{"id":26051,"date":"2026-11-08T23:28:26","date_gmt":"2026-11-08T23:28:26","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=doctrine-du-double-effet-dde"},"modified":"2026-11-08T23:28:26","modified_gmt":"2026-11-08T23:28:26","slug":"doctrine-du-double-effet-dde","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=doctrine-du-double-effet-dde","title":{"rendered":"DDE : Psychologie et jugement moral"},"content":{"rendered":"<p>Face aux dilemmes existentiels et aux situations critiques qui menacent des vies humaines, les m\u00e9canismes cognitifs sous-tendant les arbitrages \u00e9thiques r\u00e9v\u00e8lent les rouages profonds de l&rsquo;architecture mentale humaine. La doctrine du double effet (DDE), issue des traditions philosophiques et d\u00e9sormais int\u00e9gr\u00e9e au c\u0153ur des sciences cognitives et de la psychologie morale, offre une grille de lecture d\u00e9cisive pour comprendre comment nous \u00e9valuons la gravit\u00e9 d&rsquo;un pr\u00e9judice selon qu&rsquo;il a \u00e9t\u00e9 recherch\u00e9 comme fin, utilis\u00e9 comme moyen ou simplement tol\u00e9r\u00e9 comme cons\u00e9quence collat\u00e9rale. En \u00e9lucidant les distinctions cognitives entre action voulue et pr\u00e9vision passive, la DDE \u00e9claire les fondements universels de la responsabilit\u00e9, de la culpabilit\u00e9 et de la prise de d\u00e9cision normative.<\/p>\n<h2>Doctrine du double effet (DDE)<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>La <strong>doctrine du double effet (DDE)<\/strong>, souvent d\u00e9sign\u00e9e comme le principe du double effet, est un cadre normatif et un mod\u00e8le cognitif stipulant qu&rsquo;une action entra\u00eenant des cons\u00e9quences simultan\u00e9ment b\u00e9n\u00e9fiques et n\u00e9fastes peut \u00eatre jug\u00e9e moralement et psychologiquement admissible si et seulement si l&rsquo;effet nocif n&rsquo;est pas recherch\u00e9 en tant que fin, ni instrumentalis\u00e9 comme moyen indispensable pour atteindre le r\u00e9sultat positif, mais survient comme un dommage collat\u00e9ral in\u00e9vitable et proportionn\u00e9 d&rsquo;un acte bon en soi. En <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Psychologie_morale\">psychologie morale<\/a> contemporaine, la DDE est \u00e9tudi\u00e9e non pas uniquement comme un imp\u00e9ratif \u00e9thique prescriptif, mais en tant que r\u00e8gle heuristique robuste et implicite r\u00e9gissant l&rsquo;attribution de bl\u00e2me, l&rsquo;\u00e9valuation de l&rsquo;intentionnalit\u00e9 et le traitement intuitif de la causalit\u00e9 chez l&rsquo;\u00eatre humain.<\/p>\n<p>Dans les sciences du comportement, cette r\u00e8gle sert de paradigme d&rsquo;investigation pour d\u00e9limiter les fronti\u00e8res entre d\u00e9ontologisme intuitif et cons\u00e9quentialisme utilitariste. Les chercheurs analysent comment l&rsquo;appareil cognitif traite la distinction subtile entre un tort directement caus\u00e9 par une cha\u00eene causale intentionnelle (\u00ab causer intentionnellement un mal \u00bb) et un tort r\u00e9sultant de r\u00e9percussions pr\u00e9visibles mais secondaires (\u00ab pr\u00e9voir un mal sans le vouloir directement \u00bb). L&rsquo;application de la DDE d\u00e9montre que les sujets humains attribuent un bl\u00e2me significativement sup\u00e9rieur et ressentent une aversion \u00e9motionnelle accrue lorsque le tort est exploit\u00e9 comme instrument au service du bien commun.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origines linguistiques<\/h3>\n<p>L&rsquo;expression \u00ab doctrine du double effet \u00bb tire ses racines historiques et linguistiques du latin scholastique m\u00e9di\u00e9val. L&rsquo;adage originel d\u00e9coule du concept d&rsquo;<em>actio cum duplici effectu<\/em> (action produisant un double effet), d\u00e9velopp\u00e9 au XIIIe si\u00e8cle au sein des trait\u00e9s th\u00e9ologiques portant sur l&rsquo;exercice de la l\u00e9gitime d\u00e9fense et les fronti\u00e8res du p\u00e9ch\u00e9. Le terme \u00ab doctrine \u00bb provient du latin <em>doctrina<\/em>, d\u00e9signant l&rsquo;enseignement, le corpus m\u00e9thodique de pr\u00e9ceptes ou l&rsquo;instruction rationnelle dispens\u00e9e au sein d&rsquo;une \u00e9cole de pens\u00e9e. Le vocable \u00ab effet \u00bb trouve quant \u00e0 lui son origine dans <em>effectus<\/em>, participe pass\u00e9 du verbe latin <em>efficere<\/em> (accomplir, ex\u00e9cuter, produire), traduisant le r\u00e9sultat ph\u00e9nom\u00e9nologique direct ou indirect issu d&rsquo;un ant\u00e9c\u00e9dent causal.<\/p>\n<p>Dans la litt\u00e9rature anglo-saxonne, qui a largement inspir\u00e9 la renaissance exp\u00e9rimentale de la notion \u00e0 partir du XXe si\u00e8cle, le concept est invariablement abr\u00e9g\u00e9 sous l&rsquo;acronyme <strong>DDE<\/strong> (<em>Doctrine of Double Effect<\/em>) ou <strong>PDE<\/strong> (<em>Principle of Double Effect<\/em>). Son int\u00e9gration formelle dans les lexiques de la psychologie scientifique et des sciences cognitives s&rsquo;est acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e suite aux travaux pionniers en \u00e9thique descriptive et en philosophie exp\u00e9rimentale, o\u00f9 le syntagme est employ\u00e9 pour d\u00e9signer le filtre cognitif \u00e0 travers lequel le syst\u00e8me mental humain d\u00e9rive la valence morale d&rsquo;une cha\u00eene d&rsquo;actions complexes impliquant des pertes pr\u00e9visibles.