\u00e9construire cette illusion par une observation longitudinale continue du processus d&rsquo;acquisition.<\/p>\n<p>L&rsquo;exp\u00e9rimentation la plus c\u00e9l\u00e8bre men\u00e9e par Morgan concerne son propre chien, un terrier nomm\u00e9 Tony. L&rsquo;animal \u00e9tait capable d&rsquo;accomplir une prouesse technique qui \u00e9merveillait les visiteurs : il parvenait \u00e0 ouvrir la lourde barri\u00e8re du jardin familial en soulevant le loquet de fer avec son museau avant de pousser la porte de son poitrail. N&rsquo;importe quel observateur partisan de la m\u00e9thode anecdotique aurait conclu sans h\u00e9siter que le chien avait compris la biom\u00e9canique du loquet, le principe de levier et la relation causale unissant la lev\u00e9e de la tige au d\u00e9verrouillage du panneau. Morgan, quant \u00e0 lui, d\u00e9cide de reconstituer la gen\u00e8se historique exacte de cette habitude :<\/p>\n<p>En observant Tony depuis ses premi\u00e8res tentatives d&rsquo;\u00e9vasion, Morgan note que le chien, excit\u00e9 par l&rsquo;envie de sortir, effectuait au d\u00e9part une multitude de mouvements d\u00e9sordonn\u00e9s et f\u00e9briles. Il courait le long de la cl\u00f4ture, aboyait, grattait la terre et glissait fr\u00e9n\u00e9tiquement sa t\u00eate entre tous les barreaux du portail. Lors de ces tentatives chaotiques, Tony finit un jour par ins\u00e9rer sa t\u00eate par pur hasard sous la patte du loquet m\u00e9tallique ; en relevant brusquement le museau dans son agitation, il provoqua le soul\u00e8vement fortuit du m\u00e9canisme. Le loquet c\u00e9da, la porte s&rsquo;entrouvrit, et l&rsquo;animal put s&rsquo;\u00e9chapper. L&rsquo;effet h\u00e9donique positif (la lib\u00e9ration) vint imm\u00e9diatement valider cette coordination sensorimotrice accidentelle.<\/p>\n<p>Lors des essais ult\u00e9rieurs, Morgan enregistre que le chien n&rsquo;a nullement compris d&#8217;embl\u00e9e la r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale du m\u00e9canisme. Tony recommence \u00e0 courir et \u00e0 fouiner en divers points du portail, mais l&rsquo;amplitude de ses mouvements exploratoires inutiles diminue graduellement au fur et \u00e0 mesure des r\u00e9p\u00e9titions. Les actions inefficaces sont progressivement abandonn\u00e9es, tandis que le geste r\u00e9ussi est s\u00e9lectionn\u00e9 et renforc\u00e9. Au bout de plusieurs dizaines de tentatives, la cha\u00eene de mouvements parasites s&rsquo;est totalement \u00e9teinte, ne laissant subsister que l&rsquo;acte \u00e9pur\u00e9 et ultra-rapide du soul\u00e8vement direct du loquet. Morgan apporte ainsi la d\u00e9monstration empirique irr\u00e9futable que ce qui ressemble \u00e0 s&rsquo;y m\u00e9prendre \u00e0 un \u00e9clair de g\u00e9nie d\u00e9ductif n&rsquo;est en v\u00e9rit\u00e9 que le produit s\u00e9diment\u00e9 d&rsquo;une s\u00e9rie d&rsquo;essais aveugles, d&rsquo;erreurs infructueuses et de fixations sensorimotrices fortuites.<\/p>\n<h3>4.2 R\u00e9futation empirique du lamarckisme et de l&rsquo;h\u00e9r\u00e9dit\u00e9 des habitudes acquises<\/h3>\n<p>\u00c0 la fin du XIXe si\u00e8cle, la biologie th\u00e9orique \u00e9tait d\u00e9chir\u00e9e par un d\u00e9bat fondamental sur l&rsquo;h\u00e9r\u00e9dit\u00e9 : la th\u00e8se n\u00e9o-lamarckienne de l&rsquo;h\u00e9r\u00e9dit\u00e9 des caract\u00e8res acquis, soutenue par Herbert Spencer et initialement tol\u00e9r\u00e9e par Darwin \u00e0 travers sa th\u00e9orie provisoire de la pangen\u00e8se, s&rsquo;opposait frontalement \u00e0 la doctrine du plasma germinatif d\u00e9fendue par le biologiste allemand August Weismann. Selon Weismann, il existe une barri\u00e8re biologique absolue et infranchissable entre les cellules somatiques et la lign\u00e9e germinale, interdisant formellement que les apprentissages ou les alt\u00e9rations corporelles survenus au cours de la vie individuelle d&rsquo;un individu puissent s&rsquo;inscrire dans le patrimoine g\u00e9n\u00e9tique transmis \u00e0 sa descendance.<\/p>\n<p>Lloyd Morgan d\u00e9cide de trancher cette querelle par une s\u00e9rie d&rsquo;exp\u00e9riences ing\u00e9nieuses men\u00e9es sur des poussins, des canetons et des faisandeaux \u00e9lev\u00e9s en couveuse artificielle d\u00e8s l&rsquo;\u00e9closion, les soustrayant ainsi \u00e0 toute transmission culturelle ou apprentissage par imitation maternelle. L&rsquo;une de ses interrogations centrales portait sur la reconnaissance gustative des proies v\u00e9n\u00e9neuses ou indigestes. Les oiseaux naissent-ils avec la connaissance inn\u00e9e des insectes dangereux, transmise par les exp\u00e9riences douloureuses accumul\u00e9es par leurs anc\u00eatres \u00e0 travers les mill\u00e9naires (comme le postulait le lamarckisme), ou doivent-ils r\u00e9apprendre cette distinction \u00e0 chaque g\u00e9n\u00e9ration par s\u00e9lection individuelle ?<\/p>\n<p>Morgan pr\u00e9sente \u00e0 des poussins \u00e2g\u00e9s de quelques heures des chenilles du papillon goutte-de-sang (<em>Tyria jacobaeae<\/em>), reconnaissables \u00e0 leurs vives rayures jaunes et noires (coloration apos\u00e9matique) et r\u00e9put\u00e9es pour leur saveur infecte et am\u00e8re. Les poussins, sans aucune h\u00e9sitation ni marque de terreur inn\u00e9e, se pr\u00e9cipitent sur les chenilles et les picorent vigoureusement. D\u00e8s la mise en bouche, la r\u00e9action est imm\u00e9diate : le poussin manifeste des signes d&rsquo;\u00e9c\u0153urement manifeste, secoue violemment la t\u00eate pour recracher la proie et frotte vigoureusement son bec contre le sol pour en nettoyer la substance f\u00e9tide. Le fait d\u00e9cisif intervient quelques instants plus tard : lorsqu&rsquo;on repr\u00e9sente la m\u00eame chenille au poussin, celui-ci s&rsquo;approche, l&rsquo;observe attentivement, effectue parfois une esquisse de coup de bec, puis s&rsquo;arr\u00eate net et refuse de la consommer.<\/p>\n<p>Cette exp\u00e9rience cruciale, r\u00e9it\u00e9r\u00e9e avec des variantes multiples (fausses araign\u00e9es en caoutchouc imbib\u00e9es de quinine, morceaux de cire color\u00e9e), apporte la double preuve que :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;\u00e9vitement d&rsquo;une proie toxique n&rsquo;est absolument pas une habitude ancestrale inn\u00e9e g\u00e9n\u00e9tiquement consolid\u00e9e par l&rsquo;h\u00e9r\u00e9dit\u00e9 lamarckienne, puisque le poussin commence syst\u00e9matiquement par attaquer l&rsquo;insecte sans discernement.<\/li>\n<li>L&rsquo;adaptation repose sur une disposition cong\u00e9nitale g\u00e9n\u00e9rique \u00e0 picorer tout objet visuellement saillant, coupl\u00e9e \u00e0 une plasticit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale individuelle permettant une association rapide et durable entre un patron visuel et une cons\u00e9quence gustative n\u00e9faste.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Par ces r\u00e9sultats rigoureusement quantifi\u00e9s, Morgan apporta un soutien exp\u00e9rimental d&rsquo;une valeur inestimable aux th\u00e8ses de Weismann et au principe de la s\u00e9lection naturelle pure, d\u00e9montrant que la nature dote les animaux d&rsquo;une capacit\u00e9 \u00e0 apprendre plut\u00f4t que d&rsquo;un stock de repr\u00e9sentations pr\u00eates \u00e0 l&#8217;emploi.<\/p>\n<h3>4.3 Le dispositif exp\u00e9rimental naturaliste versus le laboratoire artificiel<\/h3>\n<p>L&rsquo;originalit\u00e9 m\u00e9thodologique de Lloyd Morgan tient \u00e9galement \u00e0 l&rsquo;espace physique et \u00e9cologique au sein duquel il d\u00e9ployait ses investigations. Contrairement aux pionniers allemands de la psychophysique qui confinaient leurs sujets humains dans des chambres sombres et insonoris\u00e9es, et en opposition avec les premiers psychologues am\u00e9ricains qui allaient bient\u00f4t enfermer des rats albinos dans des labyrinthes g\u00e9om\u00e9triques aseptis\u00e9s, Morgan a toujours d\u00e9fendu la primaut\u00e9 d&rsquo;une approche semi-naturelle ou naturaliste contr\u00f4l\u00e9e.<\/p>\n<p>Pour Morgan, isoler un animal de son biotope ou le soumettre \u00e0 des privations sensorielles traumatisantes fausse le comportement \u00e0 la racine. L&rsquo;animal en \u00e9tat de d\u00e9tresse psychologique extr\u00eame ou priv\u00e9 de ses rep\u00e8res environnementaux fondamentaux adopte des r\u00e9actions paniques r\u00e9gressives qui ne renseignent nullement sur ses facult\u00e9s cognitives r\u00e9elles en condition de subsistance. Morgan transformait ainsi son propre laboratoire domestique, son jardin et les enclos de l&rsquo;University College de Bristol en \u00e9cosyst\u00e8mes semi-ouverts. Les poussins \u00e9voluaient librement sur des tapis d&rsquo;herbe parsem\u00e9s de terre et de gravillons r\u00e9els ; les chiens \u00e9taient test\u00e9s dans les chemins de campagne qu&rsquo;ils arpentaient quotidiennement ; les jeunes passereaux apprenaient \u00e0 voler au milieu d&rsquo;arbres v\u00e9ritables.<\/p>\n<p>Cette approche, que l&rsquo;on qualifierait aujourd&rsquo;hui d&rsquo;\u00e9cologiquement valide (<em>ecological validity<\/em>), visait un \u00e9quilibre m\u00e9thodologique parfait entre deux \u00e9cueils jumeaux : le laxisme incontr\u00f4l\u00e9 de l&rsquo;observation opportuniste sur le bord du chemin (\u00e9cueil de Romanes) et l&rsquo;artifice d\u00e9sincarn\u00e9 du protocole de laboratoire aveugle aux imp\u00e9ratifs phylog\u00e9n\u00e9tiques de l&rsquo;esp\u00e8ce test\u00e9e (\u00e9cueil des premiers protocoles behavioristes). Morgan anticipait ainsi avec une prescience remarquable les exigences qui allaient devenir, un demi-si\u00e8cle plus tard, le socle in\u00e9branlable de l&rsquo;\u00e9thologie objectiviste europ\u00e9enne.<\/p>\n<h2>5. La taxonomie des processus psychiques selon Morgan<\/h2>\n<h3>5.1 D\u00e9finition et limites de l&rsquo;instinct<\/h3>\n<p>Face \u00e0 la confusion lexicale r\u00e9gnant dans la litt\u00e9rature biologique de son \u00e9poque, o\u00f9 le terme d&rsquo;instinct servait de fourre-tout commode pour d\u00e9signer n&rsquo;importe quel comportement animal non imm\u00e9diatement intelligible, Lloyd Morgan entreprend un travail colossal de clarification taxinomique dans son ouvrage <em>Habit and Instinct<\/em> (1896). Il propose une d\u00e9finition anatomique et physiologique particuli\u00e8rement restrictive et op\u00e9rationnelle de l&rsquo;acte instinctif.