{"id":25868,"date":"2026-11-08T17:59:07","date_gmt":"2026-11-08T17:59:07","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=cycle-de-la-violence"},"modified":"2026-11-08T17:59:07","modified_gmt":"2026-11-08T17:59:07","slug":"cycle-de-la-violence","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=cycle-de-la-violence","title":{"rendered":"Cycle de la violence : Comprendre l&rsquo;engrenage"},"content":{"rendered":"<p>La persistance de la maltraitance au sein des relations interpersonnelles constitue l&rsquo;une des \u00e9nigmes cliniques et criminologiques les plus complexes des sciences humaines contemporaines. Pourquoi et comment des individus demeurent-ils captifs d&rsquo;interactions relationnelles destructrices au p\u00e9ril de leur int\u00e9grit\u00e9 physique et psychologique ? Le concept de cycle de la violence fournit une grille de lecture fondamentale pour d\u00e9crypter les dynamiques d&rsquo;escalade, de sid\u00e9ration et de r\u00e9conciliation factice qui structurent les violences intrafamiliales et conjugales.<\/p>\n<h2>Cycle de la violence<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>Le <strong>cycle de la violence<\/strong> d\u00e9signe un mod\u00e8le th\u00e9orique et clinique d\u00e9crivant le caract\u00e8re r\u00e9p\u00e9titif, pr\u00e9visible et progressif des violences conjugales et relationnelles, caract\u00e9ris\u00e9 par une alternance cyclique de phases de tension, d&rsquo;agression aigu\u00eb et de r\u00e9mission trompeuse. D\u00e9velopp\u00e9 initialement pour conceptualiser la dynamique victimaire et le maintien sous emprise au sein du couple, ce mod\u00e8le met en lumi\u00e8re le pi\u00e8ge psychologique qui neutralise la capacit\u00e9 de fuite de la victime tout en renfor\u00e7ant l&#8217;emprise coercitive de l&rsquo;agresseur.<\/p>\n<p>Dans une acception \u00e9largie en sociologie et en psychopathologie du d\u00e9veloppement, l&rsquo;expression renvoie \u00e9galement \u00e0 la transmission interg\u00e9n\u00e9rationnelle des comportements violents et traumatiques. Selon cette perspective d\u00e9veloppementale, l&rsquo;exposition pr\u00e9coce \u00e0 la violence durant l&rsquo;enfance majore significativement le risque d&rsquo;exercer des s\u00e9vices ou d&rsquo;en subir \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge adulte, perp\u00e9tuant ainsi une cha\u00eene de dysfonctionnements relationnels \u00e0 travers les g\u00e9n\u00e9rations familiales successives.<\/p>\n<p>Au sens strict de la psychologie clinique, le concept op\u00e9rationnalise la mani\u00e8re dont des \u00e9pisodes violents s&rsquo;inscrivent dans une circularit\u00e9 temporelle auto-entretenue. Cette dynamique ne constitue en aucun cas un simple conflit de couple sym\u00e9trique, mais un dispositif unilat\u00e9ral de domination syst\u00e9mique, d&rsquo;intimidation chronique et de d\u00e9samor\u00e7age psychique, rendant la rupture relationnelle particuli\u00e8rement difficile en raison de remaniements cognitifs et affectifs profonds chez la personne violent\u00e9e.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origines linguistiques<\/h3>\n<p>Le terme \u00ab cycle \u00bb tire ses racines \u00e9tymologiques du grec ancien <em>kuklos<\/em> (\u03ba\u03cd\u03ba\u03bb\u03bf\u03c2), signifiant litt\u00e9ralement \u00ab cercle \u00bb, \u00ab roue \u00bb ou \u00ab r\u00e9volution astronomique \u00bb, qui a donn\u00e9 le latin <em>cyclus<\/em> pour d\u00e9signer une suite r\u00e9currente d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements revenant continuellement dans le m\u00eame ordre. Le mot \u00ab violence \u00bb, quant \u00e0 lui, proc\u00e8de du latin <em>violentia<\/em>, d\u00e9riv\u00e9 de l&rsquo;adjectif <em>violens<\/em> (\u00ab imp\u00e9tueux \u00bb, \u00ab furieux \u00bb), lui-m\u00eame rattach\u00e9 au substantif <em>vis<\/em> qui renvoie \u00e0 la force, \u00e0 la vigueur ou \u00e0 la contrainte physique exerc\u00e9e ill\u00e9gitimement contre la volont\u00e9 d&rsquo;autrui.<\/p>\n<p>L&rsquo;assemblage conceptuel moderne \u00ab cycle of violence \u00bb a \u00e9t\u00e9 formellement introduit dans la litt\u00e9rature scientifique anglo-saxonne par la psychologue clinicienne am\u00e9ricaine <a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Lenore_E._Walker\">Lenore E. Walker<\/a> dans son ouvrage pionnier <em>The Battered Woman<\/em> (1979). Walker a forg\u00e9 cette formule pour formaliser les r\u00e9cits cliniques de centaines de femmes victimes de violences conjugales, constatant que les agressions n&rsquo;\u00e9taient ni sporadiques ni totalement al\u00e9atoires, mais s&rsquo;organisaient selon un sch\u00e9ma circulaire r\u00e9current.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, la criminologie d\u00e9veloppementale a adopt\u00e9 cette formulation dans les ann\u00e9es 1980 et 1990, notamment avec les travaux empiriques s\u00e9minaux de Cathy Spatz Widom (1989) consacr\u00e9s au \u00ab cycle de la violence \u00bb comme hypoth\u00e8se de transmission \u00e9cologique de la d\u00e9linquance et des abus de l&rsquo;enfance vers l&rsquo;\u00e2ge adulte. En langue fran\u00e7aise, le syntagme s&rsquo;est impos\u00e9 dans les corpus psychiatriques, juridiques et psycho-l\u00e9gaux au cours des ann\u00e9es 1980 et 1990 pour d\u00e9signer l&rsquo;\u00e9chafaudage dynamique des violences conjugales et familiales.