{"id":14005,"date":"2026-10-07T05:51:03","date_gmt":"2026-10-07T05:51:03","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/allen-newell-1927-1992\/"},"modified":"2026-10-07T05:51:03","modified_gmt":"2026-10-07T05:51:03","slug":"allen-newell-1927-1992","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=allen-newell-1927-1992","title":{"rendered":"Allen Newell &#8211; 1927 1992"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;histoire des sciences cognitives et de l&rsquo;intelligence artificielle est jalonn\u00e9e de ruptures \u00e9pist\u00e9mologiques majeures, mais peu d&rsquo;entre elles ont poss\u00e9d\u00e9 la puissance unificatrice et la rigueur architecturale insuffl\u00e9es par Allen Newell. Figure intellectuelle titanesque du XXe si\u00e8cle, chercheur visionnaire et b\u00e2tisseur infatigable d&rsquo;institutions, Newell a consacr\u00e9 sa vie \u00e0 dissiper l&rsquo;opacit\u00e9 s\u00e9culaire entourant les m\u00e9canismes de la pens\u00e9e humaine. En postulant d\u00e8s l&rsquo;or\u00e9e des ann\u00e9es 1950 que l&rsquo;esprit humain et l&rsquo;ordinateur num\u00e9rique partagent une essence fonctionnelle commune \u2014 celle de syst\u00e8mes physiques capables de manipuler, cr\u00e9er et r\u00e9organiser des symboles pour r\u00e9soudre des probl\u00e8mes \u2014, il a litt\u00e9ralement arrach\u00e9 la psychologie au carcan r\u00e9ducteur du behaviorisme pour la refonder sur les bases in\u00e9branlables du traitement de l&rsquo;information.<\/p>\n<p>Sa trajectoire scientifique, indissociable de sa collaboration fraternelle et prolong\u00e9e avec Herbert A. Simon \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 Carnegie Mellon et \u00e0 la RAND Corporation, transcende les d\u00e9limitations acad\u00e9miques conventionnelles. Newell ne s&rsquo;est jamais satisfait de micro-th\u00e9ories parcellaires ou de mod\u00e8les math\u00e9matiques d\u00e9sincarn\u00e9s ; son ambition \u00e9tait d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment d\u00e9miurgique : forger une th\u00e9orie unifi\u00e9e de la cognition capable d&#8217;embrasser, au sein d&rsquo;une m\u00eame architecture computationnelle, la micro-chronom\u00e9trie des temps de r\u00e9action neuronaux, l&rsquo;heuristique de la d\u00e9couverte scientifique, l&rsquo;interaction ergonomique avec les machines et la ph\u00e9nom\u00e9nologie du jeu d&rsquo;\u00e9checs. De l&rsquo;invention des premiers langages de traitement de listes \u00e0 l&rsquo;\u00e9laboration de l&rsquo;architecture cognitive Soar, en passant par la formalisation de la m\u00e9thode de r\u00e9flexion \u00e0 voix haute et l&rsquo;inauguration du mod\u00e8le GOMS, son legs intellectuel constitue la trame fondamentale de notre modernit\u00e9 algorithmique.<\/p>\n<p>Explorer la vie et l\u2019\u0153uvre d\u2019Allen Newell (1927-1992), c&rsquo;est plonger au c\u0153ur d&rsquo;une aventure m\u00e9thodologique sans \u00e9quivalent, o\u00f9 la machine \u00e0 calculer n&rsquo;est pas un simple instrument d&rsquo;automatisation, mais le laboratoire empirique supr\u00eame de la philosophie de l&rsquo;esprit. Ce panorama biographique, conceptuel et critique se propose d&rsquo;analyser en profondeur les \u00e9tapes d\u00e9cisives, les ruptures th\u00e9oriques et l&rsquo;h\u00e9ritage p\u00e9renne d&rsquo;un homme qui a transform\u00e9 la question mill\u00e9naire de la nature de la pens\u00e9e en un programme de recherche scientifique rigoureux, ex\u00e9cutable et universel.<\/p>\n<h2>1. Introduction biographique et gen\u00e8se intellectuelle (1927-1950)<\/h2>\n<h3>1.1 Les ann\u00e9es de formation et le contexte familial \u00e0 San Francisco<\/h3>\n<p>N\u00e9 le 19 mars 1927 \u00e0 San Francisco, Allen Newell grandit dans un environnement familial impr\u00e9gn\u00e9 par l&rsquo;exigence intellectuelle et la pratique des sciences appliqu\u00e9es. Son p\u00e8re, le docteur Robert R. Newell, \u00e9tait un professeur \u00e9m\u00e9rite et un clinicien de premier plan \u00e0 la facult\u00e9 de m\u00e9decine de l&rsquo;Universit\u00e9 Stanford, sp\u00e9cialis\u00e9 dans la radiologie et la physique m\u00e9dicale naissante. La figure paternelle exer\u00e7a une fascination d\u00e9terminante sur le jeune Allen : ce m\u00e9decin humaniste, passionn\u00e9 par les instruments de mesure, l&rsquo;\u00e9lectronique de pointe et les propri\u00e9t\u00e9s du rayonnement, inculqua \u00e0 son fils un respect religieux pour l&rsquo;observation empirique et le pouvoir r\u00e9solutif des outils technologiques. La demeure familiale abritait un atelier o\u00f9 s&rsquo;entrem\u00ealaient revues m\u00e9dicales, composants d&rsquo;ing\u00e9nierie et appareils de mesure, offrant au jeune gar\u00e7on un terreau exceptionnel pour d\u00e9velopper une curiosit\u00e9 insatiable pour les m\u00e9canismes invisibles qui r\u00e9gissent la mati\u00e8re et le vivant.<\/p>\n<p>Sa scolarit\u00e9 secondaire se d\u00e9roula durant les bouleversements majeurs de la Seconde Guerre mondiale. \u00c9l\u00e8ve brillant bien que parfois r\u00e9fractaire aux exercices purement scolastiques, Newell s&rsquo;enthousiasma rapidement pour la physique et les math\u00e9matiques. D\u00e8s l&rsquo;obtention de son dipl\u00f4me d&rsquo;\u00e9tudes secondaires en 1945, il s&rsquo;engagea dans l&rsquo;United States Navy, alors que le conflit mondial touchait \u00e0 son terme. Cet engagement militaire n&rsquo;interrompit pas sa trajectoire savante ; au contraire, l&rsquo;institution militaire reconnut rapidement ses comp\u00e9tences techniques et l&rsquo;assigna au soutien logistique et scientifique des c\u00e9l\u00e8bres essais nucl\u00e9aires de l&rsquo;op\u00e9ration Crossroads, conduits sur l&rsquo;atoll de Bikini en 1946.<\/p>\n<p>Cette mission dans le Pacifique Sud constitua un bapt\u00eame du feu \u00e9pist\u00e9mologique pour Newell. \u00c2g\u00e9 d&rsquo;\u00e0 peine dix-neuf ans, il fut directement confront\u00e9 \u00e0 l&rsquo;orchestration de syst\u00e8mes sociotechniques immenses, \u00e0 la d\u00e9faillance des appareillages de mesure soumis \u00e0 des contraintes extr\u00eames et aux imp\u00e9ratifs d&rsquo;enregistrement m\u00e9thodique des donn\u00e9es radiologiques. Cette immersion dans la r\u00e9alit\u00e9 brute de la physique exp\u00e9rimentale d&rsquo;apr\u00e8s-guerre fa\u00e7onna chez lui un refus d\u00e9finitif des sp\u00e9culations non instrument\u00e9es. Newell comprit de mani\u00e8re visc\u00e9rale que le progr\u00e8s scientifique n&rsquo;est pas une pure d\u00e9duction formelle, mais une lutte m\u00e9thodique men\u00e9e conjointement avec des instruments physiques capables de capter et de structurer le r\u00e9el sous forme de donn\u00e9es mesurables.<\/p>\n<h3>1.2 \u00c9tudes sup\u00e9rieures \u00e0 Stanford et transition vers les math\u00e9matiques<\/h3>\n<p>D\u00e9mobilis\u00e9 de la marine, Newell int\u00e9gra l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.stanford.edu\">Universit\u00e9 Stanford<\/a> pour y poursuivre des \u00e9tudes de premier cycle en physique, obtenant son baccalaur\u00e9at universitaire \u00e8s sciences en 1949. Durant cette phase de maturation acad\u00e9mique, il suivit avec une ferveur particuli\u00e8re les cours du c\u00e9l\u00e8bre math\u00e9maticien d&rsquo;origine hongroise George P\u00f3lya. La p\u00e9dagogie de P\u00f3lya, r\u00e9sum\u00e9e dans son ouvrage s\u00e9minal <em>How to Solve It<\/em>, marqua une d\u00e9flagration dans l&rsquo;esprit de Newell. P\u00f3lya y d\u00e9montrait que la r\u00e9solution de probl\u00e8mes math\u00e9matiques ne rel\u00e8ve pas d&rsquo;une inspiration mystique ou d&rsquo;un algorithme d\u00e9terministe rigide, mais repose sur l&rsquo;usage d&rsquo;heuristiques : des r\u00e8gles empiriques, des strat\u00e9gies de recherche guid\u00e9e, des analogies et des raccourcis logiques que l&rsquo;esprit d\u00e9ploie pour naviguer dans un oc\u00e9an d&rsquo;incertitude.<\/p>\n<p>Cette rencontre th\u00e9orique avec l&rsquo;heuristique incita Newell \u00e0 r\u00e9orienter ses ambitions de la physique des particules vers les fondements des math\u00e9matiques. S\u00e9duit par l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une formalisation universelle des lois du raisonnement, il s&rsquo;inscrivit \u00e0 l&rsquo;automne 1949 en programme doctoral au d\u00e9partement de math\u00e9matiques de l&rsquo;Universit\u00e9 de Princeton, alors l&rsquo;\u00e9picentre mondial de la logique math\u00e9matique et de la recherche fondamentale, fr\u00e9quent\u00e9 par des figures telles que John von Neumann, Kurt G\u00f6del et Albert Einstein.<\/p>\n<p>Cependant, son s\u00e9jour \u00e0 Princeton fut de courte dur\u00e9e et teint\u00e9 d&rsquo;une vive d\u00e9sillusion. Le formalisme axiomatique dominant, ax\u00e9 sur les math\u00e9matiques pures d\u00e9sincarn\u00e9es et la th\u00e9orie abstraite des ensembles, heurta violemment la sensibilit\u00e9 d&rsquo;un chercheur forg\u00e9 au contact de l&rsquo;ing\u00e9nierie et de la physique empirique. Newell constata avec amertume que les math\u00e9maticiens de son d\u00e9partement s&rsquo;int\u00e9ressaient peu aux processus effectifs par lesquels un individu ou une organisation r\u00e9sout une \u00e9nigme concr\u00e8te. Estimant que la manipulation de symboles sur le papier sans perspective d&rsquo;action op\u00e9rationnelle menait \u00e0 une impasse st\u00e9rile, il prit la d\u00e9cision audacieuse d&rsquo;interrompre sa th\u00e8se apr\u00e8s une seule ann\u00e9e d&rsquo;\u00e9tudes pour chercher un environnement de recherche o\u00f9 le calcul math\u00e9matique s&rsquo;articulerait directement avec l&rsquo;action pratique dans le monde r\u00e9el.<\/p>\n<h3>1.3 L&rsquo;entr\u00e9e \u00e0 la RAND Corporation et la d\u00e9couverte des syst\u00e8mes homme-machine<\/h3>\n<p>En 1950, Newell rejoignit la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.rand.org\">RAND Corporation<\/a> \u00e0 Santa Monica, en Californie. Fond\u00e9e sous l&rsquo;\u00e9gide de l&rsquo;arm\u00e9e de l&rsquo;air am\u00e9ricaine pour poursuivre la recherche op\u00e9rationnelle d&rsquo;apr\u00e8s-guerre, la RAND \u00e9tait alors un incubateur intellectuel sans \u00e9quivalent, r\u00e9unissant math\u00e9maticiens, \u00e9conomistes, sociologues et ing\u00e9nieurs pour mod\u00e9liser les conflits de la guerre froide, la th\u00e9orie des jeux et l&rsquo;optimisation des ressources strat\u00e9giques. Newell fut recrut\u00e9 au sein de la division des math\u00e9matiques et affect\u00e9 presque imm\u00e9diatement \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude des stations radar et des centres de commandement de la d\u00e9fense a\u00e9rienne continentale.<\/p>\n<p>Ces postes de contr\u00f4le constituaient des syst\u00e8mes homme-machine d&rsquo;une complexit\u00e9 sans pr\u00e9c\u00e9dent. Des op\u00e9rateurs humains devaient observer des \u00e9crans cathodiques balay\u00e9s par des \u00e9chos radar, interpr\u00e9ter en temps r\u00e9el des trajectoires potentielles de bombardiers sovi\u00e9tiques, communiquer fr\u00e9n\u00e9tiquement par radio avec d&rsquo;autres unit\u00e9s et prendre des d\u00e9cisions coordonn\u00e9es sous une pression temporelle intense. Pour analyser la dynamique de ces petits groupes soumis au stress op\u00e9rationnel, Newell contribua \u00e0 la conception du <em>Systems Research Laboratory<\/em> (SRL) au sein de la RAND. Ce laboratoire exp\u00e9rimental recr\u00e9ait une simulation int\u00e9grale, \u00e0 \u00e9chelle un, d&rsquo;un centre de d\u00e9fense a\u00e9rienne, soumettant les \u00e9quipages \u00e0 des sc\u00e9narios d&rsquo;attaque simul\u00e9s d&rsquo;une grande fid\u00e9lit\u00e9.<\/p>\n<p>En observant m\u00e9ticuleusement le flux d&rsquo;informations circulant entre les op\u00e9rateurs, les fiches cartonn\u00e9es et les terminaux de communication, Newell connut une v\u00e9ritable illumination \u00e9pist\u00e9mologique. Il constata que les blocages fonctionnels et les erreurs de jugement ne provenaient pas de d\u00e9faillances m\u00e9caniques des radars, mais des contraintes intrins\u00e8ques pesant sur la capacit\u00e9 des op\u00e9rateurs humains \u00e0 traiter l&rsquo;information. L&rsquo;\u00eatre humain se comportait non pas comme un r\u00e9cepteur passif r\u00e9pondant \u00e0 des stimuli, mais comme un transformateur actif de donn\u00e9es : il filtrait le signal, encodait des repr\u00e9sentations, stockait temporairement des positions en m\u00e9moire vive et appliquait des r\u00e8gles d\u00e9cisionnelles conditionnelles. Newell comprit d\u00e8s lors que l&rsquo;organisation du comportement intelligent pouvait \u00eatre mod\u00e9lis\u00e9e avec la m\u00eame rigueur logique qu&rsquo;un circuit \u00e9lectrique ou un programme de calcul math\u00e9matique. L&rsquo;analogie de l&rsquo;esprit comme processeur de flux d&rsquo;information venait d&rsquo;\u00e9clore.<\/p>\n<h2>2. La collaboration fondatrice avec Herbert Simon et la RAND Corporation<\/h2>\n<h3>2.1 La rencontre intellectuelle entre psychologie organisationnelle et calcul<\/h3>\n<p>L&rsquo;ann\u00e9e 1952 marqua un tournant historique dans les sciences de l&rsquo;esprit : la premi\u00e8re rencontre entre Allen Newell et <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nobelprize.org\/prizes\/economic-sciences\/1978\/simon\/biographical\/\">Herbert A. Simon<\/a>. Simon, alors professeur \u00e0 l&rsquo;Institut de technologie Carnegie (qui deviendra plus tard l&rsquo;Universit\u00e9 Carnegie Mellon) \u00e0 Pittsburgh, intervenait comme consultant aupr\u00e8s de la RAND Corporation. Polymathe de g\u00e9nie, Simon venait de publier son ouvrage r\u00e9volutionnaire <em>Administrative Behavior<\/em> (1947), dans lequel il d\u00e9molissait la fiction \u00e9conomique de l&rsquo;acteur parfaitement rationnel au profit du concept de rationalit\u00e9 limit\u00e9e (<em>bounded rationality<\/em>). Selon Simon, les d\u00e9cideurs humains n&rsquo;optimisent jamais leurs choix de fa\u00e7on absolue, car ils sont brid\u00e9s par des capacit\u00e9s computationnelles restreintes, des informations partielles et un temps limit\u00e9 ; ils se contentent de satisfaire des crit\u00e8res acceptables (<em>satisficing<\/em>).