{"id":25804,"date":"2026-11-08T16:02:20","date_gmt":"2026-11-08T16:02:20","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=curare-mecanismes-synaptiques-conscience"},"modified":"2026-11-08T16:02:20","modified_gmt":"2026-11-08T16:02:20","slug":"curare-mecanismes-synaptiques-conscience","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=curare-mecanismes-synaptiques-conscience","title":{"rendered":"Curare : M\u00e9canismes synaptiques et conscience"},"content":{"rendered":"<p>D\u00e9couvert dans les for\u00eats tropicales d&rsquo;Am\u00e9rique du Sud comme un redoutable poison de chasse avant de devenir l&rsquo;un des instruments les plus r\u00e9volutionnaires de la pharmacologie et des neurosciences modernes, le curare incarne une fronti\u00e8re biologique fascinante entre la motricit\u00e9 corporelle et la lucidit\u00e9 mentale. En paralysant sp\u00e9cifiquement les muscles squelettiques sans alt\u00e9rer les fonctions cognitives sup\u00e9rieures ni les voies de la sensibilit\u00e9, cette substance a permis aux chercheurs de diss\u00e9quer la communication neurochimique \u00e0 la jonction neuromusculaire et de transformer radicalement la pratique de l&rsquo;anesth\u00e9sie contemporaine.<\/p>\n<h2>Curare<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>Le <strong>curare<\/strong> d\u00e9signe g\u00e9n\u00e9riquement un ensemble d&rsquo;extraits v\u00e9g\u00e9taux hautement toxiques d&rsquo;origine amazonienne, dont le principe actif majeur agit comme un <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Antagoniste_(pharmacologie)\">antagoniste comp\u00e9titif<\/a> des r\u00e9cepteurs nicotiniques de l&rsquo;ac\u00e9tylcholine situ\u00e9s sur la membrane postsynaptique de la plaque motrice. Cette substance pharmacologique bloque sp\u00e9cifiquement la transmission de l&rsquo;influx nerveux du motoneurone vers la fibre musculaire stri\u00e9e, provoquant une paralysie flasque g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e progressive qui aboutit \u00e0 la mort par asphyxie en l&rsquo;absence de ventilation artificielle.<\/p>\n<p>D&rsquo;un point de vue neuropsychologique et m\u00e9dical, le curare se distingue par son incapacit\u00e9 fondamentale \u00e0 traverser la barri\u00e8re h\u00e9mato-enc\u00e9phalique en raison de sa polarit\u00e9 et de ses groupements ammoniums quaternaires. Par cons\u00e9quent, l&rsquo;inhibition motrice totale qu&rsquo;il produit s&rsquo;accompagne d&rsquo;une pr\u00e9servation absolue de l&rsquo;\u00e9tat de conscience, des facult\u00e9s intellectuelles, de la m\u00e9moire et de la perception de la douleur, constituant un paradigme clinique et exp\u00e9rimental singulier de d\u00e9couplage psychosomatique.<\/p>\n<p>Dans la nosologie pharmacologique actuelle, le terme englobe \u00e0 la fois les pr\u00e9parations traditionnelles am\u00e9rindiennes, les alcalo\u00efdes naturels purs tels que la <em>d-tubocurarine<\/em>, et la vaste classe des agents myorelaxants non d\u00e9polarisants de synth\u00e8se (v\u00e9curonium, rocuronium, atracurium) utilis\u00e9s quotidiennement en milieu anesth\u00e9sique et en r\u00e9animation.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le mot \u00ab curare \u00bb est un emprunt direct aux langues indig\u00e8nes de la famille tupi-guarani et caribe parl\u00e9es par les peuples du bassin de l&rsquo;Amazone et de l&rsquo;Or\u00e9noque. Les variantes phon\u00e9tiques originelles comprennent les vocables <em>urary<\/em>, <em>uiraery<\/em>, <em>wurali<\/em>, <em>ourari<\/em> ou <em>woorari<\/em>, compos\u00e9s de racines indig\u00e8nes signifiant litt\u00e9ralement \u00ab poison \u00bb ou \u00ab la substance qui fait tomber les oiseaux \u00bb (de <em>uira<\/em>, \u00ab oiseau \u00bb, et <em>\u00e9<\/em>, \u00ab liquide \u00bb ou \u00ab extrait \u00bb).