{"id":13962,"date":"2026-10-07T04:54:51","date_gmt":"2026-10-07T04:54:51","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/alexius-meinong-1853-1920-psychologie-theorie-objets\/"},"modified":"2026-10-07T04:54:51","modified_gmt":"2026-10-07T04:54:51","slug":"alexius-meinong-1853-1920-psychologie-theorie-objets","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=alexius-meinong-1853-1920-psychologie-theorie-objets","title":{"rendered":"Alexius Meinong &#8211; 1853 1920"},"content":{"rendered":"<p>Figure incontournable mais fr\u00e9quemment m\u00e9connue de la philosophie austro-allemande du tournant des XIXe et XXe si\u00e8cles, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/meinong\/\">Alexius Meinong<\/a> (1853\u20131920) incarne une tentative d&rsquo;une audace conceptuelle rare : celle de refonder la philosophie de l&rsquo;esprit et la m\u00e9taphysique \u00e0 travers une investigation scrupuleuse des structures intentionnelles de la conscience et de la totalit\u00e9 des objets susceptibles d&rsquo;\u00eatre pens\u00e9s. Form\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/brentano\/\">Franz Brentano<\/a> \u00e0 Vienne, contemporain d&rsquo;Edmund Husserl et de Christian von Ehrenfels, Meinong a b\u00e2ti \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Graz un p\u00f4le intellectuel de premier ordre, conjuguant l&rsquo;analyse conceptuelle la plus rigoureuse \u00e0 la mise en place pionni\u00e8re d&rsquo;un laboratoire de psychologie exp\u00e9rimentale. Loin de s&rsquo;enfermer dans un empirisme \u00e9troit ou dans un id\u00e9alisme sp\u00e9culatif, sa d\u00e9marche a inaugur\u00e9 une science globale et autonome des objets en tant que tels, la <em>Gegenstandstheorie<\/em>.<\/p>\n<p>Le destin philosophique de Meinong est singulier. Souvent r\u00e9duit, par l&rsquo;entremise de la c\u00e9l\u00e8bre controverse logico-s\u00e9mantique initi\u00e9e par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/russell\/\">Bertrand Russell<\/a>, \u00e0 la caricature d&rsquo;un penseur ayant peupl\u00e9 le monde d&rsquo;entit\u00e9s monstrueuses telles que des cercles carr\u00e9s ou des montagnes d&rsquo;or, le philosophe autrichien fut en r\u00e9alit\u00e9 un syst\u00e9maticien minutieux. Son \u0153uvre s&rsquo;efforce de r\u00e9pondre \u00e0 une aporie fondamentale l\u00e9gu\u00e9e par la modernit\u00e9 : comment l&rsquo;esprit humain peut-il se rapporter avec sens, v\u00e9rit\u00e9 et rigueur \u00e0 ce qui n&rsquo;existe pas dans le tissu spatio-temporel ? \u00c0 travers l&rsquo;\u00e9laboration de concepts novateurs tels que l&rsquo;ext\u00e9riorit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00eatre (<em>Aussersein<\/em>), les objets d&rsquo;ordre sup\u00e9rieur, les \u00e9tats de choses objectifs (<em>Objektive<\/em>) et les suppositions (<em>Annahmen<\/em>), Meinong a propos\u00e9 une cartographie compl\u00e8te des actes mentaux et de leurs corr\u00e9lats objectifs.<\/p>\n<p>Cet article propose une exploration int\u00e9grale et syst\u00e9matique de l&rsquo;itin\u00e9raire intellectuel, des d\u00e9couvertes psychologiques et des innovations ontologiques d&rsquo;Alexius Meinong. De ses racines viennoises \u00e0 ses exp\u00e9rimentations novatrices \u00e0 Graz, en passant par sa th\u00e9orie des valeurs et ses r\u00e9sonances contemporaines au sein des sciences cognitives et de la s\u00e9mantique formelle, il s&rsquo;agira de restituer la coh\u00e9rence d&rsquo;un \u00e9difice th\u00e9orique qui a profond\u00e9ment transform\u00e9 notre compr\u00e9hension de la perception, du langage, de la fiction et de la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<h2>1. Introduction \u00e0 la vie et \u00e0 la formation intellectuelle d&rsquo;Alexius Meinong<\/h2>\n<h3>1.1 Origines familiales et premi\u00e8res ann\u00e9es de formation \u00e0 Vienne<\/h3>\n<p>Alexius Meinong, de son nom complet Alexius Meinong, Ritter von Handschuchsheim, na\u00eet le 17 juillet 1853 \u00e0 Lemberg, alors capitale du royaume de Galicie et de Lodom\u00e9rie au sein de l&rsquo;Empire d&rsquo;Autriche (aujourd&rsquo;hui Lviv, en Ukraine). Issu d&rsquo;une famille noble austro-allemande de tradition militaire et administrative, il grandit dans une atmosph\u00e8re marqu\u00e9e par la rigueur, le loyalisme imp\u00e9rial et le culte du devoir civique. Son p\u00e8re, Anton von Meinong, \u00e9tait un officier sup\u00e9rieur de l&rsquo;arm\u00e9e autrichienne, parvenu au rang de g\u00e9n\u00e9ral de division, ce qui conf\u00e9rait au jeune Alexius un statut social privil\u00e9gi\u00e9 et le destinait naturellement aux hautes fonctions de l&rsquo;\u00c9tat habsbourgeois. Cependant, la sant\u00e9 fragile du jeune gar\u00e7on et sa pr\u00e9disposition marqu\u00e9e pour les sp\u00e9culations de l&rsquo;esprit vont rapidement infl\u00e9chir ce parcours attendu vers les chemins plus aust\u00e8res mais tout aussi disciplin\u00e9s de la recherche acad\u00e9mique.<\/p>\n<p>La famille s&rsquo;\u00e9tablit \u00e0 Vienne, o\u00f9 Alexius accomplit ses \u00e9tudes secondaires au sein du tr\u00e8s r\u00e9put\u00e9 <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.akg-wien.at\/\">Akademisches Gymnasium<\/a>. Cette institution d&rsquo;\u00e9lite, creuset de l&rsquo;intelligentsia viennoise du XIXe si\u00e8cle, dispense une \u00e9ducation humaniste classique d&rsquo;une exceptionnelle densit\u00e9. Le jeune Meinong s&rsquo;y distingue par ses facilit\u00e9s dans l&rsquo;apprentissage des langues anciennes, mais \u00e9galement par une curiosit\u00e9 polymorphe. Durant son adolescence, ses centres d&rsquo;int\u00e9r\u00eat intellectuels se partagent avec une intensit\u00e9 \u00e9gale entre l&rsquo;histoire politique, le droit et les math\u00e9matiques. Il manifeste d\u00e9j\u00e0 un penchant prononc\u00e9 pour la pr\u00e9cision m\u00e9thodique et le classement syst\u00e9matique des faits empiriques, un trait d&rsquo;esprit qui ne le quittera jamais et qui deviendra l&rsquo;une des marques distinctives de sa production philosophique future.<\/p>\n<p>Lorsqu&rsquo;il franchit les portes de l&rsquo;Universit\u00e9 de Vienne \u00e0 l&rsquo;automne 1870, Meinong s&rsquo;inscrit initialement en droit et en histoire, sous la direction de professeurs prestigieux \u00e0 l&rsquo;instar de Theodor von Sickel. Il obtient d&rsquo;ailleurs son doctorat en histoire en 1874, consacrant ses premi\u00e8res recherches document\u00e9es \u00e0 l&rsquo;histoire m\u00e9di\u00e9vale et \u00e0 l&rsquo;examen critique des sources diplomatiques imp\u00e9riales. Toutefois, l&rsquo;orientation strictement positiviste et documentaire de la corporation des historiens viennois laisse inassouvie son aspiration \u00e0 une clarification ultime des fondements de la pens\u00e9e rationnelle. C&rsquo;est \u00e0 ce tournant critique de sa jeunesse que la philosophie fait irruption dans son existence, offrant le cadre th\u00e9orique unifi\u00e9 dont il \u00e9prouvait la n\u00e9cessit\u00e9 m\u00e9thodologique.<\/p>\n<h3>1.2 La rencontre d\u00e9terminante avec Franz Brentano<\/h3>\n<p>En 1874, l&rsquo;arriv\u00e9e de Franz Brentano \u00e0 la chaire de philosophie de l&rsquo;Universit\u00e9 de Vienne bouleverse le paysage intellectuel autrichien. Pr\u00eatre d\u00e9froqu\u00e9, dot\u00e9 d&rsquo;un charisme oratoire magn\u00e9tique et porteur d&rsquo;un projet ambitieux de r\u00e9forme philosophique inspir\u00e9 d&rsquo;Aristote et de l&#8217;empirisme britannique, Brentano captive imm\u00e9diatement l&rsquo;\u00e9lite \u00e9tudiante. Meinong, s\u00e9duit par l&rsquo;id\u00e9al brentanien selon lequel \u00ab la m\u00e9thode de la philosophie ne doit \u00eatre autre que celle des sciences de la nature \u00bb, int\u00e8gre avec enthousiasme le cercle de ce nouveau ma\u00eetre. Aux c\u00f4t\u00e9s de condisciples appel\u00e9s \u00e0 un avenir brillant, parmi lesquels figurent le jeune <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/husserl\/\">Edmund Husserl<\/a>, Christian von Ehrenfels, Alois H\u00f6fler et Kasimir Twardowski, Meinong s&rsquo;initie \u00e0 la psychologie descriptive et \u00e0 l&rsquo;analyse rigoureuse des v\u00e9cus psychiques.<\/p>\n<p>L&rsquo;influence de Brentano sur Meinong s&rsquo;av\u00e8re d\u00e9cisive \u00e0 travers la r\u00e9habilitation du concept scolastique d&rsquo;intentionnalit\u00e9. L&rsquo;id\u00e9e fondamentale selon laquelle tout acte de conscience se caract\u00e9rise par la direction vers un contenu ou la vis\u00e9e d&rsquo;un objet devient le pivot de l&rsquo;ensemble des r\u00e9flexions du jeune chercheur. Pour Brentano, la conscience n&rsquo;est jamais un r\u00e9cipient passif, mais une dynamique relationnelle permanente : toute repr\u00e9sentation repr\u00e9sente quelque chose, tout jugement affirme ou nie quelque chose, tout amour aime quelque chose. Cette conception fournit \u00e0 Meinong la cl\u00e9 de vo\u00fbte de sa future psychologie cognitive. N\u00e9anmoins, l&rsquo;attitude de Meinong au sein de l&rsquo;\u00e9cole de Vienne ne rel\u00e8ve pas d&rsquo;une d\u00e9votion aveugle ; son esprit scrupuleux et analytique commence tr\u00e8s t\u00f4t \u00e0 percevoir des tensions insolubles au sein de l&rsquo;enseignement magistral, en particulier quant au statut exact de l&rsquo;objet vis\u00e9 lorsque celui-ci est inexistant.<\/p>\n<p>Sous la supervision de Brentano, Meinong pr\u00e9pare sa th\u00e8se d&rsquo;habilitation, qu&rsquo;il soutient avec succ\u00e8s en 1878. Ce travail acad\u00e9mique majeur est constitu\u00e9 de deux \u00e9tudes monographiques consacr\u00e9es \u00e0 David Hume, intitul\u00e9es <em>Hume-Studien<\/em>. Dans le premier volet, consacr\u00e9 \u00e0 la th\u00e9orie des id\u00e9es abstraites chez Hume, Meinong met \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve l&#8217;empirisme classique et d\u00e9montre les insuffisances du nominalisme psychologisant. Le second volet, consacr\u00e9 \u00e0 la th\u00e9orie des relations, marque le d\u00e9but d&rsquo;une \u00e9mancipation d\u00e9finitive vis-\u00e0-vis de l&rsquo;orthodoxie brentanienne. Meinong y d\u00e9montre que les relations ne sont pas de simples fictions subjectives produites par l&rsquo;esprit, mais poss\u00e8dent une l\u00e9galit\u00e9 propre. Cet affranchissement conceptuel consomme l&rsquo;\u00e9loignement personnel et th\u00e9orique entre le ma\u00eetre autoritaire et le disciple ind\u00e9pendant, qui refuse de restreindre la philosophie aux seules fronti\u00e8res de la psychologie immanente.<\/p>\n<h3>1.3 L&rsquo;installation \u00e0 Graz et l&rsquo;affirmation d&rsquo;une chaire professorale<\/h3>\n<p>D\u00e9sireux de conqu\u00e9rir une autonomie universitaire compl\u00e8te, Alexius Meinong quitte l&rsquo;atmosph\u00e8re intellectuelle surchauff\u00e9e de la capitale viennoise pour rejoindre l&rsquo;Universit\u00e9 Karl-Franzens de Graz, en Styrie. Nomm\u00e9 d&rsquo;abord professeur extraordinaire en 1882, il est promu professeur ordinaire de philosophie en 1889, chaire qu&rsquo;il occupera avec une fid\u00e9lit\u00e9 in\u00e9branlable jusqu&rsquo;\u00e0 sa mort en 1920, d\u00e9clinant m\u00eame des invitations prestigieuses venues d&rsquo;autres universit\u00e9s allemandes. \u00c0 Graz, loin des rivalit\u00e9s de c\u00e9nacles qui d\u00e9chirent Vienne, Meinong entreprend de m\u00e9tamorphoser cette universit\u00e9 provinciale en une place forte incontournable de la recherche europ\u00e9enne en philosophie analytique et en psychologie scientifique naissante.<\/p>\n<p>L&rsquo;installation en Styrie co\u00efncide avec une p\u00e9riode de labeur intellectuel intensif. Meinong ne con\u00e7oit pas son professorat comme un simple enseignement d&rsquo;histoire de la philosophie, mais comme une v\u00e9ritable entreprise de laboratoire intellectuel. Il attire imm\u00e9diatement autour de lui des \u00e9tudiants talentueux, s\u00e9duits par son \u00e9thique de travail rigoureuse, sa modestie personnelle et son souci obsessionnel de la clart\u00e9 argumentative. Il y d\u00e9veloppe une p\u00e9dagogie novatrice, articul\u00e9e autour de s\u00e9minaires avanc\u00e9s o\u00f9 chaque participant est encourag\u00e9 \u00e0 diss\u00e9quer impitoyablement les th\u00e8ses propos\u00e9es. Le ma\u00eetre de Graz ne cherche pas \u00e0 fonder une secte de fid\u00e8les, mais une communaut\u00e9 de chercheurs critiques, capable de tester exp\u00e9rimentalement et logiquement la r\u00e9sistance des concepts philosophiques les plus abstraits.