<\/p>\n<p>Lorsque Simon visita le <em>Systems Research Laboratory<\/em> et d\u00e9couvrit les simulations \u00e0 grande \u00e9chelle orchestr\u00e9es par Newell, la connivence intellectuelle fut instantan\u00e9e et explosive. Newell apportait son expertise math\u00e9matique, son g\u00e9nie du codage op\u00e9rationnel et sa compr\u00e9hension intime des machines ; Simon apportait une armature th\u00e9orique \u00e9labor\u00e9e sur les organisations, la sociologie de la d\u00e9cision et la psychologie cognitive naissante. Tous deux partageaient une intuition r\u00e9volutionnaire : pour comprendre comment l&rsquo;homme prend des d\u00e9cisions sous rationalit\u00e9 limit\u00e9e, il ne fallait plus recourir aux abstractions des \u00e9quations diff\u00e9rentielles ou \u00e0 la psychanalyse, mais expliciter formellement les r\u00e8gles symboliques de son raisonnement.<\/p>\n<p>Leur collaboration devint une symbiose scientifique d&rsquo;une fertilit\u00e9 inou\u00efe. Simon faisait r\u00e9guli\u00e8rement la navette entre Pittsburgh et Santa Monica, tandis que des \u00e9changes \u00e9pistolaires volumineux s&rsquo;organisaient entre les deux hommes. Ils r\u00e9dig\u00e8rent conjointement leurs premiers manifestes th\u00e9oriques, postulant que les processus mentaux sup\u00e9rieurs \u2014 le raisonnement d\u00e9ductif, le choix organisationnel, la cr\u00e9ativit\u00e9 scientifique \u2014 n&rsquo;avaient rien de m\u00e9taphysique et pouvaient \u00eatre int\u00e9gralement \u00e9mul\u00e9s par des programmes s\u00e9quentiels ex\u00e9cut\u00e9s sur les premiers ordinateurs \u00e9lectroniques qui commen\u00e7aient \u00e0 faire leur apparition dans les centres de recherche militaire.<\/p>\n<h3>2.2 Le d\u00e9veloppement des langages de traitement de listes (IPL)<\/h3>\n<p>Pour mat\u00e9rialiser cette vision audacieuse, Newell et Simon, rejoints par le brillant programmeur de la RAND J. Clifford Shaw, se heurt\u00e8rent imm\u00e9diatement \u00e0 un obstacle technique r\u00e9dhibitoire. Les ordinateurs du milieu des ann\u00e9es 1950, tels que le <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.ibm.com\/history\/701\">JOHNNIAC<\/a> ou l&rsquo;IBM 701, \u00e9taient exclusivement con\u00e7us pour le calcul num\u00e9rique s\u00e9quentiel. Leurs langages de programmation ne savaient manipuler que des nombres stock\u00e9s dans des tableaux de m\u00e9moire contigus de taille fixe. Or, la pens\u00e9e humaine ne manipule pas des matrices num\u00e9riques : elle op\u00e8re sur des concepts flexibles, des relations de parent\u00e9, des arbres d&rsquo;implications logiques et des structures associatives dont la taille \u00e9volue constamment au cours de la r\u00e9flexion.<\/p>\n<p>Face \u00e0 cette impasse, Newell, Shaw et Simon con\u00e7urent entre 1954 et 1956 une famille r\u00e9volutionnaire d&rsquo;outils logiciels : les <em>Information Processing Languages<\/em>, de l&rsquo;IPL-I \u00e0 l&rsquo;IPL-V. L&rsquo;innovation majeure de ces langages r\u00e9sidait dans l&rsquo;introduction des structures de donn\u00e9es dynamiques fond\u00e9es sur des pointeurs : les listes cha\u00een\u00e9es. Au lieu d&rsquo;imposer un stockage contigu rigide, l&rsquo;IPL permettait \u00e0 chaque \u00e9l\u00e9ment de m\u00e9moire de contenir non seulement une valeur ou un symbole, mais \u00e9galement l&rsquo;adresse m\u00e9moire du symbole suivant. La m\u00e9moire de la machine devenait un r\u00e9seau souple d&rsquo;associations dynamiques, o\u00f9 des \u00e9l\u00e9ments pouvaient \u00eatre ins\u00e9r\u00e9s, d\u00e9plac\u00e9s ou supprim\u00e9s sans r\u00e9ordonnancement global.<\/p>\n<p>Cette perc\u00e9e en architecture logicielle constituait l&rsquo;analogue direct de la m\u00e9moire associative humaine. Gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;IPL, il devint possible de repr\u00e9senter des hi\u00e9rarchies de buts, des expressions logiques sous forme d&rsquo;arbres syntaxiques et des m\u00e9moires tampons capables de cro\u00eetre ou d\u00e9cro\u00eetre dynamiquement selon les n\u00e9cessit\u00e9s de la r\u00e9solution de probl\u00e8mes. En inventant le traitement de listes \u2014 qui inspirera directement le langage Lisp de John McCarthy quelques ann\u00e9es plus tard \u2014, le trio de la RAND ne construisit pas simplement un exploit de g\u00e9nie logiciel : il forgea l&rsquo;infrastructure informatique indispensable qui permit pour la premi\u00e8re fois \u00e0 une machine d&rsquo;ex\u00e9cuter des processus cognitifs complexes non num\u00e9riques.<\/p>\n<h3>2.3 La conf\u00e9rence de Dartmouth de 1956 et l&rsquo;acte de naissance de l&rsquo;IA<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9t\u00e9 1956 demeure dans les annales comme le moment fondateur officiel de l&rsquo;intelligence artificielle lors du s\u00e9minaire d&rsquo;\u00e9t\u00e9 organis\u00e9 au Dartmouth College par John McCarthy, Marvin Minsky, Claude Shannon et Nathaniel Rochester. L&rsquo;objectif avou\u00e9 \u00e9tait d&rsquo;explorer l&rsquo;hypoth\u00e8se selon laquelle chaque aspect de l&rsquo;apprentissage ou toute autre caract\u00e9ristique de l&rsquo;intelligence peut en principe \u00eatre d\u00e9crit si pr\u00e9cis\u00e9ment qu&rsquo;une machine peut \u00eatre construite pour le simuler. Toutefois, la majorit\u00e9 des participants arriv\u00e8rent \u00e0 Dartmouth avec des propositions th\u00e9oriques embryonnaires, des mod\u00e8les math\u00e9matiques abstraits ou des sp\u00e9culations sur les r\u00e9seaux d&rsquo;automates cellulaires inspir\u00e9s de la cybern\u00e9tique de Norbert Wiener.<\/p>\n<p>Newell et Simon arriv\u00e8rent \u00e0 la conf\u00e9rence avec une longueur d&rsquo;avance spectaculaire qui bouleversa l&rsquo;assembl\u00e9e. Ils ne pr\u00e9sentaient pas un projet \u00e0 venir, mais un programme fonctionnel complet, \u00e9crit en IPL et ex\u00e9cut\u00e9 sur la machine JOHNNIAC de la RAND : le <em>Logic Theorist<\/em>. Ce programme venait de d\u00e9montrer de mani\u00e8re totalement autonome des dizaines de th\u00e9or\u00e8mes logiques formels complexes. Alors que les autres chercheurs sp\u00e9culaient sur la viabilit\u00e9 future de machines intelligentes, Newell et Simon apportaient la preuve empirique concr\u00e8te que l&rsquo;ordinateur pouvait d&rsquo;ores et d\u00e9j\u00e0 raisonner, inf\u00e9rer et r\u00e9soudre des probl\u00e8mes non num\u00e9riques avec une efficacit\u00e9 comparable \u00e0 celle d&rsquo;un esprit humain \u00e9duqu\u00e9.<\/p>\n<p>Cette d\u00e9monstration cr\u00e9a un schisme fondamental au sein de la communaut\u00e9 naissante. Tandis que le courant cybern\u00e9tique et les partisans des premiers r\u00e9seaux de neurones (qui donneront naissance au Perceptron de Frank Rosenblatt) cherchaient \u00e0 reproduire l&rsquo;intelligence par l&rsquo;\u00e9mulation statistique des synapses physiques, Newell et Simon affirm\u00e8rent la primaut\u00e9 du niveau symbolique et computationnel. Ils soutinrent que le traitement rationnel de l&rsquo;information ne d\u00e9pend pas de la composition physico-chimique du substrat (neurone ou tube \u00e0 vide), mais de la logique formelle des manipulations de repr\u00e9sentations. La conf\u00e9rence de Dartmouth consacra ainsi l&rsquo;av\u00e8nement du paradigme symbolique, qui allait dominer les sciences cognitives et l&rsquo;intelligence artificielle pendant les trois d\u00e9cennies suivantes, sonnant le glas de l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie de la bo\u00eete noire behavioriste.<\/p>\n<h2>3. Logic Theorist et General Problem Solver : La rupture computationnelle<\/h2>\n<h3>3.1 Logic Theorist (1956) : Premi\u00e8re d\u00e9monstration empirique de raisonnement artificiel<\/h3>\n<p>Consid\u00e9r\u00e9 par l&rsquo;ensemble des historiens des sciences comme le premier v\u00e9ritable programme d&rsquo;intelligence artificielle op\u00e9rationnel, le <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/history-computer.com\/logic-theorist\/\">Logic Theorist<\/a> fut con\u00e7u par Newell, Simon et Shaw pour s&rsquo;attaquer \u00e0 un probl\u00e8me intellectuel hautement valoris\u00e9 : la d\u00e9monstration formelle des th\u00e9or\u00e8mes de calcul des propositions \u00e9nonc\u00e9s dans le deuxi\u00e8me chapitre du chef-d\u2019\u0153uvre de Bertrand Russell et Alfred North Whitehead, les <em>Principia Mathematica<\/em>. Ce choix n&rsquo;\u00e9tait pas fortuit. R\u00e9ussir \u00e0 d\u00e9montrer automatiquement des th\u00e9or\u00e8mes logiques r\u00e9put\u00e9s difficiles prouvait que la machine n&rsquo;\u00e9tait pas confin\u00e9e aux additions comptables, mais pouvait ex\u00e9cuter les fonctions sup\u00e9rieures de la pens\u00e9e d\u00e9ductive.<\/p>\n<p>Pour franchir cet obstacle, Newell comprit imm\u00e9diatement qu&rsquo;une m\u00e9thode de recherche exhaustive par force brute \u2014 tester syst\u00e9matiquement toutes les combinaisons d&rsquo;axiomes et de r\u00e8gles d&rsquo;inf\u00e9rence autoris\u00e9es \u2014 \u00e9tait condamn\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9chec en raison de l&rsquo;explosion combinatoire. Dans un arbre de recherche logique, le nombre de branches possibles cro\u00eet de fa\u00e7on exponentielle \u00e0 chaque pas de d\u00e9duction, saturant instantan\u00e9ment la m\u00e9moire et le temps de calcul de n&rsquo;importe quel ordinateur, pr\u00e9sent ou \u00e0 venir. La perc\u00e9e de Newell consista \u00e0 impl\u00e9menter des heuristiques s\u00e9lectives inspir\u00e9es de la pens\u00e9e humaine :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9limination par substitution cibl\u00e9e :<\/strong> le programme n&rsquo;applique une r\u00e8gle que si elle r\u00e9duit la distance syntaxique apparente entre les pr\u00e9misses et le th\u00e9or\u00e8me vis\u00e9.<\/li>\n<li><strong>Le d\u00e9tachement d\u00e9ductif :<\/strong> la d\u00e9composition d&rsquo;un th\u00e9or\u00e8me complexe en sous-expressions plus simples susceptibles d&rsquo;\u00eatre prouv\u00e9es de fa\u00e7on isol\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;appariement structurel (pattern matching) :<\/strong> la reconnaissance imm\u00e9diate de similitudes de formes logiques \u00e9vitant les explorations st\u00e9riles.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Les r\u00e9sultats d\u00e9pass\u00e8rent toutes les esp\u00e9rances : le <em>Logic Theorist<\/em> d\u00e9montra 38 des 52 premiers th\u00e9or\u00e8mes des <em>Principia<\/em>. Pour le th\u00e9or\u00e8me 2.85, le programme d\u00e9couvrit m\u00eame une d\u00e9monstration beaucoup plus courte et \u00e9l\u00e9gante que celle publi\u00e9e par Russell et Whitehead plusieurs d\u00e9cennies auparavant. Russell lui-m\u00eame, mis au courant par lettre, exprima son admiration r\u00e9trospective. Mais pour Newell, l&rsquo;int\u00e9r\u00eat premier ne r\u00e9sidait pas dans la prouesse math\u00e9matique : il r\u00e9sidait dans le fait que la trace d&rsquo;ex\u00e9cution de la machine (l&rsquo;historique des heuristiques test\u00e9es et rejet\u00e9es) pr\u00e9sentait une ressemblance troublante avec les h\u00e9sitations, les d\u00e9tours et les raccourcis observ\u00e9s chez les sujets humains plac\u00e9s devant la m\u00eame \u00e9nigme logique. La machine \u00e9tait devenue un mod\u00e8le scientifique direct du fonctionnement psychologique.<\/p>\n<h3>3.2 General Problem Solver (GPS) et l&rsquo;analyse moyens-fins<\/h3>\n<p>Forts du triomphe du <em>Logic Theorist<\/em>, Newell, Shaw et Simon se lanc\u00e8rent en 1957 dans une entreprise encore plus ambitieuse : concevoir un programme qui ne serait plus cantonn\u00e9 \u00e0 la seule logique formelle, mais capable de r\u00e9soudre n&rsquo;importe quel probl\u00e8me formellement structur\u00e9. Ce projet donna naissance en 1959 au <em>General Problem Solver<\/em> (GPS). Avec GPS, Newell introduisit une abstraction conceptuelle qui allait r\u00e9volutionner les sciences cognitives : la distinction explicite entre les connaissances d\u00e9claratives d&rsquo;un domaine particulier et le m\u00e9canisme g\u00e9n\u00e9ral de r\u00e9solution de probl\u00e8mes.<\/p>\n<p>Au c\u0153ur de l&rsquo;architecture du GPS se trouve l&rsquo;invention de l&rsquo;Analyse Moyens-Fins (<em>Means-Ends Analysis<\/em>). Cette heuristique universelle repose sur un principe cognitif \u00e9l\u00e9gant mais d&rsquo;une redoutable efficacit\u00e9 algorithmique :<\/p>\n<ul>\n<li>Le syst\u00e8me \u00e9value en permanence l&rsquo;\u00e9tat actuel dans lequel il se trouve et le compare \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat-but final qu&rsquo;il cherche \u00e0 atteindre.<\/li>\n<li>Il calcule et identifie la diff\u00e9rence principale entre ces deux \u00e9tats.<\/li>\n<li>Il recherche dans une table de correspondances un op\u00e9rateur d&rsquo;action susceptible de r\u00e9duire ou d&rsquo;annuler cette diff\u00e9rence sp\u00e9cifique.