{"id":14327,"date":"2026-10-07T12:56:25","date_gmt":"2026-10-07T12:56:25","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/brian-hare-1976-a-nos-jours\/"},"modified":"2026-10-07T12:56:25","modified_gmt":"2026-10-07T12:56:25","slug":"brian-hare-1976-a-nos-jours","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=brian-hare-1976-a-nos-jours","title":{"rendered":"Brian Hare &#8211; 1976 \u00e0 nos jours"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;esprit animal et de l&rsquo;\u00e9volution de la cognition humaine a longtemps \u00e9t\u00e9 prisonni\u00e8re d&rsquo;une dichotomie r\u00e9ductrice opposant un anthropocentrisme triomphant \u00e0 un behaviorisme m\u00e9caniste. Dans ce paysage intellectuel, les travaux de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/evolutionaryanthropology.duke.edu\/people\/brian-hare\">Brian Hare<\/a>, n\u00e9 en 1976, repr\u00e9sentent une rupture \u00e9pist\u00e9mologique majeure. Professeur d&rsquo;anthropologie \u00e9volutive, de psychologie et de neurosciences \u00e0 l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/duke.edu\/\">Universit\u00e9 Duke<\/a>, Brian Hare a profond\u00e9ment reconfigur\u00e9 notre compr\u00e9hension de l&rsquo;intelligence sociale en pla\u00e7ant au c\u0153ur de ses recherches une id\u00e9e \u00e0 la fois provocatrice et \u00e9l\u00e9gante : ce ne sont pas la puissance brute de calcul, l&rsquo;agressivit\u00e9 ou la domination physique qui ont constitu\u00e9 les moteurs primordiaux de l&rsquo;\u00e9volution cognitive chez certaines des esp\u00e8ces les plus prosp\u00e8res de la plan\u00e8te, mais bien la tol\u00e9rance sociale, la communication coop\u00e9rative et la convivialit\u00e9.<\/p>\n<p>En jetant des ponts in\u00e9dits entre la primatologie de terrain, la psychologie du d\u00e9veloppement compar\u00e9e et l&rsquo;\u00e9tude cognitive des animaux domestiques, Hare s&rsquo;est illustr\u00e9 par sa capacit\u00e9 \u00e0 identifier des convergences \u00e9volutives l\u00e0 o\u00f9 la tradition acad\u00e9mique ne voyait que des aberrations ou des impasses m\u00e9thodologiques. En observant comment des chiens domestiques (<em>Canis lupus familiaris<\/em>) parviennent \u00e0 surpasser nos plus proches cousins phylog\u00e9n\u00e9tiques \u2014 les chimpanz\u00e9s (<em>Pan troglodytes<\/em>) \u2014 dans la lecture intuitive des signaux communicatifs humains, il a d\u00e9montr\u00e9 que des comp\u00e9tences sociocognitives sophistiqu\u00e9es pouvaient \u00e9merger comme le sous-produit incident d&rsquo;une s\u00e9lection naturelle ou artificielle contre l&rsquo;agressivit\u00e9 r\u00e9active. Ce mod\u00e8le, initialement \u00e9labor\u00e9 \u00e0 travers l&rsquo;\u00e9tude des canid\u00e9s, a ensuite \u00e9t\u00e9 \u00e9tendu par Hare aux grands singes \u2014 \u00e0 travers la comparaison syst\u00e9matique entre le chimpanz\u00e9 territorial et le bonobo (<em>Pan paniscus<\/em>) pacifiste et x\u00e9nophile \u2014 avant d&rsquo;aboutir \u00e0 l&rsquo;une des th\u00e9ories les plus novatrices de l&rsquo;anthropologie biologique contemporaine : l&rsquo;hypoth\u00e8se de l&rsquo;auto-domestication humaine.<\/p>\n<p>Le parcours intellectuel de Brian Hare, jalonn\u00e9 d&rsquo;exp\u00e9rimentations pionni\u00e8res men\u00e9es aussi bien dans les for\u00eats sanctuaires de la R\u00e9publique D\u00e9mocratique du Congo que dans des fermes exp\u00e9rimentales sib\u00e9riennes ou des laboratoires de sciences cognitives citoyennes, red\u00e9finit les fronti\u00e8res de l&rsquo;\u00e9thologie et de la th\u00e9orie de l&rsquo;\u00e9volution. Cet article propose une analyse approfondie et exhaustive de la trajectoire, des fondements conceptuels, des contributions empiriques et des implications soci\u00e9tales de l&rsquo;\u0153uvre de Brian Hare, depuis sa formation sous l&rsquo;\u00e9gide de figures tut\u00e9laires jusqu&rsquo;\u00e0 ses th\u00e9orisations les plus actuelles sur la survie du plus amical et les paradoxes de la nature humaine.<\/p>\n<h2>1. Introduction et trajectoire biographique de Brian Hare<\/h2>\n<h3>1.1 Origines acad\u00e9miques et formation initiale<\/h3>\n<p>D\u00e8s ses premi\u00e8res ann\u00e9es d&rsquo;initiation intellectuelle, Brian Hare manifeste une curiosit\u00e9 aigu\u00eb pour les m\u00e9canismes sous-jacents aux interactions entre les esp\u00e8ces. \u00c9lev\u00e9 dans un environnement qui stimulait l&rsquo;observation du monde naturel, son int\u00e9r\u00eat pour le comportement animal n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 purement contemplatif ; il s&rsquo;est tr\u00e8s t\u00f4t structur\u00e9 autour d&rsquo;interrogations rigoureuses concernant l&rsquo;esprit des cr\u00e9atures non humaines et la mani\u00e8re dont les pressions environnementales fa\u00e7onnent leurs comp\u00e9tences mentales. Alors que l&rsquo;\u00e9thologie classique se concentrait souvent sur l&rsquo;inventaire des patterns comportementaux instinctifs, le jeune Hare pressentait que les variations individuelles et les dynamiques de r\u00e9solution de probl\u00e8mes chez les animaux recelaient des cl\u00e9s fondamentales pour appr\u00e9hender l&rsquo;origine m\u00eame de l&rsquo;esprit humain.<\/p>\n<p>Sa trajectoire acad\u00e9mique prend un tournant d\u00e9cisif lorsqu&rsquo;il int\u00e8gre l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.emory.edu\/\">Universit\u00e9 Emory<\/a> \u00e0 Atlanta, un haut lieu de la recherche primatologique mondiale abritant le Centre national de recherche sur les primates de Yerkes. C&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;il fait la rencontre d\u00e9terminante du psychologue comparatif et linguiste <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/eva.mpg.de\/evolutionary-anthropology\/staff\/michael-tomasello\/\">Michael Tomasello<\/a>. Sous le mentorat de Tomasello, Hare d\u00e9couvre la psychologie du d\u00e9veloppement compar\u00e9e et s&rsquo;initie aux protocoles rigoureux visant \u00e0 mesurer la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit chez l&rsquo;enfant et chez les primates non humains. Tomasello, alors engag\u00e9 dans la d\u00e9monstration des singularit\u00e9s de la culture humaine, per\u00e7oit imm\u00e9diatement l&rsquo;esprit analytique et l&rsquo;audace conceptuelle de son \u00e9tudiant. Une anecdote c\u00e9l\u00e8bre illustre cette dynamique : alors que les chimpanz\u00e9s \u00e9chouaient syst\u00e9matiquement aux tests consistant \u00e0 suivre le geste de pointage humain pour localiser de la nourriture cach\u00e9e, Hare sugg\u00e9ra avec intuition que ses propres chiens de famille accomplissaient quotidiennement cette prouesse avec une aisance d\u00e9concertante. Cette remarque informelle devint l&#8217;embryon d&rsquo;un programme de recherche r\u00e9volutionnaire.<\/p>\n<p>Poursuivant son cursus jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;obtention d&rsquo;un doctorat en anthropologie biologique \u00e0 Emory en 2004, Brian Hare formalise une approche comparative tripartite qui deviendra sa signature \u00e9pist\u00e9mologique. Ses travaux doctoraux questionnent m\u00e9thodiquement la mani\u00e8re dont les chimpanz\u00e9s per\u00e7oivent les \u00e9tats visuels d&rsquo;autrui dans des contextes de comp\u00e9tition sociale, remettant en cause le consensus selon lequel les primates \u00e9taient totalement d\u00e9pourvus de toute forme de mentalisation. Dans le prolongement de cette formation d&rsquo;excellence, Hare rejoint le prestigieux <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.eva.mpg.de\/\">Institut Max Planck d&rsquo;anthropologie \u00e9volutionniste<\/a> \u00e0 Leipzig, en Allemagne. Au sein du d\u00e9partement de psychologie du d\u00e9veloppement et compar\u00e9e fond\u00e9 par Tomasello, Hare b\u00e9n\u00e9ficie d&rsquo;une libert\u00e9 de recherche totale et d&rsquo;infrastructures de pointe. Ce s\u00e9jour \u00e0 Leipzig lui permet de c\u00f4toyer l&rsquo;\u00e9lite de la primatologie mondiale, de standardiser des m\u00e9thodologies exp\u00e9rimentales novatrices et de jeter les bases th\u00e9oriques de ce qui allait bouleverser l&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;intelligence animale : la cognition canine et les processus macro-\u00e9volutifs de la domestication.<\/p>\n<h3>1.2 \u00c9tablissement acad\u00e9mique \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 Duke<\/h3>\n<p>En 2008, apr\u00e8s des ann\u00e9es fastes en Europe et de nombreuses exp\u00e9ditions de terrain sur le continent africain, Brian Hare rejoint le corps professoral de l&rsquo;Universit\u00e9 Duke, situ\u00e9e \u00e0 Durham en Caroline du Nord. Nomm\u00e9 au sein du r\u00e9put\u00e9 D\u00e9partement d&rsquo;anthropologie \u00e9volutive, il y apporte une vision interdisciplinaire r\u00e9solument moderne, combinant la pal\u00e9oanthropologie, la g\u00e9n\u00e9tique comportementale, la biologie cognitive et la psychologie compar\u00e9e. Son recrutement marque le d\u00e9but d&rsquo;une phase d&rsquo;institutionnalisation sans pr\u00e9c\u00e9dent de la science cognitive appliqu\u00e9e aux carnivores domestiques et aux homino\u00efdes non humains.<\/p>\n<p>\u00c0 Duke, Brian Hare fonde le <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/evolutionaryanthropology.duke.edu\/research\/dogs\">Duke Canine Cognition Center<\/a> (DCCC), un laboratoire exp\u00e9rimental unique con\u00e7u non pas comme un chenil traditionnel, mais comme un environnement ludique et stimulant o\u00f9 des chiens de compagnie, amen\u00e9s volontairement par leurs propri\u00e9taires, participent \u00e0 des jeux de r\u00e9solution de probl\u00e8mes sans aucune contrainte physique ni aversive. Cette structure institutionnelle in\u00e9dite permet \u00e0 Hare et \u00e0 ses \u00e9tudiants de collecter des donn\u00e9es empiriques \u00e0 grande \u00e9chelle tout en garantissant des standards \u00e9thiques irr\u00e9prochables. Le centre acquiert rapidement une renomm\u00e9e internationale, servant de mod\u00e8le m\u00e9thodologique pour des dizaines d&rsquo;universit\u00e9s \u00e0 travers le globe et transformant une discipline autrefois marginale en un champ de recherche l\u00e9gitime et prolifique.<\/p>\n<p>Au fil des d\u00e9cennies, de son arriv\u00e9e jusqu&rsquo;\u00e0 nos jours, Hare \u00e9tend son influence acad\u00e9mique en devenant professeur titulaire au Center for Cognitive Neuroscience de Duke. Membre actif de comit\u00e9s \u00e9ditoriaux de revues de premier plan telles que <em>Animal Cognition<\/em>, <em>Evolution and Human Behavior<\/em> et <em>PLOS ONE<\/em>, il supervise d&rsquo;innombrables th\u00e8ses doctorales et attire des financements massifs de la part de fondations scientifiques renomm\u00e9es, comme la National Science Foundation (NSF). Son autorit\u00e9 intellectuelle s&rsquo;incarne tant dans la rigueur de ses publications \u00e0 fort impact que dans sa capacit\u00e9 \u00e0 f\u00e9d\u00e9rer des \u00e9quipes multidisciplinaires internationales, faisant de lui une figure incontournable du d\u00e9bat contemporain sur les origines de la conscience, de l&rsquo;altruisme et de la sociabilit\u00e9 animale.