{"id":14011,"date":"2026-10-07T05:58:46","date_gmt":"2026-10-07T05:58:46","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/alois-alzheimer-1864-1915-biographie-neuropathologie\/"},"modified":"2026-10-07T05:58:46","modified_gmt":"2026-10-07T05:58:46","slug":"alois-alzheimer-1864-1915-biographie-neuropathologie","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=alois-alzheimer-1864-1915-biographie-neuropathologie","title":{"rendered":"Alois Alzheimer &#8211; 1864 1915"},"content":{"rendered":"<p>Lorsque le nom d&rsquo;Alois Alzheimer est \u00e9voqu\u00e9 dans le discours contemporain, il r\u00e9sonne presque exclusivement comme le stigmate universel de l&rsquo;effondrement cognitif, une d\u00e9signation nosologique devenue l&rsquo;un des plus redoutables d\u00e9fis m\u00e9dicaux, sociologiques et \u00e9conomiques du XXIe si\u00e8cle. Pourtant, derri\u00e8re cet \u00e9ponyme universellement partag\u00e9 se dissimule la figure singuli\u00e8re d&rsquo;un clinicien et histopathologiste bavarois d&rsquo;une rigueur m\u00e9thodique absolue. Homme de laboratoire autant que m\u00e9decin de chevet, Alois Alzheimer a incarn\u00e9 l&rsquo;\u00e2ge d&rsquo;or de la neuropsychiatrie allemande du tournant du XXe si\u00e8cle, une \u00e9poque charni\u00e8re marqu\u00e9e par la volont\u00e9 d&rsquo;ancrer les d\u00e9sordres de l&rsquo;esprit dans les alt\u00e9rations tangibles de la mati\u00e8re c\u00e9r\u00e9brale.<\/p>\n<p>Sa trajectoire scientifique, pr\u00e9matur\u00e9ment interrompue \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de cinquante et un ans, s&rsquo;est d\u00e9ploy\u00e9e au confluent de deux r\u00e9volutions \u00e9pist\u00e9mologiques : l&rsquo;essor de la m\u00e9thode anatomo-clinique h\u00e9rit\u00e9e des Lumi\u00e8res et de l&rsquo;\u00c9cole de Paris, et le raffinement spectaculaire de la microscopie optique et des techniques tinctoriales tissulaires. Loin de se limiter \u00e0 l&rsquo;observation isol\u00e9e du cas d&rsquo;Auguste Deter en 1901, son \u0153uvre monumentale a embrass\u00e9 l&rsquo;ensemble de la pathologie du syst\u00e8me nerveux central, depuis l&rsquo;art\u00e9rioscl\u00e9rose c\u00e9r\u00e9brale et la neurosyphilis jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9pilepsie, les gliomes et les enc\u00e9phalopathies toxiques. Alzheimer n&rsquo;\u00e9tait pas un th\u00e9oricien abstrait en qu\u00eate de sp\u00e9culations m\u00e9taphysiques, mais un observateur minutieux qui passait d&rsquo;interminables nuits courb\u00e9 sur son microscope, traquant patiemment dans les d\u00e9dales de l&rsquo;\u00e9corce c\u00e9r\u00e9brale les traces mat\u00e9rielles de la folie et du d\u00e9clin mental.<\/p>\n<p>Explorer la vie et les d\u00e9couvertes d&rsquo;Alois Alzheimer, c&rsquo;est replonger dans l&rsquo;effervescence intellectuelle des universit\u00e9s et des asiles de Francfort, Munich et Breslau, o\u00f9 s&rsquo;est forg\u00e9e la psychiatrie moderne sous l&rsquo;\u00e9gide de figures tut\u00e9laires telles qu&rsquo;Emil Kraepelin et Franz Nissl. C&rsquo;est \u00e9galement retracer l&rsquo;histoire d&rsquo;un paradigme scientifique qui, apr\u00e8s avoir travers\u00e9 un demi-si\u00e8cle de relatif oubli sous la domination des approches psychodynamiques, a ressurgi avec une vigueur \u00e9clatante \u00e0 la fin du XXe si\u00e8cle, confirmant de mani\u00e8re spectaculaire, \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle de la biologie mol\u00e9culaire, la justesse des descriptions initiales formul\u00e9es par le savant bavarois. Cette \u00e9tude biographique et scientifique se propose de restituer la pl\u00e9nitude d&rsquo;une existence tout enti\u00e8re consacr\u00e9e au d\u00e9chiffrement des myst\u00e8res du cortex c\u00e9r\u00e9bral.<\/p>\n<h2>1. Introduction et contexte historico-scientifique de la neuropsychiatrie au XIXe si\u00e8cle<\/h2>\n<h3>1.1 L&rsquo;\u00e9mergence de la psychiatrie somatique en Allemagne<\/h3>\n<p>Le XIXe si\u00e8cle allemand a constitu\u00e9 le th\u00e9\u00e2tre d&rsquo;une rupture \u00e9pist\u00e9mologique majeure au sein de la m\u00e9decine mentale. Durant la premi\u00e8re moiti\u00e9 du si\u00e8cle, la psychiatrie d&rsquo;outre-Rhin demeurait profond\u00e9ment impr\u00e9gn\u00e9e par le courant romantique des <em>Psychiker<\/em>, pour qui la folie repr\u00e9sentait une alt\u00e9ration morale, une faute spirituelle ou un \u00e9garement de l&rsquo;\u00e2me humaine \u00e9chappant aux lois de la mati\u00e8re. Toutefois, \u00e0 mesure que progressaient la physiologie exp\u00e9rimentale et les sciences naturelles, cette conception m\u00e9taphysique s&rsquo;est heurt\u00e9e \u00e0 une contestation radicale port\u00e9e par les <em>Somatiker<\/em>. Ce basculement vers un mod\u00e8le strictement anatomo-clinique a trouv\u00e9 son manifeste d\u00e9finitif sous la plume de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Wilhelm_Griesinger\">Wilhelm Griesinger<\/a>, qui publiait en 1845 son c\u00e9l\u00e8bre trait\u00e9 affirmant sans concession que \u00ab les maladies mentales sont des maladies du cerveau \u00bb (<em>Geisteskrankheiten sind Nervenkrankheiten<\/em>). Ce postulat organiciste a totalement refond\u00e9 la l\u00e9gitimit\u00e9 m\u00e9dicale de la psychiatrie, en exigeant que chaque trouble de la pens\u00e9e, de l&rsquo;humeur ou du comportement soit rapport\u00e9 \u00e0 une l\u00e9sion structurelle sous-jacente du syst\u00e8me nerveux central.<\/p>\n<p>Dans le sillage de cette r\u00e9volution conceptuelle, les asiles psychiatriques allemands, jadis con\u00e7us comme de simples lieux d&rsquo;enfermement et de r\u00e9clusion asilaire, se sont progressivement m\u00e9tamorphos\u00e9s en centres d&rsquo;investigation clinique et scientifique de premier plan. Sous l&rsquo;impulsion d&rsquo;administrations \u00e9clair\u00e9es et d&rsquo;une corporation m\u00e9dicale en pleine professionnalisation, de v\u00e9ritables laboratoires d&rsquo;histopathologie et d&rsquo;anatomie compar\u00e9e ont \u00e9t\u00e9 \u00e9difi\u00e9s au c\u0153ur m\u00eame de ces institutions publiques. Des villes comme Heidelberg, Leipzig ou Francfort ont vu leurs asiles municipaux se doter d&rsquo;\u00e9quipements optiques sophistiqu\u00e9s et de salles de dissection, favorisant une proximit\u00e9 g\u00e9ographique et intellectuelle imm\u00e9diate entre le lit du patient agonisant et le microscope de l&rsquo;anatomiste. Cette configuration institutionnelle singuli\u00e8re a permis l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une g\u00e9n\u00e9ration de m\u00e9decins hybrides, form\u00e9s tout \u00e0 la fois \u00e0 l&rsquo;entretien s\u00e9miologique approfondi et \u00e0 la manipulation des microtomes, pr\u00e9figurant l&rsquo;\u00e2ge d&rsquo;or de la neuropsychiatrie acad\u00e9mique.<\/p>\n<p>Cette h\u00e9g\u00e9monie de l&rsquo;organicisme strict ne s&rsquo;est cependant pas impos\u00e9e sans frictions. Tout au long de la seconde moiti\u00e9 du XIXe si\u00e8cle, une tension intellectuelle constante a oppos\u00e9 les tenants de cette approche anatomopathologique aux pr\u00e9curseurs des doctrines psychodynamiques et ph\u00e9nom\u00e9nologiques naissantes. Alors qu&rsquo;\u00e0 Vienne, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Sigmund_Freud\">Sigmund Freud<\/a> commen\u00e7ait \u00e0 \u00e9laborer les pr\u00e9mices d&rsquo;une m\u00e9tapsychologie \u00e9mancip\u00e9e de l&rsquo;anatomie c\u00e9r\u00e9brale apr\u00e8s ses passages chez Jean-Martin Charcot, les facult\u00e9s allemandes rejetaient majoritairement toute d\u00e9rive herm\u00e9neutique jug\u00e9e non v\u00e9rifiable. Pour les ma\u00eetres de l&rsquo;\u00e9cole allemande, l&rsquo;esprit n&rsquo;\u00e9tait rien d&rsquo;autre que la r\u00e9sultante fonctionnelle du tissu c\u00e9r\u00e9bral. Toute d\u00e9viation morbide devait pouvoir \u00eatre tranch\u00e9e, fix\u00e9e dans le formol et examin\u00e9e sous la lentille d&rsquo;un microscope. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment au sein de cette tradition somatique intransigeante qu&rsquo;Alois Alzheimer a effectu\u00e9 ses premiers pas, fa\u00e7onnant une posture intellectuelle o\u00f9 la l\u00e9sion tissulaire constituait l&rsquo;unique crit\u00e8re de v\u00e9rit\u00e9 scientifique.<\/p>\n<h3>1.2 L&rsquo;\u00e9volution des techniques microscopiques et de la coloration tissulaire<\/h3>\n<p>L&rsquo;affirmation du paradigme anatomo-clinique en neurologie s&rsquo;est heurt\u00e9e, durant de longues d\u00e9cennies, \u00e0 la complexit\u00e9 physique du syst\u00e8me nerveux central. Contrairement aux organes parenchymateux comme le foie ou le rein, le cortex c\u00e9r\u00e9bral apparaissait aux premiers microscopistes comme une masse amorphe, g\u00e9latineuse et inextricable, d\u00e9fiant toute tentative de cat\u00e9gorisation spatiale. Le tournant technique d\u00e9cisif s&rsquo;est produit dans le dernier quart du XIXe si\u00e8cle gr\u00e2ce aux progr\u00e8s fulgurants de l&rsquo;industrie chimique germanique, et plus particuli\u00e8rement \u00e0 l&rsquo;av\u00e8nement des colorants d&rsquo;aniline synth\u00e9tiques. Des substances comme le bleu de m\u00e9thyl\u00e8ne, la fuchsine, le violet de cr\u00e9syle ou le rouge neutre ont offert aux histologistes le pouvoir de teinter s\u00e9lectivement des constituants cellulaires sp\u00e9cifiques qui demeuraient jusqu&rsquo;alors invisibles \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat frais. Ce saut qualitatif a permis de discriminer avec une nettet\u00e9 in\u00e9dite le soma des neurones, les arborisations dendritiques et les gaines de my\u00e9line enveloppant les axones.<\/p>\n<p>Sur le plan m\u00e9thodologique, la neuroanatomie a \u00e9t\u00e9 boulevers\u00e9e par les contributions rivales et pourtant indissociables de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Camillo_Golgi\">Camillo Golgi<\/a> et de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Santiago_Ram%C3%B3n_y_Cajal\">Santiago Ram\u00f3n y Cajal<\/a>. En 1873, l&rsquo;Italien Golgi mettait au point la fameuse r\u00e9action noire (<em>reazione nera<\/em>), une m\u00e9thode d&rsquo;impr\u00e9gnation chromo-argentique capable de colorer al\u00e9atoirement mais int\u00e9gralement un nombre limit\u00e9 de neurones sur toute la longueur de leurs prolongements. Reprenant et modifiant ce proc\u00e9d\u00e9 avec une virtuosit\u00e9 in\u00e9gal\u00e9e, l&rsquo;Espagnol Ram\u00f3n y Cajal a pu r\u00e9futer la th\u00e9orie r\u00e9ticulaire alors dominante pour asseoir la th\u00e9orie neuronale moderne : le cerveau est constitu\u00e9 d&rsquo;unit\u00e9s cellulaires discr\u00e8tes, contigu\u00ebs mais non fusionn\u00e9es, communiquant par des zones de contact sp\u00e9cialis\u00e9es. Cette d\u00e9couverte a \u00e9tabli un nouveau paradigme dans lequel l&rsquo;alt\u00e9ration fonctionnelle d&rsquo;une zone c\u00e9r\u00e9brale pouvait \u00eatre corr\u00e9l\u00e9e \u00e0 la d\u00e9sorganisation cytoarchitecturale de populations de cellules parfaitement individualisables.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 ces avanc\u00e9es spectaculaires, la neuropathologie de la fin du XIXe si\u00e8cle demeurait tributaire d&rsquo;importantes limites techniques. Les protocoles de fixation tissulaire \u00e9taient encore imparfaits, g\u00e9n\u00e9rant d&rsquo;innombrables art\u00e9facts post-mortem que les praticiens prenaient parfois \u00e0 tort pour des alt\u00e9rations pathologiques. De surcro\u00eet, le pouvoir de r\u00e9solution des microscopes optiques classiques, bien qu&rsquo;am\u00e9lior\u00e9 par les objectifs \u00e0 immersion d&rsquo;Ernst Abbe chez Carl Zeiss, ne permettait pas de distinguer les ultrastructures subcellulaires, comme les synapses ou les filaments prot\u00e9iques internes. Les chercheurs naviguaient \u00e0 la fronti\u00e8re du visible, contraints d&rsquo;interpr\u00e9ter des ombres argentiques et des pr\u00e9cipit\u00e9s chimiques au prix d&rsquo;une patience asc\u00e9tique. C&rsquo;est dans ce contexte de prouesses techniques et d&rsquo;exigences m\u00e9thodologiques impitoyables qu&rsquo;Alois Alzheimer a d\u00e9velopp\u00e9 une dext\u00e9rit\u00e9 manuelle hors du commun, transformant la pr\u00e9paration des coupes histologiques en un v\u00e9ritable art de la pr\u00e9cision scientifique.<\/p>\n<h3>1.3 Cadre biographique global : situer Alois Alzheimer dans son \u00e9poque<\/h3>\n<p>L&rsquo;existence d&rsquo;Alois Alzheimer (1864-1915) s&rsquo;inscrit au c\u0153ur d&rsquo;une p\u00e9riode d&rsquo;expansion \u00e9conomique, technologique et territoriale sans pr\u00e9c\u00e9dent pour l&rsquo;Europe centrale : celle de l&rsquo;Empire allemand proclam\u00e9 en 1871 sous l&rsquo;\u00e9gide d&rsquo;Otto von Bismarck. Cette \u00e8re wilhelminienne se caract\u00e9risait par un culte absolu de l&rsquo;efficacit\u00e9 administrative, du progr\u00e8s industriel et de l&rsquo;excellence acad\u00e9mique d&rsquo;\u00c9tat. Les universit\u00e9s imp\u00e9riales b\u00e9n\u00e9ficiaient d&rsquo;investissements publics massifs et jouissaient d&rsquo;un prestige plan\u00e9taire, attirant des chercheurs du monde entier s\u00e9duits par le mod\u00e8le d&rsquo;enseignement humboldtien, alliant de mani\u00e8re indissociable la formation p\u00e9dagogique et la recherche fondamentale. La trajectoire d&rsquo;Alzheimer refl\u00e8te exemplairement ce dynamisme social et intellectuel, o\u00f9 le d\u00e9vouement d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9 \u00e0 la science (<em>Wissenschaft<\/em>) \u00e9tait \u00e9rig\u00e9 en vertu morale supr\u00eame.<\/p>\n<p>Sur le plan \u00e9pist\u00e9mologique, Alzheimer a incarn\u00e9 le trait d&rsquo;union id\u00e9al entre la clinique asilaire et les laboratoires universitaires de pointe. \u00c0 une \u00e9poque o\u00f9 ces deux univers tendaient \u00e0 s&rsquo;ignorer \u2014 les m\u00e9decins d&rsquo;asile \u00e9tant fr\u00e9quemment rel\u00e9gu\u00e9s \u00e0 des t\u00e2ches de gardiennage institutionnel tandis que les th\u00e9oriciens des facult\u00e9s s&rsquo;\u00e9garaient dans des taxinomies d\u00e9connect\u00e9es de la pratique quotidienne \u2014, le jeune Bavarois a refus\u00e9 cette scission d\u00e9l\u00e9t\u00e8re. Il a import\u00e9 l&rsquo;exigence du microscope au chevet du malade ali\u00e9n\u00e9, consacrant ses matin\u00e9es \u00e0 l&rsquo;interrogatoire minutieux des intern\u00e9s et ses apr\u00e8s-midi \u00e0 l&rsquo;analyse microscopique de leurs tissus n\u00e9cros\u00e9s. Ce d\u00e9cloisonnement a exerc\u00e9 une influence d\u00e9terminante sur l&rsquo;internationalisation des neurosciences germaniques, \u00e9tablissant un standard m\u00e9thodologique que les \u00e9coles anglo-saxonnes et fran\u00e7aises ont mis plusieurs d\u00e9cennies \u00e0 \u00e9galer.<\/p>\n<p>La rigueur scientifique d&rsquo;Alzheimer s&rsquo;est toutefois d\u00e9ploy\u00e9e dans un contexte historique marqu\u00e9 par des tensions g\u00e9opolitiques grandissantes. Sa mort survenue en 1915, en pleine tourmente de la Premi\u00e8re Guerre mondiale, symbolise tragiquement la fin de cet \u00e2ge d&rsquo;or d&rsquo;une r\u00e9publique des lettres et des sciences qui transcendait les fronti\u00e8res nationales. En \u00e9tudiant la figure d&rsquo;Alzheimer, il est impossible de dissocier le destin individuel de l&rsquo;homme de celui d&rsquo;une culture acad\u00e9mique germanique brillante et exigeante, caract\u00e9ris\u00e9e par une discipline de fer dans le travail exp\u00e9rimental et une croyance in\u00e9branlable dans la capacit\u00e9 de la raison humaine \u00e0 triompher des t\u00e9n\u00e8bres de l&rsquo;ali\u00e9nation mentale.