<\/p>\n<p>Lors des premi\u00e8res exp\u00e9ditions europ\u00e9ennes au XVIe et XVIIe si\u00e8cles, les explorateurs et chroniqueurs ont transcrit ce terme sous diverses formes orthographiques, notamment <em>ourari<\/em> dans les r\u00e9cits de Sir Walter Raleigh en 1596, ou <em>curari<\/em> dans les correspondances scientifiques des naturalistes espagnols et portugais. L&rsquo;adaptation fran\u00e7aise \u00ab curare \u00bb s&rsquo;est d\u00e9finitivement stabilis\u00e9e au d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle \u00e0 la suite des travaux fondateurs du baron Alexander von Humboldt et d&rsquo;Aim\u00e9 Bonpland, qui d\u00e9crivirent avec minutie la fabrication du poison par les chamanes d&rsquo;Esmeralda.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 de la d\u00e9signation de la substance brute, la racine a engendr\u00e9 un champ lexical technique \u00e9tendu en langue fran\u00e7aise : le verbe transitif \u00ab curariser \u00bb (administrer un agent curarisant pour abolir le tonus musculaire), le substantif \u00ab curarisation \u00bb (\u00e9tat pharmacologique r\u00e9sultant de ce blocage) et l&rsquo;adjectif \u00ab curarisant \u00bb, attestant de l&rsquo;int\u00e9gration profonde de ce compos\u00e9 dans la conceptualisation biom\u00e9dicale moderne.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Sur le plan phon\u00e9tique, le vocable se prononce [ky.\u0281a\u0281] en fran\u00e7ais standard. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un substantif masculin (un curare, le curare), dont le pluriel prend la marque r\u00e9guli\u00e8re \u00ab curares \u00bb ([ky.\u0281a\u0281]), d\u00e9signant alors les diff\u00e9rentes vari\u00e9t\u00e9s r\u00e9gionales de la pr\u00e9paration ou les diverses mol\u00e9cules chimiques appartenant \u00e0 cette classe pharmacologique.<\/p>\n<p>Dans le discours scientifique, le mot peut \u00eatre employ\u00e9 comme nom commun d\u00e9signant le poison traditionnel, comme d\u00e9signation g\u00e9n\u00e9rique d&rsquo;une famille d&rsquo;alcalo\u00efdes (les curares), ou en apposition fonctionnelle \u00e0 valeur adjectivale dans des syntagmes sp\u00e9cialis\u00e9s tels que \u00ab effet curare \u00bb ou \u00ab bloc curare \u00bb. Son d\u00e9riv\u00e9 adjectival \u00ab curarisant \u00bb s&#8217;emploie aussi bien comme qualificatif (\u00ab agent curarisant \u00bb) que comme nom commun (\u00ab un curarisant puissant \u00bb).<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Le curare repr\u00e9sente l&rsquo;un des arch\u00e9types les plus puissants du blocage synaptique s\u00e9lectif. Pour comprendre son m\u00e9canisme intime, il convient de se pencher sur l&rsquo;architecture de la jonction neuromusculaire. Dans des conditions physiologiques normales, la d\u00e9polarisation pr\u00e9synaptique d&rsquo;un motoneurone spinal entra\u00eene l&rsquo;exocytose d&rsquo;ac\u00e9tylcholine dans la fente synaptique. Ces neurotransmetteurs diffusent et se lient aux r\u00e9cepteurs nicotiniques pentam\u00e9riques situ\u00e9s sur les replis jonctionnels de la membrane musculaire, provoquant l&rsquo;ouverture des canaux sodiques, l&rsquo;apparition d&rsquo;un potentiel de plaque motrice et la contraction musculaire subs\u00e9quente.<\/p>\n<p>Les alcalo\u00efdes du curare agissent par antagonisme comp\u00e9titif r\u00e9versible. En raison de leur structure spatiale comportant deux t\u00eates cationiques s\u00e9par\u00e9es par une distance sp\u00e9cifique d&rsquo;environ 1,4 nanom\u00e8tre, la mol\u00e9cule de tubocurarine vient se loger au niveau des sites de liaison alpha-delta et alpha-gamma du r\u00e9cepteur nicotinique, sans pour autant d\u00e9clencher l&rsquo;ouverture du pore ionique. Elle emp\u00eache physiquement l&rsquo;ac\u00e9tylcholine endog\u00e8ne d&rsquo;activer le r\u00e9cepteur. Tant que la concentration synaptique de curare demeure sup\u00e9rieure \u00e0 celle de l&rsquo;ac\u00e9tylcholine, le potentiel de plaque motrice reste sous le seuil d&rsquo;excitabilit\u00e9 \u00e9lectrique, annulant totalement toute possibilit\u00e9 de contraction musculaire.