<\/p>\n<h2>2. Cadre th\u00e9orique et \u00e9pist\u00e9mologique de la cognition compar\u00e9e<\/h2>\n<h3>2.1 La rupture avec le behaviorisme radical<\/h3>\n<p>Pour saisir l&rsquo;ampleur de la contribution de Brian Hare, il est imp\u00e9ratif de replacer ses recherches dans l&rsquo;histoire de la psychologie animale du XXe si\u00e8cle. Durant des d\u00e9cennies, le champ a \u00e9t\u00e9 domin\u00e9 par le behaviorisme m\u00e9thodologique et radical, incarn\u00e9 par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.simplypsychology.org\/operant-conditioning.html\">B.F. Skinner<\/a> et ses successeurs. Selon cette doctrine orthodoxe, le comportement animal devait \u00eatre exclusivement expliqu\u00e9 par des cha\u00eenes d&rsquo;associations m\u00e9caniques directes \u2014 stimuli, r\u00e9ponses, renforcements positifs et n\u00e9gatifs \u2014 sans jamais invoquer d&rsquo;\u00e9tats mentaux internes, de repr\u00e9sentations cognitives ou d&rsquo;intentions, rel\u00e9gu\u00e9s au statut d&rsquo;illusions m\u00e9taphysiques inv\u00e9rifiables log\u00e9es dans une \u00ab bo\u00eete noire \u00bb imp\u00e9n\u00e9trable.<\/p>\n<p>Brian Hare s&rsquo;inscrit en rupture frontale avec cette grille de lecture m\u00e9caniste. S&rsquo;inspirant de la r\u00e9volution cognitive amorc\u00e9e par Noam Chomsky et poursuivie par des \u00e9thologues cognitifs tels que Donald Griffin, Hare postule que les comportements sociaux complexes des animaux non humains ne peuvent \u00eatre r\u00e9duits \u00e0 un simple conditionnement op\u00e9rant passif. Il d\u00e9montre, par des dispositifs exp\u00e9rimentaux rigoureusement contr\u00f4l\u00e9s, que les animaux d\u00e9ploient une v\u00e9ritable flexibilit\u00e9 adaptative face \u00e0 des situations in\u00e9dites, ce qui implique l&rsquo;existence de repr\u00e9sentations mentales dynamiques du monde physique et social. Les animaux ne se contentent pas de r\u00e9agir \u00e0 des contingences apprises par essai-erreur ; ils \u00e9valuent des buts, pr\u00e9disent les trajectoires comportementales de leurs consp\u00e9cifiques et int\u00e8grent des donn\u00e9es visuelles pour inf\u00e9rer des \u00e9tats de connaissance ou d&rsquo;inattention chez autrui.<\/p>\n<p>Cette approche th\u00e9orique adopte r\u00e9solument une perspective modulaire de l&rsquo;esprit. Plut\u00f4t que de concevoir l&rsquo;intelligence comme une capacit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale et uniforme (un facteur <em>g<\/em> universel), Hare soutient que les pressions de la s\u00e9lection naturelle ont fa\u00e7onn\u00e9 des architectures cognitives sp\u00e9cialis\u00e9es. Une esp\u00e8ce peut exceller dans la r\u00e9solution de probl\u00e8mes spatiotemporels ou dans la m\u00e9moire spatiale tout en \u00e9tant incapable de d\u00e9coder le plus simple des signaux sociaux, et inversement. En articulant la phylogen\u00e8se (l&rsquo;histoire \u00e9volutive de l&rsquo;esp\u00e8ce) et l&rsquo;ontogen\u00e8se (le d\u00e9veloppement de l&rsquo;individu), Hare d\u00e9montre que la cognition sociale constitue un domaine d&rsquo;adaptation autonome, caract\u00e9ris\u00e9 par des heuristiques computationnelles distinctes, fa\u00e7onn\u00e9es pour r\u00e9soudre les dilemmes sp\u00e9cifiques pos\u00e9s par la vie en groupe.<\/p>\n<h3>2.2 L&rsquo;approche \u00e9volutionniste de la psychologie cognitive<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie de Brian Hare repose sur une application stricte de la biologie \u00e9volutive aux architectures mentales. Pour Hare, tout processus cognitif doit \u00eatre appr\u00e9hend\u00e9 sous le prisme des quatre questions fondamentales formul\u00e9es par l&rsquo;\u00e9thologue <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nobelprize.org\/prizes\/medicine\/1973\/tinbergen\/biographical\/\">Nikolaas Tinbergen<\/a> : sa causalit\u00e9 imm\u00e9diate, son ontogen\u00e8se, sa valeur adaptative (fonctionnelle) et sa phylogen\u00e8se. Les comp\u00e9tences intellectuelles ne sont pas des ornements abstraits apparus au gr\u00e9 du hasard ; elles constituent des ph\u00e9notypes fonctionnels soumis aux forces implacables de la s\u00e9lection naturelle et sexuelle, ayant pour vocation d&rsquo;optimiser la valeur s\u00e9lective inclusive des organismes dans des niches \u00e9cologiques d\u00e9termin\u00e9es.<\/p>\n<p>Un des piliers m\u00e9thodologiques centraux d\u00e9velopp\u00e9s par Hare r\u00e9side dans l&rsquo;exploitation du concept de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/evolution.berkeley.edu\/teach-evolution\/misconceptions-about-evolution\/convergent-evolution\/\">convergence \u00e9volutive<\/a> (ou homoplasie). Alors que la biologie compar\u00e9e s&rsquo;est historiquement appuy\u00e9e sur l&rsquo;homologie \u2014 la ressemblance d\u00e9riv\u00e9e d&rsquo;un anc\u00eatre commun, justifiant l&rsquo;\u00e9tude pr\u00e9f\u00e9rentielle des grands singes pour \u00e9clairer l&rsquo;\u00e9volution humaine \u2014, Hare a th\u00e9oris\u00e9 la f\u00e9condit\u00e9 heuristique des convergences ind\u00e9pendantes. Lorsque deux lign\u00e9es phylog\u00e9n\u00e9tiquement distantes font face \u00e0 des pressions \u00e9cologiques ou sociales analogues, elles peuvent d\u00e9velopper des adaptations fonctionnelles et cognitives remarquablement similaires sans h\u00e9riter directement de ces traits d&rsquo;un anc\u00eatre proche.<\/p>\n<p>C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment cette logique qui a guid\u00e9 l&rsquo;instauration de la m\u00e9thode comparative triadique, perfectionn\u00e9e par Hare : confronter syst\u00e9matiquement les capacit\u00e9s cognitives des humains (<em>Homo sapiens<\/em>), de nos plus proches parents biologiques (les chimpanz\u00e9s et les bonobos, dont nous avons diverg\u00e9 il y a environ 6 \u00e0 8 millions d&rsquo;ann\u00e9es), et des canid\u00e9s domestiques (s\u00e9par\u00e9s des primates par plus de 80 millions d&rsquo;ann\u00e9es d&rsquo;\u00e9volution). Cette triangulation permet de dissocier les traits cognitifs d\u00e9riv\u00e9s h\u00e9rit\u00e9s de la phylogen\u00e8se primate de ceux qui \u00e9mergent en r\u00e9ponse \u00e0 des contextes socio-\u00e9cologiques sp\u00e9cifiques marqu\u00e9s par l&rsquo;hypersociabilit\u00e9 et la coop\u00e9ration inter-individuelle.<\/p>\n<h2>3. La r\u00e9volution cognitive canine : D\u00e9couvertes fondamentales<\/h2>\n<h3>3.1 La lecture des signaux communicatifs humains<\/h3>\n<p>Le coup d&rsquo;\u00e9clat exp\u00e9rimental qui a projet\u00e9 Brian Hare sur le devant de la sc\u00e8ne scientifique internationale a consist\u00e9 \u00e0 soumettre le chien domestique au paradigme exp\u00e9rimental du choix d&rsquo;objet (<em>object-choice task<\/em>). Dans ce test, un exp\u00e9rimentateur dissimule une r\u00e9compense alimentaire dans l&rsquo;un de deux r\u00e9cipients identiques et opaques, hors de la vue du sujet test\u00e9. Ensuite, l&rsquo;humain fournit un signal indicatif pour d\u00e9signer le r\u00e9cipient ad\u00e9quat : un pointage du doigt (directionnel), un regard orient\u00e9 de mani\u00e8re insistante, ou m\u00eame le placement temporaire d&rsquo;un marqueur visuel. Alors que les chimpanz\u00e9s adultes \u2014 malgr\u00e9 leur formidable puissance d&rsquo;apprentissage et leur proximit\u00e9 g\u00e9n\u00e9tique avec l&rsquo;homme \u2014 \u00e9chouent de fa\u00e7on spectaculaire \u00e0 utiliser spontan\u00e9ment ce geste pour localiser la nourriture, les chiens domestiques r\u00e9ussissent le test d\u00e8s le premier essai, avec un taux de succ\u00e8s \u00e9crasant.<\/p>\n<p>Pour trancher la question cruciale de savoir si cette prouesse r\u00e9sultait d&rsquo;une s\u00e9lection \u00e9volutive sp\u00e9cifique ou d&rsquo;un simple apprentissage associatif d\u00e9riv\u00e9 du fait de vivre aux c\u00f4t\u00e9s d&rsquo;humains depuis leur naissance, Hare et ses coll\u00e8gues ont con\u00e7u des protocoles rigoureux comparant des chiens et des loups (<em>Canis lupus<\/em>). Dans une s\u00e9rie d&rsquo;\u00e9tudes publi\u00e9es dans la revue <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.science.org\/doi\/10.1126\/science.1072702\">Science en 2002<\/a>, l&rsquo;\u00e9quipe a \u00e9valu\u00e9 des loups \u00e9lev\u00e9s \u00e0 la main par des humains \u2014 nourris au biberon d\u00e8s l&rsquo;\u00e2ge de quelques jours, socialis\u00e9s de mani\u00e8re intensive 24 heures sur 24 \u2014 face \u00e0 des chiots domestiques \u00e2g\u00e9s de quelques semaines seulement, qui n&rsquo;avaient eu que des contacts humains extr\u00eamement limit\u00e9s.<\/p>\n<p>Les r\u00e9sultats empiriques furent irr\u00e9futables : les loups hyper-socialis\u00e9s \u00e9chouaient \u00e0 d\u00e9coder les signaux gestuels humains spontan\u00e9s avec la fluidit\u00e9 des chiens, tandis que des chiots de neuf semaines, n&rsquo;ayant jamais b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d&rsquo;un apprentissage formel, d\u00e9codaient le pointage avec une pr\u00e9cision remarquable. Cette pr\u00e9cocit\u00e9 ontog\u00e9n\u00e9tique d\u00e9montrait formellement que l&rsquo;aptitude du chien \u00e0 comprendre la nature communicative et r\u00e9f\u00e9rentielle des gestes humains ne d\u00e9pendait pas d&rsquo;une enculturation laborieuse tout au long de la vie individuelle, mais constituait une pr\u00e9disposition biologique h\u00e9rit\u00e9e, fa\u00e7onn\u00e9e par le processus \u00e9volutif de la domestication. Les chiens ont \u00e9volu\u00e9 vers une sensibilit\u00e9 socio-communicative qui leur permet de naviguer au sein de la sph\u00e8re sociale humaine avec une intuition cognitive qui surpasse celle de n&rsquo;importe quel autre animal non humain.<\/p>\n<h3>3.2 M\u00e9canismes cognitifs sous-jacents aux aptitudes canines<\/h3>\n<p>Face \u00e0 ces observations spectaculaires, les tenants de l&rsquo;approche behavioriste ont initialement tent\u00e9 de disqualifier l&rsquo;hypoth\u00e8se d&rsquo;une compr\u00e9hension cognitive en invoquant un simple conditionnement local ou un suivi passif de gradients g\u00e9om\u00e9triques (par exemple, le fait que la main humaine s&rsquo;approche l\u00e9g\u00e8rement du r\u00e9cipient d\u00e9sign\u00e9). Brian Hare a relev\u00e9 ce d\u00e9fi m\u00e9thodologique en multipliant les contr\u00f4les exp\u00e9rimentaux sophistiqu\u00e9s. Il a notamment utilis\u00e9 des gestes de pointage crois\u00e9s (o\u00f9 le bras droit pointe vers le r\u00e9cipient gauche en passant devant le torse), des pointages statiques o\u00f9 la main s&rsquo;immobilise avant que le chien ne soit lib\u00e9r\u00e9 pour choisir, ou encore des signaux purement visuels tels que le regard directionnel coupl\u00e9 \u00e0 une orientation subtile de la t\u00eate.<\/p>\n<p>Les donn\u00e9es accumul\u00e9es ont mis en \u00e9vidence que les chiens ne se fient pas \u00e0 une pure saillance sensorielle proximale ; ils appr\u00e9hendent le geste humain comme un signal r\u00e9f\u00e9rentiel dot\u00e9 d&rsquo;une intentionnalit\u00e9 informative. De surcro\u00eet, les travaux de Hare ont \u00e9tabli la remarquable sensibilit\u00e9 des chiens \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat attentionnel et \u00e0 la perspective visuelle de leurs partenaires humains. Dans une exp\u00e9rience canonique de comp\u00e9tition indirecte, des chiens recevaient l&rsquo;interdiction de toucher \u00e0 une friandise pos\u00e9e au sol. L&rsquo;exp\u00e9rimentateur modifiait ensuite son \u00e9tat attentionnel : soit en fixant le chien du regard, soit en tournant le dos, soit en fermant les yeux, soit en \u00e9tant absorb\u00e9 par la lecture d&rsquo;un livre. Les chiens se sont r\u00e9v\u00e9l\u00e9s infiniment plus enclins \u00e0 enfreindre l&rsquo;interdiction lorsque les yeux de l&rsquo;humain \u00e9taient ferm\u00e9s ou que son attention visuelle \u00e9tait obstru\u00e9e par un obstacle, prouvant qu&rsquo;ils int\u00e8grent activement ce que l&rsquo;humain peut ou ne peut pas voir \u00e0 un instant <em>t<\/em>.