{"id":25967,"date":"2026-11-08T21:03:55","date_gmt":"2026-11-08T21:03:55","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=dangerosite-psychologie-criminologie-evaluation"},"modified":"2026-11-08T21:03:55","modified_gmt":"2026-11-08T21:03:55","slug":"dangerosite-psychologie-criminologie-evaluation","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=dangerosite-psychologie-criminologie-evaluation","title":{"rendered":"Dangerosit\u00e9 : Comprendre et \u00e9valuer le risque"},"content":{"rendered":"<p>La question de la dangerosit\u00e9 constitue l&rsquo;un des carrefours les plus complexes et controvers\u00e9s entre la psychiatrie clinique, la psychologie l\u00e9gale, la criminologie et le droit p\u00e9nal. Loin de d\u00e9signer un trait de personnalit\u00e9 immuable ou une entit\u00e9 nosographique autonome, ce concept renvoie \u00e0 une probabilit\u00e9 probabiliste qu&rsquo;un individu manifeste des comportements pr\u00e9judiciables, violents ou destructeurs envers autrui ou envers lui-m\u00eame. L&rsquo;investigation rigoureuse de ce ph\u00e9nom\u00e8ne exige de d\u00e9passer les jugements intuitifs et moralisateurs au profit d&rsquo;une analyse scientifique des facteurs de risque, qu&rsquo;ils soient statiques ou dynamiques.<\/p>\n<h2>La Dangerosit\u00e9<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>En psychopathologie et en criminologie clinique, la <strong>dangerosit\u00e9<\/strong> se d\u00e9finit comme le potentiel, l&rsquo;aptitude ou la propension d&rsquo;un individu \u00e0 commettre un acte de violence physique, psychologique ou sexuelle dirig\u00e9 contre autrui ou contre sa propre personne. Elle n&rsquo;est pas une maladie mentale en soi, mais un \u00e9tat probabiliste r\u00e9sultant de l&rsquo;interaction dynamique entre des facteurs biopsychosociaux individuels et des circonstances environnementales pr\u00e9cipitantes.<\/p>\n<p>Sur le plan fondamental, la tradition m\u00e9dico-l\u00e9gale francophone distingue classiquement deux dimensions compl\u00e9mentaires : la <em>dangerosit\u00e9 criminologique<\/em> et la <em>dangerosit\u00e9 psychiatrique<\/em>. La premi\u00e8re renvoie au risque de r\u00e9cidive infractionnelle ou d&rsquo;adoption d&rsquo;une trajectoire d\u00e9linquante ind\u00e9pendamment de la pr\u00e9sence d&rsquo;une pathologie mentale av\u00e9r\u00e9e. La seconde, quant \u00e0 elle, s&rsquo;articule autour de la probabilit\u00e9 qu&rsquo;un passage \u00e0 l&rsquo;acte h\u00e9t\u00e9ro-agressif ou auto-agressif soit directement favoris\u00e9, sous-tendu ou exacerb\u00e9 par la symptomatologie aigu\u00eb ou chronique d&rsquo;un trouble psychiatrique s\u00e9v\u00e8re, comme une d\u00e9compensation psychotique ou un \u00e9tat maniaque.<\/p>\n<p>Dans le paradigme scientifique contemporain, la notion substantive de dangerosit\u00e9 est de plus en plus souvent supplant\u00e9e ou compl\u00e9t\u00e9e par celle d&rsquo;<strong>\u00e9valuation et de gestion du risque de violence<\/strong>. Cette \u00e9volution s\u00e9mantique et m\u00e9thodologique refl\u00e8te le passage d&rsquo;une vision statique, binaire et d\u00e9terministe de la personne dangereuse \u00e0 une perspective dynamique, gradu\u00e9e et pr\u00e9ventive, ax\u00e9e sur les m\u00e9canismes d&rsquo;apparition, d&rsquo;att\u00e9nuation et de r\u00e9gulation des comportements violents au fil du temps.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le vocable \u00ab dangerosit\u00e9 \u00bb est un n\u00e9ologisme forg\u00e9 \u00e0 partir du nom commun \u00ab danger \u00bb, lui-m\u00eame d\u00e9riv\u00e9 de l&rsquo;ancien fran\u00e7ais <em>dangier<\/em>, attest\u00e9 d\u00e8s le XIIe si\u00e8cle. Ce terme provient du latin vulgaire <em>*dominiarium<\/em>, alt\u00e9ration du latin classique <em>dominium<\/em> signifiant \u00ab domination \u00bb, \u00ab pouvoir absolu de ma\u00eetre \u00bb ou \u00ab souverainet\u00e9 \u00bb (issu de <em>dominus<\/em>, le ma\u00eetre du domaine). \u00c0 l&rsquo;origine, \u00ab \u00eatre au dangier \u00bb de quelqu&rsquo;un signifiait se trouver sous sa d\u00e9pendance absolue, expos\u00e9 \u00e0 son bon vouloir ou \u00e0 son pouvoir de nuire.<\/p>\n<p>Ce n&rsquo;est qu&rsquo;au fil des si\u00e8cles que le mot a gliss\u00e9 de la notion de soumission juridique \u00e0 celle d&rsquo;exposition \u00e0 un p\u00e9ril ou \u00e0 une menace objective de dommage corporel ou mat\u00e9riel. Le suffixe nominal \u00ab -it\u00e9 \u00bb, d&rsquo;origine latine (<em>-itas<\/em>), est adjoint pour cr\u00e9er un substantif abstrait d\u00e9signant la qualit\u00e9, la propri\u00e9t\u00e9 ou le caract\u00e8re d&rsquo;une personne ou d&rsquo;une chose susceptible d&rsquo;engendrer un danger.