<\/p>\n<h2>2. Jeunesse, origines familiales et formation acad\u00e9mique (1864-1888)<\/h2>\n<h3>2.1 Origines familiales et premi\u00e8res ann\u00e9es en Bavi\u00e8re<\/h3>\n<p>Alois Alzheimer voit le jour le 14 juin 1864 dans la charmante bourgade de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Marktbreit\">Marktbreit am Main<\/a>, nich\u00e9e au c\u0153ur du district de Basse-Franconie, dans le Royaume de Bavi\u00e8re. Il est le fils a\u00een\u00e9 d&rsquo;Eduard Alzheimer, notaire royal respect\u00e9 issu d&rsquo;une lign\u00e9e de fonctionnaires loyaux \u00e0 la couronne bavaroise, et de Barbara Sabina Busch, son \u00e9pouse. Le foyer familial baigne dans une atmosph\u00e8re de pi\u00e9t\u00e9 catholique fervente, de respect scrupuleux de l&rsquo;ordre civique et d&rsquo;attachement aux traditions bourgeoises provinciales. \u00c0 la mort pr\u00e9matur\u00e9e de sa m\u00e8re, son p\u00e8re convole en secondes noces avec la s\u0153ur de cette derni\u00e8re, Maria Eva Busch, assurant \u00e0 la fratrie une continuit\u00e9 affective et mat\u00e9rielle sereine, indispensable \u00e0 l&rsquo;\u00e9panouissement intellectuel des enfants.<\/p>\n<p>D\u00e8s son plus jeune \u00e2ge, le jeune Alois manifeste une curiosit\u00e9 insatiable pour le monde naturel qui l&rsquo;entoure. Loin des sp\u00e9culations livresques d\u00e9sincarn\u00e9es, il arpente inlassablement les collines verdoyantes de la vall\u00e9e du Main, herborisant et observant avec une ferveur m\u00e9thodique la morphologie des plantes et des insectes. Cette inclinaison pr\u00e9coce pour la botanique et l&rsquo;entomologie d\u00e9veloppe chez l&rsquo;enfant des qualit\u00e9s fondamentales d&rsquo;observation minutieuse, de classification rigoureuse et de patience m\u00e9ditative, qui constitueront plus tard le socle in\u00e9branlable de son g\u00e9nie histologique. Ses parents, constatant ses brillantes facult\u00e9s intellectuelles, d\u00e9cident de lui offrir la meilleure \u00e9ducation secondaire disponible dans la r\u00e9gion.<\/p>\n<p>Il quitte ainsi le cocon familial pour int\u00e9grer le prestigieux Kronberg-Gymnasium d&rsquo;Aschaffenbourg, un \u00e9tablissement renomm\u00e9 pour l&rsquo;exigence de ses humanit\u00e9s classiques et son enseignement scientifique solide. Le jeune Bavarois y apprend le latin et le grec avec aisance, tout en affichant une pr\u00e9dilection constante pour la physique, la chimie et les sciences naturelles. Il se distingue par un temp\u00e9rament mesur\u00e9, calme et d&rsquo;une modestie exemplaire, fuyant les \u00e9clats de la vanit\u00e9 pour se consacrer tout entier \u00e0 l&rsquo;assimilation des connaissances. Dipl\u00f4m\u00e9 avec d&rsquo;excellentes notes en 1883, le jeune homme de dix-neuf ans fait alors le choix r\u00e9solu de consacrer son existence \u00e0 la m\u00e9decine, embrassant une discipline capable d&rsquo;assouvir conjointement son go\u00fbt pour les sciences d&rsquo;observation et son profond sentiment de devoir philanthropique.<\/p>\n<h3>2.2 Le parcours universitaire : Berlin, T\u00fcbingen et Wurtzbourg<\/h3>\n<p>Comme il \u00e9tait d&rsquo;usage dans le syst\u00e8me universitaire allemand de l&rsquo;\u00e9poque, Alois Alzheimer effectue son parcours m\u00e9dical en fr\u00e9quentant plusieurs universit\u00e9s renomm\u00e9es, profitant de la libert\u00e9 de circulation acad\u00e9mique pour s&rsquo;impr\u00e9gner des enseignements des plus illustres professeurs d&rsquo;Europe. Il d\u00e9bute son cursus \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Berlin, centre n\u00e9vralgique de la science prussienne, o\u00f9 souffle encore l&rsquo;esprit encyclop\u00e9dique de Johannes M\u00fcller. L\u00e0, il assiste aux d\u00e9monstrations magistrales de ma\u00eetres incontest\u00e9s de la morphologie et acquiert les bases indispensables de la physique m\u00e9dicale et de la chimie organique, se familiarisant avec les normes drastiques du travail en laboratoire.<\/p>\n<p>Il poursuit ensuite ses \u00e9tudes sur les bords du Neckar, \u00e0 l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Universit%C3%A9_de_T%C3%BCbingen\">Universit\u00e9 de T\u00fcbingen<\/a>, une institution r\u00e9put\u00e9e pour sa rigueur et ses traditions estudiantines vivaces. Durant cette p\u00e9riode d&rsquo;ind\u00e9pendance de jeunesse, Alzheimer s&rsquo;adonne bri\u00e8vement aux joies de la vie de corporation au sein de la fraternit\u00e9 <em>Franconia<\/em>, o\u00f9 il pratique l&rsquo;escrime acad\u00e9mique du <em>Mensur<\/em>, acqu\u00e9rant sur la joue une cicatrice discr\u00e8te, marque d&rsquo;honneur coutumi\u00e8re des universitaires allemands du XIXe si\u00e8cle. Toutefois, cette parenth\u00e8se sociale ne le d\u00e9tourne jamais de son objectif clinique, et il consacre l&rsquo;essentiel de ses journ\u00e9es \u00e0 la dissection anatomique et \u00e0 l&rsquo;apprentissage de la physiologie sous la direction d&rsquo;histologistes chevronn\u00e9s.<\/p>\n<p>Alzheimer ach\u00e8ve son cycle d&rsquo;\u00e9tudes cliniques \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Wurtzbourg, alors domin\u00e9e par l&rsquo;ombre immense de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Rudolf_Virchow\">Rudolf Virchow<\/a> et le rayonnement de la pathologie cellulaire. Bien que Virchow ait rejoint Berlin, ses principes \u2014 selon lesquels l&rsquo;ensemble des maladies doit \u00eatre ramen\u00e9 \u00e0 l&rsquo;alt\u00e9ration de l&rsquo;unit\u00e9 fondamentale du vivant qu&rsquo;est la cellule (<em>Omnis cellula e cellula<\/em>) \u2014 irriguent chaque le\u00e7on dispens\u00e9e \u00e0 Wurtzbourg. C&rsquo;est sous la direction de l&rsquo;\u00e9minent anatomiste et histologiste Albert von K\u00f6lliker qu&rsquo;Alzheimer soutient sa th\u00e8se de doctorat en 1887. Intitul\u00e9e <em>\u00dcber die Ohrenschmalzdr\u00fcsen<\/em> (\u00ab Sur les glandes c\u00e9rumineuses \u00bb), cette monographie magistrale met en lumi\u00e8re la structure microscopique, la vascularisation et le mode de s\u00e9cr\u00e9tion des glandes du conduit auditif externe humain. D&rsquo;une facture technique impeccable, cette recherche inaugurale r\u00e9v\u00e8le d\u00e9j\u00e0 le soin extr\u00eame qu&rsquo;il accorde \u00e0 la pr\u00e9paration histologique et \u00e0 l&rsquo;analyse structurale fine.<\/p>\n<h3>2.3 L&rsquo;obtention de l&rsquo;habilitation et les premi\u00e8res orientations cliniques<\/h3>\n<p>Apr\u00e8s avoir pass\u00e9 son examen d&rsquo;\u00c9tat (<em>Staatsexamen<\/em>) avec les honneurs en 1888, le jeune m\u00e9decin se trouve face au dilemme classique de son \u00e9poque : s&rsquo;installer comme omnipraticien lib\u00e9ral dans sa Franconie natale ou embrasser la carri\u00e8re asilaire et hospitali\u00e8re, pr\u00e9caire financi\u00e8rement mais f\u00e9conde sur le plan de la curiosit\u00e9 intellectuelle. Son penchant pour la recherche exp\u00e9rimentale et la pathologie microscopique l&rsquo;incline imm\u00e9diatement vers la seconde option. Alors que la m\u00e9decine interne g\u00e9n\u00e9rale lui para\u00eet trop empirique, Alzheimer se sent irr\u00e9sistiblement attir\u00e9 par les \u00e9nigmes imp\u00e9n\u00e9trables du syst\u00e8me nerveux central, dont l&rsquo;anatomie fonctionnelle demeure encore largement une <em>terra incognita<\/em>.<\/p>\n<p>Les troubles de l&rsquo;affectivit\u00e9, de la perception et de la m\u00e9moire le fascinent tout particuli\u00e8rement, non point sous l&rsquo;angle de la philosophie morale, mais en tant que d\u00e9r\u00e8glements m\u00e9caniques imputables \u00e0 des l\u00e9sions tissulaires invisibles \u00e0 l&rsquo;\u0153il nu. Le jeune m\u00e9decin per\u00e7oit lucidement que la psychiatrie asilaire constitue la derni\u00e8re grande fronti\u00e8re de la m\u00e9decine organique moderne. C&rsquo;est l\u00e0 que gisent des milliers de patients chroniques dont la souffrance psychique ne dispose d&rsquo;aucun \u00e9tiquetage anatomique pr\u00e9cis, constituant un vaste d\u00e9fi diagnostique.<\/p>\n<p>Son entr\u00e9e dans le milieu des asiles psychiatriques d&rsquo;\u00c9tat s&rsquo;op\u00e8re par une opportunit\u00e9 d\u00e9cisive \u00e0 la fin de l&rsquo;ann\u00e9e 1888. \u00c2g\u00e9 de vingt-quatre ans, il est engag\u00e9 en tant que m\u00e9decin assistant (<em>Assistenzarzt<\/em>) \u00e0 l&rsquo;Asile municipal pour ali\u00e9n\u00e9s et \u00e9pileptiques de Francfort-sur-le-Main. Cette nomination va d\u00e9finitivement orienter sa trajectoire professionnelle et scientifique. Loin de voir dans cette fonction hospitali\u00e8re une charge de pure r\u00e9clusion bureaucratique, Alzheimer y discerne un champ exp\u00e9rimental exceptionnel, pr\u00eat \u00e0 \u00eatre explor\u00e9 \u00e0 la lumi\u00e8re de la m\u00e9thode anatomo-clinique.<\/p>\n<h2>3. Les ann\u00e9es \u00e0 Francfort-sur-le-Main : La forge clinique et la rencontre avec Franz Nissl (1888-1903)<\/h2>\n<h3>3.1 L&rsquo;exercice \u00e0 l&rsquo;Asile municipal pour ali\u00e9n\u00e9s et \u00e9pileptiques de Francfort<\/h3>\n<p>L&rsquo;Asile municipal pour ali\u00e9n\u00e9s et \u00e9pileptiques de Francfort-sur-le-Main, surnomm\u00e9 famili\u00e8rement le \u00ab ch\u00e2teau des fous \u00bb (<em>Irrenschloss<\/em>) en raison de son architecture n\u00e9o-gothique monumentale situ\u00e9e au lieu-dit Affenfelsen, \u00e9tait dirig\u00e9 \u00e0 l&rsquo;arriv\u00e9e d&rsquo;Alzheimer par un ali\u00e9niste visionnaire : le docteur <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Emil_Sioli\">Emil Sioli<\/a>. Contrairement aux pratiques coercitives encore tr\u00e8s r\u00e9pandues dans les asiles europ\u00e9ens du XIXe si\u00e8cle, Sioli appliquait scrupuleusement la politique du <em>no restraint<\/em> initi\u00e9e en Angleterre par John Conolly. Les camisoles de force, les chaises d&rsquo;immobilisation m\u00e9canique et l&rsquo;isolement cellulaire punitif \u00e9taient proscrits au profit de l&rsquo;immersion prolong\u00e9e dans des bains ti\u00e8des continus, du travail th\u00e9rapeutique en plein air et d&rsquo;une surveillance bienveillante et empathique du personnel soignant.<\/p>\n<p>Plong\u00e9 au c\u0153ur de ce mod\u00e8le asilaire novateur, Alois Alzheimer assume avec un z\u00e8le infatigable ses responsabilit\u00e9s de clinicien. Il passe de longues heures au contact direct des patients chroniques, observant patiemment l&rsquo;\u00e9volution de leurs sympt\u00f4mes sans jamais manifester le moindre mouvement d&rsquo;impatience ou de d\u00e9go\u00fbt face aux d\u00e9lires les plus d\u00e9routants. Alzheimer r\u00e9volutionne les pratiques de l&rsquo;\u00e9tablissement en introduisant la tenue de dossiers m\u00e9dicaux d&rsquo;une minutie clinique in\u00e9dite. Chaque observation fait l&rsquo;objet d&rsquo;un recueil chronologique d\u00e9taill\u00e9, notant les variations de l&rsquo;humeur, la fluidit\u00e9 du langage, les alt\u00e9rations de la m\u00e9moire, les r\u00e9flexes ost\u00e9otendineux et les modifications somatiques du malade, \u00e9tablissant ainsi une cartographie ph\u00e9notypique rigoureuse.<\/p>\n<p>Cette observation continue et respectueuse de la dignit\u00e9 humaine conf\u00e8re \u00e0 la d\u00e9marche d&rsquo;Alzheimer une \u00e9paisseur singuli\u00e8re. Il ne consid\u00e8re pas le patient ali\u00e9n\u00e9 comme une simple curiosit\u00e9 nosologique, mais comme un sujet souffrant dont le d\u00e9clin mental doit \u00eatre document\u00e9 avec la rigueur d&rsquo;un greffier et la compassion d&rsquo;un v\u00e9ritable m\u00e9decin humaniste. L&rsquo;asile de Francfort devient sous sa gouverne un laboratoire d&rsquo;observation vivante, un creuset clinique d&rsquo;o\u00f9 \u00e9mergera, gr\u00e2ce \u00e0 une discipline quotidienne d&rsquo;enregistrement des faits pathologiques, l&rsquo;identification de formes nosologiques jusqu&rsquo;alors confondues sous le manteau informe de la d\u00e9mence organique.<\/p>\n<h3>3.2 La collaboration symbiotique avec Franz Nissl<\/h3>\n<p>En 1889, l&rsquo;asile de Francfort accueille un nouveau m\u00e9decin assistant dont la rencontre va bouleverser l&rsquo;histoire de la neuropathologie : <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Franz_Nissl\">Franz Nissl<\/a>. De quatre ans l&rsquo;a\u00een\u00e9 d&rsquo;Alzheimer, Nissl est un esprit brillant, passionn\u00e9 et ombrageux, d\u00e9j\u00e0 c\u00e9l\u00e8bre pour avoir mis au point, d\u00e8s ses ann\u00e9es d&rsquo;\u00e9tudiant \u00e0 Munich, une m\u00e9thode de coloration devenue l\u00e9gendaire : la m\u00e9thode au bleu de m\u00e9thyl\u00e8ne (dite coloration de Nissl). Cette technique tinctoriale novatrice permettait pour la premi\u00e8re fois de visualiser s\u00e9lectivement les amas d&rsquo;acide ribonucl\u00e9ique ribosomal au sein du cytoplasme somatique des neurones, formations bient\u00f4t universellement d\u00e9sign\u00e9es sous le nom de \u00ab corps de Nissl \u00bb ou substance tigro\u00efde. Cette avanc\u00e9e rendait visible la chromatolyse, c&rsquo;est-\u00e0-dire la r\u00e9action d\u00e9g\u00e9n\u00e9rative de la cellule nerveuse \u00e0 l&rsquo;agression pathologique.<\/p>\n<p>Entre Alzheimer et Nissl se noue imm\u00e9diatement une symbiose intellectuelle et amicale exceptionnelle qui durera toute leur existence. Se partageant les modestes locaux du laboratoire am\u00e9nag\u00e9 dans les sous-sols de l&rsquo;asile francfortois, les deux jeunes savants instaurent une division du travail aussi fluide qu&rsquo;efficace : Nissl se consacre prioritairement aux aspects techniques de la coloration et \u00e0 la morphologie cellulaire compar\u00e9e, tandis qu&rsquo;Alzheimer orchestre l&rsquo;anamn\u00e8se clinique au lit des malades et la corr\u00e9lation macro et microscopique des pi\u00e8ces autopsi\u00e9es. Ensemble, ils entreprennent un projet titanesque : l&rsquo;exploration syst\u00e9matique et exhaustive de la cytoarchitectonie de l&rsquo;\u00e9corce c\u00e9r\u00e9brale, tant chez l&rsquo;homme sain que chez les individus frapp\u00e9s de d\u00e9mence, de psychose ou d&rsquo;arri\u00e9ration mentale.<\/p>\n<p>Cette collaboration \u00e9troite aboutit \u00e0 la r\u00e9daction conjointe d&rsquo;un ouvrage fondamental en plusieurs volumes qui fera date dans l&rsquo;histoire m\u00e9dicale : <em>Histologische und histopathologische Arbeiten \u00fcber die Grosshirnrinde<\/em> (\u00ab Travaux histologiques et histopathologiques sur le cortex c\u00e9r\u00e9bral \u00bb). Publi\u00e9e entre 1904 et 1918, cette somme encyclop\u00e9dique illustr\u00e9e de gravures et de microphotographies d&rsquo;une nettet\u00e9 stup\u00e9fiante pose les jalons de la neuropathologie g\u00e9n\u00e9rale moderne. Les deux chercheurs y d\u00e9montrent que chaque pathologie psychiatrique d&rsquo;origine organique se traduit par un patron l\u00e9sionnel sp\u00e9cifique, caract\u00e9ris\u00e9 par des alt\u00e9rations cytoarchitecturales reproductibles, battant d\u00e9finitivement en br\u00e8che l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un cerveau malade r\u00e9agissant de mani\u00e8re uniforme et indiscrimin\u00e9e aux agressions biologiques.