{"id":26039,"date":"2026-11-08T23:08:23","date_gmt":"2026-11-08T23:08:23","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=cauchemar-diurne-psychologie"},"modified":"2026-11-08T23:08:23","modified_gmt":"2026-11-08T23:08:23","slug":"cauchemar-diurne-psychologie","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=cauchemar-diurne-psychologie","title":{"rendered":"Cauchemar diurne : Quand l&rsquo;angoisse hante l&rsquo;\u00e9veil"},"content":{"rendered":"<p>Le ph\u00e9nom\u00e8ne du cauchemar diurne se situe au carrefour de la psychopathologie, des neurosciences cognitives et de la m\u00e9decine du sommeil. Cette manifestation singuli\u00e8re confronte l&rsquo;individu \u00e0 des images mentales terrifiantes et involontaires qui submergent la conscience vigile, transformant la r\u00eaverie \u00e9veill\u00e9e en une exp\u00e9rience d&rsquo;angoisse aigu\u00eb. Comprendre ce processus exige d&rsquo;explorer les fronti\u00e8res mouvantes entre l&rsquo;imagination active, l&rsquo;intrusion traumatique et les d\u00e9r\u00e8glements de l&rsquo;architecture du sommeil.<\/p>\n<h2>Le cauchemar diurne (Daymare)<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>Le cauchemar diurne, fr\u00e9quemment d\u00e9sign\u00e9 sous l&rsquo;anglicisme <em>daymare<\/em>, qualifie un \u00e9pisode d&rsquo;imagerie mentale involontaire, soudaine et hautement dysphorique, survenant \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de veille compl\u00e8te ou dans un \u00e9tat hypnagogique diurne. Contrairement \u00e0 la r\u00eaverie ordinaire g\u00e9n\u00e9ralement orient\u00e9e vers le plaisir ou la projection d&rsquo;objectifs, cette exp\u00e9rience impose des repr\u00e9sentations terrifiantes, mena\u00e7antes ou profond\u00e9ment d\u00e9stabilisantes que le sujet peine \u00e0 interrompre volontairement.<\/p>\n<p>Sur le plan psychopathologique, le cauchemar diurne se caract\u00e9rise par une d\u00e9faillance transitoire des fonctions ex\u00e9cutives d&rsquo;inhibition cognitive, permettant \u00e0 des contenus \u00e9motionnels subconscients d&rsquo;envahir le flux de la conscience. L&rsquo;individu demeure conscient de la r\u00e9alit\u00e9 ext\u00e9rieure, mais cette derni\u00e8re se trouve occult\u00e9e ou parasit\u00e9e par des sc\u00e9narios int\u00e9rieurs d&rsquo;une vivacit\u00e9 quasi hallucinatoire. Cette intrusion engendre des r\u00e9actions physiologiques typiques de la r\u00e9ponse de stress aigu, incluant tachycardie, sudation et stupeur motrice.<\/p>\n<p>Dans le domaine de la m\u00e9decine du sommeil et de la neuropsychiatrie, le terme recouvre \u00e9galement les intrusions pathologiques d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments oniriques du sommeil paradoxal dans la veille. Ces intrusions se manifestent sous la forme d&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Hallucination_hypnagogique\">hallucinations hypnagogiques<\/a> diurnes ou d&rsquo;\u00e9tats dissociatifs au cours desquels le sujet vit un v\u00e9ritable sc\u00e9nario cauchemardesque alors que son tonus musculaire s&rsquo;effondre partiellement ou que son attention bascule brusquement.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le n\u00e9ologisme anglophone <em>daymare<\/em> a \u00e9t\u00e9 forg\u00e9 par antith\u00e8se morphologique directe avec le substantif <em>nightmare<\/em>. Tandis que ce dernier puise son origine dans le vieil anglais <em>niht<\/em> (nuit) combin\u00e9 \u00e0 <em>mare<\/em> (ou <em>mara<\/em>, d\u00e9signant une entit\u00e9 d\u00e9moniaque f\u00e9minine ou un esprit du folklore germanique cens\u00e9 opprimer la poitrine des dormeurs pour provoquer l&rsquo;\u00e9touffement et la terreur), <em>daymare<\/em> substitue le pr\u00e9fixe nocturne par le vocable germanique <em>d\u00e6g<\/em> (jour).<\/p>\n<p>L&rsquo;introduction formelle du terme dans la litt\u00e9rature psychiatrique et psychologique remonte au d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle, lorsque certains ali\u00e9nistes et \u00e9crivains romantiques ont cherch\u00e9 \u00e0 caract\u00e9riser les hallucinations terrifiantes survenant en plein jour sans perte de contact avec la r\u00e9alit\u00e9. En fran\u00e7ais, la traduction litt\u00e9rale \u00ab cauchemar diurne \u00bb associe \u00ab cauchemar \u00bb (d\u00e9riv\u00e9 de l&rsquo;ancien fran\u00e7ais <em>caucher<\/em>, signifiant fouler ou presser, et du n\u00e9erlandais <em>mare<\/em>) \u00e0 l&rsquo;adjectif \u00ab diurne \u00bb, issu du latin <em>diurnus<\/em> (relatif au jour).<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9volution s\u00e9mantique du terme est pass\u00e9e d&rsquo;une m\u00e9taphore po\u00e9tique d\u00e9crivant l&rsquo;angoisse existentielle \u00e0 une d\u00e9signation s\u00e9miologique plus rigoureuse. Les th\u00e9oriciens contemporains distinguent aujourd&rsquo;hui rigoureusement le cauchemar diurne des simples r\u00eaveries n\u00e9gatives, soulignant son caract\u00e8re contraignant, dysphorique et intrusif.