{"id":25956,"date":"2026-11-08T20:42:04","date_gmt":"2026-11-08T20:42:04","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=attenuation-emotionnelle-damping-psychologie"},"modified":"2026-11-08T20:42:04","modified_gmt":"2026-11-08T20:42:04","slug":"attenuation-emotionnelle-damping-psychologie","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=attenuation-emotionnelle-damping-psychologie","title":{"rendered":"Att\u00e9nuation \u00e9motionnelle : Les freins de la joie"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;att\u00e9nuation \u00e9motionnelle, couramment d\u00e9sign\u00e9e par l&rsquo;anglicisme conceptuel <em>damping<\/em> dans la litt\u00e9rature psychologique contemporaine, constitue un processus cognitif paradoxal par lequel un individu temp\u00e8re, minimise ou neutralise d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment ou automatiquement ses propres \u00e9tats affectifs positifs. Alors que la r\u00e9gulation \u00e9motionnelle a traditionnellement \u00e9t\u00e9 \u00e9tudi\u00e9e sous l&rsquo;angle de la r\u00e9duction de la d\u00e9tresse, ce m\u00e9canisme singulier met en lumi\u00e8re la mani\u00e8re dont certaines personnes r\u00e9priment activement l&rsquo;enthousiasme, la fiert\u00e9 ou la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9. Comprendre cette dynamique cognitive offre un \u00e9clairage pr\u00e9cieux sur l&rsquo;\u00e9tiologie des troubles de l&rsquo;humeur, la gen\u00e8se de l&rsquo;anh\u00e9donie et les obstacles persistants \u00e0 l&rsquo;\u00e9panouissement psychologique.<\/p>\n<h2>Att\u00e9nuation \u00e9motionnelle (Damping)<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>L&rsquo;att\u00e9nuation \u00e9motionnelle d\u00e9signe une strat\u00e9gie de r\u00e9gulation cognitive des affects positifs caract\u00e9ris\u00e9e par des pens\u00e9es intrusives, des \u00e9valuations d\u00e9valorisantes ou des anticipations n\u00e9gatives qui abr\u00e8gent ou diminuent l&rsquo;intensit\u00e9 d&rsquo;un \u00e9tat affectif agr\u00e9able. Ce construit renvoie \u00e0 la tendance syst\u00e9matique d&rsquo;un sujet \u00e0 alt\u00e9rer l&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement heureux en introduisant des doutes sur sa l\u00e9gitimit\u00e9, sa p\u00e9rennit\u00e9 ou ses cons\u00e9quences futures.<\/p>\n<p>Sur le plan conceptuel, ce m\u00e9canisme se distingue nettement des processus d&rsquo;amplification ou de d\u00e9lectation (souvent nomm\u00e9s <em>savoring<\/em>). L\u00e0 o\u00f9 la d\u00e9lectation prolonge et intensifie la r\u00e9sonance \u00e9motionnelle positive, l&rsquo;att\u00e9nuation op\u00e8re comme un amortisseur psychologique involontaire ou d\u00e9lib\u00e9r\u00e9, ramenant promptement l&rsquo;organisme \u00e0 un niveau d&rsquo;activation affective neutre ou dysphorique. En psychologie clinique, elle est ainsi appr\u00e9hend\u00e9e comme une composante cognitive dysfonctionnelle majeure, particuli\u00e8rement pr\u00e9valente chez les personnes souffrant d&rsquo;\u00e9pisodes d\u00e9pressifs majeurs ou de troubles bipolaires.<\/p>\n<p>Ce ph\u00e9nom\u00e8ne n&rsquo;implique pas une simple absence d&rsquo;\u00e9motions agr\u00e9ables, mais une action cognitive subs\u00e9quente qui vient parasiter l&rsquo;exp\u00e9rience positive naissante. L&rsquo;individu ne se contente pas de ressentir de la retenue ; il g\u00e9n\u00e8re activement des pens\u00e9es de disqualification (par exemple : \u00ab cela ne durera pas \u00bb, \u00ab je ne m\u00e9rite pas ce succ\u00e8s \u00bb ou \u00ab le pire est \u00e0 venir \u00bb), neutralisant ainsi le b\u00e9n\u00e9fice adaptatif et h\u00e9donique des renfor\u00e7ateurs environnementaux.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le terme anglais \u00ab damping \u00bb (ou \u00ab dampening \u00bb) d\u00e9rive du moyen anglais <em>dampen<\/em>, lui-m\u00eame issu du moyen bas allemand <em>damp<\/em>, qui renvoie \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;\u00e9touffer, d&rsquo;humidifier, d&rsquo;amortir ou de ralentir une oscillation physique. Dans les sciences de l&rsquo;ing\u00e9nieur et en physique acoustique ou m\u00e9canique, l&rsquo;amortissement (<em>damping<\/em>) d\u00e9crit la dissipation progressive de l&rsquo;\u00e9nergie cin\u00e9tique au sein d&rsquo;un syst\u00e8me oscillatoire vibrant, r\u00e9duisant ainsi l&rsquo;amplitude du signal jusqu&rsquo;au repos.<\/p>\n<p>Son importation dans le lexique de la psychologie scientifique et des sciences affectives s&rsquo;est op\u00e9r\u00e9e \u00e0 la fin du XXe si\u00e8cle pour d\u00e9crire analogiquement la diminution de l&rsquo;amplitude \u00e9motionnelle. Les psychologues cognitivistes ont emprunt\u00e9 cette m\u00e9taphore m\u00e9canique afin de conceptualiser la mani\u00e8re dont certains sch\u00e9mas mentaux freinent l&rsquo;\u00e9lan affectif positif, absorbant l&rsquo;\u00e9nergie psychologique g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par les r\u00e9ussites ou les moments d&rsquo;all\u00e9gresse.<\/p>\n<p>En langue fran\u00e7aise, bien que l&#8217;emprunt direct soit parfois usit\u00e9 dans les cercles acad\u00e9miques sp\u00e9cialis\u00e9s, les locutions \u00ab att\u00e9nuation \u00e9motionnelle \u00bb, \u00ab amortissement de l&rsquo;affect positif \u00bb ou \u00ab d\u00e9valuation cognitive du positif \u00bb constituent les \u00e9quivalents francophones les plus rigoureux et pr\u00e9cis. Elles traduisent fid\u00e8lement l&rsquo;op\u00e9ration de nivellement vers le bas qu&rsquo;exerce le sujet sur sa propre trajectoire affective.