<\/li>\n<li>Si cet op\u00e9rateur ne peut pas \u00eatre appliqu\u00e9 imm\u00e9diatement en raison de pr\u00e9conditions non remplies, le syst\u00e8me cr\u00e9e r\u00e9cursivement un sous-but : transformer l&rsquo;\u00e9tat actuel en un \u00e9tat interm\u00e9diaire satisfaisant les pr\u00e9conditions de l&rsquo;op\u00e9rateur d\u00e9sir\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Gr\u00e2ce \u00e0 cette r\u00e9cursion continue, le GPS pouvait s&rsquo;attaquer avec succ\u00e8s \u00e0 des \u00e9nigmes logiques classiques telles que le probl\u00e8me des missionnaires et des cannibales, les tours de Hano\u00ef ou le calcul symbolique int\u00e9gral. Le GPS d\u00e9montrait de mani\u00e8re irr\u00e9futable que la planification complexe n&rsquo;exige pas une intelligence mystique, mais r\u00e9sulte de l&rsquo;application r\u00e9currente de tests locaux de r\u00e9duction d&rsquo;\u00e9carts par rapport au but. Cette formulation computationnelle de l&rsquo;analyse moyens-fins est devenue l&rsquo;un des piliers classiques de la th\u00e9orie de la d\u00e9cision et de la psychologie de la planification motrice et conceptuelle.<\/p>\n<h3>3.3 La transition doctorale et l&rsquo;ancrage institutionnel \u00e0 Carnegie Mellon<\/h3>\n<p>Bien qu&rsquo;il f\u00fbt d\u00e9j\u00e0 reconnu internationalement comme l&rsquo;un des pionniers fondateurs de l&rsquo;informatique moderne et de l&rsquo;intelligence artificielle, Newell n&rsquo;avait toujours pas formalis\u00e9 son statut acad\u00e9mique par un dipl\u00f4me de troisi\u00e8me cycle. En 1957, il r\u00e9gularisa cette situation singuli\u00e8re en soutenant sa th\u00e8se de doctorat en sciences de l&rsquo;administration au sein de la <em>Graduate School of Industrial Administration<\/em> (GSIA) de l&rsquo;Institut de technologie Carnegie, sous la direction formelle de son ami et mentor Herbert Simon. Sa dissertation, qui synth\u00e9tisait les travaux pionniers men\u00e9s sur le <em>Logic Theorist<\/em> et l&rsquo;analyse des processus de d\u00e9cision, posa les jalons de ce qui allait devenir la science computationnelle des organisations.<\/p>\n<p>En 1961, Newell quitta d\u00e9finitivement la Californie et la RAND Corporation pour s&rsquo;installer \u00e0 Pittsburgh en tant que professeur \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 Carnegie Mellon. Sa venue inaugura une \u00e8re de prosp\u00e9rit\u00e9 acad\u00e9mique exceptionnelle. Avec Simon et Alan Perlis (le premier laur\u00e9at du prix Turing), Newell mit toute son \u00e9nergie au service de l&rsquo;institutionnalisation d&rsquo;une discipline qui n&rsquo;existait pas encore formellement : l&rsquo;informatique en tant que science fondamentale. En 1965, ils fond\u00e8rent ensemble le d\u00e9partement d&rsquo;informatique de Carnegie Mellon, qui allait rapidement s&rsquo;imposer comme le sanctuaire mondial de la discipline aux c\u00f4t\u00e9s du MIT et de Stanford.<\/p>\n<p>Newell con\u00e7ut ce d\u00e9partement selon une philosophie profond\u00e9ment interdisciplinaire. Il refusa cat\u00e9goriquement de confiner l&rsquo;informatique \u00e0 une simple branche du g\u00e9nie \u00e9lectrique ou des math\u00e9matiques appliqu\u00e9es. Pour lui, l&rsquo;informatique \u00e9tait l&rsquo;\u00e9tude ph\u00e9nom\u00e9nologique de tous les aspects li\u00e9s \u00e0 l&rsquo;ordinateur, incluant au premier chef l&rsquo;interaction entre la machine et l&rsquo;esprit humain. Il tissa des liens organiques ind\u00e9fectibles entre le d\u00e9partement d&rsquo;informatique et le d\u00e9partement de psychologie cognitive, attirant des esprits brillants et cr\u00e9ant un \u00e9cosyst\u00e8me de recherche symbiotique unique o\u00f9 ing\u00e9nieurs, linguistes et psychologues travaillaient dans les m\u00eames bureaux. Newell devint non seulement le mentor de g\u00e9n\u00e9rations d&rsquo;informaticiens, mais l&rsquo;architecte institutionnel sans lequel l&rsquo;\u00e9mergence des sciences cognitives institutionnalis\u00e9es n&rsquo;aurait pas \u00e9t\u00e9 possible.<\/p>\n<h2>4. La th\u00e9orie du traitement de l&rsquo;information humaine (Human Problem Solving)<\/h2>\n<h3>4.1 L&rsquo;opus magnum de 1972 : Fondements conceptuels et structure<\/h3>\n<p>En 1972 parut l&rsquo;ouvrage monumental co\u00e9crit par Allen Newell et Herbert Simon : <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/direct.mit.edu\/books\/book\/2379\/Human-Problem-Solving\"><em>Human Problem Solving<\/em><\/a>. Fort de pr\u00e8s de mille pages d&rsquo;analyses d&rsquo;une minutie chirurgicale, ce livre constitue l&rsquo;un des accomplissements majeurs des sciences humaines du XXe si\u00e8cle. Il repr\u00e9sentait la synth\u00e8se de vingt ann\u00e9es de recherches exp\u00e9rimentales rigoureuses consacr\u00e9es \u00e0 l&rsquo;observation d&rsquo;individus confront\u00e9s \u00e0 des t\u00e2ches intellectuelles complexes mais rigoureusement d\u00e9limit\u00e9es : la r\u00e9solution de probl\u00e8mes d&rsquo;\u00e9checs, de cryptarithm\u00e9tique (comme l&rsquo;\u00e9nigme c\u00e9l\u00e8bre <code>DONALD + GERALD = ROBERT<\/code>) et de d\u00e9monstrations logiques issues des <em>Principia Mathematica<\/em>.<\/p>\n<p>Le concept n\u00e9vralgique forg\u00e9 par Newell et Simon dans cet ouvrage est celui de l&rsquo;\u00ab espace de probl\u00e8me \u00bb (<em>Problem Space<\/em>). Selon les auteurs, l&rsquo;activit\u00e9 de pens\u00e9e d&rsquo;un individu se d\u00e9ploie toujours au sein d&rsquo;une topologie interne structur\u00e9e comprenant :<\/p>\n<ul>\n<li>Un \u00e9tat initial repr\u00e9sentant la compr\u00e9hension imm\u00e9diate du point de d\u00e9part.<\/li>\n<li>Un \u00e9tat-but repr\u00e9sentant la condition de terminaison satisfaisante du probl\u00e8me.<\/li>\n<li>Un ensemble d&rsquo;op\u00e9rateurs de transition l\u00e9gitimes qui permettent de passer d&rsquo;un \u00e9tat de connaissance \u00e0 un autre.<\/li>\n<li>Des contraintes de cheminement qui limitent les actions autoris\u00e9es.<\/li>\n<\/ul>\n<p>R\u00e9soudre un probl\u00e8me revient d\u00e8s lors \u00e0 naviguer au sein de cet espace en effectuant une recherche guid\u00e9e d&rsquo;un chemin reliant l&rsquo;\u00e9tat initial \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat-but. En d\u00e9finissant la pens\u00e9e humaine comme un parcours de graphes d&rsquo;\u00e9tats internes pilot\u00e9 par des heuristiques de s\u00e9lection, Newell et Simon portaient le coup de gr\u00e2ce d\u00e9finitif \u00e0 l&rsquo;illusion behavioriste qui pr\u00e9tendait r\u00e9duire la conduite humaine \u00e0 un r\u00e9flexe stimulus-r\u00e9ponse m\u00e9canique sans \u00e9tats mentaux interm\u00e9diaires. La cartographie explicite de ces \u00e9tats internes entrait de plein droit dans le domaine de la science pr\u00e9dictive et mesurable.<\/p>\n<h3>4.2 L&rsquo;analyse des protocoles verbaux comme m\u00e9thode scientifique rigoureuse<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des contributions m\u00e9thodologiques les plus r\u00e9volutionnaires de Newell expos\u00e9es dans <em>Human Problem Solving<\/em> fut la r\u00e9habilitation et la formalisation \u00e9pist\u00e9mologique de l&rsquo;analyse des protocoles verbaux, plus couramment d\u00e9sign\u00e9e sous le nom de m\u00e9thode de \u00ab r\u00e9flexion \u00e0 voix haute \u00bb (<em>Think-Aloud Protocol<\/em>). Depuis l&rsquo;\u00e9chec de l&rsquo;introspectionnisme de Wilhelm Wundt et d&rsquo;Edward Titchener au tournant du si\u00e8cle, la psychologie exp\u00e9rimentale avait banni avec effroi toute utilisation du rapport verbal des sujets, le consid\u00e9rant comme subjectif, distordu et non scientifique.<\/p>\n<p>Newell op\u00e9ra une distinction m\u00e9thodologique fondamentale entre l&rsquo;introspection r\u00e9trospective \u2014 o\u00f9 un individu reconstruit <em>a posteriori<\/em> et rationalise faussement les motifs de ses d\u00e9cisions pass\u00e9es \u2014 et la verbalisation concurrente, o\u00f9 le sujet est simplement invit\u00e9 \u00e0 exprimer \u00e0 voix haute le flux continu de ses pens\u00e9es imm\u00e9diates au moment m\u00eame o\u00f9 il r\u00e9sout la t\u00e2che, sans chercher \u00e0 s&rsquo;expliquer ni \u00e0 analyser son propre comportement. Newell d\u00e9montra que cette verbalisation imm\u00e9diate n&rsquo;alt\u00e8re pas substantiellement la s\u00e9quence des op\u00e9rations cognitives et offre une fen\u00eatre en temps r\u00e9el sur les symboles activ\u00e9s dans la m\u00e9moire \u00e0 court terme.<\/p>\n<p>Pour convertir ce mat\u00e9riau brut en donn\u00e9es scientifiques objectives, Newell d\u00e9veloppa des protocoles de codage extr\u00eamement stricts. Les enregistrements magn\u00e9tophoniques \u00e9taient transcrits mot \u00e0 mot, puis d\u00e9coup\u00e9s en segments syntaxiques minimaux correspondant chacun \u00e0 un \u00e9nonc\u00e9 s\u00e9mantique ou \u00e0 une op\u00e9ration \u00e9l\u00e9mentaire. Ces segments \u00e9taient ensuite projet\u00e9s sur des \u00ab graphes de comportement de recherche \u00bb (<em>Problem Behavior Graphs<\/em>). Ces diagrammes d&rsquo;\u00e9tats permettaient de suivre point par point, milliseconde apr\u00e8s milliseconde, les choix de branches, les retours en arri\u00e8re (<em>backtracking<\/em>) et les abandons d&rsquo;hypoth\u00e8ses de l&rsquo;individu. La comparaison directe entre ces graphes humains et les traces g\u00e9n\u00e9r\u00e9es par des programmes de simulation informatique permettait de valider ou de falsifier les mod\u00e8les computationnels avec une rigueur statistique et descriptive sans pr\u00e9c\u00e9dent.<\/p>\n<h3>4.3 Les invariants architecturaux de la m\u00e9moire et de l&rsquo;attention<\/h3>\n<p>Au-del\u00e0 de la description des strat\u00e9gies heuristiques, Newell utilisa les donn\u00e9es de <em>Human Problem Solving<\/em> pour formaliser ce qu&rsquo;il nommait les invariants architecturaux du syst\u00e8me de traitement de l&rsquo;information humaine. Il postula que, par-del\u00e0 la variabilit\u00e9 individuelle et l&rsquo;apprentissage, l&rsquo;esprit humain est structur\u00e9 par des limites mat\u00e9rielles universelles qui contraignent l&rsquo;ensemble de ses performances :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La m\u00e9moire \u00e0 court terme (MCT) :<\/strong> Newell mit en \u00e9vidence son r\u00f4le de goulet d&rsquo;\u00e9tranglement central du syst\u00e8me. Dot\u00e9e d&rsquo;une capacit\u00e9 extr\u00eamement restreinte (quelques symboles ou \u00ab chunks \u00bb seulement) et d&rsquo;un temps de d\u00e9gradation rapide, elle impose une charge cognitive massive qui oblige l&rsquo;esprit \u00e0 d\u00e9ployer des strat\u00e9gies de segmentation et de d\u00e9chargement sur l&rsquo;environnement externe (papier, notations).<\/li>\n<li><strong>La m\u00e9moire \u00e0 long terme (MLT) :<\/strong> dot\u00e9e d&rsquo;une capacit\u00e9 virtuellement illimit\u00e9e, son acc\u00e8s est asym\u00e9trique. La r\u00e9cup\u00e9ration d&rsquo;informations par reconnaissance associative est rapide (quelques centaines de millisecondes), mais l&rsquo;encodage et la fixation de nouvelles traces mn\u00e9siques requi\u00e8rent un temps physiologique important, de l&rsquo;ordre de 5 \u00e0 10 secondes par bloc de symbole (temps n\u00e9cessaire \u00e0 la consolidation des associations).<\/li>\n<li><strong>La nature s\u00e9quentielle du processeur central :<\/strong> bien que les canaux sensoriels p\u00e9riph\u00e9riques op\u00e8rent en parall\u00e8le massif, le processeur d\u00e9lib\u00e9ratif central n&rsquo;ex\u00e9cute qu&rsquo;une seule op\u00e9ration symbolique \u00e9l\u00e9mentaire \u00e0 la fois, imposant une s\u00e9rialisation stricte des \u00e9tapes de raisonnement conscient.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ces mod\u00e9lisations pr\u00e9figuraient de fa\u00e7on spectaculaire les th\u00e9ories contemporaines de la m\u00e9moire de travail formalis\u00e9es plus tard par Alan Baddeley. En articulant ces contraintes cin\u00e9tiques au sein d&rsquo;une m\u00e9canique formelle, Newell montrait que l&rsquo;\u00e9trange fa\u00e7on dont l&rsquo;\u00eatre humain r\u00e9sout des probl\u00e8mes \u2014 lenteur, oublis fr\u00e9quents, n\u00e9cessit\u00e9 de notes interm\u00e9diaires, mais fulgurances intuitives par reconnaissance de sch\u00e9mas \u2014 d\u00e9coule directement de l&rsquo;interaction logique entre une architecture de traitement s\u00e9quentielle \u00e0 faible m\u00e9moire vive et un environnement informationnel foisonnant.<\/p>\n<h2>5. L&rsquo;hypoth\u00e8se du syst\u00e8me de symboles physiques (Physical Symbol System Hypothesis)<\/h2>\n<h3>5.1 La conf\u00e9rence du Prix Turing de 1975 et l&rsquo;expos\u00e9 de l&rsquo;hypoth\u00e8se<\/h3>\n<p>En 1975, l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/amturing.acm.org\">Association for Computing Machinery<\/a> (ACM) d\u00e9cerna conjointement le prix Turing \u2014 la distinction supr\u00eame en informatique, \u00e9quivalente au prix Nobel \u2014 \u00e0 Allen Newell et Herbert Simon pour leurs contributions pionni\u00e8res \u00e0 l&rsquo;intelligence artificielle, \u00e0 la psychologie de la cognition humaine et au traitement des listes. L&rsquo;ann\u00e9e suivante, lors de la session pl\u00e9ni\u00e8re de remise de la distinction, ils prononc\u00e8rent une allocution devenue l\u00e9gendaire dans l&rsquo;histoire de la philosophie et des sciences informatiques, intitul\u00e9e <em>Computer Science as Empirical Inquiry: Symbols and Search<\/em>.<\/p>\n<p>Dans ce discours magistral, ils formul\u00e8rent une proposition th\u00e9orique audacieuse qui allait cristalliser les d\u00e9bats \u00e9pist\u00e9mologiques pour les d\u00e9cennies \u00e0 venir : l&rsquo;Hypoth\u00e8se du Syst\u00e8me de Symboles Physiques (<em>Physical Symbol System Hypothesis<\/em>, ou PSSH). Newell et Simon \u00e9nonc\u00e8rent ce postulat sous la forme d&rsquo;une \u00e9quivalence logique formelle :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Un syst\u00e8me de symboles physiques poss\u00e8de les moyens n\u00e9cessaires et suffisants pour mener une action intelligente g\u00e9n\u00e9rale. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette phrase courte concentre une densit\u00e9 th\u00e9orique prodigieuse. En affirmant la <strong>n\u00e9cessit\u00e9<\/strong>, Newell stipulait que tout syst\u00e8me capable d&rsquo;intelligence g\u00e9n\u00e9rale \u2014 y compris le cerveau biologique de l&rsquo;Homo sapiens \u2014 est obligatoirement une instance d&rsquo;un syst\u00e8me de symboles physiques. En affirmant la <strong>suffisance<\/strong>, il postulait que n&rsquo;importe quel dispositif mat\u00e9riel d&rsquo;une complexit\u00e9 ad\u00e9quate (comme un ordinateur num\u00e9rique conventionnel) convenablement programm\u00e9 pour manipuler des symboles est capable, de plein droit, de manifester une intelligence indiscernable de celle de l&rsquo;\u00eatre humain. Ils unifiaient ainsi, sous une m\u00eame banni\u00e8re ontologique, le tissu neuronal du cortex c\u00e9r\u00e9bral et les circuits de silicium de la machine de Turing.<\/p>\n<h3>5.2 Composantes fonctionnelles et implications philosophiques<\/h3>\n<p>Pour dissiper tout malentendu spiritualiste ou purement linguistique, Newell prit grand soin de d\u00e9finir avec une pr\u00e9cision chirurgicale ce qu&rsquo;il entendait par \u00ab syst\u00e8me de symboles physiques \u00bb. Il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;une entit\u00e9 abstraite, mais d&rsquo;une machine physique r\u00e9elle qui \u00e9volue dans le monde mat\u00e9riel au fil du temps :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le symbole :<\/strong> une entit\u00e9 physique mat\u00e9rielle (motif de tension dans un circuit, configuration d&rsquo;encre sur une page, train d&rsquo;impulsions \u00e9lectrochimiques dans un r\u00e9seau synaptique) qui poss\u00e8de la propri\u00e9t\u00e9 fondamentale de <em>d\u00e9signation<\/em>.<\/li>\n<li><strong>La d\u00e9signation :<\/strong> une expression symbolique d\u00e9signe un objet ou un \u00e9tat du monde si le syst\u00e8me peut affecter cet objet ou modifier son propre comportement en acc\u00e9dant \u00e0 cette expression.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;expression :<\/strong> une structure formelle compos\u00e9e d&rsquo;instances de symboles reli\u00e9es entre elles par des relations physiques d&rsquo;adjacence ou de liaison par pointeurs.<\/li>\n<li><strong>Les op\u00e9rations fondamentales :<\/strong> le syst\u00e8me dispose d&rsquo;une poign\u00e9e de m\u00e9canismes physiques d&rsquo;action capables de cr\u00e9er un symbole, de modifier une expression, de copier un symbole, de tester l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 ou la diff\u00e9rence entre deux symboles et de d\u00e9truire un symbole.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;apport philosophique majeur de cette caract\u00e9risation r\u00e9sidait dans la naturalisation compl\u00e8te de l&rsquo;intentionnalit\u00e9. Depuis Franz Brentano et Ren\u00e9 Descartes, le myst\u00e8re de la fa\u00e7on dont une entit\u00e9 mat\u00e9rielle peut \u00ab penser \u00e0 \u00bb ou \u00ab d\u00e9signer \u00bb un objet ext\u00e9rieur sans magie transcendantale semblait insoluble. Newell apporta une solution purement m\u00e9caniste : la d\u00e9signation n&rsquo;est rien d&rsquo;autre qu&rsquo;une relation causale de pointage fonctionnel. Les symboles sont physiques parce qu&rsquo;ils sont constitu\u00e9s de mati\u00e8re et d&rsquo;\u00e9nergie ; ils sont symboliques parce qu&rsquo;ils pointent dynamiquement vers d&rsquo;autres entit\u00e9s physiques ou vers d&rsquo;autres processus internes du syst\u00e8me.<\/p>\n<h3>5.3 L&rsquo;impact \u00e9pist\u00e9mologique sur la philosophie de l&rsquo;esprit<\/h3>\n<p>L&rsquo;Hypoth\u00e8se du Syst\u00e8me de Symboles Physiques constitua l&rsquo;assise th\u00e9orique sur laquelle s&rsquo;\u00e9difi\u00e8rent les philosophies contemporaines de l&rsquo;esprit, au premier rang desquelles le fonctionnalisme computationnel d\u00e9fendu par Jerry Fodor et Hilary Putnam. Dans le sillage trac\u00e9 par Newell, Fodor \u00e9labora sa th\u00e9orie de la modularit\u00e9 de l&rsquo;esprit et l&rsquo;hypoth\u00e8se du \u00ab langage de la pens\u00e9e \u00bb (<em>Mentalese<\/em>) : si l&rsquo;esprit fonctionne comme un syst\u00e8me de symboles physiques, alors la pens\u00e9e humaine consiste pr\u00e9cis\u00e9ment en des transformations formelles gouvern\u00e9es par des r\u00e8gles syntaxiques op\u00e9rant sur un langage interne.<\/p>\n<p>Cependant, cette conception frontale suscita des contestations philosophiques passionn\u00e9es. L&rsquo;opposition la plus c\u00e9l\u00e8bre vint du philosophe John Searle \u00e0 travers son exp\u00e9rience de pens\u00e9e de la \u00ab Chambre Chinoise \u00bb (1980). Searle argumentait que la simple manipulation syntaxique de symboles physiques non compris \u2014 analogue \u00e0 un individu enferm\u00e9 dans une pi\u00e8ce qui combine des caract\u00e8res chinois \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;un manuel de r\u00e8gles sans comprendre un tra\u00eetre mot de mandarin \u2014 ne saurait engendrer de s\u00e9mantique v\u00e9ritable, r\u00e9futant ainsi la condition de suffisance de Newell.<\/p>\n<p>D&rsquo;autres critiques, comme le roboticien Stevan Harnad, formul\u00e8rent le probl\u00e8me de l&rsquo;ancrage des symboles (<em>Symbol Grounding Problem<\/em>), soulignant que des symboles qui ne renvoient qu&rsquo;\u00e0 d&rsquo;autres symboles au sein d&rsquo;un graphe ferm\u00e9 restent suspendus dans un vide ontologique sans lien perceptif avec la r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle. Newell r\u00e9pondit inlassablement \u00e0 ces attaques en soulignant que le niveau symbolique n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 pens\u00e9 pour exister dans l&rsquo;isolement : il est organiquement ancr\u00e9 dans le monde par l&rsquo;interm\u00e9diaire de transducteurs sensoriels et d&rsquo;effecteurs moteurs qui traduisent l&rsquo;\u00e9nergie environnementale en symboles d&rsquo;entr\u00e9e et les symboles de commande en action physique. Malgr\u00e9 les controverses, le paradigme newellien offrit \u00e0 la science cognitive un cadre de r\u00e9f\u00e9rence d&rsquo;une clart\u00e9 in\u00e9gal\u00e9e, scellant l&rsquo;analogie entre le logiciel de l&rsquo;esprit et le mat\u00e9riel de la neurobiologie.<\/p>\n<h2>6. L&rsquo;architecture cognitive Soar : Mod\u00e9lisation unifi\u00e9e de l&rsquo;esprit<\/h2>\n<h3>6.1 Gen\u00e8se et principes directeurs de l&rsquo;architecture Soar (1983-1992)<\/h3>\n<p>Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980, Allen Newell constata avec une inqui\u00e9tude croissante l&rsquo;\u00e9miettement de la recherche en intelligence artificielle et en psychologie. Les laboratoires multipliaient les micromod\u00e8les sp\u00e9cialis\u00e9s : un algorithme pour la vision st\u00e9r\u00e9oscopique, un autre pour le diagnostic m\u00e9dical, un troisi\u00e8me pour la reconnaissance de la parole. Newell refusait cette balkanisation disciplinaire. Il soutenait que l&rsquo;intelligence humaine se caract\u00e9rise pr\u00e9cis\u00e9ment par son universalit\u00e9, sa flexibilit\u00e9 et sa capacit\u00e9 \u00e0 mobiliser l&rsquo;ensemble de ses facult\u00e9s dans un comportement harmonieux. C&rsquo;est pour mat\u00e9rialiser cette vision int\u00e9grale qu&rsquo;il lan\u00e7a en 1983, aux c\u00f4t\u00e9s de ses anciens \u00e9tudiants John Laird et Paul Rosenbloom, le projet monumental de l&rsquo;architecture cognitive <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/soar.eecs.umich.edu\">Soar<\/a> (acronyme de <em>State, Operator And Result<\/em>).<\/p>\n<p>L&rsquo;ambition d\u00e9clar\u00e9e de Soar \u00e9tait vertigineuse : constituer une architecture informatique unique, compl\u00e8te et ferm\u00e9e, capable d&rsquo;ex\u00e9cuter n&rsquo;importe quelle t\u00e2che cognitive, depuis la r\u00e9solution de casse-t\u00eates complexes jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;apprentissage du langage et la perception motrice en temps r\u00e9el. Pour y parvenir, Newell fonda Soar sur un moteur d&rsquo;inf\u00e9rence universel reposant sur un syst\u00e8me de r\u00e8gles de production (r\u00e8gles de type <code>SI condition ALORS action<\/code>).<\/p>\n<p>Le fonctionnement interne de Soar est rythm\u00e9 par un cycle de d\u00e9cision strict orchestr\u00e9 en deux phases majeures :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La phase d&rsquo;\u00e9laboration :<\/strong> le moteur examine la m\u00e9moire de travail et d\u00e9clenche en parall\u00e8le toutes les r\u00e8gles de production dont les conditions sont satisfaites. Ce d\u00e9clenchement est additif et non comp\u00e9titif : les r\u00e8gles ajoutent de nouvelles assertions, proposent des op\u00e9rateurs potentiels et \u00e9mettent des pr\u00e9f\u00e9rences relatives (par exemple : \u00ab l&rsquo;op\u00e9rateur A est pr\u00e9f\u00e9rable \u00e0 l&rsquo;op\u00e9rateur B \u00bb). Cette phase se poursuit en cha\u00eene jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;aucune nouvelle r\u00e8gle ne puisse \u00eatre activ\u00e9e (\u00e9tat de quiescence).<\/li>\n<li><strong>La phase de d\u00e9cision :<\/strong> un m\u00e9canisme architectural fixe et non modifiable inspecte l&rsquo;ensemble des pr\u00e9f\u00e9rences accumul\u00e9es et s\u00e9lectionne de mani\u00e8re d\u00e9terministe le prochain op\u00e9rateur l\u00e9gitime \u00e0 appliquer pour faire \u00e9voluer l&rsquo;\u00e9tat de l&rsquo;espace de probl\u00e8me.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>6.2 Le m\u00e9canisme de sous-buts universel et la gestion des impasses<\/h3>\n<p>La puissance conceptuelle et l&rsquo;\u00e9l\u00e9gance architecturale de Soar atteignent leur z\u00e9nith dans sa m\u00e9thode de traitement de l&rsquo;incertitude et de l&rsquo;incompl\u00e9tude du savoir. Contrairement aux syst\u00e8mes experts classiques de l&rsquo;\u00e9poque qui s&rsquo;effondraient brutalement d\u00e8s qu&rsquo;une information manquait ou qu&rsquo;un conflit logique survenait, Soar int\u00e8gre l&rsquo;\u00e9chec op\u00e9rationnel au c\u0153ur m\u00eame de son moteur de fonctionnement gr\u00e2ce au concept d&rsquo;impasse (<em>impasse<\/em>).<\/p>\n<p>Une impasse est d\u00e9tect\u00e9e automatiquement par l&rsquo;architecture d\u00e8s lors que la phase de d\u00e9cision se trouve dans l&rsquo;incapacit\u00e9 de trancher sans ambigu\u00eft\u00e9 :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;impasse de lien (Tie Impasse) :<\/strong> plusieurs op\u00e9rateurs sont en concurrence et les pr\u00e9f\u00e9rences disponibles ne permettent pas de d\u00e9terminer lequel est sup\u00e9rieur.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;impasse d&rsquo;absence de choix (No-Choice Impasse) :<\/strong> aucune r\u00e8gle de production n&rsquo;est activable pour proposer un op\u00e9rateur pertinent dans l&rsquo;\u00e9tat actuel.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;impasse de conflit (Conflict Impasse) :<\/strong> les r\u00e8gles ont produit des pr\u00e9f\u00e9rences contradictoires (par exemple : A est meilleur que B, et B est meilleur que A).<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;impasse de rejet (Reject Impasse) :<\/strong> l&rsquo;unique op\u00e9rateur propos\u00e9 a \u00e9t\u00e9 explicitement rejet\u00e9 par une contrainte de s\u00e9curit\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Face \u00e0 une telle impasse, Soar ne s&rsquo;interrompt pas. L&rsquo;architecture mat\u00e9rielle r\u00e9agit de mani\u00e8re automatique et autonome en cr\u00e9ant un nouvel \u00e9tat mental : un sous-espace de probl\u00e8me (<em>subgoal<\/em>). Le nouveau probl\u00e8me \u00e0 r\u00e9soudre dans ce sous-espace devient alors : \u00ab Trouver l&rsquo;information n\u00e9cessaire pour r\u00e9soudre l&rsquo;impasse qui paralyse l&rsquo;espace parent \u00bb. Soar peut g\u00e9n\u00e9rer de multiples niveaux d&rsquo;imbrication r\u00e9cursive de sous-buts. Il d\u00e9ploie des strat\u00e9gies de raisonnement d\u00e9lib\u00e9ratif, explore des simulations prospectives, consulte d&rsquo;autres sources de connaissances, et d\u00e8s que l&rsquo;op\u00e9rateur ad\u00e9quat est enfin isol\u00e9, l&rsquo;impasse se dissout spontan\u00e9ment et le contr\u00f4le est restitu\u00e9 \u00e0 la t\u00e2che principale. Newell parvenait ainsi \u00e0 mod\u00e9liser la r\u00e9flexion consciente et la d\u00e9lib\u00e9ration m\u00e9tacognitive sans avoir \u00e0 coder artificiellement une proc\u00e9dure sp\u00e9cifique pour chaque cas de figure.<\/p>\n<h3>6.3 L&rsquo;apprentissage continu par regroupement (Chunking)<\/h3>\n<p>L&rsquo;autre innovation th\u00e9orique capitale incarn\u00e9e par Soar r\u00e9side dans son paradigme d&rsquo;apprentissage unifi\u00e9. Newell et ses collaborateurs refusaient la prolif\u00e9ration d&rsquo;algorithmes d&rsquo;apprentissage disjoints pour chaque comp\u00e9tence mentale. Ils instaur\u00e8rent un m\u00e9canisme unique, automatique et universel de m\u00e9morisation permanente : le regroupement cognitif, ou <em>Chunking<\/em>.<\/p>\n<p>Le <em>chunking<\/em> op\u00e8re en arri\u00e8re-plan et de mani\u00e8re symbiotique avec la r\u00e9solution des impasses. D\u00e8s qu&rsquo;un sous-but parvient \u00e0 r\u00e9soudre une impasse, l&rsquo;architecture analyse automatiquement la trace computationnelle de cette r\u00e9ussite. Elle examine quelles \u00e9taient les conditions pr\u00e9existantes dans la m\u00e9moire de travail qui ont rendu possible la d\u00e9couverte de la solution, et quelles ont \u00e9t\u00e9 les actions finales qui ont d\u00e9bloqu\u00e9 la situation. L&rsquo;architecture compile instantan\u00e9ment cette exp\u00e9rience locale sous la forme d&rsquo;une toute nouvelle r\u00e8gle de production g\u00e9n\u00e9rale.