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Dans la nomenclature clinique francophone, l&rsquo;expression s&rsquo;utilise principalement sous sa forme nominale masculine : \u00ab un cauchemar diurne \u00bb, au pluriel \u00ab des cauchemars diurnes \u00bb. La prononciation phon\u00e9tique standard en fran\u00e7ais international s&rsquo;\u00e9tablit comme suit : \/ko\u0283.ma\u0281 djy\u0281n\/. Lorsque le terme emprunt\u00e9 \u00e0 l&rsquo;anglais est employ\u00e9, il est g\u00e9n\u00e9ralement transcrit phon\u00e9tiquement \/\u02c8de\u026a.m\u025b\u0259r\/ et s&rsquo;accorde au masculin singulier (\u00ab le daymare \u00bb).<\/p>\n<p>Sur le plan syntaxique, le substantif s&rsquo;associe couramment \u00e0 des verbes traduisant la subversion de la volont\u00e9, tels que \u00ab subir \u00bb, \u00ab exp\u00e9rimenter \u00bb, \u00ab \u00eatre assailli par \u00bb ou \u00ab d\u00e9clencher \u00bb un cauchemar diurne. En neuropsychologie, on emploie \u00e9galement des constructions adjectivales pour qualifier l&rsquo;activit\u00e9 cognitive sous-jacente, parlant de \u00ab ph\u00e9nom\u00e9nologie cauchemardesque diurne \u00bb ou d&rsquo;\u00ab intrusions mentales diurnes dysphoriques \u00bb.<\/p>\n<p>L&rsquo;usage du terme requiert une grande vigilance grammaticale et contextuelle, car il ne doit pas \u00eatre confondu avec le n\u00e9ologisme \u00ab r\u00eaverie compulsive \u00bb (<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/R%C3%AAverie_compulsive\">maladaptive daydreaming<\/a>), cette derni\u00e8re repr\u00e9sentant un processus d&rsquo;immersion imaginaire prolong\u00e9 et structur\u00e9, souvent gratifiant, m\u00eame s&rsquo;il devient dysfonctionnel en raison de son caract\u00e8re chronophage.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Le cauchemar diurne constitue une rupture qualitative dans l&rsquo;exp\u00e9rience de la veille. Alors que la cognition \u00e9veill\u00e9e classique maintient un \u00e9quilibre constant entre le traitement des stimuli sensoriels externes et les repr\u00e9sentations autog\u00e9r\u00e9es, le cauchemar diurne op\u00e8re une rupture brutale. L&rsquo;imagerie mentale interne devient soudainement si saillante et \u00e9motionnellement charg\u00e9e qu&rsquo;elle \u00e9clipse la r\u00e9alit\u00e9 environnementale, plongeant le sujet dans un sc\u00e9nario anxiog\u00e8ne incontr\u00f4lable.<\/p>\n<p>Cette dynamique repose sur un dysfonctionnement de la m\u00e9tacognition et du contr\u00f4le attentionnel. Chez un individu sain, le r\u00e9seau du mode par d\u00e9faut (DMN), responsable des pens\u00e9es spontan\u00e9es, de la rem\u00e9moration autobiographique et de la prospection mentale, fonctionne en alternance synchronis\u00e9e avec le r\u00e9seau ex\u00e9cutif central (CEN). Lors d&rsquo;un cauchemar diurne, cette connectivit\u00e9 fonctionnelle est alt\u00e9r\u00e9e : le DMN g\u00e9n\u00e8re des repr\u00e9sentations d&rsquo;une charge affective n\u00e9gative intense, tandis que le r\u00e9seau ex\u00e9cutif \u00e9choue \u00e0 inhiber ou r\u00e9orienter ce flux de pens\u00e9es terrifiantes.<\/p>\n<p>La ph\u00e9nom\u00e9nologie du cauchemar diurne englobe des th\u00e9matiques d&rsquo;impuissance, d&rsquo;an\u00e9antissement corporel, de perte tragique ou de catastrophe imminente. La personne peut se repr\u00e9senter avec une pr\u00e9cision saisissante la mort violente d&rsquo;un proche, un accident brutal ou une situation d&rsquo;humiliation insoutenable. Bien qu&rsquo;elle conserve le sens critique n\u00e9cessaire pour savoir que ces \u00e9v\u00e9nements ne sont pas en train de se produire physiquement, le syst\u00e8me nerveux autonome r\u00e9agit comme si le danger \u00e9tait imm\u00e9diat, provoquant une v\u00e9ritable cascade neurobiologique d&rsquo;alarme.<\/p>\n<p>Ce ph\u00e9nom\u00e8ne se situe \u00e0 la fronti\u00e8re de plusieurs domaines psychopathologiques. Il peut r\u00e9sulter d&rsquo;une intrusion traumatique non int\u00e9gr\u00e9e chez un patient souffrant d&rsquo;un \u00e9tat de stress post-traumatique, d&rsquo;une manifestation dissociative s\u00e9v\u00e8re li\u00e9e \u00e0 des traumatismes d\u00e9veloppementaux, ou d&rsquo;une intrusion du sommeil paradoxal li\u00e9e \u00e0 une hypersomnie centrale. La perm\u00e9abilit\u00e9 de la fronti\u00e8re veille-sommeil constitue un facteur d\u00e9terminant dans la fr\u00e9quence et l&rsquo;intensit\u00e9 de ces manifestations.<\/p>\n<p>Enfin, le cauchemar diurne se distingue fondamentalement de l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 anticipatoire ordinaire. Tandis que l&rsquo;inqui\u00e9tude cognitive classique est verbale, discursive et abstraite (\u00ab Et si j&rsquo;\u00e9chouais ? \u00bb), le cauchemar diurne est \u00e9minemment visuel, kinesth\u00e9sique et incarn\u00e9. Il impose une exp\u00e9rience sensorielle immersive qui t\u00e9tanise temporairement le sujet, le laissant \u00e9puis\u00e9 sur le plan cognitif et d\u00e9stabilis\u00e9 sur le plan \u00e9motionnel.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;int\u00e9r\u00eat pour les perturbations de l&rsquo;imagination diurne trouve ses racines dans la m\u00e9decine antique et la d\u00e9monologie m\u00e9di\u00e9vale, o\u00f9 les visions terrifiantes diurnes \u00e9taient souvent attribu\u00e9es \u00e0 la m\u00e9lancolie ou \u00e0 des possessions par des esprits mal\u00e9fiques. Des m\u00e9decins de l&rsquo;Antiquit\u00e9 comme Hippocrate et Galien d\u00e9crivaient d\u00e9j\u00e0 comment l&rsquo;exc\u00e8s de bile noire pouvait alt\u00e9rer les esprits animaux et engendrer des \u00ab songes affreux \u00bb au cours du jour chez les individus \u00e9veill\u00e9s mais affaiblis.