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et statut grammatical<\/h3>\n<p>En fran\u00e7ais contemporain, \u00ab cycle de la violence \u00bb est un syntagme nominal masculin singulier (prononciation phon\u00e9tique standard : \/sikl d\u0259 la vj\u0254l\u0251\u0303s\/). Il est invariable quant \u00e0 son articulation s\u00e9mantique de base, bien qu&rsquo;il puisse \u00eatre employ\u00e9 au pluriel (\u00ab les cycles de la violence \u00bb) lorsqu&rsquo;il d\u00e9crit la multiplicit\u00e9 des \u00e9pisodes au sein d&rsquo;une m\u00eame dyade ou une pluralit\u00e9 de trajectoires victimaires distinctes.<\/p>\n<p>Sur le plan morphosyntaxique, l&rsquo;expression associe le nom recteur \u00ab cycle \u00bb, dot\u00e9 d&rsquo;une valeur aspectuelle de r\u00e9p\u00e9tition et de p\u00e9riodicit\u00e9 ferm\u00e9e, \u00e0 un compl\u00e9ment d\u00e9terminatif pr\u00e9positionnel \u00ab de la violence \u00bb. Dans la litt\u00e9rature psycho-l\u00e9gale, il s&#8217;emploie fr\u00e9quemment avec des verbes d&rsquo;action ou de rupture relationnelle tels que \u00ab d\u00e9samorcer \u00bb, \u00ab enrayer \u00bb, \u00ab briser \u00bb ou \u00ab perp\u00e9tuer le cycle de la violence \u00bb.<\/p>\n<p>On rel\u00e8ve des variantes terminologiques contextuelles telles que \u00ab cycle des violences conjugales \u00bb, \u00ab cycle de l&rsquo;agression \u00bb ou, dans le registre de la sociologie criminologique, \u00ab cycle interg\u00e9n\u00e9rationnel de la violence \u00bb. Bien que compl\u00e9mentaires, ces d\u00e9clinaisons r\u00e9f\u00e8rent \u00e0 des unit\u00e9s d&rsquo;analyse distinctes : la dynamique microsyst\u00e9mique du couple pour le premier, et la trajectoire macrosyst\u00e9mique longitudinale pour le second.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender le cycle de la violence avec rigueur, il est imp\u00e9ratif de rompre avec l&rsquo;illusion d&rsquo;une agressivit\u00e9 d\u00e9sorganis\u00e9e ou d&rsquo;une simple perte de contr\u00f4le impulsive. Dans le cadre th\u00e9orique pos\u00e9 par Lenore Walker, la violence au sein du couple s&rsquo;articule comme un m\u00e9canisme adaptatif paradoxal mis en \u0153uvre par l&rsquo;agresseur afin d&rsquo;asseoir, de pr\u00e9server et de restaurer un sentiment tout-puissant d&#8217;emprise sur sa victime. Le cycle se d\u00e9ploie usuellement selon une trajectoire triphasique dont la temporalit\u00e9 tend \u00e0 se contracter au fil des r\u00e9currences : la phase d&rsquo;accumulation des tensions, la phase d&rsquo;explosion ou d&rsquo;agression aigu\u00eb, et la phase de lune de miel ou de r\u00e9mission complaisante.<\/p>\n<p>Dans la premi\u00e8re phase, dite d&rsquo;accumulation des tensions (<em>tension-building phase<\/em>), le climat relationnel s&rsquo;alourdit insidieusement. L&rsquo;agresseur manifeste une irritabilit\u00e9 croissante, des reproches futiles, de la mauvaise humeur et des micro-agressions verbales ou para-verbales. Durant cette p\u00e9riode, la victime adopte des conduites d&rsquo;hypervigilance extr\u00eame, marchant symboliquement sur des \u00ab \u0153ufs \u00bb, s&rsquo;effor\u00e7ant d&rsquo;apaiser l&rsquo;agresseur, d&rsquo;anticiper ses d\u00e9sirs et de neutraliser tout pr\u00e9texte conflictuel. Cependant, cette tentative de d\u00e9samor\u00e7age est structurellement asym\u00e9trique : l&rsquo;agresseur cherche inconsciemment ou consciemment un exutoire pour restaurer son autorit\u00e9, rendant l&rsquo;issue violente in\u00e9vitable.<\/p>\n<p>La deuxi\u00e8me phase, l&rsquo;\u00e9pisode d&rsquo;agression aigu\u00eb (<em>acute battering incident<\/em>), marque l&rsquo;irruption brutale de la d\u00e9charge violente. Elle peut se manifester sous forme d&rsquo;agressions physiques, d&rsquo;abus sexuels, de violences psychologiques intenses, de destructions d&rsquo;objets ou de menaces explicites de mort. Cette phase se caract\u00e9rise par une rupture radicale de la communication et par l&rsquo;impuissance totale de la victime \u00e0 arr\u00eater le d\u00e9cha\u00eenement destructeur. L&rsquo;agresseur op\u00e8re ici une d\u00e9charge cathartique violente qui annihile momentan\u00e9ment l&rsquo;angoisse de s\u00e9paration ou le besoin de domination qui le tourmente.<\/p>\n<p>La troisi\u00e8me phase, couramment qualifi\u00e9e de \u00ab lune de miel \u00bb (<em>honeymoon phase<\/em>) ou de r\u00e9conciliation, constitue le pivot addictif et paradoxal du cycle. Soulag\u00e9 de sa tension interne, l&rsquo;agresseur manifeste une contrition apparente, implore le pardon, offre des cadeaux, jure que l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement ne se reproduira jamais et reporte souvent la responsabilit\u00e9 de l&rsquo;acte sur des facteurs ext\u00e9rieurs (stress professionnel, alcool) ou sur la victime elle-m\u00eame (\u00ab tu m&rsquo;as pouss\u00e9 \u00e0 bout \u00bb). C&rsquo;est durant cette p\u00e9riode que la victime, d\u00e9sireuse de retrouver la relation id\u00e9ale initiale, accorde son pardon, nourrissant l&rsquo;espoir illusoire d&rsquo;une r\u00e9demption. Ce r\u00e9pit r\u00e9active l&rsquo;<a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Traumatic_bonding\">attachement traumatique<\/a> et r\u00e9tablit l&#8217;emprise psychique.