<\/p>\n<p>Cette nouvelle r\u00e8gle (nomm\u00e9e un <em>chunk<\/em>) est alors d\u00e9finitivement inject\u00e9e dans la m\u00e9moire proc\u00e9durale \u00e0 long terme du syst\u00e8me. Si, \u00e0 l&rsquo;avenir, le syst\u00e8me se retrouve confront\u00e9 \u00e0 un \u00e9tat mental pr\u00e9sentant les m\u00eames caract\u00e9ristiques structurelles que celui qui avait provoqu\u00e9 l&rsquo;impasse originelle, la nouvelle r\u00e8gle s&rsquo;active imm\u00e9diatement lors de la phase d&rsquo;\u00e9laboration. L&rsquo;op\u00e9rateur salvateur est s\u00e9lectionn\u00e9 instantan\u00e9ment, sans aucune h\u00e9sitation et sans n\u00e9cessiter l&rsquo;ouverture d&rsquo;un nouveau sous-but. L&rsquo;architecture a litt\u00e9ralement appris.<\/p>\n<p>Ce m\u00e9canisme simple permit \u00e0 Newell d&rsquo;apporter une explication algorithmique rigoureuse \u00e0 la transition fondamentale d\u00e9crite par les psychologues : le passage d&rsquo;une performance novice, lente, analytique et consciente (fond\u00e9e sur la r\u00e9solution pas \u00e0 pas d&rsquo;impasses par sous-buts), \u00e0 une performance experte, automatique, fluide et ultra-rapide (fond\u00e9e sur l&rsquo;activation directe de milliers de <em>chunks<\/em> compil\u00e9s par la pratique). L&rsquo;acquisition des habilet\u00e9s mentales trouvait enfin son moteur m\u00e9caniste unifi\u00e9.<\/p>\n<h2>7. La psychologie exp\u00e9rimentale et la mod\u00e9lisation des temps de r\u00e9action<\/h2>\n<h3>7.1 L&rsquo;analyse chronom\u00e9trique et les \u00e9chelles temporelles de l&rsquo;action humaine<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des traits les plus singuliers du g\u00e9nie d&rsquo;Allen Newell r\u00e9side dans son exigence absolue d&rsquo;inscrire les mod\u00e8les computationnels symboliques dans la r\u00e9alit\u00e9 temporelle et physique de l&rsquo;organisme humain. Contrairement aux th\u00e9oriciens de l&rsquo;informatique pure qui s&rsquo;affranchissent des contraintes de temps d&rsquo;horloge pour n&rsquo;\u00e9tudier que la complexit\u00e9 asymptotique des algorithmes, Newell soutenait que le temps r\u00e9el d&rsquo;ex\u00e9cution est la contrainte la plus imp\u00e9rieuse guidant l&rsquo;architecture de l&rsquo;esprit. Dans ses travaux fondateurs des ann\u00e9es 1980, il synth\u00e9tisa les donn\u00e9es de la psychophysique et de la chronom\u00e9trie mentale pour dresser une cartographie globale des \u00e9chelles temporelles de l&rsquo;action humaine :<\/p>\n<table border=\"1\" cellpadding=\"8\" style=\"border-collapse:collapse; width:100%; margin-bottom:20px;\">\n<thead>\n<tr style=\"background-color:#f2f2f2;\">\n<th>\u00c9chelle temporelle<\/th>\n<th>Bande d&rsquo;action<\/th>\n<th>Syst\u00e8me physique \/ Op\u00e9ration cognitive<\/th>\n<\/tr>\n<\/thead>\n<tbody>\n<tr>\n<td>~100 microsecondes<\/td>\n<td rowspan=\"3\"><strong>Bande biologique<\/strong><\/td>\n<td>Temps de propagation des canaux ioniques membranaires<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td>~1 milliseconde<\/td>\n<td>\u00c9mission d&rsquo;un potentiel d&rsquo;action neuronal<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td>~10 millisecondes<\/td>\n<td>D\u00e9lai synaptique \u00e9l\u00e9mentaire<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td>~100 millisecondes<\/td>\n<td rowspan=\"3\"><strong>Bande cognitive<\/strong><\/td>\n<td>Cycle d&rsquo;activation d&rsquo;une r\u00e8gle de production (op\u00e9ration symbolique unitaire)<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td>~1 seconde<\/td>\n<td>Ex\u00e9cution d&rsquo;un op\u00e9rateur cognitif \u00e9l\u00e9mentaire (cycle de d\u00e9cision complet)<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td>~10 secondes<\/td>\n<td>R\u00e9alisation d&rsquo;une \u00e9tape unitaire d&rsquo;un protocole de r\u00e9solution de probl\u00e8me<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td>~Minutes<\/td>\n<td rowspan=\"2\"><strong>Bande rationnelle<\/strong><\/td>\n<td>T\u00e2che d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e orient\u00e9e vers un but explicite<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td>~Heures<\/td>\n<td>Planification strat\u00e9gique complexe et r\u00e9solution de probl\u00e8me \u00e9tendu<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td>~Jours \u00e0 Semaines<\/td>\n<td rowspan=\"2\"><strong>Bande sociale<\/strong><\/td>\n<td>Collaboration inter-individuelle et projets scientifiques collectifs<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td>~Mois \u00e0 Ann\u00e9es<\/td>\n<td>\u00c9volution culturelle, historique et institutionnelle<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p>Cette d\u00e9composition hi\u00e9rarchique permit \u00e0 Newell d&rsquo;isoler la \u00ab bande cognitive \u00bb (s&rsquo;\u00e9tendant de 100 millisecondes \u00e0 une dizaine de secondes) comme le domaine fonctionnel autonome o\u00f9 op\u00e8re l&rsquo;architecture symbolique de l&rsquo;esprit. En montrant que chaque niveau temporel \u00e9merge n\u00e9cessairement des contraintes du niveau inf\u00e9rieur tout en poss\u00e9dant ses propres lois d&rsquo;organisation, Newell r\u00e9conciliait la neurophysiologie et la psychologie cognitive au sein d&rsquo;un continuum physique parfaitement coh\u00e9rent.<\/p>\n<h3>7.2 La loi de puissance de la pratique (Power Law of Practice)<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des manifestations les plus \u00e9clatantes de la capacit\u00e9 de Newell \u00e0 relier la th\u00e9orie computationnelle aux r\u00e9gularit\u00e9s empiriques les plus strictes de la psychologie exp\u00e9rimentale fut sa d\u00e9couverte, formalis\u00e9e en 1981 avec Paul Rosenbloom, de l&rsquo;universalit\u00e9 de la loi de puissance de la pratique (<em>Power Law of Practice<\/em>). En d\u00e9pouillant des dizaines d&rsquo;\u00e9tudes psychologiques conduites sur plus d&rsquo;un si\u00e8cle \u2014 allant de la vitesse de frappe au clavier \u00e0 la dext\u00e9rit\u00e9 manuelle d&rsquo;ouvriers de fabriques de cigares, en passant par la v\u00e9rification de circuits g\u00e9om\u00e9triques et la d\u00e9cision tactique aux \u00e9checs \u2014, Newell et Rosenbloom constat\u00e8rent une r\u00e9gularit\u00e9 math\u00e9matique stup\u00e9fiante : sur toutes les t\u00e2ches observ\u00e9es, le temps <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"T\">$T$<\/span> requis pour accomplir une action diminue en fonction directe du nombre de r\u00e9p\u00e9titions ou d&rsquo;essais <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"N\">$N$<\/span> selon une loi de puissance stricte de la forme :<\/p>\n<p style=\"text-align: center; font-style: italic; font-weight: bold;\">T = B \u00b7 N<sup>-\u03b1<\/sup><\/p>\n<p>o\u00f9 <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"B\">$B$<\/span> et <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"\\alpha\">$\\alpha$<\/span> sont des constantes propres \u00e0 la t\u00e2che. Repr\u00e9sent\u00e9e sur une \u00e9chelle logarithmique (log-log), cette relation se traduit par une droite parfaite d&rsquo;une constance universelle. Mais Newell ne se contenta pas d&rsquo;une simple observation descriptive. Il posa la question \u00e9pist\u00e9mologique fondamentale : quelle architecture computationnelle interne peut obligatoirement engendrer une telle d\u00e9croissance de temps \u00e0 travers l&rsquo;apprentissage ?<\/p>\n<p>La r\u00e9ponse r\u00e9sidait dans le m\u00e9canisme de <em>chunking<\/em> int\u00e9gr\u00e9 \u00e0 Soar. Newell et Rosenbloom d\u00e9montr\u00e8rent math\u00e9matiquement que lorsque l&rsquo;esprit regroupe r\u00e9cursivement des sous-structures d&rsquo;action et d&rsquo;information en motifs hi\u00e9rarchiques de plus en plus vastes, la probabilit\u00e9 statistique de rencontrer des structures d\u00e9j\u00e0 consolid\u00e9es diminue de mani\u00e8re combinatoire au fur et \u00e0 mesure que la taille des motifs cro\u00eet. Le gain marginal de chaque nouvel essai d&rsquo;apprentissage d\u00e9cro\u00eet donc log-lin\u00e9airement. Le <em>chunking<\/em> n&rsquo;\u00e9tait plus simplement une hypoth\u00e8se commode de mod\u00e9lisateur : c&rsquo;\u00e9tait le seul m\u00e9canisme algorithmique capable de rendre compte de mani\u00e8re unifi\u00e9e et d\u00e9ductive de l&rsquo;invariance math\u00e9matique de la courbe universelle d&rsquo;apprentissage humain.<\/p>\n<h3>7.3 Int\u00e9gration des contraintes neurophysiologiques dans la th\u00e9orie symbolique<\/h3>\n<p>Tout au long de ses d\u00e9bats avec la communaut\u00e9 neurobiologique, Newell martela ce qu&rsquo;il appelait la r\u00e8gle des cent millisecondes (<em>The 100-millisecond rule<\/em>). Il faisait observer que le cerveau humain est compos\u00e9 de neurones dont la fr\u00e9quence de d\u00e9charge maximale ne d\u00e9passe gu\u00e8re quelques centaines d&rsquo;impulsions par seconde, avec un temps de transmission synaptique de l&rsquo;ordre de 5 \u00e0 10 millisecondes. Or, les exp\u00e9riences de chronom\u00e9trie mentale issues des travaux de Franciscus Donders et Saul Sternberg montrent sans \u00e9quivoque qu&rsquo;un \u00eatre humain est capable d&rsquo;effectuer une discrimination perceptive fine ou de choisir une action d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e en un temps d&rsquo;environ 100 \u00e0 200 millisecondes.<\/p>\n<p>Cette donn\u00e9e physiologique incontournable imposait une cons\u00e9quence math\u00e9matique implacable que Newell r\u00e9suma ainsi : au sein de cette fen\u00eatre temporelle de 100 millisecondes, le cerveau ne peut encha\u00eener, au sens s\u00e9quentiel, qu&rsquo;au maximum 10 \u00e0 20 cycles neuronaux \u00e9l\u00e9mentaires. Par cons\u00e9quent, il est physiquement impossible que l&rsquo;esprit humain r\u00e9solve des t\u00e2ches courantes en ex\u00e9cutant des millions d&rsquo;instructions algorithmiques cons\u00e9cutives, comme le fait un programme classique cod\u00e9 sur un ordinateur s\u00e9quentiel de von Neumann.<\/p>\n<p>C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment cette contrainte biologique d&rsquo;airain qui poussa Newell \u00e0 stipuler que l&rsquo;unit\u00e9 \u00e9l\u00e9mentaire de l&rsquo;architecture Soar \u2014 le cycle d&rsquo;\u00e9laboration et d&rsquo;appariement d&rsquo;une r\u00e8gle de production \u2014 devait imp\u00e9rativement correspondre \u00e0 cette dur\u00e9e critique d&rsquo;environ 100 millisecondes. Au sein d&rsquo;un cycle Soar, la reconnaissance de formes s&rsquo;op\u00e8re en parall\u00e8le massif (analogue \u00e0 la propagation synaptique dans le r\u00e9seau c\u00e9r\u00e9bral), tandis que la d\u00e9cision s\u00e9quentielle (s\u00e9lection de l&rsquo;op\u00e9rateur) respecte la limite de d\u00e9bit temporel impos\u00e9e par la biologie. Newell d\u00e9montrait ainsi que le symbolisme computationnel, loin d&rsquo;ignorer le cerveau, est \u00e9troitement dict\u00e9 par ses constantes physiques les plus irr\u00e9ductibles.<\/p>\n<h2>8. L&rsquo;interaction homme-machine (IHM) et le mod\u00e8le GOMS<\/h2>\n<h3>8.1 La publication de The Psychology of Human-Computer Interaction (1983)<\/h3>\n<p>Au milieu des ann\u00e9es 1970, l&rsquo;av\u00e8nement de l&rsquo;ordinateur personnel et des premi\u00e8res interfaces graphiques interactives au sein du c\u00e9l\u00e8bre centre de recherche de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.parc.xerox.com\">Xerox PARC<\/a> \u00e0 Palo Alto ouvrit un nouveau champ d&rsquo;investigation d&rsquo;une importance \u00e9conomique et technologique capitale. Les concepteurs se trouvaient d\u00e9munis face \u00e0 la prolif\u00e9ration des p\u00e9riph\u00e9riques de saisie (souris, claviers, \u00e9crans \u00e0 balayage) et des architectures de fen\u00eatres naissantes. La psychologie ergonomique de l&rsquo;\u00e9poque \u00e9tait purement empirique et r\u00e9trospective : elle se contentait d&rsquo;effectuer des tests utilisateurs d&rsquo;\u00e9valuation apr\u00e8s coup, une fois les syst\u00e8mes mat\u00e9riels et logiciels enti\u00e8rement construits.<\/p>\n<p>Newell, sollicit\u00e9 comme consultant r\u00e9gulier au Xerox PARC, s&rsquo;allia \u00e0 deux brillants chercheurs pionniers, Stuart Card et Thomas P. Moran. Ensemble, ils entreprirent de transformer radicalement ce champ d&rsquo;ing\u00e9nierie en publiant en 1983 un ouvrage qui allait fonder la discipline de l&rsquo;interaction homme-machine en tant que science exacte : <em>The Psychology of Human-Computer Interaction<\/em>. Le manifeste du trio \u00e9tait explicite : les concepteurs d&rsquo;interfaces ne devaient plus naviguer \u00e0 l&rsquo;aveugle ou d\u00e9pendre de tests utilisateurs dispendieux et tardifs ; ils devaient disposer de mod\u00e8les computationnels pr\u00e9dictifs permettant de calculer <em>a priori<\/em>, sur la planche \u00e0 dessin de l&rsquo;ing\u00e9nieur, les performances temporelles et les marges d&rsquo;erreur d&rsquo;un utilisateur expert interagissant avec un syst\u00e8me interactif.<\/p>\n<h3>8.2 Le mod\u00e8le GOMS : Buts, Op\u00e9rateurs, M\u00e9thodes et R\u00e8gles de s\u00e9lection<\/h3>\n<p>Pour operationaliser cette vision, Newell, Card et Moran forg\u00e8rent le cadre th\u00e9orique <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.interaction-design.org\/literature\/book\/the-encyclopedia-of-human-computer-interaction-2nd-ed\/goms-keystroke-level-model-and-family\">GOMS<\/a>, un acronyme repr\u00e9sentant les quatre piliers constitutifs de toute activit\u00e9 humaine d&rsquo;utilisation experte d&rsquo;une machine :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Goals (Buts) :<\/strong> l&rsquo;\u00e9tat final d\u00e9sir\u00e9 que l&rsquo;utilisateur cherche \u00e0 atteindre (par exemple : supprimer un mot erron\u00e9 dans un \u00e9diteur de texte). Ces buts sont organis\u00e9s de mani\u00e8re r\u00e9cursive en hi\u00e9rarchies de sous-buts.