<\/p>\n<p>Cette volont\u00e9 d&rsquo;institutionnaliser une nouvelle mani\u00e8re de philosopher se heurte toutefois \u00e0 d&rsquo;importants d\u00e9fis institutionnels et financiers. \u00c0 cette \u00e9poque, la psychologie n&rsquo;est pas reconnue en Autriche comme une discipline autonome ; elle demeure administrativement subordonn\u00e9e aux facult\u00e9s de philosophie traditionnelles, souvent domin\u00e9es par des figures n\u00e9o-kantiennes ou sp\u00e9culatives r\u00e9tives \u00e0 l&#8217;empirisme exp\u00e9rimental. Meinong doit d\u00e9ployer des tr\u00e9sors de diplomatie universitaire pour justifier la l\u00e9gitimit\u00e9 des investigations empiriques au sein de son d\u00e9partement. Il parvient n\u00e9anmoins \u00e0 convaincre le minist\u00e8re de l&rsquo;\u00c9ducation de la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;octroyer des cr\u00e9dits pour doter l&rsquo;universit\u00e9 d&rsquo;instruments de mesure psychologique, posant ainsi les jalons institutionnels de ce qui deviendra la c\u00e9l\u00e8bre \u00c9cole de Graz (<em>Grazer Schule<\/em>).<\/p>\n<h2>2. L&rsquo;h\u00e9ritage brentanien et l&rsquo;\u00e9volution vers la psychologie descriptive<\/h2>\n<h3>2.1 L&rsquo;assimilation critique de la psychologie empirique de Brentano<\/h3>\n<p>La publication en 1874 de l&rsquo;ouvrage capital de Franz Brentano, <em>La Psychologie du point de vue empirique<\/em>, avait refond\u00e9 la discipline en lui assignant pour t\u00e2che l&rsquo;investigation ph\u00e9nom\u00e9nologique rigoureuse des faits de conscience. Meinong assimile avec une grande acuit\u00e9 technique la tripartition conceptuelle brentanienne, laquelle distingue de mani\u00e8re irr\u00e9ductible l&rsquo;acte psychique (l&rsquo;op\u00e9ration de conscience), le contenu de cet acte (la modalit\u00e9 par laquelle la conscience saisit) et l&rsquo;objet (ce vers quoi l&rsquo;acte se transcende). Toutefois, d\u00e8s ses premi\u00e8res publications syst\u00e9matiques des ann\u00e9es 1880, Meinong manifeste une insatisfaction croissante \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de la mani\u00e8re dont Brentano traite le statut de l&rsquo;objet intentionnel.<\/p>\n<p>Dans sa premi\u00e8re formulation, Brentano soutenait l&rsquo;\u00ab inexistence intentionnelle \u00bb de l&rsquo;objet, une expression h\u00e9rit\u00e9e des penseurs m\u00e9di\u00e9vaux signifiant la pr\u00e9sence de l&rsquo;objet <em>\u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur<\/em> de l&rsquo;acte psychique sous forme immanente. Pour Meinong, cette position rec\u00e8le un risque mortel de rechute dans l&rsquo;id\u00e9alisme subjectiviste : si l&rsquo;objet de pens\u00e9e n&rsquo;est qu&rsquo;une composante interne de l&rsquo;esprit du sujet pensant, la connaissance perd toute prise sur la r\u00e9alit\u00e9 ext\u00e9rieure et objective. Meinong rejette vigoureusement ce repli sur l&rsquo;immanence. Il pose avec fermet\u00e9 qu&rsquo;il convient de distinguer absolument le contenu de l&rsquo;acte, qui est un \u00e9tat psychologique r\u00e9el et temporellement localis\u00e9 dans l&rsquo;esprit du sujet, de l&rsquo;objet vis\u00e9, qui demeure irr\u00e9ductible \u00e0 l&rsquo;esprit, m\u00eame lorsque cet objet ne poss\u00e8de aucune r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle dans le monde physique.<\/p>\n<p>Ce geste th\u00e9orique lib\u00e8re la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/phenomenology\/\">ph\u00e9nom\u00e9nologie descriptive<\/a> meinongienne des entraves de l&rsquo;immanentisme. L&rsquo;investigation des ph\u00e9nom\u00e8nes mentaux ne consiste plus \u00e0 inventorier des images mentales closes sur elles-m\u00eames, mais \u00e0 analyser la mani\u00e8re dont des actes subjectifs se rapportent \u00e0 des entit\u00e9s qui poss\u00e8dent leurs propres d\u00e9terminations intrins\u00e8ques. La t\u00e2che de la psychologie descriptive consiste d\u00e8s lors \u00e0 cartographier la vari\u00e9t\u00e9 infinie de ces relations sans jamais amalgamer la r\u00e9alit\u00e9 de l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue et la nature de l&rsquo;entit\u00e9 vers laquelle l&rsquo;attention est dirig\u00e9e.<\/p>\n<h3>2.2 La clarification de la notion d&rsquo;acte psychique<\/h3>\n<p>Afin de pr\u00e9munir sa th\u00e9orie contre toute d\u00e9rive sensualiste ou mat\u00e9rialiste r\u00e9ductrice, Alexius Meinong consacre de longs m\u00e9moires \u00e0 l&rsquo;\u00e9lucidation de la structure interne de l&rsquo;acte psychique. L&rsquo;acte n&rsquo;est en aucun cas une substance statique, ni un conglom\u00e9rat m\u00e9canique de sensations \u00e9l\u00e9mentaires associ\u00e9es selon des lois d&rsquo;habitude nerveuse, comme le pr\u00e9tendaient les h\u00e9ritiers de John Locke et d&rsquo;Alexander Bain. Pour Meinong, l&rsquo;acte psychique est un \u00e9v\u00e9nement temporel dynamique, une vis\u00e9e dirig\u00e9e vers un horizon d&rsquo;intelligibilit\u00e9. Il se caract\u00e9rise par une transitivit\u00e9 essentielle : il n&rsquo;existe pas d&rsquo;acte \u00e0 vide ; tout acte est constitutif d&rsquo;un rapport \u00e0 autre chose que lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Meinong op\u00e8re une diff\u00e9renciation m\u00e9thodique d&rsquo;une rare finesse entre l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue (<em>Erlebnis<\/em>) et ce qui est vis\u00e9 (<em>das Erfasste<\/em>). Lorsque j&rsquo;observe une couleur rouge, l&rsquo;acte de sentir ou de percevoir la couleur rouge est un processus psychologique temporel, localisable dans mon histoire individuelle, d\u00e9butant \u00e0 un instant pr\u00e9cis et prenant fin peu apr\u00e8s. En revanche, le rouge lui-m\u00eame n&rsquo;est en rien psychologique : il n&rsquo;a ni angoisse, ni dur\u00e9e mentale, ni conscience de soi. Cette distinction permet \u00e0 Meinong de contourner le r\u00e9ductionnisme physiologique sans basculer dans le spiritualisme m\u00e9taphysique. L&rsquo;esprit humain est appr\u00e9hend\u00e9 comme une activit\u00e9 d&rsquo;appr\u00e9hension et non comme une fabrique de fant\u00f4mes int\u00e9rieurs.<\/p>\n<p>Cette approche purement analytique de l&rsquo;int\u00e9riorit\u00e9 accorde une place primordiale \u00e0 l&rsquo;introspection m\u00e9thodique, mais une introspection qui se garde de toute confusion entre l&rsquo;outil d&rsquo;observation et la cible observ\u00e9e. Meinong insiste sur le fait que la psychologie de l&rsquo;acte ne doit pas chercher \u00e0 expliquer pr\u00e9matur\u00e9ment les processus mentaux par des sch\u00e9mas neuronaux hypoth\u00e9tiques \u2014 attitude fr\u00e9quente dans la physiologie allemande de l&rsquo;\u00e9poque \u2014, mais doit d&rsquo;abord d\u00e9crire avec une minutie quasi g\u00e9om\u00e9trique les types qualitatifs d&rsquo;actes qui composent la texture de la vie consciente.<\/p>\n<h3>2.3 La rupture avec le psychologisme dominant<\/h3>\n<p>La fin du XIXe si\u00e8cle est marqu\u00e9e en Europe par l&rsquo;apog\u00e9e du psychologisme, un courant philosophique puissant, repr\u00e9sent\u00e9 par des auteurs comme John Stuart Mill, Christoph von Sigwart ou Theodor Lipps, qui pr\u00e9tend r\u00e9duire les lois de la logique, de l&rsquo;\u00e9thique et des math\u00e9matiques \u00e0 de simples lois empiriques du fonctionnement du cerveau humain. Selon cette doctrine, le principe de non-contradiction ou les axiomes de la g\u00e9om\u00e9trie ne seraient que des habitudes biologiques de pens\u00e9e que l&rsquo;homme applique parce que son syst\u00e8me nerveux est constitu\u00e9 d&rsquo;une mani\u00e8re d\u00e9termin\u00e9e, laissant ouverte la possibilit\u00e9 qu&rsquo;une autre esp\u00e8ce intelligente poss\u00e8de une logique totalement diff\u00e9rente.<\/p>\n<p>Meinong s&rsquo;\u00e9rige avec une virulence intellectuelle remarquable contre ce r\u00e9ductionnisme anthropologique. Tout en d\u00e9veloppant une psychologie de pointe, il refuse cat\u00e9goriquement de sacrifier l&rsquo;objectivit\u00e9 id\u00e9ale et universelle des lois logiques sur l&rsquo;autel de la biologie c\u00e9r\u00e9brale. Pour le philosophe de Graz, affirmer que \u00ab 2 + 2 = 4 \u00bb n&rsquo;\u00e9quivaut absolument pas \u00e0 constater un fait empirique relatif \u00e0 la machinerie c\u00e9r\u00e9brale d&rsquo;un individu en train de compter sur ses doigts ; c&rsquo;est \u00e9noncer une v\u00e9rit\u00e9 n\u00e9cessaire reliant des entit\u00e9s id\u00e9ales qui subsistent ind\u00e9pendamment de l&rsquo;existence m\u00eame de toute esp\u00e8ce humaine dans l&rsquo;univers.<\/p>\n<p>Cette prise de position place Meinong dans un dialogue parall\u00e8le avec son contemporain <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/husserl\/\">Edmund Husserl<\/a>, qui publiera en 1900 le premier tome de ses <em>Recherches logiques<\/em>, c\u00e9l\u00e9br\u00e9 comme l&rsquo;assaut d\u00e9finitif contre le psychologisme. Meinong, pour sa part, avait engag\u00e9 ce combat d\u00e8s les ann\u00e9es 1880 au moyen d&rsquo;outils analytiques similaires. Cependant, tandis que Husserl bifurquera progressivement vers un id\u00e9alisme transcendantal ph\u00e9nom\u00e9nologique, Meinong maintiendra un r\u00e9alisme conceptuel intransigeant. Il soutient que la psychologie descriptive n&rsquo;a pas pour mission de dissoudre les v\u00e9rit\u00e9s de la logique, mais de documenter la fa\u00e7on dont un esprit fini parvient, par des actes empiriques, \u00e0 entrer en contact avec des normes et des lois id\u00e9ales absolument trans-temporelles.<\/p>\n<h2>3. La fondation du laboratoire de psychologie exp\u00e9rimentale de Graz<\/h2>\n<h3>3.1 L&rsquo;\u00e9tablissement historique du premier laboratoire autrichien en 1894<\/h3>\n<p>Conscient que la psychologie descriptive ne saurait s&rsquo;accomplir pleinement sans l&rsquo;appui de protocoles de v\u00e9rification quantitative et exp\u00e9rimentale, Alexius Meinong con\u00e7oit au d\u00e9but des ann\u00e9es 1890 l&rsquo;ambition de doter l&rsquo;Universit\u00e9 de Graz d&rsquo;un outil de recherche scientifique in\u00e9dit. En 1879, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/wilhelm-wundt\/\">Wilhelm Wundt<\/a> avait ouvert \u00e0 Leipzig le premier laboratoire de psychologie exp\u00e9rimentale au monde, propulsant l&rsquo;Empire allemand au premier rang mondial de cette nouvelle science. L&rsquo;Autriche-Hongrie accusait un retard institutionnel criant dans ce domaine. Meinong entreprend alors de combler cette lacune avec une t\u00e9nacit\u00e9 administrative remarquable.<\/p>\n<p>Durant plusieurs ann\u00e9es, Meinong engage d&rsquo;interminables n\u00e9gociations avec le minist\u00e8re imp\u00e9rial de l&rsquo;\u00c9ducation et des Cultes \u00e0 Vienne. Il r\u00e9dige des m\u00e9moires justifiant le r\u00f4le strat\u00e9gique de l&rsquo;exp\u00e9rimentation pour la formation des futurs enseignants, des m\u00e9decins et des juristes. Face au scepticisme d&rsquo;une bureaucratie conservatrice, Meinong finance initialement l&rsquo;achat de certains appareils sur ses propres deniers personnels. Ses efforts finissent par porter leurs fruits : en 1894, le gouvernement autorise la cr\u00e9ation officielle du premier laboratoire de psychologie exp\u00e9rimentale d&rsquo;Autriche au sein de l&rsquo;Universit\u00e9 de Graz, allouant des cr\u00e9dits r\u00e9guliers pour son \u00e9quipement.<\/p>\n<p>Install\u00e9 dans les combles puis dans les salles d\u00e9di\u00e9es de l&rsquo;universit\u00e9, le laboratoire s&rsquo;\u00e9quipe rapidement d&rsquo;instruments de mesure psychophysique sophistiqu\u00e9s : tachistoscopes pour l&rsquo;\u00e9tude de la vitesse de perception visuelle, kin\u00e9siom\u00e8tres, chronom\u00e8tres de Hipp pour mesurer les temps de r\u00e9action \u00e0 la milliseconde pr\u00e8s, sonom\u00e8tres et roues phoniques pour les analyses de perception acoustique. Sous l&rsquo;impulsion de Meinong, ce lieu ne devient pas un simple atelier de d\u00e9monstration p\u00e9dagogique, mais un centre de pointe r\u00e9put\u00e9 dans toute l&rsquo;Europe centrale, attirant des chercheurs curieux de concilier l&rsquo;exactitude des sciences naturelles et la profondeur de la philosophie intentionnelle.<\/p>\n<h3>3.2 M\u00e9thodologie exp\u00e9rimentale et protocoles de recherche<\/h3>\n<p>La m\u00e9thodologie mise en place au laboratoire de Graz se singularise nettement par rapport \u00e0 celle du mod\u00e8le wundtien de Leipzig. Alors que Wundt privil\u00e9giait une approche souvent physiologique et \u00e9l\u00e9mentariste \u2014 cherchant \u00e0 d\u00e9composer la conscience en \u00ab atomes de sensation \u00bb isol\u00e9s \u2014, Meinong pr\u00e9conise une approche globale qu&rsquo;il qualifie d&rsquo;introspection contr\u00f4l\u00e9e et m\u00e9triquement \u00e9talonn\u00e9e. L&rsquo;exp\u00e9rimentation n&rsquo;a pas pour but de dissoudre le t\u00e9moignage de la conscience, mais de cr\u00e9er des conditions techniques standardis\u00e9es permettant au sujet de d\u00e9crire ses v\u00e9cus avec une exactitude reproductible.