<\/p>\n<p>Pour Morgan, un comportement ne m\u00e9rite l&rsquo;appellation d&rsquo;instinct que s&rsquo;il satisfait aux crit\u00e8res formels suivants : il doit s&rsquo;agir d&rsquo;une s\u00e9quence de coordinations motrices neuromusculaires complexes, ex\u00e9cut\u00e9e de fa\u00e7on parfaitement harmonieuse et fonctionnelle d\u00e8s la premi\u00e8re sollicitation environnementale idoine, sans apprentissage pr\u00e9alable, sans observation d&rsquo;un cong\u00e9n\u00e8re et sans aucune anticipation consciente de la finalit\u00e9 biologique vers laquelle l&rsquo;acte tend. L&rsquo;instinct est le r\u00e9sultat direct de l&rsquo;architecture cong\u00e9nitale du syst\u00e8me nerveux, fa\u00e7onn\u00e9e par des \u00e9ons de s\u00e9lection naturelle. Le premier battement d&rsquo;ailes du caneton jet\u00e9 \u00e0 l&rsquo;eau, le r\u00e9flexe d&rsquo;enfouissement de la graine par l&rsquo;\u00e9cureuil ou la confection d&rsquo;un cocon par une chenille repr\u00e9sentent les parangons de l&rsquo;action instinctive pure.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, la rupture th\u00e9orique op\u00e9r\u00e9e par Morgan r\u00e9side dans sa mise en \u00e9vidence de la mall\u00e9abilit\u00e9 imm\u00e9diate de ces sch\u00e9mas moteurs rigides. L&rsquo;instinct pur n&rsquo;existe presque jamais \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat chimiquement isol\u00e9 chez les vert\u00e9br\u00e9s au cours de leur vie adulte. D\u00e8s que le premier acte instinctif a \u00e9t\u00e9 d\u00e9charg\u00e9 dans le milieu, l&rsquo;organisme en per\u00e7oit les cons\u00e9quences sensorielles et \u00e9motionnelles. L&rsquo;exp\u00e9rience individuelle vient imm\u00e9diatement se greffer sur le substrat inn\u00e9, retouchant, modulant, freinant ou renfor\u00e7ant la s\u00e9quence motrice originelle. L&rsquo;instinct ne fournit que le premier patron d&rsquo;action brute ; la vie v\u00e9cue transforme sans d\u00e9lai cette matrice biologique en un r\u00e9seau complexe d&rsquo;habitudes personnalis\u00e9es.<\/p>\n<h3>5.2 L&rsquo;intelligence comme facult\u00e9 d&rsquo;adaptation individuelle<\/h3>\n<p>Ayant d\u00e9limit\u00e9 les contours de l&rsquo;activit\u00e9 instinctive, Lloyd Morgan s&rsquo;attache \u00e0 red\u00e9finir rigoureusement le concept d&rsquo;\u00ab intelligence \u00bb, terme que les darwiniens utilisaient alors pour d\u00e9signer indiff\u00e9remment une d\u00e9duction math\u00e9matique et l&rsquo;orientation d&rsquo;un escargot vers une feuille de salade. Pour Morgan, l&rsquo;intelligence doit \u00eatre cantonn\u00e9e \u00e0 un niveau interm\u00e9diaire d&rsquo;int\u00e9gration psychique : elle est la facult\u00e9 plastique de modification des sch\u00e9mas de comportement cong\u00e9nitaux ou acquis par le biais de l&rsquo;exp\u00e9rience personnelle directe.<\/p>\n<p>Le moteur premier de cette intelligence n&rsquo;est pas le raisonnement, mais le renforcement h\u00e9donique, fond\u00e9 sur la dialectique \u00e9l\u00e9mentaire du plaisir (<em>pleasure<\/em>) et de la douleur ou du d\u00e9plaisir (<em>pain<\/em>). Lorsqu&rsquo;un comportement instinctif ou un geste exploratoire al\u00e9atoire aboutit \u00e0 une sensation gratifiante (assimilation d&rsquo;une nourriture app\u00e9tissante, confort thermique), une trace perceptive agr\u00e9able est associ\u00e9e dans le cortex aux stimuli environnementaux d\u00e9clencheurs. \u00c0 l&rsquo;inverse, l&rsquo;apparition d&rsquo;une sensation aversive entra\u00eene l&rsquo;inhibition imm\u00e9diate de l&rsquo;\u00e9lan moteur ult\u00e9rieur en pr\u00e9sence de stimuli similaires.<\/p>\n<p>L&rsquo;intelligence animale selon Morgan fonctionne donc par \u00ab association perceptive \u00bb concr\u00e8te. Elle op\u00e8re exclusivement dans l&rsquo;ici et maintenant de la perception sensorielle ou de la r\u00e9activation mn\u00e9sique d&rsquo;images concr\u00e8tes d&rsquo;objets singuliers. Il s&rsquo;agit d&rsquo;une pens\u00e9e par sc\u00e8nes sensorielles juxtapos\u00e9es (<em>practical intelligence<\/em> ou intelligence pratique). L&rsquo;animal intelligent ne d\u00e9duit pas abstraitement qu&rsquo;un objet est dangereux ; il r\u00e9agit simplement au fait que la vue de cet objet ressuscite la trace mn\u00e9sique affectivement n\u00e9gative d&rsquo;une exp\u00e9rience ant\u00e9rieure. L&rsquo;intelligence morganienne est une facult\u00e9 adaptative de premier ordre, assurant une souplesse ph\u00e9notypique immense, mais elle demeure totalement d\u00e9pourvue de conceptualisation abstraite et d&rsquo;anticipation logique \u00e0 long terme.<\/p>\n<h3>5.3 La raison et la pens\u00e9e conceptuelle : le propre de l&rsquo;humain ?<\/h3>\n<p>Au sommet de l&rsquo;\u00e9difice psychologique tr\u00f4ne ce que Morgan qualifie de \u00ab raison \u00bb (<em>reason<\/em>) au sens strict, qu&rsquo;il prend soin de distinguer radicalement de la simple intelligence adaptative. C&rsquo;est ici que l&rsquo;auteur de <em>Comparative Psychology<\/em> introduit une fronti\u00e8re \u00e9pist\u00e9mologique cruciale entre deux modes de fonctionnement cognitif :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La perception de connexions factuelles :<\/strong> L&rsquo;animal intelligent per\u00e7oit que l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement B suit r\u00e9guli\u00e8rement l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement A dans l&rsquo;espace et le temps (l&rsquo;aboiement d&rsquo;un autre chien pr\u00e9c\u00e8de son apparition physique ; la vue d&rsquo;un nuage de poussi\u00e8re accompagne le troupeau). Il ajuste son comportement \u00e0 cette r\u00e9gularit\u00e9 factuelle sans jamais chercher \u00e0 en analyser le m\u00e9canisme sous-jacent.<\/li>\n<li><strong>La conceptualisation des relations formelles :<\/strong> L&rsquo;esprit rationnel, quant \u00e0 lui, isole abstraitement la relation unissant les termes. Il se repr\u00e9sente le concept de relation en lui-m\u00eame (la causalit\u00e9, l&rsquo;\u00e9galit\u00e9, l&rsquo;identit\u00e9 temporelle, la proportionnalit\u00e9). Il est capable de formuler la question \u00ab pourquoi ? \u00bb et d&rsquo;analyser le probl\u00e8me en le d\u00e9composant en \u00e9l\u00e9ments notionnels d\u00e9tach\u00e9s du contexte perceptif imm\u00e9diat.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette facult\u00e9 d&rsquo;analyse des relations formelles est intrins\u00e8quement solidaire du langage propositionnel symbolique. Sans symboles linguistiques arbitraires et stables pour fixer des notions universelles (\u00ab force \u00bb, \u00ab pesanteur \u00bb, \u00ab justice \u00bb, \u00ab pass\u00e9 ind\u00e9fini \u00bb), la pens\u00e9e ne peut s&rsquo;affranchir du flux chaotique des images sensorielles particuli\u00e8res. Or, dans l&rsquo;ensemble des protocoles exp\u00e9rimentaux qu&rsquo;il a scrupuleusement conduits sur les chiens, les singes, les chevaux et les oiseaux, Morgan affirme n&rsquo;avoir jamais d\u00e9couvert la moindre trace empirique probante d\u00e9montrant qu&rsquo;un animal non humain puisse manipuler des relations abstraites en tant que telles.<\/p>\n<p>L&rsquo;attribution de la raison aux animaux proc\u00e8de, selon lui, d&rsquo;une illusion r\u00e9trospective de l&rsquo;exp\u00e9rimentateur humain, qui projette la forme de son propre raisonnement sur un comportement qui n&rsquo;est en fait soutenu que par des associations sensorielles dynamiques. Morgan laisse th\u00e9oriquement ouverte la possibilit\u00e9 \u00e9volutive d&rsquo;une \u00e9mergence graduelle de la raison, mais il maintient avec fermet\u00e9 que, jusqu&rsquo;\u00e0 preuve du contraire, l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 l&rsquo;univers conceptuel des relations pures constitue une discontinuit\u00e9 fonctionnelle majeure s\u00e9parant l&rsquo;homme du reste du r\u00e8gne animal.<\/p>\n<h2>6. L&rsquo;effet Baldwin et la contribution de Morgan \u00e0 la th\u00e9orie \u00e9volutive<\/h2>\n<h3>6.1 La d\u00e9couverte ind\u00e9pendante de la s\u00e9lection organique en 1896<\/h3>\n<p>L&rsquo;ann\u00e9e 1896 marque une \u00e9tape monumentale dans l&rsquo;histoire de la th\u00e9orie de l&rsquo;\u00e9volution, bien que son importance n&rsquo;ait \u00e9t\u00e9 pleinement mesur\u00e9e que des d\u00e9cennies plus tard. De mani\u00e8re totalement simultan\u00e9e et ind\u00e9pendante, trois savants \u00e9minents publient des th\u00e8ses convergentes qui r\u00e9solvent l&rsquo;un des plus redoutables paradoxes de la macro\u00e9volution : le psychologue am\u00e9ricain <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/baldwin\/\">James Mark Baldwin<\/a>, le pal\u00e9ontologue Henry Fairfield Osborn, et Conwy Lloyd Morgan lui-m\u00eame, \u00e0 travers son essai magistral intitul\u00e9 \u00ab On Modification and Variation \u00bb.<\/p>\n<p>Le paradoxe auquel ces biologistes s&rsquo;attaquaient \u00e9tait le suivant : comment la s\u00e9lection naturelle darwinienne classique, fond\u00e9e exclusivement sur l&rsquo;apparition al\u00e9atoire de variations germinales cong\u00e9nitales rares, peut-elle expliquer l&rsquo;adaptation fulgurante d&rsquo;une population animale confront\u00e9e \u00e0 une modification brutale et l\u00e9tale de son biotope, alors m\u00eame que les mutations favorables mettent des milliers de g\u00e9n\u00e9rations \u00e0 \u00e9merger par hasard ? Le n\u00e9o-lamarckisme offrait une solution s\u00e9duisante en affirmant que les efforts d&rsquo;adaptation des individus \u00e9taient directement imprim\u00e9s dans la descendance, mais cette hypoth\u00e8se venait d&rsquo;\u00eatre pulv\u00e9ris\u00e9e exp\u00e9rimentalement par August Weismann.