<\/li>\n<li><strong>Operators (Op\u00e9rateurs) :<\/strong> les actions motrices, perceptives ou mentales indivisibles que l&rsquo;utilisateur ex\u00e9cute pour progresser vers le but (par exemple : d\u00e9placer la main vers la souris, appuyer sur un bouton, focaliser le regard sur une ligne).<\/li>\n<li><strong>Methods (M\u00e9thodes) :<\/strong> des s\u00e9quences apprises et automatis\u00e9es de buts et d&rsquo;op\u00e9rateurs stock\u00e9es en m\u00e9moire \u00e0 long terme (par exemple : la m\u00e9thode consistant \u00e0 surligner un mot \u00e0 la souris puis taper sur la touche d&rsquo;effacement).<\/li>\n<li><strong>Selection rules (R\u00e8gles de s\u00e9lection) :<\/strong> les conditions logiques r\u00e9gissant le choix d&rsquo;une m\u00e9thode sp\u00e9cifique lorsqu&rsquo;il existe plusieurs voies pour atteindre le m\u00eame but (par exemple : \u00ab si le curseur est d\u00e9j\u00e0 adjacent au mot, utiliser les fl\u00e8ches du clavier ; si le mot se trouve sur un autre paragraphe, utiliser la souris \u00bb).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ce formalisme trouva son incarnation op\u00e9rationnelle la plus percutante dans le Keystroke-Level Model (KLM). D\u00e9riv\u00e9 direct de GOMS, le KLM attribuait une constante temporelle fixe et standardis\u00e9e \u00e0 chaque micro-op\u00e9rateur physique :<\/p>\n<ul>\n<li><span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"K\">$K$<\/span> (frappe au clavier) : environ 0,20 seconde pour un typiste moyen.<\/li>\n<li><span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"P\">$P$<\/span> (pointage \u00e0 la souris vers une cible sur l&rsquo;\u00e9cran) : mod\u00e9lis\u00e9 rigoureusement par la loi de Fitts, d&rsquo;une dur\u00e9e moyenne d&rsquo;environ 1,10 seconde.<\/li>\n<li><span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"H\">$H$<\/span> (d\u00e9placement physique de la main entre le clavier et la souris) : environ 0,40 seconde.<\/li>\n<li><span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"M\">$M$<\/span> (temps de pr\u00e9paration mentale pr\u00e9c\u00e9dant une action cognitive routini\u00e8re) : estim\u00e9 invariablement \u00e0 1,35 seconde.<\/li>\n<li><span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"R\">$R$<\/span> (temps de r\u00e9ponse du syst\u00e8me informatique).<\/li>\n<\/ul>\n<p>En additionnant simplement la somme alg\u00e9brique de ces constantes le long de la s\u00e9quence d&rsquo;op\u00e9rateurs requise par une interface donn\u00e9e, un architecte logiciel pouvait pr\u00e9dire avec une pr\u00e9cision statistique de l&rsquo;ordre de 90 % le temps qu&rsquo;il faudrait \u00e0 un utilisateur pour accomplir une t\u00e2che donn\u00e9e, avant m\u00eame d&rsquo;avoir \u00e9crit la moindre ligne de code d&rsquo;impl\u00e9mentation. Le mod\u00e8le GOMS propulsait l&rsquo;ergonomie cognitive au statut d&rsquo;une discipline d&rsquo;ing\u00e9nierie quantitative pr\u00e9dictive.<\/p>\n<h3>8.3 Le mod\u00e8le du processeur humain d&rsquo;information (Model Human Processor)<\/h3>\n<p>Pour fournir une assise th\u00e9orique solide et coh\u00e9rente au mod\u00e8le GOMS, Newell, Card et Moran forg\u00e8rent le mod\u00e8le du processeur humain d&rsquo;information (<em>Model Human Processor<\/em>, MHP). Il s&rsquo;agissait d&rsquo;une synth\u00e8se architecturale d&rsquo;une \u00e9l\u00e9gance conceptuelle remarquable, qui sch\u00e9matisait l&rsquo;appareil sensorimoteur et cognitif de l&rsquo;\u00eatre humain sous la forme d&rsquo;un syst\u00e8me articul\u00e9 autour de trois sous-syst\u00e8mes fonctionnels interconnect\u00e9s :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le syst\u00e8me perceptif :<\/strong> constitu\u00e9 des m\u00e9moires de stockage sensoriel (la m\u00e9moire iconique pour la vision et la m\u00e9moire \u00e9cho\u00efque pour l&rsquo;audition) reli\u00e9es \u00e0 des r\u00e9cepteurs physiques. Ce syst\u00e8me est caract\u00e9ris\u00e9 par un temps de cycle d&rsquo;environ 100 millisecondes (avec une plage de variation de 50 \u00e0 200 ms) et une dur\u00e9e de persistance sensorielle d&rsquo;environ 200 millisecondes.<\/li>\n<li><strong>Le syst\u00e8me cognitif :<\/strong> articul\u00e9 autour de la m\u00e9moire de travail (capacit\u00e9 typique de <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"7 \\pm 2\">$7 \\pm 2$<\/span> chunks ou <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"3 \\pm 2\">$3 \\pm 2$<\/span> sous charge attentionnelle \u00e9lev\u00e9e) et de la m\u00e9moire \u00e0 long terme \u00e0 capacit\u00e9 infinie. Le processeur cognitif op\u00e8re par cycles s\u00e9quentiels d&rsquo;une dur\u00e9e moyenne de 70 millisecondes (plage de 25 \u00e0 170 ms).<\/li>\n<li><strong>Le syst\u00e8me moteur :<\/strong> responsable de la traduction des repr\u00e9sentations motrices en influx musculaires et mouvements physiques observables. Son temps de cycle d&rsquo;ex\u00e9cution unitaire est estim\u00e9 \u00e0 environ 70 millisecondes (plage de 30 \u00e0 100 ms).<\/li>\n<\/ul>\n<p>En assignant des param\u00e8tres quantitatifs pr\u00e9cis \u00e0 chaque composant \u2014 capacit\u00e9s de r\u00e9tention, temps de cycle, constantes de d\u00e9gradation de l&rsquo;information \u2014, Newell et ses coll\u00e8gues offrirent aux concepteurs une v\u00e9ritable \u00ab bo\u00eete \u00e0 outils de l&rsquo;ing\u00e9nieur de l&rsquo;esprit \u00bb. Les calculateurs pouvaient anticiper les interf\u00e9rences de la m\u00e9moire de travail, mod\u00e9liser les retards de r\u00e9action induits par la surcharge visuelle et pr\u00e9dire les seuils de saturation mentale. Cette mod\u00e9lisation architecturale du MHP demeure l&rsquo;un des cadres conceptuels les plus influents jamais con\u00e7us pour penser l&rsquo;int\u00e9gration organique de l&rsquo;\u00eatre humain et de la technologie num\u00e9rique.<\/p>\n<h2>9. Th\u00e9ories unifi\u00e9es de la cognition (Unified Theories of Cognition, 1990)<\/h2>\n<h3>9.1 Le manifeste de William James (1987) et la gen\u00e8se de l&rsquo;ouvrage<\/h3>\n<p>Au printemps de l&rsquo;ann\u00e9e 1987, Allen Newell fut convi\u00e9 \u00e0 prononcer les prestigieuses conf\u00e9rences William James (<em>William James Lectures<\/em>) \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 Harvard. Cette tribune acad\u00e9mique historique fut pour lui l&rsquo;occasion de d\u00e9livrer le chef-d\u2019\u0153uvre intellectuel de sa maturit\u00e9. Trois d\u00e9cennies apr\u00e8s la conf\u00e9rence de Dartmouth et quinze ans apr\u00e8s <em>Human Problem Solving<\/em>, Newell jeta un regard critique s\u00e9v\u00e8re sur l&rsquo;\u00e9tat de la psychologie et des sciences cognitives contemporaines. Il constatait un \u00e9chec \u00e9pist\u00e9mologique patent : malgr\u00e9 l&rsquo;accumulation astronomique d&rsquo;articles empiriques et d&rsquo;exp\u00e9rimentations minutieuses, la discipline demeurait d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment morcel\u00e9e en micro-paradigmes rivaux incapables de dialoguer entre eux.<\/p>\n<p>Ces conf\u00e9rences magistrales form\u00e8rent le socle de son dernier livre testamentaire, publi\u00e9 en 1990 aux presses de l&rsquo;Universit\u00e9 Harvard sous le titre monumental : <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.hup.harvard.edu\/books\/9780674921016\"><em>Unified Theories of Cognition<\/em><\/a>. L&rsquo;ouvrage s&rsquo;ouvrait sur un vibrant plaidoyer en faveur de la construction de \u00ab Th\u00e9ories Unifi\u00e9es de la Cognition \u00bb (UTC). Newell y affirmait que le temps des \u00e9tudes isol\u00e9es \u00e9tait r\u00e9volu ; l&rsquo;esprit humain ne fonctionnant pas comme une collection de pi\u00e8ces d\u00e9tach\u00e9es autonomes, la science de l&rsquo;esprit devait imp\u00e9rativement se doter d&rsquo;une th\u00e9orie d&rsquo;ensemble unique, d&rsquo;une physique th\u00e9orique de la pens\u00e9e, capable d&rsquo;expliquer d&rsquo;un seul tenant comment un m\u00eame syst\u00e8me biologique et computationnel peut simultan\u00e9ment percevoir des formes, comprendre le langage naturel, m\u00e9moriser des faits, apprendre par l&rsquo;exp\u00e9rience, planifier des strat\u00e9gies et commettre des erreurs de raisonnement.<\/p>\n<h3>9.2 Les crit\u00e8res d&rsquo;ad\u00e9quation d&rsquo;une th\u00e9orie unifi\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour qu&rsquo;une th\u00e9orie computationnelle de l&rsquo;esprit puisse pr\u00e9tendre au titre de th\u00e9orie unifi\u00e9e, Newell \u00e9tablit une liste imp\u00e9rative et redoutable de contraintes multiples qu&rsquo;un syst\u00e8me cognitif complet doit satisfaire de mani\u00e8re simultan\u00e9e pour survivre dans un environnement physique complexe et dynamique :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Comportement flexible :<\/strong> la capacit\u00e9 de r\u00e9agir de mani\u00e8re adapt\u00e9e face \u00e0 des situations in\u00e9dites et impr\u00e9vues sans se figer dans des routines rigides.<\/li>\n<li><strong>Fonctionnement adaptatif en temps r\u00e9el :<\/strong> l&rsquo;obligation de traiter les flux de donn\u00e9es environnementaux et d&rsquo;\u00e9mettre des r\u00e9ponses motrices dans les limites chronom\u00e9triques impos\u00e9es par la physique du monde ext\u00e9rieur.<\/li>\n<li><strong>Richesse et vastitude de la m\u00e9moire :<\/strong> la capacit\u00e9 de stocker, structurer et interroger une quantit\u00e9 colossale de connaissances d\u00e9claratives et proc\u00e9durales sans d\u00e9gradation catastrophique de l&rsquo;acc\u00e8s.<\/li>\n<li><strong>Apprentissage continu :<\/strong> l&rsquo;acquisition autonome et perp\u00e9tuelle de nouvelles connaissances et de nouvelles habilet\u00e9s au fur et \u00e0 mesure de l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue.<\/li>\n<li><strong>Traitement du langage naturel :<\/strong> la ma\u00eetrise syntaxique et s\u00e9mantique de la communication symbolique avec d&rsquo;autres agents intelligents.<\/li>\n<li><strong>Rationalit\u00e9 d\u00e9lib\u00e9rative et conscience r\u00e9flexive :<\/strong> la capacit\u00e9 d&rsquo;\u00e9laborer des plans d&rsquo;action prospectifs, de simuler des futurs alternatifs et de r\u00e9soudre des conflits internes de buts.<\/li>\n<li><strong>R\u00e9sistance \u00e0 la d\u00e9faillance :<\/strong> la d\u00e9gradation douce des performances face \u00e0 l&rsquo;incompl\u00e9tude du savoir ou \u00e0 l&rsquo;endommagement partiel des structures physiques.<\/li>\n<li><strong>D\u00e9veloppement ontog\u00e9n\u00e9tique :<\/strong> la capacit\u00e9 d&rsquo;\u00e9voluer organiquement depuis un stade infantile d\u00e9pendant jusqu&rsquo;au niveau d&rsquo;expertise adulte mature.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Newell pr\u00e9senta l&rsquo;architecture Soar non pas comme l&rsquo;unique r\u00e9ponse possible \u00e0 cette qu\u00eate grandiose, mais comme une preuve d&rsquo;existence et un candidat op\u00e9rationnel de premier rang d\u00e9montrant qu&rsquo;une telle synth\u00e8se n&rsquo;\u00e9tait pas une chim\u00e8re philosophique, mais un programme d&rsquo;ing\u00e9nierie scientifique rigoureusement r\u00e9alisable.<\/p>\n<h3>9.3 D\u00e9passement du c\u00e9l\u00e8bre pamphlet : You Can&rsquo;t Play 20 Questions with Nature and Win<\/h3>\n<p>Le socle philosophique d&rsquo;<em>Unified Theories of Cognition<\/em> s&rsquo;enracinait directement dans l&rsquo;un des articles les plus corrosifs et c\u00e9l\u00e8bres qu&rsquo;Allen Newell avait publi\u00e9s en 1973 : <em>You Can&rsquo;t Play 20 Questions with Nature and Win: Comments on the 8th Annual Carnegie Symposium on Cognition<\/em>. Dans ce pamphlet \u00e9pist\u00e9mologique d\u00e9vastateur, Newell s&rsquo;\u00e9tait attaqu\u00e9 \u00e0 la m\u00e9thode exp\u00e9rimentale alors sacro-sainte en psychologie : celle des oppositions binaires artificielles (nature contre culture, traitement parall\u00e8le contre s\u00e9quentiel, repr\u00e9sentations analogiques contre propositionnelles, m\u00e9moire \u00e0 acc\u00e8s direct contre recherche exhaustive).<\/p>\n<p>Newell y comparait avec f\u00e9rocit\u00e9 les psychologues \u00e0 des joueurs se livrant au jeu des \u00ab vingt questions \u00bb face \u00e0 la Nature, esp\u00e9rant d\u00e9couvrir la structure de l&rsquo;esprit par une succession ind\u00e9finie de questions binaires de type \u00ab oui ou non \u00bb. Il d\u00e9montra que cette strat\u00e9gie exp\u00e9rimentale atomis\u00e9e \u00e9tait condamn\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9chec structurel permanent : chaque r\u00e9sultat exp\u00e9rimental binaire engendre imm\u00e9diatement de nouvelles variations contextuelles, de nouveaux effets de bord et de nouvelles sous-controverses, menant \u00e0 une prolif\u00e9ration fractale de micro-d\u00e9bats sans que la compr\u00e9hension globale ne progresse d&rsquo;un millim\u00e8tre au fil des d\u00e9cennies.<\/p>\n<p>La publication de 1990 apportait l&rsquo;antidote formel \u00e0 cette d\u00e9rive m\u00e9thodologique : seule une architecture cognitive unifi\u00e9e \u2014 un ensemble articul\u00e9 de m\u00e9canismes computationnels explicites \u2014 peut int\u00e9grer et donner un sens aux myriades de donn\u00e9es empiriques disparates. L&rsquo;architecture agit comme un syst\u00e8me de contraintes crois\u00e9es : un changement apport\u00e9 pour expliquer un ph\u00e9nom\u00e8ne de reconnaissance visuelle doit obligatoirement rester compatible avec les lois de la m\u00e9moire \u00e0 long terme et les constantes des temps de r\u00e9action. Newell en appelait ainsi \u00e0 l&rsquo;av\u00e8nement d&rsquo;une science cognitive cumulative, substituant \u00e0 la dialectique st\u00e9rile des oppositions exp\u00e9rimentales la rigueur int\u00e9gratrice de l&rsquo;ing\u00e9nierie cognitive.