<\/p>\n<p>Cette comp\u00e9tence s&rsquo;\u00e9tend harmonieusement \u00e0 la modalit\u00e9 acoustique. Hare et ses collaborateurs ont explor\u00e9 la mani\u00e8re dont les chiens int\u00e8grent les signaux ostensifs vocaux. L&rsquo;usage d&rsquo;une prosodie chaleureuse et engageante \u2014 souvent qualifi\u00e9e de discours adress\u00e9 au chien (analogue au \u00ab parler-b\u00e9b\u00e9 \u00bb ou <em>infant-directed speech<\/em>) \u2014 agit comme un d\u00e9clencheur attentionnel qui maximise la r\u00e9ceptivit\u00e9 cognitive de l&rsquo;animal. Le chien ne traite pas les vocalisations humaines comme de simples bruits de fond r\u00e9compens\u00e9s de fa\u00e7on probabiliste ; il les utilise comme un contexte pragmatique indiquant que le signal visuel subs\u00e9quent lui est explicitement destin\u00e9, r\u00e9v\u00e9lant une architecture de communication coop\u00e9rative bidirectionnelle in\u00e9dite dans le r\u00e8gne animal.<\/p>\n<h2>4. L&rsquo;hypoth\u00e8se de la domestication et l&rsquo;auto-domestication<\/h2>\n<h3>4.1 Le paradigme du renard argent\u00e9 de Belyaev revisit\u00e9<\/h3>\n<p>Comment une esp\u00e8ce animale a-t-elle pu acqu\u00e9rir des comp\u00e9tences cognitives humaines sans avoir \u00e9t\u00e9 soumise \u00e0 une s\u00e9lection d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e pour l&rsquo;intelligence conceptuelle ? Pour \u00e9lucider cette \u00e9nigme, Brian Hare s&rsquo;est tourn\u00e9 vers l&rsquo;une des exp\u00e9riences les plus fascinantes de la g\u00e9n\u00e9tique moderne : l&rsquo;exp\u00e9rience de s\u00e9lection des renards argent\u00e9s d&rsquo;Eurasie (<em>Vulpes vulpes<\/em>), initi\u00e9e en 1959 en Sib\u00e9rie par le biologiste sovi\u00e9tique <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.americanscientist.org\/article\/early-canid-domestication-the-farm-fox-experiment\">Dmitry Belyaev<\/a> et poursuivie par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/link.springer.com\/article\/10.1007\/s10071-008-0155-2\">Lyudmila Trut<\/a> \u00e0 l&rsquo;Institut de cytologie et de g\u00e9n\u00e9tique de Novossibirsk.<\/p>\n<p>Belyaev avait pos\u00e9 l&rsquo;hypoth\u00e8se que la domestication des animaux n&rsquo;avait pas repos\u00e9 initialement sur la s\u00e9lection d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e de traits multiples, mais sur un crit\u00e8re univoque : l&rsquo;\u00e9limination de la peur et de l&rsquo;agressivit\u00e9 r\u00e9active envers les humains, ce qu&rsquo;il nommait la s\u00e9lection pour la \u00ab docilit\u00e9 \u00bb (<em>tameness<\/em>). En ne faisant reproduire \u00e0 chaque g\u00e9n\u00e9ration que les individus pr\u00e9sentant la distance de fuite la plus faible et aucune agressivit\u00e9 envers la main humaine, l&rsquo;\u00e9quipe russe a vu \u00e9merger, en l&rsquo;espace de quelques dizaines de g\u00e9n\u00e9rations seulement, une population de renards au comportement \u00e9tonnamment canin, cherchant activement le contact affectif avec l&rsquo;homme. Fait tout aussi remarquable, ces renards ont vu \u00e9merger spontan\u00e9ment ce que les biologistes appellent le \u00ab syndrome de domestication \u00bb : des oreilles tombantes, des queues recourb\u00e9es, des modifications de la pigmentation du pelage (taches blanches c\u00e9phaliques), une gracilisation craniofaciale et une persistance de traits juv\u00e9niles \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge adulte (n\u00e9ot\u00e9nie).<\/p>\n<p>Dans une \u00e9tude phare publi\u00e9e en 2005 dans <em>Current Biology<\/em>, Brian Hare et son \u00e9quipe se sont rendus \u00e0 Novossibirsk pour tester les comp\u00e9tences sociocognitives de ces renards exp\u00e9rimentaux. Ils ont confront\u00e9 deux groupes distincts : la lign\u00e9e s\u00e9lectionn\u00e9e exclusivement pour la docilit\u00e9 et une lign\u00e9e contr\u00f4le maintenue en \u00e9levage standard sans s\u00e9lection comportementale. Les r\u00e9sultats ont constitu\u00e9 un tournant th\u00e9orique :<\/p>\n<ul>\n<li>Les renards s\u00e9lectionn\u00e9s pour la docilit\u00e9 ont r\u00e9ussi les tests de lecture des signaux de pointage humain avec la m\u00eame acuit\u00e9 et la m\u00eame spontan\u00e9it\u00e9 que des chiots domestiques, sans avoir jamais \u00e9t\u00e9 entra\u00een\u00e9s \u00e0 ces t\u00e2ches de communication.<\/li>\n<li>Les renards du groupe contr\u00f4le, bien que g\u00e9n\u00e9tiquement identiques sur le plan de l&rsquo;esp\u00e8ce, ont \u00e9chou\u00e9 syst\u00e9matiquement \u00e0 exploiter les gestes humains pour trouver de la nourriture.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ce r\u00e9sultat a permis \u00e0 Hare d&rsquo;\u00e9noncer son <strong>hypoth\u00e8se de la domestication<\/strong> : les capacit\u00e9s sociocognitives sophistiqu\u00e9es des chiens ne sont pas le produit direct d&rsquo;une s\u00e9lection cibl\u00e9e pour l&rsquo;intelligence communicative. Elles constituent un sous-produit incident (ou <em>spandrel<\/em> au sens \u00e9volutif de Stephen Jay Gould) d&rsquo;une modification fondamentale du temp\u00e9rament socio-\u00e9motionnel. En abaissant le seuil d&rsquo;activation de la peur et de l&rsquo;agression r\u00e9active, la s\u00e9lection pour la tol\u00e9rance sociale lib\u00e8re des facult\u00e9s cognitives latentes et ouvre une fen\u00eatre d\u00e9veloppementale permettant d&rsquo;appliquer des m\u00e9canismes d&rsquo;apprentissage pr\u00e9existants \u00e0 de nouveaux partenaires sociaux intersp\u00e9cifiques.<\/p>\n<h3>4.2 L&rsquo;auto-domestication humaine (Human Self-Domestication)<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des apports les plus audacieux et influents de Brian Hare r\u00e9side dans l&rsquo;extrapolation de ce paradigme canin \u00e0 notre propre lign\u00e9e phylog\u00e9n\u00e9tique. Dans un article fondateur cor\u00e9dig\u00e9 avec Michael Tomasello et enrichi par la suite avec de multiples collaborateurs, Hare a formalis\u00e9 l&rsquo;hypoth\u00e8se de l&rsquo;<strong>auto-domestication humaine<\/strong> (<em>Human Self-Domestication Hypothesis<\/em>). Selon ce mod\u00e8le, les caract\u00e9ristiques anatomiques, physiologiques et psychologiques qui distinguent <em>Homo sapiens<\/em> de ses anc\u00eatres archa\u00efques (tels que l&rsquo;homme de N\u00e9andertal ou l&rsquo;<em>Homo erectus<\/em>) refl\u00e8tent fid\u00e8lement les signatures macro-\u00e9volutives du syndrome de domestication.<\/p>\n<p>Hare avance que, durant le Pal\u00e9olithique moyen et sup\u00e9rieur, nos anc\u00eatres ont fait face \u00e0 de puissantes pressions de s\u00e9lection intra-groupe favorisant les individus coop\u00e9ratifs et rejetant \u2014 par le biais de l&rsquo;ostracisme, de l&rsquo;\u00e9vitement reproductif ou de l&rsquo;ex\u00e9cution coalis\u00e9e \u2014 les personnalit\u00e9s hyper-agressives, violentes ou despotiques. Cette \u00e9limination progressive des profils pr\u00e9sentant une forte agressivit\u00e9 r\u00e9active a entra\u00een\u00e9 une refonte radicale du profil neuroendocrinien humain. Sur le plan endocrinien, cette transition s&rsquo;est traduite par une r\u00e9duction de l&rsquo;activit\u00e9 de l&rsquo;axe hypothalamo-hypophyso-surr\u00e9nalien (axe du stress) et une modulation des ratios de testost\u00e9rone et d&rsquo;ocytocine.<\/p>\n<p>Sur le plan pal\u00e9oanthropologique, les archives fossiles corroborent spectaculairement cette hypoth\u00e8se : au cours des 80 000 derni\u00e8res ann\u00e9es, le squelette d&rsquo;<em>Homo sapiens<\/em> subit une f\u00e9minisation et une juv\u00e9nilisation notables, caract\u00e9ris\u00e9es par la r\u00e9duction des toits sus-orbitaires \u00e9pais, le raccourcissement de la face moyenne, la gracilisation g\u00e9n\u00e9rale de la bo\u00eete cr\u00e2nienne et une l\u00e9g\u00e8re diminution du volume c\u00e9r\u00e9bral absolu. Selon Hare, cette \u00ab auto-domestication \u00bb a catalys\u00e9 une explosion de la tol\u00e9rance sociale inter-individuelle. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment cette tol\u00e9rance \u00e9largie qui a rendu possible le partage d&rsquo;informations au-del\u00e0 de la parent\u00e8le directe, la cohabitation au sein de grands r\u00e9seaux d\u00e9mographiques, l&rsquo;expansion de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/culture-cogsci\/\">culture cumulative<\/a> et, ultimement, le raffinement du langage symbolique et des technologies complexes. Sans cette domestication \u00e9motionnelle pr\u00e9alable, l&rsquo;intelligence technique humaine serait rest\u00e9e confin\u00e9e \u00e0 des expressions individuelles sans p\u00e9rennit\u00e9 interg\u00e9n\u00e9rationnelle.<\/p>\n<h2>5. Primates non humains : Divergences entre bonobos et chimpanz\u00e9s<\/h2>\n<h3>5.1 La dichotomie Pan paniscus et Pan troglodytes<\/h3>\n<p>Afin de valider la th\u00e8se selon laquelle le temp\u00e9rament \u00e9motionnel fa\u00e7onne les performances cognitives, Brian Hare a consacr\u00e9 une part pr\u00e9pond\u00e9rante de ses travaux de terrain \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude comparative de nos deux plus proches cousins \u00e9volutifs vivants : le chimpanz\u00e9 commun (<em>Pan troglodytes<\/em>) et le bonobo (<em>Pan paniscus<\/em>). Bien qu&rsquo;ils partagent environ 98,7 % de leur mat\u00e9riel g\u00e9n\u00e9tique avec l&rsquo;esp\u00e8ce humaine et qu&rsquo;ils aient diverg\u00e9 l&rsquo;un de l&rsquo;autre il y a seulement 1 \u00e0 2 millions d&rsquo;ann\u00e9es, ces deux hominid\u00e9s pr\u00e9sentent des syst\u00e8mes sociaux et des r\u00e9pertoires comportementaux diam\u00e9tralement oppos\u00e9s.<\/p>\n<p>Pour mener ses investigations sur les bonobos dans des conditions \u00e9cologiquement valides et \u00e9thiquement contr\u00f4l\u00e9es, Brian Hare s&rsquo;est associ\u00e9 au sanctuaire de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.lolayabonobo.org\/\">Lola ya Bonobo<\/a>, fond\u00e9 par Claudine Andr\u00e9 pr\u00e8s de Kinshasa, en R\u00e9publique D\u00e9mocratique du Congo. Cet environnement unique h\u00e9berge des bonobos orphelins rescap\u00e9s du trafic de viande de brousse, r\u00e9habilit\u00e9s au sein de vastes for\u00eats primaires semi-naturelles. Hare y a \u00e9tabli un programme exp\u00e9rimental comparatif continu, opposant leurs performances \u00e0 celles de chimpanz\u00e9s vivant dans des sanctuaires similaires en Ouganda (comme le sanctuaire de Ngamba Island).<\/p>\n<p>Les divergences document\u00e9es par Hare et son \u00e9quipe sont saisissantes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le comportement du chimpanz\u00e9 :<\/strong> Marqu\u00e9 par une hi\u00e9rarchie patriarcale stricte, une dominance masculine brutale, des patrouilles frontali\u00e8res territoriales meurtri\u00e8res et une x\u00e9nophobie exacerb\u00e9e pouvant mener \u00e0 des infanticides entre communaut\u00e9s rivales.