<\/p>\n<p>Avec l&rsquo;\u00e9coulement du temps et l&rsquo;absence d&rsquo;intervention th\u00e9rapeutique ou judiciaire, le cycle ne reste pas stationnaire : il d\u00e9crit une trajectoire en spirale descendante. La phase de lune de miel se raccourcit progressivement pour finir par s&rsquo;\u00e9roder compl\u00e8tement, tandis que la phase d&rsquo;accumulation des tensions devient permanente et que les \u00e9pisodes aigus d&rsquo;agression gagnent en fr\u00e9quence, en intensit\u00e9 et en l\u00e9talit\u00e9. La victime se retrouve alors enferm\u00e9e dans un \u00e9tat de d\u00e9tresse acquise, incapable de concevoir des issues s\u00e9curisantes.<\/p>\n<h3>5. D\u00e9veloppement historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9mergence du concept de cycle de la violence s&rsquo;inscrit au carrefour des mouvements f\u00e9ministes de la fin des ann\u00e9es 1960 et des premiers protocoles de recherche en psychologie clinique consacr\u00e9s aux violences domestiques. Jusqu&rsquo;au milieu des ann\u00e9es 1970, les violences conjugales \u00e9taient largement invisibilis\u00e9es, rel\u00e9gu\u00e9es au statut d&rsquo;affaires priv\u00e9es ou pathologis\u00e9es \u00e0 travers le prisme fallacieux du \u00ab masochisme f\u00e9minin \u00bb, th\u00e9orisant que les victimes prenaient un plaisir inconscient \u00e0 subir des s\u00e9vices.<\/p>\n<p>En 1979, Lenore Walker publie <em>The Battered Woman<\/em>, marquant une rupture paradigmatique radicale. En s&rsquo;appuyant sur l&rsquo;\u00e9valuation empirique de 435 femmes victimes de violences, Walker formalise la th\u00e9orie du cycle en trois phases et articule ce mod\u00e8le \u00e0 la th\u00e9orie de la r\u00e9signation apprise emprunt\u00e9e \u00e0 Martin Seligman. Cette avanc\u00e9e th\u00e9orique a permis de d\u00e9pathologiser la victime : l&rsquo;incapacit\u00e9 \u00e0 quitter le conjoint violent n&rsquo;\u00e9tait plus imput\u00e9e \u00e0 une anomalie caract\u00e9rielle, mais \u00e0 un effondrement psychologique induit par l&rsquo;impr\u00e9visibilit\u00e9 et la circularit\u00e9 r\u00e9p\u00e9t\u00e9e des traumatismes.<\/p>\n<p>Au cours des ann\u00e9es 1980, le concept gagne le terrain judiciaire, servant de socle \u00e0 la conceptualisation du \u00ab syndrome de la femme battue \u00bb (<em>Battered Woman Syndrome<\/em>). Cette notion m\u00e9dico-l\u00e9gale a \u00e9t\u00e9 introduite dans les cours de justice pour soutenir des d\u00e9fenses de l\u00e9gitime d\u00e9fense diff\u00e9r\u00e9e lors de parricides ou d&rsquo;homicides conjugaux perp\u00e9tr\u00e9s par des victimes de violences chroniques, comme lors du proc\u00e8s embl\u00e9matique d&rsquo;Ibn-Tamas v. United States en 1979.<\/p>\n<p>\u00c0 partir des ann\u00e9es 1990, des sociologues et criminologues, notamment Cathy Spatz Widom, \u00e9largissent la port\u00e9e de la notion en examinant le versant \u00e9tiologique et interg\u00e9n\u00e9rationnel. \u00c0 travers des \u00e9tudes de cohortes longitudinales prospectives rigoureuses, Widom a mesur\u00e9 quantitativement le risque accru de criminalit\u00e9 et de comportements agressifs chez les adultes ayant souffert de n\u00e9gligences graves ou de maltraitance physique dans l&rsquo;enfance. Parall\u00e8lement, des r\u00e9visions th\u00e9oriques francophones, notamment les travaux de Marie-France Hirigoyen sur le harc\u00e8lement moral et l&#8217;emprise, ont enrichi la grille de lecture en int\u00e9grant la dimension corrosive des micro-violences psychologiques quotidiennes.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Le cycle de la violence prend appui sur plusieurs \u00e9difices th\u00e9oriques majeurs de la psychologie, des neurosciences cognitives et de la sociologie comportementale. Le premier fondement r\u00e9side dans la th\u00e9orie de l&rsquo;apprentissage social (<em>Social Learning Theory<\/em>) formul\u00e9e par <a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Albert_Bandura\">Albert Bandura<\/a>. Selon cette approche, l&rsquo;agression n&rsquo;est pas une simple pulsion biologique inn\u00e9e, mais un comportement acquis par modelage vicariant. Un enfant t\u00e9moin de sch\u00e9mas de coercition conjugale apprend par imitation que la violence constitue une strat\u00e9gie efficace et l\u00e9gitime pour r\u00e9soudre des conflits, r\u00e9guler sa propre anxi\u00e9t\u00e9 et asseoir sa pr\u00e9\u00e9minence relationnelle.<\/p>\n<p>Le second pilier th\u00e9orique est la th\u00e9orie de l&rsquo;impuissance apprise ou de la <a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Learned_helplessness\">r\u00e9signation apprise<\/a> introduite par Martin Seligman. Lorsqu&rsquo;un individu est soumis de fa\u00e7on r\u00e9p\u00e9t\u00e9e \u00e0 des stimuli aversifs in\u00e9vitables et impr\u00e9visibles, il d\u00e9veloppe un d\u00e9ficit motivationnel, cognitif et \u00e9motionnel profond. Dans le cycle de la violence, l&rsquo;arbitraire des explosions agressives d\u00e9truit le sentiment d&rsquo;auto-efficacit\u00e9 de la victime. M\u00eame lorsque des fen\u00eatres d&rsquo;opportunit\u00e9 objectives pour fuir la relation apparaissent, la victime demeure paralys\u00e9e par la conviction acquise que toute action \u00e9mancipatrice est vou\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9chec ou entra\u00eenera des repr\u00e9sailles mortelles.