<\/p>\n<h3>3.3 Les \u00e9tudes sur la paralysie g\u00e9n\u00e9rale et les l\u00e9sions vasculaires c\u00e9r\u00e9brales<\/h3>\n<p>Durant ses quinze ann\u00e9es pass\u00e9es \u00e0 Francfort, les investigations microscopiques d&rsquo;Alzheimer se portent en premier lieu sur le fl\u00e9au majeur qui encombrait alors les asiles europ\u00e9ens : la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Paralysie_g%C3%A9n%C3%A9rale\">paralysie g\u00e9n\u00e9rale<\/a> (ou neurosyphilis tertiaire). Cette terrible affection, qui d\u00e9cimait les forces vives des nations occidentales sans distinction de classe sociale, associait des d\u00e9lires de grandeur m\u00e9galomaniques, une d\u00e9mence progressive et des d\u00e9ficits moteurs invalidants conduisant in\u00e9luctablement au d\u00e9c\u00e8s en quelques ann\u00e9es. Alzheimer et Nissl s&rsquo;attellent \u00e0 caract\u00e9riser avec une pr\u00e9cision chirurgicale les l\u00e9sions enc\u00e9phaliques de cette entit\u00e9 : prolif\u00e9ration des plasmocytes et des lymphocytes dans les espaces p\u00e9rivasculaires de Virchow-Robin, infiltration m\u00e9ning\u00e9e chronique, activation hypertrophique de la microglie (les \u00ab cellules en b\u00e2tonnet \u00bb ou <em>St\u00e4bchenzellen<\/em> de Nissl) et destruction massive du ruban cortical des lobes frontaux.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement \u00e0 ses travaux sur la neurosyphilis, Alzheimer consacre des efforts consid\u00e9rables \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude des affections vasculaires du grand \u00e2ge. \u00c0 la fin du XIXe si\u00e8cle, le corps m\u00e9dical avait coutume d&rsquo;attribuer l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 des d\u00e9t\u00e9riorations cognitives de la s\u00e9nescence \u00e0 un ramollissement c\u00e9r\u00e9bral d&rsquo;origine ath\u00e9romateuse, concept flou regroup\u00e9 sous le terme g\u00e9n\u00e9rique d&rsquo;\u00ab art\u00e9rioscl\u00e9rose c\u00e9r\u00e9brale \u00bb. Dans une s\u00e9rie d&rsquo;articles clinico-pathologiques magistraux publi\u00e9s entre 1895 et 1902, Alzheimer op\u00e8re une distinction conceptuelle fondamentale entre les d\u00e9mences d&rsquo;origine purement vasculaire \u2014 secondaires \u00e0 des micro-infarctus corticaux multiples, des lacunes sous-corticales ou l&rsquo;isch\u00e9mie chronique de la substance blanche \u2014 et les v\u00e9ritables d\u00e9mences d\u00e9g\u00e9n\u00e9ratives primaires du tissu nerveux.<\/p>\n<p>Ces \u00e9tudes comparatives permettent au jeune m\u00e9decin d&rsquo;\u00e9laborer une premi\u00e8re cartographie histologique des d\u00e9mences organiques. En isolant m\u00e9thodiquement les alt\u00e9rations art\u00e9riolaires secondaires \u00e0 l&rsquo;hypertension et \u00e0 l&rsquo;ath\u00e9roscl\u00e9rose, Alzheimer d\u00e9veloppe une acuit\u00e9 s\u00e9miologique et histopathologique hors du commun. Il devient capable de d\u00e9celer la moindre nuance cellulaire au sein d&rsquo;une pr\u00e9paration microscopique, pr\u00eatant attention aux d\u00e9p\u00f4ts amorphes, aux d\u00e9formations dendritiques et aux r\u00e9actions gliales que ses contemporains n\u00e9gligeaient comme de simples artefacts techniques. Il a ainsi forg\u00e9, tout au long de sa p\u00e9riode francfortoise, l&rsquo;outillage conceptuel et m\u00e9thodologique indispensable qui lui permettra, en cet automne 1901, de reconna\u00eetre instantan\u00e9ment l&rsquo;exceptionnelle singularit\u00e9 d&rsquo;une nouvelle patiente admise dans son service : Auguste Deter.<\/p>\n<h2>4. Le cas paradigmatique d&rsquo;Auguste Deter : L&rsquo;observation clinique fondatrice (1901)<\/h2>\n<h3>4.1 L&rsquo;admission et l&rsquo;anamn\u00e8se d&rsquo;Auguste Deter en novembre 1901<\/h3>\n<p>Le 25 novembre 1901 franchit les portes de l&rsquo;asile de Francfort une femme de cinquante et un ans pr\u00e9nomm\u00e9e <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Auguste_Deter\">Auguste Deter<\/a>. Accompagn\u00e9e de son \u00e9poux d\u00e9sempar\u00e9, Carl Deter, un modeste employ\u00e9 des chemins de fer imp\u00e9riaux, cette m\u00e9nag\u00e8re sans ant\u00e9c\u00e9dents psychiatriques notables pr\u00e9sente une d\u00e9t\u00e9rioration mentale fulgurante qui a ruin\u00e9 la vie conjugale en l&rsquo;espace de quelques mois. Les premiers signes sont apparus de mani\u00e8re insidieuse au d\u00e9but de l&rsquo;ann\u00e9e 1901 : la patiente a soudainement accus\u00e9 son mari d&rsquo;infid\u00e9lit\u00e9s extravagantes sans le moindre fondement r\u00e9el, manifestant un d\u00e9lire de jalousie f\u00e9roce et pers\u00e9cutoire. Tr\u00e8s rapidement, ce tableau psychiatrique s&rsquo;est compliqu\u00e9 d&rsquo;une alt\u00e9ration dramatique de la m\u00e9moire imm\u00e9diate : elle cachait des objets dans son logis puis accusait ses voisins de vol, errait sans but dans la rue, se montrait incapable de pr\u00e9parer les repas familiaux et manifestait des terreurs paniques incontr\u00f4lables d\u00e8s la tomb\u00e9e de la nuit.<\/p>\n<p>D\u00e8s son arriv\u00e9e dans l&rsquo;\u00e9tablissement, le docteur Alzheimer prend personnellement en charge l&rsquo;examen de cette malade atypique. Ce qui frappe imm\u00e9diatement l&rsquo;esprit du praticien chevronn\u00e9, c&rsquo;est l&rsquo;\u00e2ge particuli\u00e8rement pr\u00e9coce de survenue du tableau d\u00e9mentiel. Auguste Deter n&rsquo;a que cinquante et un ans ; elle se situe bien en de\u00e7\u00e0 de la tranche d&rsquo;\u00e2ge classique des soixante-dix ou quatre-vingts ans o\u00f9 s&rsquo;observe traditionnellement la d\u00e9mence s\u00e9nile ordinaire. De surcro\u00eet, elle ne pr\u00e9sente aucun des signes neurologiques focaux caract\u00e9ristiques de la paralysie g\u00e9n\u00e9rale syphilitique \u2014 les pupilles sont \u00e9gales et r\u00e9actives \u00e0 la lumi\u00e8re, la marche est assur\u00e9e, aucun tremblement lingual ou p\u00e9ribuccal n&rsquo;est d\u00e9celable \u2014 et la s\u00e9rologie ne livre aucun indice d&rsquo;infection lutique.<\/p>\n<p>Alzheimer prend imm\u00e9diatement conscience qu&rsquo;il se trouve confront\u00e9 \u00e0 une \u00e9nigme clinique hors norme. Le tableau clinique ne s&rsquo;int\u00e8gre dans aucune des cat\u00e9gories nosologiques codifi\u00e9es par la psychiatrie allemande de son temps : ce n&rsquo;est ni une d\u00e9mence pr\u00e9coce (terme sous lequel Kraepelin regroupe alors la schizophr\u00e9nie naissante), ni une manie-d\u00e9pressive, ni une paralysie g\u00e9n\u00e9rale, ni un simple ramollissement art\u00e9rioscl\u00e9reux. Captiv\u00e9 par cette forme pr\u00e9coce, dramatique et purement cognitive de d\u00e9t\u00e9rioration c\u00e9r\u00e9brale, Alzheimer d\u00e9cide de soumettre Auguste Deter \u00e0 une observation continue et d&rsquo;une rigueur documentaire sans pr\u00e9c\u00e9dent, consignant dans son carnet chaque geste, chaque intonation et chaque d\u00e9faillance verbale de sa patiente.<\/p>\n<h3>4.2 Les entretiens cliniques et la m\u00e9thode d&rsquo;interrogatoire d&rsquo;Alzheimer<\/h3>\n<p>Les interrogatoires men\u00e9s par Alois Alzheimer aupr\u00e8s d&rsquo;Auguste Deter, d\u00e9couverts et r\u00e9\u00e9tudi\u00e9s des d\u00e9cennies plus tard, constituent l&rsquo;un des monuments les plus bouleversants et les plus pr\u00e9cis de la s\u00e9miologie neuropsychiatrique moderne. Au chevet de la malade, le praticien adopte une d\u00e9marche d&rsquo;\u00e9coute ph\u00e9nom\u00e9nologique rigoureuse, posant des questions simples afin d&rsquo;\u00e9valuer de mani\u00e8re it\u00e9rative les diff\u00e9rentes fonctions instrumentales et cognitives : la m\u00e9moire de fixation, le langage expressif et r\u00e9ceptif, l&rsquo;orientation spatio-temporelle, le calcul et les praxies motrices. Les retranscriptions textuelles des dialogues r\u00e9v\u00e8lent de fa\u00e7on poignante la d\u00e9sint\u00e9gration progressive de la sph\u00e8re intellectuelle de la patiente :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Comment vous appelez-vous ? \u2014 Auguste. \u2014 Quel est votre nom de famille ? \u2014 Auguste. \u2014 Quel est le nom de votre mari ? \u2014 Auguste, je crois&#8230; \u2014 Quel \u00e2ge avez-vous ? \u2014 Cinquante et un ans. \u2014 O\u00f9 habitez-vous ? \u2014 Ah, vous \u00eates d\u00e9j\u00e0 venu chez nous&#8230; \u2014 \u00cates-vous mari\u00e9e ? \u2014 Ah, je suis tellement confuse ! \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Alzheimer met en \u00e9vidence une amn\u00e9sie ant\u00e9rograde absolue : la malade oublie les questions quelques secondes \u00e0 peine apr\u00e8s qu&rsquo;elles lui ont \u00e9t\u00e9 \u00e9nonc\u00e9es. Lorsque le m\u00e9decin lui demande d&rsquo;\u00e9crire son propre nom, Auguste trace les lettres \u00ab A-u-g-u-s-t-e \u00bb, puis s&rsquo;arr\u00eate, h\u00e9site, r\u00e9p\u00e8te le mot \u00e0 haute voix et s&rsquo;exclame dans un m\u00e9lange d&rsquo;impuissance et de conscience lucide de son naufrage int\u00e9rieur : <em>\u00ab Ich habe mich sozusagen selbst verloren \u00bb<\/em> (\u00ab Je me suis pour ainsi dire perdue moi-m\u00eame \u00bb). Cette phrase bouleversante r\u00e9sume \u00e0 elle seule la trag\u00e9die v\u00e9cue par le sujet dont l&rsquo;identit\u00e9 psychique s&rsquo;effiloche sous l&rsquo;effet du processus l\u00e9sionnel.<\/p>\n<p>Le m\u00e9decin consigne m\u00e9thodiquement les troubles aphasiques d&rsquo;allure motrice et amn\u00e9sique : la patiente bute sur des substantifs familiers, recourt \u00e0 des p\u00e9riphrases approximatives, utilise des n\u00e9ologismes incompr\u00e9hensibles et pr\u00e9sente une paraphasie constante. Elle souffre en outre d&rsquo;une agnosie visuelle s\u00e9v\u00e8re, \u00e9tant incapable de reconna\u00eetre des objets usuels que le m\u00e9decin d\u00e9pose sous ses yeux, comme un taille-crayon, un cigare ou une cl\u00e9 de porte, tout en manifestant une apraxie id\u00e9atoire lorsqu&rsquo;il lui demande d&rsquo;allumer une bougie. Les \u00e9pisodes d&rsquo;angoisse panique succ\u00e8dent aux phases d&rsquo;apathie h\u00e9b\u00e9t\u00e9e, la patiente criant la nuit qu&rsquo;on veut la tuer ou qu&rsquo;un incendie ravage l&rsquo;asile. Alzheimer constate que cette d\u00e9ch\u00e9ance cognitive ne s&rsquo;accompagne d&rsquo;aucun d\u00e9ficit paralytique corporel, isolant ainsi un syndrome pur de dissolution corticale sup\u00e9rieure.<\/p>\n<h3>4.3 Le suivi \u00e0 distance et le d\u00e9c\u00e8s de la patiente<\/h3>\n<p>En f\u00e9vrier 1903, apr\u00e8s quinze ann\u00e9es pass\u00e9es \u00e0 Francfort, Alois Alzheimer accepte une nouvelle opportunit\u00e9 professionnelle majeure et quitte les bords du Main pour rejoindre l&rsquo;\u00e9quipe d&rsquo;Emil Kraepelin \u00e0 Heidelberg, avant de le suivre quelques mois plus tard \u00e0 Munich. Malgr\u00e9 cet \u00e9loignement g\u00e9ographique, le m\u00e9decin n&rsquo;oublie pas Auguste Deter, qui demeure recluse \u00e0 l&rsquo;asile de Francfort. Conscient du caract\u00e8re historique de cette observation, il passe un accord formel et pressant avec son ancien directeur, le docteur Emil Sioli : \u00e0 la mort de la patiente, le cerveau de celle-ci devra \u00eatre imp\u00e9rativement extrait avec le plus grand soin et exp\u00e9di\u00e9 sans d\u00e9lai \u00e0 son nouveau laboratoire de Munich pour une analyse neuropathologique compl\u00e8te. Les frais d&rsquo;h\u00e9bergement de la malade continuant d&rsquo;\u00eatre r\u00e9gl\u00e9s en partie gr\u00e2ce \u00e0 des arrangements institutionnels, Auguste reste sous surveillance m\u00e9dicale constante.<\/p>\n<p>Au fil des mois et des ann\u00e9es, l&rsquo;\u00e9tat clinique d&rsquo;Auguste Deter se d\u00e9grade de mani\u00e8re inexorable et effroyable. La malade bascule dans un mutisme quasi absolu, ne prof\u00e9rant plus que des borborygmes inintelligibles. Elle perd enti\u00e8rement le contr\u00f4le de ses sphincters, sombre dans une grabatisation terminale, recroquevill\u00e9e en position f\u0153tale, ses membres t\u00e9tanis\u00e9s par des r\u00e9tractions musculaires douloureuses. Des escarres de d\u00e9cubitus profondes et extensives se d\u00e9veloppent au niveau du sacrum et des grands trochanters, en d\u00e9pit des soins infirmiers quotidiens. Elle cesse progressivement de s&rsquo;alimenter, n\u00e9cessitant un gavage par sonde gastrique.<\/p>\n<p>Le d\u00e9nouement survient le 8 avril 1906 : Auguste Deter s&rsquo;\u00e9teint au petit matin, \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de cinquante-cinq ans, emport\u00e9e par une pneumonie hypostatique et une septic\u00e9mie compliquant ses escarres trophiques. D\u00e8s le lendemain, Sioli fait proc\u00e9der \u00e0 l&rsquo;autopsie de la vo\u00fbte cr\u00e2nienne, extrait avec pr\u00e9caution la masse enc\u00e9phalique, la plonge dans une solution de formol neutralis\u00e9 et l&rsquo;exp\u00e9die par malle postale express au laboratoire munichois d&rsquo;Alzheimer, accompagn\u00e9e d&rsquo;une copie int\u00e9grale de son volumineux dossier d&rsquo;observation clinique. La pr\u00e9servation miraculeuse de ces lames histologiques et de ces cahiers d&rsquo;observation originaux, qui d\u00e9fieront un si\u00e8cle de vicissitudes historiques et de guerres mondiales, allait permettre d&rsquo;\u00e9crire l&rsquo;une des pages les plus monumentales de l&rsquo;histoire des neurosciences.<\/p>\n<h2>5. L&rsquo;\u00e9cole de Munich et l&rsquo;alliance avec Emil Kraepelin (1903-1912)<\/h2>\n<h3>5.1 L&rsquo;int\u00e9gration \u00e0 la Clinique psychiatrique royale de l&rsquo;Universit\u00e9 de Munich<\/h3>\n<p>En 1903, le paysage de la psychiatrie mondiale conna\u00eet une restructuration majeure sous l&rsquo;impulsion d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Emil_Kraepelin\">Emil Kraepelin<\/a>. Ce dernier, figure tut\u00e9laire incontest\u00e9e de la discipline, cr\u00e9ateur du syst\u00e8me moderne de nosologie psychiatrique \u2014 qui avait s\u00e9par\u00e9 pour la premi\u00e8re fois la folie maniaco-d\u00e9pressive de la <em>dementia praecox<\/em> \u2014, est nomm\u00e9 titulaire de la chaire de psychiatrie \u00e0 la prestigieuse Universit\u00e9 Ludwig-Maximilian de Munich. Kraepelin caresse une ambition d\u00e9mesur\u00e9e : il fait \u00e9riger un complexe hospitalier et de recherche \u00e0 la pointe absolue de la modernit\u00e9, la Clinique psychiatrique royale de la Nussbaumstrasse (<em>K\u00f6nigliche Psychiatrische Klinik<\/em>), con\u00e7ue pour incarner la vitrine internationale de la psychiatrie biologique allemande.<\/p>\n<p>Pour r\u00e9gner en ma\u00eetre sur cette nouvelle institution, Kraepelin a besoin des esprits les plus brillants de son \u00e9poque. Il invite sans h\u00e9siter Alois Alzheimer \u00e0 prendre la direction de son laboratoire central d&rsquo;anatomopathologie. Kraepelin sait pertinemment que la validit\u00e9 de ses grandes classifications nosologiques, fond\u00e9es sur l&rsquo;\u00e9volution clinique longitudinale des troubles mentaux (<em>Verlaufspsychiatrie<\/em>), restera vuln\u00e9rable aux critiques si elle n&rsquo;est pas consolid\u00e9e par la mise en \u00e9vidence d&rsquo;un substrat organique anatomique indubitable. Alzheimer repr\u00e9sente le profil r\u00eav\u00e9 pour accomplir cette t\u00e2che monumentale : travailleur acharn\u00e9, observateur virtuose et totalement d\u00e9pourvu d&rsquo;ambition politique carri\u00e9riste qui pourrait faire ombrage au mandarin munichois.