<\/p>\n<p>La solution forg\u00e9e par Morgan, Baldwin et Osborn \u2014 initialement baptis\u00e9e par Morgan du terme de \u00ab s\u00e9lection organique \u00bb (<em>organic selection<\/em>), bien que la post\u00e9rit\u00e9 ait retenu l&rsquo;appellation d&rsquo;<strong>effet Baldwin<\/strong> \u2014 propose une r\u00e9conciliation \u00e9blouissante :<\/p>\n<p>Lorsqu&rsquo;un changement \u00e9cologique survient, ce ne sont pas les variations g\u00e9n\u00e9tiques inn\u00e9es qui sauvent imm\u00e9diatement les organismes du tr\u00e9pas, mais leur plasticit\u00e9 ph\u00e9notypique individuelle, au premier rang de laquelle figure la flexibilit\u00e9 comportementale de leur intelligence. Les individus les plus capables d&rsquo;apprendre par essais et erreurs, d&rsquo;inventer de nouvelles habitudes alimentaires ou de trouver de nouveaux refuges, r\u00e9ussissent \u00e0 survivre dans ce nouvel environnement hostile, tandis que les individus comportementalement rigides p\u00e9rissent sans descendance.<\/p>\n<h3>6.2 Le m\u00e9canisme de l&rsquo;assimilation g\u00e9n\u00e9tique avant la g\u00e9n\u00e9tique moderne<\/h3>\n<p>Le point g\u00e9nial de la d\u00e9monstration de Lloyd Morgan r\u00e9side dans la mod\u00e9lisation de la fa\u00e7on dont ces ajustements comportementaux acquis individuellement pr\u00e9parent et orientent la future \u00e9volution g\u00e9n\u00e9tique de l&rsquo;esp\u00e8ce, sans jamais violer l&rsquo;interdiction weismannienne de l&rsquo;h\u00e9r\u00e9dit\u00e9 des caract\u00e8res acquis somatiques.<\/p>\n<p>En maintenant la population en vie gr\u00e2ce \u00e0 des adaptations comportementales apprises et non h\u00e9r\u00e9ditaires, la plasticit\u00e9 psychologique joue le r\u00f4le d&rsquo;un \u00e9cran de protection biologique (<em>buffering effect<\/em>). Elle offre \u00e0 l&rsquo;esp\u00e8ce le temps \u00e9cologique indispensable pour que le hasard de la recombinaison sexuelle et des mutations germinales vienne faire \u00e9clore des variations inn\u00e9es allant pr\u00e9cis\u00e9ment dans la m\u00eame direction fonctionnelle que l&rsquo;adaptation acquise :<\/p>\n<ol>\n<li><strong>Phase d&rsquo;adaptation ph\u00e9notypique :<\/strong> Face \u00e0 une nouvelle contrainte \u00e9cologique (par exemple, un climat soudainement glac\u00e9), les animaux inventent par plasticit\u00e9 comportementale l&rsquo;habitude de creuser des terriers profonds ou de s&rsquo;agglom\u00e9rer en colonies thermiques pour survivre.<\/li>\n<li><strong>Cr\u00e9ation d&rsquo;un nouveau r\u00e9gime de s\u00e9lection :<\/strong> La survie collective \u00e9tant d\u00e9sormais garantie par cette habitude acquise, tout individu chez qui appara\u00eet fortuitement une variation g\u00e9n\u00e9tique cong\u00e9nitale favorisant ce comportement (musculature des membres ant\u00e9rieurs plus puissante pour fouir, r\u00e9flexe inn\u00e9 de recherche d&rsquo;obscurit\u00e9 souterraine) b\u00e9n\u00e9ficie d&rsquo;un avantage s\u00e9lectif imm\u00e9diat et colossal.<\/li>\n<li><strong>Remplacement de l&rsquo;acquis par l&rsquo;inn\u00e9 :<\/strong> Au fil des g\u00e9n\u00e9rations, la s\u00e9lection naturelle favorise impitoyablement ces variants cong\u00e9nitaux. Le comportement qui n\u00e9cessitait initialement un apprentissage individuel laborieux et \u00e9nergivore finit par devenir une pr\u00e9disposition inn\u00e9e, automatique et universelle au sein de l&rsquo;esp\u00e8ce.<\/li>\n<\/ol>\n<p>L&rsquo;adaptation apprise a donc dict\u00e9 la direction de la s\u00e9lection naturelle sans s&rsquo;\u00eatre jamais inscrite directement dans le patrimoine g\u00e9n\u00e9tique. Par cette d\u00e9couverte proph\u00e9tique, formul\u00e9e des d\u00e9cennies avant la structure en double h\u00e9lice de l&rsquo;ADN et la d\u00e9couverte de la r\u00e9gulation de l&rsquo;expression des g\u00e8nes, Morgan a fourni le cha\u00eenon manquant entre la ph\u00e9nom\u00e9nologie du comportement vivant et la m\u00e9canique des structures somatiques p\u00e9rennes.<\/p>\n<h3>6.3 Port\u00e9e th\u00e9orique pour l&rsquo;\u00e9thologie et la biologie de l&rsquo;\u00e9volution<\/h3>\n<p>L&rsquo;int\u00e9gration de la s\u00e9lection organique a r\u00e9volutionn\u00e9 la compr\u00e9hension de la place de l&rsquo;organisme dans sa propre \u00e9volution. Loin de n&rsquo;\u00eatre qu&rsquo;une p\u00e2te molle passivement sculpt\u00e9e par les forces ext\u00e9rieures de l&rsquo;environnement, l&rsquo;organisme vivant \u2014 et singuli\u00e8rement l&rsquo;animal dot\u00e9 de syst\u00e8me nerveux et de conscience cognitive \u2014 devient un agent actif de son destin phylog\u00e9n\u00e9tique. En choisissant ses conduites, en colonisant de nouvelles niches \u00e9cologiques par sa curiosit\u00e9 exploratoire, en modifiant ses pr\u00e9f\u00e9rences alimentaires, l&rsquo;animal cr\u00e9e lui-m\u00eame les pressions de s\u00e9lection qui guideront les modifications g\u00e9n\u00e9tiques ult\u00e9rieures de sa lign\u00e9e.<\/p>\n<p>Cette intuition magistrale de Lloyd Morgan a trouv\u00e9 une \u00e9clatante r\u00e9habilitation au milieu du XXe si\u00e8cle \u00e0 travers les travaux du grand embryologiste et g\u00e9n\u00e9ticien britannique Conrad Hal Waddington (1905\u20131975). Waddington a forg\u00e9 le concept d&rsquo;\u00ab assimilation g\u00e9n\u00e9tique \u00bb pour d\u00e9crire, sur le plan d\u00e9veloppemental et cellulaire, exactement le processus que Morgan avait mod\u00e9lis\u00e9 sur le plan \u00e9thologique : la fa\u00e7on dont une r\u00e9ponse ph\u00e9notypique induite par l&rsquo;environnement finit par \u00eatre canalis\u00e9e dans le g\u00e9nome et s&rsquo;exprimer de fa\u00e7on constitutionnelle et autonome sans le stimulus externe initial.<\/p>\n<p>De nos jours, la th\u00e9orie de la construction de niche (<em>niche construction theory<\/em>), port\u00e9e par John Odling-Smee, Kevin Laland et Marcus Feldman, ainsi que l&rsquo;approche de la \u00ab synth\u00e8se \u00e9volutive \u00e9tendue \u00bb (<em>Extended Evolutionary Synthesis<\/em>), consid\u00e8rent Lloyd Morgan comme l&rsquo;un de leurs pr\u00e9curseurs les plus visionnaires. Son mod\u00e8le a d\u00e9finitivement aboli la fausse dichotomie entre la rigidit\u00e9 d&rsquo;un d\u00e9terminisme g\u00e9n\u00e9tique aveugle et la chim\u00e8re lamarckienne, affirmant avec \u00e9clat que l&rsquo;esprit n&rsquo;est pas seulement le produit terminal de l&rsquo;\u00e9volution, mais l&rsquo;un de ses moteurs les plus puissants et les plus inventifs.<\/p>\n<h2>7. La philosophie de l&rsquo;\u00e9volution \u00e9mergente (Emergent Evolution)<\/h2>\n<h3>7.1 Les Gifford Lectures et le trait\u00e9 Emergent Evolution (1923)<\/h3>\n<p>\u00c0 partir des ann\u00e9es 1920, ayant quitt\u00e9 ses charges de recteur et de directeur de laboratoire, Lloyd Morgan d\u00e9ploie l&rsquo;ambition de rassembler l&rsquo;ensemble de ses intuitions zoologiques, biologiques et psychologiques dans une architecture m\u00e9taphysique globale. C&rsquo;est le cycle des <em>Gifford Lectures<\/em> et la parution de son chef-d&rsquo;\u0153uvre philosophique : <em>Emergent Evolution<\/em> (1923). Par cet ouvrage, Morgan entre dans l&rsquo;histoire de la philosophie contemporaine comme l&rsquo;une des figures de proue du mouvement dit de l&rsquo;\u00ab \u00e9mergentisme britannique \u00bb (<em>British Emergentism<\/em>), aux c\u00f4t\u00e9s de Samuel Alexander (auteur de <em>Space, Time, and Deity<\/em>) et de Charlie Dunbar Broad (auteur de <em>The Mind and its Place in Nature<\/em>).<\/p>\n<p>Au c\u0153ur de cette cosmologie philosophique se trouve la distinction conceptuelle cruciale \u00e9tablie entre deux cat\u00e9gories de ph\u00e9nom\u00e8nes : les processus \u00ab r\u00e9sultants \u00bb (<em>resultants<\/em>) et les processus \u00ab \u00e9mergents \u00bb (<em>emergents<\/em>) :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le ph\u00e9nom\u00e8ne r\u00e9sultant :<\/strong> Il s&rsquo;agit d&rsquo;une modification quantitative enti\u00e8rement pr\u00e9visible et calculable \u00e0 partir de la somme vectorielle des forces en jeu. Par exemple, le poids total d&rsquo;un compos\u00e9 chimique est la somme exacte des poids de ses mol\u00e9cules constitutives ; la trajectoire d&rsquo;une boule de billard heurt\u00e9e par deux autres r\u00e9sulte math\u00e9matiquement de la composition des vecteurs d&rsquo;impulsion. Rien de fondamentalement nouveau n&rsquo;appara\u00eet dans le cosmos lors d&rsquo;une combinaison r\u00e9sultante.<\/li>\n<li><strong>Le ph\u00e9nom\u00e8ne \u00e9mergent :<\/strong> Il s&rsquo;agit de l&rsquo;apparition soudaine d&rsquo;une nouveaut\u00e9 qualitative radicale (<em>qualitative novelty<\/em>), impr\u00e9visible par la simple analyse des propri\u00e9t\u00e9s ant\u00e9rieures des \u00e9l\u00e9ments pris isol\u00e9ment, et irr\u00e9ductible aux lois r\u00e9gissant le niveau sous-jacent. L&rsquo;exemple paradigmatique donn\u00e9 par Morgan est l&rsquo;eau (H\u2082O) : aucune \u00e9tude exhaustive des atomes d&rsquo;hydrog\u00e8ne et d&rsquo;oxyg\u00e8ne gazeux ne permettait de d\u00e9duire math\u00e9matiquement que leur union mol\u00e9culaire donnerait naissance \u00e0 un liquide dot\u00e9 de la propri\u00e9t\u00e9 de mouiller, d&rsquo;\u00e9teindre le feu et d&rsquo;avoir une densit\u00e9 maximale \u00e0 4 degr\u00e9s Celsius.<\/li>\n<\/ul>\n<p>En transposant cette taxonomie \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle cosmologique, Morgan con\u00e7oit l&rsquo;histoire de l&rsquo;univers comme une pyramide ontologique hi\u00e9rarchis\u00e9e, rythm\u00e9e par des sauts \u00e9mergents fondamentaux : le passage de la mati\u00e8re physico-chimique inorganique \u00e0 la mati\u00e8re vivante organique (\u00e9mergence de la Vie), puis le passage de l&rsquo;organisme biologique aveugle \u00e0 la conscience perceptive et affective (\u00e9mergence de l&rsquo;Esprit ou <em>Mind<\/em>). \u00c0 chaque palier d&rsquo;int\u00e9gration, de nouvelles lois syst\u00e9miques se d\u00e9ploient, requ\u00e9rant des cat\u00e9gories scientifiques autonomes pour \u00eatre pens\u00e9es et refusant tout aplatissement r\u00e9ductionniste aux lois de la physique subatomique.