<\/p>\n<p>La cin\u00e9tique de la paralysie induite par le curare ob\u00e9it \u00e0 un ordre anatomique rigoureux et pr\u00e9visible. Les premiers muscles touch\u00e9s sont ceux dot\u00e9s de petites unit\u00e9s motrices \u00e0 fr\u00e9quence de d\u00e9charge \u00e9lev\u00e9e : les muscles oculomoteurs extrins\u00e8ques, entra\u00eenant une diplopie et une pt\u00f4se palp\u00e9brale, suivis imm\u00e9diatement par les muscles de la phonation, de la d\u00e9glutition et de la mimique faciale. La paralysie s&rsquo;\u00e9tend ensuite aux extr\u00e9mit\u00e9s distales des membres, gagne les muscles proximaux, puis la musculature du tronc, de l&rsquo;abdomen et les muscles intercostaux. Le diaphragme, muscle respiratoire le plus r\u00e9sistant \u00e0 l&rsquo;action des curarisants en raison de sa densit\u00e9 r\u00e9ceptorielle et de son m\u00e9tabolisme, succombe en dernier lieu, provoquant l&rsquo;asphyxie terminale.<\/p>\n<p>Un principe fondamental de l&rsquo;action du curare r\u00e9side dans sa s\u00e9lectivit\u00e9 tissulaire absolue. Ne traversant pas la barri\u00e8re h\u00e9mato-enc\u00e9phalique, le curare ne perturbe en rien le fonctionnement du cortex c\u00e9r\u00e9bral, des structures sous-corticales ou des voies ascendantes somatosensorielles. De surcro\u00eet, il n&rsquo;exerce aucune action anesth\u00e9siante, analg\u00e9sique, s\u00e9dative ou amn\u00e9sique. Un sujet sous l&rsquo;effet exclusif du curare est enferm\u00e9 dans un corps totalement inerte : il entend, comprend, ressent la douleur physique et per\u00e7oit l&rsquo;angoisse panique de l&rsquo;\u00e9touffement sans pouvoir esquisser le moindre mouvement ni \u00e9mettre le moindre son, r\u00e9alisant un \u00e9tat artificiel de d\u00e9aff\u00e9rentation motrice totale comparable au syndrome de verrouillage (<em>locked-in syndrome<\/em>).<\/p>\n<h3>5. D\u00e9veloppement historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire du curare constitue l&rsquo;une des transitions les plus spectaculaires de la toxicologie ethnographique vers la m\u00e9decine de pr\u00e9cision. Les premi\u00e8res observations occidentales remontent aux chroniques de Pierre Martyr d&rsquo;Anghiera au d\u00e9but du XVIe si\u00e8cle, rapportant comment les guerriers indig\u00e8nes d\u00e9cimaient les conquistadors \u00e0 l&rsquo;aide de fl\u00e8ches tremp\u00e9es dans un suc v\u00e9g\u00e9tal visqueux et fatal. Pendant plus de deux si\u00e8cles, la pr\u00e9paration de ce poison resta envelopp\u00e9e de myst\u00e8res, m\u00ealant r\u00e9alit\u00e9 botanique et l\u00e9gendes sur les vapeurs mortelles d\u00e9gag\u00e9es par les chaudrons des sorciers amazoniens.<\/p>\n<p>En 1814, le naturaliste britannique Charles Waterton, en collaboration avec le m\u00e9decin Benjamin Collins Brodie, r\u00e9alisa une exp\u00e9rience princeps qui posa le premier jalon de la r\u00e9animation moderne. Ayant inject\u00e9 une dose l\u00e9tale de curare (appel\u00e9 alors <em>wouralia<\/em>) \u00e0 une \u00e2nesse, les chercheurs constat\u00e8rent l&rsquo;arr\u00eat respiratoire et la mort apparente de l&rsquo;animal. Waterton pratiqua imm\u00e9diatement une incision trach\u00e9ale et maintint une insufflation pulmonaire artificielle rythm\u00e9e \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;un soufflet d&rsquo;atelier pendant plusieurs heures. Lorsque le curare fut m\u00e9tabolis\u00e9 et \u00e9limin\u00e9 par l&rsquo;organisme, l&rsquo;\u00e2nesse reprit sa respiration spontan\u00e9e et se releva indemne, d\u00e9montrant que la toxicit\u00e9 du curare \u00e9tait r\u00e9versible si la m\u00e9canique ventilatoire \u00e9tait m\u00e9caniquement pr\u00e9serv\u00e9e.<\/p>\n<p>Le tournant fondamental de la physiologie exp\u00e9rimentale survint au milieu du XIXe si\u00e8cle gr\u00e2ce aux travaux de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Claude_Bernard\">Claude Bernard<\/a>. Entre 1850 et 1856, \u00e0 travers une s\u00e9rie d&rsquo;exp\u00e9riences \u00e9l\u00e9gantes sur la grenouille (notamment l&rsquo;exp\u00e9rience de la ligature vasculaire d&rsquo;une patte post\u00e9rieure prot\u00e9geant celle-ci de la diffusion sanguine du curare), Bernard d\u00e9montra que l&rsquo;excitabilit\u00e9 directe du muscle restait intacte et que le tronc nerveux conduisait toujours l&rsquo;influx \u00e9lectrique. Il en d\u00e9duisit de fa\u00e7on magistrale que le curare agissait exclusivement sur le point de transition invisible o\u00f9 le nerf se termine dans le muscle. Cette d\u00e9couverte mit en \u00e9vidence l&rsquo;existence d&rsquo;une structure fonctionnelle interm\u00e9diaire qui deviendra plus tard la synapse neuromusculaire.