<\/p>\n<p>Le troisi\u00e8me cadre fondamental est celui de la th\u00e9orie du renforcement intermittent et de l&rsquo;attachement traumatique, conceptualis\u00e9e par Donald Dutton et Susan Painter. Les alternances brutales entre menaces l\u00e9thales et marques d\u00e9monstratives de tendresse lors de la phase de lune de miel g\u00e9n\u00e8rent une d\u00e9pendance neurobiologique et affective puissante. Sur le plan neurophysiologique, la lib\u00e9ration massive de cortisol et d&rsquo;adr\u00e9naline en phase de d\u00e9tresse, suivie par un afflux brusque d&rsquo;ocytocine, de dopamine et d&rsquo;endorphines lors du soulagement et du pardon, cr\u00e9e un ancrage relationnel extr\u00eamement tenace, structurellement comparable aux m\u00e9canismes de l&rsquo;addiction comportementale.<\/p>\n<p>Enfin, la perspective \u00e9cosyst\u00e9mique d&rsquo;Urie Bronfenbrenner permet d&rsquo;articuler le cycle de la violence aux dynamiques structurelles de la soci\u00e9t\u00e9. Le cycle intrapersonnel et dyadique est renforc\u00e9 par des facteurs m\u00e9sosyst\u00e9miques (isolement social d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment entretenu par l&rsquo;agresseur) et macrosyst\u00e9miques (normes patriarcales, in\u00e9galit\u00e9s de genre, tol\u00e9rance culturelle des violences, d\u00e9faillances des dispositifs de protection l\u00e9gale), cr\u00e9ant ainsi une cl\u00f4ture environnementale \u00e9tanche autour du foyer violent.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>La d\u00e9composition analytique du cycle de la violence met en \u00e9vidence plusieurs phases structurelles, dimensions d&rsquo;action et variantes s\u00e9miologiques :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Phase 1 : L&rsquo;accumulation des tensions :<\/strong> Installation insidieuse de l&rsquo;hostilit\u00e9, survenue de silences punitifs, de sarcasmes cibl\u00e9s, d&rsquo;exigences d\u00e9raisonnables et d&rsquo;une surveillance obsessive des faits et gestes du partenaire. La victime rationalise ces comportements pour pr\u00e9server l&rsquo;\u00e9quilibre familial.<\/li>\n<li><strong>Phase 2 : L&rsquo;\u00e9pisode de crise ou agression aigu\u00eb :<\/strong> Rupture manifeste de l&rsquo;inhibition de l&rsquo;agresseur. Cette composante se traduit par des actes de violence verbale, psychologique, physique, \u00e9conomique ou sexuelle d&rsquo;une intensit\u00e9 explosive, abolissant tout espace de n\u00e9gociation dialogique.<\/li>\n<li><strong>Phase 3 : La justification et la d\u00e9responsabilisation :<\/strong> Phase transitoire o\u00f9 l&rsquo;agresseur banalise les faits, nie l&rsquo;ampleur des s\u00e9vices inflig\u00e9s, invoque l&rsquo;alcool, le stress ou adopte une strat\u00e9gie d&rsquo;inversion victimaire culpabilisatrice (\u00ab regarde ce que tu m&rsquo;as forc\u00e9 \u00e0 faire \u00bb).<\/li>\n<li><strong>Phase 4 : La r\u00e9conciliation (\u00ab Lune de miel \u00bb) :<\/strong> D\u00e9ploiement de conduites de s\u00e9duction, de repentir et de soins r\u00e9parateurs. L&rsquo;agresseur promet une transformation radicale, renfor\u00e7ant l&rsquo;illusion d&rsquo;un retour au bonheur originaire et reportant la d\u00e9cision de rupture chez la victime.<\/li>\n<li><strong>Dimension de coercition unilat\u00e9rale :<\/strong> Contrairement \u00e0 la violence situationnelle de couple (o\u00f9 le conflit est r\u00e9ciproque), le cycle est gouvern\u00e9 par un besoin de contr\u00f4le unilat\u00e9ral asym\u00e9trique, caract\u00e9ristique du terrorisme intime th\u00e9oris\u00e9 par Michael P. Johnson.<\/li>\n<li><strong>Dimension interg\u00e9n\u00e9rationnelle du cycle :<\/strong> Transmission longitudinale o\u00f9 les sch\u00e9mas cognitifs de victimisation ou de perp\u00e9tration sont internalis\u00e9s par les enfants t\u00e9moins, devenant des scripts relationnels script\u00e9s pour leurs futures relations conjugales.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour mat\u00e9rialiser la trajectoire clinique du cycle de la violence, l&rsquo;analyse de situations types offre une compr\u00e9hension fine de son d\u00e9ploiement empirique.<\/p>\n<p><strong>Vignette clinique 1 : Le cycle conjugal classique sous emprise<\/strong><br \/>Julien et Claire sont mari\u00e9s depuis quatre ans. Progressivement, Julien commence \u00e0 manifester des signes de frustration r\u00e9currente au retour du travail. Claire constate que des d\u00e9tails anodins (un retard de dix minutes, un repas l\u00e9g\u00e8rement trop sal\u00e9) provoquent des regards mena\u00e7ants et des claquements de portes intempestifs. C&rsquo;est la phase de tension : Claire s&rsquo;\u00e9vertue \u00e0 faire taire les enfants, pr\u00e9pare scrupuleusement les affaires de Julien et s&rsquo;isole de ses amies pour \u00e9viter d&rsquo;attiser sa jalousie. Un soir, pr\u00e9textant un appel t\u00e9l\u00e9phonique re\u00e7u par Claire, Julien perd le contr\u00f4le : il d\u00e9truit son t\u00e9l\u00e9phone, la plaque violemment contre un mur et l&rsquo;insulte violemment pendant deux heures (agression aigu\u00eb). Le lendemain matin, Julien s&rsquo;effondre en larmes dans la cuisine, affol\u00e9 par son propre geste. Il lui ach\u00e8te des fleurs, promet de d\u00e9buter une psychoth\u00e9rapie et lui assure qu&rsquo;elle est l&rsquo;unique amour de sa vie (lune de miel). Claire, touch\u00e9e par sa vuln\u00e9rabilit\u00e9 et esp\u00e9rant sauver son foyer, retire sa plainte. Six mois plus tard, la phase de lune de miel a presque disparu, et les violences physiques se sont banalis\u00e9es au rythme d&rsquo;une crise bimensuelle.