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Sur le plan morphosyntaxique, \u00ab doctrine du double effet \u00bb est un syntagme nominal f\u00e9minin singulier. Son acronyme francis\u00e9 et internationalis\u00e9, DDE, se prononce par \u00e9pellation phon\u00e9tique standardis\u00e9e [de-de-\u00f8] en fran\u00e7ais ou [di\u02d0-di\u02d0-i\u02d0] dans le milieu universitaire international anglo-saxon. Bien que le sigle DDE soit couramment employ\u00e9 sans article dans les articles sp\u00e9cialis\u00e9s de psycholinguistique et de neuro\u00e9conomie (ex. \u00ab sous l&rsquo;angle de la DDE \u00bb), il est g\u00e9n\u00e9ralement pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 de l&rsquo;article d\u00e9fini f\u00e9minin (\u00ab la DDE \u00bb).<\/p>\n<p>Sur le plan lexical, le terme admet plusieurs variantes synonymiques dans la litt\u00e9rature francophone savante, telles que le \u00ab principe du double effet \u00bb, la \u00ab r\u00e8gle du double effet \u00bb ou encore le \u00ab raisonnement \u00e0 double effet \u00bb. Dans les contextes acad\u00e9miques formels, l&rsquo;acronyme ne doit pas \u00eatre confondu avec des sigles homonymes issus de disciplines connexes, comme la <em>Dimensions of Delusional Experience Scale<\/em> en psychiatrie descriptive ou le <em>dichlorodiph\u00e9nyldichloro\u00e9thyl\u00e8ne<\/em> en toxicologie et neurobiologie du d\u00e9veloppement.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour comprendre la doctrine du double effet dans toute sa profondeur psychologique, il convient d&rsquo;analyser le probl\u00e8me du statut mental accord\u00e9 \u00e0 l&rsquo;action. L&rsquo;esprit humain ne per\u00e7oit pas le monde ext\u00e9rieur comme une simple succession d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements physiques neutres ; il inf\u00e8re spontan\u00e9ment des \u00e9tats mentaux invisibles \u2014 intentions, d\u00e9sirs, croyances et buts \u2014 afin d&rsquo;attribuer une signification aux comportements observ\u00e9s. La DDE r\u00e9sout un paradoxe moral fondamental : comment une m\u00eame action, se soldant par des bilans mat\u00e9riels strictement \u00e9quivalents (par exemple la mort d&rsquo;une personne permettant de sauver cinq autres vies), peut-elle susciter une r\u00e9probation visc\u00e9rale dans un cas et une approbation pragmatique dans un autre ? La DDE postule que la lic\u00e9it\u00e9 psychologique d&rsquo;un acte n\u00e9faste d\u00e9pend structurellement de la position qu&rsquo;occupe ce dommage dans la hi\u00e9rarchie causale et t\u00e9l\u00e9ologique de l&rsquo;agent.<\/p>\n<p>Quatre crit\u00e8res rigoureux et cumulatifs d\u00e9finissent traditionnellement le cadre de la DDE :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La nature intrins\u00e8que de l&rsquo;acte :<\/strong> L&rsquo;action entreprise par l&rsquo;individu doit \u00eatre en elle-m\u00eame moralement bonne ou, \u00e0 tout le moins, moralement neutre ; elle ne peut pas constituer une transgression ill\u00e9gitime a priori.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;intentionnalit\u00e9 pure de l&rsquo;agent :<\/strong> L&rsquo;agent cognitif doit viser exclusivement l&rsquo;effet b\u00e9n\u00e9fique. L&rsquo;effet ind\u00e9sirable, quand bien m\u00eame il serait parfaitement anticip\u00e9 et connu avec une probabilit\u00e9 certaine, ne doit constituer ni le motif de l&rsquo;action, ni son but poursuivi.<\/li>\n<li><strong>La distinction entre moyen et effet collat\u00e9ral :<\/strong> L&rsquo;effet n\u00e9faste ne doit pas \u00eatre la passerelle causale ou le moyen instrumental sans lequel le bien ne pourrait se concr\u00e9tiser. Si le mal est n\u00e9cessaire \u00e0 la r\u00e9ussite du bien, l&rsquo;action est unanimement condamn\u00e9e par l&rsquo;intuition sous-tendue par la DDE.<\/li>\n<li><strong>La proportionnalit\u00e9 des cons\u00e9quences :<\/strong> Il doit exister une justification d&rsquo;une gravit\u00e9 proportionnelle au dommage pour tol\u00e9rer la survenue du mal collat\u00e9ral ; le gain positif vis\u00e9 doit nettement surpasser le co\u00fbt du pr\u00e9judice occasionn\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<p>D&rsquo;un point de vue cognitif, la fronti\u00e8re op\u00e9rationnelle entre un moyen direct et un effet secondaire pr\u00e9vu engage des processus mentaux sophistiqu\u00e9s d&rsquo;attention s\u00e9lective, de repr\u00e9sentation causale et de simulation contrefactuelle. Si l&rsquo;effet n\u00e9faste disparaissait par un concours miraculeux de circonstances, l&rsquo;action de l&rsquo;agent atteindrait-elle toujours son objectif ? Dans le cas d&rsquo;un effet secondaire conforme \u00e0 la DDE, la r\u00e9ponse est affirmative : l&rsquo;agent serait soulag\u00e9 que le pr\u00e9judice collat\u00e9ral n&rsquo;ait pas eu lieu. \u00c0 l&rsquo;inverse, si le mal est un moyen, l&rsquo;\u00e9limination du dommage ferait \u00e9chouer l&rsquo;op\u00e9ration enti\u00e8re. Cette asym\u00e9trie de d\u00e9pendance t\u00e9l\u00e9ologique constitue l&rsquo;ossature cognitive que l&rsquo;esprit humain exploite instinctivement pour \u00e9valuer les transgressions morales.<\/p>\n<p>La DDE d\u00e9limite ainsi une fronti\u00e8re psychologique stricte contre l&rsquo;utilitarisme pur. Pour un mod\u00e8le strictement cons\u00e9quentialiste, seul compte le diff\u00e9rentiel net entre pertes et b\u00e9n\u00e9fices. Pour le mod\u00e8le psychologique ancr\u00e9 dans la DDE, l&rsquo;architecture mentale refuse de ramener l&rsquo;action \u00e0 son seul bilan math\u00e9matique : l&rsquo;instrumentalisation d&rsquo;un \u00eatre sentient d\u00e9clenche un signal d&rsquo;alarme cognitif et affectif autonome, ind\u00e9pendant du calcul de rentabilit\u00e9 morale globale.