<\/li>\n<li><strong>Le comportement du bonobo :<\/strong> Caract\u00e9ris\u00e9 par un matriarcat d&rsquo;alliance, une r\u00e9gulation des tensions sociales par des interactions sexuelles polymorphes et une absence totale d&rsquo;agressions l\u00e9tales document\u00e9es entre groupes dans la nature.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Dans des exp\u00e9riences novatrices portant sur le partage de nourriture, Hare a mis en \u00e9vidence une dimension comportementale inou\u00efe : la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.cell.com\/current-biology\/fulltext\/S0960-9822(10)00109-0\">x\u00e9nophilie spontan\u00e9e du bonobo<\/a>. Plac\u00e9s dans un dispositif o\u00f9 ils pouvaient choisir de consommer seuls une abondante portion d&rsquo;aliments ou d&rsquo;ouvrir une porte coulissante pour partager le festin avec un cong\u00e9n\u00e8re, les bonobos choisissaient fr\u00e9quemment d&rsquo;ouvrir la porte. Mieux encore : lorsqu&rsquo;ils avaient le choix entre ouvrir la porte \u00e0 un membre familier de leur propre groupe ou \u00e0 un individu totalement inconnu venant d&rsquo;un autre groupe, ils accordaient une priorit\u00e9 significative \u00e0 l&rsquo;\u00e9tranger x\u00e9nophile, privil\u00e9giant l&rsquo;opportunit\u00e9 d&rsquo;\u00e9tendre leur r\u00e9seau social plut\u00f4t que de monopoliser la ressource \u00e9nerg\u00e9tique. Chez les chimpanz\u00e9s, une telle rencontre avec un \u00e9tranger d\u00e9clenche invariablement des conduites d&rsquo;attaque agressive concert\u00e9e.<\/p>\n<h3>5.2 R\u00e9gulation \u00e9motionnelle et succ\u00e8s cognitif<\/h3>\n<p>L&rsquo;apport th\u00e9orique central de Brian Hare \u00e0 la primatologie r\u00e9side dans la d\u00e9monstration que ces contrastes temp\u00e9ramentaux r\u00e9gissent directement les capacit\u00e9s de coop\u00e9ration instrumentale. Dans une exp\u00e9rience classique d&rsquo;ing\u00e9nierie sociale, deux individus doivent synchroniser leurs actions physiques : tirer simultan\u00e9ment sur deux cordes reli\u00e9es \u00e0 une plateforme lest\u00e9e pour rapprocher deux portions de nourriture hors d&rsquo;atteinte. Si un seul animal tire, la corde glisse et le m\u00e9canisme est d\u00e9samorc\u00e9.<\/p>\n<p>Lorsque cette t\u00e2che est soumise \u00e0 des chimpanz\u00e9s, la coop\u00e9ration n&rsquo;\u00e9merge que sous des conditions extr\u00eamement restreintes : si les deux individus occupent des rangs hi\u00e9rarchiques rigoureusement compatibles et si la nourriture est d&#8217;embl\u00e9e divis\u00e9e en deux tas distincts et \u00e9loign\u00e9s l&rsquo;un de l&rsquo;autre. D\u00e8s lors que la nourriture est regroup\u00e9e au centre de la plateforme, le chimpanz\u00e9 dominant s&rsquo;approprie l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 du butin, ce qui dissuade instantan\u00e9ment le subordonn\u00e9 de continuer \u00e0 investir son \u00e9nergie dans la manipulation de la corde. L&rsquo;agressivit\u00e9 r\u00e9active et la crainte de la monopolisation bloquent ainsi l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une coop\u00e9ration technique efficace.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, les bonobos parviennent \u00e0 r\u00e9soudre ce probl\u00e8me coop\u00e9ratif complexe avec une d\u00e9contraction remarquable, y compris lorsque la ressource alimentaire est mass\u00e9e en un point unique. Leur tol\u00e9rance socio-\u00e9motionnelle \u00e9lev\u00e9e et leur propension spontan\u00e9e au contact affiliatif leur permettent de n\u00e9gocier le partage des ressources sans conflit agonistique violent. Hare en conclut que les divergences de performances cognitives entre chimpanz\u00e9s et bonobos ne d\u00e9coulent pas d&rsquo;un diff\u00e9rentiel d&rsquo;intelligence abstraite ou d&rsquo;aptitude logico-math\u00e9matique, mais d&rsquo;une matrice \u00e9motionnelle diff\u00e9rente. Le bonobo pr\u00e9sente, au sens de Hare, les traits incontestables d&rsquo;une esp\u00e8ce \u00ab auto-domestiqu\u00e9e \u00bb : s\u00e9par\u00e9 de la lign\u00e9e des chimpanz\u00e9s ancestraux par la barri\u00e8re fluviale du fleuve Congo, il a \u00e9volu\u00e9 dans un environnement exempt de la comp\u00e9tition alimentaire avec les gorilles, favorisant une s\u00e9lection \u00e9cologique intense contre l&rsquo;agressivit\u00e9 des m\u00e2les et menant \u00e0 une r\u00e9organisation neuroanatomique profonde des syst\u00e8mes dopaminergiques, vasopressinergiques et ocytocinergiques r\u00e9gulant l&#8217;empathie et la temp\u00e9rance.<\/p>\n<h2>6. L&rsquo;\u00e9volution de la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit et de la m\u00e9tacognition<\/h2>\n<h3>6.1 Compr\u00e9hension des \u00e9tats mentaux d&rsquo;autrui<\/h3>\n<p>Avant les publications pionni\u00e8res de Brian Hare au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, la communaut\u00e9 des sciences cognitives \u00e9tait domin\u00e9e par les conclusions pessimistes de chercheurs comme <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.sciencedirect.com\/science\/article\/pii\/S001002770000108X\">Daniel Povinelli<\/a>. Ces derniers affirmaient que les chimpanz\u00e9s vivaient dans un univers mental comportementaliste clos, incapables de concevoir qu&rsquo;un cong\u00e9n\u00e8re puisse \u00ab voir \u00bb ou \u00ab savoir \u00bb quoi que ce soit. Povinelli s&rsquo;appuyait sur des tests coop\u00e9ratifs o\u00f9 un chimpanz\u00e9 mendiait de la nourriture indiff\u00e9remment aupr\u00e8s d&rsquo;un exp\u00e9rimentateur voyant ou d&rsquo;un exp\u00e9rimentateur ayant les yeux band\u00e9s ou un seau sur la t\u00eate.<\/p>\n<p>Brian Hare a identifi\u00e9 une faille m\u00e9thodologique \u00e9cologique majeure dans ces protocoles : le chimpanz\u00e9 n&rsquo;est pas une esp\u00e8ce intrins\u00e8quement fa\u00e7onn\u00e9e pour coop\u00e9rer avec des humains bienveillants dans des \u00e9changes de mendicit\u00e9 ; c&rsquo;est un strat\u00e8ge social dont l&rsquo;intelligence s&rsquo;exprime avec une acuit\u00e9 maximale dans des contextes de <strong>comp\u00e9tition intrasp\u00e9cifique<\/strong>. Hare, avec Michael Tomasello et Josep Call, a donc con\u00e7u le c\u00e9l\u00e8bre \u00ab paradigme dominant-subordonn\u00e9 \u00bb (<em>dominant-subordinate paradigm<\/em>).<\/p>\n<p>Le dispositif exp\u00e9rimental place deux chimpanz\u00e9s de rangs sociaux in\u00e9gaux face \u00e0 deux morceaux de nourriture dissimul\u00e9s derri\u00e8re des cloisons opaques ou semi-transparentes :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;un des morceaux est visible par les deux protagonistes simultan\u00e9ment.<\/li>\n<li>L&rsquo;autre morceau est plac\u00e9 de telle sorte qu&rsquo;il n&rsquo;est visible <em>que<\/em> par le subordonn\u00e9, une cloison le d\u00e9robant au champ de vision du dominant.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Si le subordonn\u00e9 ne poss\u00e9dait aucune intuition de la perspective visuelle d&rsquo;autrui, il se pr\u00e9cipiterait au hasard vers l&rsquo;une ou l&rsquo;autre des friandises, s&rsquo;exposant ainsi aux repr\u00e9sailles imm\u00e9diates du dominant sur le morceau ouvert. Or, les r\u00e9sultats exp\u00e9rimentaux ont d\u00e9montr\u00e9 de mani\u00e8re irr\u00e9vocable que le chimpanz\u00e9 subordonn\u00e9 se dirige pr\u00e9f\u00e9rentiellement vers la nourriture que le dominant <strong>ne peut pas voir<\/strong>. De surcro\u00eet, si l&rsquo;on modifie le protocole en permettant au dominant d&rsquo;observer bri\u00e8vement la dissimulation avant de lui fermer la porte, le subordonn\u00e9 se souvient si le dominant <em>a vu<\/em> ou <em>n&rsquo;a pas vu<\/em> l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement, d\u00e9montrant qu&rsquo;il distingue un \u00e9tat de connaissance d&rsquo;un \u00e9tat d&rsquo;ignorance chez autrui.<\/p>\n<p>Cette perc\u00e9e a forc\u00e9 la communaut\u00e9 philosophique et cognitive (notamment des critiques comme Derek Penn et Keith Holyoak) \u00e0 abandonner l&rsquo;id\u00e9e que les grands singes n&rsquo;op\u00e9raient que par de simples lectures comportementales sans profondeur repr\u00e9sentative. Hare a \u00e9tabli les bases d&rsquo;une th\u00e9orie de l&rsquo;esprit graduelle dans la phylogen\u00e8se : les grands singes poss\u00e8dent une compr\u00e9hension robuste des composantes perceptives et attentionnelles des \u00e9tats mentaux d&rsquo;autrui (prise de perspective visuelle de niveau 1 et inf\u00e9rence d&rsquo;intention), m\u00eame s&rsquo;ils ne partagent pas n\u00e9cessairement la capacit\u00e9 sp\u00e9cifiquement humaine d&rsquo;attribuer des croyances complexes et erron\u00e9es (fausses croyances de second ordre).<\/p>\n<h3>6.2 M\u00e9tacognition et conscience de l&rsquo;incertitude<\/h3>\n<p>Parall\u00e8lement \u00e0 la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit, qui scrute la mod\u00e9lisation de l&rsquo;esprit d&rsquo;autrui, Brian Hare a explor\u00e9 les m\u00e9canismes de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/cognition-animal\/\">m\u00e9tacognition<\/a> chez les primates non humains, c&rsquo;est-\u00e0-dire la capacit\u00e9 d&rsquo;un organisme \u00e0 surveiller et \u00e9valuer ses propres \u00e9tats internes de certitude ou d&rsquo;ignorance (\u00ab savoir ce que l&rsquo;on sait ou ce que l&rsquo;on ne sait pas \u00bb).<\/p>\n<p>Dans des protocoles ing\u00e9nieux de recherche d&rsquo;information men\u00e9s \u00e0 Leipzig et \u00e0 Duke, des grands singes \u00e9taient confront\u00e9s \u00e0 des tubes opaques ou des corridors dans lesquels une friandise \u00e9tait dissimul\u00e9e. Dans la condition exp\u00e9rimentale de \u00ab connaissance \u00bb, le singe assistait directement \u00e0 l&rsquo;introduction de l&rsquo;aliment dans l&rsquo;un des tubes. Dans la condition d&rsquo;\u00ab incertitude \u00bb, la dissimulation s&rsquo;op\u00e9rait derri\u00e8re un paravent opaque, privant l&rsquo;animal de l&rsquo;information visuelle critique quant \u00e0 la localisation exacte du butin. Avant de choisir un tube en actionnant un levier irr\u00e9versible, le singe avait la possibilit\u00e9 de se pencher pour regarder \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur des ouvertures afin d&rsquo;acqu\u00e9rir l&rsquo;information manquante.<\/p>\n<p>Les donn\u00e9es r\u00e9colt\u00e9es ont mis en \u00e9vidence un comportement de v\u00e9rification actif et flexible : les singes ne d\u00e9ployaient le comportement de prospection visuelle pr\u00e9alable que dans la condition o\u00f9 ils \u00e9taient ignorants de l&#8217;emplacement de la nourriture. Lorsqu&rsquo;ils avaient assist\u00e9 au placement, ils choisissaient directement le bon tube sans perdre de temps \u00e0 inspecter l&rsquo;int\u00e9rieur. Cette capacit\u00e9 \u00e0 discriminer un \u00e9tat d&rsquo;information complet d&rsquo;un d\u00e9ficit cognitif interne constitue une signature incontestable de m\u00e9tacognition fonctionnelle. Selon Hare, cette architecture d&rsquo;auto-\u00e9valuation prospective repr\u00e9sente un trait partag\u00e9 ancestral, h\u00e9rit\u00e9 de notre anc\u00eatre commun avec les grands singes, qui a fourni les briques computationnelles indispensables \u00e0 l&rsquo;\u00e9mergence ult\u00e9rieure de la d\u00e9lib\u00e9ration r\u00e9fl\u00e9chie chez l&rsquo;humain.