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>En fran\u00e7ais, le terme emprunt\u00e9 \u00ab damping \u00bb se prononce couramment [dam.pi\u014b] ou [d\u025bm.pi\u014b], bien que la prononciation acad\u00e9mique francis\u00e9e tende \u00e0 privil\u00e9gier l&rsquo;expression \u00ab att\u00e9nuation \u00e9motionnelle \u00bb ([a.te.ny.a.sj\u0254\u0303 e.m\u0254.sj\u0254.n\u025bl]). Il s&rsquo;agit d&rsquo;un substantif masculin lorsqu&rsquo;il est conserv\u00e9 sous sa forme anglo-saxonne (\u00ab le damping \u00bb), et d&rsquo;un syntagme nominal f\u00e9minin lorsqu&rsquo;il est traduit (\u00ab l&rsquo;att\u00e9nuation \u00bb).<\/p>\n<p>Sur le plan morphologique et syntaxique, le mot s&#8217;emploie principalement comme un nom commun ind\u00e9nombrable d\u00e9signant le processus (\u00ab s&rsquo;engager dans le damping \u00bb, \u00ab les strat\u00e9gies de damping \u00bb). Il peut \u00e9galement \u00eatre utilis\u00e9 sous forme verbale d\u00e9riv\u00e9e dans le contexte clinique anglophone (<em>to damp<\/em>, att\u00e9nuer), qui se traduit en fran\u00e7ais par les verbes \u00ab att\u00e9nuer \u00bb, \u00ab amortir \u00bb, \u00ab \u00e9mousser \u00bb ou \u00ab disqualifier \u00bb un affect positif.<\/p>\n<p>Les variantes lexicales rencontr\u00e9es dans les manuels francophones de th\u00e9rapie comportementale et cognitive incluent des formules p\u00e9riphrastiques telles que les \u00ab strat\u00e9gies de r\u00e9duction de l&rsquo;affect positif \u00bb, \u00ab la neutralisation h\u00e9donique \u00bb ou \u00ab la minoration affective \u00bb. Chacune de ces expressions s&rsquo;accorde au singulier comme au pluriel selon qu&rsquo;elle d\u00e9signe la tendance g\u00e9n\u00e9rale ou les manifestations concr\u00e8tes r\u00e9pertori\u00e9es.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>L&rsquo;att\u00e9nuation \u00e9motionnelle repr\u00e9sente un paradoxe apparent au sein des mod\u00e8les h\u00e9doniques traditionnels, lesquels postulent que l&rsquo;\u00eatre humain cherche naturellement \u00e0 maximiser son plaisir et \u00e0 minimiser sa souffrance. Ce construit postule au contraire que certains individus mettent en \u0153uvre, de mani\u00e8re automatique ou intentionnelle, des op\u00e9rations mentales destin\u00e9es \u00e0 r\u00e9duire l&rsquo;intensit\u00e9 de leurs \u00e9motions agr\u00e9ables telles que la joie, la fiert\u00e9, la gratitude ou l&rsquo;amusement. Loin d&rsquo;\u00eatre une simple manifestation de modestie sociale, il s&rsquo;agit d&rsquo;un m\u00e9canisme intrapsychique pernicieux qui alt\u00e8re la trajectoire normale de l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/%C3%89motion\">\u00e9motion<\/a> positive.<\/p>\n<p>Le champ d&rsquo;action du damping se situe chronologiquement apr\u00e8s ou pendant l&rsquo;apparition d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement positif. Contrairement aux troubles de l&rsquo;anticipation qui emp\u00eachent la pr\u00e9vision d&rsquo;une issue favorable, l&rsquo;att\u00e9nuation intervient au moment m\u00eame o\u00f9 l&rsquo;affect positif \u00e9merge, ou imm\u00e9diatement apr\u00e8s. Les pens\u00e9es qui la composent prennent fr\u00e9quemment la forme d&rsquo;autocritiques, d&rsquo;anticipations anxieuses de revers futurs, ou de comparaisons sociales d\u00e9favorables. Le sujet r\u00e9interpr\u00e8te l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement gratifiant \u00e0 travers le prisme de la vuln\u00e9rabilit\u00e9, neutralisant ainsi la lib\u00e9ration neurochimique et le sentiment de satisfaction associ\u00e9s \u00e0 la r\u00e9ussite.<\/p>\n<p>Les fronti\u00e8res conceptuelles de l&rsquo;att\u00e9nuation doivent \u00eatre d\u00e9limit\u00e9es avec rigueur par rapport \u00e0 d&rsquo;autres construits voisins. Elle ne se confond pas avec l&rsquo;anh\u00e9donie, qui d\u00e9signe l&rsquo;incapacit\u00e9 constitutionnelle ou syndromique \u00e0 ressentir du plaisir (d\u00e9ficit de r\u00e9activit\u00e9 primaire). Dans le cas du damping, le sujet poss\u00e8de la capacit\u00e9 neurologique et psychologique d&rsquo;\u00e9prouver l&rsquo;\u00e9motion positive, mais il d\u00e9ploie subs\u00e9quemment une cha\u00eene de pens\u00e9es contre-productives qui avorte pr\u00e9cocement cette sensation. Il s&rsquo;agit donc d&rsquo;une strat\u00e9gie cognitive de r\u00e9gulation secondaire dysfonctionnelle plut\u00f4t que d&rsquo;un effondrement r\u00e9ceptif primaire.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, le damping doit \u00eatre distingu\u00e9 du r\u00e9alisme d\u00e9pressif ou de la prudence pragmatique. Une saine \u00e9valuation des risques permet d&rsquo;anticiper les emb\u00fbches sans pour autant an\u00e9antir le plaisir d&rsquo;un succ\u00e8s pr\u00e9sent. L&rsquo;att\u00e9nuation \u00e9motionnelle, quant \u00e0 elle, op\u00e8re de fa\u00e7on rigide et disproportionn\u00e9e, transformant toute opportunit\u00e9 de consolidation de l&rsquo;estime de soi en un signal d&rsquo;alarme ou un motif de honte potentielle, ce qui appauvrit durablement le r\u00e9pertoire affectif de l&rsquo;individu.