<\/p>\n<p>La synergie intellectuelle entre Kraepelin et Alzheimer se r\u00e9v\u00e8le d&rsquo;une efficacit\u00e9 redoutable. Tandis que le ma\u00eetre ordonne les entit\u00e9s cliniques, s\u00e9lectionne les cohortes de patients et th\u00e9orise les lois universelles de l&rsquo;\u00e9volution psychiatrique, Alzheimer passe ses journ\u00e9es et une grande partie de ses nuits dans les laboratoires du sous-sol, entour\u00e9 de ses techniciens, de ses microscopes et de ses bacs de coloration. Ce carrefour intellectuel munichois acquiert imm\u00e9diatement un rayonnement mondial ph\u00e9nom\u00e9nal. La clinique de la Nussbaumstrasse attire une constellation de jeunes m\u00e9decins d&rsquo;\u00e9lite venus des quatre coins de la plan\u00e8te \u2014 de Russie, d&rsquo;Italie, des \u00c9tats-Unis, de Suisse et du Japon \u2014 avides de se former aux nouveaux canons de la rigueur clinique et histologique germanique.<\/p>\n<h3>5.2 La direction du laboratoire d&rsquo;anatomopathologie<\/h3>\n<p>Sous la f\u00e9rule d&rsquo;Alois Alzheimer, le laboratoire d&rsquo;anatomopathologie de Munich se transforme en une v\u00e9ritable ruche scientifique op\u00e9rant avec une rigueur paramilitaire. Le patron du laboratoire encadre et inspire une cohorte de chercheurs dont les noms entreront tous dans le panth\u00e9on de la neurologie moderne. Parmi eux se trouvent le jeune <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Alfons_Maria_Jakob\">Alfons Maria Jakob<\/a> (qui co-d\u00e9crira la maladie de Creutzfeldt-Jakob), l&rsquo;Italien Gaetano Perusini, le neurologue Hans Gerhard Creutzfeldt, Ugo Cerletti (le futur inventeur de l&rsquo;\u00e9lectroconvulsivoth\u00e9rapie) ou encore Nicol\u00e1s Ach\u00facarro, brillant \u00e9l\u00e8ve de Ram\u00f3n y Cajal d\u00e9p\u00each\u00e9 d&rsquo;Espagne pour assimiler les m\u00e9thodes de l&rsquo;\u00e9cole allemande.<\/p>\n<p>L&rsquo;organisation du travail tissulaire est port\u00e9e \u00e0 un degr\u00e9 de perfectionnement technique jamais atteint. D\u00e8s la r\u00e9ception d&rsquo;un cerveau autopsi\u00e9, la pi\u00e8ce anatomique subit une cha\u00eene op\u00e9ratoire rigoureusement standardis\u00e9e : fixation prolong\u00e9e dans le formol neutralis\u00e9, inclusion soign\u00e9e dans la paraffine ou la cello\u00efdine, r\u00e9alisation de coupes s\u00e9ri\u00e9es ultra-fines gr\u00e2ce \u00e0 des microtomes de haute pr\u00e9cision con\u00e7us sur mesure. Alzheimer ne se contente pas des m\u00e9thodes de coloration classiques de Nissl. Il adopte avec enthousiasme les toutes derni\u00e8res innovations techniques, au premier rang desquelles figure la m\u00e9thode d&rsquo;impr\u00e9gnation argentique mise au point par le neuropathologiste berlinois <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Max_Bielschowsky\">Max Bielschowsky<\/a> en 1902. Cette coloration argentique permet de noircir \u00e9lectivement les neurofibrilles \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du cytoplasme cellulaire et de r\u00e9v\u00e9ler des structures extracellulaires d&rsquo;une finesse inou\u00efe.<\/p>\n<p>Alzheimer r\u00e8gne sur ce c\u00e9nacle avec une bonhomie paternelle m\u00eal\u00e9e d&rsquo;une intransigeance scientifique totale. Il exige de ses disciples qu&rsquo;aucune coupe ne soit jet\u00e9e sans avoir \u00e9t\u00e9 scrupuleusement r\u00e9examin\u00e9e sous plusieurs grossissements. Les conclusions ne doivent reposer que sur la reproductibilit\u00e9 absolue des observations microscopiques, tout penchant vers la sp\u00e9culation th\u00e9orique \u00e9tant imm\u00e9diatement r\u00e9primand\u00e9. C&rsquo;est dans ce milieu d&rsquo;excellence technologique et de ferveur collective que vont \u00eatre pr\u00e9par\u00e9es, diss\u00e9qu\u00e9es et analys\u00e9es les coupes c\u00e9r\u00e9brales d&rsquo;Auguste Deter au printemps et \u00e0 l&rsquo;\u00e9t\u00e9 1906, conduisant \u00e0 la mat\u00e9rialisation visuelle de l&rsquo;une des plus spectaculaires d\u00e9couvertes histopathologiques de la m\u00e9decine contemporaine.<\/p>\n<h3>5.3 La vie personnelle et les \u00e9preuves familiales durant la p\u00e9riode munichoise<\/h3>\n<p>Derri\u00e8re la figure publique du chercheur aust\u00e8re et infatigable se cache une vie intime marqu\u00e9e par un bonheur \u00e9ph\u00e9m\u00e8re suivi d&rsquo;un deuil d\u00e9vastateur. En 1894, alors qu&rsquo;il exer\u00e7ait encore \u00e0 Francfort, Alois Alzheimer avait fait la rencontre de Cecilie Geisenheimer (n\u00e9e Wallerstein), une femme cultiv\u00e9e et \u00e9l\u00e9gante, veuve d&rsquo;un riche banquier francfortois. Tomb\u00e9s profond\u00e9ment amoureux, ils c\u00e9l\u00e8brent leur mariage et emm\u00e9nagent dans une magnifique villa bourgeoise. Cette union apporte au m\u00e9decin une aisance mat\u00e9rielle consid\u00e9rable, le lib\u00e9rant d\u00e9finitivement des soucis financiers ordinaires et lui permettant de financer lui-m\u00eame une partie de son mat\u00e9riel d&rsquo;optique et de laboratoire.<\/p>\n<p>De cette union heureuse naissent trois enfants : Gertrude (en 1895), Hans (en 1896) et Maria (en 1900). Alzheimer s&rsquo;\u00e9panouit dans ce r\u00f4le de p\u00e8re attentif et d&rsquo;\u00e9poux d\u00e9vou\u00e9, trouvant aupr\u00e8s des siens un contrepoids vital \u00e0 la vision quotidienne de la d\u00e9tresse asilaire. H\u00e9las, ce bonheur conjugal vole en \u00e9clats en 1901, l&rsquo;ann\u00e9e m\u00eame de son admission d&rsquo;Auguste Deter : Cecilie tombe gravement malade et s&rsquo;\u00e9teint pr\u00e9matur\u00e9ment, laissant le praticien bris\u00e9 de douleur, seul avec trois enfants en bas \u00e2ge. Ce drame personnel le plonge dans un immense d\u00e9sarroi moral, dont il ne se rel\u00e8vera jamais totalement sur le plan affectif.<\/p>\n<p>Pour surmonter cette \u00e9preuve \u00e9crasante, Alzheimer fait appel \u00e0 sa s\u0153ur a\u00een\u00e9e, Elisabeth, qui s&rsquo;installe aupr\u00e8s de lui \u00e0 Munich pour g\u00e9rer le foyer et prendre soin des trois orphelins. Quant \u00e0 lui, le veuf reporte l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 de son \u00e9nergie vitale dans une fr\u00e9n\u00e9sie de travail scientifique, adoptant une existence quasi monacale. D\u00e8s l&rsquo;aube, il gagne son laboratoire de la Nussbaumstrasse, qu&rsquo;il ne quitte souvent que tard dans la nuit, n&rsquo;interrompant ses s\u00e9ances de microscopie que pour de br\u00e8ves promenades solitaires un cigare \u00e0 la bouche. Cette asc\u00e8se laborieuse, loin d&rsquo;\u00eatre une simple qu\u00eate de gloire professorale, appara\u00eet comme une tentative d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e de trouver dans l&rsquo;ordre rigide et fascinant de l&rsquo;infiniment petit un refuge face \u00e0 la cruaut\u00e9 et au chaos de l&rsquo;existence humaine.<\/p>\n<h2>6. La communication de T\u00fcbingen (1906) et la publication princeps (1907)<\/h2>\n<h3>6.1 La conf\u00e9rence du 3 novembre 1906 devant la Soci\u00e9t\u00e9 des psychiatres du Sud-Ouest allemand<\/h3>\n<p>Le 3 novembre 1906 marque une date charni\u00e8re dans les annales de la m\u00e9decine mondiale. Ce samedi-l\u00e0 se tient \u00e0 T\u00fcbingen la 37e r\u00e9union annuelle des ali\u00e9nistes et psychiatres du Sud-Ouest allemand (<em>Versammlung der S\u00fcdwestdeutschen Irren\u00e4rzte<\/em>). Devant un auditoire compos\u00e9 de cliniciens praticiens et de directeurs d&rsquo;asiles venus d\u00e9battre de r\u00e9formes administratives, de questions m\u00e9dicol\u00e9gales et de classification des psychoses, le Privatdozent Alois Alzheimer s&rsquo;avance au pupitre. L&rsquo;intitul\u00e9 de sa communication scientifique se veut d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment neutre, conforme \u00e0 sa modestie coutumi\u00e8re : <em>\u00ab \u00dcber eine eigenartige Erkrankung der Hirnrinde \u00bb<\/em> (\u00ab Sur une maladie particuli\u00e8re de l&rsquo;\u00e9corce c\u00e9r\u00e9brale \u00bb).<\/p>\n<p>Durant un expos\u00e9 concis et magistral d&rsquo;une vingtaine de minutes, Alzheimer relate l&rsquo;observation anatomo-clinique d&rsquo;Auguste Deter. Il commence par dresser le tableau s\u00e9miologique : une alt\u00e9ration cognitive fulgurante survenue \u00e0 cinquante et un ans, caract\u00e9ris\u00e9e par une jalousie d\u00e9lirante, une amn\u00e9sie ant\u00e9rograde massive, une aphasie sensorielle et motrice, une d\u00e9sorientation totale et des hallucinations terrifiantes, conduisant au d\u00e9c\u00e8s en quatre ann\u00e9es et demie sans aucun signe neurologique pyramidal ou paralytique. Puis, projetant ses planches histologiques obtenues gr\u00e2ce \u00e0 la m\u00e9thode d&rsquo;impr\u00e9gnation argentique de Bielschowsky, il d\u00e9crit avec une minutie chirurgicale les l\u00e9sions stup\u00e9fiantes qu&rsquo;il a mises au jour dans l&rsquo;\u00e9corce c\u00e9r\u00e9brale de la d\u00e9funte : des amas fibrillaires \u00e9tranges \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur des neurones et de minuscules foyers miliaires diss\u00e9min\u00e9s dans tout le parenchyme c\u00e9r\u00e9bral.<\/p>\n<p>La r\u00e9action de la docte assembl\u00e9e \u00e0 l&rsquo;issue de cette pr\u00e9sentation fondamentale constitue l&rsquo;un des moments d&rsquo;incompr\u00e9hension les plus c\u00e9l\u00e8bres de l&rsquo;histoire des sciences. Lorsque le pr\u00e9sident de s\u00e9ance demande s&rsquo;il y a des questions ou des commentaires \u00e0 adresser au docteur Alzheimer, un silence pesant s&rsquo;abat sur l&rsquo;amphith\u00e9\u00e2tre. Aucun ali\u00e9niste ne prend la parole ; pas la moindre question n&rsquo;est pos\u00e9e. Les praticiens asilaires pr\u00e9sents, fascin\u00e9s par les grands d\u00e9bats th\u00e9oriques sur l&rsquo;hyst\u00e9rie, le d\u00e9lire moral ou les r\u00e9formes des internements forc\u00e9s, ne comprennent absolument rien \u00e0 cette accumulation de d\u00e9tails histologiques microscopiques, qu&rsquo;ils consid\u00e8rent comme une lubie de laboratoire sans utilit\u00e9 clinique pratique. Le pr\u00e9sident passe froidement au sujet suivant : une communication sur le suicide dans les prisons. Alzheimer quitte la tribune dans l&rsquo;indiff\u00e9rence g\u00e9n\u00e9rale, sans manifester la moindre amertume, convaincu que la v\u00e9racit\u00e9 des faits objectifs finirait par triompher de l&rsquo;aveuglement de ses pairs.<\/p>\n<h3>6.2 L&rsquo;article fondateur de 1907 dans l&rsquo;Allgemeine Zeitschrift f\u00fcr Psychiatrie<\/h3>\n<p>Loin de se d\u00e9courager face \u00e0 cet \u00e9chec oratoire, Alois Alzheimer consigne sa communication dans un article concis qui para\u00eet l&rsquo;ann\u00e9e suivante, en 1907, dans les colonnes de la prestigieuse revue professionnelle <em>Allgemeine Zeitschrift f\u00fcr Psychiatrie und psychisch-gerichtliche Medizin<\/em>. Intitul\u00e9 \u00e0 l&rsquo;identique <em>\u00ab \u00dcber eine eigenartige Erkrankung der Hirnrinde \u00bb<\/em>, ce m\u00e9moire fondateur de deux pages seulement constitue un joyau absolu de concision, de lucidit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique et de rigueur descriptive. En quelques colonnes d&rsquo;un allemand acad\u00e9mique limpide, Alzheimer synth\u00e9tise l&rsquo;essence m\u00eame de ce qui deviendra la forme nosologique la plus \u00e9tudi\u00e9e du si\u00e8cle suivant.<\/p>\n<p>Dans ce texte fondateur, le m\u00e9decin d\u00e9crit pour la premi\u00e8re fois les deux signatures histologiques caract\u00e9ristiques qui permettront, jusqu&rsquo;\u00e0 aujourd&rsquo;hui, d&rsquo;\u00e9tablir le diagnostic neuropathologique de certitude de l&rsquo;affection. D&rsquo;une part, il d\u00e9taille l&rsquo;alt\u00e9ration intraneuronale qu&rsquo;il nomme la \u00ab d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence neurofibrillaire \u00bb :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab En utilisant la coloration argentique de Bielschowsky, on observe \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de cellules qui paraissent d&rsquo;ailleurs normales des modifications frappantes de leurs neurofibrilles. Au d\u00e9but, une ou deux fibrilles se distinguent par une \u00e9paisseur inhabituelle et une forte impr\u00e9gnation par le colorant. Plus tard, de multiples fibrilles contigu\u00ebs subissent la m\u00eame alt\u00e9ration et s&rsquo;agr\u00e8gent en faisceaux denses qui finissent par gagner la p\u00e9riph\u00e9rie de la cellule. Finalement, le noyau et le soma cellulaire disparaissent enti\u00e8rement, et il ne reste plus qu&rsquo;un faisceau enroul\u00e9 de fibrilles qui indique l&rsquo;endroit o\u00f9 se trouvait autrefois un neurone. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>D&rsquo;autre part, il documente la pr\u00e9sence g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e dans l&rsquo;ensemble de l&rsquo;\u00e9corce c\u00e9r\u00e9brale, et tout particuli\u00e8rement dans les couches sup\u00e9rieures du cortex, de \u00ab foyers miliaires minuscules d\u00e9termin\u00e9s par l&rsquo;accumulation d&rsquo;une substance particuli\u00e8re et r\u00e9fringente \u00bb, formations que la litt\u00e9rature d\u00e9signera sous le terme de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Plaque_amylo%C3%AFde\">plaques s\u00e9niles<\/a>. Avec une prudence scientifique exemplaire, Alzheimer conclut son article en sugg\u00e9rant que ces constatations histopathologiques prouvent l&rsquo;existence d&rsquo;un processus morbide sui generis :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Cliniquement et anatomiquement, ce cas se s\u00e9pare de toutes les maladies c\u00e9r\u00e9brales connues jusqu&rsquo;alors. Il s&rsquo;agit indubitablement d&rsquo;un processus morbide particulier qui doit \u00eatre distingu\u00e9 des formes habituelles de la d\u00e9mence s\u00e9nile et des l\u00e9sions vasculaires. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<h3>6.3 L&rsquo;\u00e9tude comparative du cas Johann F. (1911)<\/h3>\n<p>Apr\u00e8s la publication de son m\u00e9moire de 1907, Alzheimer demeure conscient de la fragilit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique inh\u00e9rente \u00e0 l&rsquo;analyse d&rsquo;un cas unique (<em>single-case study<\/em>). Pour consolider sa th\u00e8se d&rsquo;une maladie autonome et r\u00e9pondre aux sceptiques qui soup\u00e7onnent une simple variante atypique de la d\u00e9mence s\u00e9nile classique, il se met en qu\u00eate active d&rsquo;autres observations anatomo-cliniques concordantes au sein des asiles bavarois. L&rsquo;opportunit\u00e9 se pr\u00e9sente en 1907 avec l&rsquo;admission \u00e0 la clinique munichoise de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Johann_Feigl\">Johann F.<\/a>, un man\u0153uvre de cinquante-six ans pr\u00e9sentant un tableau d\u00e9mentiel s\u00e9v\u00e8re tr\u00e8s comparable \u00e0 celui d&rsquo;Auguste Deter, associant amn\u00e9sie globale, apraxie, d\u00e9sorientation et aphasie progressive, \u00e9voluant rapidement vers la mort en moins de trois ans.