<\/p>\n<h2>7. M\u00e9thodologie innovante et science participative : Le projet Dognition<\/h2>\n<h3>7.1 Transition vers la science citoyenne \u00e0 grande \u00e9chelle<\/h3>\n<p>Tout au long des ann\u00e9es 2010, Brian Hare prend conscience des limites structurelles inh\u00e9rentes aux laboratoires universitaires de cognition animale. M\u00eame les centres les plus dynamiques, comme le Duke Canine Cognition Center, sont contraints par des cohortes restreintes \u2014 quelques dizaines ou au mieux quelques centaines de chiens \u2014 souvent biais\u00e9es en faveur de certaines races sp\u00e9cifiques appartenant \u00e0 des propri\u00e9taires vivant \u00e0 proximit\u00e9 imm\u00e9diate des campus universitaires. Cette contrainte d&rsquo;\u00e9chantillonnage freinait la puissance statistique n\u00e9cessaire pour isoler les influences respectives de la g\u00e9n\u00e9tique raciale, des trajectoires de vie, de l&rsquo;\u00e2ge et de l&rsquo;environnement \u00e9ducatif sur les profils intellectuels.<\/p>\n<p>Pour d\u00e9passer ce verrou m\u00e9thodologique, Brian Hare cofonde en 2013 la plateforme citoyenne <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.dognition.com\/\">Dognition<\/a>. L&rsquo;ambition de ce projet pionnier est de convertir les propri\u00e9taires de chiens du monde entier en assistants de recherche scientifique rigoureux. Hare et son \u00e9quipe con\u00e7oivent une suite de protocoles d&rsquo;\u00e9valuation cognitive standardis\u00e9s, ludiques et r\u00e9alisables \u00e0 domicile \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;objets du quotidien (tasses en plastique, post-it, friandises chronom\u00e9tr\u00e9es). Chaque test est accompagn\u00e9 de tutoriels vid\u00e9o d\u00e9taill\u00e9s dictant des instructions strictes pour \u00e9viter les biais de l&rsquo;observateur (comme l&rsquo;effet Clever Hans, o\u00f9 le propri\u00e9taire donne involontairement des indices directionnels par son regard ou sa posture).<\/p>\n<p>Les propri\u00e9taires enregistrent les r\u00e9actions de leur animal en temps r\u00e9el sur la plateforme en ligne, alimentant ainsi une gigantesque base de donn\u00e9es mondiales (Big Data). Les analyses de validation psychom\u00e9trique men\u00e9es par Hare et des statisticiens ind\u00e9pendants ont confirm\u00e9 une concordance impressionnante entre les donn\u00e9es collect\u00e9es par les citoyens ordinaires \u00e0 domicile et celles obtenues dans le cadre rigoureusement aseptis\u00e9 des laboratoires acad\u00e9miques. Dognition a ainsi d\u00e9mocratis\u00e9 l&rsquo;\u00e9valuation de la psychologie animale tout en fournissant \u00e0 la communaut\u00e9 scientifique un ensemble sans \u00e9quivalent de dizaines de milliers de profils comportementaux individuels, permettant d&rsquo;aborder des questions phylog\u00e9n\u00e9tiques et \u00e9cologiques avec une puissance statistique jusqu&rsquo;alors inaccessible.<\/p>\n<h3>7.2 Typologies et dimensions cognitives chez le chien<\/h3>\n<p>L&rsquo;exploitation de ces donn\u00e9es massives a permis \u00e0 Brian Hare d&rsquo;op\u00e9rer une d\u00e9construction empirique du mythe de \u00ab l&rsquo;intelligence canine \u00bb monolithique. En appliquant des analyses factorielles confirmatoires aux dizaines de milliers de protocoles collect\u00e9s, Hare a d\u00e9montr\u00e9 que l&rsquo;esprit du chien s&rsquo;articule autour de cinq dimensions cognitives fondamentales et largement ind\u00e9pendantes les unes des autres :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&#8217;empathie :<\/strong> La capacit\u00e9 de contagion \u00e9motionnelle et de synchronisation affective avec l&rsquo;humain, mesur\u00e9e par la propension au b\u00e2illement contagieux ou l&rsquo;attachement oculaire.<\/li>\n<li><strong>La communication :<\/strong> L&rsquo;aptitude \u00e0 d\u00e9coder les signaux r\u00e9f\u00e9rentiels humains (pointage, regard, voix) et \u00e0 \u00e9mettre des signaux directionnels en retour pour solliciter de l&rsquo;aide face \u00e0 un probl\u00e8me insoluble.<\/li>\n<li><strong>La ruse (ou flexibilit\u00e9 tactique) :<\/strong> La tendance \u00e0 exploiter l&rsquo;\u00e9tat inattentif de l&rsquo;humain pour obtenir un gain imm\u00e9diat tout en modulant son comportement en fonction des risques d&rsquo;interdiction.<\/li>\n<li><strong>La m\u00e9moire spatiale et de travail :<\/strong> La puissance brute de r\u00e9tention temporaire des informations perceptives, \u00e9valu\u00e9e par des t\u00e2ches de disparition d&rsquo;objets avec d\u00e9lais variables.<\/li>\n<li><strong>Le raisonnement causal :<\/strong> L&rsquo;aptitude \u00e0 inf\u00e9rer des propri\u00e9t\u00e9s physiques invisibles par le jeu de la d\u00e9duction logique (par exemple, d\u00e9terminer qu&rsquo;un r\u00e9cipient contient de la nourriture parce qu&rsquo;un autre r\u00e9cipient similaire est montr\u00e9 vide).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette cartographie dimensionnelle bat en br\u00e8che l&rsquo;\u00e9valuation traditionnelle qui classait les races de chiens selon un quotient intellectuel simpliste bas\u00e9 sur la vitesse de soumission au dressage. Selon les travaux de Hare, un chien qui n&rsquo;excelle pas dans le raisonnement logique ind\u00e9pendant peut pr\u00e9senter des comp\u00e9tences de communication sociale hors du commun (comme les Golden Retrievers), tandis qu&rsquo;un chien de berger ou un terrier peut manifester une m\u00e9moire spatiale ph\u00e9nom\u00e9nale doubl\u00e9e d&rsquo;une propension tenace \u00e0 r\u00e9soudre les probl\u00e8mes par lui-m\u00eame sans solliciter le regard humain. Cette h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 intrasp\u00e9cifique prouve que la s\u00e9lection artificielle men\u00e9e par l&rsquo;humain n&rsquo;a pas fa\u00e7onn\u00e9 un esprit canin unique, mais une mosa\u00efque d&rsquo;architectures cognitives sp\u00e9cialis\u00e9es adapt\u00e9es aux diverses fonctions utilitaires exig\u00e9es au fil de l&rsquo;histoire.<\/p>\n<h2>8. Coop\u00e9ration intersp\u00e9cifique et communication r\u00e9f\u00e9rentielle<\/h2>\n<h3>8.1 Synchronisation socio-affective entre l&rsquo;humain et le chien<\/h3>\n<p>Au-del\u00e0 de la g\u00e9om\u00e9trie des gestes et du rep\u00e9rage d&rsquo;objets dissimul\u00e9s, Brian Hare s&rsquo;est pench\u00e9 sur la dimension purement affective qui sous-tend la relation unique scell\u00e9e entre l&rsquo;homme et le chien. Pourquoi le chien domestique est-il capable de s&rsquo;int\u00e9grer \u00e9motionnellement au sein de familles humaines au point d&rsquo;\u00eatre universellement per\u00e7u comme un membre du groupe de parent\u00e9 ?<\/p>\n<p>Les recherches men\u00e9es en collaboration \u00e9troite avec des neurobiologistes comparatifs (notamment les \u00e9quipes japonaises de Takefumi Kikusui) ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 l&rsquo;existence d&rsquo;une boucle de r\u00e9troaction neuroendocrinienne positive m\u00e9di\u00e9e par l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nature.com\/articles\/nature.2015.17348\">ocytocine<\/a>. Lorsque des humains et leurs chiens se regardent mutuellement dans les yeux de mani\u00e8re prolong\u00e9e et non mena\u00e7ante, les deux esp\u00e8ces enregistrent une \u00e9l\u00e9vation conjointe et significative de leurs concentrations d&rsquo;ocytocine salivaire et urinaire. Ce m\u00e9canisme physiologique est exactement celui qui cimente le lien d&rsquo;attachement primitif entre une m\u00e8re humaine et son nourrisson. Chez le loup socialis\u00e9 par l&rsquo;humain, un contact visuel prolong\u00e9 est per\u00e7u comme un d\u00e9fi de dominance ou un signal d&rsquo;agression potentielle et n&rsquo;active aucunement cette cascade hormonale apaisante.<\/p>\n<p>Hare th\u00e9orise que, durant le processus \u00e9volutif de la domestication, les chiens ont d\u00e9tourn\u00e9 de mani\u00e8re adaptative les circuits neuronaux ancestraux de l&rsquo;attachement parental humain. En \u00e9tablissant un regard mutuel doux et soutenu \u2014 un comportement intrins\u00e8quement atypique chez les pr\u00e9dateurs carnivores sauvages \u2014, le chien d\u00e9clenche chez son h\u00f4te humain une r\u00e9ponse protectrice et altruiste. De surcro\u00eet, les travaux de Hare ont document\u00e9 la sensibilit\u00e9 raffin\u00e9e des chiens \u00e0 la \u00ab justice distributive \u00bb ou \u00e0 l&rsquo;aversion \u00e0 l&rsquo;iniquit\u00e9 sociale : bien qu&rsquo;ils tol\u00e8rent de ne pas recevoir une r\u00e9compense de valeur \u00e9quivalente \u00e0 celle d&rsquo;un cong\u00e9n\u00e8re, ils refusent de continuer \u00e0 coop\u00e9rer si leur partenaire canin est syst\u00e9matiquement r\u00e9compens\u00e9 pour une t\u00e2che tandis qu&rsquo;eux-m\u00eames sont ignor\u00e9s sans motif. Cette sensibilit\u00e9 aux asym\u00e9tries de traitement t\u00e9moigne d&rsquo;un calibrage \u00e9motionnel fin sur les normes de r\u00e9ciprocit\u00e9 sociale r\u00e9gissant les environnements humains.<\/p>\n<h3>8.2 L&rsquo;apprentissage social et la transmission culturelle<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;apprentissage social chez l&rsquo;animal soul\u00e8ve une question th\u00e9orique fondamentale formul\u00e9e par Michael Tomasello et approfondie par Brian Hare : la distinction entre <strong>\u00e9mulation<\/strong> et <strong>imitation<\/strong>.<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9mulation :<\/strong> Consiste pour un observateur \u00e0 pr\u00eater attention aux transformations physiques de l&rsquo;environnement caus\u00e9es par un tiers (par exemple, voir qu&rsquo;une trappe glisse) pour ensuite inventer sa propre strat\u00e9gie m\u00e9canique pour atteindre le m\u00eame r\u00e9sultat final. C&rsquo;est le mode d&rsquo;apprentissage pr\u00e9dominant chez les chimpanz\u00e9s.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;imitation v\u00e9ritable :<\/strong> Implique la reproduction fid\u00e8le des actions motrices mot-\u00e0-mot d\u00e9ploy\u00e9es par le d\u00e9monstrateur, y compris la copie d&rsquo;\u00e9tapes purement formelles ou apparemment arbitraires.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Brian Hare a particip\u00e9 \u00e0 des protocoles comparant comment des enfants humains, des chimpanz\u00e9s et des chiens r\u00e9solvent une t\u00e2che de manipulation instrumentale complexe (par exemple, ouvrir une \u00ab bo\u00eete puzzle \u00bb translucide pour extraire un jouet ou une friandise). Les chercheurs introduisent d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment une s\u00e9rie d&rsquo;actions non fonctionnelles et superflues (taper le dessus de la bo\u00eete avec un b\u00e2ton avant d&rsquo;ouvrir la porte frontale). Les r\u00e9sultats ont mis en lumi\u00e8re une divergence \u00e9pist\u00e9mologique majeure :<\/p>\n<p>Les enfants humains manifestent une tendance irr\u00e9pressible \u00e0 la <strong>surimitation<\/strong> (<em>overimitation<\/em>) : ils reproduisent scrupuleusement l&rsquo;ensemble des mouvements inutiles, postulant inconsciemment que si l&rsquo;adulte a ex\u00e9cut\u00e9 ces gestes, ils doivent ob\u00e9ir \u00e0 une r\u00e8gle normative, culturelle ou rituelle qu&rsquo;il convient d&rsquo;honorer. \u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9, les chimpanz\u00e9s font preuve d&rsquo;une rationalit\u00e9 strictement causale et utilitaire : ils ignorent les \u00e9tapes superflues d\u00e8s lors qu&rsquo;ils per\u00e7oivent la bo\u00eete transparente et acc\u00e8dent directement au loquet efficace. Les chiens, quant \u00e0 eux, adoptent une posture interm\u00e9diaire fascinante : lorsqu&rsquo;ils agissent seuls, ils recourent \u00e0 l&rsquo;efficacit\u00e9 directe ; mais lorsqu&rsquo;ils sont sous le regard attentif de leur propri\u00e9taire humain, ils tendent \u00e0 se conformer aux signaux sociaux de celui-ci, quitte \u00e0 d\u00e9laisser une strat\u00e9gie physiquement plus rentable pour maintenir l&rsquo;alignement comportemental avec leur partenaire.