<\/p>\n<p>Dans le domaine m\u00e9dico-l\u00e9gal et p\u00e9nal, le terme a \u00e9merg\u00e9 \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle sous l&rsquo;influence d\u00e9terminante de l&rsquo;\u00e9cole de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Criminologie\">criminologie<\/a> positiviste italienne, notamment \u00e0 travers les travaux de Raffaele Garofalo qui ont conceptualis\u00e9 la <em>temibilit\u00e0<\/em>, souvent traduite en fran\u00e7ais par \u00ab redoutabilit\u00e9 \u00bb ou \u00ab t\u00e9mibilit\u00e9 \u00bb, avant que la formule \u00ab \u00e9tat dangereux \u00bb puis le substantif \u00ab dangerosit\u00e9 \u00bb ne soient formellement consacr\u00e9s dans les d\u00e9bats de d\u00e9fense sociale au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Sur le plan phon\u00e9tique, le mot se transcrit [d\u0251\u0303.\u0292(\u0259).\u0281o.zi.te] en alphabet phon\u00e9tique international (API). Son articulation comporte quatre ou cinq syllabes m\u00e9triques selon l&rsquo;\u00e9lision ou le maintien du \u00ab e \u00bb caduc central : \u00ab dan-ge-ro-si-t\u00e9 \u00bb.<\/p>\n<p>Grammaticalement, \u00ab dangerosit\u00e9 \u00bb est un nom commun f\u00e9minin invariable au pluriel dans la plupart des contextes analytiques, bien que le pluriel (\u00ab les dangerosit\u00e9s \u00bb) soit parfois employ\u00e9 de mani\u00e8re stylistique pour souligner l&rsquo;h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 des manifestations violentes (par exemple, la distinction entre dangerosit\u00e9s sexuelle, psychopathique, terroriste ou intrafamiliale). Il s&#8217;emploie principalement avec des d\u00e9terminants ind\u00e9finis ou d\u00e9finis et s&rsquo;associe couramment \u00e0 des adjectifs qualificatifs relationnels : \u00ab dangerosit\u00e9 criminologique \u00bb, \u00ab dangerosit\u00e9 psychiatrique \u00bb, \u00ab dangerosit\u00e9 potentielle \u00bb ou \u00ab dangerosit\u00e9 av\u00e9r\u00e9e \u00bb.<\/p>\n<p>Dans le registre lexical contemporain, le mot est g\u00e9n\u00e9ralement class\u00e9 comme un terme technique relevant du droit p\u00e9nal, de la m\u00e9decine l\u00e9gale, de la victimologie et de la psychopathologie clinique. Son usage en dehors de ces sph\u00e8res sp\u00e9cialis\u00e9es est souvent critiqu\u00e9 par les linguistes et les sociologues en raison de sa charge anxiog\u00e8ne et de sa tendance \u00e0 essentialiser les individus auxquels il est appliqu\u00e9.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>La dangerosit\u00e9 ne peut \u00eatre appr\u00e9hend\u00e9e comme un attribut intrins\u00e8que, permanent ou biologique d&rsquo;un individu. Il s&rsquo;agit fondamentalement d&rsquo;un concept relationnel, interactionnel et probabiliste. L&rsquo;agir violent ne s&rsquo;enracine pas uniquement dans le psychisme de l&rsquo;auteur ; il s&rsquo;actualise toujours dans une \u00e9cologie particuli\u00e8re, \u00e0 la faveur de tensions interpersonnelles, d&rsquo;une rupture d&rsquo;alliance th\u00e9rapeutique, de stimulations toxiques ou de sentiments intol\u00e9rables de d\u00e9classement, de menace ou d&rsquo;humiliation.<\/p>\n<p>Le p\u00e9rim\u00e8tre du concept englobe diff\u00e9rentes dimensions de l&rsquo;agression. Il s&rsquo;applique aux violences expressives, guid\u00e9es par la col\u00e8re, l&rsquo;impulsivit\u00e9 \u00e9motionnelle ou la d\u00e9r\u00e9gulation affective, tout autant qu&rsquo;aux violences instrumentales ou pr\u00e9datrices, planifi\u00e9es avec sang-froid en vue d&rsquo;obtenir un gain mat\u00e9riel, relationnel ou id\u00e9ologique. Cette bipolarit\u00e9 op\u00e9rationnelle montre qu&rsquo;un m\u00eame niveau estim\u00e9 de dangerosit\u00e9 peut recouvrir des profils cognitifs, \u00e9motionnels et psychopathologiques diam\u00e9tralement oppos\u00e9s.<\/p>\n<p>Sur le plan des fronti\u00e8res notionnelles, la dangerosit\u00e9 doit \u00eatre soigneusement distingu\u00e9e de l&rsquo;agressivit\u00e9 et de la violence. L&rsquo;agressivit\u00e9 est une disposition pulsionnelle universelle, adaptative sur le plan phylog\u00e9n\u00e9tique, permettant la d\u00e9fense du territoire, l&rsquo;affirmation de soi et la survie de l&rsquo;organisme. La violence, quant \u00e0 elle, repr\u00e9sente le passage \u00e0 l&rsquo;acte effectif, mat\u00e9rialis\u00e9 par l&rsquo;usage ill\u00e9gitime de la force physique ou de la contrainte psychologique. La dangerosit\u00e9 se situe pr\u00e9cis\u00e9ment entre ces deux p\u00f4les : elle constitue le pronostic ou l&rsquo;estimation du risque que l&rsquo;agressivit\u00e9 ne se transforme en violence destructrice effective.<\/p>\n<p>Un autre d\u00e9fi conceptuel majeur r\u00e9side dans la dissociation entre gravit\u00e9 et fr\u00e9quence du comportement appr\u00e9hend\u00e9. Un comportement r\u00e9current mais de faible gravit\u00e9 (comme des menaces verbales chroniques sans agression physique) renvoie \u00e0 un profil de risque tr\u00e8s diff\u00e9rent d&rsquo;un acte unique mais cataclysmique (comme un homicide passionnel ou une fusillade de masse). L&rsquo;\u00e9valuation de la dangerosit\u00e9 exige donc de sp\u00e9cifier la nature pr\u00e9cise, la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 pr\u00e9visible, la cible potentielle, la r\u00e9currence estim\u00e9e et l&rsquo;imminence temporelle de l&rsquo;acte redout\u00e9.