<\/p>\n<h3>7.2 Monisme psychophysique et panpsychisme mod\u00e9r\u00e9<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9dification de cette th\u00e9orie de l&rsquo;\u00e9mergence conduit Morgan \u00e0 affronter de front le redoutable probl\u00e8me des relations entre le corps et l&rsquo;esprit (<em>mind-body problem<\/em>). Rejetant dos \u00e0 dos le dualisme des substances de Ren\u00e9 Descartes \u2014 qu&rsquo;il juge scientifiquement intenable et g\u00e9n\u00e9rateur de ruptures causales mystiques \u2014 et le mat\u00e9rialisme \u00e9liminateur m\u00e9caniste qui nie la r\u00e9alit\u00e9 des \u00e9tats v\u00e9cus, Morgan formule une th\u00e9orie moniste originale, d\u00e9sign\u00e9e sous l&rsquo;appellation de <strong>monisme psychophysique \u00e0 double aspect<\/strong> (<em>double-aspect psychophysical monism<\/em>).<\/p>\n<p>Pour Morgan, il n&rsquo;existe qu&rsquo;une seule et m\u00eame \u00e9toffe cosmique \u00e9v\u00e9nementielle. Tout \u00e9v\u00e9nement naturel poss\u00e8de deux faces ins\u00e9parables mais irr\u00e9ductibles l&rsquo;une \u00e0 l&rsquo;autre : une face externe, mat\u00e9rielle, accessible \u00e0 l&rsquo;observation sensorielle objective et mesurable par les instruments de la physique (l&rsquo;aspect physiologique, neural et spatial), et une face interne, immat\u00e9rielle, v\u00e9cue subjectivement de l&rsquo;int\u00e9rieur (l&rsquo;aspect psychique, qualitatif et temporel). L\u00e0 o\u00f9 il y a un \u00e9v\u00e9nement physiologique complexe dans le syst\u00e8me nerveux, il y a simultan\u00e9ment un \u00e9v\u00e9nement psychologique correspondant dans le flux de la conscience. Les deux versants se d\u00e9veloppent en parfait parall\u00e9lisme ontologique, sans que l&rsquo;un ne soit la \u00ab cause \u00bb magique de l&rsquo;autre.<\/p>\n<p>Poussant son intuition avec une audace sp\u00e9culative remarquable, Morgan souscrit \u00e0 une forme de panpsychisme mod\u00e9r\u00e9 ou de panproto-psychisme. Si l&rsquo;Esprit conscient pleinement constitu\u00e9 n&rsquo;\u00e9merge qu&rsquo;avec les organismes dot\u00e9s de syst\u00e8mes nerveux hautement int\u00e9gr\u00e9s, les racines de la dimension psychique doivent \u00eatre consubstantielles \u00e0 l&rsquo;ensemble du r\u00e9el mat\u00e9riel. M\u00eame dans la mati\u00e8re inerte, il doit exister un corr\u00e9lat int\u00e9rieur infinit\u00e9simal, une \u00ab proto-conscience \u00bb ou une potentialit\u00e9 psychique dormante, qui n&rsquo;attend que l&rsquo;accroissement de la complexit\u00e9 organisationnelle pour s&rsquo;actualiser sous la forme \u00e9clatante de la sensation animale puis de la pens\u00e9e rationnelle humaine.<\/p>\n<h3>7.3 La dimension th\u00e9ologique et m\u00e9taphysique finale<\/h3>\n<p>Le point d&rsquo;ach\u00e8vement de la pens\u00e9e de Lloyd Morgan, formul\u00e9 avec gravit\u00e9 dans <em>Life, Mind, and Spirit<\/em>, r\u00e9side dans son int\u00e9gration th\u00e9ologique de l&rsquo;\u00e9volution cosmique. Conscient que la science positive ne peut d\u00e9crire que le \u00ab comment \u00bb ph\u00e9nom\u00e9nal (l&rsquo;encha\u00eenement temporel et les relations structurales entre les paliers d&rsquo;\u00e9mergence), le vieux philosophe affirme que l&rsquo;intelligence humaine ne saurait se satisfaire d&rsquo;une ph\u00e9nom\u00e9nologie sans assise fondatrice. Il pose la question m\u00e9taphysique ultime : quelle est la source, quel est le principe directeur de cette irr\u00e9sistible pouss\u00e9e de nouveaut\u00e9 qualitative qui hisse l&rsquo;univers depuis la poussi\u00e8re cosmique jusqu&rsquo;\u00e0 la r\u00e9flexion \u00e9thique et \u00e0 la contemplation artistique ?<\/p>\n<p>Morgan refuse l&rsquo;ath\u00e9isme m\u00e9caniste qui abandonnerait l&rsquo;\u00e9mergence aux caprices d&rsquo;un hasard aveugle et absurde, tout comme il rejette le d\u00e9isme transcendant qui pose un Dieu anthropomorphe ext\u00e9rieur au monde, intervenant de temps \u00e0 autre par des miracles arbitraires violant les lois physiques. Sa solution est panenth\u00e9iste : il identifie l&rsquo;Activit\u00e9 ultime (<em>Activity<\/em>) qui meut l&rsquo;univers de l&rsquo;int\u00e9rieur \u00e0 une Puissance divine immanente, d\u00e9sign\u00e9e sous le terme de <em>God<\/em> ou Esprit Cosmique.<\/p>\n<p>Dans ce mod\u00e8le, Dieu n&rsquo;est pas un spectateur contemplant son \u0153uvre depuis un au-del\u00e0 c\u00e9leste, mais le souffle animateur universel, le vecteur intentionnel guidant l&rsquo;\u00e9mergence cr\u00e9atrice vers des degr\u00e9s toujours plus hauts de perfection organisationnelle et d&rsquo;autonomie spirituelle. Cette audace th\u00e9ologique, bien que r\u00e9dig\u00e9e dans une langue d&rsquo;une aust\u00e8re tenue acad\u00e9mique, provoqua des r\u00e9actions contrast\u00e9es. Ses anciens coll\u00e8gues de la Royal Society, attach\u00e9s au positivisme sans transcendance, re\u00e7urent cette m\u00e9taphysique terminale avec une politesse embarrass\u00e9e, la consid\u00e9rant comme une d\u00e9rive id\u00e9aliste s\u00e9nile, alors que les th\u00e9ologiens lib\u00e9raux et les philosophes du processus (qui allaient bient\u00f4t s&rsquo;agr\u00e9ger autour de l&rsquo;\u0153uvre d&rsquo;Alfred North Whitehead) y virent au contraire l&rsquo;une des tentatives les plus grandioses de spiritualisation rationnelle de l&rsquo;univers post-darwinien.<\/p>\n<h2>8. L&rsquo;influence d\u00e9terminante de Morgan sur le b\u00e9haviorisme<\/h2>\n<h3>8.1 La transition vers Edward L. Thorndike et la loi de l&rsquo;effet<\/h3>\n<p>L&rsquo;impact de C. Lloyd Morgan sur la psychologie am\u00e9ricaine du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle est imm\u00e9diat, sismique et fondateur. En 1896, Morgan effectue une prestigieuse tourn\u00e9e de conf\u00e9rences dans les grandes universit\u00e9s d&rsquo;outre-Atlantique, notamment \u00e0 Harvard. Parmi les jeunes auditeurs fascin\u00e9s par ses expos\u00e9s sur l&rsquo;apprentissage par essais et erreurs chez les poussins et son analyse des barri\u00e8res de jardin forc\u00e9es par les chiens se trouve un jeune \u00e9tudiant de premier cycle nomm\u00e9 <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/curiosity.lib.harvard.edu\/\">Edward Lee Thorndike<\/a> (1874\u20131949).<\/p>\n<p>Inspir\u00e9 directement par les m\u00e9thodes de Morgan, Thorndike d\u00e9cide d&rsquo;institutionnaliser et de radicaliser l&rsquo;approche exp\u00e9rimentale en concevant les fameuses \u00ab bo\u00eetes \u00e0 probl\u00e8mes \u00bb (<em>puzzle boxes<\/em>). Thorndike enferme des chats affam\u00e9s dans des cages en bois munies de loquets, de cordes et de p\u00e9dales d&rsquo;ouverture, mesurant avec un chronom\u00e8tre la vitesse \u00e0 laquelle les f\u00e9lins parviennent \u00e0 s&rsquo;\u00e9vader au fil des r\u00e9p\u00e9titions quotidiennes. Dans sa monographie historique de 1898, <em>Animal Intelligence: An Experimental Study of the Associative Processes in Animals<\/em>, Thorndike formalise math\u00e9matiquement la loi de l&rsquo;effet (<em>Law of Effect<\/em>) : les connexions stimulus-r\u00e9ponse suivies d&rsquo;une satisfaction h\u00e9donique sont grav\u00e9es dans le tissu neuronal, tandis que les connexions suivies d&rsquo;insatisfaction sont affaiblies et \u00e9limin\u00e9es.<\/p>\n<p>La filiation conceptuelle avec les travaux de Morgan est totale et express\u00e9ment reconnue par Thorndike. Toutefois, la transition morganienne vers l&rsquo;\u00e9cole am\u00e9ricaine s&rsquo;accompagne d&rsquo;un changement radical de climat \u00e9pist\u00e9mologique :<\/p>\n<ul>\n<li>Thorndike rejette l&rsquo;observation semi-naturelle pour enfermer l&rsquo;animal dans un dispositif artificiel con\u00e7u pour briser toute \u00e9chappatoire non pr\u00e9vue par le protocole exp\u00e9rimental.<\/li>\n<li>Thorndike expurge l&rsquo;analyse de toute r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la subjectivit\u00e9 animale ou aux images mn\u00e9siques conscientes, ne retenant que la courbe quantitative d&rsquo;apprentissage (temps de latence).<\/li>\n<li>Le concept d&rsquo;association d&rsquo;id\u00e9es de Morgan est brutalement rabattu sur le concept d&rsquo;association purement motrice entre un stimulus externe et un influx nerveux musculaire.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8.2 La filiation revendiqu\u00e9e par John B. Watson et le b\u00e9haviorisme classique<\/h3>\n<p>Lorsque <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.apa.org\/\">John Broadus Watson<\/a> proclame en 1913 l&rsquo;av\u00e8nement du b\u00e9haviorisme dans son manifeste incendiaire <em>Psychology as the Behaviorist Views It<\/em>, il brandit le nom de Lloyd Morgan comme le grand pr\u00e9curseur dont la psychologie moderne doit s&rsquo;inspirer. Watson salue dans le Canon de Morgan l&rsquo;instrument d&rsquo;\u00e9puration intellectuelle d\u00e9finitif ayant permis d&rsquo;extirper les scories de la m\u00e9taphysique religieuse et les fables anecdotiques de la psychologie animale victorienne.<\/p>\n<p>Cependant, ce ralliement officiel masquait une d\u00e9formation doctrinale majeure du message originel de Morgan. Watson et le b\u00e9haviorisme classique op\u00e8rent un glissement ontologique radical :<\/p>\n<p>Pour Morgan, le Canon \u00e9tait un principe <em>m\u00e9thodologique de parcimonie<\/em> : face \u00e0 un comportement, le chercheur doit d&rsquo;abord tester l&rsquo;hypoth\u00e8se psychologique la plus simple, mais la conscience subjective (la douleur, le plaisir, les images sensorielles) demeure un fait ontologique ind\u00e9niable, constituant la face interne des \u00e9v\u00e9nements corporels. Pour Watson, ce principe d&rsquo;\u00e9conomie d&rsquo;interpr\u00e9tation est arbitrairement m\u00e9tamorphos\u00e9 en un <em>\u00e9liminationnisme ontologique<\/em> f\u00e9roce : la conscience n&rsquo;existe pas, ou si elle existe, elle n&rsquo;est qu&rsquo;un \u00e9piph\u00e9nom\u00e8ne fantomatique d\u00e9nu\u00e9 de la moindre efficace causale, un vestige mythologique h\u00e9rit\u00e9 du Moyen \u00c2ge th\u00e9ologique que le v\u00e9ritable savant doit expulser du vocabulaire de la science au m\u00eame titre que le phlogistique ou l&rsquo;\u00e9ther luminif\u00e8re.