<\/p>\n<h3>5. D\u00e9veloppement historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;acte de naissance conceptuel de la doctrine du double effet est attribu\u00e9 au philosophe et th\u00e9ologien <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Thomas_d%27Aquin\">Thomas d&rsquo;Aquin<\/a> au XIIIe si\u00e8cle. Dans sa c\u00e9l\u00e8bre <em>Somme th\u00e9ologique<\/em> (Secunda Secundae, Question 64, Article 7), Thomas d&rsquo;Aquin aborde la question cruciale de savoir s&rsquo;il est moralement permis de tuer quelqu&rsquo;un pour assurer sa propre l\u00e9gitime d\u00e9fense. Il formule l&rsquo;observation fondatrice selon laquelle un acte unique peut g\u00e9n\u00e9rer deux effets distincts : l&rsquo;un recherch\u00e9 (la pr\u00e9servation de sa propre vie) et l&rsquo;autre purement pr\u00e9visible mais ext\u00e9rieur au d\u00e9sir moral (la mort de l&rsquo;assaillant). D\u00e8s lors que l&rsquo;intention est exclusivement concentr\u00e9e sur l&rsquo;auto-pr\u00e9servation et que la force d\u00e9ploy\u00e9e demeure mesur\u00e9e, l&rsquo;action est moralement irr\u00e9prochable.<\/p>\n<p>Au fil des si\u00e8cles suivants, notamment durant les XVIe et XVIIe si\u00e8cles, les th\u00e9ologiens et casuistes j\u00e9suites de l&rsquo;\u00c9cole de Salamanque, ainsi que des penseurs comme Alphonse de Liguori, ont codifi\u00e9 et raffin\u00e9 les conditions formelles de la DDE. Le principe servait d&rsquo;arbitre dans les situations de conflits de devoirs m\u00e9dicaux et militaires, comme les op\u00e9rations chirurgicales risqu\u00e9es mena\u00e7ant la survie d&rsquo;un f\u0153tus pour sauver la m\u00e8re, ou les frappes militaires contre des cibles strat\u00e9giques situ\u00e9es \u00e0 proximit\u00e9 d&rsquo;habitations civiles.<\/p>\n<p>La transition de la DDE du champ de la th\u00e9ologie vers celui de la philosophie analytique et de la psychologie contemporaine s&rsquo;est op\u00e9r\u00e9e dans la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle sous l&rsquo;impulsion de la philosophe britannique Philippa Foot. En 1967, dans son article s\u00e9minal <em>The Problem of Abortion and the Doctrine of the Double Effect<\/em>, Foot cherchait \u00e0 tester les limites de la doctrine et a imagin\u00e9 une exp\u00e9rience de pens\u00e9e devenue universelle : le <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Dilemme_du_tramway\">dilemme du tramway<\/a> (<em>Trolley Problem<\/em>). Judith Jarvis Thomson a ensuite complexifi\u00e9 ces sc\u00e9narios dans les ann\u00e9es 1970 et 1980 en introduisant des variations (comme l&rsquo;aiguillage versus la passerelle pi\u00e9tonne) qui ont mis en \u00e9vidence la pr\u00e9cision quasi chirurgicale avec laquelle les intuitions humaines ob\u00e9issent aux r\u00e8gles de la DDE.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, la psychologie cognitive, la psychologie \u00e9volutionniste et les neurosciences ont repris possession de ce concept. Des chercheurs comme John Mikhail, Marc Hauser, Fiery Cushman et Joshua Greene ont transform\u00e9 la DDE, cessant de la consid\u00e9rer comme un simple principe normatif pour en faire une hypoth\u00e8se descriptive testable portant sur la grammaire morale inn\u00e9e ou les heuristiques computationnelles du cerveau humain.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>La persistance de la DDE au sein de la cognition humaine s&rsquo;explique par plusieurs mod\u00e8les th\u00e9oriques concurrents en sciences psychologiques et cognitives. Le premier mod\u00e8le majeur est la <strong>Th\u00e9orie de la grammaire morale universelle<\/strong> (<em>Universal Moral Grammar<\/em>), conceptualis\u00e9e par John Mikhail en analogie directe avec la grammaire universelle chomskienne en linguistique. Selon cette perspective, les \u00eatres humains poss\u00e8dent un module cognitif inn\u00e9 et implicite capable de d\u00e9composer spontan\u00e9ment les actions observ\u00e9es en structures causales, temporelles et intentionnelles. La DDE ne serait pas le produit d&rsquo;une \u00e9ducation morale explicite, mais une comp\u00e9tence universelle cod\u00e9e dans notre \u00e9quipement mental, ce qui explique pourquoi des enfants en bas \u00e2ge ou des populations issues de cultures radicalement disparates manifestent des jugements moraux strictement conformes \u00e0 ses exigences.<\/p>\n<p>Un second cadre th\u00e9orique fondamental repose sur le <strong>mod\u00e8le du double processus<\/strong> (<em>Dual-Process Model<\/em>), d\u00e9fendu par <a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Joshua_Greene_(philosopher)\">Joshua Greene<\/a> et ses collaborateurs. Ce mod\u00e8le postule l&rsquo;existence d&rsquo;une comp\u00e9tition neuronale entre deux syst\u00e8mes cognitifs distincts : un syst\u00e8me socio-\u00e9motionnel rapide, automatique et intuitif (souvent associ\u00e9 \u00e0 la th\u00e9orie de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/D%C3%A9ontologie_(philosophie)\">l&rsquo;\u00e9thique d\u00e9ontologique<\/a> kantienne), ancr\u00e9 dans le cortex pr\u00e9frontal ventrom\u00e9dian et l&rsquo;amygdale, et un syst\u00e8me d\u00e9lib\u00e9ratif contr\u00f4l\u00e9, lent et calculateur (associ\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9thique utilitariste), localis\u00e9 dans le cortex pr\u00e9frontal dorsolat\u00e9ral. Selon cette approche, l&rsquo;utilisation directe d&rsquo;un individu comme moyen pour tuer active une alarme \u00e9motionnelle irr\u00e9pressible qui bloque l&rsquo;action, tandis qu&rsquo;un pr\u00e9judice collat\u00e9ral caus\u00e9 \u00e0 distance suscite une moindre r\u00e9activit\u00e9 affective, laissant le champ libre au calcul utilitariste rationnel.