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de la notion de dangerosit\u00e9 est intrins\u00e8quement li\u00e9e \u00e0 la naissance de la psychiatrie moderne et aux mutations de la justice r\u00e9tributive vers une justice de s\u00fbret\u00e9. Au d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle, <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Philippe_Pinel\">Philippe Pinel<\/a>, puis son \u00e9l\u00e8ve Jean-\u00c9tienne Esquirol, ont introduit les concepts de \u00ab manie sans d\u00e9lire \u00bb et de \u00ab monomanie homicide \u00bb, postulant pour la premi\u00e8re fois que des individus apparemment sains d&rsquo;esprit et sans alt\u00e9ration manifeste du raisonnement pouvaient \u00eatre subitement domin\u00e9s par une impulsion irr\u00e9sistible de tuer. Ces th\u00e9orisations posaient les premiers jalons d&rsquo;un individu per\u00e7u comme dangereux par son inconscient ou ses passions, ind\u00e9pendamment du d\u00e9lire franc.<\/p>\n<p>\u00c0 la fin du XIXe si\u00e8cle, Cesare Lombroso fonde l&rsquo;anthropologie criminelle en d\u00e9crivant le \u00ab criminel-n\u00e9 \u00bb, porteur de stigmates ataviques d\u00e9g\u00e9n\u00e9ratifs. C&rsquo;est toutefois son disciple Raffaele Garofalo qui formalise le concept de t\u00e9mibilit\u00e9, compris comme la perversit\u00e9 constante et active du d\u00e9linquant et la quantit\u00e9 de mal que l&rsquo;on peut redouter de sa part. Simultan\u00e9ment, Enrico Ferri propose de substituer la responsabilit\u00e9 sociale \u00e0 la responsabilit\u00e9 morale : d\u00e8s lors qu&rsquo;un individu est dangereux, la soci\u00e9t\u00e9 a le droit absolu de se d\u00e9fendre, qu&rsquo;il soit p\u00e9nalement imputable ou non.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, ces th\u00e9ories confluent dans le mouvement de D\u00e9fense sociale nouvelle, incarn\u00e9 notamment par le juriste Marc Ancel. Ce courant tente de concilier la protection de la soci\u00e9t\u00e9 contre les r\u00e9cidivistes dangereux et l&rsquo;humanisation des peines via des mesures de s\u00fbret\u00e9 curatives et r\u00e9\u00e9ducatives. La notion d&rsquo;\u00ab \u00e9tat dangereux \u00bb devient alors la pierre angulaire des politiques criminelles europ\u00e9ennes, justifiant l&rsquo;internement pr\u00e9ventif ind\u00e9termin\u00e9 de d\u00e9linquants d&rsquo;habitude ou d&rsquo;ali\u00e9n\u00e9s violents.<\/p>\n<p>Dans le dernier tiers du XXe si\u00e8cle, sous l&rsquo;impulsion des critiques sociologiques d\u00e9non\u00e7ant l&rsquo;arbitraire des d\u00e9cisions d&rsquo;enfermement psychiatrique et carc\u00e9ral, une r\u00e9volution m\u00e9thodologique s&rsquo;op\u00e8re en Am\u00e9rique du Nord. Les travaux pionniers de John Monahan mettent en \u00e9vidence l&rsquo;extr\u00eame faiblesse des pr\u00e9dictions purement intuitives des cliniciens, qualifi\u00e9es d&rsquo;illusoires. Ce constat d&rsquo;\u00e9chec conduit \u00e0 l&rsquo;essor des instruments actuariels puis aux guides de jugement professionnel structur\u00e9 \u00e0 partir des ann\u00e9es 1990, marquant la transition d\u00e9finitive de la \u00ab dangerosit\u00e9 \u00bb essentialis\u00e9e vers la \u00ab gestion du risque de violence \u00bb.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Plusieurs cadres th\u00e9oriques issus de la psychologie, de la biologie et de la sociologie s&rsquo;articulent pour expliquer l&rsquo;\u00e9mergence de la dangerosit\u00e9 :<\/p>\n<p>Le mod\u00e8le neurobiologique et neuropsychologique postule l&rsquo;existence d&rsquo;anomalies structurelles ou fonctionnelles au niveau du cortex pr\u00e9frontal orbitofrontal et ventrom\u00e9dian, ainsi que des dysfonctions du syst\u00e8me limbique (notamment de l&rsquo;amygdale). Ce d\u00e9s\u00e9quilibre neurobiologique alt\u00e8re les capacit\u00e9s d&rsquo;inhibition des impulsions, compromet la d\u00e9tection des signaux de punition ou de d\u00e9tresse d&rsquo;autrui et diminue les concentrations s\u00e9rotoninergiques c\u00e9r\u00e9brales, favorisant des r\u00e9ponses r\u00e9actives hautement explosives et d\u00e9r\u00e9gul\u00e9es.<\/p>\n<p>Le mod\u00e8le cognitivo-comportemental et social, principalement repr\u00e9sent\u00e9 par la th\u00e9orie de l&rsquo;apprentissage social d&rsquo;Albert Bandura et le mod\u00e8le g\u00e9n\u00e9ral de l&rsquo;agression (<em>General Aggression Model<\/em> de Craig Anderson et Brad Bushman), met l&rsquo;accent sur les sch\u00e9mas cognitifs pr\u00e9coces. L&rsquo;exposition r\u00e9p\u00e9t\u00e9e \u00e0 des mod\u00e8les violents durant l&rsquo;enfance induit l&rsquo;incorporation de scripts cognitifs agressifs, un biais d&rsquo;attribution d&rsquo;hostilit\u00e9 (consistant \u00e0 percevoir syst\u00e9matiquement les intentions d&rsquo;autrui comme hostiles ou mena\u00e7antes) et une d\u00e9sensibilisation \u00e9motionnelle face \u00e0 la souffrance d&rsquo;autrui.