<\/p>\n<p>Lloyd Morgan a d&rsquo;ailleurs exprim\u00e9 de son vivant sa vive r\u00e9probation devant cette r\u00e9cup\u00e9ration unilat\u00e9rale. Dans plusieurs articles r\u00e9dig\u00e9s dans les ann\u00e9es 1920, il a rappel\u00e9 avec insistance qu&rsquo;il n&rsquo;avait jamais pr\u00e9tendu que les animaux \u00e9taient des automates mat\u00e9riels d\u00e9nu\u00e9s de ressenti int\u00e9rieur. Il soulignait l&rsquo;absurdit\u00e9 qu&rsquo;il y avait \u00e0 vouloir fonder une science du comportement en refusant de prendre en compte le versant qualitatif et h\u00e9donique de l&rsquo;exp\u00e9rience, dont l&rsquo;impact adaptatif est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui guide la s\u00e9lection des habitudes individuelles.<\/p>\n<h3>8.3 L&#8217;empreinte sur le conditionnement op\u00e9rant de B. F. Skinner<\/h3>\n<p>C&rsquo;est sans doute chez Burrhus Frederic Skinner (1904\u20131990) et son paradigme du conditionnement op\u00e9rant (<em>operant conditioning<\/em>) que l&rsquo;on retrouve la post\u00e9rit\u00e9 la plus profonde et la plus structurante des intuitions empiriques de Lloyd Morgan. Bien que Skinner radicalise encore le rejet de la psychologie mentaliste \u00e0 travers son concept de \u00ab bo\u00eete noire \u00bb, la logique sous-jacente \u00e0 la s\u00e9lection comportementale skinnerienne est un calque structural direct du mod\u00e8le morganien des essais et erreurs.<\/p>\n<p>Skinner a souvent th\u00e9oris\u00e9 que le conditionnement op\u00e9rant est \u00e0 l&rsquo;ontogen\u00e8se individuelle ce que la s\u00e9lection naturelle darwinienne est \u00e0 la phylogen\u00e8se des esp\u00e8ces. Cette analogie magistrale est mot pour mot celle que Lloyd Morgan avait formul\u00e9e d\u00e8s 1896 dans ses essais sur la s\u00e9lection organique :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Niveau phylog\u00e9n\u00e9tique :<\/strong> La nature g\u00e9n\u00e8re al\u00e9atoirement des variations cong\u00e9nitales dans une population ; l&rsquo;environnement physique \u00e9limine les variants inaptes et s\u00e9lectionne pour la reproduction les variants pourvus d&rsquo;avantages s\u00e9lectifs mat\u00e9riels.<\/li>\n<li><strong>Niveau ontog\u00e9n\u00e9tique :<\/strong> L&rsquo;animal vivant g\u00e9n\u00e8re spontan\u00e9ment et al\u00e9atoirement un r\u00e9pertoire d&rsquo;actions motrices (comportements op\u00e9rants) ; l&rsquo;environnement imm\u00e9diat renforce h\u00e9doniquement les r\u00e9ponses produisant des contingences positives (nourriture) et \u00e9teint les r\u00e9ponses st\u00e9riles ou punitives.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;analyse fonctionnelle skinnerienne des contingences de renforcement (<em>reinforcement schedules<\/em>) peut ainsi \u00eatre lue comme la formalisation technique et instrumentale des observations qualitatives consign\u00e9es par Lloyd Morgan observant ses poussins recracher les chenilles v\u00e9n\u00e9neuses ou son chien d\u00e9verrouiller la grille de sa propri\u00e9t\u00e9. Morgan a fourni la grammaire conceptuelle initiale sans laquelle la grande architecture du b\u00e9haviorisme op\u00e9rant am\u00e9ricain n&rsquo;aurait jamais pu voir le jour.<\/p>\n<h2>9. Ouvrages majeurs et analyse textuelle compar\u00e9e<\/h2>\n<h3>9.1 Animal Life and Intelligence (1890)<\/h3>\n<p>Publi\u00e9 chez Edward Arnold \u00e0 Londres en 1890, <em>Animal Life and Intelligence<\/em> repr\u00e9sente la premi\u00e8re grande somme intellectuelle de Lloyd Morgan, \u00e0 travers laquelle il dresse un bilan critique exhaustif des trois d\u00e9cennies d&rsquo;\u00e9tudes comportementales ayant suivi la parution de l&rsquo;\u0153uvre darwinienne. C&rsquo;est le livre d&rsquo;un savant qui prend la mesure des d\u00e9rives de son \u00e9poque et commence \u00e0 forger son propre outillage th\u00e9orique.<\/p>\n<p>Dans ce volume de plus de cinq cents pages, Morgan livre une analyse m\u00e9thodique et impitoyable des r\u00e9cits accumul\u00e9s par George John Romanes et par le naturaliste Sir John Lubbock (c\u00e9l\u00e8bre pour ses recherches sur les fourmis et les abeilles). Tout en rendant un hommage appuy\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9rudition de ces pionniers, Morgan pointe avec une pr\u00e9cision chirurgicale les failles b\u00e9antes de leurs d\u00e9monstrations : confusion entre description factuelle et interpr\u00e9tation psychologique, extrapolations t\u00e9l\u00e9ologiques injustifi\u00e9es et aveuglement devant les explications m\u00e9caniques \u00e9l\u00e9mentaires.<\/p>\n<p>C&rsquo;est \u00e9galement dans cet ouvrage de 1890 que Morgan esquisse pour la toute premi\u00e8re fois sa th\u00e9orie des niveaux hi\u00e9rarchiques d&rsquo;int\u00e9gration psychique. Il refuse de voir l&rsquo;esprit comme un bloc monolithique invariant qui s&rsquo;\u00e9tendrait de mani\u00e8re uniforme de l&rsquo;amibe jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;homme. Il commence \u00e0 s\u00e9rier les \u00e9tapes : excitabilit\u00e9 protoplasmique \u00e9l\u00e9mentaire, r\u00e9flexe neuro-moteur, action instinctive inn\u00e9e, coordination sensorielle automatique, association intelligente d&rsquo;images, et enfin raisonnement conceptuel relationnel. Ce livre pose ainsi les fondations directes du s\u00e9isme \u00e9pist\u00e9mologique qui \u00e9clatera quatre ans plus tard.<\/p>\n<h3>9.2 An Introduction to Comparative Psychology (1894)<\/h3>\n<p>Consid\u00e9r\u00e9 par l&rsquo;ensemble des historiens des sciences comme le <em>magnum opus<\/em> de Lloyd Morgan et le texte matriciel de la psychologie compar\u00e9e moderne, <em>An Introduction to Comparative Psychology<\/em> (1894, r\u00e9vis\u00e9 en 1900) est l&rsquo;ouvrage dans lequel est formul\u00e9 de mani\u00e8re d\u00e9finitive le c\u00e9l\u00e8bre Canon au chapitre III. Cependant, limiter ce chef-d&rsquo;\u0153uvre \u00e0 son unique troisi\u00e8me chapitre reviendrait \u00e0 ignorer la richesse vertigineuse de son propos.<\/p>\n<p>L&rsquo;ouvrage est structur\u00e9 selon une progression architectonique d&rsquo;une rigueur implacable :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Les prol\u00e9gom\u00e8nes \u00e9pist\u00e9mologiques :<\/strong> Morgan y d\u00e9cortique la nature de l&rsquo;inf\u00e9rence analogique, fixant les r\u00e8gles de translativit\u00e9 du moi introspectif vers l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9 biologique de l&rsquo;animal.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;anatomie des processus perceptifs :<\/strong> Il distingue de fa\u00e7on magistrale la perception brute (<em>sensing<\/em>) de l&rsquo;int\u00e9gration perceptive (<em>perceiving<\/em>), d\u00e9montrant comment les impressions sensorielles brutes sont coordonn\u00e9es en objets signifiants pour l&rsquo;action sans n\u00e9cessiter le moindre recours \u00e0 un raisonnement logique.<\/li>\n<li><strong>La gen\u00e8se des sentiments et des processus d&rsquo;inhibition :<\/strong> Morgan consacre des d\u00e9veloppements novateurs au r\u00f4le central jou\u00e9 par les \u00e9motions dans la fixation des habitudes et d\u00e9taille le fonctionnement physiologique de l&rsquo;inhibition corticale, pr\u00e9figurant avec une incroyable lucidit\u00e9 les futurs travaux d&rsquo;Ivan Pavlov sur les r\u00e9flexes conditionnels.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ce trait\u00e9 se signale enfin par une analyse textuelle d&rsquo;une sobri\u00e9t\u00e9 clinique. Les descriptions d&rsquo;exp\u00e9riences y sont pr\u00e9sent\u00e9es avec une clart\u00e9 d\u00e9pouill\u00e9e, exemptes de tout adjectif sensationnel ou de toute mise en sc\u00e8ne romanesque, scellant le divorce d\u00e9finitif de la psychologie compar\u00e9e avec la litt\u00e9rature victorienne des amours animales.<\/p>\n<h3>9.3 Habit and Instinct (1896) et Animal Behaviour (1900)<\/h3>\n<p>Avec la parution coup sur coup de <em>Habit and Instinct<\/em> en 1896 et d&rsquo;<em>Animal Behaviour<\/em> en 1900, Lloyd Morgan assoit d\u00e9finitivement son autorit\u00e9 scientifique et donne \u00e0 la discipline ses contours modernes en clarifiant la distinction entre ce que l&rsquo;\u00e9thologie contemporaine appellera l&rsquo;\u00ab inn\u00e9 \u00bb et l&rsquo;\u00ab acquis \u00bb.<\/p>\n<p><em>Habit and Instinct<\/em> synth\u00e9tise les r\u00e9sultats des centaines d&rsquo;exp\u00e9riences que Morgan a men\u00e9es sur l&rsquo;incubation artificielle des oiseaux. Il y cartographie avec un souci du d\u00e9tail sans pr\u00e9c\u00e9dent les conduites qui rel\u00e8vent de la programmation biologique stricte (la nage imm\u00e9diate des canetons, le toilettage des plumes, les cris d&rsquo;alarme inn\u00e9s) et celles qui rel\u00e8vent imp\u00e9rativement de l&rsquo;apprentissage personnel (le choix des proies comestibles, la peur sp\u00e9cifique des pr\u00e9dateurs terrestres, la reconnaissance des points d&rsquo;eau). L&rsquo;auteur y aborde \u00e9galement la d\u00e9licate question de la \u00ab tradition animale \u00bb, montrant comment certaines habitudes peuvent se transmettre horizontalement d&rsquo;un individu \u00e0 l&rsquo;autre par simple contagion sociale et imitation sensorimotrice sans impliquer de code g\u00e9n\u00e9tique ni de langage abstrait.<\/p>\n<p><em>Animal Behaviour<\/em>, paru au tournant du si\u00e8cle, se pr\u00e9sente comme un manuel plus accessible mais d&rsquo;une grande profondeur conceptuelle. Morgan y passe en revue le comportement des invert\u00e9br\u00e9s (araign\u00e9es, insectes sociaux), les rituels complexes de courtoisie et de parade nuptiale chez les oiseaux, et les modes de communication vocale chez les mammif\u00e8res sup\u00e9rieurs. L&rsquo;ouvrage consacre l&rsquo;autonomie institutionnelle de la psychologie compar\u00e9e : celle-ci n&rsquo;est plus une simple annexe de la philosophie de l&rsquo;esprit ou une branche marginale de la m\u00e9decine v\u00e9t\u00e9rinaire ; elle est une science biologique \u00e0 part enti\u00e8re, dot\u00e9e de son corpus de concepts propres, de ses protocoles de validation empirique et de son r\u00f4le directeur au sein de la grande synth\u00e8se \u00e9volutionniste.