<\/p>\n<h2>10. \u00c9pist\u00e9mologie et m\u00e9thodologie scientifique de Newell<\/h2>\n<h3>10.1 Le niveau des connaissances (The Knowledge Level, 1981)<\/h3>\n<p>En 1981, dans son discours pr\u00e9sidentiel inaugural prononc\u00e9 devant l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/aaai.org\">American Association for Artificial Intelligence<\/a> (AAAI), Allen Newell introduisit une distinction ontologique capitale qui allait profond\u00e9ment transformer la th\u00e9orie des syst\u00e8mes complexes et de l&rsquo;ing\u00e9nierie des connaissances : le concept de \u00ab niveau des connaissances \u00bb (<em>The Knowledge Level<\/em>). Newell constatait que la description des machines intelligentes souffrait d&rsquo;un gouffre conceptuel majeur entre, d&rsquo;une part, le niveau mat\u00e9riel des circuits \u00e9lectroniques ou des neurones physiques et, d&rsquo;autre part, le niveau des symboles (le code source, les structures de donn\u00e9es, les algorithmes de recherche).<\/p>\n<p>Newell postula l&rsquo;existence d&rsquo;un niveau d&rsquo;abstraction formel situ\u00e9 imm\u00e9diatement <strong>au-dessus<\/strong> du niveau symbolique dans la hi\u00e9rarchie des syst\u00e8mes : le <em>Knowledge Level<\/em>. \u00c0 ce niveau :<\/p>\n<ul>\n<li>Le syst\u00e8me est mod\u00e9lis\u00e9 comme un <strong>agent autonome<\/strong> situ\u00e9 dans un environnement.<\/li>\n<li>Ses composantes primitives ne sont plus des octets, des listes ou des r\u00e8gles, mais des <strong>buts<\/strong> explicites et des <strong>connaissances<\/strong> factuelles sur le monde.<\/li>\n<li>La dynamique de transition du syst\u00e8me est enti\u00e8rement gouvern\u00e9e par un principe unique et autonome : le <strong>Principe de Rationalit\u00e9<\/strong>. Selon ce principe, si un agent poss\u00e8de la connaissance qu&rsquo;une certaine action permet d&rsquo;atteindre l&rsquo;un de ses buts, il entreprendra obligatoirement cette action.<\/li>\n<\/ul>\n<p>La rupture \u00e9pist\u00e9mologique introduite par Newell consistait \u00e0 d\u00e9montrer que le niveau des connaissances est radicalement distinct de son impl\u00e9mentation symbolique. On peut analyser, pr\u00e9dire et comprendre le comportement d&rsquo;un syst\u00e8me intelligent (qu&rsquo;il s&rsquo;agisse d&rsquo;une entreprise financi\u00e8re, d&rsquo;un individu expert ou d&rsquo;un logiciel complexe) au niveau des connaissances sans avoir besoin de conna\u00eetre le d\u00e9tail microscopique des repr\u00e9sentations symboliques ou du langage de programmation sous-jacent. Le niveau des connaissances fournit ainsi le mod\u00e8le t\u00e9l\u00e9ologique et intentionnel d&rsquo;un syst\u00e8me, tandis que le niveau symbolique constitue son moteur m\u00e9canique effectif. Cette distinction devint le fondement de toute l&rsquo;ing\u00e9nierie ontologique contemporaine et des architectures multi-agents.<\/p>\n<h3>10.2 La mod\u00e9lisation informatique comme formalisme th\u00e9orique rigoureux<\/h3>\n<p>L&rsquo;apport \u00e9pist\u00e9mologique le plus fondamental d&rsquo;Allen Newell \u00e0 la philosophie des sciences r\u00e9side dans sa refonte du statut de la simulation informatique. Jusqu&rsquo;au milieu du XXe si\u00e8cle, les th\u00e9ories en psychologie et en sciences sociales \u00e9taient formul\u00e9es en langage verbal ordinaire (comme chez Sigmund Freud, Jean Piaget ou William James). Or, Newell ne cessa de d\u00e9noncer l&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 pernicieuse du langage naturel : une th\u00e9orie psychologique r\u00e9dig\u00e9e sous forme textuelle contient in\u00e9vitablement des m\u00e9taphores floues, des failles logiques inaper\u00e7ues et des hypoth\u00e8ses implicites que le th\u00e9oricien dissimule involontairement derri\u00e8re l&rsquo;\u00e9loquence du style.<\/p>\n<p>Pour Newell, un programme informatique n&rsquo;est pas un simple outil d&rsquo;ing\u00e9nierie utilitaire destin\u00e9 \u00e0 faire tourner des calculs : <strong>le programme est la th\u00e9orie scientifique elle-m\u00eame<\/strong>. Un mod\u00e8le computationnel poss\u00e8de des vertus \u00e9pist\u00e9mologiques absolues qu&rsquo;aucun texte litt\u00e9raire ne pourra jamais revendiquer :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;absence d&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 :<\/strong> un interpr\u00e9teur ou un compilateur informatique n&rsquo;admet aucune approximation s\u00e9mantique ; chaque variable, chaque boucle et chaque relation doit \u00eatre rigoureusement d\u00e9clar\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>La compl\u00e9tude logique :<\/strong> le programme refuse de s&rsquo;ex\u00e9cuter ou g\u00e9n\u00e8re des erreurs bloquantes s&rsquo;il subsiste une lacune dans l&rsquo;encha\u00eenement causal des op\u00e9rations mentales postul\u00e9es.<\/li>\n<li><strong>La falsifiabilit\u00e9 op\u00e9rationnelle :<\/strong> le mod\u00e8le computationnel peut \u00eatre ex\u00e9cut\u00e9 dans des conditions rigoureusement identiques \u00e0 celles impos\u00e9es \u00e0 un sujet humain. Ses r\u00e9sultats num\u00e9riques, ses temps de cycle et ses erreurs peuvent \u00eatre confront\u00e9s directement aux donn\u00e9es empiriques brutes.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ce faisant, Newell consacrait l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une nouvelle \u00e9pist\u00e9mologie de la recherche : la simulation comme troisi\u00e8me voie de la m\u00e9thode scientifique, situ\u00e9e \u00e0 mi-chemin entre la d\u00e9duction logique des th\u00e9ories formelles et l&rsquo;induction empirique des observations de laboratoire.<\/p>\n<h3>10.3 L&rsquo;interdisciplinarit\u00e9 radicale et l&rsquo;ing\u00e9nierie cognitive<\/h3>\n<p>Newell incarnait une vision de la recherche scientifique fond\u00e9e sur un rejet cat\u00e9gorique des silos universitaires et des corporatismes disciplinaires. Il consid\u00e9rait que la nature ne respecte pas les d\u00e9coupages administratifs des facult\u00e9s. Tout au long de sa carri\u00e8re \u00e0 Carnegie Mellon, il imposa une culture de recherche collaborative d&rsquo;une intensit\u00e9 rare, connue sous le nom informel de \u00ab style CMU \u00bb : une symbiose permanente o\u00f9 les s\u00e9minaires voyaient s&rsquo;affronter amicalement math\u00e9maticiens de la th\u00e9orie des graphes, linguistes chomskyens, psychologues des protocoles verbaux et ing\u00e9nieurs en \u00e9lectronique des semi-conducteurs.<\/p>\n<p>Il \u00e9tait profond\u00e9ment convaincu que la robustesse d&rsquo;une th\u00e9orie psychologique se mesure \u00e0 sa capacit\u00e9 \u00e0 g\u00e9n\u00e9rer un art\u00e9fact fonctionnel capable d&rsquo;agir dans le monde r\u00e9el : c&rsquo;est le principe fondateur de l&rsquo;ing\u00e9nierie cognitive. Pour Newell, le th\u00e9oricien ne doit pas demeurer un observateur contemplatif ; il doit \u00eatre un constructeur de syst\u00e8mes (<em>system builder<\/em>). Cette exigence morale et scientifique transparaissait dans son refus syst\u00e9matique des articles purement programmatiques ou sp\u00e9culatifs qui n&rsquo;\u00e9taient pas adoss\u00e9s \u00e0 des syst\u00e8mes logiciels op\u00e9rationnels rigoureusement document\u00e9s.<\/p>\n<h2>11. R\u00e9ception critique, controverses et d\u00e9bats th\u00e9oriques<\/h2>\n<h3>11.1 Le renouveau connexionniste et la guerre des paradigmes (ann\u00e9es 1980)<\/h3>\n<p>La supr\u00e9matie de l&rsquo;Hypoth\u00e8se du Syst\u00e8me de Symboles Physiques et du paradigme computationnel classique, d\u00e9fendue par Newell depuis le milieu des ann\u00e9es 1950, fut brutalement et violemment contest\u00e9e au milieu des ann\u00e9es 1980 par la r\u00e9surgence fulgurante du connexionnisme. Emmen\u00e9 par le groupe PDP (<em>Parallel Distributed Processing<\/em>) de David Rumelhart et James McClelland, ce mouvement sonna le r\u00e9veil des r\u00e9seaux de neurones artificiels statistiques sous l&rsquo;impulsion de l&rsquo;algorithme de r\u00e9tropropagation du gradient (<em>backpropagation<\/em>).<\/p>\n<p>Les critiques adress\u00e9es par les connexionnistes aux mod\u00e8les symboliques de Newell \u00e9taient fondamentales et acerbes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La fragilit\u00e9 cat\u00e9gorique (Brittleness) :<\/strong> les syst\u00e8mes symboliques s&rsquo;effondrent brutalement lorsqu&rsquo;un symbole manque ou qu&rsquo;une r\u00e8gle contient une l\u00e9g\u00e8re erreur de syntaxe, alors que le cerveau biologique fait preuve d&rsquo;une robustesse exceptionnelle et d&rsquo;une d\u00e9gradation douce face aux l\u00e9sions.<\/li>\n<li><strong>Le goulet d&rsquo;\u00e9tranglement de l&rsquo;acc\u00e8s s\u00e9mantique :<\/strong> la reconnaissance des formes complexes (comme un visage humain ou une voix alt\u00e9r\u00e9e par le bruit) est une t\u00e2che o\u00f9 les syst\u00e8mes de r\u00e8gles formelles \u00e9chouent lamentablement, alors que les r\u00e9seaux distribu\u00e9s excellent par leur apprentissage statistique de repr\u00e9sentations continues.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;absence de plausibilit\u00e9 anatomique :<\/strong> les r\u00e9seaux de r\u00e8gles de production s\u00e9quentiels semblaient d\u00e9connect\u00e9s de l&rsquo;architecture physique massivement parall\u00e8le et non dirig\u00e9e du cortex c\u00e9r\u00e9bral.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Newell releva ce d\u00e9fi th\u00e9orique avec une hauteur de vue remarquable. Il ne rejeta pas les r\u00e9seaux neuronaux en tant que mod\u00e8les de bas niveau, mais il refusa vigoureusement l&rsquo;id\u00e9e que le cerveau puisse \u00eatre expliqu\u00e9 <em>exclusivement<\/em> par des poids synaptiques statistiques sans l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;un niveau symbolique sup\u00e9rieur. Il fit observer que la combinatoire infinie de la pens\u00e9e humaine, la productivit\u00e9 syst\u00e9matique du langage et la capacit\u00e9 de mener des d\u00e9monstrations math\u00e9matiques formelles exigent imp\u00e9rativement des structures de composition symboliques que les r\u00e9seaux connexionnistes simples sont incapables de stabiliser. Cette guerre des paradigmes conduisit \u00e0 une saine maturation r\u00e9ciproque, incitant plus tard l&rsquo;\u00e9quipe de Carnegie Mellon \u00e0 enrichir Soar de m\u00e9canismes de calcul d&rsquo;activation continue pour mod\u00e9liser la s\u00e9lection des productions.<\/p>\n<h3>11.2 La cognition incarn\u00e9e et situ\u00e9e face au symbolisme abstrait<\/h3>\n<p>\u00c0 la fin des ann\u00e9es 1980, un second front critique s&rsquo;ouvrit contre l&rsquo;\u00e9difice intellectuel d&rsquo;Allen Newell, men\u00e9 par les partisans de la robotique situ\u00e9e et de la cognition incarn\u00e9e (<em>Embodied Cognition<\/em>). La charge la plus spectaculaire vint du roboticien <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/people.csail.mit.edu\/brooks\/\">Rodney Brooks<\/a> du MIT \u00e0 travers ses articles provocateurs tels que <em>Intelligence without representation<\/em> (1991). Brooks soutenait que le symbolisme computationnel avait engag\u00e9 l&rsquo;intelligence artificielle dans une voie sans issue en postulant que l&rsquo;intelligence consiste \u00e0 manipuler des mod\u00e8les symboliques internes du monde. Brooks d\u00e9montrait qu&rsquo;un insecte artificiel dot\u00e9 d&rsquo;une architecture de subsomption (couplage sensorimoteur direct sans repr\u00e9sentations internes) surpasse largement les syst\u00e8mes d&rsquo;IA classiques dans la navigation spatiale en temps r\u00e9el.<\/p>\n<p>Cette contestation robotique rencontrait les critiques ph\u00e9nom\u00e9nologiques formul\u00e9es de longue date par le philosophe Hubert Dreyfus dans son ouvrage classique <em>What Computers Can&rsquo;t Do<\/em>. Dreyfus, s&rsquo;appuyant sur Martin Heidegger et Maurice Merleau-Ponty, affirmait que l&rsquo;expertise humaine fondamentale est une habilet\u00e9 corporelle incarn\u00e9e, un \u00ab savoir-faire \u00bb (<em>know-how<\/em>) non articulable qui \u00e9chappe structurellement \u00e0 la mise en r\u00e8gles formelles et au calcul propositionnel (<em>know-that<\/em>).<\/p>\n<p>Newell prit ces critiques au s\u00e9rieux, mais en d\u00e9montra les limitations intrins\u00e8ques. Il souligna que si l&rsquo;\u00e9vitement d&rsquo;obstacles par un robot r\u00e9actif ou le vol d&rsquo;un insecte rel\u00e8ve effectivement de dynamiques sensorimotrices directes, aucune architecture sans repr\u00e9sentations internes d\u00e9lib\u00e9r\u00e9es n&rsquo;est capable d&rsquo;anticiper un \u00e9v\u00e9nement lointain, de n\u00e9gocier un trait\u00e9 diplomatique ou de concevoir un t\u00e9lescope spatial. Pour Newell, le couplage r\u00e9actif avec l&rsquo;environnement est une condition pr\u00e9alable n\u00e9cessaire de bas niveau, mais l&rsquo;intelligence g\u00e9n\u00e9rale de haut niveau d\u00e9bute pr\u00e9cis\u00e9ment au moment o\u00f9 un organisme s&rsquo;\u00e9mancipe de l&rsquo;imm\u00e9diatet\u00e9 perceptive gr\u00e2ce \u00e0 la manipulation de repr\u00e9sentations symboliques manipulables hors ligne.<\/p>\n<h3>11.3 Limites per\u00e7ues de l&rsquo;architecture Soar et r\u00e9ponses m\u00e9thodologiques<\/h3>\n<p>Au sein m\u00eame de la communaut\u00e9 des sciences cognitives symboliques, l&rsquo;architecture Soar fit l&rsquo;objet de vifs d\u00e9bats internes concernant certains de ses choix doctrinaux les plus rigides. L&rsquo;une des controverses les plus intenses porta sur l&rsquo;universalit\u00e9 exclusive du m\u00e9canisme de <em>chunking<\/em>. Plusieurs th\u00e9oriciens doutaient qu&rsquo;un unique m\u00e9canisme d&rsquo;apprentissage compilant des impasses puisse v\u00e9ritablement rendre compte de formes d&rsquo;apprentissage aussi h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes que le conditionnement pavlovien classique, l&rsquo;apprentissage perceptif implicite ou l&rsquo;apprentissage par renforcement statistique.