<\/p>\n<p>Alzheimer proc\u00e8de lui-m\u00eame \u00e0 l&rsquo;autopsie et \u00e0 l&rsquo;examen microscopique du cerveau de Johann F., publiant ses r\u00e9sultats en 1911 dans un article capital de la <em>Zeitschrift f\u00fcr die gesamte Neurologie und Psychiatrie<\/em> sous le titre <em>\u00ab \u00dcber eigenartige Krankheitsf\u00e4lle des sp\u00e4teren Alters \u00bb<\/em> (\u00ab Sur des cas morbides particuliers de l&rsquo;\u00e2ge avanc\u00e9 \u00bb). \u00c0 sa grande surprise, l&rsquo;analyse histologique du cerveau de Johann F. r\u00e9v\u00e8le une divergence l\u00e9sionnelle inattendue et paradoxale : alors que le cortex c\u00e9r\u00e9bral est litt\u00e9ralement satur\u00e9 d&rsquo;un nombre ph\u00e9nom\u00e9nal de plaques s\u00e9niles (les foyers miliaires), Alzheimer ne parvient \u00e0 d\u00e9celer quasiment aucune trace de d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence neurofibrillaire intracellulaire (DNF).<\/p>\n<p>Cette divergence morphologique met en lumi\u00e8re l&rsquo;extr\u00eame variabilit\u00e9 ph\u00e9notypique et histopathologique de l&rsquo;affection, un casse-t\u00eate qui passionnera les neuropathologistes tout au long du si\u00e8cle. Loin de dissimuler cette h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9, Alzheimer l&rsquo;affronte avec honn\u00eatet\u00e9 intellectuelle. Cette \u00e9tude lui permet de croiser le fer avec son grand rival de l&rsquo;Universit\u00e9 Charles de Prague, le docteur <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Oskar_Fischer_(neuropathologist)\">Oskar Fischer<\/a>, qui venait de publier en 1907 une vaste \u00e9tude sur les plaques miliaires dans la d\u00e9mence s\u00e9nile. Alzheimer prouve ainsi que la maladie peut se manifester avec des intensit\u00e9s relatives variables de ses deux constituants l\u00e9sionnels majeurs, \u00e9tablissant un gradient pathologique qui relie de mani\u00e8re dialectique les formes pr\u00e9s\u00e9niles foudroyantes aux d\u00e9mences s\u00e9niles du grand \u00e2ge.<\/p>\n<h2>7. Les d\u00e9couvertes histopathologiques : Plaques s\u00e9niles et d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescences neurofibrillaires<\/h2>\n<h3>7.1 La description pionni\u00e8re de la d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence neurofibrillaire (DNF)<\/h3>\n<p>La d\u00e9couverte de la d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence neurofibrillaire constitue le titre de gloire le plus indiscutable d&rsquo;Alois Alzheimer, son apport le plus original \u00e0 l&rsquo;histoire de la neuropathologie structurale. Jusqu&rsquo;aux travaux de 1906, nul anatomo-pathologiste n&rsquo;avait jamais visualis\u00e9 ni d\u00e9crit cette alt\u00e9ration interne cataclysmique frappant le cyto-squelette des neurones corticaux. En observant les coupes d&rsquo;Auguste Deter impr\u00e9gn\u00e9es au nitrate d&rsquo;argent selon Bielschowsky, Alzheimer met en \u00e9vidence des fibrilles intra-somatiques anormalement \u00e9paissies, hyper-argyrophiles, qui se replient en torsades compactes ou en boucles h\u00e9lico\u00efdales avant d&rsquo;envahir la totalit\u00e9 du cytoplasme, comprimant le noyau cellulaire jusqu&rsquo;\u00e0 provoquer sa lyse d\u00e9finitive.<\/p>\n<p>Avec une prescience extraordinaire, le savant bavarois entrevoit que cette modification structurelle ne correspond pas \u00e0 un artefact ou \u00e0 une sur-coloration accidentelle, mais traduit un processus m\u00e9tabolique interne d\u00e9g\u00e9n\u00e9ratif d\u00e9truisant le moteur de l&rsquo;architecture cellulaire. Ce que le microscope optique d&rsquo;Alzheimer d\u00e9celait sous la forme de filaments argentophiles opaques sera identifi\u00e9 pr\u00e8s de huit d\u00e9cennies plus tard, gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;av\u00e8nement de la biochimie des prot\u00e9ines et de la microscopie \u00e9lectronique dans les ann\u00e9es 1980, comme des polym\u00e8res insolubles constitu\u00e9s de formes anormalement hyperphosphoryl\u00e9es de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Prot%C3%A9ine_tau\">prot\u00e9ine tau<\/a> (<em>tubulin associated unit<\/em>). Cette prot\u00e9ine cytosquelettique, initialement destin\u00e9e \u00e0 stabiliser le r\u00e9seau de microtubules assurant le transport axonal vital des nutriments et des neurotransmetteurs, se d\u00e9tache de son rail mol\u00e9culaire et s&rsquo;auto-agr\u00e8ge en filaments h\u00e9lico\u00efdaux appari\u00e9s (<em>Paired Helical Filaments<\/em> ou PHF), signant l&rsquo;arr\u00eat de mort fonctionnel du neurone.<\/p>\n<p>Alzheimer ne s&rsquo;arr\u00eate pas \u00e0 la morphologie descriptive : il \u00e9tablit une relation de proportionnalit\u00e9 directe et frappante entre l&rsquo;intensit\u00e9 spatiale de cette d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence neurofibrillaire et la gravit\u00e9 des d\u00e9ficits cognitifs observ\u00e9s du vivant de la patiente. Il note avec clairvoyance que les aires corticales associatives (lobes temporaux, pari\u00e9taux et r\u00e9gions hippocampiques) sont submerg\u00e9es par cette alt\u00e9ration neurofibrillaire, tandis que les cortex primaires moteurs et sensitifs demeurent relativement \u00e9pargn\u00e9s. Cette corr\u00e9lation topo-clinique fondatrice, confirm\u00e9e par les classifications neuropathologiques modernes de Braak et Braak \u00e9tablies en 1991, d\u00e9montre que la diffusion hi\u00e9rarchique de la pathologie tau constitue le barom\u00e8tre le plus fid\u00e8le de la d\u00e9ch\u00e9ance intellectuelle et amn\u00e9sique.<\/p>\n<h3>7.2 La nature des plaques dites s\u00e9niles ou miliaires<\/h3>\n<p>La seconde composante morphologique mise en lumi\u00e8re par Alzheimer dans son m\u00e9moire princeps r\u00e9side dans la prolif\u00e9ration de d\u00e9p\u00f4ts extracellulaires arrondis, diss\u00e9min\u00e9s de fa\u00e7on anarchique dans l&rsquo;\u00e9corce c\u00e9r\u00e9brale, qu&rsquo;il nomme foyers miliaires ou \u00ab plaques s\u00e9niles \u00bb. Si la premi\u00e8re mention historique de ces formations amorphes remonte aux travaux de Paul Blocq et Georges Marinesco en 1892 \u00e0 la Salp\u00eatri\u00e8re chez un \u00e9pileptique \u00e2g\u00e9, c&rsquo;est Alzheimer \u2014 concurremment avec Oskar Fischer \u00e0 Prague et Gaetano Perusini \u00e0 Munich \u2014 qui comprend le r\u00f4le pivot et l&rsquo;accumulation pathologique massive de ces d\u00e9p\u00f4ts dans la gen\u00e8se de la d\u00e9mence d\u00e9g\u00e9n\u00e9rative.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;\u00e9poque d&rsquo;Alzheimer, la nature intrins\u00e8que de ces amas suscite des controverses acharn\u00e9es au sein de la communaut\u00e9 neuropathologique. S&rsquo;agit-il d&rsquo;une d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence des terminaisons axonales et dendritiques ? S&rsquo;agit-il d&rsquo;un pr\u00e9cipit\u00e9 lipidique ou d&rsquo;une concr\u00e9tion gliale hypertrophique ? Ou d&rsquo;une substance anormale venue de la circulation sanguine \u00e0 la faveur d&rsquo;une alt\u00e9ration de la paroi des vaisseaux ? Alzheimer observe que ces plaques pr\u00e9sentent une zone centrale dense (le c\u0153ur de la plaque), entour\u00e9e d&rsquo;une couronne d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments fibrillaires dystrophiques et de cellules gliales r\u00e9actives. Il soup\u00e7onne l&rsquo;accumulation d&rsquo;un \u00ab produit pathologique interm\u00e9diaire du m\u00e9tabolisme \u00bb qui s&rsquo;insinue dans l&rsquo;espace extracellulaire et \u00e9touffe peu \u00e0 peu le neuropile environnant.<\/p>\n<p>L\u00e0 encore, les intuitions d&rsquo;Alzheimer trouveront leur validation mol\u00e9culaire \u00e0 la fin du XXe si\u00e8cle. En 1984, Glenner et Wong isolent et s\u00e9quencent le c\u0153ur prot\u00e9ique de ces fameuses plaques, d\u00e9montrant qu&rsquo;il est constitu\u00e9 d&rsquo;un petit polypeptide hydrophobe de 40 \u00e0 42 acides amin\u00e9s : le <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/B%C3%A9ta-amylo%C3%AFde\">peptide b\u00eata-amylo\u00efde<\/a> (A\u03b2), issu du clivage prot\u00e9olytique anormal d&rsquo;une glycoprot\u00e9ine membranaire plus volumineuse, l&rsquo;APP (<em>Amyloid Precursor Protein<\/em>). En observant ces d\u00e9p\u00f4ts argentophiles denses, Alzheimer avait pos\u00e9 ses yeux sur le pr\u00e9cipit\u00e9 toxique qui allait fonder, un si\u00e8cle plus tard, la c\u00e9l\u00e8bre \u00ab hypoth\u00e8se de la cascade amylo\u00efde \u00bb, positionnant l&rsquo;accumulation de ces oligom\u00e8res au d\u00e9clenchement des processus neurod\u00e9g\u00e9n\u00e9ratifs en cascade.<\/p>\n<h3>7.3 L&rsquo;atrophie corticale et la r\u00e9action gliale associ\u00e9e<\/h3>\n<p>L&rsquo;examen microscopique r\u00e9alis\u00e9 par Alois Alzheimer ne se cantonne pas aux seules entit\u00e9s l\u00e9sionnelles focales ; il embrasse la transformation globale de l&rsquo;organe c\u00e9r\u00e9bral. \u00c0 l&rsquo;\u00e9chelle macroscopique, lors de l&rsquo;ouverture de la bo\u00eete cr\u00e2nienne d&rsquo;Auguste Deter, le praticien bavarois est imm\u00e9diatement frapp\u00e9 par l&rsquo;amincissement spectaculaire du ruban cortical et la fonte du volume des circonvolutions c\u00e9r\u00e9brales, particuli\u00e8rement marqu\u00e9e au niveau des lobes frontaux, temporaux et pari\u00e9taux. Cet effondrement tissulaire se traduit par un \u00e9largissement b\u00e9ant des sillons corticaux et une dilatation compensatrice spectaculaire des ventricules lat\u00e9raux (hydroc\u00e9phalie ex-vacuo), traduisant une perte neuronale massive chiffrable \u00e0 plusieurs dizaines de milliards d&rsquo;unit\u00e9s synaptiques.<\/p>\n<p>Sur le plan microscopique, Alzheimer consigne avec une perspicacit\u00e9 remarquable la participation dynamique des cellules gliales \u00e0 cette catastrophe d\u00e9g\u00e9n\u00e9rative. Gr\u00e2ce aux techniques tinctoriales de son ami Franz Nissl, il met en \u00e9vidence la mobilisation vigoureuse de deux populations gliales majeures. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, il observe une hypertrophie des astrocytes (astrogliose r\u00e9actionnelle), dont les prolongements fibrillaires enchev\u00eatr\u00e9s tentent vainement d&rsquo;isoler les zones de n\u00e9crose neuronale en formant une cicatrice gliale compacte. De l&rsquo;autre, il documente l&rsquo;afflux et la m\u00e9tamorphose de cellules amoebo\u00efdes phagocytaires \u2014 ce que la biologie moderne identifiera comme la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Microglie\">microglie<\/a> \u2014 entourant avidement la p\u00e9riph\u00e9rie des plaques miliaires pour tenter d&rsquo;en r\u00e9sorber la substance toxique, d\u00e9clenchant ce faisant une cascade neuro-inflammatoire d\u00e9l\u00e9t\u00e8re.<\/p>\n<p>Cette description conjointe de la perte neuronale, de la gliose cicatricielle et de la neuro-inflammation permet \u00e0 Alzheimer de tracer une fronti\u00e8re conceptuelle infranchissable entre le vieillissement c\u00e9r\u00e9bral physiologique (la s\u00e9nescence normale) et ce processus morbide d\u00e9vastateur. Alors que le vieillissement physiologique s&rsquo;accompagne d&rsquo;une involution tissulaire mod\u00e9r\u00e9e et harmonieuse pr\u00e9servant l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 de la cytoarchitecture de base, la pathologie d&rsquo;Auguste Deter correspond \u00e0 un cataclysme biologique s\u00e9lectif, caract\u00e9ris\u00e9 par une mort neuronale massive et une d\u00e9sorganisation anarchique du neuropile. C&rsquo;est cette d\u00e9monstration sans appel qui fournira \u00e0 Emil Kraepelin l&rsquo;argument d\u00e9cisif pour octroyer \u00e0 cette affection un statut nosologique ind\u00e9pendant.<\/p>\n<h2>8. La cons\u00e9cration nosologique : Kraepelin et le bapt\u00eame de la \u00ab Maladie d&rsquo;Alzheimer \u00bb (1910)<\/h2>\n<h3>8.1 L&rsquo;introduction du terme dans la 8e \u00e9dition du Manuel de psychiatrie de Kraepelin<\/h3>\n<p>La transformation d&rsquo;une observation anatomo-clinique novatrice en une entit\u00e9 nosologique mondialement consacr\u00e9e est l&rsquo;\u0153uvre exclusive d&rsquo;un homme : Emil Kraepelin. En 1910 para\u00eet le deuxi\u00e8me volume de la monumentale huiti\u00e8me \u00e9dition de son c\u00e9l\u00e9brissime trait\u00e9 de psychiatrie, le <em>Psychiatrie : Ein Lehrbuch f\u00fcr Studierende und \u00c4rzte<\/em>, consid\u00e9r\u00e9 alors comme la bible incontest\u00e9e de la m\u00e9decine mentale en Occident. Dans le chapitre consacr\u00e9 aux d\u00e9mences s\u00e9niles et pr\u00e9s\u00e9niles, Kraepelin prend l&rsquo;initiative audacieuse d&rsquo;isoler formellement un nouveau cadre nosologique qu&rsquo;il baptise officiellement sous le nom d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Maladie_d%27Alzheimer\">\u00ab Alzheimer-Krankheit \u00bb<\/a> (la Maladie d&rsquo;Alzheimer).<\/p>\n<p>Le ma\u00eetre munichois justifie cette innovation taxinomique par l&rsquo;intrication clinique et morphologique in\u00e9dite rapport\u00e9e par son subordonn\u00e9 :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Les alt\u00e9rations histopathologiques d\u00e9crites par Alzheimer dans l&rsquo;\u00e9corce c\u00e9r\u00e9brale, caract\u00e9ris\u00e9es par l&rsquo;accumulation de d\u00e9p\u00f4ts particuliers et la d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence singuli\u00e8re des neurofibrilles, associ\u00e9es \u00e0 un tableau clinique foudroyant survenant d\u00e8s la cinquantaine, nous contraignent \u00e0 s\u00e9parer ce groupe des d\u00e9mences s\u00e9niles ordinaires et \u00e0 lui conf\u00e9rer l&rsquo;autonomie d&rsquo;une entit\u00e9 morbide sp\u00e9cifique, que nous d\u00e9signerons sous le nom de Maladie d&rsquo;Alzheimer. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Les motivations qui ont pouss\u00e9 Kraepelin \u00e0 ce bapt\u00eame pr\u00e9coce ne relevaient pas uniquement d&rsquo;une pure g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 confraternelle envers son fid\u00e8le collaborateur. Kraepelin livrait alors une lutte acharn\u00e9e d&rsquo;influence institutionnelle face \u00e0 deux rivaux majeurs. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, il cherchait \u00e0 terrasser la psychanalyse freudienne naissante en d\u00e9montrant l&rsquo;\u00e9crasante sup\u00e9riorit\u00e9 de sa psychiatrie biologique : quoi de plus convaincant que de relier une folie pr\u00e9s\u00e9nile \u00e0 des fibres noircies sous le microscope pour prouver l&rsquo;inanit\u00e9 des th\u00e9ories inconscientes ? De l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9, Kraepelin entendait damer le pion \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole concurrente de neurologie de l&rsquo;Universit\u00e9 Charles de Prague, o\u00f9 <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Oskar_Fischer_(neuropathologist)\">Oskar Fischer<\/a> venait de publier des travaux majeurs sur les plaques miliaires. En attribuant unilat\u00e9ralement la paternit\u00e9 nosologique \u00e0 son propre laboratoire de Munich par le truchement du nom d&rsquo;Alzheimer, Kraepelin r\u00e9alisait un coup de ma\u00eetre g\u00e9opolitique dans le champ acad\u00e9mique germanophone.