<\/p>\n<p>Au XIXe si\u00e8cle, avec l&rsquo;\u00e9mergence de la psychiatrie ali\u00e9niste et de la psychopathologie descriptive en France et en Allemagne, des auteurs pionniers comme Philippe Pinel et Jean-\u00c9tienne Esquirol ont commenc\u00e9 \u00e0 cat\u00e9goriser les diff\u00e9rentes formes d&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Hallucination\">hallucinations<\/a> et d&rsquo;illusions. En 1845, Joseph Moreau de Tours a explor\u00e9 les \u00e9tats interm\u00e9diaires entre la veille et le sommeil dans son ouvrage fondateur sur le haschisch et l&rsquo;ali\u00e9nation mentale, sugg\u00e9rant que le r\u00eave pouvait s&rsquo;immiscer dans la conscience \u00e9veill\u00e9e \u00e0 la faveur d&rsquo;un abaissement de la tension psychologique.<\/p>\n<p>\u00c0 la fin du XIXe si\u00e8cle, Pierre Janet a introduit le concept fondamental d&rsquo;abaissement du niveau mental, postulant que la faiblesse de la synth\u00e8se psychologique permet \u00e0 des id\u00e9es fixes subconscientes de surgir \u00e0 la conscience sous forme d&rsquo;images et d&rsquo;actes automatiques. Parall\u00e8lement, Sigmund Freud, dans son analyse de la vie psychique inconsciente, a mis en lumi\u00e8re la fa\u00e7on dont les fantasmes diurnes peuvent \u00eatre infiltr\u00e9s par des d\u00e9sirs refoul\u00e9s et de l&rsquo;angoisse de punition, g\u00e9n\u00e9rant des sc\u00e9narios d&rsquo;auto-ch\u00e2timent \u00e9veill\u00e9s.<\/p>\n<p>Le XXe si\u00e8cle a marqu\u00e9 l&rsquo;av\u00e8nement des neurosciences du sommeil avec la d\u00e9couverte du sommeil paradoxal par Michel Jouvet et Nathaniel Kleitman \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1950. Cette d\u00e9couverte a r\u00e9volutionn\u00e9 la compr\u00e9hension des cauchemars diurnes en d\u00e9montrant que des m\u00e9canismes neurobiologiques sp\u00e9cifiques, comme la r\u00e9gulation des noyaux cholinergiques et aminergiques du tronc c\u00e9r\u00e9bral, contr\u00f4lent l&rsquo;alternance veille-sommeil. D\u00e8s les ann\u00e9es 1970, la narcolepsie et le syndrome d&rsquo;intrusion paradoxale ont offert un substrat biologique clair \u00e0 certaines formes d&rsquo;imagerie cauchemardesque \u00e9veill\u00e9e.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but du XXIe si\u00e8cle, l&rsquo;essor de la neuro-imagerie fonctionnelle et l&rsquo;\u00e9tude des processus de r\u00e9gulation \u00e9motionnelle ont permis de repositionner le cauchemar diurne au sein des mod\u00e8les cognitivo-comportementaux contemporains. Les recherches sur l&rsquo;imagerie intrusive men\u00e9es par Emily Holmes et ses coll\u00e8gues ont d\u00e9finitivement consolid\u00e9 le statut de ces exp\u00e9riences en tant que marqueurs d&rsquo;une vuln\u00e9rabilit\u00e9 cognitive accrue face au stress \u00e9motionnel.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Plusieurs cadres conceptuels majeurs permettent d&rsquo;\u00e9lucider la gen\u00e8se et le maintien des cauchemars diurnes au sein du psychisme humain. L&rsquo;approche cognitivo-comportementale explique ce ph\u00e9nom\u00e8ne par le prisme du traitement de l&rsquo;information \u00e9motionnelle. Selon le mod\u00e8le de la m\u00e9moire de travail d&rsquo;Alan Baddeley, le calepin visuo-spatial est temporairement satur\u00e9 par des images anxiog\u00e8nes surgissant de la m\u00e9moire \u00e0 long terme lorsque les processus attentionnels de contr\u00f4le inhibiteur frontal sont d\u00e9pass\u00e9s ou affaiblis par la fatigue, la charge mentale ou l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 chronique.<\/p>\n<p>La th\u00e9orie de l&rsquo;intrusion mn\u00e9sique dans le trouble de stress post-traumatique (TSPT), formalis\u00e9e notamment par Chris Brewin sous la d\u00e9nomination de th\u00e9orie de la double repr\u00e9sentation mn\u00e9sique, fournit un autre \u00e9clairage d\u00e9cisif. Cette approche postule que les \u00e9v\u00e9nements hautement aversifs sont encod\u00e9s sous forme de m\u00e9moires situationnellement accessibles (SAM), d\u00e9pourvues de contexte spatiotemporel ad\u00e9quat. Chez ces patients, le cauchemar diurne correspond \u00e0 la r\u00e9activation brute de ces m\u00e9moires sous forme de sc\u00e8nes vivaces qui envahissent la conscience d\u00e8s qu&rsquo;un indice de rappel interne ou externe abaisse le seuil de d\u00e9clenchement.<\/p>\n<p>Le mod\u00e8le neuro-cognitif des fronti\u00e8res de la conscience, th\u00e9oris\u00e9 par Ernest Hartmann, propose que la susceptibilit\u00e9 aux cauchemars nocturnes et diurnes d\u00e9pend de la perm\u00e9abilit\u00e9 des fronti\u00e8res psychologiques et synaptiques de l&rsquo;individu. Les personnalit\u00e9s dot\u00e9es de \u00ab fronti\u00e8res minces \u00bb (<em>thin boundaries<\/em>) manifestent une porosit\u00e9 marqu\u00e9e entre l&rsquo;imaginaire et le r\u00e9el, entre la veille et le sommeil, ce qui facilite l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;images oniriques troublantes pendant les p\u00e9riodes d&rsquo;inactivit\u00e9 cognitive diurne.