<\/p>\n<p>Un troisi\u00e8me cadre, ancr\u00e9 dans les <strong>mod\u00e8les de causalit\u00e9 et d&rsquo;attribution de l&rsquo;intentionnalit\u00e9<\/strong> (d\u00e9velopp\u00e9 notamment par Fiery Cushman et Liane Young), postule que la DDE d\u00e9coule de biais fondamentaux dans notre mani\u00e8re d&rsquo;inf\u00e9rer la psychologie d&rsquo;autrui (th\u00e9orie de l&rsquo;esprit). Lorsqu&rsquo;une action n\u00e9faste constitue le moyen n\u00e9cessaire vers un objectif, l&rsquo;observateur d\u00e9duit que l&rsquo;auteur de l&rsquo;acte a d\u00fb obligatoirement se repr\u00e9senter le mal, planifier le mal et d\u00e9sirer son occurrence pour que le but r\u00e9ussisse. Cette surattribution de volont\u00e9 hostile aggrave consid\u00e9rablement la perception du caract\u00e8re immoral de l&rsquo;agent. Si le pr\u00e9judice n&rsquo;est qu&rsquo;un effet collat\u00e9ral, le syst\u00e8me d&rsquo;attribution inf\u00e8re que l&rsquo;agent ne cherchait pas \u00e0 nuire activement, r\u00e9duisant ainsi drastiquement le bl\u00e2me moral.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>Afin d&rsquo;op\u00e9rationnaliser la doctrine du double effet dans les protocoles de recherche psychologique, les chercheurs la d\u00e9composent en plusieurs dimensions causales et intentionnelles cl\u00e9s :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;intention directrice (<em>Intended End<\/em>) :<\/strong> La finalit\u00e9 psychologique ultime vis\u00e9e par le protagoniste, qui doit toujours pr\u00e9senter une valence affective et morale positive (ex. sauver des vies, pr\u00e9server l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 du groupe).<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;effet n\u00e9faste m\u00e9diateur (<em>Harm as a Means<\/em>) :<\/strong> Situation o\u00f9 le pr\u00e9judice caus\u00e9 \u00e0 autrui est positionn\u00e9 comme le maillon causal direct rendant le succ\u00e8s possible. Dans la cognition humaine, cette dimension suscite un rejet moral quasi cat\u00e9gorique.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;effet n\u00e9faste subsidiaire (<em>Harm as a Side-Effect<\/em>) :<\/strong> Situation o\u00f9 le pr\u00e9judice survient en aval ou de mani\u00e8re p\u00e9riph\u00e9rique par rapport au lien causal principal reliant l&rsquo;action de l&rsquo;agent au r\u00e9sultat b\u00e9n\u00e9fique. L&rsquo;esprit humain tend \u00e0 juger ce dommage tol\u00e9rable ou excusable.<\/li>\n<li><strong>Le pr\u00e9judice actif vs omission passive :<\/strong> La distinction psychologique entre provoquer directement un effet collat\u00e9ral par un geste physique actif et laisser survenir un pr\u00e9judice par inaction, l&rsquo;action physique directe activant davantage les r\u00e9seaux de la culpabilit\u00e9.<\/li>\n<li><strong>La proximit\u00e9 physique et \u00e9motionnelle (<em>Personal vs Impersonal Force<\/em>) :<\/strong> L&rsquo;engagement physique direct (ex. pousser quelqu&rsquo;un de ses mains) amplifie de fa\u00e7on spectaculaire la r\u00e9probation morale par rapport \u00e0 un geste m\u00e9diatis\u00e9 par une machine ou un commutateur m\u00e9canique, ind\u00e9pendamment m\u00eame de la pure logique formelle du double effet.<\/li>\n<li><strong>La certitude \u00e9pist\u00e9mique de l&rsquo;agent :<\/strong> Le degr\u00e9 de certitude mentale que poss\u00e8de l&rsquo;acteur vis-\u00e0-vis de l&rsquo;occurrence du pr\u00e9judice secondaire (simple probabilit\u00e9 statistique vs certitude absolue de la mort collat\u00e9rale).<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>L&rsquo;exp\u00e9rimentation princeps illustrant magistralement l&rsquo;influence de la DDE sur la psychologie humaine est incarn\u00e9e par la comparaison canonique entre deux variantes du dilemme du tramway :<\/p>\n<p><strong>Cas 1 : Le sc\u00e9nario de l&rsquo;aiguillage (<em>The Switch Case<\/em>)<\/strong><br \/>\nUn tramway fou roule \u00e0 pleine vitesse sur une voie o\u00f9 cinq ouvriers sont condamn\u00e9s \u00e0 \u00eatre percut\u00e9s. Un observateur plac\u00e9 pr\u00e8s d&rsquo;un levier d&rsquo;aiguillage a la possibilit\u00e9 de d\u00e9vier le train vers une voie secondaire, o\u00f9 un seul cheminot se trouve en train de travailler. S&rsquo;il tire le levier, un homme sera tu\u00e9 mais cinq seront sauv\u00e9s. Dans ce cas de figure, la mort de l&rsquo;homme unique est un effet collat\u00e9ral pr\u00e9visible, mais ce n&rsquo;est pas sa mort qui stoppe le tramway ; c&rsquo;est le changement m\u00e9canique de voie. La quasi-totalit\u00e9 des participants dans le monde (85 \u00e0 90 %) d\u00e9clare cette action moralement acceptable, en stricte conformit\u00e9 avec la doctrine du double effet.<\/p>\n<p><strong>Cas 2 : Le sc\u00e9nario de la passerelle (<em>The Footbridge Case<\/em>)<\/strong><br \/>\nDans cette seconde configuration, le m\u00eame tramway s&rsquo;appr\u00eate \u00e0 percuter cinq ouvriers. Le participant est post\u00e9 sur une passerelle en surplomb, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&rsquo;un homme tr\u00e8s corpulent. Le seul moyen d&rsquo;arr\u00eater la machine est de pousser cet homme de la passerelle afin que sa masse corporelle bloque l&rsquo;engin, ce qui entra\u00eenera in\u00e9vitablement sa mort tout en \u00e9pargnant les cinq ouvriers. Bien que le calcul arithm\u00e9tique soit identique (une mort pour cinq vies sauv\u00e9es), plus de 85 % des personnes refusent cat\u00e9goriquement de pousser l&rsquo;homme. La raison psychologique fondamentale r\u00e9side dans le fait que le corps de cet individu est instrumentalis\u00e9 comme un <em>moyen n\u00e9cessaire<\/em> au sauvetage : la DDE est enfreinte, provoquant un rejet moral imm\u00e9diat.