<\/p>\n<p>L&rsquo;approche psychodynamique s&rsquo;int\u00e9resse \u00e0 la structuration de la personnalit\u00e9, aux failles narcissiques et aux angoisses primaires de morcellement ou de rejet. L&rsquo;acte violent y est conceptualis\u00e9 comme une tentative d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e de pr\u00e9server une int\u00e9grit\u00e9 psychique menac\u00e9e, un recours \u00e0 l&rsquo;agir (<em>acting out<\/em>) court-circuitant l&rsquo;\u00e9laboration verbale face \u00e0 un effondrement des d\u00e9fenses n\u00e9vrotiques, ou comme l&rsquo;expression d&rsquo;un narcissisme destructeur articul\u00e9 autour de m\u00e9canismes de clivage et de projection massive.<\/p>\n<p>Le mod\u00e8le criminologique du parcours de vie (<em>Life-Course Criminology<\/em> de Robert Sampson et John Laub) conceptualise la dangerosit\u00e9 \u00e0 travers la dialectique entre trajectoires d\u00e9linquantes au long cours et points de bascule (<em>turning points<\/em>). Les liens sociaux stables, l&rsquo;insertion professionnelle durable et le soutien relationnel constituent des facteurs de d\u00e9sistement majeurs, tandis que les ruptures successives et la marginalisation renforcent la cristallisation d&rsquo;une dangerosit\u00e9 p\u00e9renne.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, typologies et dimensions<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse clinique moderne appr\u00e9hende la dangerosit\u00e9 \u00e0 travers un faisceau d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments interactifs que l&rsquo;on classe g\u00e9n\u00e9ralement selon plusieurs axes structurants :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Facteurs statiques (historiques) :<\/strong> \u00e9l\u00e9ments pass\u00e9s et immuables de l&rsquo;histoire du sujet, incluant l&rsquo;\u00e2ge pr\u00e9coce lors de la premi\u00e8re infraction violente, les ant\u00e9c\u00e9dents d&rsquo;abus physiques ou de n\u00e9gligences graves dans l&rsquo;enfance, l&rsquo;histoire des \u00e9checs d&rsquo;encadrement p\u00e9nal ou psychiatrique ant\u00e9rieur, et la persistance des passages \u00e0 l&rsquo;acte au cours du d\u00e9veloppement.<\/li>\n<li><strong>Facteurs dynamiques stables :<\/strong> traits de personnalit\u00e9 dysfonctionnels et caract\u00e9ristiques attitudinales modifiables \u00e0 moyen ou long terme par une intervention th\u00e9rapeutique cibl\u00e9e, tels que l&rsquo;adh\u00e9sion \u00e0 des valeurs antisociales, la propension \u00e0 la justification morale de la violence, l&rsquo;instabilit\u00e9 relationnelle chronique et les traits d&rsquo;insensibilit\u00e9 \u00e9motionnelle (<em>callous-unemotional traits<\/em>).<\/li>\n<li><strong>Facteurs dynamiques aigus (pr\u00e9cipitants) :<\/strong> variables hautement fluctuantes susceptibles d&rsquo;\u00e9voluer en quelques heures ou quelques jours, agissant comme des d\u00e9tonateurs d&rsquo;agir violent, notamment l&rsquo;intoxication aigu\u00eb aux substances psychoactives, un sentiment imminent de d\u00e9compensation pers\u00e9cutrice, une rupture amoureuse brutale ou la survenue d&rsquo;un stresseur vital majeur.<\/li>\n<li><strong>Dangerosit\u00e9 instrumentale versus expressive :<\/strong> la premi\u00e8re renvoie \u00e0 une violence froide, pr\u00e9m\u00e9dit\u00e9e, orient\u00e9e vers un but strat\u00e9gique sans activation \u00e9motionnelle intense ; la seconde constitue une violence thermique, explosive, cons\u00e9cutive \u00e0 une hypersensibilit\u00e9 affective et \u00e0 un d\u00e9faut de contr\u00f4le inhibiteur face \u00e0 une frustration per\u00e7ue.<\/li>\n<li><strong>Facteurs de protection :<\/strong> ressources internes et environnementales qui neutralisent ou att\u00e9nuent les facteurs de risque, telles que la pr\u00e9sence d&rsquo;une alliance th\u00e9rapeutique solide, la motivation authentique au traitement, la capacit\u00e9 d&rsquo;autocritique face aux actes pass\u00e9s, et un r\u00e9seau de soutien social pro-social et contenant.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Afin de concr\u00e9tiser la divergence entre dangerosit\u00e9 criminologique et dangerosit\u00e9 psychiatrique, consid\u00e9rons le cas de Monsieur B., \u00e2g\u00e9 de 28 ans, sans domicile fixe, souffrant d&rsquo;une <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Schizophr%C3%A9nie\">schizophr\u00e9nie<\/a> parano\u00efde chronique non trait\u00e9e en rupture de soins depuis deux ans. Lors d&rsquo;une d\u00e9compensation d\u00e9lirante aigu\u00eb marqu\u00e9e par des hallucinations acoustico-verbales imp\u00e9ratives et une th\u00e9matique de pers\u00e9cution corporelle massive, il agresse violemment un passant inconnu qu&rsquo;il identifie de mani\u00e8re absolue comme son tortionnaire t\u00e9l\u00e9pathique. Dans cette situation, la dangerosit\u00e9 est strictement psychiatrique : elle est subordonn\u00e9e \u00e0 l&rsquo;intensit\u00e9 du d\u00e9lire, \u00e0 l&rsquo;angoisse panique de destruction psychique et \u00e0 la perte du contact avec la r\u00e9alit\u00e9. D\u00e8s lors qu&rsquo;un traitement antipsychotique est instaur\u00e9 et que la r\u00e9mission symptomatique est stabilis\u00e9e, le risque d&rsquo;agir violent envers des tiers d\u00e9cro\u00eet drastiquement.