<\/p>\n<h2>10. D\u00e9bats critiques et r\u00e9\u00e9valuations contemporaines du Canon<\/h2>\n<h3>10.1 L&rsquo;accusation d&rsquo;anthropod\u00e9ni (anthropodenial) selon Frans de Waal<\/h3>\n<p>Si le Canon de Morgan a r\u00e9gn\u00e9 sans partage sur les sciences du comportement animal pendant la majeure partie du XXe si\u00e8cle, il a fait l&rsquo;objet, au cours des trois derni\u00e8res d\u00e9cennies, de vigoureuses contestations \u00e9pist\u00e9mologiques \u00e9manant des primatologues et des \u00e9thologues de terrain. La critique la plus retentissante et la plus influente a \u00e9t\u00e9 formul\u00e9e par le c\u00e9l\u00e8bre primatologue n\u00e9erlandais <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.emory.edu\/\">Frans de Waal<\/a> (1948\u20132024).<\/p>\n<p>De Waal reproche au paradigme morganien d&rsquo;avoir engendr\u00e9 une c\u00e9cit\u00e9 th\u00e9orique inverse de l&rsquo;anthropomorphisme, qu&rsquo;il a baptis\u00e9e d&rsquo;un n\u00e9ologisme percutant : l&rsquo;<strong>anthropod\u00e9ni<\/strong> (<em>anthropodenial<\/em>). L&rsquo;anthropod\u00e9ni d\u00e9signe le refus visc\u00e9ral et dogmatique de reconna\u00eetre la pr\u00e9sence de structures cognitives sup\u00e9rieures, d&rsquo;\u00e9motions empathiques ou de rationalit\u00e9 chez des organismes non humains, m\u00eame lorsque l&rsquo;ensemble des donn\u00e9es comportementales concorde vers une telle interpr\u00e9tation. Selon De Waal, l&rsquo;application rigide et int\u00e9griste du Canon de Morgan conduit \u00e0 une distorsion m\u00e9thodologique absurde :<\/p>\n<p>Lorsque deux esp\u00e8ces phylog\u00e9n\u00e9tiquement siamoises \u2014 comme l&rsquo;\u00eatre humain et le chimpanz\u00e9 (qui partagent plus de 98 % de leur patrimoine g\u00e9n\u00e9tique et une architecture c\u00e9r\u00e9brale quasi identique) \u2014 manifestent des comportements d&rsquo;apaisement, de r\u00e9conciliation post-conflit, de tromperie tactique ou de deuil manifestes, le Canon contraint le chercheur \u00e0 forger deux explications radicalement diff\u00e9rentes : une explication par la conscience sup\u00e9rieure et l&#8217;empathie pour l&rsquo;humain, et une explication alambiqu\u00e9e par le r\u00e9flexe conditionn\u00e9 ou l&rsquo;association pavlovienne aveugle pour le chimpanz\u00e9. Pour De Waal, ce r\u00e9ductionnisme obstin\u00e9 cesse d&rsquo;\u00eatre une vertu de parcimonie scientifique pour devenir une p\u00e9tition de principe n\u00e9o-cr\u00e9ationniste visant \u00e0 pr\u00e9server artificiellement l&rsquo;exceptionnalisme de l&rsquo;esp\u00e8ce humaine.<\/p>\n<h3>10.2 La r\u00e9interpr\u00e9tation \u00e9pist\u00e9mologique : r\u00e8gle m\u00e9thodologique ou dogme ontologique ?<\/h3>\n<p>Ces d\u00e9bats ont incit\u00e9 les philosophes des sciences contemporains \u00e0 r\u00e9examiner avec une grande acuit\u00e9 technique le statut logique du principe de Morgan. Des penseurs comme Elliott Sober (auteur de <em>From a Biological Point of View<\/em>) et Daniel Dennett (p\u00e8re de l&rsquo;approche de la \u00ab posture intentionnelle \u00bb ou <em>intentional stance<\/em>) ont montr\u00e9 que le concept de parcimonie cognitive n&rsquo;est nullement \u00e9quivalent \u00e0 celui de simplicit\u00e9 biologique :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le pi\u00e8ge de la simplicit\u00e9 computationnelle :<\/strong> Elliott Sober souligne qu&rsquo;une explication par une \u00ab facult\u00e9 inf\u00e9rieure \u00bb (par exemple, un r\u00e9seau d&rsquo;associations de centaines de contingences perceptives distinctes apprises une \u00e0 une) peut s&rsquo;av\u00e9rer infiniment plus lourde, complexe et co\u00fbteuse en termes de machinerie cognitive neuronale que l&rsquo;apprentissage d&rsquo;une seule r\u00e8gle logique g\u00e9n\u00e9rale abstraite. Pr\u00e9f\u00e9rer l&rsquo;accumulation m\u00e9canique d&rsquo;essais et erreurs au raisonnement peut violer le v\u00e9ritable principe de parcimonie de la th\u00e9orie de l&rsquo;information.<\/li>\n<li><strong>La posture intentionnelle de Dennett :<\/strong> Dennett affirme que pour pr\u00e9dire le comportement d&rsquo;un organisme hautement complexe (comme un renard chassant ou un corvid\u00e9 cachant de la nourriture), il est infiniment plus \u00e9conomique et pr\u00e9dictif de le traiter comme un agent rationnel dot\u00e9 de croyances et de d\u00e9sirs que de vouloir mod\u00e9liser l&rsquo;inextricable enchev\u00eatrement de ses r\u00e9flexes sensorimoteurs.<\/li>\n<\/ul>\n<p>La conclusion dominante de ces r\u00e9\u00e9valuations contemporaines est que le Canon de Morgan ne doit jamais \u00eatre transform\u00e9 en un dogme ontologique grav\u00e9 dans le marbre. Il doit demeurer ce que Morgan voulait qu&rsquo;il soit : une heuristique m\u00e9thodologique r\u00e9visable, une r\u00e8gle de prudence visant \u00e0 emp\u00eacher les conclusions h\u00e2tives lors des phases initiales de la recherche, sans jamais interdire a priori la reconnaissance de formes sup\u00e9rieures d&rsquo;intellect d\u00e8s lors que les donn\u00e9es empiriques l&rsquo;exigent l\u00e9gitimement.<\/p>\n<h3>10.3 Les d\u00e9fis pos\u00e9s par la cognition animale contemporaine<\/h3>\n<p>L&rsquo;explosion de la recherche en cognition animale au cours du premier quart du XXIe si\u00e8cle a d\u00e9finitivement \u00e9branl\u00e9 la stricte hi\u00e9rarchie lin\u00e9aire de \u00ab l&rsquo;\u00e9chelle psychologique \u00bb sur laquelle Lloyd Morgan appuyait son raisonnement. Les d\u00e9couvertes accumul\u00e9es sur des groupes zoologiques tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9s des primates ont d\u00e9montr\u00e9 que l&rsquo;intelligence et la pens\u00e9e ne sont pas des pr\u00e9rogatives r\u00e9serv\u00e9es au sommet de la branche des mammif\u00e8res :<\/p>\n<p>Les recherches men\u00e9es sur les c\u00e9tac\u00e9s (dauphins, orques) ont mis en \u00e9vidence l&rsquo;existence d&rsquo;une v\u00e9ritable conscience de soi (r\u00e9ussite \u00e9clatante au test du miroir de Gallup), de dialectes culturels r\u00e9gionaux et d&rsquo;une m\u00e9moire sociale s&rsquo;\u00e9tendant sur des d\u00e9cennies. Plus spectaculaire encore : les travaux men\u00e9s par Nicola Clayton sur les corvid\u00e9s (geais buissonniers, corbeaux cal\u00e9doniens) ont prouv\u00e9 que ces oiseaux sont capables de m\u00e9moire \u00e9pisodique (se souvenir du \u00ab quoi \u00bb, du \u00ab o\u00f9 \u00bb et du \u00ab quand \u00bb d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement pass\u00e9 unique), de planification intentionnelle pour des besoins futurs abstraits, et m\u00eame d&rsquo;une forme \u00e9labor\u00e9e de \u00ab th\u00e9orie de l&rsquo;esprit \u00bb, ajustant le lieu de leurs caches de nourriture selon qu&rsquo;ils ont \u00e9t\u00e9 ou non observ\u00e9s par un rival potentiel.<\/p>\n<p>L&rsquo;apparition de ces facult\u00e9s cognitives sophistiqu\u00e9es chez des lign\u00e9es dont les cerveaux ne poss\u00e8dent pas de n\u00e9ocortex stratifi\u00e9 mais des structures ganglionnaires denses (le pallium aviaire) prouve que l&rsquo;\u00e9volution cognitive ne progresse pas le long d&rsquo;une \u00e9chelle scalaire unique (la vieille <em>scala naturae<\/em>), mais selon une mosa\u00efque de radiations adaptatives ind\u00e9pendantes. Face \u00e0 ce foisonnement de comp\u00e9tences r\u00e9parties sur les rameaux du buisson phylog\u00e9n\u00e9tique, le Canon de Morgan ne saurait plus \u00eatre appliqu\u00e9 comme une barri\u00e8re \u00e9tanche limitant la cognition des animaux \u00e0 de simples automatismes ; il demeure toutefois un salutaire garde-fou m\u00e9thodologique pour concevoir des protocoles capables de s\u00e9parer les comp\u00e9tences cognitives r\u00e9elles des artefacts exp\u00e9rimentaux.<\/p>\n<h2>11. L&rsquo;h\u00e9ritage de Morgan dans l&rsquo;\u00e9thologie et les neurosciences cognitives<\/h2>\n<h3>11.1 L&rsquo;influence sur les pionniers de l&rsquo;\u00e9thologie europ\u00e9enne<\/h3>\n<p>Lorsque l&rsquo;\u00e9thologie classique \u00e9merge en Europe continentale dans les ann\u00e9es 1930 sous l&rsquo;impulsion de Konrad Lorenz (1903\u20131989) et de Nikolaas Tinbergen (1907\u20131988), la dette contract\u00e9e envers C. Lloyd Morgan est imm\u00e9diatement reconnue. Les p\u00e8res fondateurs de l&rsquo;\u00e9tude compar\u00e9e du comportement animal puisent directement dans les trait\u00e9s de Morgan les distinctions conceptuelles qui formeront le socle de leur paradigme victorieux :<\/p>\n<p>La dichotomie fondamentale \u00e9tablie par Lorenz entre le \u00ab pattern d&rsquo;action fixe \u00bb (<em>fixed action pattern<\/em> ou FAP), m\u00e9canisme neurophysiologique hautement coordonn\u00e9 et d\u00e9clench\u00e9 de mani\u00e8re inn\u00e9e, et l&rsquo;ajustement adaptatif par apprentissage sensorimoteur d\u00e9coule en ligne droite des analyses de <em>Habit and Instinct<\/em>. De m\u00eame, les c\u00e9l\u00e8bres exp\u00e9riences de Lorenz sur le ph\u00e9nom\u00e8ne de l&rsquo;impr\u00e9gnation (<em>imprinting<\/em>) chez les oisons nouveau-n\u00e9s r\u00e9pliquent et th\u00e9orisent les observations que Morgan avait consign\u00e9es cinquante ans auparavant sur ses canetons suivant le premier objet mouvant apparu apr\u00e8s leur \u00e9closion.<\/p>\n<p>Par ailleurs, Nikolaas Tinbergen a repris \u00e0 son compte l&rsquo;injonction m\u00e9thodologique morganienne d&rsquo;observer l&rsquo;animal dans les conditions les plus proches possibles de son \u00e9cologie fonctionnelle. Les c\u00e9l\u00e8bres \u00ab quatre questions \u00bb de Tinbergen (causalit\u00e9 imm\u00e9diate, ontogen\u00e8se, valeur adaptative de survie, phylogen\u00e8se) trouvent leur parfaite pr\u00e9figuration dans l&rsquo;architecture interdisciplinaire d\u00e9ploy\u00e9e par Morgan \u00e0 Bristol, o\u00f9 la neurophysiologie (cause), l&rsquo;\u00e9levage au nid (ontogen\u00e8se), le succ\u00e8s h\u00e9donique (fonction) et la pal\u00e9ontologie (histoire \u00e9volutive) \u00e9taient convoqu\u00e9s de concert pour \u00e9clairer chaque pan du comportement.