<\/p>\n<p><strong>Cas 3 : Le dilemme m\u00e9dical de l&rsquo;analg\u00e9sie en soins palliatifs<\/strong><br \/>\nDans le domaine clinique quotidien, la DDE trouve une illustration vivante lors de l&rsquo;administration de doses massives de morphine \u00e0 un patient en phase terminale souffrant de douleurs r\u00e9fractaires extr\u00eames. Le m\u00e9decin sait pertinemment que ces doses peuvent d\u00e9primer les centres respiratoires et pr\u00e9cipiter le d\u00e9c\u00e8s du patient (effet pr\u00e9visible collat\u00e9ral). Cependant, l&rsquo;intention poursuivie est l&rsquo;all\u00e8gement de la souffrance physique insupportable, et non l&rsquo;homicide. Le m\u00e9decin se sent psychologiquement et moralement en paix avec son geste professionnel, alors qu&rsquo;injecter d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment une substance l\u00e9tale dans le but d&rsquo;abr\u00e9ger la vie pour soulager la souffrance (le d\u00e9c\u00e8s devenant le moyen direct) susciterait une angoisse morale bien plus vive chez de nombreux soignants.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation psychologique<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation empirique des r\u00e9ponses r\u00e9gies par la doctrine du double effet repose sur un arsenal diversifi\u00e9 de m\u00e9thodologies psychom\u00e9triques, comportementales et neuroscientifiques :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Batteries de dilemmes moraux standardis\u00e9s :<\/strong> Les chercheurs utilisent des batteries de textes sc\u00e9naris\u00e9s (notamment les batteries de Greene, de Christensen et al., ou de Mikhail) appariant syst\u00e9matiquement des sc\u00e9narios de \u00ab moyen \u00bb (transgression de la DDE) et des sc\u00e9narios \u00ab d&rsquo;effet secondaire \u00bb (respect de la DDE), en contr\u00f4lant strictement les variables parasites comme le nombre de survivants, le genre des cibles et la formulation syntaxique.<\/li>\n<li><strong>\u00c9chelles d&rsquo;acceptabilit\u00e9 et d&rsquo;attribution de bl\u00e2me :<\/strong> Les sujets \u00e9valuent sur des \u00e9chelles de type Likert (en 5 ou 7 points) la lic\u00e9it\u00e9 morale per\u00e7ue de l&rsquo;acte (\u00ab Est-il moralement permis de faire X ? \u00bb), le degr\u00e9 d&rsquo;attribution d&rsquo;intentionnalit\u00e9 (\u00ab Dans quelle mesure l&rsquo;acteur voulait-il la mort de Y ? \u00bb) et le niveau de bl\u00e2me ou de punition m\u00e9rit\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>Chronom\u00e9trie mentale (temps de r\u00e9action) :<\/strong> La mesure en millisecondes du temps n\u00e9cessaire pour \u00e9mettre un jugement moral permet d&rsquo;objectiver le conflit cognitif interne. Les jugements d&rsquo;interdiction dans les situations violant la DDE sont g\u00e9n\u00e9ralement plus rapides, t\u00e9moignant de l&rsquo;intervention d&rsquo;un traitement affectif automatique et pr\u00e9coce.<\/li>\n<li><strong>Mesures psychophysiologiques :<\/strong> L&rsquo;activit\u00e9 \u00e9lectrodermale (EDA) et la variabilit\u00e9 de la fr\u00e9quence cardiaque (HRV) sont enregistr\u00e9es pour mesurer l&rsquo;intensit\u00e9 de la r\u00e9ponse \u00e9motionnelle visc\u00e9rale lorsque le participant est confront\u00e9 \u00e0 l&rsquo;utilisation active d&rsquo;un \u00eatre humain comme instrument causal.<\/li>\n<li><strong>Neuro-imagerie fonctionnelle (IRMf) :<\/strong> Les \u00e9tudes d&rsquo;activation c\u00e9r\u00e9brale permettent de corr\u00e9ler le respect ou la violation de la DDE avec des motifs neuronaux diff\u00e9rentiels, notamment dans le cortex pr\u00e9frontal m\u00e9dian, le pr\u00e9cun\u00e9us, le gyrus cingulaire post\u00e9rieur et la jonction temporo-pari\u00e9tale (impliqu\u00e9e dans la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit et l&rsquo;attribution des intentions).<\/li>\n<\/ul>\n<h3>10. Applications et pertinence pratique<\/h3>\n<p>Loin de constituer une abstraction purement philosophique, la DDE structure une multitude de secteurs op\u00e9rationnels o\u00f9 la prise de d\u00e9cision humaine engage des vies et des valeurs fondamentales :<\/p>\n<p>En <strong>bio\u00e9thique et psychologie de la sant\u00e9<\/strong>, la DDE guide les arbitrages dans les unit\u00e9s de soins palliatifs, les protocoles d&rsquo;obst\u00e9trique complexe et le triage d&rsquo;urgence en situation de catastrophe sanitaire. Les soignants confront\u00e9s \u00e0 des choix tragiques s&rsquo;appuient psychologiquement sur cette doctrine pour limiter le traumatisme vicariant et l&rsquo;\u00e9puisement moral professionnel. La certitude que la souffrance ou le d\u00e9c\u00e8s collat\u00e9ral n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 voulu ni employ\u00e9 comme outil th\u00e9rapeutique pr\u00e9serve l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 d\u00e9ontologique du praticien.<\/p>\n<p>Dans le secteur de la <strong>justice et de la psychologie m\u00e9dico-l\u00e9gale<\/strong>, les tribunaux et les jurys s&rsquo;appuient spontan\u00e9ment sur la logique du double effet pour graduer la responsabilit\u00e9 p\u00e9nale et civile. Les concepts juridiques de <em>mens rea<\/em> (l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment moral de l&rsquo;infraction), d&rsquo;imprudence coupable ou de l\u00e9gitime d\u00e9fense s&rsquo;alignent avec les crit\u00e8res de la DDE. Un jury sanctionnera toujours beaucoup plus s\u00e9v\u00e8rement un coupable dont le pr\u00e9judice \u00e9tait le moyen d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 d&rsquo;obtenir un enrichissement par rapport \u00e0 un entrepreneur dont l&rsquo;activit\u00e9 a caus\u00e9 un accident industriel impr\u00e9vu mais pr\u00e9visible en tant que risque r\u00e9siduel.