<\/p>\n<p>En contraste frappant, le profil de Monsieur S., \u00e2g\u00e9 de 35 ans, illustre une dangerosit\u00e9 criminologique dominante en l&rsquo;absence de toute maladie mentale ali\u00e9nante. Pr\u00e9sentant un trouble de la personnalit\u00e9 antisociale associ\u00e9 \u00e0 des traits psychopathiques marqu\u00e9s (absence d&#8217;empathie, \u00e9gocentrisme pr\u00e9dateur, manipulation perverse et recherche permanente de sensations fortes), il orchestre des extorsions de fonds et des r\u00e8glements de compte avec pr\u00e9m\u00e9ditation pour asseoir son pouvoir au sein d&rsquo;un r\u00e9seau criminel. Ses facult\u00e9s cognitives et son discernement sont parfaitement conserv\u00e9s ; la violence est ici un instrument conscient, strat\u00e9gique et froidement rationnalis\u00e9. L&rsquo;intervention purement psychiatrique est ici inop\u00e9rante, la gestion de sa dangerosit\u00e9 relevant prioritairement de mesures p\u00e9nales, de surveillance judiciaire stricte et de programmes cognitivo-comportementaux correctionnels sp\u00e9cialis\u00e9s.<\/p>\n<p>Un troisi\u00e8me sc\u00e9nario fr\u00e9quent et redoutable est celui de la double pathologie ou comorbidit\u00e9 (comorbidit\u00e9 entre trouble mental s\u00e9v\u00e8re et abus de substances). Madame T., 32 ans, souffrant d&rsquo;un trouble de la personnalit\u00e9 limite s\u00e9v\u00e8re avec ant\u00e9c\u00e9dents de traumatismes complexes, pr\u00e9sente un niveau de dangerosit\u00e9 auto et h\u00e9t\u00e9ro-agressive qui fluctue dramatiquement en fonction de ses consommations d&rsquo;alcool et de coca\u00efne. En phase de sobri\u00e9t\u00e9, elle fait preuve d&rsquo;une excellente capacit\u00e9 de mentalisation et d&rsquo;affects d\u00e9pressifs verbalis\u00e9s ; sous l&#8217;emprise de stimulants, son seuil de tol\u00e9rance aux micro-frustrations s&rsquo;effondre, d\u00e9clenchant des agressions physiques intrafamiliales brutales suivies de tentatives d&rsquo;autolyse l\u00e9tales.<\/p>\n<h3>9. \u00c9valuation et mesure<\/h3>\n<p>La pratique de l&rsquo;\u00e9valuation de la dangerosit\u00e9 a profond\u00e9ment mut\u00e9 au cours des trois derni\u00e8res d\u00e9cennies, passant de l&rsquo;impressionnisme subjectif \u00e0 une d\u00e9marche scientifique rigoureuse appuy\u00e9e sur des m\u00e9thodes standardis\u00e9es.<\/p>\n<p>Historiquement, la <em>premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration<\/em> reposait exclusivement sur le jugement clinique non structur\u00e9, caract\u00e9ris\u00e9 par l&rsquo;intuition du m\u00e9decin ou du psychologue lors de l&rsquo;entretien. Les recherches empiriques ont d\u00e9montr\u00e9 que cette m\u00e9thode pr\u00e9sentait une fiabilit\u00e9 inter-juges m\u00e9diocre et un taux d&rsquo;erreur pr\u00e9dictive tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9, conduisant \u00e0 une sur\u00e9valuation dramatique des risques (faux positifs) ou \u00e0 des n\u00e9gligences tragiques (faux n\u00e9gatifs).<\/p>\n<p>La <em>deuxi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration<\/em> a introduit les \u00e9chelles actuarielles pures, construites \u00e0 partir de corr\u00e9lations statistiques rigides entre des facteurs historiques fixes et les taux de r\u00e9cidive observ\u00e9s sur de vastes cohortes. Des outils comme le VRAG (<em>Violence Risk Appraisal Guide<\/em>) ou le Static-99 pour les d\u00e9linquants sexuels attribuent un score num\u00e9rique produisant une probabilit\u00e9 statistique de r\u00e9cidive \u00e0 cinq ou dix ans. Si ces \u00e9chelles poss\u00e8dent une bonne validit\u00e9 pr\u00e9dictive globale, elles sont critiqu\u00e9es pour leur rigidit\u00e9, leur incapacit\u00e9 \u00e0 tenir compte des progr\u00e8s du sujet et leur inutilit\u00e9 pour guider le traitement au quotidien.<\/p>\n<p>La <em>troisi\u00e8me et la quatri\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration<\/em>, aujourd&rsquo;hui reconnues comme l&rsquo;\u00e9talon-or international, adoptent l&rsquo;approche du <strong>Jugement Professionnel Structur\u00e9<\/strong> (<em>Structured Professional Judgment<\/em> &#8211; SPJ). Dans ce paradigme, le praticien s&rsquo;appuie sur une liste valid\u00e9e de facteurs de risque historiques, cliniques et contextuels qu&rsquo;il \u00e9value qualitativement et quantitativement, tout en int\u00e9grant les facteurs de protection et la dynamique singuli\u00e8re du cas. L&rsquo;instrument le plus embl\u00e9matique de cette approche est le <strong>HCR-20<\/strong> (con\u00e7u par Kevin Douglas, Stephen Hart, Christopher Webster et leurs coll\u00e8gues), qui examine 10 facteurs historiques (H), 5 facteurs cliniques actuels (C) et 5 facteurs de gestion future du risque (R).<\/p>\n<p>En compl\u00e9ment indissociable de l&rsquo;\u00e9valuation du risque de violence, la mesure de la psychopathie \u00e0 l&rsquo;aide de l&rsquo;\u00e9chelle d&rsquo;\u00e9valuation de la psychopathie de Hare (<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/PCL-R\">PCL-R<\/a>) demeure l&rsquo;un des pr\u00e9dicteurs les plus constants et puissants de la r\u00e9cidive violente et criminelle dans les populations judiciaris\u00e9es du monde entier.