<\/p>\n<h3>8.2 Le d\u00e9bat nosologique : D\u00e9mence pr\u00e9s\u00e9nile versus d\u00e9mence s\u00e9nile<\/h3>\n<p>Si la d\u00e9cision de Kraepelin a propuls\u00e9 le nom d&rsquo;Alois Alzheimer vers la post\u00e9rit\u00e9, elle a paradoxalement instaur\u00e9 une scission conceptuelle artificielle qui allait peser sur la recherche neurologique durant plus de six d\u00e9cennies. En insistant unilat\u00e9ralement sur l&rsquo;\u00e2ge pr\u00e9coce de survenue comme crit\u00e8re nosologique d\u00e9terminant, Kraepelin a enferm\u00e9 la \u00ab maladie d&rsquo;Alzheimer \u00bb dans le carcan \u00e9troit d&rsquo;une pathologie rare, pr\u00e9s\u00e9nile, frappant de mani\u00e8re exceptionnelle des individus entre quarante-cinq et soixante ans. Les d\u00e9ch\u00e9ances cognitives similaires frappant les sujets \u00e2g\u00e9s de plus de soixante-cinq ans demeuraient rel\u00e9gu\u00e9es dans la cat\u00e9gorie fourre-tout de la \u00ab d\u00e9mence s\u00e9nile banale \u00bb, consid\u00e9r\u00e9e avec fatalisme comme un tribut in\u00e9vitable au vieillissement biologique.<\/p>\n<p>Alois Alzheimer lui-m\u00eame nourrissait des doutes m\u00e9thodologiques consid\u00e9rables quant \u00e0 la pertinence d&rsquo;une telle s\u00e9paration tranch\u00e9e. Dans ses \u00e9crits de 1911 consacr\u00e9s au cas Johann F., le savant bavarois exprimait des r\u00e9serves explicites face \u00e0 l&rsquo;enthousiasme taxinomique de son chef de clinique. Il soulignait qu&rsquo;au plan purement histopathologique, il \u00e9tait rigoureusement impossible de distinguer les plaques s\u00e9niles et les d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescences neurofibrillaires d&rsquo;un patient de cinquante ans de celles que l&rsquo;on d\u00e9couvrait dans le cortex d&rsquo;un nonag\u00e9naire frapp\u00e9 de g\u00e2tisme s\u00e9nile. Pour Alzheimer, la diff\u00e9rence r\u00e9sidait bien davantage dans l&rsquo;intensit\u00e9 foudroyante et la pr\u00e9cocit\u00e9 de l&rsquo;agression tissulaire que dans une nature biologique radicalement dissemblable.<\/p>\n<p>Cette controverse autour du couperet de l&rsquo;\u00e2ge d&rsquo;apparition s&rsquo;est av\u00e9r\u00e9e lourde de cons\u00e9quences \u00e9pist\u00e9mologiques. En consacrant la s\u00e9paration nosologique entre d\u00e9mence pr\u00e9s\u00e9nile (Alzheimer) et d\u00e9mence s\u00e9nile (vieillissement\/art\u00e9rioscl\u00e9rose), la nosologie kraepelinienne a d\u00e9tourn\u00e9 l&rsquo;attention de g\u00e9n\u00e9rations de cliniciens et d&rsquo;\u00e9pid\u00e9miologistes de l&rsquo;immense majorit\u00e9 des cas r\u00e9els. Pendant plus d&rsquo;un demi-si\u00e8cle, la maladie d&rsquo;Alzheimer ne fut recherch\u00e9e que comme une raret\u00e9 neurologique r\u00e9serv\u00e9e aux services hospitaliers sp\u00e9cialis\u00e9s, occultant le fait tragique que le m\u00eame m\u00e9canisme physiopathologique sous-tendait en r\u00e9alit\u00e9 l&rsquo;immense fl\u00e9au \u00e9pid\u00e9miologique de la s\u00e9nescence intellectuelle.<\/p>\n<h3>8.3 La r\u00e9ception europ\u00e9enne de la nouvelle entit\u00e9 clinique<\/h3>\n<p>L&rsquo;accueil r\u00e9serv\u00e9 par la communaut\u00e9 m\u00e9dicale internationale au bapt\u00eame kraepelinien de 1910 fut pour le moins contrast\u00e9, teint\u00e9 de scepticisme et de rivalit\u00e9s nationales. Tandis que dans l&rsquo;orbite d&rsquo;influence germanophone et en Italie (sous la plume de Gaetano Perusini), la \u00ab maladie d&rsquo;Alzheimer \u00bb est adopt\u00e9e comme une avanc\u00e9e clinique majeure, l&rsquo;\u00e9cole psychiatrique fran\u00e7aise, h\u00e9riti\u00e8re des traditions de Philippe Pinel, de Jean-\u00c9tienne Esquirol et de la Salp\u00eatri\u00e8re, manifeste une grande r\u00e9ticence. Des ali\u00e9nistes \u00e9minents accusent l&rsquo;\u00e9cole de Munich d&rsquo;un imp\u00e9rialisme nosologique fr\u00e9n\u00e9tique, consistant \u00e0 cr\u00e9er de nouvelles entit\u00e9s pathologiques \u00e0 chaque observation microscopique inhabituelle.<\/p>\n<p>En Grande-Bretagne et aux \u00c9tats-Unis, l&rsquo;accueil est tout aussi ti\u00e8de. Les neurologues britanniques, fid\u00e8les aux conceptions fonctionnalistes de John Hughlings Jackson, voient dans ces alt\u00e9rations histologiques des \u00e9piph\u00e9nom\u00e8nes terminaux d\u00e9nu\u00e9s de sp\u00e9cificit\u00e9 \u00e9tiologique. Beaucoup soutiennent que les plaques s\u00e9niles ne sont que des d\u00e9bris collat\u00e9raux sans causalit\u00e9 propre, et que l&rsquo;\u00e2ge ne saurait constituer en soi un facteur nosog\u00e8ne autonome. Malgr\u00e9 ces r\u00e9sistances initiales, le terme s&rsquo;infiltre progressivement dans les publications universitaires et les trait\u00e9s m\u00e9dicaux de r\u00e9f\u00e9rence tout au long des ann\u00e9es 1910 et 1920.<\/p>\n<p>Ce consensus anatomo-clinique international naissant repose sur un paradoxe : si la communaut\u00e9 m\u00e9dicale mondiale s&rsquo;accorde pour c\u00e9l\u00e9brer l&rsquo;exactitude des observations microscopiques d&rsquo;Alzheimer, elle continue de confiner son diagnostic \u00e0 une infime minorit\u00e9 de malades du moyen \u00e2ge de la vie. Il faudra attendre la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle pour que s&rsquo;effondrent ces clivages artificiels et que la communaut\u00e9 scientifique r\u00e9alise l&rsquo;ampleur syst\u00e9mique de l&rsquo;h\u00e9ritage laiss\u00e9 par le m\u00e9decin bavarois.<\/p>\n<h2>9. Au-del\u00e0 de la d\u00e9mence : Les autres contributions majeures d&rsquo;Alzheimer \u00e0 la m\u00e9decine<\/h2>\n<h3>9.1 Les recherches sur l&rsquo;art\u00e9rioscl\u00e9rose c\u00e9r\u00e9brale et la maladie de Binswanger<\/h3>\n<p>Bien que son patronyme soit indissociablement rattach\u00e9 au processus d\u00e9g\u00e9n\u00e9ratif neurofibrillaire, Alois Alzheimer a \u00e9t\u00e9 l&rsquo;un des plus grands pionniers de la neurologie vasculaire de son temps. \u00c0 une \u00e9poque o\u00f9 le terme passe-partout d&rsquo;art\u00e9rioscl\u00e9rose c\u00e9r\u00e9brale servait d&rsquo;asile de l&rsquo;ignorance pour masquer l&rsquo;incapacit\u00e9 des praticiens \u00e0 diff\u00e9rencier les multiples causes de d\u00e9t\u00e9rioration mentale, Alzheimer s&rsquo;est astreint \u00e0 une entreprise de clarification nosologique sans pr\u00e9c\u00e9dent. Dans ses m\u00e9moires fondamentaux publi\u00e9s \u00e0 Francfort, il est le premier \u00e0 d\u00e9crire avec une exactitude anatomique irr\u00e9futable l&rsquo;\u00ab atrophie c\u00e9r\u00e9brale art\u00e9rioscl\u00e9rose s\u00e9nile progressive \u00bb et \u00e0 isoler les l\u00e9sions d&rsquo;angioenc\u00e9phalopathie microvasculaire.<\/p>\n<p>Sa contribution la plus c\u00e9l\u00e8bre dans ce domaine demeure sa validation magistrale des travaux de son contemporain <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Otto_Binswanger\">Otto Binswanger<\/a>. En 1894, ce dernier avait sugg\u00e9r\u00e9 l&rsquo;existence d&rsquo;une pathologie vasculaire sous-corticale particuli\u00e8re \u00e9pargnant relativement l&rsquo;\u00e9corce grise, qu&rsquo;il nommait <em>encephalitis subcorticalis chronica progressiva<\/em>. Face au scepticisme g\u00e9n\u00e9ral du corps m\u00e9dical qui doutait de l&rsquo;existence de cette entit\u00e9, Alzheimer reprend l&rsquo;analyse histologique de multiples cerveaux de patients hypertendus chroniques. En 1902, il d\u00e9montre formellement la r\u00e9alit\u00e9 neuropathologique de la maladie : un \u00e9paississement hyalin massif et une st\u00e9nose des petites art\u00e8res nourrici\u00e8res perforantes de la substance blanche c\u00e9r\u00e9brale, entra\u00eenant une d\u00e9my\u00e9linisation isch\u00e9mique diffuse p\u00e9riventriculaire et une atrophie des axones profonds. C&rsquo;est Alzheimer lui-m\u00eame qui propose de conf\u00e9rer \u00e0 cette entit\u00e9 le nom officiel de \u00ab maladie de Binswanger \u00bb, toujours en usage dans la nosologie neurologique contemporaine.<\/p>\n<p>Par ailleurs, Alzheimer affine la th\u00e9orie des infarctus lacunaires c\u00e9r\u00e9braux. Il met en lumi\u00e8re le m\u00e9canisme par lequel l&rsquo;oblit\u00e9ration microscopique de minuscules art\u00e9rioles c\u00e9r\u00e9brales profondes provoque des cavit\u00e9s de n\u00e9crose focale (les lacunes) qui, en se multipliant silencieusement dans les ganglions de la base et la capsule interne, finissent par d\u00e9connecter les r\u00e9seaux fronto-sous-corticaux et mimer une d\u00e9mence d&rsquo;allure d\u00e9g\u00e9n\u00e9rative. Par ces travaux visionnaires, Alzheimer s&rsquo;affirme comme le fondateur incontestable du concept de d\u00e9mence vasculaire moderne.<\/p>\n<h3>9.2 Les travaux sur la paralysie g\u00e9n\u00e9rale et la neurosyphilis<\/h3>\n<p>Tout au long de sa prolifique carri\u00e8re, Alois Alzheimer n&rsquo;a jamais cess\u00e9 d&rsquo;investiguer le champ de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Syphilis\">syphilis<\/a> du syst\u00e8me nerveux central, qui constituait le motif d&rsquo;admission de plus d&rsquo;un tiers des ali\u00e9n\u00e9s intern\u00e9s dans les asiles allemands. En 1904, il publie une monographie monumentale intitul\u00e9e <em>Histologische Studien zur Differenzialdiagnose der progressiven Paralyse<\/em> (\u00ab \u00c9tudes histologiques pour le diagnostic diff\u00e9rentiel de la paralysie g\u00e9n\u00e9rale \u00bb), un ouvrage de r\u00e9f\u00e9rence absolu de plus de trois cents pages illustr\u00e9 de planches lithographiques d&rsquo;une qualit\u00e9 artistique et anatomique exceptionnelle.<\/p>\n<p>Dans ce chef-d&rsquo;\u0153uvre, Alzheimer d\u00e9ploie une s\u00e9miologie microscopique d&rsquo;une sophistication jamais \u00e9gal\u00e9e. Il d\u00e9taille l&rsquo;alt\u00e9ration pr\u00e9coce des parois vasculaires, caract\u00e9ris\u00e9e par l&rsquo;endart\u00e9rite oblit\u00e9rante d\u00e9crite initialement par Heubner, et documente avec une exactitude stup\u00e9fiante les manchons p\u00e9rivasculaires constitu\u00e9s d&rsquo;une accumulation compacte de plasmocytes et de petits lymphocytes infiltrant la barri\u00e8re h\u00e9mato-enc\u00e9phalique. Il analyse l&rsquo;activation explosive des cellules microgliales, qui s&rsquo;allongent pour former des \u00ab cellules en b\u00e2tonnet \u00bb (<em>St\u00e4bchenzellen<\/em>) orient\u00e9es perpendiculairement \u00e0 la surface de l&rsquo;\u00e9corce, traquant et phagocytant les d\u00e9bris cellulaires au c\u0153ur du tissu nerveux.<\/p>\n<p>Alzheimer ne se contente pas de regarder le tissu fig\u00e9 post-mortem : il met en corr\u00e9lation directe ces d\u00e9g\u00e2ts anatomiques avec l&rsquo;histoire naturelle du d\u00e9clin psychiatrique. Il d\u00e9montre que les phases maniaques expansives, caract\u00e9ris\u00e9es par des d\u00e9lires m\u00e9galomaniques grandioses o\u00f9 le patient se proclame empereur ou divinit\u00e9, correspondent \u00e0 l&rsquo;orage inflammatoire initial qui embrase l&rsquo;\u00e9corce frontale, tandis que la phase finale d&rsquo;h\u00e9b\u00e9tude et de d\u00e9mence grabataire scelle la disparition irr\u00e9versible de plusieurs couches cellulaires du manteau cortical. Ces travaux d&rsquo;Alzheimer sur la neurosyphilis ont constitu\u00e9 le socle scientifique indispensable qui a guid\u00e9 ult\u00e9rieurement les recherches \u00e9tiologiques, pr\u00e9parant le terrain pour la d\u00e9couverte par Hideyo Noguchi en 1913 du <em>Treponema pallidum<\/em> directement au sein du cortex des paralytiques g\u00e9n\u00e9raux.<\/p>\n<h3>9.3 L&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;\u00e9pilepsie, des gliomes et des troubles m\u00e9taboliques<\/h3>\n<p>L&rsquo;insatiable curiosit\u00e9 d&rsquo;Alzheimer l&rsquo;a \u00e9galement pouss\u00e9 \u00e0 explorer les confins de l&rsquo;\u00e9pileptologie, de l&rsquo;oncologie c\u00e9r\u00e9brale et de la toxicologie m\u00e9tabolique. Durant son exercice \u00e0 l&rsquo;asile de Francfort, qui regroupait indiff\u00e9remment ali\u00e9n\u00e9s et \u00e9pileptiques, il entreprend des dissections s\u00e9ri\u00e9es de cerveaux de patients emport\u00e9s par des crises convulsives r\u00e9p\u00e9t\u00e9es ou des \u00e9tats de mal \u00e9pileptique. Il est l&rsquo;un des tout premiers \u00e0 documenter l&rsquo;involution scl\u00e9reuse caract\u00e9ristique de la formation hippocampique (scl\u00e9rose de la corne d&rsquo;Ammon ou scl\u00e9rose temporale m\u00e9siale), mettant en \u00e9vidence la perte neuronale s\u00e9lective frappant le secteur CA1 de l&rsquo;hippocampe, accompagn\u00e9e d&rsquo;une prolif\u00e9ration astrocytaire cicatrisante dense.<\/p>\n<p>Dans le domaine des tumeurs c\u00e9r\u00e9brales, Alzheimer apporte une contribution d\u00e9terminante \u00e0 l&rsquo;histogen\u00e8se des n\u00e9oplasies d&rsquo;origine gliale. Il s&rsquo;efforce de classifier les gliomes en fonction de leur diff\u00e9renciation morphologique, distinguant avec une rare acuit\u00e9 les formes b\u00e9nignes \u00e0 composante astrocytaire fibrillaire des glioblastomes anaplasiques hyper-vascularis\u00e9s, caract\u00e9ris\u00e9s par un pl\u00e9omorphisme cellulaire extr\u00eame, des n\u00e9croses g\u00e9ographiques et des mitoses anarchiques. Il d\u00e9montre la capacit\u00e9 infiltrante intrins\u00e8que de ces tumeurs qui ne respectent aucune limite anatomique et s&rsquo;insinuent insidieusement le long des faisceaux de substance blanche.<\/p>\n<p>Enfin, Alzheimer s&rsquo;est passionn\u00e9 pour l&rsquo;impact des intoxications exog\u00e8nes et des d\u00e9r\u00e8glements m\u00e9taboliques sur l&rsquo;architecture c\u00e9r\u00e9brale. Ses \u00e9tudes sur l&rsquo;alcoolisme chronique et le delirium tremens documentent l&rsquo;atrophie du vermis c\u00e9r\u00e9belleux, la d\u00e9my\u00e9linisation du corps calleux et les d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescences pigmentaires des neurones pyramidaux. Il s&rsquo;est pench\u00e9 avec la m\u00eame rigueur sur les enc\u00e9phalopathies saturnines caus\u00e9es par l&rsquo;intoxication au plomb chez les ouvriers industriels, ainsi que sur les cons\u00e9quences nerveuses des insuffisances h\u00e9patiques s\u00e9v\u00e8res, d\u00e9crivant pour la premi\u00e8re fois les modifications nucl\u00e9aires des astrocytes g\u00e9ants d&rsquo;allure protoplasmique (astrocytes de type II d&rsquo;Alzheimer), qui continuent aujourd&rsquo;hui de porter son nom dans les trait\u00e9s d&rsquo;h\u00e9patologie et de neuropathologie g\u00e9n\u00e9rale.<\/p>\n<h2>10. Les derni\u00e8res ann\u00e9es \u00e0 Breslau et la fin pr\u00e9coce d&rsquo;une carri\u00e8re (1912-1915)<\/h2>\n<h3>10.1 La nomination \u00e0 la chaire de psychiatrie de l&rsquo;Universit\u00e9 de Breslau<\/h3>\n<p>Apr\u00e8s une d\u00e9cennie munichoise extraordinairement f\u00e9conde pass\u00e9e dans l&rsquo;ombre illustre de Kraepelin, Alois Alzheimer atteint le z\u00e9nith de sa reconnaissance acad\u00e9mique en 1912. Par d\u00e9cret imp\u00e9rial du roi de Prusse et de l&#8217;empereur Guillaume II, il est nomm\u00e9 professeur titulaire ordinaire (<em>Ordinarius<\/em>) et appel\u00e9 \u00e0 occuper la prestigieuse chaire de psychiatrie de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Universit%C3%A9_de_Wroc%C5%82aw\">Universit\u00e9 de Breslau<\/a>, en Sil\u00e9sie (l&rsquo;actuelle ville polonaise de Wroc\u0142aw). Cette accession au sommet de la hi\u00e9rarchie universitaire germanique s&rsquo;accompagne de la direction de la Clinique psychiatrique et neurologique royale de la ville, succ\u00e9dant \u00e0 des figures de premier plan de la neurologie europ\u00e9enne telles que Carl Wernicke et Adalbert Czerny.