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;essor contemporain de l&rsquo;<strong>\u00e9thique de l&rsquo;intelligence artificielle et de la robotique<\/strong>, la DDE est devenue un casse-t\u00eate de programmation crucial pour les algorithmes des v\u00e9hicules autonomes et des drones militaires. Face \u00e0 une collision in\u00e9vitable, comment programmer le logiciel de bord d&rsquo;une voiture sans conducteur ? Doit-elle sacrifier d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment un pi\u00e9ton sur le trottoir pour pr\u00e9server les passagers du v\u00e9hicule (violation de la DDE), ou maintenir sa trajectoire tout en acceptant les d\u00e9g\u00e2ts inh\u00e9rents au freinage d&rsquo;urgence (respect de la DDE) ? Les ing\u00e9nieurs s&rsquo;appuient sur les enqu\u00eates de psychologie cognitive pour aligner le comportement des machines sur les intuitions morales collectives des utilisateurs.<\/p>\n<h3>11. Recherches et preuves empiriques<\/h3>\n<p>Les investigations empiriques en psychologie exp\u00e9rimentale ont fourni une validation robuste et r\u00e9pliqu\u00e9e de l&rsquo;existence de la DDE comme composante cl\u00e9 du sens moral humain. L&rsquo;une des \u00e9tudes les plus spectaculaires a \u00e9t\u00e9 men\u00e9e par Marc Hauser, Fiery Cushman, Liane Young et John Mikhail en 2007 aupr\u00e8s de milliers de participants \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle mondiale par le biais du <em>Moral Sense Test<\/em> de l&rsquo;Universit\u00e9 Harvard. Leurs donn\u00e9es ont montr\u00e9 qu&rsquo;une \u00e9crasante majorit\u00e9 d&rsquo;individus, ind\u00e9pendamment de leur niveau d&rsquo;instruction, de leur croyance religieuse ou de leur affiliation politique, diff\u00e9rencient rigoureusement les pr\u00e9judices employ\u00e9s comme moyens de ceux tol\u00e9r\u00e9s comme effets secondaires. Fait remarquable : une immense proportion de participants s&rsquo;est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e incapable d&rsquo;expliciter rationnellement la justification de ses choix, prouvant que la DDE op\u00e8re au niveau d&rsquo;une intuition tacite et automatis\u00e9e plut\u00f4t que d&rsquo;un raisonnement discursif conscient.<\/p>\n<p>Les recherches en neurosciences men\u00e9es par Joshua Greene et ses collaborateurs (2001, 2004, 2008) ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 des dissociations neurophysiologiques majeures lors du traitement des violations de la DDE. Lorsque les participants \u00e9taient confront\u00e9s \u00e0 des sc\u00e9narios o\u00f9 une personne \u00e9tait utilis\u00e9e comme un moyen direct personnel (comme le sc\u00e9nario de la passerelle), les enregistrements d&rsquo;IRMf montraient une flamb\u00e9e d&rsquo;activation au sein du cortex orbitofrontal, du gyrus frontal m\u00e9dial et de l&rsquo;amygdale \u2014 zones c\u00e9r\u00e9brales intimement associ\u00e9es au traitement des \u00e9motions aversives et du bl\u00e2me social. En revanche, les sc\u00e9narios de simple d\u00e9viation d&rsquo;aiguillage n&rsquo;entra\u00eenant qu&rsquo;un effet secondaire n&rsquo;activaient pas ces alertes \u00e9motionnelles primitives, engageant prioritairement le r\u00e9seau pr\u00e9frontal dorso-lat\u00e9ral et le sillon intrapari\u00e9tal d\u00e9di\u00e9s au calcul cognitif quantitatif.<\/p>\n<p>D&rsquo;autres travaux r\u00e9cents conduits par Michael Waldmann et Felix Wiegmann (2014, 2017) ont examin\u00e9 le r\u00f4le de la structure causale dans la DDE. Leurs exp\u00e9rimentations d\u00e9montrent que le cerveau humain traite l&rsquo;intervention morale \u00e0 travers des mod\u00e8les de graphes causaux. Lorsque l&rsquo;action cible l&rsquo;entit\u00e9 mena\u00e7ante (ex. le train ou le risque), les effets secondaires ind\u00e9sirables sont tol\u00e9r\u00e9s ; d\u00e8s que l&rsquo;intervention humaine cible physiquement la victime innocente pour d\u00e9vier le mal, l&rsquo;esprit humain cat\u00e9gorise imm\u00e9diatement cette intervention comme un acte d&rsquo;agression direct, interdisant le comportement en vertu de la DDE.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>La question de l&rsquo;universalit\u00e9 transculturelle de la DDE a fait l&rsquo;objet de vifs d\u00e9bats anthropologiques et psychologiques. Dans le cadre de l&rsquo;immense exp\u00e9rience transculturelle <em>Moral Machine<\/em> publi\u00e9e dans la revue <em>Nature<\/em> par Edmond Awad et al. (2018), impliquant des millions de participants dans 233 pays et territoires, les chercheurs ont constat\u00e9 une pr\u00e9f\u00e9rence quasi universelle pour l&rsquo;\u00e9pargne du plus grand nombre face aux dilemmes routiers. Cependant, la propension \u00e0 tol\u00e9rer une intervention causale entra\u00eenant un effet secondaire varie substantiellement selon les p\u00f4les culturels du globe.<\/p>\n<p>Dans les cultures individualistes occidentales (Europe occidentale, Am\u00e9rique du Nord), influenc\u00e9es historiquement par le rationalisme kantien et les traditions juridiques d&rsquo;inspiration chr\u00e9tienne, la distinction stricte entre intention et pr\u00e9vision est int\u00e9gr\u00e9e de fa\u00e7on explicite dans le syst\u00e8me d&rsquo;\u00e9valuation des individus. L&rsquo;accent mis sur les droits subjectifs et la primaut\u00e9 de l&rsquo;autonomie individuelle renforce l&rsquo;aversion envers l&rsquo;instrumentalisation d&rsquo;une personne innocente comme moyen.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, dans certaines cultures collectivistes (notamment en Asie de l&rsquo;Est) ou dans des contextes \u00e0 forte orientation communautaire et holiste, les jugements moraux accordent un poids proportionnel plus \u00e9lev\u00e9 \u00e0 l&rsquo;harmonie du groupe, aux obligations relationnelles prescrites et \u00e0 la responsabilit\u00e9 contextuelle globale. Des \u00e9tudes men\u00e9es aupr\u00e8s de populations traditionnelles isol\u00e9es (comme les Mayas de l&rsquo;Altiplano ou les chasseurs-cueilleurs Hadza) ont mis en lumi\u00e8re une r\u00e9ticence globale plus marqu\u00e9e \u00e0 toute forme d&rsquo;intervention humaine modifiant le cours naturel du destin ou interf\u00e9rant avec la mort d&rsquo;autrui, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse d&rsquo;un moyen ou d&rsquo;un effet secondaire.