<\/p>\n<p>Hare met ainsi en exergue le r\u00f4le fondamental de \u00ab l&rsquo;\u00e9chafaudage social \u00bb (<em>social scaffolding<\/em>). La domestication n&rsquo;a pas rendu les chiens plus intelligents que les singes dans la manipulation du monde physique ; elle les a rendus constitutionnellement dispos\u00e9s \u00e0 faire confiance aux indices socioculturels de l&rsquo;humain pour guider leur propre action, constituant un exemple sans \u00e9quivalent d&rsquo;alignement intersp\u00e9cifique des trajectoires d&rsquo;apprentissage.<\/p>\n<h2>9. La th\u00e9orie du \u00ab Survival of the Friendliest \u00bb<\/h2>\n<h3>9.1 Reconceptualisation de la s\u00e9lection naturelle<\/h3>\n<p>En 2020, Brian Hare publie avec son \u00e9pouse, l&rsquo;\u00e9crivaine scientifique et chercheuse Vanessa Woods, l&rsquo;ouvrage de synth\u00e8se <em>Survival of the Friendliest<\/em> (traduit en fran\u00e7ais sous des formulations explorant la survie du plus amical). Ce livre repr\u00e9sente le couronnement de deux d\u00e9cennies d&rsquo;investigations empiriques et propose une refonte conceptuelle d&rsquo;un des piliers les plus mal compris de la culture moderne : le principe darwinien de la s\u00e9lection naturelle.<\/p>\n<p>Depuis la formulation erron\u00e9e de Herbert Spencer r\u00e9sumant l&rsquo;\u00e9volution \u00e0 \u00ab la survie du plus apte \u00bb (<em>survival of the fittest<\/em>) \u2014 formule souvent travestie en culte de la force brute, de l&rsquo;impitoyable rivalit\u00e9 et de l&rsquo;\u00e9crasement du concurrent \u2014, l&rsquo;imaginaire populaire et certaines d\u00e9rives id\u00e9ologiques ont associ\u00e9 le succ\u00e8s adaptatif \u00e0 la violence h\u00e9g\u00e9monique. Brian Hare s&rsquo;attache \u00e0 d\u00e9construire m\u00e9thodiquement ce contresens historique. Pour Darwin lui-m\u00eame, la \u00ab valeur s\u00e9lective \u00bb (<em>fitness<\/em>) ne mesure rien d&rsquo;autre que le succ\u00e8s diff\u00e9rentiel de transmission g\u00e9n\u00e9tique d&rsquo;une g\u00e9n\u00e9ration \u00e0 la suivante. Or, d\u00e9montre Hare, \u00e0 travers une multitude de taxons zoologiques, la voie royale vers la multiplication d\u00e9mographique et la r\u00e9silience \u00e9cologique \u00e0 long terme n&rsquo;est pas la bellig\u00e9rance destructrice, mais l&rsquo;interd\u00e9pendance coop\u00e9rative, la symbiose et la convivialit\u00e9 comportementale.<\/p>\n<p>L&rsquo;illustration la plus \u00e9clatante de cette th\u00e8se est le sort compar\u00e9 des lign\u00e9es d&rsquo;hominines au cours de la fin du Pl\u00e9istoc\u00e8ne. Pendant plus de 300 000 ans, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.britannica.com\/topic\/Neanderthal\">l&rsquo;homme de N\u00e9andertal<\/a> a prosp\u00e9r\u00e9 dans des environnements d&rsquo;Eurasie rigoureux. Dot\u00e9 d&rsquo;une masse musculaire sup\u00e9rieure \u00e0 la n\u00f4tre, d&rsquo;une bo\u00eete cr\u00e2nienne volumineuse et d&rsquo;un outillage sophistiqu\u00e9, N\u00e9andertal n&rsquo;\u00e9tait en rien notre inf\u00e9rieur technique ou physique direct. Pourtant, il a fini par dispara\u00eetre il y a environ 40 000 ans, peu de temps apr\u00e8s la dispersion hors d&rsquo;Afrique des premi\u00e8res populations d&rsquo;<em>Homo sapiens<\/em>.<\/p>\n<p>Selon l&rsquo;analyse de Hare, la disparition de N\u00e9andertal ne s&rsquo;explique pas n\u00e9cessairement par un g\u00e9nocide militaire orchestr\u00e9 par nos anc\u00eatres, mais par un \u00e9cart d\u00e9mographique et sociocognitif :<\/p>\n<ul>\n<li>Les donn\u00e9es arch\u00e9ologiques et g\u00e9n\u00e9tiques sugg\u00e8rent que les N\u00e9andertaliens vivaient en micro-groupes familiaux extr\u00eamement isol\u00e9s, consanguins et hostiles aux incursions ext\u00e9rieures.<\/li>\n<li>\u00c0 l&rsquo;inverse, l&rsquo;<em>Homo sapiens<\/em> \u00ab auto-domestiqu\u00e9 \u00bb poss\u00e9dait une hypersociabilit\u00e9 qui lui permettait de forger des alliances \u00e9tendues par-del\u00e0 les fronti\u00e8res g\u00e9n\u00e9tiques.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette convivialit\u00e9 d\u00e9brid\u00e9e a favoris\u00e9 l&rsquo;\u00e9tablissement de vastes r\u00e9seaux d&rsquo;\u00e9change de mati\u00e8res premi\u00e8res (silex, obsidienne) sur des centaines de kilom\u00e8tres et la circulation ininterrompue d&rsquo;innovations techniques au sein de super-r\u00e9seaux culturels. Lorsque les crises climatiques glaciaires ont frapp\u00e9 la biosph\u00e8re, un groupe d&rsquo;<em>Homo sapiens<\/em> en difficult\u00e9 pouvait s&rsquo;appuyer sur la solidarit\u00e9 de communaut\u00e9s voisines, tandis qu&rsquo;un groupe n\u00e9andertalien isol\u00e9 s&rsquo;\u00e9teignait faute de soutien ext\u00e9rieur. L&rsquo;esp\u00e8ce humaine moderne a triomph\u00e9 non pas en tant que pr\u00e9dateur ultime, mais en tant que coop\u00e9rateur en r\u00e9seau.<\/p>\n<h3>9.2 Le paradoxe de la bienveillance et la d\u00e9shumanisation<\/h3>\n<p>Loin de verser dans un id\u00e9alisme na\u00eff ou un ang\u00e9lisme aveugle, Brian Hare articule l&rsquo;envers tragique de son mod\u00e8le : le paradoxe intrins\u00e8que de l&rsquo;auto-domestication. Le m\u00eame m\u00e9canisme neurobiologique qui a propuls\u00e9 <em>Homo sapiens<\/em> vers des sommets in\u00e9gal\u00e9s d&rsquo;amour, de d\u00e9vouement et d&rsquo;altruisme sacrificiel au sein du groupe g\u00e9n\u00e8re simultan\u00e9ment la capacit\u00e9 d&rsquo;une cruaut\u00e9 indicible envers ceux qui sont per\u00e7us comme ext\u00e9rieurs au cercle de sociabilit\u00e9.<\/p>\n<p>Ce ph\u00e9nom\u00e8ne s&rsquo;explique par la polarit\u00e9 cognitive de la tol\u00e9rance sociale :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;ocytocine, mol\u00e9cule cl\u00e9 de l&rsquo;attachement pro-social, n&rsquo;est pas une simple \u00ab hormone de l&rsquo;amour universel \u00bb ; elle agit comme un puissant catalyseur du <strong>favoritisme endogroupe<\/strong> tout en accentuant la m\u00e9fiance d\u00e9fensive envers l&rsquo;exogroupe.<\/li>\n<li>Lorsque des individus per\u00e7oivent une menace imminente pesant sur leur groupe de r\u00e9f\u00e9rence, les m\u00eames circuits neuronaux qui stimulent l&#8217;empathie intragroupe se d\u00e9sactivent vis-\u00e0-vis de la cible mena\u00e7ante.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ce court-circuitage empathique ouvre la voie \u00e0 la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/academic.oup.com\/book\/26919\">d\u00e9shumanisation<\/a> psychologique. Pour infliger des souffrances syst\u00e9matiques ou exterminer des cong\u00e9n\u00e8res sans \u00e9prouver le frein \u00e9motionnel visc\u00e9ral qui caract\u00e9rise l&rsquo;esp\u00e8ce, l&rsquo;esprit humain a recours \u00e0 un stratag\u00e8me sociocognitif d\u00e9vastateur : cat\u00e9goriser l&rsquo;exogroupe comme non humain. Les travaux de Hare explorent comment, dans les rh\u00e9toriques de propagande g\u00e9nocidaire, les membres d&rsquo;une minorit\u00e9 ou d&rsquo;une nation rivale sont m\u00e9thodiquement assimil\u00e9s \u00e0 des animaux nuisibles, des parasites ou des pr\u00e9dateurs sans \u00e2me. En d\u00e9pouillant l&rsquo;autre de son statut d&rsquo;agent moral auto-domestiqu\u00e9, les m\u00e9canismes d&rsquo;inhibition de la violence sont neutralis\u00e9s, lib\u00e9rant une barbarie coalis\u00e9e d&rsquo;une f\u00e9rocit\u00e9 inconnue dans le reste du r\u00e8gne animal.<\/p>\n<p>Hare applique cette grille d&rsquo;analyse aux clivages sociopolitiques et id\u00e9ologiques contemporains. \u00c0 l&rsquo;\u00e8re des r\u00e9seaux sociaux et de la polarisation algorithmique, l&rsquo;instinct tribal de protection endogroupe est continuellement activ\u00e9 par des narratifs de menace existentielle. Pour d\u00e9samorcer ces dynamiques destructrices, Hare plaide pour des interventions cognitives directes fond\u00e9es sur le contact intergroupe authentique et d\u00e9polaris\u00e9, la mise en valeur d&rsquo;objectifs trans-identitaires communs et l&rsquo;\u00e9largissement d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 du cercle d&rsquo;appartenance collective afin de d\u00e9samorcer les boucles neuroendocriniennes de la x\u00e9nophobie ancestrale.<\/p>\n<h2>10. Applications pratiques, bien-\u00eatre animal et soci\u00e9t\u00e9<\/h2>\n<h3>10.1 S\u00e9lection et formation optimis\u00e9es des chiens d&rsquo;assistance<\/h3>\n<p>La production scientifique de Brian Hare ne s&rsquo;est pas cantonn\u00e9e aux sph\u00e8res acad\u00e9miques abstraites ; elle s&rsquo;est d\u00e9ploy\u00e9e dans des programmes d&rsquo;ing\u00e9nierie comportementale concrets \u00e0 fort impact soci\u00e9tal. L&rsquo;une des r\u00e9alisations les plus notables concerne la transformation des m\u00e9thodes d&rsquo;\u00e9valuation et de s\u00e9lection des <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.assistancedogsinternational.org\/\">chiens d&rsquo;assistance<\/a> (chiens guides d&rsquo;aveugles, chiens pour personnes \u00e0 mobilit\u00e9 r\u00e9duite ou chiens de soutien pour v\u00e9t\u00e9rans souffrant d&rsquo;\u00e9tat de stress post-traumatique).<\/p>\n<p>Historiquement, les grandes organisations de dressage investissaient des sommes consid\u00e9rables (souvent plus de 50 000 dollars par animal) dans des programmes de formation s&rsquo;\u00e9tirant sur deux ans, pour faire face \u00e0 un taux d&rsquo;\u00e9chec dramatique : entre 40 % et 60 % des chiots s\u00e9lectionn\u00e9s \u00e9chouaient aux \u00e9preuves finales en raison de troubles de r\u00e9activit\u00e9 \u00e9motionnelle, de distraction excessive ou de timidit\u00e9 face \u00e0 l&rsquo;inconnu. En collaborant avec de grandes institutions d&rsquo;entra\u00eenement (telles que <em>Canine Companions for Independence<\/em>), Hare et ses \u00e9quipes ont mis en place une batterie de tests cognitifs pr\u00e9coces standardis\u00e9s, applicables d\u00e8s l&rsquo;\u00e2ge de huit \u00e0 dix semaines.<\/p>\n<p>Plut\u00f4t que d&rsquo;\u00e9valuer la seule ob\u00e9issance motrice aux ordres m\u00e9caniques, ces tests diagnostiquent les dimensions cognitives profondes mises au jour par le Duke Canine Cognition Center :<\/p>\n<ul>\n<li>La persistance de la fixation oculaire sur le visage humain.<\/li>\n<li>Le contr\u00f4le inhibiteur face \u00e0 une tentation app\u00e9titive.<\/li>\n<li>La propension \u00e0 solliciter le regard humain en cas de probl\u00e8me m\u00e9canique insoluble.