<\/p>\n<p>Les protocoles d\u00e9velopp\u00e9s \u00e0 Graz s&rsquo;articulent principalement autour de la psychophysique des seuils sensoriels et de la discrimination perceptive. Les exp\u00e9rimentateurs ne s&rsquo;int\u00e9ressent pas seulement aux sensations isol\u00e9es, mais \u00e9tudient de mani\u00e8re approfondie comment l&rsquo;esprit appr\u00e9hende des relations complexes entre stimuli. On y mesure les seuils diff\u00e9rentiels dans la perception des intensit\u00e9s lumineuses, des hauteurs tonales ou des intervalles de temps brefs, cherchant \u00e0 quantifier les limites de la pr\u00e9cision discriminative humaine.<\/p>\n<p>Un pan massif des travaux de laboratoire porte sur l&rsquo;investigation des <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Illusion_d%27optique\">illusions g\u00e9om\u00e9triques et visuelles<\/a> (telles que les figures de M\u00fcller-Lyer, de Z\u00f6llner ou de Poggendorff). Pour Meinong et ses collaborateurs, ces illusions ne constituent pas de banales anomalies de la r\u00e9tine ou de simples erreurs neuronales ; elles offrent au contraire une fen\u00eatre privil\u00e9gi\u00e9e sur les lois autonomes par lesquelles l&rsquo;esprit int\u00e8gre, structure et assimile l&rsquo;espace visuel. En faisant varier syst\u00e9matiquement les param\u00e8tres d&rsquo;\u00e9cartement, d&rsquo;angle ou de contraste temporel au moyen d&rsquo;appareils de projection calibr\u00e9s, les chercheurs d\u00e9montrent que la perception d&rsquo;une configuration globale ob\u00e9it \u00e0 des r\u00e8gles constructives autonomes irr\u00e9ductibles \u00e0 l&rsquo;excitation de r\u00e9cepteurs locaux.<\/p>\n<h3>3.3 La collaboration f\u00e9conde avec des assistants pionniers<\/h3>\n<p>Le rayonnement du laboratoire de Graz repose \u00e9galement sur la capacit\u00e9 extraordinaire de Meinong \u00e0 s&rsquo;entourer de collaborateurs brillants, dot\u00e9s de profils techniques hautement qualifi\u00e9s. Le premier et l&rsquo;un des plus marquants fut <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/ehrenfels\/\">Christian von Ehrenfels<\/a>. Bien qu&rsquo;ayant con\u00e7u les pr\u00e9mices th\u00e9oriques de son fameux article de 1890 sur les \u00ab qualit\u00e9s de forme \u00bb (<em>Gestaltqualit\u00e4ten<\/em>) \u00e0 Vienne, c&rsquo;est dans l&rsquo;\u00e9mulation intellectuelle avec Meinong et au contact des probl\u00e9matiques du laboratoire de Graz que ces notions s&rsquo;\u00e9panouissent, inaugurant la filiation historique de la psychologie de la forme.<\/p>\n<p>Cependant, le bras arm\u00e9 exp\u00e9rimental et technique le plus \u00e9minent de Meinong fut sans conteste le psychologue d&rsquo;origine dalmate <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/benussi\/\">Vittorio Benussi<\/a> (1878\u20131927). Dot\u00e9 d&rsquo;une ing\u00e9niosit\u00e9 hors pair pour la conception d&rsquo;appareils m\u00e9caniques, optiques et pneumatiques de mesure, Benussi prend la t\u00eate effective des op\u00e9rations de laboratoire \u00e0 Graz d\u00e8s les premi\u00e8res ann\u00e9es du XXe si\u00e8cle. Ses \u00e9tudes monumentales sur la perception stroboscopique du mouvement apparent, sur les d\u00e9formations temporelles du jugement r\u00e9trospectif et sur les modifications respiratoires induites par le mensonge (pr\u00e9figurant les polygraphes modernes) conf\u00e8rent au laboratoire une renomm\u00e9e internationale indiscutable.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, Meinong supervise et collabore avec des chercheurs comme Alois H\u00f6fler, Rudolf Ameseder et Stephan Witasek, qui enrichissent les protocoles en mati\u00e8re d&rsquo;esth\u00e9tique exp\u00e9rimentale et d&rsquo;investigation psychologique des \u00e9motions. Cette p\u00e9pini\u00e8re de savants forme ce qu&rsquo;il est convenu d&rsquo;appeler l&rsquo;\u00c9cole de Graz de psychologie cognitive exp\u00e9rimentale. Tous partagent la conviction meinongienne cardinale : la rigueur m\u00e9trologique la plus intransigeante doit imp\u00e9rativement s&rsquo;adosser \u00e0 une ontologie et \u00e0 une th\u00e9orie de la connaissance philosophiquement blind\u00e9es contre l&rsquo;amateurisme empiriste.<\/p>\n<h2>4. La th\u00e9orie des objets (Gegenstandstheorie) et ses racines psychologiques<\/h2>\n<h3>4.1 Gen\u00e8se et n\u00e9cessit\u00e9 th\u00e9orique d&rsquo;une science g\u00e9n\u00e9rale des objets<\/h3>\n<p>Malgr\u00e9 l&rsquo;intense activit\u00e9 exp\u00e9rimentale d\u00e9ploy\u00e9e au sein de son laboratoire, Alexius Meinong parvient \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle au constat d&rsquo;une carence fondamentale dans l&rsquo;architecture g\u00e9n\u00e9rale du savoir occidental. Dans son c\u00e9l\u00e8bre manifeste de 1904, <em>Sur la th\u00e9orie des objets<\/em> (<em>\u00dcber Gegenstandstheorie<\/em>), il formule une critique sans concession de l&rsquo;ontologie et de la m\u00e9taphysique traditionnelles. La m\u00e9taphysique classique, observe-t-il, s&rsquo;est rendue coupable d&rsquo;un pr\u00e9jug\u00e9 imm\u00e9morial qu&rsquo;il baptise le \u00ab pr\u00e9jug\u00e9 en faveur du r\u00e9el \u00bb (<em>das Vorurteil zugunsten des Wirklichen<\/em>). Elle n&rsquo;a admis comme dignes d&rsquo;investigation que les entit\u00e9s qui existent effectivement dans le temps et dans l&rsquo;espace.<\/p>\n<p>Pour Meinong, ce r\u00e9ductionnisme existentiel exclut d&#8217;embl\u00e9e l&rsquo;immense majorit\u00e9 des choses qui peuvent occuper la pens\u00e9e humaine. Lorsque les math\u00e9maticiens raisonnent sur des corps parfaits, lorsque les logiciens examinent des concepts contradictoires, ou lorsque tout \u00eatre humain imagine des cr\u00e9atures fabuleuses, songe \u00e0 des d\u00e9sirs irr\u00e9alisables ou planifie des \u00e9v\u00e9nements futurs qui n&rsquo;adviendront jamais, la pens\u00e9e ne s&rsquo;ab\u00eeme pas dans le n\u00e9ant : elle se rapporte \u00e0 des objets parfaitement distincts. Si la m\u00e9taphysique n&rsquo;est que la science de ce qui existe en acte, il devient imp\u00e9ratif de fonder une science beaucoup plus vaste, qui la d\u00e9passe et l&rsquo;englobe : la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/meinong\/#Geg\">th\u00e9orie des objets<\/a> en tant que tels, lib\u00e9r\u00e9e de la contingence de l&rsquo;existence empirique.<\/p>\n<p>La gen\u00e8se de cette science repose sur une radicalisation sans concession du principe intentionnel de Brentano. Meinong pose le postulat inconditionnel selon lequel tout acte mental vise obligatoirement un objet. Si un acte de pens\u00e9e est authentiquement conscient, il ne peut pas \u00eatre une relation reliant un sujet pensant \u00e0 un pur \u00ab rien \u00bb. Pour \u00e9viter l&rsquo;illusion solipsiste, il est n\u00e9cessaire d&rsquo;admettre que tout ce qui peut \u00eatre vis\u00e9, pens\u00e9, d\u00e9sir\u00e9 ou imagin\u00e9 constitue un \u00ab objet \u00bb (<em>Gegenstand<\/em>) l\u00e9gitime de la pens\u00e9e, dot\u00e9 de caract\u00e9ristiques propres, que cet objet soit incarn\u00e9 dans la mati\u00e8re physique, rel\u00e9gu\u00e9 aux abstractions de la logique ou condamn\u00e9 \u00e0 l&rsquo;absurdit\u00e9 conceptuelle.<\/p>\n<h3>4.2 Le principe d&rsquo;ind\u00e9pendance de l&rsquo;\u00eatre vis-\u00e0-vis de la pr\u00e9dication<\/h3>\n<p>Au c\u0153ur de la <em>Gegenstandstheorie<\/em> r\u00e9side l&rsquo;un des principes les plus r\u00e9volutionnaires de l&rsquo;histoire de la logique moderne : le principe d&rsquo;ind\u00e9pendance du <em>Sosein<\/em> (l&rsquo;essence, le \u00ab fait d&rsquo;\u00eatre ainsi \u00bb, la pr\u00e9dication) vis-\u00e0-vis du <em>Sein<\/em> (l&rsquo;\u00eatre, l&rsquo;existence). Meinong r\u00e9sume cette d\u00e9couverte capitale par la formule suivante : \u00ab L&rsquo;objet en tant que tel est par nature ext\u00e9rieur \u00e0 l&rsquo;\u00eatre \u00bb (<em>Das Aussersein des reinen Gegenstandes<\/em>). En termes limpides, cela signifie que la nature d&rsquo;un objet, l&rsquo;ensemble de ses propri\u00e9t\u00e9s et pr\u00e9dicats, ne d\u00e9pend en aucune mani\u00e8re du fait que cet objet existe ou n&rsquo;existe pas dans la r\u00e9alit\u00e9 empirique.<\/p>\n<p>Pour \u00e9tayer cette th\u00e8se saisissante, Meinong prend des exemples \u00e9l\u00e9mentaires. Consid\u00e9rons une figure g\u00e9om\u00e9trique impossible comme le fameux \u00ab cercle carr\u00e9 \u00bb. Cet objet ne poss\u00e8de manifestement aucune existence mat\u00e9rielle dans notre univers, et ne peut pas davantage en poss\u00e9der dans un quelconque monde possible en raison de sa contradiction interne. Pourtant, il est parfaitement vrai et v\u00e9rifiable d&rsquo;affirmer que le cercle carr\u00e9 est \u00e0 la fois circulaire et pourvu de quatre c\u00f4t\u00e9s rectilignes \u00e9gaux, tandis qu&rsquo;il est faux de pr\u00e9tendre qu&rsquo;il est une pyramide ou qu&rsquo;il a la couleur bleue. Ses pr\u00e9dicats (son <em>Sosein<\/em>) sont donc rigoureusement d\u00e9termin\u00e9s et stables, alors m\u00eame que son \u00eatre (son <em>Sein<\/em>) est n\u00e9ant absolu.<\/p>\n<p>Meinong brise ainsi le postulat d&rsquo;origine aristot\u00e9licienne et leibnizienne affirmant qu&rsquo;une chose doit n\u00e9cessairement \u00eatre pour pouvoir poss\u00e9der des attributs v\u00e9ritables. L&rsquo;ext\u00e9riorit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00eatre (<em>Aussersein<\/em>) d\u00e9signe ce statut originaire de tout objet concevable : avant m\u00eame que ne se pose la question factuelle de son existence spatio-temporelle ou de sa consistance ontologique, l&rsquo;objet se pr\u00e9sente avec ses traits distinctifs \u00e0 l&rsquo;esprit rationnel. La v\u00e9rit\u00e9 d&rsquo;un \u00e9nonc\u00e9 descriptif (\u00ab La montagne d&rsquo;or est compos\u00e9e d&rsquo;or \u00bb) est logiquement autonome par rapport au constat g\u00e9ographique selon lequel la Terre ne contient aucune montagne de m\u00e9tal pr\u00e9cieux.<\/p>\n<h3>4.3 Cons\u00e9quences psychologiques de la th\u00e9orie pour la cognition<\/h3>\n<p>La th\u00e9orie des objets produit une onde de choc th\u00e9orique sur la compr\u00e9hension psychologique des processus cognitifs. Elle permet en premier lieu d&rsquo;\u00e9lucider la nature de la pens\u00e9e abstraite sans devoir postuler un \u00ab Ciel des Id\u00e9es \u00bb platonicien magique ni sombrer dans les apories du nominalisme lock\u00e9en. Penser \u00e0 la justice, au nombre premier sup\u00e9rieur \u00e0 mille ou \u00e0 l&rsquo;ensemble vide ne revient pas \u00e0 fantasmer un r\u00e9sidu physiologique d&rsquo;images sensorielles d\u00e9grad\u00e9es, mais \u00e0 orienter directement un acte intellectuel vers un objet id\u00e9al pourvu d&rsquo;une teneur pr\u00e9dicative rigoureuse.<\/p>\n<p>Elle r\u00e9sout \u00e9galement le myst\u00e8re tenace de la fiction et du jeu d&rsquo;imagination. Quand un enfant joue avec un dragon imaginaire, ou lorsqu&rsquo;un lecteur compatit aux malheurs d&rsquo;Hamlet, la psychologie meinongienne explique que la conscience se rapporte \u00e0 un objet intentionnel incomplet mais dot\u00e9 de pr\u00e9dicats r\u00e9els \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du champ de la fiction narrative. L&rsquo;\u00e9motion esth\u00e9tique, l&rsquo;angoisse fictionnelle ou la jubilation po\u00e9tique ne s&rsquo;adressent pas au vide : elles r\u00e9agissent \u00e0 des constellations r\u00e9elles de propri\u00e9t\u00e9s inscrites dans l&rsquo;horizon de l&rsquo;<em>Aussersein<\/em>.<\/p>\n<p>Enfin, cette th\u00e9orie r\u00e9invente l&rsquo;analyse de l&rsquo;erreur cognitive et du d\u00e9lire hallucinatoire. Dans les th\u00e9ories psychologiques concurrentes, si un explorateur croit apercevoir une oasis dans le d\u00e9sert alors qu&rsquo;il n&rsquo;y a que du sable, on est contraint de dire que son esprit \u00ab ne voit rien \u00bb ou ne voit que sa propre chimie interne. Chez Meinong, l&rsquo;explorateur voit bel et bien un objet \u2014 en l&rsquo;occurrence, une oasis non-existante \u2014, caract\u00e9ris\u00e9 par de l&rsquo;eau et des palmiers. L&rsquo;erreur ne r\u00e9side pas dans l&rsquo;absence de l&rsquo;objet vis\u00e9 par la repr\u00e9sentation, mais dans le jugement pr\u00e9cipit\u00e9 qui a ind\u00fbment coll\u00e9 l&rsquo;attribut de l&rsquo;\u00ab existence spatio-temporelle \u00bb \u00e0 un objet qui en \u00e9tait factuellement d\u00e9pourvu.<\/p>\n<h2>5. La classification syst\u00e9matique des objets et de leurs modalit\u00e9s<\/h2>\n<h3>5.1 Les quatre grandes classes fondamentales d&rsquo;objets<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9difice ontologique \u00e9labor\u00e9 par Meinong ne se borne pas \u00e0 un geste d&rsquo;ouverture indiff\u00e9renci\u00e9e ; il d\u00e9ploie au contraire une taxinomie quadripartite extraordinairement architectur\u00e9e, destin\u00e9e \u00e0 faire correspondre chaque grand type d&rsquo;acte psychique \u00e0 une famille d&rsquo;objets sp\u00e9cifique. \u00c0 cette fin, Meinong distingue les Objets proprement dits (<em>Objekte<\/em>), les Objectifs (<em>Objektive<\/em>), les Dignitifs (<em>Dignitative<\/em>) et les D\u00e9sid\u00e9ratifs (<em>Desiderative<\/em>).