<\/p>\n<p><strong>Vignette clinique 2 : La transmission interg\u00e9n\u00e9rationnelle de la violence<\/strong><br \/>Marc a grandi dans un climat d&rsquo;abus physique s\u00e9v\u00e8re o\u00f9 son p\u00e8re battait r\u00e9guli\u00e8rement sa m\u00e8re lors de crises de col\u00e8re r\u00e9gul\u00e9es par l&rsquo;alcool. T\u00e9moin impuissant, Marc a internalis\u00e9 la croyance fondamentale que la vuln\u00e9rabilit\u00e9 \u00e9motionnelle \u00e9quivaut \u00e0 un danger de mort et que la survie exige de dominer l&rsquo;autre. Adulte, face aux conflits d&rsquo;intimit\u00e9 avec sa propre conjointe, Marc \u00e9prouve une angoisse d&rsquo;abandon aigu\u00eb qu&rsquo;il ne parvient pas \u00e0 verbaliser. Cette angoisse se convertit instantan\u00e9ment en rage projective : d\u00e8s que son \u00e9pouse formule un d\u00e9saccord, il recourt \u00e0 l&rsquo;intimidation physique et aux menaces verbales, reproduisant \u00e0 l&rsquo;identique les patterns comportementaux qu&rsquo;il condamnait moralement chez son p\u00e8re durant son enfance.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation psychom\u00e9trique et criminologique du cycle de la violence et de ses dynamiques coercitives s&rsquo;appuie sur une batterie d&rsquo;outils standardis\u00e9s valid\u00e9s internationalement. En milieu clinique comme en expertise judiciaire, le praticien doit imp\u00e9rativement appr\u00e9cier la fr\u00e9quence, la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 et la circularit\u00e9 des conduites abusives.<\/p>\n<p>L&rsquo;un des instruments les plus utilis\u00e9s en victimologie est le <em>Conflict Tactics Scale<\/em> (CTS-2), d\u00e9velopp\u00e9 par Murray Straus et ses collaborateurs. Ce questionnaire \u00e9value cinq dimensions des interactions conjugales : la n\u00e9gociation, l&rsquo;agression psychologique, l&rsquo;agression physique mineure et s\u00e9v\u00e8re, les agressions sexuelles et les blessures physiques cons\u00e9cutives. Bien qu&rsquo;il mesure quantitativement les tactiques agressives, le CTS-2 fait l&rsquo;objet de r\u00e9serves, car il isole souvent les actes de leur contexte d&#8217;emprise et de domination unilat\u00e9rale.<\/p>\n<p>Pour \u00e9valuer sp\u00e9cifiquement le risque l\u00e9tal inh\u00e9rent \u00e0 l&rsquo;acc\u00e9l\u00e9ration du cycle, la criminologue Jacquelyn Campbell a con\u00e7u la <em>Danger Assessment<\/em> (DA). Cet outil m\u00e9dico-l\u00e9gal explore vingt indicateurs hautement pr\u00e9dictifs du f\u00e9minicide, incluant l&rsquo;escalade de la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 des violences, la possession d&rsquo;armes \u00e0 feu, les menaces de mort, la jalousie d\u00e9lirante, les tentatives d&rsquo;\u00e9tranglement manuel et la rupture r\u00e9cente initi\u00e9e par la victime. Plus le score est \u00e9lev\u00e9, plus le cycle se trouve dans une phase de rupture imminente \u00e0 potentiel l\u00e9tal maximal.<\/p>\n<p>Sur le plan psychologique individuel, les cliniciens recourent \u00e0 des inventaires \u00e9valuant l&rsquo;\u00e9tat de stress post-traumatique (ESPT), comme la <em>PCL-5<\/em> (Posttraumatic Stress Disorder Checklist for DSM-5), ainsi qu&rsquo;\u00e0 des \u00e9chelles mesurant l&rsquo;attachement traumatique et la r\u00e9signation acquise. L&rsquo;\u00e9valuation doit \u00e9galement sonder l&rsquo;amn\u00e9sie post-traumatique, la dissociation p\u00e9ri-traumatique et les cognitions de culpabilit\u00e9 auto-attribu\u00e9e, qui agissent comme des verrous psychiques bloquant la sortie de l&rsquo;engrenage relationnel.<\/p>\n<h3>10. Applications et pertinence pratique<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension du cycle de la violence innerve une pluralit\u00e9 de champs d&rsquo;action sociale, clinique et juridique. En th\u00e9rapie victimologique individuelle, identifier les \u00e9tapes du cycle permet d&rsquo;amorcer un travail de psycho\u00e9ducation fondamental. Lorsque la victime comprend que les marques d&rsquo;amour de la phase de lune de miel ne traduisent pas une r\u00e9mission durable mais constituent une phase structurante de l&rsquo;abus, elle peut d\u00e9culpabiliser, d\u00e9construire l&rsquo;espoir magique du changement spontan\u00e9 de l&rsquo;agresseur et \u00e9laborer un plan de s\u00e9curit\u00e9 r\u00e9aliste.<\/p>\n<p>Dans le domaine judiciaire et p\u00e9nal, le mod\u00e8le a profond\u00e9ment modifi\u00e9 la prise en charge des victimes par les services d&rsquo;enqu\u00eate et les magistrats. Autrefois, le retrait fr\u00e9quent des plaintes par les victimes \u00e9tait interpr\u00e9t\u00e9 comme un signe d&rsquo;incoh\u00e9rence ou de fausset\u00e9 de l&rsquo;accusation. Aujourd&rsquo;hui, les professionnels form\u00e9s reconnaissent dans cette r\u00e9tractation la signature clinique embl\u00e9matique de la phase de r\u00e9conciliation ou de la peur des repr\u00e9sailles cons\u00e9cutive \u00e0 l&rsquo;accumulation des tensions. Cette prise de conscience a favoris\u00e9 la mise en place de politiques de poursuites judiciaires proactives sans obligation de maintien de plainte par la victime.