<\/p>\n<p>Enfin, ce processus engendre un cercle vicieux sur le plan comportemental. En limitant la r\u00e9compense subjective tir\u00e9e des interactions sociales, des r\u00e9alisations professionnelles ou des loisirs, l&rsquo;individu perd progressivement la motivation intrins\u00e8que n\u00e9cessaire pour s&rsquo;engager dans de nouvelles activit\u00e9s stimulantes. L&rsquo;amortissement cognitif aboutit ainsi \u00e0 un d\u00e9sengagement graduel du monde ext\u00e9rieur, renfor\u00e7ant l&rsquo;isolement et la vuln\u00e9rabilit\u00e9 psychopathologique.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de l&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;att\u00e9nuation \u00e9motionnelle s&rsquo;enracine dans le tournant amorc\u00e9 par la psychologie positive et les sciences cognitives \u00e0 la fin du XXe si\u00e8cle. Pendant plusieurs d\u00e9cennies, la recherche en psychologie clinique et psychiatrique s&rsquo;est focalis\u00e9e quasi exclusivement sur la r\u00e9gulation des affects n\u00e9gatifs, analysant comment les individus font face \u00e0 la peur, \u00e0 la col\u00e8re ou \u00e0 la tristesse au travers de m\u00e9canismes tels que la rumination, la r\u00e9\u00e9valuation ou l&rsquo;\u00e9vitement. Les affects positifs \u00e9taient alors consid\u00e9r\u00e9s comme intrins\u00e8quement adaptatifs et auto-stabilisateurs, ne n\u00e9cessitant pas de conceptualisation r\u00e9gulatrice approfondie.<\/p>\n<p>C&rsquo;est au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000 que des chercheurs pionniers, \u00e0 l&rsquo;instar de Fred B. Bryant, ont commenc\u00e9 \u00e0 documenter formellement les diff\u00e9rences interindividuelles dans la capacit\u00e9 \u00e0 savourer les exp\u00e9riences positives (<em>savoring<\/em>). Dans ses travaux fondateurs de 2003, Bryant identifie que certaines personnes n&rsquo;\u00e9chouent pas simplement \u00e0 savourer le moment pr\u00e9sent, mais s&rsquo;engagent activement dans ce qu&rsquo;il a qualifi\u00e9 de \u00ab kill-joy thinking \u00bb ou \u00ab pens\u00e9es g\u00e2che-joie \u00bb, premi\u00e8re \u00e9bauche empirique du damping. Parall\u00e8lement, des travaux en psychopathologie cognitive ont mis en \u00e9vidence que les personnes vuln\u00e9rables \u00e0 la d\u00e9pression traitaient l&rsquo;information positive de mani\u00e8re singuli\u00e8rement d\u00e9ficiente.<\/p>\n<p>Une avanc\u00e9e majeure est survenue en 2008 avec les travaux de Greg Feldman, Jutta Joormann et Sheri L. Johnson, qui ont formalis\u00e9 le mod\u00e8le th\u00e9orique des r\u00e9ponses aux affects positifs. Ces auteurs ont op\u00e9rationnalis\u00e9 le concept en d\u00e9montrant que le damping repr\u00e9sentait un style de r\u00e9ponse cognitif distinct, corr\u00e9l\u00e9 n\u00e9gativement avec le bien-\u00eatre subjectif et positivement avec la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 des sympt\u00f4mes d\u00e9pressifs. Leurs publications ont suscit\u00e9 un int\u00e9r\u00eat international pour l&rsquo;\u00e9tude des processus qui inhibent la joie.<\/p>\n<p>Au cours des ann\u00e9es 2010 et 2020, les recherches se sont enrichies gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;apport des neurosciences affectives et de l&rsquo;\u00e9valuation \u00e9cologique momentan\u00e9e (<em>Ecological Momentary Assessment<\/em>). Les \u00e9tudes longitudinales ont confirm\u00e9 que l&rsquo;usage chronique de strat\u00e9gies d&rsquo;att\u00e9nuation constitue un pr\u00e9dicteur prospectif robuste de rechute d\u00e9pressive, ind\u00e9pendamment du niveau initial de rumination n\u00e9gative. Le damping est ainsi pass\u00e9 du statut de simple curiosit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nologique \u00e0 celui de cible th\u00e9rapeutique incontournable dans les protocoles de soins psychologiques contemporains.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Le cadre conceptuel de l&rsquo;att\u00e9nuation \u00e9motionnelle s&rsquo;appuie en premier lieu sur la th\u00e9orie de l&rsquo;\u00e9largissement et de la construction (<em>Broaden-and-Build Theory<\/em>) d\u00e9velopp\u00e9e par la psychologue <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Barbara_Fredrickson\">Barbara Fredrickson<\/a>. Selon cette approche, les \u00e9motions positives jouent un r\u00f4le \u00e9volutif crucial : elles \u00e9largissent l&rsquo;\u00e9ventail des pens\u00e9es et des actions disponibles pour un individu \u00e0 un instant donn\u00e9, favorisant ainsi la construction durable de ressources physiques, intellectuelles et sociales. En \u00e9courtant d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment l&rsquo;\u00e9motion positive, le damping emp\u00eache cet \u00e9largissement cognitif, maintenant le sujet dans un \u00e9tat d&rsquo;attention focalis\u00e9e et d\u00e9fensive incompatible avec l&rsquo;exploration et la cr\u00e9ativit\u00e9.