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation rigoureuse de la dangerosit\u00e9 irrigue quotidiennement de multiples domaines cliniques, institutionnels et p\u00e9nitentiaires :<\/p>\n<p>En milieu hospitalier psychiatrique, elle oriente la d\u00e9cision des hospitalisations sans consentement (en p\u00e9ril imminent ou sur demande d&rsquo;un repr\u00e9sentant de l&rsquo;\u00c9tat), d\u00e9termine la pertinence des mesures d&rsquo;isolement ou de contention th\u00e9rapeutique face \u00e0 des \u00e9tats d&rsquo;agitation extr\u00eame, et encadre les autorisations de sortie d&rsquo;essai ou les lev\u00e9es compl\u00e8tes de mesures de soins obligatoires.<\/p>\n<p>Au sein de l&rsquo;institution judiciaire et p\u00e9nale, l&rsquo;expertise psychologique ou m\u00e9dico-l\u00e9gale de dangerosit\u00e9 conditionne directement les r\u00e9quisitions du minist\u00e8re public, l&rsquo;appr\u00e9ciation de l&rsquo;alt\u00e9ration ou de l&rsquo;abolition du discernement (au sens de l&rsquo;article 122-1 du Code p\u00e9nal fran\u00e7ais par exemple), le prononc\u00e9 de mesures de r\u00e9tention ou de surveillance de s\u00fbret\u00e9 pour les individus condamn\u00e9s \u00e0 de longues peines, et l&rsquo;am\u00e9nagement des peines d&#8217;emprisonnement (lib\u00e9ration conditionnelle, port du bracelet \u00e9lectronique).<\/p>\n<p>En m\u00e9decine du travail et en psychologie organisationnelle, l&rsquo;identification de profils de dangerosit\u00e9 \u00e9mergente permet de pr\u00e9venir les violences au travail, le harc\u00e8lement moral destructeur, les sabotages ou les attaques cibl\u00e9es commises par des employ\u00e9s radicalis\u00e9s ou d\u00e9compensant sur un mode parano\u00efaque.<\/p>\n<p>Enfin, dans les unit\u00e9s sp\u00e9cialis\u00e9es de lutte contre la radicalisation violente et le terrorisme, les protocoles d&rsquo;\u00e9valuation du risque d&rsquo;extr\u00e9misme violent (comme le VERA-2R) s&rsquo;inspirent directement des m\u00e9thodologies d&rsquo;\u00e9valuation de la dangerosit\u00e9 pour diff\u00e9rencier l&rsquo;adh\u00e9sion id\u00e9ologique passive du risque imminent d&rsquo;attentat meurtrier.<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>La recherche contemporaine a permis de d\u00e9construire plusieurs mythes profond\u00e9ment ancr\u00e9s dans l&rsquo;opinion publique concernant la dangerosit\u00e9 des personnes vivant avec un trouble psychique. L&rsquo;\u00e9tude \u00e9pid\u00e9miologique de r\u00e9f\u00e9rence <em>MacArthur Violence Risk Assessment Study<\/em>, dirig\u00e9e par <a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/John_Monahan_(psychologist)\">John Monahan<\/a> et ses collaborateurs, a apport\u00e9 des \u00e9clairages empiriques majeurs :<\/p>\n<p>Premi\u00e8rement, la vaste majorit\u00e9 des personnes souffrant de troubles psychiatriques graves (schizophr\u00e9nie, trouble bipolaire, d\u00e9pression majeure) ne commettent jamais d&rsquo;actes de violence envers autrui. Statistiquement, ces individus sont beaucoup plus fr\u00e9quemment les victimes de violences physiques, d&rsquo;agressions sexuelles et d&rsquo;exploitation que les auteurs d&rsquo;agressions.<\/p>\n<p>Deuxi\u00e8mement, lorsque le facteur de confusion que constitue la consommation concomitante d&rsquo;alcool ou de stup\u00e9fiants est contr\u00f4l\u00e9 et \u00e9limin\u00e9, le taux de violence perp\u00e9tr\u00e9 par des patients psychiatriques stabilis\u00e9s sans ant\u00e9c\u00e9dents d&rsquo;abus de substances n&rsquo;est que marginalement sup\u00e9rieur \u00e0 celui de la population g\u00e9n\u00e9rale r\u00e9sidant dans le m\u00eame environnement socio-\u00e9conomique d\u00e9favoris\u00e9.<\/p>\n<p>Troisi\u00e8mement, les corr\u00e9lations les plus robustes avec la r\u00e9cidive violente ne sont pas les diagnostics nosographiques sp\u00e9cifiques, mais bien les variables historiques et criminologiques classiques : ant\u00e9c\u00e9dents d&rsquo;actes violents pr\u00e9coces, pr\u00e9carit\u00e9 sociale, d\u00e9scolarisation, impulsivit\u00e9 motrice et cognitive, et fr\u00e9quentation de pairs antisociaux. Les m\u00e9ta-analyses confirment invariablement que le meilleur pr\u00e9dicteur de la violence future demeure le patron des violences pass\u00e9es.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations socioculturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>La d\u00e9finition et l&rsquo;attribution de la dangerosit\u00e9 sont fortement fa\u00e7onn\u00e9es par les normes culturelles, les repr\u00e9sentations collectives de la d\u00e9viance et les structures de pouvoir propres \u00e0 chaque soci\u00e9t\u00e9. Ce qui est qualifi\u00e9 de comportement hautement dangereux et pathologique dans un contexte socioculturel peut \u00eatre cod\u00e9 comme un devoir d&rsquo;honneur, un acte de pi\u00e9t\u00e9 filiale ou un rituel guerrier l\u00e9gitime dans un autre.