<\/p>\n<p>Au niveau de la pr\u00e9vention et du travail social, le mod\u00e8le a donn\u00e9 naissance aux protocoles d&rsquo;intervention structur\u00e9s, tels que le <a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Duluth_model\">mod\u00e8le de Duluth<\/a> (<em>Duluth Domestic Abuse Intervention Project<\/em>). Ce programme communautaire r\u00e9articule le cycle de la violence autour de la c\u00e9l\u00e8bre \u00ab roue du pouvoir et du contr\u00f4le \u00bb (<em>Power and Control Wheel<\/em>), aidant les intervenants \u00e0 rep\u00e9rer les tactiques invisibles de domination (coercition \u00e9conomique, chantage affectif, utilisation des enfants, privil\u00e8ge masculin) qui pr\u00e9parent le terrain aux explosions physiques.<\/p>\n<p>Enfin, dans le champ des programmes de responsabilisation pour auteurs de violences conjugales, la prise de conscience par l&rsquo;agresseur de sa propre trajectoire cyclique est indispensable. Le travail th\u00e9rapeutique vise \u00e0 rep\u00e9rer les signaux pr\u00e9curseurs corporels et cognitifs de la phase d&rsquo;accumulation des tensions (pens\u00e9es automatiques de victimisation, sensations de col\u00e8re somatis\u00e9e) afin d&rsquo;enseigner des techniques de d\u00e9sescalade, de gestion de crise (temps d&rsquo;arr\u00eat ou <em>time-out<\/em>) et de restructuration de l&#8217;empathie.<\/p>\n<h3>11. Recherches et preuves empiriques<\/h3>\n<p>L&rsquo;exploration empirique du cycle de la violence a fait l&rsquo;objet d&rsquo;une volumineuse litt\u00e9rature scientifique au cours des quatre derni\u00e8res d\u00e9cennies. Les investigations longitudinales de Cathy Spatz Widom, publi\u00e9es d\u00e8s 1989 dans la revue <em>Science<\/em> sous le titre <em>The Cycle of Violence<\/em>, constituent une r\u00e9f\u00e9rence incontournable. En suivant prospectivement une cohorte de plus de 1 500 individus depuis l&rsquo;enfance jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e2ge adulte, Widom a d\u00e9montr\u00e9 que le fait d&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9 victime de s\u00e9vices physiques ou d&rsquo;abus graves dans l&rsquo;enfance augmentait la probabilit\u00e9 d&rsquo;arrestation ult\u00e9rieure pour violences criminelles d&rsquo;environ 38 %. Ses travaux ont cependant nuanc\u00e9 tout d\u00e9terminisme m\u00e9canique : la majorit\u00e9 des enfants maltrait\u00e9s ne deviennent pas des agresseurs violents, ce qui a stimul\u00e9 les recherches sur les facteurs de r\u00e9silience et les tuteurs de d\u00e9veloppement.<\/p>\n<p>Les \u00e9tudes de Donald Dutton sur les corr\u00e9lats psychopathologiques des hommes violents ont apport\u00e9 un \u00e9clairage fondamental sur l&rsquo;instabilit\u00e9 cyclique. Dutton a mis en \u00e9vidence que les agresseurs cycliques chroniques pr\u00e9sentent une pr\u00e9valence tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9e de traits d&rsquo;organisation de la personnalit\u00e9 limite (<em>borderline<\/em>) associ\u00e9s \u00e0 un attachement ins\u00e9cure-anxieux ou d\u00e9sorganis\u00e9. Chez ces profils, la proximit\u00e9 affective intime g\u00e9n\u00e8re une angoisse d&rsquo;engloutissement, tandis que la moindre distance relationnelle d\u00e9clenche une panique d&rsquo;abandon. Ce dilemme identitaire insolubilisable alimente directement l&rsquo;alternance entre fureur destructrice et supplications de pardon.<\/p>\n<p>Dans le domaine des neurosciences affectives, des \u00e9tudes d&rsquo;imagerie c\u00e9r\u00e9brale ont analys\u00e9 les s\u00e9quelles neurobiologiques chez les victimes expos\u00e9es \u00e0 la r\u00e9p\u00e9tition cyclique des violences. Les chercheurs ont observ\u00e9 une hyperr\u00e9activit\u00e9 de l&rsquo;amygdale coupl\u00e9e \u00e0 un hypofonctionnement du cortex pr\u00e9frontal ventrom\u00e9dian, alt\u00e9rant la prise de d\u00e9cision en situation de stress intense. Ces donn\u00e9es confirment que le maintien dans la relation ne rel\u00e8ve pas d&rsquo;une d\u00e9cision rationnelle d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e, mais d&rsquo;une alt\u00e9ration temporaire des m\u00e9canismes de r\u00e9gulation \u00e9motionnelle induite par un traumatisme complexe prolong\u00e9.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>L&rsquo;expression et le d\u00e9roulement du cycle de la violence sont profond\u00e9ment fa\u00e7onn\u00e9s par les contextes socioculturels, religieux et communautaires dans lesquels les individus \u00e9voluent. Dans les soci\u00e9t\u00e9s \u00e0 forte structure collectiviste et patriarcale, les seuils de tol\u00e9rance communautaire \u00e0 la violence maritale sont souvent plus \u00e9lev\u00e9s, rendant la d\u00e9nonciation des violences particuli\u00e8rement co\u00fbteuse sur le plan social. La phase de justification et de d\u00e9responsabilisation s&rsquo;appuie alors non seulement sur des arguments individuels, mais sur des pr\u00e9ceptes culturels valorisant l&rsquo;ob\u00e9issance de l&rsquo;\u00e9pouse ou la sauvegarde de l&rsquo;honneur familial \u00e0 tout prix.