<\/p>\n<p>Pour Alzheimer, cette nomination repr\u00e9sente l&rsquo;aboutissement d&rsquo;une vie d&rsquo;asc\u00e8se et de labeur acharn\u00e9. \u00c0 quarante-huit ans, il se voit enfin confier les r\u00eanes d&rsquo;une institution hospitalo-universitaire autonome, dot\u00e9e d&rsquo;importants moyens mat\u00e9riels, au sein de laquelle il peut d\u00e9ployer sans entrave sa vision holistique de la neuropsychiatrie. Il quitte Munich avec une cohorte de collaborateurs d\u00e9vou\u00e9s et entreprend imm\u00e9diatement un ambitieux programme de r\u00e9novation et de modernisation des infrastructures cliniques et exp\u00e9rimentales de Breslau.<\/p>\n<p>Son \u00e9nergie est sans limites : il r\u00e9organise les pavillons d&rsquo;hospitalisation selon les principes du <em>no restraint<\/em> qu&rsquo;il avait ch\u00e9ris \u00e0 Francfort, fait am\u00e9nager de vastes laboratoires d&rsquo;histologie \u00e9quip\u00e9s des instruments optiques les plus perfectionn\u00e9s, institue des conf\u00e9rences cliniques quotidiennes pour les \u00e9tudiants en m\u00e9decine et lance de nouvelles lignes de recherche sur les enc\u00e9phalites infectieuses et la cytoarchitectonie du tronc c\u00e9r\u00e9bral. Entour\u00e9 de disciples prometteurs, Alzheimer s&rsquo;appr\u00eate \u00e0 fonder une v\u00e9ritable \u00ab \u00c9cole de Breslau \u00bb destin\u00e9e \u00e0 rivaliser avec les facult\u00e9s de Berlin, Munich et Vienne. Le destin va tragiquement en d\u00e9cider autrement.<\/p>\n<h3>10.2 L&rsquo;atteinte physique et la d\u00e9gradation de son \u00e9tat de sant\u00e9<\/h3>\n<p>Le drame se noue d\u00e8s l&rsquo;\u00e9t\u00e9 1912, au cours m\u00eame de son installation en Sil\u00e9sie. Lors d&rsquo;un voyage en train de Munich \u00e0 Breslau, Alzheimer contracte un banal refroidissement qui se complique rapidement d&rsquo;une pharyngite bact\u00e9rienne streptococcique s\u00e9v\u00e8re. Mal soign\u00e9e en raison du surmenage intellectuel auquel le m\u00e9decin se soumet corps et \u00e2me pour assurer sa rentr\u00e9e acad\u00e9mique, cette infection ORL banale d\u00e9clenche une r\u00e9action auto-immune foudroyante : un rhumatisme articulaire aigu (RAA ou maladie de Bouillaud).<\/p>\n<p>Le germe d\u00e9clenche une agression immunitaire syst\u00e9mique qui cible avec une violence inou\u00efe l&rsquo;endocarde de son propre c\u0153ur. Alzheimer d\u00e9veloppe une endocardite subaigu\u00eb infectieuse doubl\u00e9e d&rsquo;une myocardite chronique. Les valves cardiaques, notamment les valves aortique et mitrale, subissent des remaniements scl\u00e9reux et fibreux progressifs, conduisant \u00e0 une insuffisance cardiaque globale \u00e0 d\u00e9bit diminu\u00e9. Tr\u00e8s vite, son \u00e9tat g\u00e9n\u00e9ral se d\u00e9grade de fa\u00e7on alarmante : le clinicien athl\u00e9tique d&rsquo;autrefois est pris d&rsquo;acc\u00e8s d&rsquo;essoufflement intol\u00e9rables \u00e0 la moindre mont\u00e9e d&rsquo;escalier, de pouss\u00e9es f\u00e9briles vesp\u00e9rales r\u00e9currentes et d&rsquo;\u0153d\u00e8mes d\u00e9clives massifs envahissant ses membres inf\u00e9rieurs.<\/p>\n<p>La d\u00e9faillance de la pompe cardiaque retentit de mani\u00e8re d\u00e9l\u00e9t\u00e8re sur la fonction r\u00e9nale, induisant une glom\u00e9rulon\u00e9phrite progressive et une n\u00e9phroscl\u00e9rose secondaire. En d\u00e9pit de ce tableau m\u00e9dical gravissime, caract\u00e9ris\u00e9 par une asth\u00e9nie \u00e9crasante, une an\u00e9mie profonde et des douleurs articulaires permanentes, Alois Alzheimer fait preuve d&rsquo;un sto\u00efcisme et d&rsquo;une abn\u00e9gation surhumains. Il refuse cat\u00e9goriquement d&rsquo;abandonner ses fonctions d&rsquo;enseignement ou d&rsquo;all\u00e9ger ses charges cliniques, continuant de donner ses le\u00e7ons magistrales assis dans son fauteuil d&rsquo;amphith\u00e9\u00e2tre et poursuivant l&rsquo;examen de ses coupes microscopiques au laboratoire jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;extr\u00eame limite de ses forces physiques.<\/p>\n<h3>10.3 La mort pr\u00e9matur\u00e9e et les hommages du monde m\u00e9dical<\/h3>\n<p>\u00c0 l&rsquo;automne 1915, alors que l&rsquo;Europe est plong\u00e9e dans le cataclysme de la Premi\u00e8re Guerre mondiale, la sant\u00e9 du professeur s&rsquo;effondre de mani\u00e8re d\u00e9finitive. Les ressources th\u00e9rapeutiques de l&rsquo;\u00e9poque \u2014 priv\u00e9es d&rsquo;antibioth\u00e9rapie pour \u00e9radiquer l&rsquo;infection et de chirurgie cardiaque pour remplacer les valves d\u00e9truites \u2014 ne peuvent rien face \u00e0 la progression impitoyable de l&rsquo;endocardite et de l&rsquo;ur\u00e9mie terminale. Alzheimer est contraint de s&rsquo;aliter d\u00e9finitivement dans sa r\u00e9sidence de Breslau, veill\u00e9 nuit et jour par sa s\u0153ur Elisabeth et ses enfants d\u00e9vou\u00e9s. Il sombre progressivement dans le coma ur\u00e9mique et s&rsquo;\u00e9teint paisiblement le 19 d\u00e9cembre 1915, \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge pr\u00e9matur\u00e9 de cinquante et un ans, six mois seulement apr\u00e8s avoir franchi le cap du demi-si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Conform\u00e9ment \u00e0 ses derni\u00e8res volont\u00e9s, sa d\u00e9pouille est transport\u00e9e en toute discr\u00e9tion \u00e0 travers l&rsquo;Allemagne en guerre vers sa bien-aim\u00e9e Francfort-sur-le-Main. Le 23 d\u00e9cembre 1915, il est inhum\u00e9 dans le cimeti\u00e8re principal de la ville (<em>Hauptfriedhof<\/em>), au c\u00f4t\u00e9 de sa ch\u00e8re \u00e9pouse Cecilie, disparue quatorze ann\u00e9es plus t\u00f4t. En raison de la tourmente militaire et des p\u00e9nuries qui frappent alors l&rsquo;Empire allemand, ses fun\u00e9railles se d\u00e9roulent dans une atmosph\u00e8re de recueillement sobre, r\u00e9unissant sa famille et un cercle restreint de confr\u00e8res \u00e9plor\u00e9s.<\/p>\n<p>Les hommages rendus par l&rsquo;\u00e9lite scientifique allemande t\u00e9moignent de la stature exceptionnelle de l&rsquo;homme et du savant. Dans une oraison fun\u00e8bre vibrante, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Franz_Nissl\">Franz Nissl<\/a> pleure \u00ab un ami irrempla\u00e7able, un travailleur d&rsquo;une probit\u00e9 absolue, dont le regard pur et sans complaisance n&rsquo;a jamais cherch\u00e9 autre chose que la v\u00e9rit\u00e9 des faits \u00bb. Emil Kraepelin r\u00e9dige une notice n\u00e9crologique \u00e9mue dans laquelle il salue un clinicien g\u00e9nial dot\u00e9 d&rsquo;une rare intuition anatomique, soulignant que la neuropsychiatrie perdait pr\u00e9matur\u00e9ment l&rsquo;un de ses esprits les plus f\u00e9conds et les plus lucides. Pourtant, au milieu des fracas de la Grande Guerre, nul ne pouvait imaginer que le nom de cet histologiste discret, tomb\u00e9 au champ d&rsquo;honneur de la science, allait traverser le si\u00e8cle pour devenir un vocable universellement partag\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle de la plan\u00e8te.<\/p>\n<h2>11. \u00c9clipse, red\u00e9couverte et validation moderne des travaux d&rsquo;Alzheimer<\/h2>\n<h3>11.1 L&rsquo;oubli relatif au milieu du XXe si\u00e8cle<\/h3>\n<p>Au lendemain de la disparition d&rsquo;Alois Alzheimer et de la d\u00e9b\u00e2cle de l&rsquo;Empire wilhelminien en 1918, les recherches sur les processus neurod\u00e9g\u00e9n\u00e9ratifs amorcent une longue p\u00e9riode d&rsquo;engourdissement conceptuel et de relatif purgatoire acad\u00e9mique. Durant pr\u00e8s de cinq d\u00e9cennies, la maladie d&rsquo;Alzheimer demeure cantonn\u00e9e dans la conscience des m\u00e9decins au statut de curiosit\u00e9 clinique d&rsquo;une extr\u00eame raret\u00e9, une affection anecdotique r\u00e9serv\u00e9e aux seuls neurologues hospitaliers confront\u00e9s \u00e0 un effondrement intellectuel insolite chez des quadrag\u00e9naires ou des quinquag\u00e9naires. Dans le m\u00eame temps, les millions de cas de d\u00e9mence frappant les populations du grand \u00e2ge continuent d&rsquo;\u00eatre rel\u00e9gu\u00e9s sous l&rsquo;\u00e9tiquette commode mais scientifiquement erron\u00e9e de \u00ab d\u00e9mence s\u00e9nile d&rsquo;origine art\u00e9rioscl\u00e9rotique \u00bb.<\/p>\n<p>Plusieurs facteurs historiques et \u00e9pist\u00e9mologiques expliquent cette longue \u00e9clipse. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, la domination \u00e9crasante de la psychanalyse et des th\u00e9ories psychodynamiques au cours de l&rsquo;apr\u00e8s-guerre, particuli\u00e8rement aux \u00c9tats-Unis et en France, a d\u00e9tourn\u00e9 une g\u00e9n\u00e9ration enti\u00e8re de psychiatres de l&rsquo;anatomie c\u00e9r\u00e9brale et de la microscopie post-mortem. L&rsquo;ali\u00e9nation mentale, les d\u00e9lires de pers\u00e9cution et l&rsquo;angoisse de la s\u00e9nescence \u00e9taient d\u00e9sormais interpr\u00e9t\u00e9s \u00e0 travers le prisme exclusif des pulsions inconscientes, de la r\u00e9gression narcissique ou des conflits familiaux, rel\u00e9guant le substrat biologique du cerveau au rang d&rsquo;accessoire secondaire d\u00e9nu\u00e9 d&rsquo;int\u00e9r\u00eat heuristique.<\/p>\n<p>D&rsquo;un autre c\u00f4t\u00e9, les sciences biom\u00e9dicales se heurtaient \u00e0 un mur technique infranchissable. La microscopie optique conventionnelle avait atteint son pouvoir maximal de r\u00e9solution sans parvenir \u00e0 percer le myst\u00e8re biochimique des amas argentophiles d\u00e9crits par Alzheimer. D\u00e9pourvus d&rsquo;anticorps monoclonaux, de biologie mol\u00e9culaire, de g\u00e9n\u00e9tique mend\u00e9lienne et de techniques de neuro-imagerie, les neuropathologistes tournaient en rond, r\u00e9duits \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter inlassablement les m\u00eames descriptions morphologiques sans pouvoir d\u00e9crypter l&rsquo;\u00e9tiopathog\u00e9nie des l\u00e9sions, nourrissant un sentiment diffus de st\u00e9rilit\u00e9 exp\u00e9rimentale autour du sujet.<\/p>\n<h3>11.2 La renaissance conceptuelle des ann\u00e9es 1960 et 1970<\/h3>\n<p>Le grand tournant \u00e9pist\u00e9mologique s&rsquo;amorce \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1960 au Royaume-Uni, sous l&rsquo;impulsion pionni\u00e8re d&rsquo;une \u00e9quipe de cliniciens et de neuropathologistes de l&rsquo;Universit\u00e9 de Newcastle upon Tyne : Garry Blessed, Bernard E. Tomlinson et Sir <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Martin_Roth_(psychiatrist)\">Martin Roth<\/a>. Dans une s\u00e9rie de publications princeps parues entre 1968 et 1970 dans le <em>British Journal of Psychiatry<\/em>, cette \u00e9quipe r\u00e9alise une avanc\u00e9e m\u00e9thodologique majeure en quantifiant rigoureusement le nombre de plaques s\u00e9niles et d&rsquo;enchev\u00eatrements neurofibrillaires pr\u00e9sents dans le cortex c\u00e9r\u00e9bral de dizaines de patients autopsi\u00e9s, et en corr\u00e9lant math\u00e9matiquement cette densit\u00e9 l\u00e9sionnelle avec les scores cognitifs obtenus du vivant des malades gr\u00e2ce \u00e0 des \u00e9chelles d&rsquo;\u00e9valuation standardis\u00e9es.<\/p>\n<p>Leurs conclusions r\u00e9volutionnent la neurologie mondiale : sur le plan histopathologique strict, il n&rsquo;existe aucune diff\u00e9rence de nature entre la pr\u00e9tendue maladie d&rsquo;Alzheimer \u00ab pr\u00e9s\u00e9nile \u00bb d&rsquo;Auguste Deter et l&rsquo;immense majorit\u00e9 des cas de \u00ab d\u00e9mence s\u00e9nile \u00bb frappant les octog\u00e9naires et les nonag\u00e9naires. Les m\u00eames plaques s\u00e9niles denses et les m\u00eames d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescences neurofibrillaires argentophiles ravagent l&rsquo;\u00e9corce c\u00e9r\u00e9brale dans les deux cas, et l&rsquo;art\u00e9rioscl\u00e9rose n&rsquo;est retrouv\u00e9e comme cause causale principale que chez une infime minorit\u00e9 de patients vasculaires. La distinction artificielle de Kraepelin s&rsquo;effondre : la maladie d&rsquo;Alzheimer n&rsquo;est pas une raret\u00e9 hospitali\u00e8re, mais le moteur histologique fondamental de l&rsquo;immense majorit\u00e9 des d\u00e9mences de l&rsquo;esp\u00e8ce humaine.<\/p>\n<p>Cette renaissance conceptuelle est couronn\u00e9e en 1976 par un \u00e9ditorial retentissant du neurologue am\u00e9ricain <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Robert_Katzman\">Robert Katzman<\/a> publi\u00e9 dans la revue <em>Archives of Neurology<\/em>, intitul\u00e9 <em>\u00ab The Prevalence and Malignancy of Alzheimer Disease : A Major Killer \u00bb<\/em>. Katzman y jette un pav\u00e9 dans la mare des politiques de sant\u00e9 publique : en r\u00e9unissant les d\u00e9mences pr\u00e9s\u00e9niles et s\u00e9niles sous la banni\u00e8re unifi\u00e9e de la maladie d&rsquo;Alzheimer, il d\u00e9montre que cette affection constitue la quatri\u00e8me ou cinqui\u00e8me cause de mortalit\u00e9 dans le monde occidental. Ce changement de paradigme d\u00e9clenche un afflux massif de financements de recherche, transformant une obscure entit\u00e9 neuropathologique en l&rsquo;un des axes prioritaires de la recherche biom\u00e9dicale mondiale.<\/p>\n<h3>11.3 La red\u00e9couverte spectaculaire des dossiers originaux dans les ann\u00e9es 1990<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de la validation scientifique des travaux d&rsquo;Alois Alzheimer conna\u00eet son d\u00e9nouement le plus spectaculaire et cin\u00e9matographique pr\u00e8s d&rsquo;un si\u00e8cle apr\u00e8s l&rsquo;observation princeps. \u00c0 la fin des ann\u00e9es 1990, des historiens de la m\u00e9decine et des neuropathologistes allemands entreprennent des fouilles m\u00e9thodiques au sein des archives de la clinique psychiatrique de l&rsquo;Universit\u00e9 de Francfort-sur-le-Main. En 1995, le professeur Konrad Maurer et ses collaborateurs d\u00e9couvrent, enfoui dans un vieux meuble en bois d\u00e9laiss\u00e9 au fond d&rsquo;un sous-sol poussi\u00e9reux, le dossier m\u00e9dical d&rsquo;admission original d&rsquo;Auguste Deter, contenant le carnet de notes de la main m\u00eame d&rsquo;Alzheimer, les photographies de la patiente et la retranscription st\u00e9nographique int\u00e9grale des entretiens cliniques de 1901.<\/p>\n<p>Deux ans plus tard, en 1997, une seconde d\u00e9couverte encore plus stup\u00e9fiante a lieu \u00e0 Munich : les chercheurs remettent la main sur la bo\u00eete d&rsquo;\u00e9chantillons en bois d&rsquo;origine contenant les lames histologiques historiques pr\u00e9par\u00e9es en 1906 par Alzheimer \u00e0 partir du cerveau d&rsquo;Auguste Deter. Ces coupes de tissu c\u00e9r\u00e9bral centenaires, parfaitement conserv\u00e9es dans leur r\u00e9sine, sont soumises \u00e0 la batterie des technologies biom\u00e9dicales du XXIe si\u00e8cle : microscopie confocale \u00e0 fluorescence, immunohistochimie avec des anticorps anti-tau et anti-b\u00eata-amylo\u00efde, et extraction d&rsquo;ADN fossile hautement d\u00e9grad\u00e9.