<\/p>\n<p>Dans les soci\u00e9t\u00e9s occidentales individualistes, la dangerosit\u00e9 est g\u00e9n\u00e9ralement localis\u00e9e au sein de la psych\u00e9 de l&rsquo;individu fautif, mobilisant un appareillage psychiatrique et carc\u00e9ral pour neutraliser le risque personnel. \u00c0 l&rsquo;inverse, dans les cultures collectivistes ou communautaires traditionnelles, la dangerosit\u00e9 d&rsquo;un membre est souvent v\u00e9cue comme le sympt\u00f4me d&rsquo;un d\u00e9r\u00e8glement de l&rsquo;harmonie familiale, clanique ou cosmique, appelant des rituels de purification, de m\u00e9diation communautaire ou de r\u00e9paration ancestrale plut\u00f4t qu&rsquo;un isolement asilaire strict.<\/p>\n<p>En outre, les minorit\u00e9s ethniques, culturelles ou socio-\u00e9conomiques marginalis\u00e9es subissent de mani\u00e8re r\u00e9currente un biais implicite de dangerosit\u00e9. De nombreuses \u00e9tudes ont d\u00e9montr\u00e9 que les comportements contestataires ou \u00e9motionnellement intenses de membres de minorit\u00e9s racis\u00e9es sont plus rapidement diagnostiqu\u00e9s comme psychotiques, mena\u00e7ants ou antipathiques par les cliniciens, conduisant \u00e0 des taux disproportionn\u00e9s d&rsquo;admissions forc\u00e9es en psychiatrie et \u00e0 des peines d&rsquo;incarc\u00e9ration plus s\u00e9v\u00e8res sous pr\u00e9texte d&rsquo;un risque accru pour la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites \u00e9pist\u00e9mologiques<\/h3>\n<p>Le recours au concept de dangerosit\u00e9 suscite de profondes controverses \u00e9thiques, \u00e9pist\u00e9mologiques et juridiques qui \u00e9branlent les fondements m\u00eames de la pratique psychiatrique et criminologique :<\/p>\n<p>La critique majeure porte sur la d\u00e9rive de la \u00ab justice pr\u00e9dictive \u00bb et l&rsquo;institutionnalisation d&rsquo;un droit p\u00e9nal de l&rsquo;auteur au d\u00e9triment d&rsquo;un droit p\u00e9nal de l&rsquo;acte. En sanctionnant ou en enfermant un individu non pas pour ce qu&rsquo;il a commis, mais pour ce qu&rsquo;il pourrait hypoth\u00e9tiquement accomplir \u00e0 l&rsquo;avenir, les r\u00e9gimes de s\u00fbret\u00e9 violent le principe fondamental de la pr\u00e9somption d&rsquo;innocence et le droit de ne pas \u00eatre puni pour de simples suppositions probabilistes.<\/p>\n<p>Sur le plan \u00e9pist\u00e9mologique, l&rsquo;\u00e9valuation du risque se heurte au probl\u00e8me math\u00e9matique insoluble des faux positifs. \u00c9tant donn\u00e9 que les actes d&rsquo;extr\u00eame violence (comme les assassinats de masse ou les viols en s\u00e9rie) ont un taux de pr\u00e9valence de base (<em>base rate<\/em>) tr\u00e8s faible dans la population globale, m\u00eame un instrument dot\u00e9 d&rsquo;une excellente sensibilit\u00e9 et sp\u00e9cificit\u00e9 (par exemple 80 %) g\u00e9n\u00e9rera in\u00e9vitablement un nombre \u00e9crasant de pr\u00e9dictions erron\u00e9es : de nombreuses personnes qualifi\u00e9es de dangereuses n&rsquo;auraient en r\u00e9alit\u00e9 jamais r\u00e9cidiv\u00e9 si elles avaient \u00e9t\u00e9 laiss\u00e9es en libert\u00e9.<\/p>\n<p>Enfin, de nombreux psychiatres d\u00e9noncent la transformation de leur discipline en une police sociale hygi\u00e9niste. En sommant les cliniciens de certifier l&rsquo;absence de dangerosit\u00e9 d&rsquo;un patient avant toute sortie d&rsquo;hospitalisation ou toute mesure de cl\u00e9mence, la soci\u00e9t\u00e9 reporte la responsabilit\u00e9 de l&rsquo;al\u00e9a humain sur les soignants, encourageant une pratique m\u00e9dicale frileuse, d\u00e9fensive et surs\u00e9curitaire qui nuit \u00e0 la relation de confiance indispensable au soin th\u00e9rapeutique.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions conceptuelles<\/h3>\n<p>Pour dissiper les confusions r\u00e9currentes dans la litt\u00e9rature, il est imp\u00e9ratif de distinguer la dangerosit\u00e9 de plusieurs notions satellites :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Risque de violence :<\/strong> terme probabiliste, modifiable et multidimensionnel d\u00e9signant la probabilit\u00e9 qu&rsquo;un individu manifeste un comportement violent dans un laps de temps et un contexte donn\u00e9s ; ce concept op\u00e9rationnel tend \u00e0 remplacer avantageusement le concept ontologique et statique de dangerosit\u00e9.<\/li>\n<li><strong>Agressivit\u00e9 :<\/strong> propension pulsionnelle, biologique et psychologique commune \u00e0 tous les \u00eatres humains, non n\u00e9cessairement destructrice, servant des fonctions d&rsquo;affirmation de soi, de d\u00e9fense et de pr\u00e9servation vitale.<\/li>\n<li><strong>Violence :<\/strong> concr\u00e9tisation comportementale et factuelle de la force physique ou de la contrainte morale, causant une blessure ou un pr\u00e9judice r\u00e9el ; elle constitue l&rsquo;acte physique observ\u00e9, l\u00e0 o\u00f9 la dangerosit\u00e9 n&rsquo;est qu&rsquo;une virtualit\u00e9 pr\u00e9dictive.