<\/p>\n<p>En deuxi\u00e8me lieu, le damping s&rsquo;articule \u00e9troitement avec les mod\u00e8les cognitifs de la d\u00e9pression initi\u00e9s par Aaron Beck. Selon la th\u00e9orie des sch\u00e9mas, les individus pr\u00e9dispos\u00e9s aux troubles affectifs poss\u00e8dent des structures cognitives stables constitu\u00e9es de croyances fondamentales n\u00e9gatives sur eux-m\u00eames, le monde et l&rsquo;avenir. Lorsqu&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement positif survient, il entre en contradiction directe avec ces sch\u00e9mas pr\u00e9existants. L&rsquo;individu recourt alors \u00e0 l&rsquo;att\u00e9nuation comme \u00e0 une forme d&rsquo;assimilation cognitive biais\u00e9e, disqualifiant le positif (\u00ab j&rsquo;ai juste eu de la chance \u00bb) afin de pr\u00e9server la coh\u00e9rence interne de son syst\u00e8me de croyances d\u00e9pressog\u00e8nes.<\/p>\n<p>Un troisi\u00e8me \u00e9clairage th\u00e9orique provient des mod\u00e8les de r\u00e9gulation \u00e9motionnelle de James Gross. Dans le mod\u00e8le processuel de la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/R%C3%A9gulation_%C3%A9motionnelle\">r\u00e9gulation \u00e9motionnelle<\/a>, Gross distingue les interventions ant\u00e9c\u00e9dentes (modification de la situation, d\u00e9ploiement de l&rsquo;attention, r\u00e9\u00e9valuation cognitive) des interventions focalis\u00e9es sur la r\u00e9ponse (modulation expressive ou physiologique). L&rsquo;att\u00e9nuation \u00e9motionnelle se positionne principalement comme une r\u00e9\u00e9valuation cognitive descendante (<em>top-down down-regulation<\/em>), o\u00f9 le sujet r\u00e9interpr\u00e8te la signification de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement positif pour en amoindrir l&rsquo;impact physiologique et affectif, souvent par crainte de subir une d\u00e9sillusion brutale si les circonstances venaient \u00e0 changer.<\/p>\n<p>Enfin, les approches n\u00e9o-b\u00e9havioristes et les th\u00e9ories de l&rsquo;\u00e9vitement \u00e9motionnel expliquent le recours au damping comme une strat\u00e9gie de s\u00e9curit\u00e9 m\u00e9tacognitive. L&rsquo;individu croit fermement que c\u00e9l\u00e9brer une victoire ou savourer un moment de paix attire le malheur ou rend plus vuln\u00e9rable \u00e0 un choc ult\u00e9rieur (phobie du bonheur ou <em>cherophobia<\/em>). Att\u00e9nuer la joie permet ainsi de maintenir un niveau de vigilance continu, servant de bouclier illusoire contre l&rsquo;impr\u00e9visibilit\u00e9 de l&rsquo;existence.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, typologies et dimensions<\/h3>\n<p>L&rsquo;att\u00e9nuation \u00e9motionnelle n&rsquo;est pas un bloc monolithique ; elle se compose de plusieurs dimensions cognitives et comportementales identifi\u00e9es par l&rsquo;analyse factorielle et la clinique. On distingue principalement :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La disqualification du m\u00e9rite personnel :<\/strong> Tendance \u00e0 attribuer un succ\u00e8s \u00e0 des facteurs externes, instables ou incontr\u00f4lables, tels que la chance, le hasard ou l&rsquo;aide excessive d&rsquo;autrui, minimisant la contribution de ses comp\u00e9tences propres.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;anticipation catastrophiste des cons\u00e9quences :<\/strong> Pens\u00e9es intrusives affirmant que l&rsquo;exp\u00e9rience positive pr\u00e9sente sera in\u00e9vitablement compens\u00e9e ou punie par un malheur futur (\u00ab la roue tourne \u00bb, \u00ab je vais payer cher ce moment de r\u00e9pit \u00bb).<\/li>\n<li><strong>La focalisation sur les imperfections r\u00e9siduelles :<\/strong> Tendance \u00e0 n\u00e9gliger les aspects gratifiants d&rsquo;une situation pour ne remarquer que les d\u00e9tails d\u00e9cevants, incomplets ou erron\u00e9s (maximisation des manques au d\u00e9triment des acquis).<\/li>\n<li><strong>La culpabilit\u00e9 li\u00e9e au ressenti positif :<\/strong> Sentiment de honte ou de transgression \u00e9thique \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;\u00e9prouver de la joie alors que d&rsquo;autres personnes souffrent, ou conviction intime d&rsquo;\u00eatre indigne du bonheur exp\u00e9riment\u00e9.<\/li>\n<li><strong>La projection temporelle n\u00e9gative :<\/strong> Focalisation imm\u00e9diate sur le caract\u00e8re \u00e9ph\u00e9m\u00e8re du bonheur, entra\u00eenant une tristesse anticip\u00e9e de sa disparition plut\u00f4t qu&rsquo;une jouissance de sa pr\u00e9sence actuelle.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9vitement comportemental expressif :<\/strong> R\u00e9pression volontaire des sourires, des rires ou des c\u00e9l\u00e9brations partag\u00e9es afin de ne pas para\u00eetre trop triomphant ou orgueilleux aux yeux d&rsquo;autrui.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender la m\u00e9canique concr\u00e8te de l&rsquo;att\u00e9nuation, consid\u00e9rons le cas clinique d&rsquo;\u00c9l\u00e9onore, une cadre de 34 ans pr\u00e9sentant des ant\u00e9c\u00e9dents d&rsquo;\u00e9pisodes d\u00e9pressifs r\u00e9currents. Lorsqu&rsquo;elle apprend qu&rsquo;elle vient de d\u00e9crocher une promotion tr\u00e8s convoit\u00e9e, elle ressent durant quelques secondes une bouff\u00e9e de soulagement et de joie. Cependant, presque instantan\u00e9ment, une cascade de pens\u00e9es d&rsquo;att\u00e9nuation se d\u00e9clenche : \u00ab La direction a fait une erreur de casting \u00bb, \u00ab La charge de travail va d\u00e9truire ma vie personnelle \u00bb, \u00ab Mes coll\u00e8gues vont me jalouser et me rejeter \u00bb. Au lieu de c\u00e9l\u00e9brer l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement, \u00c9l\u00e9onore quitte son bureau avec une sensation de serrement d&rsquo;estomac et un sentiment de lourdeur, ayant r\u00e9ussi \u00e0 transformer une cons\u00e9cration en source d&rsquo;angoisse.