<\/p>\n<h3>11.2 L&rsquo;apport aux sciences cognitives computationnelles<\/h3>\n<p>L&rsquo;actualit\u00e9 de la pens\u00e9e de Lloyd Morgan s&rsquo;av\u00e8re tout aussi \u00e9clatante au sein des sciences cognitives de pointe, particuli\u00e8rement dans le domaine de l&rsquo;intelligence artificielle et de la mod\u00e9lisation computationnelle de l&rsquo;esprit. L&rsquo;une des branches les plus prosp\u00e8res de l&rsquo;apprentissage automatique moderne (<em>machine learning<\/em>) n&rsquo;est autre que l&rsquo;<strong>apprentissage par renforcement<\/strong> (<em>Reinforcement Learning<\/em>), popularis\u00e9 par les travaux th\u00e9oriques de Richard Sutton et Andrew Barto :<\/p>\n<p>Dans ce mod\u00e8le math\u00e9matique, un agent virtuel plac\u00e9 dans un environnement complexe explore un espace d&rsquo;\u00e9tats possibles en g\u00e9n\u00e9rant des actions al\u00e9atoires, recevant en retour des r\u00e9compenses num\u00e9riques positives ou des p\u00e9nalit\u00e9s n\u00e9gatives. Les algorithmes d&rsquo;essais-erreurs (tels que le <em>Q-learning<\/em>) optimisent la politique de l&rsquo;agent en fixant progressivement les trajectoires victorieuses et en \u00e9liminant les actions st\u00e9riles, r\u00e9pliquant au bit pr\u00e8s la dynamique du chien Tony devant la barri\u00e8re de Lloyd Morgan. Les informaticiens reconnaissent aujourd&rsquo;hui dans les \u00e9crits de Morgan la premi\u00e8re description rigoureuse de ce principe computationnel universel.<\/p>\n<p>D&rsquo;autre part, la th\u00e9orie de l&rsquo;\u00e9volution \u00e9mergente de Morgan trouve une r\u00e9sonance spectaculaire dans les travaux sur les syst\u00e8mes dynamiques non lin\u00e9aires, les r\u00e9seaux neuronaux artificiels profonds et la vie artificielle :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;id\u00e9e que des propri\u00e9t\u00e9s qualitatives globales nouvelles puissent \u00e9merger spontaneously d&rsquo;un r\u00e9seau massif d&rsquo;unit\u00e9s de calcul \u00e9l\u00e9mentaires sans programmation pr\u00e9alable explicite valide le concept d&rsquo;\u00e9mergence qualitative de 1923.<\/li>\n<li>L&rsquo;approche contemporaine de l&rsquo;esprit incarn\u00e9 et \u00e9nactif (port\u00e9e par Francisco Varela, Evan Thompson et Alva No\u00eb), qui refuse de penser la cognition comme un traitement logique abstrait de symboles pour la situer dans la boucle sensorimotrice continue reliant le corps physique \u00e0 son environnement, constitue un prolongement philosophique direct des analyses morganiennes de l&rsquo;intelligence pratique ancr\u00e9e dans l&rsquo;action motrice.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>11.3 L&rsquo;actualit\u00e9 de la pens\u00e9e de Morgan au XXIe si\u00e8cle<\/h3>\n<p>Au c\u0153ur du XXIe si\u00e8cle, la pertinence de l&rsquo;\u0153uvre de Conwy Lloyd Morgan s&rsquo;impose \u00e9galement dans le champ de l&rsquo;\u00e9thique environnementale et du droit des animaux. \u00c0 une \u00e9poque o\u00f9 nos soci\u00e9t\u00e9s r\u00e9\u00e9valuent le statut moral des \u00eatres vivants et s&rsquo;interrogent sur la reconnaissance de la sentience chez les invert\u00e9br\u00e9s (comme les c\u00e9phalopodes et les d\u00e9capodes), l&rsquo;exigence morganienne de mod\u00e9lisation objective prend une dimension politique et soci\u00e9tale fondamentale.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9thique de la consid\u00e9ration animale ne gagne rien \u00e0 s&rsquo;appuyer sur des fables anthropomorphiques vuln\u00e9rables \u00e0 la premi\u00e8re r\u00e9futation de laboratoire ; elle a au contraire besoin de s&rsquo;ancrer dans une caract\u00e9risation scientifique rigoureuse des besoins cognitifs, \u00e9motionnels et perceptifs propres \u00e0 chaque esp\u00e8ce. En nous enseignant \u00e0 respecter l&rsquo;animal pour ce qu&rsquo;il est v\u00e9ritablement \u2014 une cr\u00e9ature dot\u00e9e d&rsquo;une intelligence sensorimotrice admirablement cisel\u00e9e par l&rsquo;\u00e9volution \u2014 plut\u00f4t que pour le reflet humain id\u00e9alis\u00e9 que nous aimons projeter sur lui, Lloyd Morgan a trac\u00e9 la seule voie possible vers une bio\u00e9thique rationnelle et \u00e9mancip\u00e9e du narcissisme d&rsquo;esp\u00e8ce.<\/p>\n<p>Enfin, face aux performances stup\u00e9fiantes des mod\u00e8les de langage contemporains (LLM) et des architectures d&rsquo;intelligence artificielle g\u00e9n\u00e9rative, l&rsquo;esprit du Canon de Morgan n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 aussi vital. Face \u00e0 un syst\u00e8me informatique qui produit des textes philosophiques d&rsquo;une fluidit\u00e9 parfaite, la tentation spontan\u00e9e des observateurs est d&rsquo;attribuer imm\u00e9diatement \u00e0 l&rsquo;algorithme une conscience de soi, une compr\u00e9hension s\u00e9mantique profonde et des \u00e9tats d&rsquo;\u00e2me r\u00e9flexifs. Le Canon de Morgan rappelle avec une acuit\u00e9 salutaire que si une performance comportementale (ici, la g\u00e9n\u00e9ration textuelle) peut \u00eatre pleinement expliqu\u00e9e par des facult\u00e9s computationnelles inf\u00e9rieures (le calcul statistique probabiliste de pr\u00e9diction du prochain token sur des milliards de param\u00e8tres), il est scientifiquement et philosophiquement ill\u00e9gitime d&rsquo;invoquer une conscience sup\u00e9rieure tant que la preuve irr\u00e9futable d&rsquo;une telle int\u00e9riorit\u00e9 n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 formellement apport\u00e9e.<\/p>\n<h2>12. Bilan et port\u00e9e intellectuelle de la vie de C. Lloyd Morgan<\/h2>\n<h3>12.1 Une figure de proue \u00e0 la charni\u00e8re de deux si\u00e8cles<\/h3>\n<p>L&rsquo;itin\u00e9raire de Conwy Lloyd Morgan offre le portrait saisissant d&rsquo;un g\u00e9ant intellectuel ayant su traverser la charni\u00e8re tumultueuse de deux si\u00e8cles sans jamais c\u00e9der aux facilit\u00e9s des modes id\u00e9ologiques \u00e9ph\u00e9m\u00e8res. Form\u00e9 dans l&rsquo;aura majestueuse du naturalisme victorien de Darwin et de Huxley, il a su en pr\u00e9server l&rsquo;amour passionn\u00e9 pour l&rsquo;observation de la nature sauvage et la conviction in\u00e9branlable de l&rsquo;unit\u00e9 fondamentale du vivant, tout en devenant l&rsquo;accoucheur impitoyable de la psychologie scientifique moderne, exigeante, m\u00e9trique et exp\u00e9rimentale.<\/p>\n<p>Tout au long de son existence, Morgan a incarn\u00e9 une admirable vertu de r\u00e9sistance intellectuelle face aux d\u00e9rives sym\u00e9triques de son temps :<\/p>\n<p>Il a combattu sans rel\u00e2che le laxisme anecdotique de l&rsquo;anthropomorphisme mondain qui mena\u00e7ait de transformer la science de l&rsquo;esprit en une litt\u00e9rature d&rsquo;agr\u00e9ment sans rigueur. Mais avec la m\u00eame vigueur lucide, il a refus\u00e9 d&rsquo;abdiquer devant le r\u00e9ductionnisme mat\u00e9rialiste radical de Watson, qui entendait amputer l&rsquo;homme et l&rsquo;animal de leur vie int\u00e9rieure subjective pour complaire \u00e0 un f\u00e9tichisme instrumental born\u00e9. De m\u00eame, face \u00e0 l&rsquo;engouement de nombreux scientifiques victoriens pour le spiritisme et l&rsquo;occultisme (qui s\u00e9duisit des savants de premier plan comme Alfred Russel Wallace ou Oliver Lodge), Morgan maintint une rectitude m\u00e9thodologique absolue, refusant toute fuite dans l&rsquo;irrationnel tout en osant b\u00e2tir une m\u00e9taphysique de l&rsquo;esprit d&rsquo;une rare hauteur sp\u00e9culative.<\/p>\n<p>Cette int\u00e9grit\u00e9 intellectuelle se manifestait \u00e9galement par une remarquable capacit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;auto-correction critique. Morgan n&rsquo;a jamais h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 modifier ses propres concepts, \u00e0 r\u00e9viser la formulation de ses postulats ou \u00e0 reconna\u00eetre la valeur des critiques formul\u00e9es par ses contradicteurs. Il fut l&rsquo;exemple accompli du savant philosophe : un travailleur infatigable, doubl\u00e9 d&rsquo;un esprit d&rsquo;une immense probit\u00e9 morale et d&rsquo;une modestie acad\u00e9mique l\u00e9gendaire.<\/p>\n<h3>12.2 La post\u00e9rit\u00e9 \u00e9ditoriale et institutionnelle<\/h3>\n<p>Sur le plan institutionnel et \u00e9ditorial, la post\u00e9rit\u00e9 de Lloyd Morgan pr\u00e9sente un contraste paradoxal r\u00e9v\u00e9lateur de l&rsquo;histoire des id\u00e9es. Si son patronyme demeure universellement cit\u00e9 dans tous les manuels universitaires de psychologie cognitive, d&rsquo;\u00e9thologie et d&rsquo;histoire de la philosophie des sciences de par le monde, il est presque toujours r\u00e9duit \u00e0 la mention lapidaire de son fameux \u00ab Canon \u00bb du chapitre III de 1894, \u00e9clipsant la quasi-totalit\u00e9 du reste de son \u0153uvre prolifique.<\/p>\n<p>Ses grands trait\u00e9s de maturit\u00e9 \u2014 <em>Habit and Instinct<\/em>, <em>Animal Behaviour<\/em>, <em>The Interpretation of Nature<\/em>, ainsi que ses magnifiques volumes sur l&rsquo;\u00e9volution \u00e9mergente \u2014 ont longtemps souffert d&rsquo;un relatif oubli \u00e9ditorial, n&rsquo;\u00e9tant accessibles qu&rsquo;aux \u00e9rudits et aux historiens sp\u00e9cialis\u00e9s. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne s&rsquo;explique en partie par la fragmentation des disciplines au cours du XXe si\u00e8cle : les psychologues am\u00e9ricains ont rejet\u00e9 sa dimension philosophique et introspective pour n&rsquo;en retenir que l&rsquo;interdiction m\u00e9thodologique ; les biologistes g\u00e9n\u00e9ticiens ont longtemps ignor\u00e9 son apport \u00e0 la s\u00e9lection organique jusqu&rsquo;\u00e0 la red\u00e9couverte de l&rsquo;effet Baldwin ; et les philosophes analytiques du milieu du si\u00e8cle ont d\u00e9daign\u00e9 les vastes syst\u00e8mes cosmologiques au profit de l&rsquo;analyse linguistique formelle.