<\/p>\n<p>L&rsquo;entr\u00e9e du curare dans la pharmacop\u00e9e clinique attendit le XXe si\u00e8cle. En 1935, le chimiste Harold King isola la <em>d-tubocurarine<\/em> pure \u00e0 partir d&rsquo;\u00e9chantillons de curare conserv\u00e9s au British Museum. Le 23 janvier 1942, \u00e0 Montr\u00e9al, le m\u00e9decin canadien Harold Griffith et son assistante Enid Johnson administr\u00e8rent de la tubocurarine purifi\u00e9e \u00e0 un jeune patient subissant une appendicectomie. En provoquant un rel\u00e2chement musculaire abdominal complet sans qu&rsquo;il soit n\u00e9cessaire d&rsquo;administrer des concentrations massives et toxiques d&rsquo;\u00e9ther ou de chloroforme, Griffith inaugura la triade fondamentale de l&rsquo;anesth\u00e9sie g\u00e9n\u00e9rale contemporaine associant narcose, analg\u00e9sie et myorelaxation.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9lucidation du mode d&rsquo;action du curare a jou\u00e9 un r\u00f4le directeur dans l&rsquo;\u00e9laboration de la th\u00e9orie de la transmission neurochimique. Au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, un d\u00e9bat f\u00e9roce opposait les partisans d&rsquo;une transmission nerveuse purement \u00e9lectrique (conduits notamment par John Carew Eccles) aux d\u00e9fenseurs d&rsquo;une transmission par m\u00e9diateurs chimiques, soutenus par Henry Hallett Dale et Otto Loewi. Le curare a constitu\u00e9 la pierre d&rsquo;angle exp\u00e9rimentale permettant \u00e0 Dale d&rsquo;affirmer que l&rsquo;ac\u00e9tylcholine \u00e9tait le m\u00e9diateur chimique de la motricit\u00e9 volontaire, car seul un m\u00e9canisme r\u00e9cepteur-ligand pouvait expliquer l&rsquo;inhibition comp\u00e9titive st\u00e9rique et pharmacologique exerc\u00e9e par le poison v\u00e9g\u00e9tal.<\/p>\n<p>Sur le plan de la pharmacodynamique th\u00e9orique, le curare a directement nourri la conception des r\u00e9cepteurs cellulaires d\u00e9velopp\u00e9e par John Newport Langley et Paul Ehrlich. Langley forgea explicitement le concept de \u00ab substance r\u00e9ceptive \u00bb en 1905 en observant que le curare emp\u00eachait la contraction induite par la nicotine sur le muscle d\u00e9nerv\u00e9, prouvant ainsi que le site d&rsquo;action n&rsquo;\u00e9tait ni la terminaison nerveuse (absente apr\u00e8s d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence), ni la machinerie contractile elle-m\u00eame, mais une structure mol\u00e9culaire r\u00e9ceptrice sp\u00e9cialis\u00e9e ancr\u00e9e dans la membrane sarcoplasmique.<\/p>\n<p>Dans le domaine de la psychologie et des sciences cognitives, le curare a fourni le banc d&rsquo;essai exp\u00e9rimental le plus d\u00e9cisif pour r\u00e9futer la \u00ab th\u00e9orie motrice de la pens\u00e9e \u00bb d\u00e9fendue par le b\u00e9haviorisme radical de John B. Watson. Watson postulait que la pens\u00e9e n&rsquo;\u00e9tait rien d&rsquo;autre qu&rsquo;une parole subvocale, un comportement p\u00e9riph\u00e9rique consistant en d&rsquo;infimes mouvements musculaires du larynx et de l&rsquo;appareil phonatoire. En curarisant compl\u00e8tement un sujet et en observant la persistance d&rsquo;une activit\u00e9 cognitive intacte, les neuroscientifiques ont apport\u00e9 la preuve irr\u00e9futable de la centralit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale des processus cognitifs, dissociant d\u00e9finitivement l&rsquo;activit\u00e9 mentale de son expression neuromusculaire p\u00e9riph\u00e9rique.<\/p>\n<h3>7. Composants cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse du curare requiert une distinction fondamentale entre les matrices phytochimiques traditionnelles, les principes purs d&rsquo;origine v\u00e9g\u00e9tale et les mol\u00e9cules de synth\u00e8se modernes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Classification botanique et g\u00e9ographique traditionnelle :<\/strong>\n<ul>\n<li><em>Curare en tubes (tubo-curare) :<\/em> Conditionn\u00e9 originellement dans des sections de tiges de bambou par les peuples indig\u00e8nes d&rsquo;Amazonie occidentale (Br\u00e9sil, P\u00e9rou). Sa source principale est le <em>Chondrodendron tomentosum<\/em> (famille des M\u00e9nispermac\u00e9es), caract\u00e9ris\u00e9 par une haute teneur en <em>d-tubocurarine<\/em>.