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Les mod\u00e8les pr\u00e9dictifs \u00e9labor\u00e9s par Hare ont d\u00e9montr\u00e9 une pr\u00e9cision statistique sans pr\u00e9c\u00e9dent : les profils cognitifs identifi\u00e9s durant les premi\u00e8res semaines de vie permettent d&rsquo;anticiper avec un degr\u00e9 de confiance \u00e9lev\u00e9 la r\u00e9ussite future du chien dans des contextes de service exigeants. Ces donn\u00e9es permettent d&rsquo;orienter les chiots vers les fili\u00e8res professionnelles adapt\u00e9es \u00e0 leurs forces cognitives individuelles, de r\u00e9duire drastiquement les co\u00fbts de formation, d&rsquo;\u00e9viter l&rsquo;\u00e9puisement \u00e9motionnel des animaux inaptes et de maximiser l&rsquo;efficacit\u00e9 th\u00e9rapeutique et pratique des chiens attribu\u00e9s aux personnes en situation de handicap.<\/p>\n<h3>10.2 Conservation de la faune et \u00e9thique animale<\/h3>\n<p>L&rsquo;engagement soci\u00e9tal de Brian Hare s&rsquo;illustre \u00e9galement par son plaidoyer inlassable en faveur de la conservation des primates et de la r\u00e9\u00e9valuation du statut moral des animaux non humains. Ses d\u00e9cennies d&rsquo;immersion au sanctuaire de Lola ya Bonobo lui ont conf\u00e9r\u00e9 une autorit\u00e9 morale et scientifique pour alerter la communaut\u00e9 internationale sur le p\u00e9ril critique d&rsquo;extinction pesant sur les bonobos dans le bassin du fleuve Congo, d\u00e9cim\u00e9s par la d\u00e9forestation industrielle, les conflits arm\u00e9s et le braconnage intensif.<\/p>\n<p>Hare a d\u00e9montr\u00e9 comment la science de la cognition animale peut devenir un outil direct de conservation biologique. En documentant l&rsquo;extraordinaire richesse intellectuelle et la tol\u00e9rance empathique des bonobos, ses publications et ses apparitions dans les grands m\u00e9dias mondiaux (comme National Geographic, BBC ou The New York Times) ont contribu\u00e9 \u00e0 modifier l&rsquo;image publique de cette esp\u00e8ce longtemps rest\u00e9e dans l&rsquo;ombre du chimpanz\u00e9. Les \u00e9tudes de r\u00e9habilitation cognitive men\u00e9es sur les orphelins traumatis\u00e9s ont par ailleurs permis d&rsquo;ajuster les programmes de r\u00e9introduction en milieu sauvage, en s&rsquo;assurant que les individus r\u00e9ins\u00e9r\u00e9s poss\u00e8dent les comp\u00e9tences de synchronisation sociale et de r\u00e9gulation \u00e9motionnelle indispensables \u00e0 la survie collective.<\/p>\n<p>Sur le plan philosophique et juridique, Brian Hare se situe \u00e0 l&rsquo;avant-garde d&rsquo;un courant de pens\u00e9e qui conteste le mod\u00e8le juridique cart\u00e9sien r\u00e9duisant les animaux \u00e0 des \u00ab biens meubles \u00bb ou de simples objets de propri\u00e9t\u00e9. Sans n\u00e9cessairement adh\u00e9rer aux doctrines abolitionnistes radicales, Hare soutient publiquement que la d\u00e9monstration empirique de la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit, de la m\u00e9tacognition et de la sensibilit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;injustice chez les esp\u00e8ces non humaines impose de leur conf\u00e9rer un statut juridique particulier de \u00ab personnes non humaines \u00bb dot\u00e9es de droits fondamentaux \u00e0 l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 physique et \u00e0 la protection contre l&rsquo;asservissement exp\u00e9rimental ou le divertissement cruel.<\/p>\n<h2>11. D\u00e9bats scientifiques, controverses et r\u00e9ceptions critiques<\/h2>\n<h3>11.1 Controverses autour du mod\u00e8le d&rsquo;enculturation canine<\/h3>\n<p>L&rsquo;ascension fulgurante des th\u00e9ories de Brian Hare sur la cognition canine ne s&rsquo;est pas effectu\u00e9e sans susciter des frictions intellectuelles d&rsquo;une rare intensit\u00e9. La contestation la plus structur\u00e9e a \u00e9t\u00e9 formul\u00e9e par l&rsquo;\u00e9cole comportementale de l&rsquo;Universit\u00e9 de Floride, emmen\u00e9e par le psychologue <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.psych.ufl.edu\/~cecs\/\">Clive Wynne<\/a> et sa collaboratrice Monique Udell. Dans une s\u00e9rie d&rsquo;articles pol\u00e9miques publi\u00e9s entre 2008 et 2011, Wynne et Udell ont frontalement r\u00e9cus\u00e9 \u00ab l&rsquo;hypoth\u00e8se de la domestication \u00bb au profit d&rsquo;un mod\u00e8le concurrent : \u00ab l&rsquo;hypoth\u00e8se des deux \u00e9tapes \u00bb (<em>Two-Stage Hypothesis<\/em>) ou th\u00e9orie de l&rsquo;ontogen\u00e8se et du conditionnement.<\/p>\n<p>Selon l&rsquo;\u00e9cole de Floride :<\/p>\n<ul>\n<li>Les performances exceptionnelles des chiens aux tests de pointage ne r\u00e9sulteraient nullement d&rsquo;une adaptation g\u00e9n\u00e9tique issue de la domestication.<\/li>\n<li>Elles d\u00e9couleraient simplement d&rsquo;un apprentissage associatif ultrarapide durant la p\u00e9riode critique de d\u00e9veloppement pr\u00e9coce, conjugu\u00e9 \u00e0 une exposition continue et intensive aux corps humains.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Pour \u00e9tayer leur objection, Wynne et Udell ont test\u00e9 des chiens de refuge n&rsquo;ayant pas eu d&rsquo;interactions humaines stables r\u00e9centes, ainsi que des loups captifs \u00e9lev\u00e9s avec des interactions humaines tr\u00e8s intenses. Leurs r\u00e9sultats montraient que les loups hyper-socialis\u00e9s pouvaient r\u00e9ussir certaines formes de pointage dynamique, tandis que des chiens errants ou de refuge \u00e9chouaient fr\u00e9quemment. Ils ont donc accus\u00e9 Hare d&rsquo;avoir sous-estim\u00e9 la plasticit\u00e9 ontog\u00e9n\u00e9tique individuelle et d&rsquo;avoir pr\u00e9matur\u00e9ment postul\u00e9 des sauts \u00e9volutifs d&rsquo;ordre g\u00e9n\u00e9tique.<\/p>\n<p>Brian Hare a r\u00e9pliqu\u00e9 avec vigueur et m\u00e9thode \u00e0 ces objections. Dans de nouvelles \u00e9tudes m\u00e9thodologiquement blind\u00e9es, son \u00e9quipe a mis en lumi\u00e8re que les \u00e9checs des chiens de refuge dans les protocoles de Wynne d\u00e9coulaient d&rsquo;un stress contextuel aigu et d&rsquo;une inhibition comportementale temporaire face \u00e0 un exp\u00e9rimentateur inconnu dans un environnement anxiog\u00e8ne, et non d&rsquo;une incapacit\u00e9 cognitive intrins\u00e8que. De plus, Hare a rappel\u00e9 que les loups de Floride n&rsquo;y parvenaient qu&rsquo;au terme de centaines d&rsquo;essais r\u00e9p\u00e9titifs hautement r\u00e9compens\u00e9s, ce qui n&rsquo;a rien de comparable avec la saisie spontan\u00e9e et instantan\u00e9e document\u00e9e chez des chiots de huit semaines d\u00e8s leur premier essai exp\u00e9rimental. Bien que le d\u00e9bat persiste quant aux parts respectives de la pr\u00e9disposition biologique et de la maturation \u00e9pig\u00e9n\u00e9tique, le consensus actuel reconna\u00eet que les travaux de Hare ont d\u00e9montr\u00e9 une pr\u00e9disposition phylog\u00e9n\u00e9tique ind\u00e9niable facilitant l&rsquo;acquisition des comp\u00e9tences sociales chez le chien par rapport au loup.<\/p>\n<h3>11.2 Discussions sur l&rsquo;auto-domestication humaine<\/h3>\n<p>L&rsquo;hypoth\u00e8se de l&rsquo;auto-domestication humaine, bien que s\u00e9duisante et largement salu\u00e9e, a elle aussi essuy\u00e9 des critiques substantielles issues principalement du champ de la pal\u00e9oanthropologie et de la morphom\u00e9trie cr\u00e2nienne. Certains sp\u00e9cialistes, \u00e0 l&rsquo;instar de Marta Miraz\u00f3n Lahr ou de Richard Wrangham (qui soutient pourtant une version compl\u00e9mentaire du mod\u00e8le bas\u00e9e sur la peine de mort coalis\u00e9e), ont soulign\u00e9 la difficult\u00e9 inh\u00e9rente \u00e0 la transposition directe des donn\u00e9es issues d&rsquo;exp\u00e9rimentations sur des canid\u00e9s ou des renards d&rsquo;\u00e9levage \u00e0 la complexit\u00e9 \u00e9volutive buissonnante des hominines.<\/p>\n<p>Parmi les objections majeures, des pal\u00e9oanthropologues ont fait valoir que la chronologie de la gracilisation du cr\u00e2ne d&rsquo;<em>Homo sapiens<\/em> ne co\u00efncide pas parfaitement avec l&rsquo;explosion des comportements symboliques et artistiques document\u00e9s au Pal\u00e9olithique :<\/p>\n<ul>\n<li>Des cr\u00e2nes anatomiquement modernes pr\u00e9sentent une gracilit\u00e9 faciale pr\u00e9coce (il y a plus de 150 000 ans) sans que l&rsquo;on observe imm\u00e9diatement l&rsquo;\u00e9mergence des technologies culturelles complexes du Pal\u00e9olithique sup\u00e9rieur (il y a environ 40 000 ans).<\/li>\n<li>D&rsquo;autres chercheurs ont avanc\u00e9 que la r\u00e9duction de la robustesse osseuse pouvait r\u00e9sulter d&rsquo;adaptations bioclimatiques (transitions thermiques) ou d&rsquo;un changement de di\u00e8te li\u00e9 \u00e0 l&rsquo;av\u00e8nement des techniques de cuisson des aliments, plut\u00f4t que d&rsquo;une s\u00e9lection cibl\u00e9e contre l&rsquo;agressivit\u00e9 r\u00e9active.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Face \u00e0 ces r\u00e9serves, Hare et ses coll\u00e8gues ont enrichi leur paradigme en mobilisant la g\u00e9nomique comparative. Ils ont compar\u00e9 les g\u00e9nomes d&rsquo;humains modernes avec ceux d&rsquo;hommes de N\u00e9andertal et de Denisova, traquant les polymorphismes g\u00e9n\u00e9tiques impliqu\u00e9s dans le d\u00e9veloppement des cellules de la cr\u00eate neurale \u2014 cellules embryonnaires cruciales dont le d\u00e9ficit de migration gouverne l&rsquo;ensemble des alt\u00e9rations morphologiques et endocriniennes du syndrome de domestication. La mise en \u00e9vidence de signatures de s\u00e9lection positive ciblant pr\u00e9cis\u00e9ment ces r\u00e9seaux g\u00e9niques chez <em>Homo sapiens<\/em> a apport\u00e9 un appui mol\u00e9culaire solide \u00e0 l&rsquo;hypoth\u00e8se de Hare, r\u00e9affirmant l&rsquo;auto-domestication comme une th\u00e9orie int\u00e9grative de premier plan pour expliquer notre trajectoire \u00e9volutive singuli\u00e8re.<\/p>\n<h2>12. Bilan intellectuel et perspectives pour la psychologie \u00e9volutionniste<\/h2>\n<h3>12.1 Synth\u00e8se de l&rsquo;apport \u00e9pist\u00e9mique de Brian Hare<\/h3>\n<p>En observant la trajectoire scientifique de Brian Hare depuis ses premiers pas sous le mentorat de Michael Tomasello jusqu&rsquo;\u00e0 ses th\u00e9orisations contemporaines, un trait distinctif s&rsquo;impose : sa capacit\u00e9 \u00e0 unifier de mani\u00e8re organique des traditions scientifiques qui \u00e9voluaient auparavant en silos \u00e9tanches. Hare a su marier l&rsquo;observation naturaliste et le respect des r\u00e9pertoires \u00e9cologiques propres aux \u00e9thologues de terrain avec l&rsquo;exigence m\u00e9thodologique et le contr\u00f4le rigoureux des variables caract\u00e9ristiques de la psychologie exp\u00e9rimentale de laboratoire.<\/p>\n<p>L&rsquo;impact de Brian Hare sur la science contemporaine peut se r\u00e9sumer \u00e0 trois bouleversements conceptuels majeurs :<\/p>\n<ol>\n<li><strong>La r\u00e9habilitation de l&rsquo;animal domestique comme mod\u00e8le d&rsquo;\u00e9tude :<\/strong> Longtemps m\u00e9pris\u00e9 par les biologistes de l&rsquo;\u00e9volution qui le consid\u00e9raient comme un artefact g\u00e9n\u00e9tiquement d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9 et sans pertinence \u00e9cologique, le chien domestique est devenu, sous l&rsquo;impulsion de Hare, le mod\u00e8le privil\u00e9gi\u00e9 pour diss\u00e9quer l&rsquo;\u00e9volution convergente de la cognition sociale humaine.