<\/p>\n<p>Toutefois, le paysage acad\u00e9mique contemporain conna\u00eet un mouvement spectaculaire de r\u00e9habilitation et de red\u00e9couverte de l&rsquo;h\u00e9ritage morganien. Les d\u00e9partements de psychologie compar\u00e9e de Bristol, de Cambridge et des grandes universit\u00e9s am\u00e9ricaines r\u00e9\u00e9ditent ses \u00e9crits fondamentaux, tandis que les archives de sa correspondance conserv\u00e9es \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Bristol font l&rsquo;objet de travaux d&rsquo;historiographie approfondis. Les sp\u00e9cialistes de l&rsquo;\u00e9mergentisme contemporain (comme Jaegwon Kim, Mark Bickhard ou Terrence Deacon) relisent avec une admiration renouvel\u00e9e ses conf\u00e9rences Gifford, y d\u00e9couvrant les cl\u00e9s d&rsquo;une pens\u00e9e syst\u00e9mique capable de d\u00e9passer les apories actuelles de la philosophie de l&rsquo;esprit.<\/p>\n<h3>12.3 Conclusions g\u00e9n\u00e9rales sur l&rsquo;\u0153uvre d&rsquo;un pionnier m\u00e9connu<\/h3>\n<p>Au terme de cette exploration exhaustive de l&rsquo;univers intellectuel de Conwy Lloyd Morgan, appara\u00eet dans toute sa grandeur la figure d&rsquo;un pionnier dont la pens\u00e9e n&rsquo;a cess\u00e9 d&rsquo;anticiper les grandes interrogations scientifiques de notre pr\u00e9sent. Loin d&rsquo;\u00eatre un simple censeur m\u00e9thodologique ou une figure de transition effac\u00e9e par ses successeurs, Morgan fut un authentique visionnaire qui comprit avant quiconque que l&rsquo;esprit humain ne peut \u00eatre compris qu&rsquo;en retra\u00e7ant patiemment les m\u00e9andres de son \u00e9mergence \u00e0 travers la longue cha\u00eene des formes vivantes.<\/p>\n<p>Son \u0153uvre nous l\u00e8gue trois enseignements fondamentaux qui conservent une force intacte :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La rigueur sans le r\u00e9ductionnisme :<\/strong> Le Canon de Morgan nous rappelle que la rigueur de la preuve empirique ne doit jamais servir de pr\u00e9texte \u00e0 la n\u00e9gation m\u00e9prisante de la complexit\u00e9 du r\u00e9el. On peut \u00eatre rigoureux sans \u00eatre mutilateur.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;action comme racine de la pens\u00e9e :<\/strong> En d\u00e9montrant que l&rsquo;intelligence na\u00eet des coordinations motrices concr\u00e8tes engag\u00e9es dans la survie avant de devenir sp\u00e9culation abstraite, il a ancr\u00e9 la cognition dans l&rsquo;\u00e9cologie vivante, offrant une assise in\u00e9branlable aux th\u00e9ories contemporaines de l&rsquo;esprit incarn\u00e9.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;ouverture \u00e0 l&rsquo;inconnu cr\u00e9ateur :<\/strong> Sa philosophie de l&rsquo;\u00e9mergence nous invite \u00e0 concevoir l&rsquo;univers non comme un m\u00e9canisme d&rsquo;horlogerie pr\u00e9visible et clos, mais comme une aventure cr\u00e9atrice ouverte, au sein de laquelle la vie et l&rsquo;esprit surgissent comme des nouveaut\u00e9s qualitatives sublimes, transformant \u00e0 jamais la face mat\u00e9rielle du cosmos.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Pour toutes ces raisons, C. Lloyd Morgan demeure l&rsquo;une des figures les plus attachantes, les plus f\u00e9condes et les plus exemplaires de l&rsquo;histoire des sciences de la vie et de l&rsquo;esprit : un savant qui sut allier l&rsquo;aust\u00e8re discipline du laboratoire \u00e0 l&rsquo;audace des cimes m\u00e9taphysiques pour percer le myst\u00e8re \u00e9ternel de nos origines psychiques.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Baldwin, J. M. (1896). A new factor in evolution. <em>The American Naturalist<\/em>, 30(354), 441\u2013451. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1086\/276408\">https:\/\/doi.org\/10.1086\/276408<\/a><\/li>\n<li>Broad, C. D. (1925). <em>The Mind and its Place in Nature<\/em>. Kegan Paul, Trench, Trubner &amp; Co. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/minditsplaceinna00broauoft\">https:\/\/archive.org\/details\/minditsplaceinna00broauoft<\/a><\/li>\n<li>Clayton, N. S., &amp; Dickinson, A. (1998). Episodic-like memory during cache recovery by scrub jays. <em>Nature<\/em>, 395(6699), 272\u2013274. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/26216\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/26216<\/a><\/li>\n<li>Darwin, C. (1871). <em>The Descent of Man, and Selection in Relation to Sex<\/em>. John Murray. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.darwinproject.ac.uk\/\">https:\/\/www.darwinproject.ac.uk\/<\/a><\/li>\n<li>Darwin, C. (1872). <em>The Expression of the Emotions in Man and Animals<\/em>. John Murray. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.darwinproject.ac.uk\/\">https:\/\/www.darwinproject.ac.uk\/<\/a><\/li>\n<li>De Waal, F. B. M. (1999). Anthropomorphism and anthropodenial: Consistency in our thinking about humans and other animals. <em>Philosophical Topics<\/em>, 27(1), 255\u2013280. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.5840\/philtopics199927122\">https:\/\/doi.org\/10.5840\/philtopics199927122<\/a><\/li>\n<li>Dennett, D. C. (1987). <em>The Intentional Stance<\/em>. MIT Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262540537\/the-intentional-stance\/\">https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262540537\/the-intentional-stance\/<\/a><\/li>\n<li>Lorenz, K. (1935). Der Kumpan in der Umwelt des Vogels. <em>Journal f\u00fcr Ornithologie<\/em>, 83(2), 137\u2013213. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1007\/BF01905355\">https:\/\/doi.org\/10.1007\/BF01905355<\/a><\/li>\n<li>Morgan, C. L. (1890). <em>Animal Life and Intelligence<\/em>. Edward Arnold. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/animallifeandint00morguoft\">https:\/\/archive.org\/details\/animallifeandint00morguoft<\/a><\/li>\n<li>Morgan, C. L. (1894). <em>An Introduction to Comparative Psychology<\/em>. Walter Scott. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/anintroductiont00morggoog\">https:\/\/archive.org\/details\/anintroductiont00morggoog<\/a><\/li>\n<li>Morgan, C. L. (1896). <em>Habit and Instinct<\/em>. Edward Arnold. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/habitandinstinc00morguoft\">https:\/\/archive.org\/details\/habitandinstinc00morguoft<\/a><\/li>\n<li>Morgan, C. L. (1896). On modification and variation. <em>Science<\/em>, 4(99), 733\u2013740. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.4.99.733\">https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.4.99.733<\/a><\/li>\n<li>Morgan, C. L. (1900). <em>Animal Behaviour<\/em>. Edward Arnold. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/animalbehaviour00morg\">https:\/\/archive.org\/details\/animalbehaviour00morg<\/a><\/li>\n<li>Morgan, C. L. (1923). <em>Emergent Evolution: The Gifford Lectures Delivered in the University of St Andrews in the Year 1922<\/em>. Williams and Norgate. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/emergentevolutio00morg\">https:\/\/archive.org\/details\/emergentevolutio00morg<\/a><\/li>\n<li>Morgan, C. L. (1926). <em>Life, Mind, and Spirit: Being the Second Course of the Gifford Lectures Delivered in the University of St Andrews in the Year 1923<\/em>. Williams and Norgate. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.giffordlectures.org\/lectures\/life-mind-and-spirit\">https:\/\/www.giffordlectures.org\/lectures\/life-mind-and-spirit<\/a><\/li>\n<li>Radick, G. (2000). Morgan&rsquo;s canon, Garner&rsquo;s phonograph, and the simplification of animal mind. <em>History of Science<\/em>, 38(1), 61\u201389. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1177\/007327530003800103\">https:\/\/doi.org\/10.1177\/007327530003800103<\/a><\/li>\n<li>Romanes, G. J. (1882). <em>Animal Intelligence<\/em>. Kegan Paul, Trench, &amp; Co. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/animalintell00roma\">https:\/\/archive.org\/details\/animalintell00roma<\/a><\/li>\n<li>Skinner, B. F. (1938). <em>The Behavior of Organisms: An Experimental Analysis<\/em>. Appleton-Century. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.bfskinner.org\/\">https:\/\/www.bfskinner.org\/<\/a><\/li>\n<li>Sober, E. (1998). Morgan&rsquo;s canon. In D. Cummins &amp; C. Allen (Eds.), <em>The Evolution of Mind<\/em> (pp. 224\u2013242). Oxford University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/oso\/9780195110531.003.0011\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/oso\/9780195110531.003.0011<\/a><\/li>\n<li>Thorndike, E. L. (1898). Animal intelligence: An experimental study of the associative processes in animals. <em>The Psychological Review: Monograph Supplements<\/em>, 2(4), 1\u2013109. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0092987\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0092987<\/a><\/li>\n<li>Tinbergen, N. (1963). On aims and methods of ethology. <em>Zeitschrift f\u00fcr Tierpsychologie<\/em>, 20(4), 410\u2013433. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1439-0310.1963.tb01161.x\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1439-0310.1963.tb01161.x<\/a><\/li>\n<li>Waddington, C. H. (1953). Genetic assimilation of an acquired character. <em>Evolution<\/em>, 7(2), 118\u2013126. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1558-5646.1953.tb00070.x\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1558-5646.1953.tb00070.x<\/a><\/li>\n<li>Watson, J. B. (1913). Psychology as the behaviorist views it. <em>Psychological Review<\/em>, 20(2), 158\u2013177. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0074428\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0074428<\/a><\/li>\n<li>Weismann, A. (1893). <em>The Germ-Plasm: A Theory of Heredity<\/em>. Charles Scribner&rsquo;s Sons. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/germplasma00weis\">https:\/\/archive.org\/details\/germplasma00weis<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une analyse exhaustive de la vie, de l&rsquo;\u0153uvre et de la contribution th\u00e9orique de C. 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