<\/li>\n<li><em>Curare en calebasses :<\/em> Conditionn\u00e9 dans des fruits \u00e9vid\u00e9s de <em>Lagenaria<\/em> en Colombie et au Venezuela, extrait principalement d&rsquo;esp\u00e8ces du genre <em>Strychnos<\/em> (famille des Loganiac\u00e9es), telles que <em>Strychnos toxifera<\/em>, riche en toxif\u00e9rines extr\u00eamement puissantes.<\/li>\n<li><em>Curare en pots :<\/em> Conserv\u00e9 dans des poteries d&rsquo;argile dans le bassin du haut Or\u00e9noque, associant de multiples extraits de M\u00e9nispermac\u00e9es et de Loganiac\u00e9es.<\/li>\n<\/ul>\n<\/li>\n<li><strong>Substances actives et d\u00e9riv\u00e9s pharmacologiques :<\/strong>\n<ul>\n<li><em>D-tubocurarine :<\/em> Alcalo\u00efde bis-benzylt\u00e9trahydroisoquinol\u00e9ine naturel qui fut la mol\u00e9cule de r\u00e9f\u00e9rence en clinique pendant des d\u00e9cennies, d\u00e9sormais abandonn\u00e9e en raison de ses effets secondaires hypotenseurs et histaminolib\u00e9rateurs.<\/li>\n<li><em>Agents non d\u00e9polarisants de synth\u00e8se (benzylisoquinolines) :<\/em> Comprennent l&rsquo;atracurium, le cisatracurium et le mivacurium. Ils partagent le m\u00e9canisme d&rsquo;antagonisme comp\u00e9titif sans g\u00e9n\u00e9rer de d\u00e9polarisation membranaire, avec une \u00e9limination m\u00e9tabolique ind\u00e9pendante des voies h\u00e9patiques ou r\u00e9nales pour certains (voie d&rsquo;\u00e9limination de Hofmann).<\/li>\n<li><em>Agents non d\u00e9polarisants st\u00e9ro\u00efdiens :<\/em> Comprennent le pancuronium, le v\u00e9curonium et le rocuronium, synth\u00e9tis\u00e9s pour maximiser la s\u00e9lectivit\u00e9 vis-\u00e0-vis du r\u00e9cepteur nicotinique musculaire et minimiser les effets cardiovasculaires ind\u00e9sirables.<\/li>\n<\/ul>\n<\/li>\n<li><strong>Dimensions pharmacologiques d&rsquo;action :<\/strong>\n<ul>\n<li><em>D\u00e9lai d&rsquo;action :<\/em> Temps n\u00e9cessaire entre l&rsquo;administration intraveineuse et l&rsquo;obtention du blocage neuromusculaire maximal (allant de 60 secondes pour les plus rapides \u00e0 plusieurs minutes).<\/li>\n<li><em>Dur\u00e9e d&rsquo;action :<\/em> P\u00e9riode pendant laquelle le blocage moteur reste cliniquement suffisant pour la chirurgie (classement en dur\u00e9e courte, interm\u00e9diaire ou longue).<\/li>\n<li><em>Index d&rsquo;antagonisme et de r\u00e9versibilit\u00e9 :<\/em> Capacit\u00e9 du blocage \u00e0 \u00eatre lev\u00e9 par l&rsquo;accumulation d&rsquo;ac\u00e9tylcholine endog\u00e8ne induite par les anticholinest\u00e9rasiques (n\u00e9ostigmine) ou par encapsulation mol\u00e9culaire s\u00e9lective (sugammadex pour les curares st\u00e9ro\u00efdiens).<\/li>\n<\/ul>\n<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des illustrations empiriques les plus marquantes et audacieuses de l&rsquo;histoire de la psychologie biom\u00e9dicale demeure l&rsquo;auto-exp\u00e9rimentation men\u00e9e en 1947 par le m\u00e9decin et chercheur am\u00e9ricain Scott M. Smith. Confront\u00e9 aux interrogations de la communaut\u00e9 m\u00e9dicale qui se demandait si le curare alt\u00e9rait la conscience, induisait une analg\u00e9sie ou perturbait le fonctionnement c\u00e9r\u00e9bral des patients chirurgicaux, Smith d\u00e9cida de s&rsquo;injecter \u00e0 lui-m\u00eame une dose massive de <em>d-tubocurarine<\/em> (deux fois et demie la dose n\u00e9cessaire pour abolir toute motricit\u00e9 volontaire), sans aucun accompagnement anesth\u00e9sique ou s\u00e9datif.