<\/p>\n<p>Les r\u00e9sultats de cette r\u00e9\u00e9valuation moderne, publi\u00e9s dans des revues prestigieuses telles que <em>The Lancet<\/em> et <em>Neurogenetics<\/em>, confirment de mani\u00e8re \u00e9clatante la perfection technique des pr\u00e9parations originelles : les plaques s\u00e9niles et les filaments de tau d\u00e9crits en 1906 \u00e9taient exactement \u00e0 l&rsquo;endroit consign\u00e9 par le ma\u00eetre. Mieux encore : en 2013, une \u00e9quipe de g\u00e9n\u00e9ticiens parvient \u00e0 extraire et amplifier l&rsquo;ADN d&rsquo;Auguste Deter \u00e0 partir des coupes tissulaires d&rsquo;origine, r\u00e9v\u00e9lant que la patiente \u00e9tait porteuse d&rsquo;une mutation ponctuelle d\u00e9l\u00e9t\u00e8re h\u00e9t\u00e9rozygote sur le g\u00e8ne de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Pr%C3%A9s%C3%A9niline_1\">pr\u00e9s\u00e9niline 1<\/a> (PSEN1, mutation F176L). Cette anomalie g\u00e9n\u00e9tique rarissime induit une forme familiale autosomique dominante \u00e0 d\u00e9but pr\u00e9coce foudroyant de la maladie d&rsquo;Alzheimer, expliquant avec une clart\u00e9 biologique absolue la survenue pr\u00e9matur\u00e9e du tableau d\u00e9mentiel d\u00e8s l&rsquo;\u00e2ge de cinquante ans. Cette validation r\u00e9trospective magistrale a d\u00e9finitivement scell\u00e9 le statut de pionnier visionnaire d&rsquo;Alois Alzheimer dans le panth\u00e9on des sciences m\u00e9dicales.<\/p>\n<h2>12. L&rsquo;h\u00e9ritage \u00e9pist\u00e9mologique et la r\u00e9sonance contemporaine d&rsquo;Alois Alzheimer<\/h2>\n<h3>12.1 Le triomphe de la m\u00e9thode anatomo-clinique \u00e0 l&rsquo;\u00e8re mol\u00e9culaire<\/h3>\n<p>L&rsquo;h\u00e9ritage scientifique l\u00e9gu\u00e9 par Alois Alzheimer offre un t\u00e9moignage \u00e9clatant de la p\u00e9rennit\u00e9 de la d\u00e9marche anatomo-clinique lorsqu&rsquo;elle est pratiqu\u00e9e avec une rigueur absolue. Loin d&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9 rendu caduc par la r\u00e9volution g\u00e9nomique et l&rsquo;av\u00e8nement de l&rsquo;imagerie c\u00e9r\u00e9brale fonctionnelle, le mod\u00e8le conceptuel forg\u00e9 par le neuropathologiste bavarois au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle demeure le socle incontournable sur lequel repose l&rsquo;ensemble de la recherche contemporaine sur les d\u00e9mences d\u00e9g\u00e9n\u00e9ratives. Entre le microscope optique de 1906 et les scanners \u00e0 \u00e9mission de positons (TEP) du XXIe si\u00e8cle, la continuit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique est totale.<\/p>\n<p>Aujourd&rsquo;hui, lorsqu&rsquo;un neurologue visualise in vivo chez un patient vivant la pr\u00e9sence de d\u00e9p\u00f4ts amylo\u00efdes et la propagation des enchev\u00eatrements de tau gr\u00e2ce \u00e0 des radiotraceurs fluorescents inject\u00e9s dans le sang (comme le compos\u00e9 de Pittsburgh PiB ou les traceurs tau modernes), il ne fait rien d&rsquo;autre qu&rsquo;appliquer la m\u00e9thode d&rsquo;Alzheimer \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle mol\u00e9culaire. La c\u00e9l\u00e8bre \u00ab hypoth\u00e8se de la cascade amylo\u00efde \u00bb, qui postule que l&rsquo;accumulation anormale du peptide A\u03b2 d\u00e9clenche secondairement l&rsquo;hyperphosphorylation pathologique de la prot\u00e9ine tau, la perte synaptique et la mort neuronale, repr\u00e9sente la traduction biophysique directe de la coexistence des plaques s\u00e9niles et des d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescences neurofibrillaires d\u00e9crite dans l&rsquo;article princeps de 1907.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, la vision d&rsquo;Alzheimer a contribu\u00e9 \u00e0 d\u00e9cloisonner d\u00e9finitivement la fronti\u00e8re artificielle \u00e9rig\u00e9e entre la neurologie et la psychiatrie. En d\u00e9montrant qu&rsquo;une affection d\u00e9butant par des d\u00e9lires de jalousie, des hallucinations acoustico-verbales et une angoisse panique plongeait en r\u00e9alit\u00e9 ses racines dans l&rsquo;effondrement architectural de la mati\u00e8re grise corticale, il a prouv\u00e9 que la maladie mentale ne constitue pas une entit\u00e9 d\u00e9sincarn\u00e9e mais le miroir fonctionnel d&rsquo;une alt\u00e9ration organique sous-jacente. Cette intrication constante entre la s\u00e9miologie psychiatrique et la l\u00e9sion organique demeure l&rsquo;un des piliers majeurs des neurosciences cliniques actuelles.<\/p>\n<h3>12.2 L&rsquo;\u00e9thique du soin et la relation patient-m\u00e9decin selon Alzheimer<\/h3>\n<p>Au-del\u00e0 du g\u00e9nie histologique et de la rigueur anatomique, l&rsquo;\u0153uvre d&rsquo;Alois Alzheimer renferme une dimension \u00e9thique et humaniste fondamentale qui conserve une r\u00e9sonance poignante pour la pratique m\u00e9dicale contemporaine. Dans un syst\u00e8me asilaire du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle qui avait tendance \u00e0 d\u00e9shumaniser les malades incurables et \u00e0 les rel\u00e9guer au rang d&rsquo;objets d&rsquo;enfermement bureaucratique, Alzheimer s&rsquo;est distingu\u00e9 par une posture de respect intransigeant et d&#8217;empathie profonde envers ses patients d\u00e9ments.<\/p>\n<p>Ses interrogatoires au chevet d&rsquo;Auguste Deter ne rel\u00e8vent pas du simple interrogatoire policier en qu\u00eate de signes s\u00e9miologiques quantifiables. Ils t\u00e9moignent d&rsquo;une \u00e9coute ph\u00e9nom\u00e9nologique attentive et bouleversante, o\u00f9 le m\u00e9decin prend le temps d&rsquo;accueillir la souffrance existentielle de la personne qui voit son monde int\u00e9rieur s&rsquo;effondrer. Lorsque la malade murmure qu&rsquo;elle \u00ab s&rsquo;est pour ainsi dire perdue elle-m\u00eame \u00bb, Alzheimer ne balaie pas cette confidence comme un borborygme d\u00e9nu\u00e9 de sens ; il la consigne scrupuleusement dans ses notes cliniques comme le reflet lucide d&rsquo;une conscience d\u00e9chir\u00e9e aux prises avec sa propre dissolution cognitive.<\/p>\n<p>Cette attitude pr\u00e9curseure d\u00e9livre une le\u00e7on magistrale pour les soignants et les familles du XXIe si\u00e8cle. Elle nous rappelle qu&rsquo;au-del\u00e0 de la perte irr\u00e9m\u00e9diable de la m\u00e9moire, de l&rsquo;aphasie et de la d\u00e9sorientation, la personne atteinte de la maladie d&rsquo;Alzheimer conserve jusqu&rsquo;au bout une sensibilit\u00e9 affective, une capacit\u00e9 \u00e0 ressentir la d\u00e9tresse et le r\u00e9confort, et une dignit\u00e9 ontologique inalt\u00e9rable. Face aux d\u00e9rives d&rsquo;une m\u00e9decine ultra-technologique parfois tent\u00e9e de r\u00e9duire le patient \u00e0 ses biomarqueurs plasmatiques ou \u00e0 ses scanners c\u00e9r\u00e9braux, la posture clinique d&rsquo;Alois Alzheimer r\u00e9affirme la primaut\u00e9 absolue de la pr\u00e9sence humaine et du soin compatissant face \u00e0 la vuln\u00e9rabilit\u00e9 extr\u00eame de l&rsquo;esprit bless\u00e9.<\/p>\n<h3>12.3 Bilan historiographique : la place d&rsquo;Alzheimer dans l&rsquo;histoire des sciences<\/h3>\n<p>Le bilan historiographique de la vie d&rsquo;Alois Alzheimer met en lumi\u00e8re la trajectoire exemplaire d&rsquo;un savant qui a incarn\u00e9 l&rsquo;\u00e2ge d&rsquo;or des neurosciences d&rsquo;Europe centrale, une p\u00e9riode de f\u00e9brilit\u00e9 intellectuelle unique o\u00f9 la rencontre de la chimie fine, de l&rsquo;optique de pointe et de la clinique asilaire a redessin\u00e9 la carte du savoir humain. Longtemps per\u00e7u comme le simple ex\u00e9cutant d&rsquo;Emil Kraepelin ou le b\u00e9n\u00e9ficiaire chanceux d&rsquo;une d\u00e9cision nosologique arbitraire, Alzheimer appara\u00eet aujourd&rsquo;hui aux yeux des historiens des sciences comme un th\u00e9oricien de premier plan, dot\u00e9 d&rsquo;une vision d&rsquo;ensemble coh\u00e9rente et d&rsquo;une ma\u00eetrise m\u00e9thodologique sans \u00e9gale.<\/p>\n<p>Les d\u00e9bats historiographiques r\u00e9cents ont certes justement r\u00e9habilit\u00e9 la m\u00e9moire de ses pairs contemporains, tels qu&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Oskar_Fischer_(neuropathologist)\">Oskar Fischer<\/a> \u00e0 Prague ou Gaetano Perusini \u00e0 Munich, d\u00e9montrant que la d\u00e9couverte des bases anatomiques des d\u00e9mences \u00e9tait le fruit d&rsquo;une effervescence collective paneurop\u00e9enne plut\u00f4t que d&rsquo;un coup de g\u00e9nie solitaire. Il n&rsquo;en demeure pas moins qu&rsquo;Alzheimer fut le seul \u00e0 r\u00e9unir avec une telle puret\u00e9 d\u00e9monstrative la description s\u00e9miologique longitudinale du vivant du malade, l&rsquo;identification simultan\u00e9e des deux signatures histopathologiques au microscope et l&rsquo;affirmation r\u00e9solue de l&rsquo;autonomie d&rsquo;un processus morbide nouveau.<\/p>\n<p>Cent dix ans apr\u00e8s sa disparition pr\u00e9coce en Sil\u00e9sie, le nom propre d&rsquo;Alois Alzheimer s&rsquo;est m\u00e9tamorphos\u00e9 en un embl\u00e8me plan\u00e9taire. Devenu le symbole du plus grand d\u00e9fi m\u00e9dical, scientifique et sociologique pos\u00e9 au vieillissement de l&rsquo;humanit\u00e9 contemporaine, cet \u00e9ponyme perp\u00e9tue la m\u00e9moire d&rsquo;un homme modeste et probe, dont toute l&rsquo;existence fut consum\u00e9e par la passion aust\u00e8re du savoir objectif et l&rsquo;imp\u00e9rieux devoir de soulager, par la lumi\u00e8re de la v\u00e9rit\u00e9 anatomique, les plus t\u00e9n\u00e9breuses angoisses de la condition humaine.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Alzheimer, A. (1907). \u00dcber eine eigenartige Erkrankung der Hirnrinde. <em>Allgemeine Zeitschrift f\u00fcr Psychiatrie und psychisch-gerichtliche Medizin<\/em>, 64(1), 146\u2013148. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/allgemeinezeits641907berl\">https:\/\/archive.org\/details\/allgemeinezeits641907berl<\/a><\/li>\n<li>Alzheimer, A. (1911). \u00dcber eigenartige Krankheitsf\u00e4lle des sp\u00e4teren Alters. <em>Zeitschrift f\u00fcr die gesamte Neurologie und Psychiatrie<\/em>, 4(1), 356\u2013385. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1007\/BF02866241\">https:\/\/doi.org\/10.1007\/BF02866241<\/a><\/li>\n<li>Blessed, G., Tomlinson, B. E., &amp; Roth, M. (1968). The association between quantitative measures of dementia and of senile change in the cerebral grey matter of elderly subjects. <em>British Journal of Psychiatry<\/em>, 114(512), 797\u2013811. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1192\/bjp.114.512.797\">https:\/\/doi.org\/10.1192\/bjp.114.512.797<\/a><\/li>\n<li>Braak, H., &amp; Braak, E. (1991). Neuropathological stageing of Alzheimer-related changes. <em>Acta Neuropathologica<\/em>, 82(4), 239\u2013259. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1007\/BF00308809\">https:\/\/doi.org\/10.1007\/BF00308809<\/a><\/li>\n<li>Glenner, G. G., &amp; Wong, C. W. (1984). Alzheimer&rsquo;s disease: Initial report of the purification and characterization of a novel cerebrovascular amyloid protein. <em>Biochemical and Biophysical Research Communications<\/em>, 120(3), 885\u2013890. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0006-291X(84)80190-4\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0006-291X(84)80190-4<\/a><\/li>\n<li>Goedert, M., &amp; Ghetti, B. (2007). Alois Alzheimer: His life and times. <em>Brain Pathology<\/em>, 17(1), 57\u201362. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1750-3639.2007.00060.x\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1750-3639.2007.00060.x<\/a><\/li>\n<li>Graeber, M. B., K\u00f6sel, S., Egensperger, R., Banati, R. B., M\u00fcller, U., Bise, K., Hoff, P., M\u00f6ller, H. J., Fujisawa, K., &amp; Mehraein, P. (1997). Rediscovery of the case described by Alois Alzheimer in 1911: Historical and molecular-pathological analysis. <em>Neurogenetics<\/em>, 1(1), 73\u201380. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1007\/s100480050011\">https:\/\/doi.org\/10.1007\/s100480050011<\/a><\/li>\n<li>Hippius, H., &amp; Neund\u00f6rfer, G. (2003). The discovery of Alzheimer&rsquo;s disease. <em>Dialogues in Clinical Neuroscience<\/em>, 5(1), 101\u2013108. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.31887\/DCNS.2003.5.1\/hhippius\">https:\/\/doi.org\/10.31887\/DCNS.2003.5.1\/hhippius<\/a><\/li>\n<li>Katzman, R. (1976). The prevalence and malignancy of Alzheimer disease: A major killer. <em>Archives of Neurology<\/em>, 33(4), 217\u2013218. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1001\/archneur.1976.00500040001001\">https:\/\/doi.org\/10.1001\/archneur.1976.00500040001001<\/a><\/li>\n<li>Kraepelin, E. (1910). <em>Psychiatrie: Ein Lehrbuch f\u00fcr Studierende und \u00c4rzte<\/em> (8e \u00e9d., Vol. 2). Johann Ambrosius Barth. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/wellcomecollection.org\/works\/w5z5h7df\">https:\/\/wellcomecollection.org\/works\/w5z5h7df<\/a><\/li>\n<li>Maurer, K., Volk, S., &amp; Gerbaldo, H. (1997). Auguste D and Alzheimer&rsquo;s disease. <em>The Lancet<\/em>, 349(9064), 1546\u20131549. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0140-6736(96)10203-8\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0140-6736(96)10203-8<\/a><\/li>\n<li>M\u00f6ller, H. J., &amp; Graeber, M. B. (1998). The case described by Alois Alzheimer in 1911. <em>European Archives of Psychiatry and Clinical Neuroscience<\/em>, 248(3), 111\u2013122. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1007\/s004060050027\">https:\/\/doi.org\/10.1007\/s004060050027<\/a><\/li>\n<li>M\u00fcller, U., Winter, P., &amp; Graeber, M. B. (2013). A presenilin 1 mutation in the first case of Alzheimer&rsquo;s disease. <em>The Lancet Neurology<\/em>, 12(2), 129\u2013130. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/S1474-4422(12)70307-1\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/S1474-4422(12)70307-1<\/a><\/li>\n<li>Stelzmann, R. A., Schnitzlein, H. N., &amp; Murtagh, F. R. (1995). An English translation of Alzheimer&rsquo;s 1907 paper, \u00ab\u00a0\u00dcber eine eigenartige Erkrankung der Hirnrinde\u00a0\u00bb. <em>Clinical Anatomy<\/em>, 8(6), 429\u2013431. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1002\/ca.980080612\">https:\/\/doi.org\/10.1002\/ca.980080612<\/a><\/li>\n<li>Zilka, N., &amp; Novak, M. (2006). The tangled story of Alois Alzheimer. <em>Bratislava Medical Journal<\/em>, 107(9-10), 343\u2013345. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/pubmed.ncbi.nlm.nih.gov\/17262985\/\">https:\/\/pubmed.ncbi.nlm.nih.gov\/17262985\/<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une \u00e9tude acad\u00e9mique approfondie sur la vie, les d\u00e9couvertes neuropathologiques et l&rsquo;h\u00e9ritage clinique d&rsquo;Alois Alzheimer, pionnier de la neuropsychiatrie moderne.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[6447,14286],"tags":[21527,21528,21530,7660,21529],"class_list":["post-14011","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-histoire-de-la-medecine","category-neuropsychiatrie","tag-alois-alzheimer","tag-auguste-deter","tag-emil-kraepelin","tag-histoire-de-la-psychiatrie","tag-neuropathologie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/14011","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=14011"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/14011\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=14011"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=14011"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=14011"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}