<\/p>\n<p>Au sein des populations migrantes ou minoritaires, le cycle de la violence peut \u00eatre exacerb\u00e9 par des vuln\u00e9rabilit\u00e9s structurelles sp\u00e9cifiques : isolement linguistique, m\u00e9connaissance des droits juridiques locaux, pr\u00e9carit\u00e9 du statut de s\u00e9jour administratif ou peur des discriminations institutionnelles. L&rsquo;agresseur peut alors utiliser la menace d&rsquo;une expulsion ou de la perte de garde des enfants comme un instrument central d&rsquo;amplification de la tension et de verrouillage du silence victimaire.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, dans les contextes occidentaux post-industriels caract\u00e9ris\u00e9s par des politiques rigoureuses d&rsquo;\u00e9galit\u00e9 de genre, le cycle adopte fr\u00e9quemment des formes plus pernicieuses et invisibles. Les agresseurs instruits et int\u00e9gr\u00e9s socialement d\u00e9laissent parfois la violence physique directe au profit d&rsquo;une violence psychologique sophistiqu\u00e9e (gazouillage ou manipulation mentale, coercition reproductive, surveillance num\u00e9rique via logiciels espions), reproduisant rigoureusement la dynamique cyclique d&rsquo;assujettissement sans laisser de traces corporelles imm\u00e9diatement objectivables.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites conceptuelles<\/h3>\n<p>Bien que le mod\u00e8le du cycle de la violence de Lenore Walker ait constitu\u00e9 une avanc\u00e9e d\u00e9cisive pour la visibilisation des victimes, il a fait l&rsquo;objet de critiques th\u00e9oriques et m\u00e9thodologiques substantielles au sein de la communaut\u00e9 scientifique.<\/p>\n<p>La critique la plus saillante \u00e9mane du sociologue am\u00e9ricain <a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Evan_Stark\">Evan Stark<\/a>, th\u00e9oricien du concept de <em>coercive control<\/em> (contr\u00f4le coercitif). Stark reproche au mod\u00e8le de Walker de focaliser excessivement l&rsquo;attention sur les \u00ab incidents \u00bb violents physiques discrets et ponctuels, occultant la r\u00e9alit\u00e9 permanente et continue de la captivit\u00e9 domestique. Selon Stark, la violence conjugale ne fonctionne pas n\u00e9cessairement par crises intermittentes suivies de r\u00e9pits idylliques : elle s&rsquo;apparente plut\u00f4t \u00e0 une prise d&rsquo;otages au quotidien o\u00f9 le contr\u00f4le, la privation d&rsquo;autonomie financi\u00e8re et la surveillance permanente s&rsquo;exercent sans discontinuit\u00e9, m\u00eame en l&rsquo;absence totale d&rsquo;agression physique explosive.<\/p>\n<p>D&rsquo;autres chercheurs ont soulign\u00e9 que la troisi\u00e8me phase, celle de la lune de miel, est loin d&rsquo;\u00eatre universelle. De nombreuses \u00e9tudes empiriques d\u00e9montrent que dans un nombre significatif de relations abusives chroniques, les agresseurs ne manifestent aucune contrition ni tendresse apr\u00e8s l&rsquo;agression ; l&rsquo;\u00e9pisode violent est simplement suivi d&rsquo;un silence pesant ou d&rsquo;une indiff\u00e9rence hostile, sans aucun geste d&rsquo;apaisement amoureux. Pr\u00e9senter la phase de lune de miel comme une composante obligatoire du mod\u00e8le peut inciter des intervenants \u00e0 disqualifier le v\u00e9cu de victimes chez qui cette phase r\u00e9paratrice n&rsquo;appara\u00eet jamais.<\/p>\n<p>Enfin, le mod\u00e8le originel de Walker a parfois \u00e9t\u00e9 critiqu\u00e9 pour son risque de pathologisation indirecte de la victime \u00e0 travers l&rsquo;\u00e9tiquette de \u00ab r\u00e9signation acquise \u00bb. Des th\u00e9oriciennes f\u00e9ministes contemporaines soulignent que ce qui est per\u00e7u de l&rsquo;ext\u00e9rieur comme de la passivit\u00e9 r\u00e9sign\u00e9e constitue en r\u00e9alit\u00e9 une s\u00e9rie de strat\u00e9gies de r\u00e9sistance active et de gestion du risque extr\u00eamement lucides : la victime coop\u00e8re temporairement, dissimule ses intentions et attend le moment le plus s\u00e9curis\u00e9 pour fuir, sachant que la p\u00e9riode de s\u00e9paration constitue statistiquement la phase o\u00f9 le risque d&rsquo;homicide est le plus \u00e9lev\u00e9.<\/p>\n<h3>14. Termes associ\u00e9s et distinctions conceptuelles<\/h3>\n<p>Une rigueur scientifique exige de diff\u00e9rencier le cycle de la violence d&rsquo;autres concepts connexes de la psychopathologie relationnelle :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Contr\u00f4le coercitif (<em>Coercive Control<\/em>) :<\/strong> Sch\u00e9ma continu et insidieux de comportements intimidants, d&rsquo;isolement et de privation de libert\u00e9 impos\u00e9 par un partenaire. Contrairement au cycle \u00e9pisodique, le contr\u00f4le coercitif est une micro-r\u00e9gulation permanente de l&rsquo;existence quotidienne qui n&rsquo;attend pas la mont\u00e9e d&rsquo;une crise pour s&rsquo;exercer.<\/li>\n<li><strong>Violence situationnelle de couple :<\/strong> Conflit conjugal caract\u00e9ris\u00e9 par une escalade bilat\u00e9rale et sym\u00e9trique lors de situations de stress aigu, sans dynamique unilat\u00e9rale de domination ni volont\u00e9 syst\u00e9matique d&rsquo;instaurer une emprise permanente. Elle ne suit pas le cycle de l&rsquo;assujettissement th\u00e9oris\u00e9 par Walker.