<\/p>\n<p>Enfin, la neurobiologie contemporaine mobilise le mod\u00e8le de la balance aminergique-cholinergique. L&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;\u00e9veil optimal requiert un tonus noradr\u00e9nergique et s\u00e9rotoninergique \u00e9lev\u00e9, \u00e9mis par le locus coeruleus et les noyaux du raph\u00e9, qui inhibe la production d&rsquo;images oniriques g\u00e9n\u00e9r\u00e9es par le syst\u00e8me cholinergique pontique. Une chute transitoire de cette inhibition aminergique en plein jour, caus\u00e9e par une dette de sommeil aigu\u00eb ou une dysr\u00e9gulation neurochimique, cr\u00e9e une br\u00e8che permettant aux m\u00e9canismes du r\u00eave de faire irruption dans le champ de la conscience lucide.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, typologies et dimensions<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse s\u00e9miologique rigoureuse du cauchemar diurne r\u00e9v\u00e8le une constellation de manifestations cognitives, perceptuelles et physiologiques qui s&rsquo;organisent selon diff\u00e9rents sous-types cliniques :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La composante sensorielle et visuelle :<\/strong> Caract\u00e9ris\u00e9e par une imagerie mentale d&rsquo;une nettet\u00e9 exceptionnelle, souvent accompagn\u00e9e d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments auditifs (bruits d&rsquo;impact, cris, menaces verbales) et de sensations proprioceptives ou somatosensorielles d\u00e9sagr\u00e9ables (oppression thoracique, sensation de chute ou de froid glacial).<\/li>\n<li><strong>La composante \u00e9motionnelle dysphorique :<\/strong> Domin\u00e9e par une terreur aigu\u00eb, une angoisse d&rsquo;an\u00e9antissement, un sentiment de honte toxique ou un d\u00e9sespoir vertigineux, contrastant radicalement avec la neutralit\u00e9 ou la positivit\u00e9 des r\u00eaveries diurnes habituelles.<\/li>\n<li><strong>La composante m\u00e9tacognitive de perte de contr\u00f4le :<\/strong> Sentiment d&rsquo;impuissance totale face au d\u00e9roulement du sc\u00e9nario int\u00e9rieur, l&rsquo;individu se vivant comme le spectateur captif d&rsquo;un drame terrifiant sans pouvoir interrompre imm\u00e9diatement la production d&rsquo;images.<\/li>\n<li><strong>Le sous-type dissociatif traumatique :<\/strong> Cauchemar \u00e9veill\u00e9 survenant en r\u00e9action \u00e0 des traumatismes pass\u00e9s, o\u00f9 le sc\u00e9nario r\u00e9actualise des composantes de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement traumatique r\u00e9el ou extrapole des variantes punitives d&rsquo;une violence extr\u00eame.<\/li>\n<li><strong>Le sous-type hypnagogique ou narcoleptique :<\/strong> Manifestation li\u00e9e \u00e0 la pathologie du sommeil au cours de laquelle le patient, subissant une baisse rapide de vigilance en position assise ou allong\u00e9e en journ\u00e9e, plonge instantan\u00e9ment dans une imagerie cauchemardesque associ\u00e9e \u00e0 une atonie musculaire partielle.<\/li>\n<li><strong>Le sous-type compulsif ou obsessionnel :<\/strong> R\u00eaverie dysphorique it\u00e9rative chez des patients pr\u00e9sentant un trouble obsessionnel-compulsif (TOC), au sein de laquelle l&rsquo;esprit \u00e9labore compulsivement des sc\u00e9narios de catastrophes dont le patient se sent coupable ou responsable.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et illustrations cliniques<\/h3>\n<p>Pour illustrer la manifestation concr\u00e8te du cauchemar diurne, consid\u00e9rons le cas de Julien, un technicien de maintenance de 34 ans, victime d&rsquo;un accident de la circulation sans blessure corporelle majeure six mois auparavant. Alors qu&rsquo;il travaille calmement \u00e0 son \u00e9tabli, le bruit strident d&rsquo;une pi\u00e8ce m\u00e9tallique tombant sur le sol d\u00e9clenche instantan\u00e9ment une suspension de son attention. En une fraction de seconde, il se voit avec une acuit\u00e9 visuelle effrayante coinc\u00e9 sous la t\u00f4le broy\u00e9e d&rsquo;un camion en flammes, ressentant l&rsquo;odeur du carburant et entendant ses propres g\u00e9missements de d\u00e9tresse. Bien qu&rsquo;il sache qu&rsquo;il est en s\u00e9curit\u00e9 dans son atelier, son rythme cardiaque bondit \u00e0 130 battements par minute, ses mains deviennent moites et il s&rsquo;effondre sur sa chaise, paralys\u00e9 par une terreur visc\u00e9rale pendant pr\u00e8s de deux minutes avant de parvenir \u00e0 chasser l&rsquo;image.<\/p>\n<p>Un second exemple clinique concerne \u00c9l\u00e9onore, une \u00e9tudiante de 22 ans pr\u00e9sentant une vuln\u00e9rabilit\u00e9 anxieuse et un d\u00e9ficit chronique de sommeil li\u00e9 \u00e0 la pr\u00e9paration de concours universitaires. En d\u00e9but d&rsquo;apr\u00e8s-midi, alors qu&rsquo;elle tente de lire un article acad\u00e9mique dans une biblioth\u00e8que silencieuse, ses paupi\u00e8res s&rsquo;alourdissent imperceptiblement. Soudainement, sans qu&rsquo;elle ait l&rsquo;impression de s&rsquo;\u00eatre endormie, l&rsquo;environnement de la salle d&rsquo;\u00e9tude se d\u00e9forme et une silhouette mena\u00e7ante aux traits cadav\u00e9riques s&rsquo;approche d&rsquo;elle pour lui enserrer la gorge. \u00c9l\u00e9onore tente de crier ou de repousser la silhouette, mais son corps refuse d&rsquo;ob\u00e9ir. Ce cauchemar diurne, m\u00ealant micro-sommeil paradoxal et <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Paralysie_du_sommeil\">paralysie du sommeil<\/a> diurne, prend fin au bout de quelques dizaines de secondes lorsqu&rsquo;un usager de la biblioth\u00e8que pousse une chaise, brisant brutalement l&rsquo;\u00e9tat hypnagogique.