<\/p>\n<p>Un autre exemple s&rsquo;observe dans la vie affective et relationnelle avec Marc, 42 ans. Alors qu&rsquo;il passe une soir\u00e9e particuli\u00e8rement harmonieuse et chaleureuse en compagnie de sa conjointe, un sentiment profond de pl\u00e9nitude l&rsquo;envahit. Imm\u00e9diatement, une pens\u00e9e intrusive surgit : \u00ab Rien de tout cela n&rsquo;est \u00e9ternel ; un jour, l&rsquo;un de nous tombera gravement malade ou notre couple s&rsquo;effondrera \u00bb. Cette pens\u00e9e r\u00e9flexe agit comme une douche froide : Marc se met en retrait, devient taciturne et abr\u00e8ge la soir\u00e9e, illustrant comment le damping brise net la connexion \u00e9motionnelle intime au moment pr\u00e9cis o\u00f9 elle atteint son apog\u00e9e.<\/p>\n<p>Dans le domaine acad\u00e9mique, un \u00e9tudiant recevant la note maximale \u00e0 un m\u00e9moire d&rsquo;envergure peut imm\u00e9diatement att\u00e9nuer sa satisfaction en se disant : \u00ab Le professeur a surnot\u00e9 tout le monde \u00bb, ou \u00ab Cela ne prouve rien pour l&rsquo;examen final qui sera dix fois plus exigeant \u00bb. Dans chacun de ces cas, l&rsquo;individu pr\u00e9f\u00e8re saboter cognitivement son propre affect positif plut\u00f4t que de courir le risque de s&rsquo;y abandonner pleinement, illustrant la port\u00e9e universelle et invalidante de cette dynamique.<\/p>\n<h3>9. \u00c9valuation et instruments de mesure<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation psychom\u00e9trique de l&rsquo;att\u00e9nuation \u00e9motionnelle repose principalement sur des auto-questionnaires valid\u00e9s, compl\u00e9t\u00e9s par des m\u00e9thodologies d&rsquo;\u00e9chantillonnage de l&rsquo;exp\u00e9rience quotidienne. L&rsquo;outil de r\u00e9f\u00e9rence au niveau mondial est le <em>Responses to Positive Affect questionnaire<\/em> (RPA), con\u00e7u par Feldman, Joormann et Johnson en 2008. Cet instrument \u00e9value sp\u00e9cifiquement la mani\u00e8re dont les individus r\u00e9agissent \u00e0 leurs propres \u00e9motions positives \u00e0 travers trois sous-\u00e9chelles distinctes : le damping (att\u00e9nuation), la rumination centr\u00e9e sur le soi et la rumination centr\u00e9e sur l&rsquo;\u00e9motion positive. L&rsquo;\u00e9chelle de damping comprend des items tels que \u00ab Vous pensez \u00e0 quel point les choses pourraient mal tourner \u00bb ou \u00ab Vous vous rappelez que ces sentiments ne dureront pas \u00bb.<\/p>\n<p>Un autre outil fondamental est le <em>Ways of Savoring Checklist<\/em> (WOSC) \u00e9labor\u00e9 par Fred Bryant et Joseph Veroff. Cette \u00e9chelle explore les strat\u00e9gies cognitives et comportementales d\u00e9ploy\u00e9es lors d&rsquo;exp\u00e9riences positives et int\u00e8gre sp\u00e9cifiquement les comportements qualifi\u00e9s de <em>kill-joy<\/em>, constituant un \u00e9quivalent op\u00e9rationnel direct du damping. De m\u00eame, des questionnaires \u00e9valuant la peur du bonheur, tels que la <em>Fear of Happiness Scale<\/em> (Gilbert et al., 2014), fournissent un \u00e9clairage compl\u00e9mentaire sur les motifs profonds sous-tendant l&rsquo;att\u00e9nuation.<\/p>\n<p>Dans la recherche contemporaine, l&rsquo;utilisation de l&rsquo;\u00e9valuation \u00e9cologique momentan\u00e9e (ESM\/EMA) au moyen d&rsquo;applications pour t\u00e9l\u00e9phones intelligents permet d&rsquo;\u00e9tudier le ph\u00e9nom\u00e8ne en temps r\u00e9el au sein de l&rsquo;environnement naturel des sujets. Les participants indiquent \u00e0 intervalles al\u00e9atoires leur niveau d&rsquo;affect positif, la survenue d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements favorables et les strat\u00e9gies cognitives imm\u00e9diatement activ\u00e9es. Ces donn\u00e9es en flux continu permettent de mod\u00e9liser avec une grande pr\u00e9cision la pente de d\u00e9croissance de l&rsquo;affect positif cons\u00e9cutive \u00e0 l&rsquo;activation des pens\u00e9es d&rsquo;att\u00e9nuation.<\/p>\n<h3>10. Applications et pertinence pratique<\/h3>\n<p>Sur le plan des applications psychoth\u00e9rapeutiques, l&rsquo;identification du damping a profond\u00e9ment transform\u00e9 les protocoles de prise en charge cognitive et comportementale. Dans la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Th%C3%A9rapie_cognitivo-comportementale\">th\u00e9rapie cognitivo-comportementale<\/a> (TCC) classique, l&rsquo;accent a longtemps \u00e9t\u00e9 mis sur la restructuration des pens\u00e9es automatiques n\u00e9gatives li\u00e9es \u00e0 la d\u00e9tresse. Les th\u00e9rapeutes contemporains apprennent d\u00e9sormais aux patients \u00e0 rep\u00e9rer sp\u00e9cifiquement leurs pens\u00e9es automatiques d&rsquo;att\u00e9nuation lorsque des \u00e9v\u00e9nements heureux surviennent, leur permettant de s&rsquo;entra\u00eener \u00e0 la d\u00e9lectation consciente plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;amortissement syst\u00e9matique.