<\/p>\n<p>Un autre probl\u00e8me algorithmique majeur identifi\u00e9 par les chercheurs au cours des ann\u00e9es d&rsquo;exp\u00e9rimentation sur Soar fut le ph\u00e9nom\u00e8ne dit de la prolif\u00e9ration des r\u00e8gles (<em>Chunk Proliferation<\/em> ou <em>Utility Problem<\/em>). Au fur et \u00e0 mesure qu&rsquo;un agent Soar apprenait continuellement en explorant des environnements vastes pendant des centaines d&rsquo;heures, son moteur de production en venait \u00e0 accumuler des dizaines de milliers de r\u00e8gles de type <em>chunk<\/em>. Paradoxalement, cette hypertrophie de la m\u00e9moire proc\u00e9durale finissait par paralyser le syst\u00e8me : le temps de cycle requis par le moteur de comparaison d&rsquo;arbres pour v\u00e9rifier l&rsquo;activation de milliers de r\u00e8gles devenait sup\u00e9rieur au temps que le syst\u00e8me aurait pris pour r\u00e9soudre l&rsquo;impasse \u00e0 partir de rien. L&rsquo;apprentissage finissait par d\u00e9grader la performance globale au lieu de l&rsquo;acc\u00e9l\u00e9rer.<\/p>\n<p>Enfin, l&rsquo;absence initiale dans Soar d&rsquo;une m\u00e9moire \u00e9pisodique distincte (la rem\u00e9moration d&rsquo;exp\u00e9riences temporelles v\u00e9cues) et d&rsquo;une m\u00e9moire s\u00e9mantique structur\u00e9e faisait l&rsquo;objet de r\u00e9serves notables. Dans ses derni\u00e8res interventions avant sa disparition en 1992, Newell fit preuve d&rsquo;une lucidit\u00e9 intellectuelle exemplaire. Loin de s&rsquo;enfermer dans un dogmatisme autiste, il reconnut publiquement ces lacunes et ouvrit les chantiers de recherche visant \u00e0 int\u00e9grer des m\u00e9moires non proc\u00e9durales et des filtres de s\u00e9lection de r\u00e8gles au sein des futures it\u00e9rations de l&rsquo;architecture.<\/p>\n<h2>12. Post\u00e9rit\u00e9, h\u00e9ritage acad\u00e9mique et actualit\u00e9 des travaux (1992 \u00e0 nos jours)<\/h2>\n<h3>12.1 Les derniers jours et le testament scientifique : Desires and Diversions<\/h3>\n<p>L&rsquo;ann\u00e9e 1992 fut \u00e0 la fois l&rsquo;apoth\u00e9ose institutionnelle de la carri\u00e8re d&rsquo;Allen Newell et le cr\u00e9puscule tragique de son existence terrestre. Atteint d&rsquo;un cancer m\u00e9tastatique en phase terminale, Newell consacra ses derni\u00e8res forces physiques \u00e0 transmettre son legs philosophique \u00e0 sa communaut\u00e9 bien-aim\u00e9e. En juin 1992, le pr\u00e9sident George H. W. Bush lui d\u00e9cerna \u00e0 la Maison-Blanche la <em>National Medal of Science<\/em>, la plus haute distinction scientifique des \u00c9tats-Unis, r\u00e9compensant ses contributions fondatrices \u00e0 la r\u00e9volution informatique et \u00e0 la formalisation des m\u00e9canismes de l&rsquo;esprit humain.<\/p>\n<p>Quelques semaines avant sa mort, affaibli par la maladie mais d&rsquo;une vivacit\u00e9 d&rsquo;esprit intacte, Newell pronon\u00e7a devant ses \u00e9tudiants et coll\u00e8gues r\u00e9unis dans l&rsquo;auditorium de Carnegie Mellon sa conf\u00e9rence testamentaire d\u00e9sormais c\u00e9l\u00e8bre : <em>Desires and Diversions<\/em>. Dans cette le\u00e7on inaugurale invers\u00e9e, Newell ne disserta pas sur des algorithmes abstraits ; il livra une m\u00e9ditation \u00e9thique poignante sur la trajectoire d&rsquo;une vie de chercheur, sur la mani\u00e8re d&rsquo;identifier ses v\u00e9ritables d\u00e9sirs scientifiques et d&rsquo;\u00e9viter les pi\u00e8ges des distractions \u00e9ph\u00e9m\u00e8res de la mode acad\u00e9mique. Il conclut son expos\u00e9 en incitant les jeunes g\u00e9n\u00e9rations \u00e0 embrasser de grands probl\u00e8mes scientifiques fondamentaux sans jamais craindre l&rsquo;\u00e9chec op\u00e9rationnel. Allen Newell s&rsquo;\u00e9teignit le 19 juillet 1992 \u00e0 Pittsburgh, \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de soixante-cinq ans, laissant derri\u00e8re lui une \u0153uvre colossale qui avait transform\u00e9 \u00e0 jamais le paysage intellectuel du monde moderne.<\/p>\n<h3>12.2 L&rsquo;\u00e9volution de Soar et la convergence avec ACT-R de John Anderson<\/h3>\n<p>La disparition de son cr\u00e9ateur ne mit pas fin au d\u00e9veloppement de l&rsquo;architecture Soar. Sous la direction rigoureuse de ses cofondateurs John Laird \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 du Michigan et Paul Rosenbloom \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Californie du Sud, Soar poursuivit son \u00e9volution architecturale pendant plus de trois d\u00e9cennies. Les versions contemporaines de l&rsquo;architecture (Soar 8, Soar 9) r\u00e9pondirent pr\u00e9cis\u00e9ment aux limites identifi\u00e9es par Newell dans les ann\u00e9es 1990 : elles int\u00e9gr\u00e8rent formellement une m\u00e9moire \u00e9pisodique autonome, une m\u00e9moire s\u00e9mantique distincte, des m\u00e9canismes d&rsquo;apprentissage par renforcement (<em>Q-learning<\/em>) pour pond\u00e9rer les r\u00e8gles de production et des modules de perception sensorielle spatiale directe.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, les id\u00e9es de Newell trouv\u00e8rent un \u00e9cho fraternel et un dialogue th\u00e9orique permanent avec l&rsquo;architecture concurrente <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"http:\/\/act-r.psy.cmu.edu\">ACT-R<\/a> (<em>Adaptive Control of Thought-Rational<\/em>), d\u00e9velopp\u00e9e \u00e0 Carnegie Mellon par son coll\u00e8gue John R. Anderson. Tandis que Soar mettait historiquement l&rsquo;accent sur la r\u00e9solution de probl\u00e8mes, la planification et la manipulation heuristique complexe, ACT-R se focalisait plus \u00e9troitement sur la reproduction fid\u00e8le des donn\u00e9es neuro-imageriques fonctionnelles (IRMf) et des temps de r\u00e9action psychophysiques. La convergence th\u00e9orique contemporaine entre Soar et ACT-R valide de mani\u00e8re \u00e9clatante le pari newellien d&rsquo;une th\u00e9orie unifi\u00e9e : aujourd&rsquo;hui, ces deux architectures cognitives sont massivement d\u00e9ploy\u00e9es dans le monde r\u00e9el pour la simulation d&rsquo;\u00e9quipages militaires dans des th\u00e9\u00e2tres d&rsquo;op\u00e9rations virtuels complexes, le contr\u00f4le de drones robotiques autonomes, la conception de tuteurs intelligents adaptatifs et la cr\u00e9ation d&rsquo;agents non-joueurs dot\u00e9s d&rsquo;une psychologie cr\u00e9dible dans les simulations num\u00e9riques immersives.<\/p>\n<h3>12.3 L&rsquo;actualit\u00e9 de la vision unifi\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e8re de l&rsquo;apprentissage profond<\/h3>\n<p>\u00c0 l&rsquo;\u00e8re contemporaine domin\u00e9e par l&rsquo;apprentissage profond (<em>Deep Learning<\/em>), les transformeurs g\u00e9ants et les grands mod\u00e8les de langage statistiques (LLM), l&rsquo;h\u00e9ritage d&rsquo;Allen Newell conna\u00eet un renouveau \u00e9pist\u00e9mologique d&rsquo;une actualit\u00e9 br\u00fblante. Si les architectures de r\u00e9seaux neuronaux actuelles font preuve d&rsquo;une puissance stup\u00e9fiante dans la g\u00e9n\u00e9ration statistique de textes et d&rsquo;images, elles se heurtent pr\u00e9cis\u00e9ment aux \u00e9cueils fondamentaux que Newell avait identifi\u00e9s d\u00e8s les ann\u00e9es 1970 :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;absence d&rsquo;explicabilit\u00e9 et d&rsquo;intelligibilit\u00e9 interne (le probl\u00e8me de la bo\u00eete noire algorithmique).<\/li>\n<li>La propension aux hallucinations factuelles due \u00e0 l&rsquo;absence d&rsquo;un espace de probl\u00e8me d\u00e9lib\u00e9ratif structur\u00e9.<\/li>\n<li>L&rsquo;incapacit\u00e9 \u00e0 ex\u00e9cuter un raisonnement logique rigoureux et d\u00e9ductif sans d\u00e9rive contextuelle.<\/li>\n<li>L&rsquo;absence d&rsquo;un ancrage dans des principes d&rsquo;actions orient\u00e9s vers des buts explicites et unifi\u00e9s.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Face \u00e0 ces limitations critiques, les figures contemporaines les plus lucides de l&rsquo;intelligence artificielle se tournent aujourd&rsquo;hui massivement vers les approches dites \u00ab neuro-symboliques \u00bb. Cette r\u00e9conciliation vise pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 marier la puissance perceptive statistique des r\u00e9seaux de neurones distribu\u00e9s de bas niveau avec la rigueur architecturale des syst\u00e8mes de symboles physiques et des th\u00e9ories unifi\u00e9es de la cognition th\u00e9oris\u00e9es par Allen Newell. Pr\u00e8s d&rsquo;un demi-si\u00e8cle apr\u00e8s la conf\u00e9rence du prix Turing de 1975, l&rsquo;intuition fondatrice de Newell demeure plus vivante que jamais : il n&rsquo;y aura pas d&rsquo;intelligence g\u00e9n\u00e9rale v\u00e9ritable sans la capacit\u00e9 formelle de cr\u00e9er, manipuler et \u00e9valuer des symboles \u00e0 travers les espaces de probl\u00e8mes d&rsquo;un monde infini.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<p>Card, S. K., Moran, T. P., &amp; Newell, A. (1983). <em>The Psychology of Human-Computer Interaction<\/em>. Lawrence Erlbaum Associates. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.crcpress.com\/The-Psychology-of-Human-Computer-Interaction\/Card-Moran-Newell\/p\/book\/9780898592436\">https:\/\/www.crcpress.com\/The-Psychology-of-Human-Computer-Interaction\/Card-Moran-Newell\/p\/book\/9780898592436<\/a><\/p>\n<p>Laird, J. E., Newell, A., &amp; Rosenbloom, P. S. (1987). SOAR: An architecture for general intelligence. <em>Artificial Intelligence<\/em>, 33(1), 1-64. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/0004-3702(87)90050-6\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/0004-3702(87)90050-6<\/a><\/p>\n<p>Newell, A. (1973). You can&rsquo;t play 20 questions with nature and win: Comments on the eighth annual Carnegie symposium on cognition. In W. G. Chase (Ed.), <em>Visual Information Processing<\/em> (pp. 283-308). Academic Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/B978-0-12-168050-3.50014-9\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/B978-0-12-168050-3.50014-9<\/a><\/p>\n<p>Newell, A. (1980). Physical symbol systems. <em>Cognitive Science<\/em>, 4(2), 135-183. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1207\/s15516709cog0402_2\">https:\/\/doi.org\/10.1207\/s15516709cog0402_2<\/a><\/p>\n<p>Newell, A. (1982). The knowledge level. <em>Artificial Intelligence<\/em>, 18(1), 87-127. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/0004-3702(82)90012-1\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/0004-3702(82)90012-1<\/a><\/p>\n<p>Newell, A. (1990). <em>Unified Theories of Cognition<\/em>. Harvard University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.hup.harvard.edu\/books\/9780674921016\">https:\/\/www.hup.harvard.edu\/books\/9780674921016<\/a><\/p>\n<p>Newell, A., &amp; Rosenbloom, P. S. (1981). Mechanisms of skill acquisition and the law of practice. In J. R. Anderson (Ed.), <em>Cognitive Skills and Their Acquisition<\/em> (pp. 1-55). Lawrence Erlbaum Associates.<\/p>\n<p>Newell, A., Shaw, J. C., &amp; Simon, H. A. (1958). Elements of a theory of human problem solving. <em>Psychological Review<\/em>, 65(3), 151-166. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0048495\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0048495<\/a><\/p>\n<p>Newell, A., Shaw, J. C., &amp; Simon, H. A. (1959). Report on a general problem-solving program. <em>Proceedings of the International Conference on Information Processing<\/em> (pp. 256-264). UNESCO.<\/p>\n<p>Newell, A., &amp; Simon, H. A. (1956). The logic theory machine: A complex information processing system. <em>IRE Transactions on Information Theory<\/em>, 2(3), 61-79. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1109\/TIT.1956.1056797\">https:\/\/doi.org\/10.1109\/TIT.1956.1056797<\/a><\/p>\n<p>Newell, A., &amp; Simon, H. A. (1972). <em>Human Problem Solving<\/em>. Prentice-Hall. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/direct.mit.edu\/books\/book\/2379\/Human-Problem-Solving\">https:\/\/direct.mit.edu\/books\/book\/2379\/Human-Problem-Solving<\/a><\/p>\n<p>Newell, A., &amp; Simon, H. A. (1976). Computer science as empirical inquiry: Symbols and search. <em>Communications of the ACM<\/em>, 19(3), 113-126. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1145\/360018.360022\">https:\/\/doi.org\/10.1145\/360018.360022<\/a><\/p>\n<p>Rosenbloom, P. S., Laird, J. E., &amp; Newell, A. (Eds.). (1993). <em>The Soar Papers: Research on Integrated Intelligence<\/em>. MIT Press.<\/p>\n<p>Simon, H. A. (1991). <em>Models of My Life<\/em>. Basic Books.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une analyse acad\u00e9mique approfondie de la vie et de l&rsquo;\u0153uvre d&rsquo;Allen Newell (1927-1992), pionnier de la psychologie cognitive et de l&rsquo;architecture de l&rsquo;esprit.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[1516,647],"tags":[4687,21516,424,93,11805],"class_list":["post-14005","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-histoire-de-la-psychologie","category-psychologie-cognitive","tag-allen-newell","tag-architectures-cognitives","tag-intelligence-artificielle","tag-psychologie-cognitive","tag-soar"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/14005","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=14005"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/14005\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=14005"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=14005"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=14005"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}