<\/p>\n<p>Les <em>Objekte<\/em> (ou objets r\u00e9els et concrets) forment la classe la plus famili\u00e8re au sens commun : ce sont les entit\u00e9s mat\u00e9rielles, sensibles ou individuelles, soumises au cours temporel et spatial, \u00e0 l&rsquo;instar d&rsquo;une table, d&rsquo;un arbre ou d&rsquo;une note de musique entendue. Ils sont les corr\u00e9lats naturels des simples repr\u00e9sentations sensibles (<em>Vorstellungen<\/em>).<\/p>\n<p>Les <em>Objektive<\/em> constituent la d\u00e9couverte conceptuelle la plus f\u00e9conde de Meinong, pr\u00e9figurant ce que la philosophie analytique de langue anglaise formalisera plus tard sous le concept de \u00ab proposition \u00bb ou de \u00ab fait objectif \u00bb (<em>states of affairs<\/em>). L&rsquo;objectif n&rsquo;est pas la chose elle-m\u00eame, mais ce qui est affirm\u00e9 ou jug\u00e9 \u00e0 son propos ; c&rsquo;est un \u00e9tat de choses, d\u00e9sign\u00e9 syntaxiquement par une proposition commen\u00e7ant par \u00ab que \u00bb (par exemple, \u00ab <em>que<\/em> cette table est en bois \u00bb, \u00ab <em>que<\/em> la neige est blanche \u00bb, ou \u00ab <em>qu&rsquo;<\/em>il existe des nombres premiers \u00bb). L&rsquo;objectif est le porteur exclusif de la v\u00e9rit\u00e9 ou de la fausset\u00e9, et il sert de corr\u00e9lat direct aux actes de jugement et de supposition.<\/p>\n<p>Poussant son parall\u00e9lisme intentionnel jusqu&rsquo;au bout, Meinong identifie deux autres classes fondamentales destin\u00e9es \u00e0 loger les dimensions affectives et volitionnelles de l&rsquo;exp\u00e9rience :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Les Dignitifs (<em>Dignitative<\/em>) :<\/strong> Ce sont les corr\u00e9lats objectifs des sentiments et des \u00e9motions morales ou esth\u00e9tiques. Des concepts comme \u00ab le bien \u00bb, \u00ab le beau \u00bb, \u00ab le noble \u00bb ou \u00ab le d\u00e9testable \u00bb ne sont pas des illusions subjectives, mais des entit\u00e9s axiologiques objectives saisies par l&rsquo;affectivit\u00e9.<\/li>\n<li><strong>Les D\u00e9sid\u00e9ratifs (<em>Desiderative<\/em>) :<\/strong> Ce sont les corr\u00e9lats objectifs des actes de vouloir, de souhaiter et de d\u00e9sirer, incarnant le \u00ab devoir-\u00eatre \u00bb (<em>Sollen<\/em>) ou les fins pratiques r\u00e9gissant l&rsquo;action humaine d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>5.2 Les statuts ontologiques : existence, subsistance et non-\u00eatre<\/h3>\n<p>Face \u00e0 ce foisonnement cat\u00e9goriel, Meinong \u00e9prouve le besoin de structurer avec minutie les modalit\u00e9s de l&rsquo;\u00eatre afin d&rsquo;\u00e9viter toute confusion ontologique. Il d\u00e9limite trois statuts clairement distincts, \u00e9chelonn\u00e9s du plus mat\u00e9riel au plus pur d\u00e9tachement ontologique : l&rsquo;existence, la subsistance et le non-\u00eatre.<\/p>\n<p>L&rsquo;<strong>existence<\/strong> (<em>Existenz<\/em> ou <em>Wirklichkeit<\/em>) est le statut le plus restreint mais le plus imm\u00e9diat. Elle appartient en propre aux entit\u00e9s spatiotemporelles mat\u00e9rielles, aux \u00e9v\u00e9nements physiques et aux v\u00e9cus psychologiques int\u00e9rieurs d&rsquo;un individu en chair et en os. Cette pierre existe, mon acte de penser existe ici et maintenant, un \u00e9clair orageux existe dans la dur\u00e9e o\u00f9 il traverse le ciel. L&rsquo;existence implique toujours une inscription dans le devenir et une causalit\u00e9 r\u00e9elle.<\/p>\n<p>La <strong>subsistance<\/strong> (<em>Bestand<\/em>) qualifie des entit\u00e9s tout aussi r\u00e9elles et objectives, mais qui sont rigoureusement soustraites au temps, \u00e0 l&rsquo;espace et \u00e0 la causalit\u00e9 physique. Les th\u00e9or\u00e8mes math\u00e9matiques, les relations de similitude (par exemple, la relation d&rsquo;\u00e9galit\u00e9 entre deux figures g\u00e9om\u00e9triques), le principe du tiers exclu ou encore les <em>Objektive<\/em> en tant que v\u00e9rit\u00e9s \u00e9ternelles ne \u00ab naissent \u00bb ni ne \u00ab meurent \u00bb pas : ils ne peuvent donc pas <em>exister<\/em> au sens empirique. Cependant, ils ne sont pas rien ; ils <em>subsistent<\/em>. Affirmer que le th\u00e9or\u00e8me de Pythagore subsiste signifie que sa v\u00e9rit\u00e9 est inalt\u00e9rable et valable ind\u00e9pendamment de la pr\u00e9sence d&rsquo;esprits vivants pour le penser.<\/p>\n<p>Le <strong>non-\u00eatre<\/strong> (<em>Nichtsein<\/em>), enfin, concerne les objets qui ne poss\u00e8dent ni existence mat\u00e9rielle ni subsistance logique. C&rsquo;est le royaume des entit\u00e9s purement fictives (la chim\u00e8re, l&rsquo;Olympe), des projets caducs, mais aussi et surtout des paradoxes ontologiques comme le cercle carr\u00e9 ou le m\u00e9tal liquide froidement br\u00fblant. Pourtant, par la force du concept d&rsquo;<em>Aussersein<\/em>, ces objets du non-\u00eatre conservent leur individualit\u00e9 logique et demeurent des cibles intelligibles d&rsquo;interrogation scientifique.<\/p>\n<h3>5.3 Le paradoxe des objets impossibles et incomplets<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse des objets impossibles et des objets incomplets constitue l&rsquo;un des sommets d&rsquo;audace de la pens\u00e9e meinongienne, et le lieu o\u00f9 elle s&rsquo;\u00e9carte le plus radicalement du bon sens empiriste conventionnel. Un objet impossible, tel le cercle carr\u00e9 ou le plus grand de tous les nombres entiers, est un objet dont la constitution pr\u00e9dicative interne abrite une contradiction logique formelle. Meinong refuse de rejeter cet objet dans le vide verbal : si nous pouvons d\u00e9montrer rigoureusement l&rsquo;impossibilit\u00e9 de la quadrature du cercle, c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment parce que le cercle carr\u00e9 n&rsquo;est pas un mot creux, mais une cible pr\u00e9dicative identifiable dont nous auscultons les propri\u00e9t\u00e9s incompatibles.<\/p>\n<p>\u00c0 c\u00f4t\u00e9 de ces monstres logiques, Meinong d\u00e9couvre la cat\u00e9gorie immens\u00e9ment plus r\u00e9pandue des <strong>objets incomplets<\/strong> (<em>unvollst\u00e4ndige Gegenst\u00e4nde<\/em>). Tous les objets existant dans le monde physique r\u00e9el sont n\u00e9cessairement <em>compl\u00e8tement d\u00e9termin\u00e9s<\/em> : pour chaque pr\u00e9dicat imaginable ou son contraire, l&rsquo;objet r\u00e9el poss\u00e8de l&rsquo;un ou l&rsquo;autre de mani\u00e8re tranch\u00e9e (un arbre r\u00e9el a une hauteur microscopiquement mesurable au nanom\u00e8tre pr\u00e8s, un nombre exact de feuilles, une localisation atomique d\u00e9finitive). En revanche, la plupart des objets de notre pens\u00e9e sont structurellement incomplets.<\/p>\n<p>Consid\u00e9rons par exemple \u00ab le triangle en g\u00e9n\u00e9ral \u00bb pens\u00e9 par un g\u00e9om\u00e8tre, ou \u00ab la montagne d&rsquo;or \u00bb imagin\u00e9e par un romancier. Le triangle en g\u00e9n\u00e9ral poss\u00e8de trois c\u00f4t\u00e9s et la somme de ses angles \u00e9gale deux droits ; mais est-il isoc\u00e8le, \u00e9quilat\u00e9ral ou scal\u00e8ne ? Il n&rsquo;est aucun des trois, ou plut\u00f4t il est ind\u00e9termin\u00e9 \u00e0 cet \u00e9gard. De m\u00eame, la montagne d&rsquo;or imagin\u00e9e par mon esprit poss\u00e8de-t-elle une masse de dix mille tonnes ou de dix mille tonnes et un gramme ? Elle ne poss\u00e8de ni l&rsquo;une ni l&rsquo;autre de ces d\u00e9terminations tant que l&rsquo;esprit ne les lui a pas explicitement attribu\u00e9es. L&rsquo;objet incomplet est donc un objet dont le spectre pr\u00e9dicatif pr\u00e9sente des lacunes r\u00e9elles. Meinong montre ainsi avec \u00e9clat que la cognition humaine op\u00e8re en permanence avec des entit\u00e9s sous-d\u00e9termin\u00e9es sans que cela n&rsquo;entrave en rien la clart\u00e9 du raisonnement.<\/p>\n<h2>6. La th\u00e9orie de la production des repr\u00e9sentations et les origines de la Gestalt<\/h2>\n<h3>6.1 Objets fond\u00e9s et objets fondateurs<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des contributions majeures de l&rsquo;\u00c9cole de Graz \u00e0 l&rsquo;histoire de la psychologie de la perception r\u00e9side dans la mise au point par Meinong d&rsquo;une hi\u00e9rarchie architectonique des objets de perception. Dans un article fondamental de 1891 intitul\u00e9 <em>Sur les objets d&rsquo;ordre sup\u00e9rieur et leurs relations avec la perception interne<\/em>, Meinong introduit la distinction cardinale entre les \u00ab objets fondateurs \u00bb (<em>fundierende Gegenst\u00e4nde<\/em> ou objets d&rsquo;ordre inf\u00e9rieur) et les \u00ab objets fond\u00e9s \u00bb (<em>fundierte Gegenst\u00e4nde<\/em> ou <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/meinong\/#ObjHigOrd\">objets d&rsquo;ordre sup\u00e9rieur<\/a>).<\/p>\n<p>Les objets d&rsquo;ordre inf\u00e9rieur correspondent aux donn\u00e9es sensorielles primitives, imm\u00e9diates et non structur\u00e9es transmises par les organes des sens : des impressions de luminosit\u00e9, des taches color\u00e9es \u00e9l\u00e9mentaires ou des vibrations acoustiques pures. Ces \u00e9l\u00e9ments forment la mati\u00e8re brute de l&rsquo;exp\u00e9rience, le socle inf\u00e9rieur indispensable sans lequel aucune perception complexe ne saurait advenir. Toutefois, dans l&rsquo;exp\u00e9rience ordinaire, l&rsquo;\u00eatre humain n&rsquo;exp\u00e9rimente jamais une poussi\u00e8re de sensations discontinues ; il per\u00e7oit d&#8217;embl\u00e9e des configurations, des sym\u00e9tries, des contrastes et des airs de famille.<\/p>\n<p>Ces structures relationnelles sont pr\u00e9cis\u00e9ment ce que Meinong baptise les \u00ab objets d&rsquo;ordre sup\u00e9rieur \u00bb. Une relation de ressemblance entre deux couleurs, ou la perception d&rsquo;un carr\u00e9 dessin\u00e9 sur une feuille, constitue un objet fond\u00e9. Cet objet a besoin des quatre segments rectilignes pour se manifester (ses fondateurs), mais il ne se confond avec aucun d&rsquo;entre eux pris isol\u00e9ment, ni m\u00eame avec leur simple addition num\u00e9rique. L&rsquo;esprit ne subit pas passivement cette configuration : il l&rsquo;\u00e9tablit par une op\u00e9ration d&rsquo;ordre sup\u00e9rieur qui greffe sur les \u00e9l\u00e9ments sensibles la trame unitaire de leur relation formelle.<\/p>\n<h3>6.2 Le m\u00e9canisme psychologique de la production des repr\u00e9sentations<\/h3>\n<p>Cette ontologie relationnelle trouve sa traduction psychologique directe dans la th\u00e9orie meinongienne de la <strong>production des repr\u00e9sentations<\/strong> (<em>Vorstellungsproduktion<\/em>). Rejetant l&rsquo;associationnisme m\u00e9canique qui concevait la formation des id\u00e9es complexes comme un agr\u00e9gat de sensations s&rsquo;aimantant passivement par contigu\u00eft\u00e9 temporelle, Meinong accorde un r\u00f4le moteur et cr\u00e9ateur aux capacit\u00e9s actives du sujet percevant. L&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une forme globale n\u00e9cessite une op\u00e9ration mentale authentique, un acte de production synth\u00e9tique.<\/p>\n<p>Le passage cognitif de la sensation fragmentaire \u00e0 l&rsquo;appr\u00e9hension d&rsquo;un tout unifi\u00e9 se d\u00e9ploie selon une dynamique pr\u00e9cise. Les organes sensoriels fournissent les repr\u00e9sentations fondatrices de base. L&rsquo;esprit humain, m\u00fb par une attention discriminante, ex\u00e9cute alors une synth\u00e8se relationnelle qui produit une nouvelle repr\u00e9sentation : la repr\u00e9sentation de la forme. Sans cette intervention productive interne, les quatre traits d&rsquo;un carr\u00e9 ne demeureraient pour la conscience qu&rsquo;un chaos informe de lignes disparates. L&rsquo;ordre et la gestalt ne r\u00e9sident pas pr\u00eats \u00e0 l&#8217;emploi dans le monde physique brut ; ils sont suscit\u00e9s par l&rsquo;acte d&rsquo;intellection appliqu\u00e9 aux stimuli r\u00e9cepteurs.<\/p>\n<p>C&rsquo;est sur ce point pr\u00e9cis que s&rsquo;articule la divergence th\u00e9orique retentissante entre l&rsquo;\u00c9cole de Graz de Meinong et l&rsquo;\u00c9cole de Berlin de la psychologie de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/gestalt\/\">Gestalt<\/a>, anim\u00e9e plus tard par Max Wertheimer, Wolfgang K\u00f6hler et Kurt Koffka. Pour les Berlinois, la forme est une donn\u00e9e ph\u00e9nom\u00e9nologique imm\u00e9diate et premi\u00e8re, incarn\u00e9e directement dans des dynamiques de champs c\u00e9r\u00e9braux isomorphiques, sans qu&rsquo;il soit besoin de postuler une intervention psychologique interm\u00e9diaire. Pour Meinong et son \u00e9cole, au contraire, la distinction logique et psychologique entre les parties sensorielles primaires et la forme produite par l&rsquo;esprit est imp\u00e9rative, garantissant ainsi l&rsquo;autonomie souveraine de l&rsquo;activit\u00e9 cognitive face au pur d\u00e9terminisme physique.