<\/p>\n<p>Dans le cadre de la th\u00e9rapie d&rsquo;acceptation et d&rsquo;engagement (ACT) et des th\u00e9rapies bas\u00e9es sur la pleine conscience (MBCT), le travail sur l&rsquo;att\u00e9nuation consiste \u00e0 d\u00e9velopper une posture d&rsquo;accueil bienveillant \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de la joie et de la vuln\u00e9rabilit\u00e9 qui l&rsquo;accompagne. Plut\u00f4t que de fusionner avec les pens\u00e9es catastrophistes (\u00ab cela ne va pas durer \u00bb), le patient apprend \u00e0 les observer comme de simples \u00e9v\u00e9nements mentaux passagers, tout en s&rsquo;autorisant \u00e0 ressentir pleinement la sensation physique agr\u00e9able du moment pr\u00e9sent.<\/p>\n<p>Dans le monde du travail et le coaching organisationnel, la lutte contre le damping repr\u00e9sente un levier essentiel pour pr\u00e9venir l&rsquo;\u00e9puisement professionnel (<em>burnout<\/em>) et le syndrome de l&rsquo;imposteur. De nombreux cadres et professionnels performants att\u00e9nuent continuellement leurs accomplissements, ce qui les prive du sentiment de r\u00e9compense interne indispensable \u00e0 la reconstitution de leurs ressources \u00e9nerg\u00e9tiques. Enseigner la c\u00e9l\u00e9bration des succ\u00e8s collectifs et individuels constitue ainsi un axe de management strat\u00e9gique pour p\u00e9renniser l&rsquo;engagement et la sant\u00e9 mentale au travail.<\/p>\n<p>Dans le domaine \u00e9ducatif et parental, sensibiliser les \u00e9ducateurs \u00e0 ce m\u00e9canisme permet d&rsquo;\u00e9viter la transmission involontaire de sch\u00e9mas d&rsquo;att\u00e9nuation aux enfants. Des remarques parentales fr\u00e9quentes telles que \u00ab Ne te r\u00e9jouis pas trop vite \u00bb ou \u00ab Reste humble, la chute sera rude \u00bb peuvent en effet ancrer pr\u00e9cocement l&rsquo;id\u00e9e que l&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;une joie spontan\u00e9e constitue un danger, incitant l&rsquo;enfant \u00e0 adopter des r\u00e9flexes d&rsquo;att\u00e9nuation chroniques \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge adulte.<\/p>\n<h3>11. Recherches et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>La recherche empirique men\u00e9e au cours des deux derni\u00e8res d\u00e9cennies a \u00e9tabli des liens solides entre l&rsquo;att\u00e9nuation \u00e9motionnelle et diverses pathologies affectives. Les travaux s\u00e9minaux de Feldman et al. (2008) ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que des scores \u00e9lev\u00e9s de damping pr\u00e9disent significativement la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 des sympt\u00f4mes d\u00e9pressifs, m\u00eame apr\u00e8s avoir contr\u00f4l\u00e9 les niveaux de rumination n\u00e9gative g\u00e9n\u00e9rale. Ces r\u00e9sultats indiquent que la mani\u00e8re dont un individu g\u00e8re ses \u00e9motions positives constitue un facteur de risque autonome, ind\u00e9pendant de la gestion de ses \u00e9motions n\u00e9gatives.<\/p>\n<p>Dans le domaine des troubles bipolaires, les recherches de Sheri L. Johnson et de ses collaborateurs ont d\u00e9montr\u00e9 que le damping peut paradoxalement coexister avec des strat\u00e9gies d&rsquo;amplification maniaque. Certains patients bipolaires utilisent l&rsquo;att\u00e9nuation de mani\u00e8re d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e comme un r\u00e9gulateur hom\u00e9ostatique pour freiner une euphorie naissante qu&rsquo;ils redoutent de voir basculer en \u00e9pisode maniaque incontr\u00f4lable, ce qui engendre des fluctuations thymiques prononc\u00e9es.<\/p>\n<p>Les \u00e9tudes en neuro-imagerie fonctionnelle ont \u00e9galement apport\u00e9 des confirmations objectives de ce ph\u00e9nom\u00e8ne. Les travaux examinant les r\u00e9seaux de r\u00e9compense c\u00e9r\u00e9braux (incluant le striatum ventral, le noyau accumbens et le cortex pr\u00e9frontal m\u00e9dial) montrent que les individus enclins \u00e0 l&rsquo;att\u00e9nuation pr\u00e9sentent une extinction pr\u00e9coce de l&rsquo;activit\u00e9 du striatum ventral lors de la r\u00e9ception de r\u00e9compenses mon\u00e9taires ou sociales. Cette extinction neuronale est directement corr\u00e9l\u00e9e \u00e0 l&rsquo;activation concomitante de zones pr\u00e9frontales dorso-lat\u00e9rales associ\u00e9es au contr\u00f4le inhibiteur, sugg\u00e9rant que le cerveau de ces sujets exerce une r\u00e9gulation r\u00e9pressive active sur ses propres centres h\u00e9doniques.<\/p>\n<p>Plus r\u00e9cemment, des \u00e9tudes longitudinales men\u00e9es par des \u00e9quipes europ\u00e9ennes et nord-am\u00e9ricaines (telles que celles de Raes et al., 2012) ont confirm\u00e9 que le damping m\u00e9diatise la relation entre des ant\u00e9c\u00e9dents de maltraitance infantile ou d&rsquo;attachement ins\u00e9cure et le d\u00e9veloppement ult\u00e9rieur de troubles d\u00e9pressifs chroniques. L&rsquo;amortissement cognitif appara\u00eet ainsi comme une cicatrice psychologique fonctionnelle issue d&rsquo;environnements pr\u00e9coces instables ou invalidants.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations socioculturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>L&rsquo;interpr\u00e9tation et la valeur adaptative de l&rsquo;att\u00e9nuation \u00e9motionnelle varient de mani\u00e8re consid\u00e9rable selon les contextes culturels et philosophiques. Dans les soci\u00e9t\u00e9s occidentales individualistes, domin\u00e9es par ce que certains sociologues appellent une injonction au bonheur et \u00e0 l&rsquo;affirmation de soi, le damping est quasi unanimement consid\u00e9r\u00e9 comme une anomalie dysfonctionnelle ou un d\u00e9ficit psychologique \u00e0 \u00e9radiquer, l&rsquo;individu \u00e9tant encourag\u00e9 \u00e0 maximiser sa fiert\u00e9 et son accomplissement personnel.