<\/p>\n<p>Enfin, le cas de Marc, un cadre d&rsquo;entreprise de 45 ans souffrant de trouble d\u00e9pressif caract\u00e9ris\u00e9, met en lumi\u00e8re la r\u00eaverie intrusive dysphorique d&rsquo;auto-punition. Au cours d&rsquo;une r\u00e9union professionnelle routini\u00e8re, Marc est submerg\u00e9 par une sc\u00e8ne mentale \u00e9labor\u00e9e o\u00f9 il imagine en d\u00e9tail la faillite de son entreprise de son fait, l&rsquo;expulsion de son domicile familial, et le suicide de son conjoint devant leurs enfants. Ce sc\u00e9nario cauchemardesque, d&rsquo;une tonalit\u00e9 affective d\u00e9vastatrice, s&rsquo;impose \u00e0 lui de fa\u00e7on it\u00e9rative plusieurs fois par jour, le laissant dans un \u00e9tat d&rsquo;\u00e9puisement \u00e9motionnel s\u00e9v\u00e8re et d&rsquo;inhibition psychomotrice prononc\u00e9e.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation psychologique<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation standardis\u00e9e des cauchemars diurnes repr\u00e9sente un d\u00e9fi m\u00e9thodologique pour le clinicien, en raison du caract\u00e8re interne, subjectif et transitoire de ces manifestations. L&rsquo;investigation repose en premier lieu sur un entretien clinique approfondi visant \u00e0 pr\u00e9ciser la temporalit\u00e9 des \u00e9pisodes, leur fr\u00e9quence, le niveau de conscience vigile lors de leur survenue, ainsi que la pr\u00e9servation ou l&rsquo;alt\u00e9ration du contact avec la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p>Sur le plan psychom\u00e9trique, plusieurs outils valid\u00e9s sont couramment mobilis\u00e9s pour quantifier les intrusions mentales et l&rsquo;imagerie dysphorique :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;\u00c9chelle des intrusions mentales r\u00e9vis\u00e9e (Impact of Event Scale-Revised, IES-R) :<\/strong> D\u00e9velopp\u00e9e par Daniel Weiss et Charles Marmar, elle \u00e9value sp\u00e9cifiquement les intrusions cognitives involontaires, les r\u00e9actions d&rsquo;\u00e9vitement et l&rsquo;hyperactivation neurov\u00e9g\u00e9tative.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;Inventaire des exp\u00e9riences dissociatives (Dissociative Experiences Scale, DES) :<\/strong> Con\u00e7u par Eve Bernstein Carlson et Frank Putnam, cet instrument mesure la fr\u00e9quence des \u00e9tats d&rsquo;absorption, de d\u00e9personnalisation et de d\u00e9r\u00e9alisation qui constituent souvent le terreau des cauchemars diurnes.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;\u00c9chelle de r\u00eaverie compulsive (Maladaptive Daydreaming Scale, MDS-16) :<\/strong> \u00c9labor\u00e9e par Eliezer Somer et ses collaborateurs, elle permet de faire le d\u00e9part entre une r\u00eaverie excessive immersive mais contr\u00f4l\u00e9e et des incursions dysphoriques involontaires et perturbatrices.<\/li>\n<li><strong>Le Questionnaire de Pittsburg sur la qualit\u00e9 du sommeil (PSQI) combin\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00c9chelle de somnolence d&rsquo;Epworth (ESS) :<\/strong> Indispensables pour d\u00e9pister une dette de sommeil chronique, une hypersomnie diurne ou une anomalie du cycle nycht\u00e9m\u00e9ral sous-jacente.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Lorsque la symptomatologie \u00e9voque une perm\u00e9abilit\u00e9 pathologique de la veille et du sommeil paradoxal, une exploration objective en laboratoire du sommeil s&rsquo;av\u00e8re indispensable. Le protocole standard combine une polysomnographie nocturne compl\u00e8te suivie d&rsquo;un Test It\u00e9ratif d&rsquo;Efficacit\u00e9 de l&rsquo;Endormissement (TIEE). L&rsquo;apparition pr\u00e9coce d&rsquo;endormissements en sommeil paradoxal (SOREMP) lors des siestes diurnes confirme l&rsquo;\u00e9tiologie narcoleptique des cauchemars diurnes observ\u00e9s.<\/p>\n<h3>10. Applications et pertinence clinique<\/h3>\n<p>La d\u00e9tection des cauchemars diurnes rev\u00eat une importance capitale dans la pratique clinique moderne, car ces manifestations constituent souvent un indicateur pr\u00e9coce de d\u00e9compensation psychologique ou de pathologie neurologique sous-jacente. En sant\u00e9 mentale, la pr\u00e9sence r\u00e9currente d&rsquo;imagerie cauchemardesque \u00e9veill\u00e9e est fortement corr\u00e9l\u00e9e \u00e0 un risque accru d&rsquo;id\u00e9ation suicidaire, la vivacit\u00e9 des sc\u00e9narios d&rsquo;an\u00e9antissement exacerbant le sentiment de d\u00e9sespoir et l&rsquo;angoisse psychologique insupportable.