<\/p>\n<h3>6.3 Impact de la th\u00e9orie sur la perception des m\u00e9lodies et des formes spatiales<\/h3>\n<p>L&rsquo;application la plus c\u00e9l\u00e8bre et la plus brillante de cette th\u00e9orie concerne l&rsquo;\u00e9nigme de la perception musicale, dossier inaugur\u00e9 par Christian von Ehrenfels dans son texte matriciel de 1890 et syst\u00e9matiquement d\u00e9velopp\u00e9 dans le laboratoire de Meinong. Comment se fait-il qu&rsquo;un auditeur reconnaisse instantan\u00e9ment un air musical populaire (par exemple l&rsquo;hymne national) alors m\u00eame que cet air a \u00e9t\u00e9 transpos\u00e9 dans une tout autre tonalit\u00e9, si bien qu&rsquo;aucune note individuelle de la seconde version n&rsquo;est identique aux notes de la premi\u00e8re ?<\/p>\n<p>Pour Meinong, la r\u00e9ponse r\u00e9side dans la nature m\u00eame de l&rsquo;objet d&rsquo;ordre sup\u00e9rieur : ce que l&rsquo;esprit appr\u00e9hende et reconna\u00eet, ce ne sont pas les sons physiques singuliers (les fondateurs), mais le r\u00e9seau d&rsquo;intervalles, le rapport de hauteurs et le rythme temporel qui composent la m\u00e9lodie (l&rsquo;objet fond\u00e9). La repr\u00e9sentation musicale est le r\u00e9sultat d&rsquo;une production psychologique de relations d&rsquo;ordre sup\u00e9rieur. Tant que les rapports proportionnels entre les intervalles sont pr\u00e9serv\u00e9s, l&rsquo;acte de production cognitive g\u00e9n\u00e8re la m\u00eame m\u00e9lodie dans la conscience, manifestant ainsi l&rsquo;ind\u00e9pendance de la forme globale par rapport \u00e0 ses composants \u00e9l\u00e9mentaires.<\/p>\n<p>Des exp\u00e9riences minutieuses men\u00e9es au laboratoire de Graz confirment ces analyses pour le domaine de la g\u00e9om\u00e9trie et des formes spatiales. Stephan Witasek et Vittorio Benussi con\u00e7oivent des montages optiques d\u00e9montrant que des variations continues de luminosit\u00e9, de texture ou de couleur p\u00e9riph\u00e9rique ne d\u00e9truisent nullement la reconnaissance imm\u00e9diate d&rsquo;une sym\u00e9trie g\u00e9om\u00e9trique. Ces investigations empiriques d\u00e9montrent avec \u00e9clat que la cognition spatiale op\u00e8re constamment par abstraction et production gestaltiste, validant exp\u00e9rimentalement l&rsquo;\u00e9difice th\u00e9orique de Meinong bien avant l&rsquo;av\u00e8nement officiel des sciences cognitives contemporaines de la vision.<\/p>\n<h2>7. L&rsquo;architecture des \u00e9tats mentaux et la structure de l&rsquo;intentionnalit\u00e9<\/h2>\n<h3>7.1 La division quadripartite des v\u00e9cus psychiques<\/h3>\n<p>Dans sa qu\u00eate d&rsquo;une cartographie int\u00e9grale de la conscience humaine, Alexius Meinong perfectionne l&rsquo;h\u00e9ritage de Brentano en proposant une division quadripartite rigoureuse de la vie de l&rsquo;esprit. L&rsquo;\u00e2me humaine ne se r\u00e9duit pas \u00e0 une p\u00e2te indistincte de pens\u00e9es et d&rsquo;humeurs vagabondes ; elle se compose de quatre classes fondamentales et irr\u00e9ductibles de v\u00e9cus psychiques (<em>Erlebnisse<\/em>), articul\u00e9es selon une hi\u00e9rarchie fonctionnelle pr\u00e9cise :<\/p>\n<ol>\n<li><strong>Les Repr\u00e9sentations (<em>Vorstellungen<\/em>) :<\/strong> Elles forment le socle indispensable et passif de toute vie consciente. Aucun jugement, aucun sentiment ne peut advenir si une repr\u00e9sentation pr\u00e9alable ne lui a pas d&rsquo;abord fourni son mat\u00e9riau. La repr\u00e9sentation se contente de \u00ab pr\u00e9senter \u00bb l&rsquo;objet \u00e0 la conscience de mani\u00e8re neutre, sans prendre parti, sans affirmer ni nier, sans \u00e9prouver d&rsquo;attrait ni de r\u00e9pulsion (par exemple, la simple image mentale d&rsquo;un arbre vert).<\/li>\n<li><strong>Les Jugements (<em>Urteile<\/em>) :<\/strong> Ils constituent la facult\u00e9 cognitive par excellence. Le jugement ne se contente pas d&rsquo;envisager un objet : il prend position sur lui, affirmant ou rejetant son existence ou sa v\u00e9racit\u00e9. Juger, c&rsquo;est poser qu&rsquo;un objectif est vrai ou faux (\u00ab L&rsquo;arbre vert est mort \u00bb, \u00ab Ce cercle n&rsquo;est pas carr\u00e9 \u00bb). L&rsquo;\u00e9l\u00e9ment d\u00e9cisif du jugement est la conviction, la croyance (<em>Glaube<\/em>) et l&rsquo;adh\u00e9sion affirmante.<\/li>\n<li><strong>Les Sentiments (<em>Gef\u00fchle<\/em>) :<\/strong> Ils incarnent la vie affective du sujet. Ce sont des actes intentionnels par lesquels l&rsquo;esprit est \u00e9mu, touch\u00e9, charm\u00e9 ou rebut\u00e9 par la contemplation d&rsquo;un objet. Le plaisir, la douleur morale, la tristesse ou l&rsquo;admiration esth\u00e9tique appartiennent \u00e0 ce registre.<\/li>\n<li><strong>Les D\u00e9sirs (<em>Begehrungen<\/em>) et Volitions :<\/strong> Ils repr\u00e9sentent l&rsquo;\u00e9nergie motrice et tendancieuse de l&rsquo;esprit. Ils ne se contentent pas de constater ce qui est ou de l&rsquo;appr\u00e9cier : ils visent \u00e0 modifier la r\u00e9alit\u00e9, tendant activement vers l&rsquo;av\u00e8nement d&rsquo;un \u00e9tat de choses futur jug\u00e9 d\u00e9sirable.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Cette quadripartition pr\u00e9sente une sym\u00e9trie math\u00e9matique remarquable avec la taxinomie des objets expos\u00e9e au chapitre 5 : les repr\u00e9sentations correspondent aux <em>Objekte<\/em>, les jugements aux <em>Objektive<\/em>, les sentiments aux <em>Dignitative<\/em>, et les d\u00e9sirs aux <em>Desiderative<\/em>. Meinong fonde ainsi une th\u00e9orie du parall\u00e9lisme no\u00e9tico-no\u00e9matique d&rsquo;une rare \u00e9l\u00e9gance architectonique.<\/p>\n<h3>7.2 La d\u00e9couverte des suppositions (Annahmen)<\/h3>\n<p>En 1902, la publication du trait\u00e9 magistral d&rsquo;Alexius Meinong, <em>Sur les suppositions<\/em> (<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/uberdieannahmen00meingoog\"><em>\u00dcber Annahmen<\/em><\/a>), marque l&rsquo;une des ruptures les plus f\u00e9condes dans l&rsquo;histoire de la philosophie de l&rsquo;esprit et de la philosophie du langage. Meinong y d\u00e9montre l&rsquo;insuffisance flagrante de la vieille division binaire aristot\u00e9licienne et brentanienne qui ne connaissait d&rsquo;autre alternative cognitive que la pure repr\u00e9sentation neutre d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, et le jugement affirmativement convaincu de l&rsquo;autre. Il r\u00e9v\u00e8le l&rsquo;existence imp\u00e9rative d&rsquo;un tiers \u00e9tat mental interm\u00e9diaire d&rsquo;une importance capitale : la <strong>supposition<\/strong> (<em>Annahme<\/em>).<\/p>\n<p>Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;une supposition ? C&rsquo;est un acte de l&rsquo;esprit qui, d&rsquo;un point de vue structural, poss\u00e8de le m\u00eame contenu propositionnel et la m\u00eame forme linguistique qu&rsquo;un jugement (il vise un <em>Objektiv<\/em> complet), mais qui se trouve rigoureusement d\u00e9pourvu de l&rsquo;adh\u00e9sion croyante, de la conviction et de la force assertive. Lorsque j&rsquo;\u00e9nonce dans un raisonnement logique l&rsquo;hypoth\u00e8se : \u00ab Supposons que la Terre soit cubique \u00bb, je ne me repr\u00e9sente pas simplement un cube ou une Terre au repos (comme le ferait une simple <em>Vorstellung<\/em>), je con\u00e7ois l&rsquo;\u00e9tat de choses articul\u00e9 que la Terre a six faces carr\u00e9es, tout en refusant cat\u00e9goriquement de croire \u00e0 la v\u00e9racit\u00e9 de cette assertion (contrairement \u00e0 l&rsquo;<em>Urteil<\/em>).<\/p>\n<p>Meinong d\u00e9montre que sans le m\u00e9canisme mental des suppositions, des pans entiers de la civilisation humaine demeureraient rigoureusement incompr\u00e9hensibles :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;art dramatique et le th\u00e9\u00e2tre :<\/strong> L&rsquo;acteur sur sc\u00e8ne ne ment pas au sens moral, et il ne croit pas d\u00e9liramment qu&rsquo;il est r\u00e9ellement le prince de Danemark ; il op\u00e8re dans le r\u00e9gime psychique de la supposition assum\u00e9e, entra\u00eenant le public dans une fiction partag\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>La recherche scientifique :<\/strong> Toute d\u00e9marche hypoth\u00e9tico-d\u00e9ductive commence par l&rsquo;adoption provisoire d&rsquo;une supposition que l&rsquo;on manipule froidement pour en tester les cons\u00e9quences empiriques sans s&rsquo;engager pr\u00e9matur\u00e9ment sur sa v\u00e9rit\u00e9 d\u00e9finitive.<\/li>\n<li><strong>Le jeu enfantin :<\/strong> L&rsquo;enfant qui utilise une bo\u00eete d&rsquo;allumettes en guise de locomotive ne souffre d&rsquo;aucune hallucination sensorielle ; il superpose une supposition ludique sur la r\u00e9alit\u00e9 sensible per\u00e7ue.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>7.3 L&rsquo;interaction dynamique entre les composantes cognitives<\/h3>\n<p>L&rsquo;introduction des suppositions bouleverse l&rsquo;analyse dynamique des op\u00e9rations intellectuelles complexes. Elle permet \u00e0 Meinong de reconstituer avec un raffinement psychologique in\u00e9dit la gen\u00e8se du raisonnement d\u00e9ductif. Dans un syllogisme ou une d\u00e9duction math\u00e9matique, l&rsquo;esprit humain ne passe pas m\u00e9caniquement d&rsquo;une v\u00e9rit\u00e9 absolue crue \u00e0 une autre ; il transite par des corridors d&rsquo;hypoth\u00e8ses, avan\u00e7ant de supposition en supposition jusqu&rsquo;\u00e0 ce que la coh\u00e9rence des liens logiques contraigne le sujet \u00e0 poser un jugement ferme et d\u00e9finitif.<\/p>\n<p>La th\u00e9orie des suppositions illumine en outre le fonctionnement psychologique du mensonge et de la duplicit\u00e9. Pour mentir efficacement, le menteur doit se repr\u00e9senter int\u00e9rieurement la fausset\u00e9 de ce qu&rsquo;il avance, mais il ne s&rsquo;adresse pas aux jugements de son interlocuteur de mani\u00e8re frontale : il commence par inoculer des suppositions dans l&rsquo;esprit de sa victime, orientant subtilement ses inf\u00e9rences cognitives sans \u00e9veiller d&rsquo;alarme critique imm\u00e9diate.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, Meinong \u00e9tudie ce que la psychologie contemporaine nomme la \u00ab suspension de l&rsquo;incr\u00e9dulit\u00e9 \u00bb et les illusions consciemment accept\u00e9es. Lors de la visite d&rsquo;un mus\u00e9e de cire ou face \u00e0 un trompe-l&rsquo;\u0153il virtuose, nous savons pertinemment (par notre jugement) que nous faisons face \u00e0 de simples mannequins de paraffine, mais nous nous complaisons temporairement dans la supposition vivante de leur humanit\u00e9, savourant le vertige esth\u00e9tique n\u00e9 de ce d\u00e9doublement intentionnel parfaitement ma\u00eetris\u00e9.<\/p>\n<h2>8. Psychologie des valeurs, philosophie de l&rsquo;action et th\u00e9orie du d\u00e9sir<\/h2>\n<h3>8.1 L&rsquo;exp\u00e9rience axiologique et la saisie \u00e9motionnelle des valeurs<\/h3>\n<p>Loin de cantonner ses recherches aux domaines purs de la logique formelle et de la perception sensorielle, Alexius Meinong a consacr\u00e9 une part monumentale de ses travaux acad\u00e9miques \u00e0 la fondation d&rsquo;une psychologie rigoureuse des valeurs et de la vie affective, consign\u00e9e notamment dans ses <em>Recherches psychologiques et \u00e9thiques sur la th\u00e9orie des valeurs<\/em> (1894). Dans ces trait\u00e9s, Meinong s&rsquo;attaque de front \u00e0 l&rsquo;intellectualisme moral classique, qui pr\u00e9tendait ramener l&rsquo;\u00e9thique et l&rsquo;esth\u00e9tique \u00e0 de simples d\u00e9ductions g\u00e9om\u00e9triques de la raison pure.<\/p>\n<p>Meinong pose que les valeurs (<em>Werte<\/em>) ne sont ni des inventions arbitraires du sujet ni de simples calculs d&rsquo;utilit\u00e9 mat\u00e9rielle. Cependant, elles ne peuvent \u00eatre appr\u00e9hend\u00e9es par le canal exclusif de l&rsquo;entendement conceptuel froid. C&rsquo;est l&rsquo;\u00e9motion humaine \u2014 la sph\u00e8re des sentiments (<em>Gef\u00fchle<\/em>) \u2014 qui joue le r\u00f4le d&rsquo;organe r\u00e9cepteur et de r\u00e9v\u00e9lateur privil\u00e9gi\u00e9 des qualit\u00e9s axiologiques du monde. De la m\u00eame fa\u00e7on que les yeux sont n\u00e9cessaires pour capter les couleurs et les oreilles pour saisir les sons, le sentiment de l&rsquo;homme est le vecteur indispensable par lequel la bont\u00e9 morale ou la splendeur esth\u00e9tique se manifestent \u00e0 la conscience.<\/p>\n<p>Cette approche permet \u00e0 Meinong d&rsquo;op\u00e9rer une distinction cardinale entre la <strong>valeur r\u00e9elle<\/strong> d&rsquo;une chose et sa simple <strong>utilit\u00e9 subjective<\/strong>. Une marchandise marchande peut poss\u00e9der une grande valeur marchande ou utilitaire pour un consommateur press\u00e9 sans abriter pour autant la moindre valeur intrins\u00e8que. \u00c0 l&rsquo;inverse, une action h\u00e9ro\u00efque gratuite ou un chef-d&rsquo;\u0153uvre po\u00e9tique m\u00e9connu poss\u00e8dent une valeur absolue et inalt\u00e9rable, m\u00eame si personne dans la soci\u00e9t\u00e9 imm\u00e9diate ne se trouve en position d&rsquo;en tirer un profit mat\u00e9riel ou de lui accorder un prix \u00e9conomique.