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites<\/h3>\n<p>Bien que la doctrine du double effet d\u00e9crive avec pertinence de nombreuses r\u00e9gularit\u00e9s de notre psychisme, elle fait l&rsquo;objet de vives contestations th\u00e9oriques et empiriques :<\/p>\n<p>La principale objection philosophique et psychologique r\u00e9side dans le fameux <strong>probl\u00e8me de la proximit\u00e9 conceptuelle (<em>The Problem of Closeness<\/em>)<\/strong>, formul\u00e9 notamment par Philippa Foot elle-m\u00eame. Comment tracer une d\u00e9marcation nette, objective et univoque entre ce que l&rsquo;on vise comme moyen et ce que l&rsquo;on accepte comme cons\u00e9quence collat\u00e9rale ins\u00e9parable ? Si un agent d\u00e9clare : \u00ab Je ne voulais pas faire exploser le corps de cette personne, je voulais uniquement bloquer les roues du tramway en utilisant sa carcasse m\u00e9canique \u00bb, cette justification rel\u00e8ve-t-elle de la DDE ou d&rsquo;une rationalisation post-hoc de mauvaise foi ? Dans l&rsquo;esprit humain, la fronti\u00e8re entre intentionnalit\u00e9 directe et pr\u00e9vision certaine est poreuse, offrant un terreau fertile aux biais cognitifs de justification morale et \u00e0 l&rsquo;aveuglement \u00e9thique r\u00e9trospectif.<\/p>\n<p>Par ailleurs, les critiques issues de la psychologie sociale empirique et des th\u00e9oriciens de l&rsquo;intuitionnisme social soulignent que la DDE pourrait bien n&rsquo;\u00eatre qu&rsquo;un habillage intellectuel sophistiqu\u00e9 venant l\u00e9gitimer des d\u00e9go\u00fbts \u00e9motionnels visc\u00e9raux primitifs. Selon ce point de vue, l&rsquo;interdiction de faire du mal \u00e0 autrui n&rsquo;est pas r\u00e9gie par une r\u00e8gle abstraite de double effet inscrite dans notre cerveau, mais par la r\u00e9pugnance brute \u00e9prouv\u00e9e face \u00e0 la violence kinesth\u00e9sique directe et \u00e0 l&rsquo;exercice d&rsquo;une force physique sur un cong\u00e9n\u00e8re. Les r\u00e8gles formelles de la DDE ne feraient que refl\u00e9ter a posteriori ces r\u00e9actions physiologiques d&rsquo;aversion empathique.<\/p>\n<p>Enfin, les mod\u00e8les bas\u00e9s sur l&rsquo;<strong>effet Knobe (ou effet d&rsquo;asym\u00e9trie intentionnelle)<\/strong> compliquent singuli\u00e8rement la validit\u00e9 de la DDE. Le philosophe exp\u00e9rimental Joshua Knobe a d\u00e9montr\u00e9 en 2003 que les individus jugent un effet secondaire n\u00e9gatif comme \u00e9tant caus\u00e9 \u00ab intentionnellement \u00bb beaucoup plus souvent qu&rsquo;un effet secondaire positif, simplement en raison du bl\u00e2me que suscite le r\u00e9sultat n\u00e9faste. Cette asym\u00e9trie psychologique prouve que nos jugements sur l&rsquo;intentionnalit\u00e9 d&rsquo;un protagoniste sont souvent contamin\u00e9s d\u00e8s le d\u00e9part par nos pr\u00e9jug\u00e9s moraux sur la d\u00e9sirabilit\u00e9 du r\u00e9sultat, remettant en cause la neutralit\u00e9 logique postul\u00e9e par la doctrine du double effet.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions conceptuelles<\/h3>\n<p>Afin de dissiper toute confusion lexicale ou notionnelle au sein des sciences psychologiques, il est capital de distinguer la doctrine du double effet de plusieurs concepts limitrophes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Cons\u00e9quentialisme \/ Utilitarisme :<\/strong> Th\u00e9orie morale normative stipulant que la moralit\u00e9 d&rsquo;un acte est d\u00e9termin\u00e9e exclusivement par la balance globale de ses r\u00e9sultats mat\u00e9riels. Contrairement \u00e0 l&rsquo;utilitarisme qui tol\u00e8re de sacrifier une personne innocente comme moyen si cela maximise le bien-\u00eatre collectif, la DDE interdit cat\u00e9goriquement l&rsquo;instrumentalisation d&rsquo;une vie humaine comme passerelle causale.<\/li>\n<li><strong>D\u00e9ontologisme absolu :<\/strong> Cadre \u00e9thique issu des imp\u00e9ratifs kantiens selon lequel certains actes sont prohib\u00e9s de mani\u00e8re inconditionnelle (ex. interdiction de tuer ou de mentir), quel que soit le bien produit. La DDE constitue une passerelle plus souple qui autorise la survenue de cons\u00e9quences tragiques si elles ne sont qu&rsquo;effets collat\u00e9raux proportionn\u00e9s d&rsquo;un acte bon.<\/li>\n<li><strong>Biais d&rsquo;omission (<em>Omission Bias<\/em>) :<\/strong> Tendance psychologique \u00e0 juger un tort caus\u00e9 par inaction moins s\u00e9v\u00e8rement qu&rsquo;un tort de m\u00eame gravit\u00e9 provoqu\u00e9 par une action d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e. Bien qu&rsquo;interagissant fr\u00e9quemment avec la DDE, le biais d&rsquo;omission porte sur l&rsquo;opposition action\/inaction, tandis que la DDE porte sur la dichotomie moyen\/effet secondaire.<\/li>\n<li><strong>Effet Knobe (<em>Side-Effect Effect<\/em>) :<\/strong> Ph\u00e9nom\u00e8ne cognitif selon lequel la qualification intentionnelle d&rsquo;un effet secondaire varie asym\u00e9triquement en fonction de sa moralit\u00e9 per\u00e7ue. La DDE s&rsquo;int\u00e9resse \u00e0 la lic\u00e9it\u00e9 de l&rsquo;action selon sa vis\u00e9e, alors que l&rsquo;effet Knobe \u00e9tudie comment l&rsquo;indignation morale biaise l&rsquo;attribution m\u00eame de l&rsquo;intention.