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, dans de nombreuses cultures collectivistes d&rsquo;Asie de l&rsquo;Est (impr\u00e9gn\u00e9es de philosophie bouddhiste, tao\u00efste ou confuc\u00e9enne), l&rsquo;att\u00e9nuation des \u00e9motions positives de haute activation (comme l&rsquo;exultation ou l&rsquo;orgueil) est souvent per\u00e7ue comme une pratique sage et socialement responsable. La recherche transculturelle, notamment incarn\u00e9e par les travaux de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Shigehiro_Oishi\">Shigehiro Oishi<\/a> ou de Jeanne Tsai, a mis en \u00e9vidence le concept d&rsquo;harmonie dialectique : le bonheur et la tristesse sont per\u00e7us comme interd\u00e9pendants, la joie excessive \u00e9tant vue comme le pr\u00e9sage d&rsquo;un d\u00e9clin imminent (le principe du Yin et du Yang).<\/p>\n<p>Dans ces soci\u00e9t\u00e9s, temp\u00e9rer l&rsquo;expression de son succ\u00e8s permet \u00e9galement de pr\u00e9server la coh\u00e9sion sociale, d&rsquo;\u00e9viter de susciter l&rsquo;envie ou la jalousie d&rsquo;autrui et de maintenir l&rsquo;harmonie du groupe. Par cons\u00e9quent, les corr\u00e9lations n\u00e9gatives observ\u00e9es en Occident entre les scores de damping et les indices de bien-\u00eatre subjectif sont nettement plus faibles, voire inexistantes, chez des populations asiatiques traditionnelles. Ces constats invitent les cliniciens \u00e0 faire preuve d&rsquo;une grande prudence avant de pathologiser toute strat\u00e9gie de retenue affective sans avoir pr\u00e9alablement analys\u00e9 le syst\u00e8me de valeurs au sein duquel \u00e9volue le sujet.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites conceptuelles<\/h3>\n<p>Malgr\u00e9 sa pertinence empirique, le construit de damping fait l&rsquo;objet de plusieurs d\u00e9bats m\u00e9thodologiques et th\u00e9oriques au sein de la communaut\u00e9 scientifique. L&rsquo;une des controverses majeures concerne la fronti\u00e8re t\u00e9nue entre une r\u00e9gulation \u00e9motionnelle d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e et un automatisme cognitif passif. Certains chercheurs avancent que ce que l&rsquo;on nomme damping regroupe sans distinction des tentatives conscientes de mod\u00e9rer son affect (comme le fait de se calmer avant une r\u00e9union importante) et des intrusions mentales involontaires issues de sch\u00e9mas d\u00e9pressifs rigides, brouillant ainsi la nature volontaire du concept.<\/p>\n<p>Une autre limite r\u00e9side dans la pr\u00e9dominance quasi exclusive des mesures par auto-questionnaires r\u00e9trospectifs dans la litt\u00e9rature. Ces instruments exposent les donn\u00e9es \u00e0 des biais de m\u00e9moire et \u00e0 des distorsions cognitives : une personne actuellement d&rsquo;humeur d\u00e9pressive aura tendance \u00e0 surestimer le fait qu&rsquo;elle g\u00e2che habituellement ses moments de joie, amplifiant artificiellement la corr\u00e9lation entre les deux construits. Bien que l&rsquo;\u00e9chantillonnage de l&rsquo;exp\u00e9rience momentan\u00e9e pallie en partie ce biais, des protocoles exp\u00e9rimentaux en laboratoire plus rigoureux demeurent n\u00e9cessaires pour \u00e9tudier le damping en action.<\/p>\n<p>Enfin, le d\u00e9bat persiste quant \u00e0 la sp\u00e9cificit\u00e9 clinique du damping vis-\u00e0-vis d&rsquo;autres construits transdiagnostiques tels que l&rsquo;intol\u00e9rance \u00e0 l&rsquo;incertitude ou l&rsquo;\u00e9vitement exp\u00e9rientiel. Pour plusieurs th\u00e9oriciens de l&rsquo;\u00e9cole comportementale contextuelle, le damping ne constituerait pas un m\u00e9canisme distinct en soi, mais simplement une modalit\u00e9 particuli\u00e8re d&rsquo;\u00e9vitement de la vuln\u00e9rabilit\u00e9 \u00e9motionnelle, remettant en cause l&rsquo;utilit\u00e9 de multiplier les \u00e9tiquettes diagnostiques pour d\u00e9signer des ph\u00e9nom\u00e8nes d&rsquo;inhibition globale.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions fondamentales<\/h3>\n<p>Une bonne compr\u00e9hension du concept requiert de le situer au sein de sa n\u00e9buleuse s\u00e9mantique et de le confronter \u00e0 des notions proches :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Savoring (D\u00e9lectation) :<\/strong> Antonyme conceptuel direct du damping. Processus par lequel une personne porte d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment son attention sur les sensations et les pens\u00e9es agr\u00e9ables suscit\u00e9es par une exp\u00e9rience positive afin de les amplifier et d&rsquo;en prolonger la dur\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>Anh\u00e9donie :<\/strong> Incapacit\u00e9 syndromique ou neurobiologique primaire \u00e0 ressentir du plaisir. Contrairement \u00e0 l&rsquo;anh\u00e9donie o\u00f9 l&rsquo;\u00e9motion positive n&rsquo;est pas ou peu g\u00e9n\u00e9r\u00e9e, le damping suppose que l&rsquo;\u00e9motion positive \u00e9merge, mais qu&rsquo;elle est imm\u00e9diatement \u00e9touff\u00e9e par des pens\u00e9es n\u00e9gatives subs\u00e9quentes.