<\/p>\n<p>Dans le champ de la psychoth\u00e9rapie, plusieurs protocoles th\u00e9rapeutiques ont d\u00e9montr\u00e9 une efficacit\u00e9 remarquable pour juguler ces \u00e9pisodes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La th\u00e9rapie par r\u00e9p\u00e9tition d&rsquo;imagerie mentale (Imagery Rehearsal Therapy, IRT) :<\/strong> Initialement d\u00e9velopp\u00e9e par Barry Krakow pour les cauchemars nocturnes chroniques, cette technique s&rsquo;adapte avec succ\u00e8s aux cauchemars diurnes. Elle consiste \u00e0 entra\u00eener le patient, \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de veille d\u00e9tendue, \u00e0 modifier activement le sc\u00e9nario du cauchemar pour lui attribuer un d\u00e9nouement neutre ou positif, puis \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter mentalement cette nouvelle version afin d&rsquo;inhiber le sch\u00e9ma mn\u00e9sique anxiog\u00e8ne initial.<\/li>\n<li><strong>La d\u00e9sensibilisation et retraitement par les mouvements oculaires (<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/EMDR\">EMDR<\/a>) :<\/strong> Particuli\u00e8rement indiqu\u00e9e lorsque le cauchemar diurne prend racine dans un \u00e9v\u00e9nement traumatique non r\u00e9solu, l&rsquo;EMDR permet de dig\u00e9rer le r\u00e9seau de m\u00e9moires dysfonctionnelles et d&rsquo;att\u00e9nuer la charge \u00e9motionnelle associ\u00e9e aux images intrusives.<\/li>\n<li><strong>Les th\u00e9rapies cognitives bas\u00e9es sur la pleine conscience (MBCT) :<\/strong> Elles apprennent au patient \u00e0 adopter une posture de d\u00e9fusion cognitive, l&rsquo;aidant \u00e0 observer l&rsquo;\u00e9mergence des images terrifiantes comme de simples \u00e9v\u00e9nements mentaux passagers plut\u00f4t que comme des menaces concr\u00e8tes n\u00e9cessitant une hypervigilance.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Dans le domaine organisationnel et de la m\u00e9decine du travail, la survenue de cauchemars diurnes chez des professionnels exer\u00e7ant dans des environnements \u00e0 haut risque (pilotes de ligne, chirurgiens, conducteurs d&rsquo;engins, contr\u00f4leurs ferroviaires) repr\u00e9sente un danger s\u00e9curitaire majeur. Le ph\u00e9nom\u00e8ne entra\u00eene une suspension momentan\u00e9e du traitement des informations critiques et une d\u00e9t\u00e9rioration rapide de la conscience de la situation, exigeant des protocoles stricts de gestion de la fatigue et de d\u00e9tection pr\u00e9coce du burn-out.<\/p>\n<h3>11. Recherche et preuves empiriques<\/h3>\n<p>La recherche contemporaine sur l&rsquo;imagerie mentale dysphorique s&rsquo;est consid\u00e9rablement enrichie au cours des deux derni\u00e8res d\u00e9cennies gr\u00e2ce aux paradigmes exp\u00e9rimentaux issus des neurosciences cognitives. Les travaux novateurs men\u00e9s par la professeure Emily Holmes \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Cambridge et au Karolinska Institutet ont d\u00e9montr\u00e9 que l&rsquo;imagerie visuelle poss\u00e8de un impact \u00e9motionnel amplifi\u00e9 par rapport aux repr\u00e9sentations purement verbales de m\u00eame contenu (\u00ab le pont \u00e9motionnel de l&rsquo;imagerie \u00bb). Ses \u00e9tudes ont prouv\u00e9 que la g\u00e9n\u00e9ration d&rsquo;images n\u00e9gatives sollicite directement l&rsquo;amygdale c\u00e9r\u00e9brale et d\u00e9clenche des perturbations physiologiques autonomes bien plus intenses que le traitement s\u00e9mantique des concepts anxiog\u00e8nes.<\/p>\n<p>Des \u00e9tudes d&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) men\u00e9es sur des cohortes d&rsquo;individus subissant des intrusions dysphoriques diurnes ont identifi\u00e9 des anomalies de synchronisation neuronale sp\u00e9cifiques. Les donn\u00e9es r\u00e9v\u00e8lent une hyperactivation de l&rsquo;insula ant\u00e9rieure et du cortex cingulaire ant\u00e9rieur dorsal (associ\u00e9s au r\u00e9seau de saillance), coupl\u00e9e \u00e0 une d\u00e9sactivation du cortex pr\u00e9frontal dorsolat\u00e9ral (dlPFC). Ce profil neurofonctionnel traduit une incapacit\u00e9 structurelle ou transitoire du cortex pr\u00e9frontal \u00e0 exercer un contr\u00f4le descendant (<em>top-down<\/em>) sur les structures sous-corticales g\u00e9n\u00e9ratrices de peur.<\/p>\n<p>Sur le versant de la neurobiologie du sommeil, des chercheurs comme Matthew Walker ont mis en \u00e9vidence le r\u00f4le d\u00e9l\u00e9t\u00e8re du manque chronique de sommeil sur la r\u00e9gulation de l&rsquo;affectivit\u00e9 diurne. La privation s\u00e9lective de sommeil paradoxal ou la fragmentation du sommeil lent profond induisent une hyperr\u00e9activit\u00e9 de l&rsquo;amygdale pouvant atteindre 60 %, r\u00e9duisant drastiquement le seuil d&rsquo;\u00e9mergence des cauchemars diurnes en condition d&rsquo;\u00e9veil calme. Ces observations confirment l&rsquo;hypoth\u00e8se d&rsquo;une fronti\u00e8re de veille fragile o\u00f9 la d\u00e9r\u00e9gulation des syst\u00e8mes d&rsquo;\u00e9veil noradr\u00e9nergiques favorise les intrusions oniriques spontan\u00e9es.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>L&rsquo;interpr\u00e9tation et l&rsquo;expression s\u00e9miologique des cauchemars diurnes varient consid\u00e9rablement en fonction des matrices culturelles et des syst\u00e8mes de croyance des populations. Dans les soci\u00e9t\u00e9s occidentales contemporaines, domin\u00e9es par un paradigme biom\u00e9dical et neuroscientifique, ces \u00e9pisodes sont quasi exclusivement appr\u00e9hend\u00e9s comme des sympt\u00f4mes pathologiques d&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9, de fatigue ou de trouble mental, suscitant fr\u00e9quemment la honte ou la crainte d&rsquo;une perte d&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 psychique.