<\/li>\n<li><strong>Psychopathie :<\/strong> constellation sp\u00e9cifique de traits de personnalit\u00e9 affective (insensibilit\u00e9, absence de remords), interpersonnelle (charme superficiel, manipulation) et comportementale (mode de vie parasitaire, impulsivit\u00e9) ; bien qu&rsquo;elle soit corr\u00e9l\u00e9e \u00e0 une forte dangerosit\u00e9 criminologique, tous les psychopathes ne sont pas violents, et tous les individus dangereux ne sont pas psychopathes.<\/li>\n<li><strong>Ali\u00e9nation mentale \/ Irresponsabilit\u00e9 p\u00e9nale :<\/strong> statut psychiatrique et juridique attestant qu&rsquo;au moment de l&rsquo;acte, le sujet \u00e9tait atteint d&rsquo;un trouble psychique ayant aboli son discernement ou le contr\u00f4le de ses actes ; une personne d\u00e9clar\u00e9e p\u00e9nalement irresponsable peut conserver une dangerosit\u00e9 psychiatrique tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9e.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s \u00e0 retenir<\/h3>\n<p>Au terme de cette analyse, plusieurs enseignements fondamentaux structurent le concept contemporain de dangerosit\u00e9 :<\/p>\n<p>La dangerosit\u00e9 n&rsquo;est ni une tare cong\u00e9nitale, ni une maladie mentale, ni une caract\u00e9ristique immuable grav\u00e9e dans la personnalit\u00e9 d&rsquo;un individu. Elle doit \u00eatre comprise comme le r\u00e9sultat contingent et provisoire de la rencontre entre des vuln\u00e9rabilit\u00e9s individuelles (statiques et dynamiques) et des facteurs environnementaux, situationnels et relationnels sp\u00e9cifiques.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation moderne a abandonn\u00e9 la pr\u00e9tention divinatoire d&rsquo;une pr\u00e9diction absolue pour adopter le cadre m\u00e9thodologique du jugement professionnel structur\u00e9, visant non pas \u00e0 proph\u00e9tiser l&rsquo;in\u00e9vitable, mais \u00e0 identifier les leviers cliniques et psychosociaux permettant de g\u00e9rer, r\u00e9duire et pr\u00e9venir activement l&rsquo;\u00e9mergence de la violence.<\/p>\n<p>Le grand d\u00e9fi \u00e9thique pos\u00e9 par la dangerosit\u00e9 r\u00e9side dans l&rsquo;\u00e9quilibre pr\u00e9caire entre l&rsquo;imp\u00e9ratif l\u00e9gitime de s\u00e9curit\u00e9 publique et la sauvegarde des droits fondamentaux des justiciables et des patients, imposant \u00e0 la psychiatrie et \u00e0 la criminologie de r\u00e9sister aux sir\u00e8nes du tout-s\u00e9curitaire et de pr\u00e9server leur mission premi\u00e8re de soin et de r\u00e9habilitation humaine.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Ancel, M. (1981). <em>La d\u00e9fense sociale nouvelle : Un mouvement de politique criminelle humaniste<\/em> (3e \u00e9d.). Cujas.<\/li>\n<li>Andrews, D. A., &#038; Bonta, J. (2010). <em>The psychology of criminal conduct<\/em> (5th ed.). Routledge. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.4324\/9781315721279\">https:\/\/doi.org\/10.4324\/9781315721279<\/a><\/li>\n<li>Douglas, K. S., Hart, S. D., Webster, C. D., &#038; Belfrage, H. (2013). <em>HCR-20V3: Assessing risk for violence \u2013 User guide<\/em>. Mental Health, Law, and Policy Institute, Simon Fraser University.<\/li>\n<li>Garofalo, R. (1885). <em>La criminologie : \u00c9tude sur la nature du crime et la th\u00e9orie de la p\u00e9nalit\u00e9<\/em>. F\u00e9lix Alcan.<\/li>\n<li>Hare, R. D. (2003). <em>The Hare Psychopathy Checklist-Revised (PCL-R)<\/em> (2nd ed.). Multi-Health Systems.<\/li>\n<li>Monahan, J., Steadman, H. J., Silver, E., Appelbaum, P. S., Robbins, P. C., Mulvey, E. P., Roth, L. H., Grisso, T., &#038; Banks, S. (2001). <em>Rethinking risk assessment: The MacArthur Study of Mental Disorder and Violence<\/em>. Oxford University Press. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/med:psych\/9780195138825.001.0001\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/med:psych\/9780195138825.001.0001<\/a><\/li>\n<li>Senon, J.-L., Lopez, G., &#038; Cario, R. (\u00c9ds.). (2013). <em>Psychoprotection et dangerosit\u00e9 : Du diagnostic \u00e0 la prise en charge<\/em>. Dunod.<\/li>\n<li>Webster, C. D., Douglas, K. S., Eaves, D., &#038; Hart, S. D. (1997). <em>HCR-20: Assessing risk for violence (Version 2)<\/em>. Mental Health, Law, and Policy Institute, Simon Fraser University.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Analyse approfondie de la dangerosit\u00e9 en psychologie et criminologie : d\u00e9finitions clinique et juridique, \u00e9volution historique, instruments de mesure et d\u00e9bats.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[72,3,13],"tags":[31741,43653,931,32556,33731,1276],"class_list":["post-25967","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-criminologie","category-psychologie-clinique","category-psychologie-legale","tag-criminologie-clinique","tag-dangerosite","tag-evaluation-du-risque","tag-hcr-20","tag-psychiatrie-legale","tag-psychopathie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/25967","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/25967\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=25967"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=25967"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=25967"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}