<\/li>\n<li><strong>Rumination d\u00e9pressive :<\/strong> Focalisation r\u00e9p\u00e9titive et passive sur les causes, la signification et les cons\u00e9quences de la d\u00e9tresse ou de la tristesse. La rumination op\u00e8re sur l&rsquo;affect n\u00e9gatif pour l&rsquo;approfondir, tandis que le damping cible l&rsquo;affect positif pour le d\u00e9truire.<\/li>\n<li><strong>\u00c9moussement affectif (<em>Blunting<\/em>) :<\/strong> R\u00e9duction globale de l&rsquo;intensit\u00e9 de toutes les r\u00e9ponses \u00e9motionnelles (positives comme n\u00e9gatives), souvent d&rsquo;origine pharmacologique (effets secondaires d&rsquo;antid\u00e9presseurs) ou li\u00e9e \u00e0 des affections neurologiques ou psychotiques, sans qu&rsquo;intervienne n\u00e9cessairement une strat\u00e9gie cognitive active.<\/li>\n<li><strong>Ch\u00e9rophobie (Peur du bonheur) :<\/strong> Croyance selon laquelle \u00eatre trop heureux ou manifester de la joie expose in\u00e9vitablement \u00e0 des repr\u00e9sailles ou \u00e0 des catastrophes futures. La ch\u00e9rophobie constitue fr\u00e9quemment la motivation m\u00e9tacognitive sous-jacente qui d\u00e9clenche le m\u00e9canisme d&rsquo;att\u00e9nuation.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et enseignements majeurs<\/h3>\n<p>L&rsquo;att\u00e9nuation \u00e9motionnelle repr\u00e9sente un volet fondamental et longtemps n\u00e9glig\u00e9 de la dynamique affective humaine. Elle nous enseigne que la d\u00e9tresse psychologique ne d\u00e9coule pas uniquement d&rsquo;un exc\u00e8s de pens\u00e9es douloureuses face \u00e0 l&rsquo;adversit\u00e9, mais tout autant de l&rsquo;inaptitude \u00e0 h\u00e9berger, nourrir et tol\u00e9rer la joie lorsque celle-ci se pr\u00e9sente. En sabotant de l&rsquo;int\u00e9rieur les moments de satisfaction et de connexion, l&rsquo;individu s&rsquo;enferme dans une forteresse s\u00e9curitaire mais aride, se prot\u00e9geant des d\u00e9sillusions potentielles au prix d&rsquo;un appauvrissement existentiel profond.<\/p>\n<p>Pour la pratique clinique contemporaine, le rep\u00e9rage de ce m\u00e9canisme invite \u00e0 une r\u00e9orientation des interventions th\u00e9rapeutiques. Gu\u00e9rir d&rsquo;une d\u00e9pression ou traverser un trouble anxieux ne saurait se r\u00e9sumer \u00e0 faire taire les id\u00e9es sombres ; il est tout aussi imp\u00e9ratif de r\u00e9apprendre \u00e0 savourer, d&rsquo;autoriser l&rsquo;\u00e9mergence des affects positifs sans les miner par le scepticisme, et de tol\u00e9rer la douce vuln\u00e9rabilit\u00e9 inh\u00e9rente au bonheur. C&rsquo;est en d\u00e9mantelant pas \u00e0 pas ces r\u00e9flexes d&rsquo;amortissement que le sujet peut enfin restaurer sa vitalit\u00e9 h\u00e9donique et r\u00e9investir pleinement le cours de sa propre existence.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Beck, A. T. (1979). <em>Cognitive therapy of depression<\/em>. Guilford Press.<\/li>\n<li>Bryant, F. B. (2003). Savoring Beliefs Inventory (SBI): A scale for measuring beliefs about savouring. <em>Cognition &#038; Emotion<\/em>, 17(2), 175\u2013196. https:\/\/doi.org\/10.1080\/02699930302294<\/li>\n<li>Feldman, G. C., Joormann, J., &#038; Johnson, S. L. (2008). Responses to positive affect: Development and initial validation of the Responses to Positive Affect questionnaire. <em>Cognitive Therapy and Research<\/em>, 32(4), 507\u2013525. https:\/\/doi.org\/10.1007\/s10608-006-9084-z<\/li>\n<li>Fredrickson, B. L. (2001). The role of positive emotions in positive psychology: The broaden-and-build theory of positive emotions. <em>American Psychologist<\/em>, 56(3), 218\u2013226. https:\/\/doi.org\/10.1037\/0003-066X.56.3.218<\/li>\n<li>Gilbert, P., McEwan, K., Gibbons, L., Chotai, S., Duarte, J., &#038; Matos, M. (2012). Fears of compassion and happiness in relation to alexithymia, mindfulness, and self-criticism. <em>Psychology and Psychotherapy: Theory, Research and Practice<\/em>, 85(4), 374\u2013390. https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.2044-8341.2011.02046.x<\/li>\n<li>Gross, J. J. (2015). Emotion regulation: Current status and future prospects. <em>Psychological Inquiry<\/em>, 26(1), 1\u201326. https:\/\/doi.org\/10.1080\/1047840X.2014.940781<\/li>\n<li>Raes, F., Daems, K., Feldman, G. C., &#038; Johnson, S. L. (2012). A French adaptation of the Responses to Positive Affect questionnaire. <em>European Journal of Psychological Assessment<\/em>, 28(2), 112\u2013118.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;att\u00e9nuation \u00e9motionnelle (damping) d\u00e9signe une strat\u00e9gie cognitive par laquelle un individu temp\u00e8re ou neutralise activement ses \u00e9motions positives naissantes.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[3,839,4632],"tags":[964,43631,43632,484,93,18365,20321],"class_list":["post-25956","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-psychologie-clinique","category-regulation-emotionnelle","category-sciences-affectives","tag-anhedonie","tag-attenuation-emotionnelle","tag-damping","tag-depression","tag-psychologie-cognitive","tag-regulation-affective","tag-savoring"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/25956","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/25956\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=25956"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=25956"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=25956"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}