<\/p>\n<h3>8.2 Le concept de sentiment de valeur et sa structure intentionnelle<\/h3>\n<p>La cl\u00e9 de vo\u00fbte de l&rsquo;axiologie meinongienne repose sur l&rsquo;analyse technique du <strong>sentiment de valeur<\/strong> (<em>Wertgef\u00fchl<\/em>). Meinong refuse avec \u00e9nergie de r\u00e9duire le sentiment \u00e0 un simple \u00e9tat corporel diffus ou \u00e0 une d\u00e9charge hormonale aveugle, comme le postulait la physiologie m\u00e9caniste de William James. Pour Meinong, le sentiment est un acte pleinement <em>intentionnel<\/em> : il poss\u00e8de un corr\u00e9lat objectif propre, qu&rsquo;il d\u00e9signe sous le terme technique de \u00ab dignitif \u00bb (<em>Dignitativ<\/em>).<\/p>\n<p>Dans cette architecture, le plaisir ou le d\u00e9plaisir ne constituent pas la valeur elle-m\u00eame, mais la r\u00e9action no\u00e9tique par laquelle la conscience prend la mesure du dignitif d&rsquo;un objet. Meinong \u00e9carte ainsi sans ambigu\u00eft\u00e9 les pi\u00e8ges de l&rsquo;h\u00e9donisme psychologique vulgaire : nous ne jugeons pas qu&rsquo;une action est bonne parce qu&rsquo;elle nous procure un plaisir narcissique \u00e9go\u00efste ; c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment l&rsquo;inverse : parce que l&rsquo;action est intrins\u00e8quement bonne et que notre esprit saisit cette noblesse objective, nous \u00e9prouvons un sentiment d&rsquo;approbation et de plaisir moral pur en la contemplant.<\/p>\n<p>Cette perspective ouvre la voie \u00e0 une critique sans appel du relativisme moral absolu. Meinong admet volontiers la variabilit\u00e9 culturelle et historique des codes de conduite empiriques ; mais il soutient avec force qu&rsquo;il existe des invariants affectifs et axiologiques universels. De m\u00eame qu&rsquo;il existe une optique pour les yeux sains, il existe une l\u00e9galit\u00e9 interne des sentiments moraux qui fait que la trahison, la cruaut\u00e9 aveugle ou la l\u00e2chet\u00e9 sont des laideurs objectives qui suscitent universellement, chez tout sujet psychologiquement int\u00e8gre, un sentiment de r\u00e9probation irr\u00e9pressible.<\/p>\n<h3>8.3 La psychologie de la motivation, du d\u00e9sir et de la volont\u00e9<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9thique et la philosophie de l&rsquo;action de Meinong se d\u00e9ploient au sein d&rsquo;une analyse ph\u00e9nom\u00e9nologique fouill\u00e9e des dynamiques de la motivation humaine. Il \u00e9tablit en premier lieu une diff\u00e9renciation radicale entre le simple \u00ab souhait passif \u00bb (<em>Wunsch<\/em>) et le v\u00e9ritable \u00ab acte de volont\u00e9 \u00bb (<em>Wollen<\/em>). Le souhait est une inclinaison r\u00eaveuse, sans co\u00fbt \u00e9nerg\u00e9tique personnel, dirig\u00e9e vers des \u00e9tats de choses sur lesquels nous savons n&rsquo;avoir aucune prise directe (\u00ab Je souhaite qu&rsquo;il ne pleuve pas demain \u00bb). La volont\u00e9, quant \u00e0 elle, est un engagement pragmatique souverain : c&rsquo;est un acte psychique qui mobilise l&rsquo;\u00e9nergie de l&rsquo;agent en vue de r\u00e9aliser un objectif appr\u00e9hend\u00e9 comme d\u00e9pendant causalement de sa propre action.<\/p>\n<p>Meinong montre que toute volition est structurellement conditionn\u00e9e par la m\u00e9diation cognitive pr\u00e9alable de la repr\u00e9sentation et du jugement. On ne peut rien vouloir sans s&rsquo;\u00eatre d&rsquo;abord repr\u00e9sent\u00e9 de mani\u00e8re pr\u00e9cise l&rsquo;\u00e9tat de choses recherch\u00e9 et sans avoir formul\u00e9 la supposition ou le jugement que notre intervention pratique est capable de combler la distance entre le pr\u00e9sent et le futur d\u00e9sir\u00e9. Le vouloir s&rsquo;articule ainsi intimement au royaume des \u00ab d\u00e9sid\u00e9ratifs \u00bb (<em>Desiderative<\/em>), qui fixent la direction t\u00e9l\u00e9ologique du comportement.<\/p>\n<p>Cette architecture psychologique d\u00e9bouche sur une conception robuste de la libert\u00e9 et de la responsabilit\u00e9 morale. Les normes \u00e9thiques ne tombent pas d&rsquo;un ciel transcendant sous la forme d&rsquo;imp\u00e9ratifs cat\u00e9goriques froids et myst\u00e9rieux ; elles \u00e9mergent organiquement de la conformation psychique de la volont\u00e9 humaine confront\u00e9e \u00e0 la hi\u00e9rarchie des valeurs dignitives. L&rsquo;action morale authentique r\u00e9side dans l&rsquo;alignement harmonieux du d\u00e9sir et de la volont\u00e9 sur les valeurs sup\u00e9rieures saisies par la conscience affective, consacrant l&rsquo;homme comme un agent \u00e9thique conscient, lucide et responsable de son insertion dans le monde des fins.<\/p>\n<h2>9. Controverses logico-philosophiques : La c\u00e9l\u00e8bre dispute avec Bertrand Russell<\/h2>\n<h3>9.1 Les critiques russelliennes de la th\u00e9orie des objets<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de la philosophie contemporaine a immortalis\u00e9 Alexius Meinong par le prisme de la pol\u00e9mique f\u00e9roce que lui a oppos\u00e9e le philosophe et logicien britannique Bertrand Russell. Au tout d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, Russell, en qu\u00eate d&rsquo;une refondation rigoureuse des math\u00e9matiques, lit attentivement les premiers m\u00e9moires de Meinong et en admire d&rsquo;abord la finesse analytique. Cependant, lors de la r\u00e9daction de son article fondateur de 1905, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/descriptions\/\"><em>On Denoting<\/em><\/a> (\u00ab De la d\u00e9notation \u00bb), Russell lance une offensive d\u00e9vastatrice contre la <em>Gegenstandstheorie<\/em> de l&rsquo;Autrichien.<\/p>\n<p>L&rsquo;accusation principale de Russell se formule \u00e0 la fois sur le terrain logique et sur le terrain ontologique. Sur le plan logique, Russell reproche \u00e0 Meinong d&rsquo;admettre au sein du discours philosophique des entit\u00e9s qui violent ouvertement le principe fondamental de non-contradiction. En accordant un statut \u00e0 des objets tels que le \u00ab cercle carr\u00e9 \u00bb ou \u00ab l&rsquo;actuel roi de France \u00bb (alors que la France est une r\u00e9publique), Meinong obligerait la logique \u00e0 conc\u00e9der que le cercle carr\u00e9 est \u00e0 la fois rond et non-rond, ruinant ainsi l&rsquo;\u00e9difice aristot\u00e9licien et le principe de consistance d\u00e9ductive sur lequel repose la certitude des math\u00e9matiques modernes.<\/p>\n<p>Sur le plan ontologique, Russell manifeste une r\u00e9pulsion visc\u00e9rale \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de la prolif\u00e9ration infinie de ce qu&rsquo;il qualifie de peuplement fantomatique du monde. Arm\u00e9 de ce qu&rsquo;il appellera son \u00ab sens robuste de la r\u00e9alit\u00e9 \u00bb (<em>robust sense of reality<\/em>), le logicien de Cambridge accuse Meinong de violer outrageusement le principe du rasoir d&rsquo;Ockham en encombrant l&rsquo;univers d&rsquo;une multitude insens\u00e9e d&rsquo;\u00eatres inexistants, de cr\u00e9atures chim\u00e9riques et d&rsquo;absurdit\u00e9s g\u00e9om\u00e9triques, transformant la philosophie en un mus\u00e9e de monstres impossibles.<\/p>\n<h3>9.2 La d\u00e9fense de l&rsquo;\u00e9cole de Graz et la r\u00e9ponse de Meinong<\/h3>\n<p>Loin d&rsquo;\u00eatre terrass\u00e9 par l&rsquo;autorit\u00e9 grandissante de Russell, Alexius Meinong prend la plume pour r\u00e9futer point par point les griefs du penseur britannique, exposant avec brio les contresens de son accusateur. Dans son essai de 1907, <em>\u00dcber die Stellung der Gegenstandstheorie im System der Wissenschaften<\/em>, Meinong r\u00e9torque d&rsquo;abord que Russell commet une p\u00e9tition de principe monumentale en lui pr\u00eatant une violation du principe de non-contradiction. Meinong n&rsquo;a jamais pr\u00e9tendu que le cercle carr\u00e9 <em>existait<\/em> ; il a au contraire d\u00e9montr\u00e9 qu&rsquo;il \u00e9tait constitutionnellement impossible au sein de l&rsquo;\u00eatre. Or, les lois de la logique formelle r\u00e9gissant la contradiction s&rsquo;appliquent exclusivement au domaine de l&rsquo;existant et des propositions vraies relatives au r\u00e9el, et non au r\u00e9servoir infini de l&rsquo;<em>Aussersein<\/em> pur.<\/p>\n<p>Meinong d\u00e9nonce avec une virulence \u00e9gale la confusion intellectuelle fondamentale de Russell, qui persiste \u00e0 confondre l&rsquo;<strong>objet de pens\u00e9e<\/strong> avec l&rsquo;<strong>\u00eatre r\u00e9el<\/strong>. Lorsque nous discutons de l&rsquo;actuel roi de France ou du cercle carr\u00e9, notre parole n&rsquo;est pas un bavardage insens\u00e9 portant sur du vide absolu. Nous parlons d&rsquo;un ensemble de traits identifiables. La critique de Russell, affirme Meinong, t\u00e9moigne d&rsquo;un manque criant de perspicacit\u00e9 psychologique et s\u00e9mantique : incapable de concevoir une pr\u00e9dication sans existence physique sous-jacente, le logicien anglais sacrifie la richesse de la cognition et de la fiction pour sauver un f\u00e9tichisme de l&rsquo;existence empirique.<\/p>\n<p>Les disciples de Meinong \u00e0 Graz, notamment Ernst Mally et Alois H\u00f6fler, se joignent \u00e0 cette contre-offensive. Ernst Mally apporte une contribution technique d\u00e9cisive en introduisant une distinction s\u00e9mantique que Russell a enti\u00e8rement manqu\u00e9e : la distinction entre les pr\u00e9dicats qui <em>d\u00e9terminent<\/em> un objet dans sa structure intensionnelle (les pr\u00e9dicats \u00ab nucl\u00e9aires \u00bb) et les propri\u00e9t\u00e9s qui d\u00e9crivent son statut ontologique dans le monde ext\u00e9rieur (les propri\u00e9t\u00e9s \u00ab extra-nucl\u00e9aires \u00bb comme l&rsquo;existence effective). Cette clarification montre que Meinong n&rsquo;a jamais sombr\u00e9 dans l&rsquo;absurdit\u00e9 que la tradition anglo-saxonne a complaisamment voulu lui imputer.<\/p>\n<h3>9.3 Port\u00e9e historique et r\u00e9\u00e9valuations contemporaines du d\u00e9bat<\/h3>\n<p>Pendant plusieurs d\u00e9cennies, le triomphe de la philosophie analytique russellienne et de l&rsquo;orthodoxie initi\u00e9e par Willard Van Orman Quine \u2014 r\u00e9sum\u00e9e par son c\u00e9l\u00e8bre aphorisme \u00ab \u00catre, c&rsquo;est \u00eatre la valeur d&rsquo;une variable li\u00e9e \u00bb \u2014 a rejet\u00e9 la pens\u00e9e de Meinong dans l&rsquo;obscurit\u00e9, la rel\u00e9guant au rang d&rsquo;\u00e9garement philosophique d\u00e9pass\u00e9. Russell avait propos\u00e9 sa \u00ab th\u00e9orie des descriptions d\u00e9finies \u00bb comme la panac\u00e9e s\u00e9mantique d\u00e9finitive pour \u00e9liminer les objets inexistants sans encombrer l&rsquo;ontologie. Cependant, \u00e0 partir de la fin des ann\u00e9es 1970, un renversement spectaculaire s&rsquo;est op\u00e9r\u00e9 au c\u0153ur m\u00eame de la logique analytique anglo-am\u00e9ricaine.<\/p>\n<p>Des logiciens et ontologues d&rsquo;envergure internationale, tels que <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/nonexistent-objects\/\">Terence Parsons<\/a> (avec son ma\u00eetre-ouvrage <em>Nonexistent Objects<\/em> en 1980), Richard Routley (Richard Sylvan) et Edward N. Zalta, ont proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 une r\u00e9habilitation compl\u00e8te de la s\u00e9mantique de Meinong, donnant naissance au courant puissant de la <strong>logique n\u00e9o-meinongienne<\/strong>. Ces penseurs ont prouv\u00e9 math\u00e9matiquement que l&rsquo;on peut formaliser avec une coh\u00e9rence axiomatique irr\u00e9prochable des syst\u00e8mes logiques qui quantifient sur des objets non-existants sans g\u00e9n\u00e9rer la moindre contradiction d\u00e9ductive.<\/p>\n<p>Aujourd&rsquo;hui, la controverse Russell-Meinong n&rsquo;est plus envisag\u00e9e comme la victoire du bon sens logique sur l&rsquo;illusion po\u00e9tique, mais comme la confrontation matricielle entre deux visions fondamentales et rivales de la s\u00e9mantique universelle : un r\u00e9ductionnisme extensionnel strict d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, et une logique intentionnelle enrichie de l&rsquo;autre. La red\u00e9couverte contemporaine de Meinong a d\u00e9montr\u00e9 la pertinence vertigineuse de son analyse pour la r\u00e9solution des \u00e9nigmes entourant la s\u00e9mantique des mondes possibles, l&rsquo;intelligence artificielle et l&rsquo;ontologie des \u0153uvres de l&rsquo;esprit.