<\/p>\n<p>Au cours de cette \u00e9preuve sous ventilation m\u00e9canique contr\u00f4l\u00e9e, le Dr Smith demeura sous surveillance \u00e9lectroenc\u00e9phalographique et clinique constante. Ses coll\u00e8gues le soumirent \u00e0 de multiples tests cognitifs pr\u00e9alablement codifi\u00e9s : stimulation auditive, pincements cutan\u00e9s douloureux, calculs mentaux et r\u00e9solution de probl\u00e8mes logiques. D\u00e8s la m\u00e9tabolisation compl\u00e8te du curare et la r\u00e9cup\u00e9ration de la motricit\u00e9 phonatoire, Smith relata en d\u00e9tail son exp\u00e9rience : il \u00e9tait rest\u00e9 parfaitement conscient d&rsquo;un bout \u00e0 l&rsquo;autre de l&rsquo;\u00e9preuve, ses capacit\u00e9s de raisonnement \u00e9taient intactes, son \u00e9lectroenc\u00e9phalogramme \u00e9tait rest\u00e9 normal, et il avait ressenti vivement les stimuli douloureux. Il d\u00e9crivit toutefois la d\u00e9tresse psychologique extr\u00eame et le sentiment claustrophobique insoutenable induits par l&rsquo;incapacit\u00e9 de respirer spontan\u00e9ment et de communiquer avec son entourage.<\/p>\n<p>Un autre cas historique se situe dans les services de psychiatrie du milieu du XXe si\u00e8cle, avant l&rsquo;av\u00e8nement de l&rsquo;anesth\u00e9sie balanc\u00e9e. L&rsquo;application de l&rsquo;\u00e9lectroconvulsivoth\u00e9rapie (sismoth\u00e9rapie) entra\u00eenait fr\u00e9quemment des fractures vert\u00e9brales et des luxations articulaires majeures dues \u00e0 la violence des contractions cloniques et toniques. Le psychiatre am\u00e9ricain A. E. Bennett eut l&rsquo;id\u00e9e novatrice en 1940 d&rsquo;utiliser une pr\u00e9paration standardis\u00e9e de curare (appel\u00e9e <em>Intocostrin<\/em>) pr\u00e9alablement au d\u00e9clenchement de la crise \u00e9pileptique th\u00e9rapeutique. La curarisation dissocia totalement la d\u00e9charge convulsive c\u00e9r\u00e9brale \u2014 qui conservait toute son efficacit\u00e9 sur la symptomatologie d\u00e9pressive \u2014 de son retentissement moteur squelettique, \u00e9liminant ainsi les traumatismes ost\u00e9oarticulaires.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation<\/h3>\n<p>En pratique clinique contemporaine et en physiologie de la motricit\u00e9, le degr\u00e9 de curarisation ne peut \u00eatre d\u00e9duit de l&rsquo;examen clinique de surface chez un patient anesth\u00e9si\u00e9 ou comateux. Il n\u00e9cessite une quantification \u00e9lectrophysiologique rigoureuse assur\u00e9e par des moniteurs de transmission neuromusculaire par acc\u00e9l\u00e9rom\u00e9trie, m\u00e9canomyographie ou \u00e9lectromyographie.<\/p>\n<p>Le protocole standard universel d&rsquo;\u00e9valuation est la stimulation par \u00ab Train de Quatre \u00bb (<em>Train-of-Four<\/em> ou TOF). Ce paradigme consiste \u00e0 d\u00e9livrer quatre stimulations \u00e9lectriques supramaximales cons\u00e9cutives d&rsquo;une dur\u00e9e de 0,2 milliseconde \u00e0 une fr\u00e9quence de 2 Hertz, g\u00e9n\u00e9ralement appliqu\u00e9es sur le trajet du nerf ulnaire pour observer la r\u00e9ponse du muscle adducteur du pouce. Sous l&rsquo;effet d&rsquo;un curare non d\u00e9polarisant, l&rsquo;amplitude des r\u00e9ponses musculaires d\u00e9cro\u00eet de fa\u00e7on caract\u00e9ristique (ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;\u00e9puisement ou <em>fade<\/em>) \u00e0 mesure que les r\u00e9serves pr\u00e9synaptiques d&rsquo;ac\u00e9tylcholine mobilisables diminuent face au blocage des r\u00e9cepteurs postsynaptiques.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation quantitative repose sur le \u00ab rapport T4\/T1 \u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire le ratio entre la hauteur de la quatri\u00e8me r\u00e9ponse musculaire et celle de la premi\u00e8re. Chez un sujet intact, le rapport est de 1,0 (100 %). L&rsquo;intubation trach\u00e9ale et la chirurgie requi\u00e8rent un bloc neuromusculaire profond o\u00f9 le ratio est nul et o\u00f9 aucune r\u00e9ponse n&rsquo;appara\u00eet au train de quatre. \u00c0 la fin de l&rsquo;intervention chirurgicale, la s\u00e9curit\u00e9 respiratoire et la pr\u00e9vention de la curarisation r\u00e9siduelle post-op\u00e9ratoire exigent imp\u00e9rativement la r\u00e9cup\u00e9ration document\u00e9e d&rsquo;un rapport T4\/T1 sup\u00e9rieur ou \u00e9gal \u00e0 0,9 (90 %). En dessous de ce seuil, les muscles pharyng\u00e9s et le r\u00e9flexe de fermeture des cordes vocales restent partiellement paralys\u00e9s, exposant le patient au risque l\u00e9tal d&rsquo;inhalation bronchique ou d&rsquo;hypoxie silencieuse.