<\/li>\n<li><strong>D\u00e9sengagement moral :<\/strong> M\u00e9canisme de d\u00e9fense sociocognitif d\u00e9crit par Albert Bandura par lequel des individus justifient des actes de violence par un recadrage s\u00e9mantique. La DDE authentique s&rsquo;en distingue par son exigence absolue d&rsquo;une proportionnalit\u00e9 rigoureuse et de la puret\u00e9 du but recherch\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. R\u00e9sum\u00e9 et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>La doctrine du double effet (DDE) constitue une charni\u00e8re fondamentale entre la th\u00e9orie morale et la science empirique de l&rsquo;esprit. Elle d\u00e9montre que les jugements moraux humains ne se r\u00e9sument ni \u00e0 des r\u00e8gles aveugles ni \u00e0 de froids calculs comptables, mais reposent sur une analyse causale et intentionnelle sophistiqu\u00e9e qui cherche \u00e0 pr\u00e9server la dignit\u00e9 humaine contre toute instrumentalisation utilitaire arbitraire.<\/p>\n<p>Les conclusions cl\u00e9s \u00e0 retenir sont les suivantes :<\/p>\n<ul>\n<li>La DDE autorise une action g\u00e9n\u00e9rant des r\u00e9percussions d\u00e9sastreuses uniquement si l&rsquo;acte est bon en soi, si l&rsquo;intention de l&rsquo;agent vise exclusivement le bien, si le mal n&rsquo;est pas le moyen causateur du bien, et si une proportionnalit\u00e9 \u00e9vidente justifie la tol\u00e9rance de ce mal collat\u00e9ral.<\/li>\n<li>Historiquement issue de la th\u00e9ologie thomiste de la l\u00e9gitime d\u00e9fense, elle est devenue un pilier exp\u00e9rimental central de la psychologie cognitive et neuroscientifique gr\u00e2ce aux dilemmes du tramway introduits par Philippa Foot et Judith Jarvis Thomson.<\/li>\n<li>Les neurosciences r\u00e9v\u00e8lent que l&rsquo;instrumentalisation directe d&rsquo;autrui comme moyen d\u00e9clenche une r\u00e9pulsion socio-\u00e9motionnelle automatique dans l&rsquo;amygdale et le cortex pr\u00e9frontal m\u00e9dian, tandis que les effets collat\u00e9raux indirects favorisent le raisonnement d\u00e9lib\u00e9ratif dorsolat\u00e9ral.<\/li>\n<li>Le principe s&rsquo;applique de mani\u00e8re cruciale \u00e0 la gestion de la douleur en phase terminale, \u00e0 l&rsquo;\u00e9laboration de la responsabilit\u00e9 en droit p\u00e9nal, et \u00e0 la programmation \u00e9thique de l&rsquo;intelligence artificielle et des syst\u00e8mes d&rsquo;armes autonomes.<\/li>\n<li>Malgr\u00e9 des difficult\u00e9s persistantes li\u00e9es \u00e0 la porosit\u00e9 de la fronti\u00e8re entre intention et pr\u00e9vision et au risque de rationalisation r\u00e9trospective, la DDE demeure une manifestation \u00e9clatante de l&rsquo;architecture morale universelle qui r\u00e9gule la vie en soci\u00e9t\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Awad, E., Dsouza, S., Kim, R., Schulz, J., Henrich, J., Shariff, A., Bonnefon, J. F., &#038; Rahwan, I. (2018). The Moral Machine experiment. <em>Nature<\/em>, 563(7729), 59\u201364. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/s41586-018-0637-6\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/s41586-018-0637-6<\/a><\/li>\n<li>Cushman, F., Young, L., &#038; Hauser, M. (2006). The role of conscious reasoning and intuition in moral judgment: Testing three principles of harm. <em>Psychological Science<\/em>, 17(12), 1082\u20131089. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1467-9280.2006.01834.x\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1467-9280.2006.01834.x<\/a><\/li>\n<li>Foot, P. (1967). The problem of abortion and the doctrine of the double effect. <em>Oxford Review<\/em>, 5, 5\u201315.<\/li>\n<li>Greene, J. D., Sommerville, R. B., Nystrom, L. E., Darley, J. M., &#038; Cohen, J. D. (2001). An fMRI investigation of emotional engagement in moral judgment. <em>Science<\/em>, 293(5537), 2105\u20132108. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.1062872\">https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.1062872<\/a><\/li>\n<li>Mikhail, J. (2007). Universal moral grammar: Theory, evidence and the future. <em>Trends in Cognitive Sciences<\/em>, 11(4), 143\u2013152. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.tics.2006.12.007\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.tics.2006.12.007<\/a><\/li>\n<li>Thomson, J. J. (1985). The trolley problem. <em>The Yale Law Journal<\/em>, 94(6), 1395\u20131415. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/796133\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/796133<\/a><\/li>\n<li>Waldmann, M. R., &#038; Dieterich, J. H. (2007). Throwing a bomb on a person versus throwing a person on a bomb: Intervention myopia in moral intuitions. <em>Psychological Science<\/em>, 18(3), 247\u2013253. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1467-9280.2007.01884.x\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1467-9280.2007.01884.x<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La doctrine du double effet (DDE) est un concept fondamental en psychologie morale et en sciences cognitives, expliquant comment l&rsquo;esprit humain \u00e9value les pr\u00e9judices intentionnels par opposition aux cons\u00e9quences collat\u00e9rales.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[647,2097,1486],"tags":[43786,6976,43785,2842,2102,3787,1808],"class_list":["post-26051","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-psychologie-cognitive","category-psychologie-morale","category-sciences-cognitives","tag-dde","tag-dilemme-du-tramway","tag-doctrine-du-double-effet","tag-ethique","tag-jugement-moral","tag-psychologie-morale","tag-sciences-cognitives"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/26051","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/26051\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=26051"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=26051"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=26051"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}