<\/p>\n<h2>10. L&rsquo;\u00c9cole de Graz : R\u00e9seau de collaborateurs et rayonnement exp\u00e9rimental<\/h2>\n<h3>10.1 Figures majeures et dynamique de recherche collective<\/h3>\n<p>Autour de la personnalit\u00e9 rigoureuse et bienveillante d&rsquo;Alexius Meinong s&rsquo;est constitu\u00e9e l&rsquo;une des communaut\u00e9s de recherche les plus dynamiques et novatrices de l&rsquo;espace habsbourgeois. L&rsquo;\u00c9cole de Graz ne fonctionnait pas sur le mod\u00e8le magistral du mandarinat allemand traditionnel, o\u00f9 le professeur dicte dogmatiquement ses th\u00e8ses \u00e0 des \u00e9tudiants passifs ; elle fonctionnait comme un institut coll\u00e9gial de pointe, o\u00f9 la sp\u00e9culation conceptuelle la plus vertigineuse s&rsquo;\u00e9prouvait quotidiennement \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve des bancs de laboratoire et des chronographes.<\/p>\n<p>Au premier rang de ces figures d&rsquo;exception se d\u00e9tache Vittorio Benussi. Pionnier hors pair, Benussi est consid\u00e9r\u00e9 comme l&rsquo;un des p\u00e8res fondateurs de la psychologie de la perception temporelle. Par une s\u00e9rie de protocoles novateurs utilisant des excitations tactiles et optiques synchronis\u00e9es, il met en \u00e9vidence des ph\u00e9nom\u00e8nes d&rsquo;illusion chronom\u00e9trique stup\u00e9fiants, d\u00e9montrant que l&rsquo;estimation subjective de la dur\u00e9e ne d\u00e9pend pas d&rsquo;un flux continu int\u00e9rieur r\u00e9gulier, mais de la complexit\u00e9 structurale des \u00e9v\u00e9nements per\u00e7us et de la posture d&rsquo;assimilation cognitive de l&rsquo;observateur.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, Stephan Witasek (1870\u20131915) s&rsquo;affirme comme le grand th\u00e9oricien de l&rsquo;esth\u00e9tique psychologique au sein du cercle de Graz. Auteur de trait\u00e9s majeurs de psychologie g\u00e9n\u00e9rale et d&rsquo;esth\u00e9tique formelle, Witasek applique avec une rigueur absolue la th\u00e9orie des objets fond\u00e9s \u00e0 l&rsquo;analyse de l&rsquo;exp\u00e9rience artistique, d\u00e9montrant comment l&rsquo;appr\u00e9hension de l&rsquo;harmonie musicale, de l&rsquo;\u00e9quilibre pictural ou du rythme po\u00e9tique rel\u00e8ve d&rsquo;une g\u00e9om\u00e9trie des sentiments gouvern\u00e9e par des lois no\u00e9tiques universelles. Alois H\u00f6fler, pour sa part, excelle dans la diffusion p\u00e9dagogique et la synth\u00e8se disciplinaire, publiant des manuels c\u00e9l\u00e8bres de logique et de physique qui ont form\u00e9 plusieurs g\u00e9n\u00e9rations d&rsquo;universitaires en Autriche.<\/p>\n<h3>10.2 L&rsquo;atmosph\u00e8re intellectuelle et les m\u00e9thodes de formation \u00e0 Graz<\/h3>\n<p>L&rsquo;atmosph\u00e8re qui r\u00e9gnait au sein de l&rsquo;institut de philosophie de Graz \u00e9tait unanimement salu\u00e9e par les visiteurs \u00e9trangers pour son extraordinaire ferveur studieuse et son ouverture m\u00e9thodologique. Meinong avait instaur\u00e9 des s\u00e9minaires d&rsquo;un genre nouveau, alternant de fa\u00e7on hebdomadaire l&rsquo;ex\u00e9g\u00e8se critique des textes logiques fondamentaux et des s\u00e9ances pratiques au laboratoire. Aucun concept ne pouvait \u00eatre accept\u00e9 s&rsquo;il n&rsquo;avait pr\u00e9alablement pass\u00e9 le crible d&rsquo;un double test : la consistance formelle de sa d\u00e9finition et la v\u00e9rifiabilit\u00e9 introspective ou psychom\u00e9trique de sa r\u00e9alit\u00e9 exp\u00e9rientielle.<\/p>\n<p>Meinong accordait \u00e0 ses assistants une libert\u00e9 intellectuelle totale, les encourageant \u00e0 concevoir leurs propres appareillages exp\u00e9rimentaux et \u00e0 publier sous leur nom des th\u00e8ses parfois divergentes des siennes propres. Cette g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 professorale a permis l&rsquo;\u00e9closion d&rsquo;une cr\u00e9ativit\u00e9 sans \u00e9gale, faisant de Graz un mod\u00e8le pionnier de recherche interdisciplinaire associant la ph\u00e9nom\u00e9nologie de la perception, la physiologie sensorielle et la philosophie du langage formel.<\/p>\n<p>Cependant, cette effervescence stimulante n&rsquo;allait pas sans tensions vives avec l&rsquo;Universit\u00e9 de Vienne, o\u00f9 l&rsquo;orthodoxie brentanienne et les cercles aristot\u00e9liciens traditionnels voyaient d&rsquo;un \u0153il inquiet l&rsquo;\u00e9mancipation audacieuse du p\u00f4le styrien. Les partisans de Brentano accusaient Meinong de trahir la le\u00e7on du ma\u00eetre en hypostasiant des objets id\u00e9aux superflus, tandis que le groupe de Graz reprochait vertement \u00e0 Vienne de demeurer prisonni\u00e8re d&rsquo;un sensualisme archa\u00efque et de bloquer l&rsquo;essor v\u00e9ritable de l&rsquo;exp\u00e9rimentation m\u00e9trologique de pointe.<\/p>\n<h3>10.3 Diffusion internationale et r\u00e9percussions en Europe centrale<\/h3>\n<p>Le rayonnement de l&rsquo;\u00c9cole de Graz s&rsquo;est \u00e9tendu bien au-del\u00e0 des fronti\u00e8res de l&rsquo;Empire des Habsbourg, irriguant l&rsquo;ensemble de la philosophie et de la psychologie de l&rsquo;Europe centrale. Des liens scientifiques d&rsquo;une grande intensit\u00e9 unissaient Graz \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Prague \u2014 o\u00f9 enseignait Christian von Ehrenfels apr\u00e8s son d\u00e9part de Styrie \u2014 ainsi qu&rsquo;\u00e0 la c\u00e9l\u00e8bre <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/lvov-warsaw\/\">\u00c9cole de Lviv-Varsovie<\/a> en Pologne, fond\u00e9e par Kasimir Twardowski. Twardowski, condisciple de Meinong \u00e0 Vienne, partageait avec lui la n\u00e9cessit\u00e9 vitale de distinguer rigoureusement le contenu de l&rsquo;acte et l&rsquo;objet ext\u00e9rieur, et les deux cercles ont entretenu des correspondances nourries qui ont fa\u00e7onn\u00e9 l&rsquo;essor de la logique polonaise contemporaine.<\/p>\n<p>L&rsquo;h\u00e9ritage exp\u00e9rimental de Graz a \u00e9galement trouv\u00e9 une r\u00e9sonance majeure en Italie. Apr\u00e8s la Premi\u00e8re Guerre mondiale et l&rsquo;effondrement de l&rsquo;Empire austro-hongrois, Vittorio Benussi, de nationalit\u00e9 italienne, quitte Graz pour occuper la chaire de psychologie exp\u00e9rimentale \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Padoue. C&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;il implante les m\u00e9thodes et les th\u00e9ories de l&rsquo;\u00c9cole de Graz, formant de prestigieux disciples comme Cesare Musatti, qui introduiront la psychologie gestaltiste et la psychanalyse dans la p\u00e9ninsule transalpine.<\/p>\n<p>Enfin, bien que marqu\u00e9e par des rivalit\u00e9s de priorit\u00e9 th\u00e9orique et des divergences manifestes sur la question de l&rsquo;id\u00e9alisme transcendantal, la pens\u00e9e de Meinong a exerc\u00e9 une influence souterraine mais tenace sur la gen\u00e8se de la ph\u00e9nom\u00e9nologie de Husserl. Malgr\u00e9 les pol\u00e9miques parfois acerbes \u00e9chang\u00e9es dans les revues acad\u00e9miques, Husserl a toujours reconnu dans les m\u00e9moires de Meinong des travaux d&rsquo;une acuit\u00e9 descriptive insurpass\u00e9e, for\u00e7ant la ph\u00e9nom\u00e9nologie naissante \u00e0 aff\u00fbter ses propres instruments conceptuels face aux d\u00e9fis pos\u00e9s par la <em>Gegenstandstheorie<\/em>.<\/p>\n<h2>11. \u00c9pist\u00e9mologie et th\u00e9orie de la preuve chez Alexius Meinong<\/h2>\n<h3>11.1 La nature de la certitude et les degr\u00e9s de croyance<\/h3>\n<p>Dans ses derniers grands ouvrages \u00e9pist\u00e9mologiques, notamment <em>Sur l&rsquo;\u00e9vidence affective<\/em> (<em>\u00dcber emotionale Pr\u00e4sentierung<\/em>, 1917), Alexius Meinong s&rsquo;attache \u00e0 forger une th\u00e9orie globale de la connaissance qui se d\u00e9marque tant du dogmatisme rationaliste que du scepticisme radical. Au c\u0153ur de son \u00e9pist\u00e9mologie se trouve l&rsquo;analyse de l&rsquo;<strong>\u00e9vidence<\/strong> (<em>Evidenz<\/em>) et des gradations de la certitude subjective. Pour Meinong, l&rsquo;esprit humain ne saute pas instantan\u00e9ment de l&rsquo;ignorance totale \u00e0 l&rsquo;\u00e9vidence absolue ; il navigue au sein d&rsquo;un spectre continu d&rsquo;attitudes propositionnelles modul\u00e9es par des degr\u00e9s de croyance (<em>Glaubensstufen<\/em>).<\/p>\n<p>Meinong d\u00e9veloppe une th\u00e9orie extr\u00eamement fine de la \u00ab conjecture \u00bb (<em>Vermutung<\/em>), qu&rsquo;il situe entre la neutralit\u00e9 de la simple supposition et l&rsquo;assurance ind\u00e9fectible du jugement affirmatif av\u00e9r\u00e9. Une conjecture n&rsquo;est pas un jugement affaibli, mais un acte sui generis caract\u00e9ris\u00e9 par une adh\u00e9sion probabiliste partielle. Meinong anticipe ainsi les travaux de la philosophie bay\u00e9sienne contemporaine et de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie formelle, en formalisant la mani\u00e8re dont un faisceau convergent d&rsquo;indices empiriques vient faire monter le coefficient de confiance d&rsquo;un \u00e9tat mental jusqu&rsquo;au seuil de la certitude op\u00e9ratoire.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9vidence elle-m\u00eame n&rsquo;est pas un simple sentiment aveugle d&rsquo;illumination psychologique (comme le soutenait l&#8217;empirisme psychologisant), mais une propri\u00e9t\u00e9 intrins\u00e8que qui caract\u00e9rise la prise de contact directe et ad\u00e9quate entre un acte de jugement lucide et un <em>Objektiv<\/em> qui subsiste ou existe v\u00e9ritablement. Meinong pr\u00e9serve ainsi la dimension normative et objective de la rationalit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mique, affirmant que la v\u00e9rit\u00e9 ne d\u00e9pend en aucun cas de l&rsquo;intensit\u00e9 de la persuasion personnelle d&rsquo;un individu.<\/p>\n<h3>11.2 Perception interne versus perception externe<\/h3>\n<p>H\u00e9ritier sur ce point de la grande tradition cart\u00e9sienne et brentanienne, Meinong accorde un statut \u00e9pist\u00e9mologique privil\u00e9gi\u00e9 \u00e0 l&rsquo;auto-observation des actes int\u00e9rieurs, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 la <strong>perception interne<\/strong> (<em>innere Wahrnehmung<\/em>). Lorsque j&rsquo;\u00e9prouve une tristesse, lorsque je forme le concept d&rsquo;un cercle ou lorsque je doute d&rsquo;une d\u00e9monstration g\u00e9om\u00e9trique, la r\u00e9alit\u00e9 de mon acte psychique m&rsquo;est imm\u00e9diatement transparente. L&rsquo;erreur est impossible quant \u00e0 l&rsquo;existence m\u00eame de cet acte : je ne peux pas me tromper sur le fait que je suis actuellement en train de douter ou de ressentir une \u00e9motion.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, la <strong>perception externe<\/strong> (<em>\u00e4ussere Wahrnehmung<\/em>) \u2014 la saisie des objets mat\u00e9riels par le truchement des organes des sens \u2014 est structurellement faillible, sujette \u00e0 la distorsion sensorielle, aux mirages physiques et aux illusions cognitives. L&rsquo;\u0153il ne per\u00e7oit jamais l&rsquo;objet mat\u00e9riel dans sa totalit\u00e9 substantielle, mais seulement des profils perspectifs et des faisceaux de longueurs d&rsquo;onde r\u00e9fract\u00e9es. La perception externe n&rsquo;atteint jamais la certitude absolue de la perception interne ; elle ne fournit que des v\u00e9rit\u00e9s pr\u00e9somptives, d&rsquo;une grande valeur pratique pour la survie biologique, mais continuellement soumises \u00e0 r\u00e9vision critique.<\/p>\n<p>Pour pr\u00e9munir l&rsquo;introspection contre les \u00e9garements subjectifs et les mirages de l&rsquo;imagination, Meinong met au point au laboratoire de Graz des protocoles novateurs d&rsquo;introspection contr\u00f4l\u00e9e et r\u00e9p\u00e9t\u00e9e. Il soutient que la fiabilit\u00e9 de l&rsquo;observation interne ne rel\u00e8ve pas d&rsquo;une intuition magique d&rsquo;un instant, mais d&rsquo;une discipline m\u00e9thodologique rigoureuse, o\u00f9 le sujet apprend \u00e0 s\u00e9rier ses v\u00e9cus avec le m\u00eame sang-froid exp\u00e9rimental qu&rsquo;un physicien r\u00e9glant son galvanom\u00e8tre, purifiant ainsi la psychologie de l&rsquo;arbitraire romantique.<\/p>\n<h3>11.3 La th\u00e9orie du contenu cognitif et de la v\u00e9rit\u00e9<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie de Meinong trouve son couronnement dans une conception particuli\u00e8rement originale de la nature de la v\u00e9rit\u00e9. S&rsquo;\u00e9cartant r\u00e9solument de la th\u00e9orie pragmatiste selon laquelle le vrai se r\u00e9duirait \u00e0 ce qui s&rsquo;av\u00e8re biologiquement ou \u00e9conomiquement utile \u00e0 l&rsquo;action humaine, Meinong revitalise la d\u00e9finition classique de la v\u00e9rit\u00e9 comme ad\u00e9quation (<em>adaequatio<\/em>), mais en la d\u00e9pla\u00e7ant sur le terrain de son ontologie des <em>Objektive<\/em>.