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, la mesure de la profondeur anesth\u00e9sique c\u00e9r\u00e9brale (notamment par l&rsquo;indice bispectral, ou <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Index_bispectral\">BIS<\/a>, d\u00e9riv\u00e9 de l&rsquo;analyse spectrale continue de l&rsquo;\u00e9lectroenc\u00e9phalogramme) est indissociable de l&rsquo;usage du curare. La suppression totale des mimiques de douleur par la paralysie motrice prive en effet l&rsquo;anesth\u00e9siste des signes cliniques classiques de r\u00e9veil ; le monitorage c\u00e9r\u00e9bral garantit que le cortex demeure inconscient tandis que les curares immobilisent la p\u00e9riph\u00e9rie.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>L&rsquo;introduction du curare a repr\u00e9sent\u00e9 le saut qualitatif le plus important de l&rsquo;histoire de la chirurgie moderne. Avant sa ma\u00eetrise, les chirurgiens devaient op\u00e9rer des patients plong\u00e9s dans des niveaux d&rsquo;anesth\u00e9sie g\u00e9n\u00e9rale extr\u00eamement profonds et dangereux dans l&rsquo;unique but de rel\u00e2cher les masses musculaires de l&rsquo;abdomen ou du thorax. En d\u00e9couplant le rel\u00e2chement musculaire de la profondeur de la narcose, les curares ont permis d&rsquo;abaisser les doses des agents anesth\u00e9siques g\u00e9n\u00e9raux volatils et intraveineux, diminuant de mani\u00e8re spectaculaire le taux de mortalit\u00e9 perop\u00e9ratoire et postop\u00e9ratoire.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 du bloc op\u00e9ratoire, le curare et ses homologues synth\u00e9tiques jouent un r\u00f4le central dans les unit\u00e9s de r\u00e9animation m\u00e9dicale et de soins intensifs. Lors de syndromes de d\u00e9tresse respiratoire aigu\u00eb s\u00e9v\u00e8res (SDRA), l&rsquo;administration continue de myorelaxants permet d&rsquo;adapter parfaitement le patient \u00e0 la ventilation m\u00e9canique asservie. En abolissant les efforts ventilatoires spontan\u00e9s asynchrones et le r\u00e9flexe de toux, le curare diminue la consommation globale d&rsquo;oxyg\u00e8ne de l&rsquo;organisme, am\u00e9liore la compliance pulmonaire et pr\u00e9vient les barotraumatismes alv\u00e9olaires induits par le respirateur.<\/p>\n<p>En neuropsychopharmacologie fondamentale, le curare est exploit\u00e9 comme une sonde pharmacologique d&rsquo;une pr\u00e9cision in\u00e9gal\u00e9e pour l&rsquo;isolement des voies neuronales et la caract\u00e9risation des r\u00e9cepteurs membranaires. Il permet aux chercheurs d&rsquo;\u00e9tudier la motricit\u00e9 r\u00e9flexe spinale, de cartographier la commande somatique sans interf\u00e9rence des r\u00e9troactions proprioceptives, et de discriminer l&rsquo;activit\u00e9 du syst\u00e8me nerveux central de celle du syst\u00e8me nerveux autonome et p\u00e9riph\u00e9rique.<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>Dans l&rsquo;histoire de la psychologie exp\u00e9rimentale et des neurosciences comportementales, le curare a \u00e9t\u00e9 au c\u0153ur de l&rsquo;une des controverses les plus stimulantes du XXe si\u00e8cle concernant le conditionnement du syst\u00e8me nerveux autonome. \u00c0 la fin des ann\u00e9es 1960, le psychologue <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Neal_E._Miller\">Neal E. Miller<\/a> et ses collaborateurs de l&rsquo;Universit\u00e9 Rockefeller postul\u00e8rent que les r\u00e9ponses visc\u00e9rales et autonomes (rythme cardiaque, flux sanguin r\u00e9nal, motricit\u00e9 intestinale) pouvaient \u00eatre modul\u00e9es par conditionnement op\u00e9rant instrumental, au m\u00eame titre que les comportements moteurs volontaires.<\/p>\n<p>Pour d\u00e9montrer rigoureusement que les animaux n&rsquo;utilisaient pas des m\u00e9diations musculaires somatiques cach\u00e9es (comme la contraction de la musculature abdominale ou des variations respiratoires subtiles) pour modifier indirectement leur fr\u00e9quence cardiaque, Miller d\u00e9cida de paralyser totalement des rats de laboratoire \u00e0 l&rsquo;aide de curare. Sous curarisation compl\u00e8te et ventilation m\u00e9canique passive, les rats furent soumis \u00e0 un protocole de renforcement direct par stimulation \u00e9lectrique des zones c\u00e9r\u00e9brales du plaisir dans l&rsquo;hypothalamus lat\u00e9ral. Dans une s\u00e9rie d&rsquo;articles retentissants publi\u00e9s entre 1967 et 1970, Miller rapporta que les animaux curaris\u00e9s apprenaient \u00e0 acc\u00e9l\u00e9rer ou \u00e0 ralentir leur rythme cardiaque pour obtenir la stimulation c\u00e9r\u00e9brale.