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, dans de nombreuses traditions anthropologiques non occidentales, l&rsquo;irruption d&rsquo;une imagerie terrifiante en plein jour s&rsquo;inscrit au sein d&rsquo;une cosmologie interactionnelle avec le monde invisible. Dans certaines cultures d&rsquo;Asie du Sud-Est ou chez les populations am\u00e9rindiennes, les visions cauchemardesques diurnes peuvent \u00eatre d\u00e9cod\u00e9es comme des avertissements proph\u00e9tiques \u00e9mis par les esprits ancestraux, des attaques sorci\u00e8res ou des manifestations d&rsquo;une perte temporaire de l&rsquo;\u00e2me n\u00e9cessitant une intervention rituelle de gu\u00e9rison chamanique.<\/p>\n<p>L&rsquo;ethnopsychiatrie a document\u00e9 des syndromes sp\u00e9cifiques li\u00e9s \u00e0 la culture (<em>culture-bound syndromes<\/em>) pr\u00e9sentant des liens \u00e9troits avec les cauchemars diurnes. Chez les r\u00e9fugi\u00e9s cambodgiens survivants des Khmers rouges, le concept culturel de <em>kyol goeun<\/em> (attaques d&rsquo;exc\u00e8s de vent interne) s&rsquo;accompagne fr\u00e9quemment d&rsquo;intrusions cauchemardesques terrifiantes durant la journ\u00e9e, interpr\u00e9t\u00e9es comme la circulation d&rsquo;un vent destructeur dans les vaisseaux sanguins pouvant entra\u00eener l&rsquo;asphyxie et l&rsquo;arr\u00eat cardiaque.<\/p>\n<p>Ces variations transculturelles soulignent l&rsquo;imp\u00e9rieuse n\u00e9cessit\u00e9 pour le praticien d&rsquo;adopter une d\u00e9marche transculturelle respectueuse. L&rsquo;\u00e9valuation clinique doit imp\u00e9rativement explorer le syst\u00e8me de sens que le patient attribue \u00e0 ses visions dysphoriques diurnes, afin d&rsquo;\u00e9viter les erreurs de diagnostic qui consisteraient \u00e0 assimiler syst\u00e9matiquement une imagerie culturelle cod\u00e9e \u00e0 une bouff\u00e9e d\u00e9lirante aigu\u00eb ou \u00e0 un d\u00e9but de schizophr\u00e9nie.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites<\/h3>\n<p>Le statut nosographique du cauchemar diurne fait l&rsquo;objet de vives controverses au sein des comit\u00e9s de classification diagnostique, tels que le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Manuel_diagnostique_et_statistique_des_troubles_mentaux\">DSM-5-TR<\/a>) et la Classification internationale des maladies (CIM-11). \u00c0 ce jour, le \u00ab cauchemar diurne \u00bb ne constitue pas une entit\u00e9 diagnostique autonome, \u00e9tant la plupart du temps subsum\u00e9 sous d&rsquo;autres \u00e9tiquettes cliniques telles que le trouble de stress post-traumatique, la narcolepsie, les attaques de panique ou les troubles dissociatifs.<\/p>\n<p>Plusieurs th\u00e9oriciens de la psychiatrie contestent l&rsquo;utilit\u00e9 clinique d&rsquo;un terme qu&rsquo;ils jugent trop flou et m\u00e9taphorique. Les critiques soulignent le risque de confusion entre des m\u00e9canismes neurobiologiques fonci\u00e8rement h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes : assimiler sous un m\u00eame vocable une intrusion du sommeil paradoxal li\u00e9e \u00e0 une perte de neurones \u00e0 hypocr\u00e9tine (comme dans la narcolepsie) et une reviviscence psychologique post-traumatique li\u00e9e \u00e0 un conditionnement de peur contextuel risque d&rsquo;obscurcir l&rsquo;\u00e9tiologie et d&rsquo;orienter vers des traitements inadapt\u00e9s.<\/p>\n<p>Une autre controverse r\u00e9currente porte sur la fronti\u00e8re incertaine entre cauchemar diurne et hallucination psychotique. Bien que la litt\u00e9rature postule g\u00e9n\u00e9ralement que le cauchemar diurne pr\u00e9serve l&rsquo;\u00e9preuve de r\u00e9alit\u00e9 (le patient reconnaissant le caract\u00e8re int\u00e9rieur et fictif de l&rsquo;imagerie), cette fronti\u00e8re s&rsquo;estompe fr\u00e9quemment lors d&rsquo;\u00e9tats d&rsquo;\u00e9puisement extr\u00eame ou de d\u00e9compensation borderline, o\u00f9 le sujet peut adh\u00e9rer transitoirement \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 sensorielle du cauchemar. Cette porosit\u00e9 diagnostique suscite des d\u00e9bats cliniques constants quant \u00e0 l&rsquo;opportunit\u00e9 de prescrire des antipsychotiques de seconde g\u00e9n\u00e9ration face \u00e0 ces manifestations d&rsquo;imagerie toxique.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions conceptuelles<\/h3>\n<p>Pour clarifier la s\u00e9miologie psychiatrique et neuropsychologique, il convient d&rsquo;\u00e9tablir des fronti\u00e8res pr\u00e9cises entre le cauchemar diurne et plusieurs concepts adjacents :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le cauchemar nocturne :<\/strong> Se d\u00e9roule exclusivement pendant le sommeil av\u00e9r\u00e9, principalement au cours des phases de sommeil paradoxal (REM), avec une atonie musculaire physiologique totale et un \u00e9veil en sursaut avec souvenir net du songe. Le cauchemar diurne, lui, survient \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de veille ou de somnolence superficielle.