<\/li>\n<li><strong>Conflit de couple ordinaire :<\/strong> Divergence d&rsquo;int\u00e9r\u00eats ou de points de vue au sein de laquelle les deux partenaires conservent un statut d&rsquo;\u00e9galit\u00e9, le droit d&rsquo;expression et la capacit\u00e9 de n\u00e9gocier librement sans crainte de repr\u00e9sailles physiques ou psychologiques.<\/li>\n<li><strong>Ali\u00e9nation relationnelle et emprise psychologique :<\/strong> Processus psychique par lequel un manipulateur d\u00e9truit l&rsquo;autonomie critique et le jugement d&rsquo;une personne par manipulation mentale, disqualification insidieuse et paradoxes communicationnels constants.<\/li>\n<li><strong>Transmission interg\u00e9n\u00e9rationnelle du traumatisme :<\/strong> R\u00e9percussion des effets traumatiques d&rsquo;une g\u00e9n\u00e9ration \u00e0 l&rsquo;autre par le biais de l&rsquo;\u00e9pig\u00e9n\u00e9tique, des failles de l&rsquo;attachement pr\u00e9coce et des non-dits familiaux, qui peut nourrir le cycle sans n\u00e9cessairement reproduire des violences physiques manifestes.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s \u00e0 retenir<\/h3>\n<p>Le cycle de la violence demeure un concept cardinal pour quiconque cherche \u00e0 d\u00e9chiffrer la nature complexe et pernicieuse de la maltraitance relationnelle et conjugale. Loin d&rsquo;\u00eatre le fruit du hasard ou d&rsquo;un simple dysfonctionnement communicatif ponctuel, il mat\u00e9rialise une dynamique circulaire ferm\u00e9e o\u00f9 l&rsquo;agresseur mobilise la tension, l&rsquo;intimidation et des phases illusoires de s\u00e9duction pour p\u00e9renniser son pouvoir absolu.<\/p>\n<p>Sur le plan psychodynamique, l&rsquo;alternance d&rsquo;agressions aigu\u00ebs et de moments de contrition pi\u00e8ge la victime dans un attachement traumatique profond renforc\u00e9 par un \u00e9tat d&rsquo;impuissance acquise. L&rsquo;espoir du retour permanent de l&rsquo;agresseur aimant et d\u00e9sol\u00e9 constitue le moteur principal qui entrave la d\u00e9cision de rupture et retarde la mise en s\u00e9curit\u00e9.<\/p>\n<p>Sur le plan pr\u00e9ventif et th\u00e9rapeutique, briser ce cycle requiert une action coordonn\u00e9e pluridisciplinaire. La fin de l&#8217;emprise suppose la d\u00e9construction des sentiments d&rsquo;auto-accusation chez la victime, la mise en place d&rsquo;une protection juridique et physique \u00e9tanche, une prise en charge sp\u00e9cialis\u00e9e du traumatisme psychique, et l&rsquo;abandon imp\u00e9ratif de toute complaisance soci\u00e9tale face aux conduites d&rsquo;intimidation intrafamiliale.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Bandura, A. (1977). <em>Social Learning Theory<\/em>. Prentice-Hall. <a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Social_learning_theory\">Consulter la notice conceptuelle<\/a>.<\/li>\n<li>Campbell, J. C. (2004). Assessing dangerousness in domestic violence cases: History, issues, and recommendations. <em>Violence Against Women<\/em>, 10(1), 14-34. <a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Danger_Assessment\">Consulter la documentation Danger Assessment<\/a>.<\/li>\n<li>Dutton, D. G., &#038; Painter, S. (1993). Emotional attachments in abusive relationships: A test of traumatic bonding theory. <em>Violence and Victims<\/em>, 8(2), 105-120. <a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Traumatic_bonding\">En savoir plus sur l&rsquo;attachement traumatique<\/a>.<\/li>\n<li>Seligman, M. E. P. (1975). <em>Helplessness: On Depression, Development, and Death<\/em>. W. H. Freeman. <a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Learned_helplessness\">Consulter l&rsquo;article sur la r\u00e9signation apprise<\/a>.<\/li>\n<li>Walker, L. E. (1979). <em>The Battered Woman<\/em>. Harper &#038; Row. <a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Lenore_E._Walker\">Notice biographique et bibliographique de Lenore Walker<\/a>.<\/li>\n<li>Widom, C. S. (1989). The cycle of violence. <em>Science<\/em>, 244(4901), 160-166.<\/li>\n<li>Stark, E. (2007). <em>Coercive Control: The Entrapment of Women in Personal Life<\/em>. Oxford University Press.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le cycle de la violence conceptualise la dynamique r\u00e9p\u00e9titive et progressive des violences relationnelles, articulant tension, crise et fausse r\u00e9conciliation.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[72,3,13],"tags":[43484,43483,22349,43485,2002,8732],"class_list":["post-25868","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-criminologie","category-psychologie-clinique","category-psychologie-legale","tag-attachement-traumatique","tag-cycle-de-la-violence","tag-emprise-psychologique","tag-lenore-walker","tag-traumatisme-relationnel","tag-violences-conjugales"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/25868","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/25868\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=25868"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=25868"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=25868"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}