<\/p>\n<p>La v\u00e9rit\u00e9 n&rsquo;est pas une propri\u00e9t\u00e9 physique qui s&rsquo;attacherait \u00e0 des mol\u00e9cules nerveuses dans le cr\u00e2ne, ni un son articul\u00e9 dans une phrase vocale ; elle est une relation de correspondance stricte entre un acte de jugement formul\u00e9 par un sujet et un <strong>objectif subsistant<\/strong> dans l&rsquo;univers de l&rsquo;intelligibilit\u00e9. Juger avec v\u00e9rit\u00e9, c&rsquo;est poser affirmativement un objectif qui \u00ab est \u00bb (qui poss\u00e8de la v\u00e9rit\u00e9 ontologique), et rejeter n\u00e9gativement un objectif qui n&rsquo;est pas. La v\u00e9rit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9nonc\u00e9 \u00ab La Terre tourne autour du Soleil \u00bb pr\u00e9existait \u00e0 la naissance de Copernic et subsistera apr\u00e8s la disparition de notre galaxie ; Copernic n&rsquo;a pas \u00ab cr\u00e9\u00e9 \u00bb la v\u00e9rit\u00e9, il a simplement ajust\u00e9 le contenu cognitif de son acte d&rsquo;intellection \u00e0 l&rsquo;objectif \u00e9ternel correspondant.<\/p>\n<p>Meinong d\u00e9veloppe ainsi des crit\u00e8res d&rsquo;ad\u00e9quation cognitive fond\u00e9s sur l&rsquo;exp\u00e9rience r\u00e9flexive. L&rsquo;esprit humain progresse vers la connaissance authentique dans la mesure exacte o\u00f9 il parvient \u00e0 \u00e9purer ses repr\u00e9sentations de toute interf\u00e9rence \u00e9motionnelle perturbatrice, alignant ses jugements sur la structure intrins\u00e8que des faits objectifs. Cette c\u00e9l\u00e9bration de la v\u00e9rit\u00e9 objective constitue l&rsquo;un des remparts les plus solides \u00e9rig\u00e9s au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle contre les assauts naissants du relativisme nietzsch\u00e9en et du positivisme instrumentaliste.<\/p>\n<h2>12. L&rsquo;impact d&rsquo;Alexius Meinong sur la psychologie cognitive et la philosophie moderne<\/h2>\n<h3>12.1 Red\u00e9couverte de Meinong par les sciences cognitives modernes<\/h3>\n<p>Longtemps \u00e9clips\u00e9e par l&rsquo;essor triomphant du behaviorisme dans la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle, puis par les premi\u00e8res mod\u00e9lisations fonctionnalistes computationnelles un peu sch\u00e9matiques de l&rsquo;esprit, l&rsquo;\u0153uvre d&rsquo;Alexius Meinong conna\u00eet aujourd&rsquo;hui une renaissance spectaculaire au sein des sciences cognitives de pointe. Ses intuitions pionni\u00e8res sur la structuration de la perception et sur la hi\u00e9rarchie des niveaux de traitement de l&rsquo;information r\u00e9sonnent avec une modernit\u00e9 foudroyante dans les laboratoires contemporains.<\/p>\n<p>La th\u00e9orie des \u00ab objets d&rsquo;ordre sup\u00e9rieur \u00bb et de la \u00ab production des repr\u00e9sentations \u00bb anticipe de mani\u00e8re prodigieuse les mod\u00e8les cognitifs actuels du <strong>traitement ascendant<\/strong> (<em>bottom-up<\/em>, des donn\u00e9es sensorielles de bas niveau vers le cortex) et du <strong>traitement descendant<\/strong> (<em>top-down<\/em>, o\u00f9 les structures attentionnelles et les attentes conceptuelles de haut niveau contraignent et produisent la forme per\u00e7ue). Loin de concevoir la perception comme un simple balayage passif de la r\u00e9tine, la vision artificielle contemporaine red\u00e9couvre la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;impl\u00e9menter des m\u00e9canismes de production gestaltiste identiques \u00e0 ceux th\u00e9oris\u00e9s \u00e0 Graz il y a plus d&rsquo;un si\u00e8cle.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, le g\u00e9nie de Meinong s&rsquo;av\u00e8re capital pour la mod\u00e9lisation informatique du traitement automatique du langage naturel (TALN) et pour la formalisation des univers fictionnels au sein des jeux vid\u00e9o immersifs et des r\u00e9alit\u00e9s virtuelles. Comment un moteur d&rsquo;intelligence artificielle peut-il traiter la s\u00e9mantique de r\u00e9cits mythologiques ou g\u00e9rer les bases de donn\u00e9es d&rsquo;un jeu de r\u00f4le sans s&rsquo;effondrer logiquement face \u00e0 des licornes ou des sorciers inexistants ? En appliquant tr\u00e8s exactement les axiomes de la <em>Gegenstandstheorie<\/em>, qui s\u00e9parent herm\u00e9tiquement la validit\u00e9 des propri\u00e9t\u00e9s d&rsquo;un personnage de son existence mat\u00e9rielle dans le serveur informatique.<\/p>\n<h3>12.2 H\u00e9ritage dans la philosophie de l&rsquo;esprit et la logique modale<\/h3>\n<p>Dans le domaine de la philosophie contemporaine de l&rsquo;esprit et de la logique pure, l&#8217;empreinte de Meinong est ind\u00e9l\u00e9bile. La formalisation de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/logic-modal\/\">logique modale<\/a> \u2014 l&rsquo;\u00e9tude rigoureuse des concepts de n\u00e9cessit\u00e9, de possibilit\u00e9, de contingence et d&rsquo;impossibilit\u00e9 \u2014 puise une inspiration directe dans les analyses du philosophe autrichien sur les statuts ontologiques de l&rsquo;\u00eatre et de la subsistance. La th\u00e9orie des \u00ab mondes possibles \u00bb d\u00e9velopp\u00e9e par Saul Kripke ou David Lewis retrouve, sous des habits math\u00e9matiques r\u00e9cents, les intuitions de Meinong sur l&rsquo;autonomie logique des entit\u00e9s non actualis\u00e9es dans notre monde r\u00e9el.<\/p>\n<p>Dans les d\u00e9bats actuels sur le r\u00e9alisme intentionnel et l&rsquo;ontologie des artefacts culturels (des \u0153uvres musicales aux institutions juridiques, en passant par la monnaie \u00e9lectronique et les nations souveraines), la classification meinongienne des objets incomplets et des <em>Objektive<\/em> fournit un arsenal conceptuel d&rsquo;une puissance op\u00e9ratoire in\u00e9gal\u00e9e. Les philosophes analytiques de l&rsquo;art, tels qu&rsquo;Amie Thomasson ou Peter van Inwagen, s&rsquo;appuient r\u00e9guli\u00e8rement sur le vocabulaire meinongien pour \u00e9lucider le mode d&rsquo;\u00eatre paradoxal des personnages de roman comme Madame Bovary ou Sherlock Holmes : des entit\u00e9s cr\u00e9\u00e9es par des actes humains, d\u00e9pourvues de chair physique, mais investies de droits et de traits pr\u00e9dicatifs intangibles.<\/p>\n<p>Cette vitalit\u00e9 r\u00e9trospective a conduit la communaut\u00e9 universitaire internationale \u00e0 orchestrer de vastes entreprises \u00e9ditoriales pour r\u00e9\u00e9diter l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 des \u0153uvres de Meinong (la monumentale <em>Alexius Meinong Gesamtausgabe<\/em> sous la direction de Rudolf Haller). Des colloques internationaux majeurs c\u00e9l\u00e8brent d\u00e9sormais en lui non plus un logicien vaincu par Russell, mais l&rsquo;un des esprits les plus visionnaires et f\u00e9conds de toute la pens\u00e9e occidentale du XXe si\u00e8cle.<\/p>\n<h3>12.3 Bilan d&rsquo;un itin\u00e9raire intellectuel singulier (1853-1920)<\/h3>\n<p>Lorsque la mort surprend Alexius Meinong \u00e0 Graz le 27 novembre 1920, dans une Autriche ruin\u00e9e et d\u00e9membr\u00e9e par le premier conflit mondial, s&rsquo;\u00e9teint l&rsquo;un des penseurs les plus singuliers et intransigeants de sa g\u00e9n\u00e9ration. Presque totalement aveugle durant les derni\u00e8res ann\u00e9es de sa vie en raison d&rsquo;une maladie oculaire d\u00e9g\u00e9n\u00e9rative, le vieux ma\u00eetre avait poursuivi jusqu&rsquo;\u00e0 son dernier souffle ses s\u00e9minaires et ses r\u00e9dactions gr\u00e2ce au d\u00e9vouement sans faille de son \u00e9pouse et de ses assistants, dictant des trait\u00e9s d&rsquo;une clart\u00e9 de diamant.<\/p>\n<p>Le bilan de son itin\u00e9raire intellectuel force l&rsquo;admiration par son unit\u00e9 syst\u00e9matique et son indomptable courage conceptuel. \u00c0 une \u00e9poque o\u00f9 le scientisme positiviste triomphant proclamait que toute r\u00e9alit\u00e9 se r\u00e9duisait \u00e0 des atomes physiques mat\u00e9riels, Meinong a eu l&rsquo;audace h\u00e9ro\u00efque de d\u00e9fendre l&rsquo;immensit\u00e9 de l&rsquo;esprit humain et l&rsquo;autonomie souveraine de tous les royaumes de la pens\u00e9e, du plus minuscule atome de sensation jusqu&rsquo;au plus vertigineux objet impossible. Il a r\u00e9ussi le tour de force exceptionnel de tenir ensemble les deux p\u00f4les les plus exigeants de la recherche : la rigueur m\u00e9trologique de l&rsquo;exp\u00e9rimentation de laboratoire la plus scrupuleuse, et l&rsquo;architecture m\u00e9taphysique la plus vaste jamais con\u00e7ue depuis Leibniz.<\/p>\n<p>Alexius Meinong s&rsquo;impose ainsi d\u00e9finitivement comme la figure tut\u00e9laire de l&rsquo;\u00e2ge d&rsquo;or de la philosophie et de la psychologie autrichiennes fin-de-si\u00e8cle. En proclamant que la pens\u00e9e humaine est plus vaste que le monde physique, et que l&rsquo;univers des objets de l&rsquo;esprit ne saurait \u00eatre born\u00e9 par les fronti\u00e8res \u00e9triqu\u00e9es du r\u00e9el empirique, le ma\u00eetre de Graz a l\u00e9gu\u00e9 \u00e0 la post\u00e9rit\u00e9 intellectuelle une boussole inestimable pour continuer d&rsquo;explorer les territoires infinis du sens, de la conscience et de la v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Brentano, F. (1874). <em>Psychologie vom empirischen Standpunkte<\/em>. Duncker &amp; Humblot. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/psychologievomem01brenuoft\">https:\/\/archive.org\/details\/psychologievomem01brenuoft<\/a><\/li>\n<li>Ehrenfels, C. v. (1890). \u00dcber \u201eGestaltqualit\u00e4ten\u201c. <em>Vierteljahrsschrift f\u00fcr wissenschaftliche Philosophie<\/em>, 14(3), 249\u2013292. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/vierteljahrssch14euckgoog\">https:\/\/archive.org\/details\/vierteljahrssch14euckgoog<\/a><\/li>\n<li>Haller, R. (1972). <em>Jenseits von Sein und Nichtsein: Beitr\u00e4ge zur Meinong-Forschung<\/em>. Akademische Druck- u. Verlagsanstalt.<\/li>\n<li>Meinong, A. (1877). <em>Hume-Studien I: Zur Geschichte und Kritik des modernen Nominalismus<\/em>. Sitzungsberichte der philosophisch-historischen Classe der kaiserlichen Akademie der Wissenschaften.<\/li>\n<li>Meinong, A. (1882). <em>Hume-Studien II: Zur Relationstheorie<\/em>. Sitzungsberichte der philosophisch-historischen Classe der kaiserlichen Akademie der Wissenschaften.<\/li>\n<li>Meinong, A. (1891). Zur Psychologie der Komplexionen und Relationen. <em>Zeitschrift f\u00fcr Psychologie und Physiologie der Sinnesorgane<\/em>, 2, 245\u2013265.<\/li>\n<li>Meinong, A. (1894). <em>Psychologisch-ethische Untersuchungen zur Werth-Theorie<\/em>. Leuschner &amp; Lubensky.<\/li>\n<li>Meinong, A. (1902). <em>\u00dcber Annahmen<\/em>. Johann Ambrosius Barth. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/uberdieannahmen00meingoog\">https:\/\/archive.org\/details\/uberdieannahmen00meingoog<\/a><\/li>\n<li>Meinong, A. (\u00c9d.). (1904). <em>Untersuchungen zur Gegenstandstheorie und Psychologie<\/em>. Johann Ambrosius Barth.<\/li>\n<li>Meinong, A. (1907). <em>\u00dcber die Stellung der Gegenstandstheorie im System der Wissenschaften<\/em>. R. Voigtl\u00e4nder.<\/li>\n<li>Meinong, A. (1915). <em>\u00dcber M\u00f6glichkeit und Wahrscheinlichkeit: Beitr\u00e4ge zur Gegenstandstheorie und Erkenntnistheorie<\/em>. Johann Ambrosius Barth.<\/li>\n<li>Meinong, A. (1917). <em>\u00dcber emotionale Pr\u00e4sentierung<\/em>. Sitzungsberichte der philosophisch-historischen Klasse der kaiserlichen Akademie der Wissenschaften.<\/li>\n<li>Meinong, A. (1968\u20131978). <em>Alexius Meinong Gesamtausgabe<\/em> (7 volumes, R. Haller &amp; R. Kindinger, \u00c9ds.). Akademische Druck- u. Verlagsanstalt.<\/li>\n<li>Parsons, T. (1980). <em>Nonexistent Objects<\/em>. Yale University Press.<\/li>\n<li>Rollinger, R. D. (1993). <em>Meinong and Husserl on Abstraction and Perception<\/em>. Rodopi.<\/li>\n<li>Russell, B. (1905). On Denoting. <em>Mind<\/em>, 14(56), 479\u2013493. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/mind\/XIV.4.479\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/mind\/XIV.4.479<\/a><\/li>\n<li>Smith, B. (\u00c9d.). (1982). <em>Parts and Moments: Studies in Logic and Formal Ontology<\/em>. Philosophia Verlag.<\/li>\n<li>Zalta, E. N. (1983). <em>Abstract Objects: An Introduction to Axiomatic Metaphysics<\/em>. D. Reidel.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une exploration acad\u00e9mique de la vie et de la pens\u00e9e d&rsquo;Alexius Meinong, pionnier de la psychologie exp\u00e9rimentale autrichienne et de la th\u00e9orie des objets.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[1516,647],"tags":[21444,21445,1541,2067,21446],"class_list":["post-13962","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-histoire-de-la-psychologie","category-psychologie-cognitive","tag-alexius-meinong","tag-ecole-de-graz","tag-intentionnalite","tag-psychologie-experimentale","tag-theorie-des-objets"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/13962","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=13962"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/13962\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=13962"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=13962"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=13962"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}