<\/li>\n<li><strong>La terreur nocturne :<\/strong> Parasomnie du sommeil profond \u00e0 ondes lentes, survenant typiquement en d\u00e9but de nuit, caract\u00e9ris\u00e9e par un \u00e9veil incomplet avec amn\u00e9sie r\u00e9trograde, agitation motrice et cris de terreur, sans souvenir \u00e9labor\u00e9 de sc\u00e9nario onirique.<\/li>\n<li><strong>Le flashback post-traumatique :<\/strong> \u00c9tat dissociatif aigu provoqu\u00e9 par un d\u00e9clencheur environnemental, o\u00f9 l&rsquo;individu revit litt\u00e9ralement une sc\u00e8ne traumatique r\u00e9elle du pass\u00e9, croyant se trouver physiquement \u00e0 nouveau dans l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement traumatique originel. Le cauchemar diurne peut comporter des \u00e9l\u00e9ments fictifs ou symboliques non v\u00e9cus ant\u00e9rieurement.<\/li>\n<li><strong>La r\u00eaverie compulsive (Maladaptive Daydreaming) :<\/strong> Activit\u00e9 imaginaire immersive, prolong\u00e9e et volontairement entretenue, structur\u00e9e autour de r\u00e9cits complexes et souvent gratifiants, bien qu&rsquo;ali\u00e9nante dans la gestion du temps quotidien. Le cauchemar diurne est \u00e0 l&rsquo;oppos\u00e9 involontaire, bref et intens\u00e9ment dysphorique.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;attaque de panique :<\/strong> Mont\u00e9e subite de peur intense culminant en quelques minutes avec des sympt\u00f4mes somatiques pro\u00e9minents (palpitations, tremblements, suffocation), souvent sans imagerie visuelle pr\u00e9cise, le sujet \u00e9tant focalis\u00e9 sur des cognitions catastrophiques de mort imminente ou de folie.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;hallucination hypnagogique :<\/strong> Perception sensorielle sans objet survenant lors de l&rsquo;endormissement, souvent g\u00e9om\u00e9trique, auditive simple ou figurative, d\u00e9pourvue de la complexit\u00e9 narrative et de la charge \u00e9motionnelle traumatique caract\u00e9ristique du v\u00e9ritable cauchemar diurne.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>Le cauchemar diurne repr\u00e9sente une intrusion brutale, involontaire et hautement anxiog\u00e8ne d&rsquo;imagerie mentale dysphorique dans le champ de la conscience vigile. Loin d&rsquo;\u00eatre une simple manifestation d&rsquo;imagination morbide, ce ph\u00e9nom\u00e8ne traduit une rupture transitoire de l&rsquo;\u00e9quilibre entre les r\u00e9seaux de contr\u00f4le ex\u00e9cutif frontal et les structures limbiques g\u00e9n\u00e9ratrices de repr\u00e9sentations \u00e9motionnelles primaires.<\/p>\n<p>Sur le plan psychopathologique, il constitue un sympt\u00f4me carrefour, t\u00e9moignant soit de la r\u00e9activation de m\u00e9moires traumatiques non m\u00e9tabolis\u00e9es (dans le cadre du TSPT ou des \u00e9tats dissociatifs), soit d&rsquo;une anomalie fonctionnelle de l&rsquo;alternance veille-sommeil laissant s&rsquo;infiltrer des fragments oniriques paradoxaux en plein jour (dans le cadre de la narcolepsie ou d&rsquo;une dette de sommeil extr\u00eame). L&rsquo;imagerie intrusive se distingue de la pens\u00e9e verbale inqui\u00e9tante par sa nature sensorielle vivace et son impact physiologique visc\u00e9ral direct sur le syst\u00e8me nerveux autonome.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation rigoureuse de ces \u00e9pisodes repose sur l&rsquo;entretien clinique, la psychom\u00e9trie valid\u00e9e et, si n\u00e9cessaire, l&rsquo;exploration polysomnographique en laboratoire du sommeil. La prise en charge th\u00e9rapeutique conjugue des approches psychoth\u00e9rapeutiques cibl\u00e9es (th\u00e9rapie par r\u00e9p\u00e9tition d&rsquo;imagerie mentale, EMDR, th\u00e9rapies cognitives de pleine conscience) et une optimisation rigoureuse de l&rsquo;hygi\u00e8ne de vie et de l&rsquo;architecture du sommeil, permettant aux patients de restaurer l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 de leur conscience \u00e9veill\u00e9e et d&rsquo;apaiser l&rsquo;angoisse sous-jacente.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>American Psychiatric Association. (2022). <em>Diagnostic and statistical manual of mental disorders<\/em> (5th ed., text rev.; DSM-5-TR). American Psychiatric Publishing. <a href=\"https:\/\/www.psychiatry.org\/psychiatrists\/practice\/dsm\">https:\/\/www.psychiatry.org\/psychiatrists\/practice\/dsm<\/a><\/li>\n<li>Baddeley, A. (2007). <em>Working memory, thought, and action<\/em>. Oxford University Press. <a href=\"https:\/\/global.oup.com\/academic\/product\/working-memory-thought-and-action-9780198528012\">https:\/\/global.oup.com\/academic\/product\/working-memory-thought-and-action-9780198528012<\/a><\/li>\n<li>Brewin, C. R. (2014). Episodic memory, perceptual memory, and their interaction: Foundations for a theory of posttraumatic stress disorder. <em>Psychological Bulletin<\/em>, 140(1), 69\u201397. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/a0033722\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/a0033722<\/a><\/li>\n<li>Holmes, E. A., &amp; Mathews, A. (2010). Mental imagery in emotion and psychopathology. <em>Clinical Psychology Review<\/em>, 30(3), 349\u2013362. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.cpr.2010.01.001\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.cpr.2010.01.001<\/a><\/li>\n<li>Krakow, B., &amp; Zadra, A. (2006). 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