<\/li>\n<li><strong>La centralit\u00e9 du temp\u00e9rament dans l&rsquo;\u00e9volution intellectuelle :<\/strong> Hare a renvers\u00e9 l&rsquo;ordre causal classique en d\u00e9montrant que l&rsquo;intelligence ne pilote pas m\u00e9caniquement la sociabilit\u00e9 ; c&rsquo;est la r\u00e9gulation \u00e9motionnelle, la baisse de l&rsquo;agressivit\u00e9 r\u00e9active et la tol\u00e9rance sociale qui cr\u00e9ent l&rsquo;espace d\u00e9veloppemental indispensable \u00e0 l&rsquo;\u00e9panouissement des formes sup\u00e9rieures de cognition.<\/li>\n<li><strong>Une passerelle entre la biologie \u00e9volutive et les sciences humaines :<\/strong> En appliquant le mod\u00e8le de l&rsquo;auto-domestication \u00e0 <em>Homo sapiens<\/em>, Hare a propos\u00e9 un cadre int\u00e9grateur capable d&rsquo;expliquer simultan\u00e9ment notre g\u00e9nie coop\u00e9ratif, notre culture cumulative et nos tragiques penchants g\u00e9nocidaires, reliant l&rsquo;anthropologie physique \u00e0 la psychologie sociale des conflits intergroupes.<\/li>\n<\/ol>\n<h3>12.2 Horizons futurs et questions non r\u00e9solues<\/h3>\n<p>Alors que la carri\u00e8re de Brian Hare se poursuit avec une intensit\u00e9 intacte, de multiples chantiers scientifiques s&rsquo;ouvrent \u00e0 la psychologie \u00e9volutionniste inspir\u00e9e par ses travaux. L&rsquo;un des axes les plus prometteurs r\u00e9side dans l&rsquo;investigation des <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.frontiersin.org\/articles\/10.3389\/fpsyg.2021.649369\/full\">m\u00e9canismes \u00e9pig\u00e9n\u00e9tiques<\/a> r\u00e9gissant la domestication. Si la s\u00e9lection pour la docilit\u00e9 induit des modifications ph\u00e9notypiques d&rsquo;une rapidit\u00e9 fulgurante \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle de quelques g\u00e9n\u00e9rations, il est hautement probable que des marques \u00e9pig\u00e9n\u00e9tiques (m\u00e9thylation de l&rsquo;ADN, modifications post-traductionnelles des histones) interviennent pour moduler l&rsquo;expression des g\u00e8nes du d\u00e9veloppement craniofacial et des r\u00e9cepteurs hormonaux sans exiger de mutations imm\u00e9diates de la s\u00e9quence nucl\u00e9otidique sous-jacente.<\/p>\n<p>Un autre d\u00e9fi r\u00e9side dans l&rsquo;\u00e9largissement syst\u00e9matique du paradigme comparatif \u00e0 d&rsquo;autres esp\u00e8ces domestiques et commensales. Bien que le chien ait \u00e9t\u00e9 le mod\u00e8le roi, des recherches s&rsquo;\u00e9tendent d\u00e9sormais \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude cognitive des chats domestiques (<em>Felis catus<\/em>), des chevaux (<em>Equus caballus<\/em>), des ch\u00e8vres, des porcs et m\u00eame des oiseaux synanthropes comme les corvid\u00e9s urbains. Ces investigations permettront d&rsquo;\u00e9tablir si les m\u00e9canismes d&rsquo;inf\u00e9rence sociale et de d\u00e9codage des signaux humains d\u00e9couverts chez le chien constituent une loi g\u00e9n\u00e9rale de la domestication animale ou si le canid\u00e9 poss\u00e8de des singularit\u00e9s li\u00e9es \u00e0 son \u00e9cologie ancestrale de chasseur coop\u00e9ratif en meute.<\/p>\n<p>Enfin, l&rsquo;avenir m\u00e9thodologique de la discipline s&rsquo;oriente vers le d\u00e9ploiement des neurosciences cognitives non invasives. Gr\u00e2ce \u00e0 des protocoles de conditionnement coop\u00e9ratif sans contention physique, plusieurs laboratoires dans le sillage de Brian Hare parviennent d\u00e9sormais \u00e0 faire passer des examens d&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) \u00e0 des chiens parfaitement \u00e9veill\u00e9s et immobiles. Cette neuroimagerie comparative permet d&rsquo;observer en temps r\u00e9el les r\u00e9seaux corticaux et sous-corticaux activ\u00e9s lors du d\u00e9codage du regard humain, de l&rsquo;\u00e9coute de mots dot\u00e9s de sens s\u00e9mantique ou du traitement de r\u00e9compenses in\u00e9quitables. En conjuguant cette imagerie c\u00e9r\u00e9brale de pointe avec la science citoyenne \u00e0 grande \u00e9chelle et les \u00e9tudes \u00e9cologiques de terrain, l&rsquo;h\u00e9ritage scientifique de Brian Hare continuera d&rsquo;\u00e9clairer pour les d\u00e9cennies \u00e0 venir les myst\u00e8res profonds de l&rsquo;\u00e9mergence de l&rsquo;esprit, nous rappelant inlassablement que c&rsquo;est dans notre capacit\u00e9 \u00e0 faire preuve d&rsquo;amiti\u00e9 et de coop\u00e9ration que r\u00e9side le secret ultime de notre survie.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Belyaev, D. K. (1979). Destabilizing selection as a factor in domestication. <em>Journal of Heredity<\/em>, 70(5), 301-308. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/oxfordjournals.jhered.a109263\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/oxfordjournals.jhered.a109263<\/a><\/li>\n<li>Hare, B. (2001). Can competitive paradigms increase the validity of experiments on primate social cognition? <em>Animal Cognition<\/em>, 4(3), 269-280. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1007\/s100710100084\">https:\/\/doi.org\/10.1007\/s100710100084<\/a><\/li>\n<li>Hare, B. (2007). Cooperation and communication in apes and dogs. <em>Current Directions in Psychological Science<\/em>, 16(2), 60-64. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1467-8721.2007.00476.x\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1467-8721.2007.00476.x<\/a><\/li>\n<li>Hare, B. (2017). Survival of the friendliest: <em>Homo sapiens<\/em> evolved via selection for prosociality. <em>Annual Review of Psychology<\/em>, 68, 155-186. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1146\/annurev-psych-010416-044201\">https:\/\/doi.org\/10.1146\/annurev-psych-010416-044201<\/a><\/li>\n<li>Hare, B., Call, J., Agnetta, B., &amp; Tomasello, M. (2000). Chimpanzees know what conspecifics do and do not see. <em>Animal Behaviour<\/em>, 59(4), 771-785. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1006\/anbe.1999.1377\">https:\/\/doi.org\/10.1006\/anbe.1999.1377<\/a><\/li>\n<li>Hare, B., Call, J., &amp; Tomasello, M. (2001). Do chimpanzees know what conspecifics know? <em>Animal Behaviour<\/em>, 61(1), 139-151. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1006\/anbe.2000.1518\">https:\/\/doi.org\/10.1006\/anbe.2000.1518<\/a><\/li>\n<li>Hare, B., Brown, M., Williamson, C., &amp; Tomasello, M. (2002). The domestication of social cognition in dogs. <em>Science<\/em>, 298(5598), 1636-1639. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.1072702\">https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.1072702<\/a><\/li>\n<li>Hare, B., Plyusnina, I., Sanchez-Amaya, N., Schepina, O., Volobuev, V., Trut, L., &amp; Wrangham, R. (2005). Social cognitive evolution in captive foxes is a correlated by-product of experimental selection on tendency to approach humans. <em>Current Biology<\/em>, 15(3), 226-230. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.cub.2005.01.040\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.cub.2005.01.040<\/a><\/li>\n<li>Hare, B., &amp; Tomasello, M. (2005). Human-like social skills in dogs? <em>Trends in Cognitive Sciences<\/em>, 9(9), 439-444. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.tics.2005.07.003\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.tics.2005.07.003<\/a><\/li>\n<li>Hare, B., Melis, A. P., Woods, V., Hastings, J., &amp; Wrangham, R. (2007). Tolerance allows bonobos to outperform chimpanzees on a cooperative task. <em>Current Biology<\/em>, 17(7), 619-623. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.cub.2007.02.040\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.cub.2007.02.040<\/a><\/li>\n<li>Hare, B., &amp; Kwetuenda, S. (2010). Bonobos voluntarily share their own food with others. <em>Current Biology<\/em>, 20(5), R230-R231. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.cub.2009.12.038\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.cub.2009.12.038<\/a><\/li>\n<li>Hare, B., &amp; Woods, V. (2013). <em>The Genius of Dogs: How Dogs Are Smarter than You Think<\/em>. Dutton.<\/li>\n<li>Hare, B., &amp; Woods, V. (2020). <em>Survival of the Friendliest: Understanding Our Origins and Rediscovering Our Common Humanity<\/em>. Random House.<\/li>\n<li>Nagasawa, M., Mitsui, S., En, S., Ohtani, N., Ohta, M., Sakuma, Y., Onaka, T., Mogi, K., &amp; Kikusui, T. (2015). Oxytocin-gaze positive loop and the coevolution of human-dog bonds. <em>Science<\/em>, 348(6232), 333-336. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.1261022\">https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.1261022<\/a><\/li>\n<li>Povinelli, D. J., &amp; Eddy, T. J. (1996). What young chimpanzees know about seeing. <em>Monographs of the Society for Research in Child Development<\/em>, 61(3), 1-189. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/1166159\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/1166159<\/a><\/li>\n<li>Stewart, L., MacLean, E. L., Stoffel, D., Brubaker, L., Wynne, C. D. L., &amp; Hare, B. (2015). Citizen science as a new tool in dog cognition research. <em>PLOS ONE<\/em>, 10(9), e0135176. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1371\/journal.pone.0135176\">https:\/\/doi.org\/10.1371\/journal.pone.0135176<\/a><\/li>\n<li>Tomasello, M., Call, J., &amp; Hare, B. (2003). Chimpanzees understand psychological states \u2013 the question is which ones and to what extent. <em>Trends in Cognitive Sciences<\/em>, 7(4), 153-156. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/S1364-6613(03)00035-4\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/S1364-6613(03)00035-4<\/a><\/li>\n<li>Trut, L. (1999). Early canid domestication: The farm-fox experiment. <em>American Scientist<\/em>, 87(2), 160-169. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1511\/1999.2.160\">https:\/\/doi.org\/10.1511\/1999.2.160<\/a><\/li>\n<li>Udell, M. A. R., Dorey, N. R., &amp; Wynne, C. D. L. (2008). Wolves outperform dogs in following human social cues: Animal behavior meets social ecology. <em>Animal Behaviour<\/em>, 76(6), 1767-1773. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.anbehav.2008.07.028\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.anbehav.2008.07.028<\/a><\/li>\n<li>Wrangham, R. (2019). <em>The Goodness Paradox: The Strange Relationship Between Peace and Violence in Human Evolution<\/em>. Pantheon Books.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Analyse acad\u00e9mique approfondie de la vie et des contributions de Brian Hare \u00e0 l&rsquo;anthropologie \u00e9volutionniste et \u00e0 la cognition compar\u00e9e.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[8521,3331],"tags":[22174,22175,8507,8576,8112],"class_list":["post-14327","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-cognition-comparee","category-psychologie-evolutionniste","tag-auto-domestication","tag-bonobos","tag-brian-hare","tag-cognition-canine","tag-primatologie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/14327","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=14327"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/14327\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=14327"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=14327"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=14327"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}