<\/p>\n<p>Bien que les tentatives ult\u00e9rieures de r\u00e9plication de ces exp\u00e9riences aient soulev\u00e9 d&rsquo;immenses difficult\u00e9s m\u00e9thodologiques \u2014 conduisant Miller lui-m\u00eame avec une int\u00e9grit\u00e9 scientifique exemplaire \u00e0 reconna\u00eetre la fragilit\u00e9 des donn\u00e9es initiales \u2014, ces recherches sous curare ont servi de catalyseur th\u00e9orique mondial \u00e0 la naissance des techniques de biofeedback appliqu\u00e9es aux d\u00e9sordres psychosomatiques, \u00e0 la r\u00e9gulation du stress et aux dysfonctions neurov\u00e9g\u00e9tatives.<\/p>\n<p>Sur le plan de la biologie mol\u00e9culaire moderne, les recherches fond\u00e9es sur les d\u00e9riv\u00e9s du curare ont permis la purification et le clonage structurel du r\u00e9cepteur nicotinique de l&rsquo;ac\u00e9tylcholine par des chercheurs pionniers tels que Jean-Pierre Changeux. Les travaux de cryo-microscopie \u00e9lectronique contemporains ont mis en \u00e9vidence les coordonn\u00e9es atomiques exactes par lesquelles les mol\u00e9cules d&rsquo;antagonistes curarisants stabilisent la conformation ferm\u00e9e du canal ionique, ouvrant la voie \u00e0 la pharmacologie structurale des canalopathies cong\u00e9nitales et acquises.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>Le curare ne peut \u00eatre dissoci\u00e9 de son ancrage anthropologique au sein des soci\u00e9t\u00e9s indig\u00e8nes du bassin amazonien (notamment chez les peuples Macushi, Yanomami, Piaroa et Ticuna). Pour ces communaut\u00e9s, le curare transcende le simple statut d&rsquo;outil mat\u00e9riel : il constitue un objet culturel total, porteur d&rsquo;une charge cosmologique, spirituelle et rituelle complexe.<\/p>\n<p>La pr\u00e9paration du poison par les ma\u00eetres du curare (souvent des chamanes) \u00e9tait traditionnellement soumise \u00e0 des tabous rigoureux, incluant des p\u00e9riodes de je\u00fbne, une continence sexuelle stricte et l&rsquo;\u00e9loignement physique du village afin de pr\u00e9server \u00ab l&rsquo;esprit du poison \u00bb. La fabrication impliquait une longue \u00e9bullition lente des \u00e9corces et des racines r\u00e2p\u00e9es, enrichie de divers adjuvants v\u00e9g\u00e9taux et parfois de venins animaux destin\u00e9s \u00e0 en augmenter l&rsquo;onctuosit\u00e9 et l&rsquo;adh\u00e9rence sur les pointes de fl\u00e8ches en bois de palmier. Projet\u00e9 silencieusement par les sarbacanes sur les singes et les oiseaux dans la canop\u00e9e, le curare garantissait la survie alimentaire du groupe sans disperser le gibier, la chair des animaux tu\u00e9s pouvant \u00eatre consomm\u00e9e en toute innocuit\u00e9 car le poison n&rsquo;est pas absorb\u00e9 par le tractus digestif intact.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;imaginaire occidental, le curare a suscit\u00e9 une fascination ambivalente d\u00e8s son introduction dans la litt\u00e9rature d&rsquo;aventure et les romans policiers de l&rsquo;\u00e9poque victorienne et du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle (notamment chez Sir Arthur Conan Doyle et Agatha Christie). Il y est presque syst\u00e9matiquement d\u00e9peint comme l&rsquo;arme parfaite : invisible, inodore, foudroyante et suppos\u00e9ment ind\u00e9tectable dans l&rsquo;organisme lors des autopsies, refl\u00e9tant la projection anxiog\u00e8ne de la pens\u00e9e europ\u00e9enne sur les myst\u00e8res de la for\u00eat tropicale et l&rsquo;angoisse de la paralysie consciente.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites<\/h3>\n<p>Le principal d\u00e9bat scientifique et clinique li\u00e9 \u00e0 l&rsquo;utilisation des curarisants concerne le ph\u00e9nom\u00e8ne dramatique de l&rsquo;\u00ab \u00e9veil perop\u00e9ratoire sous curare \u00bb (<em>intraoperative awareness with recall<\/em>). Lorsqu&rsquo;un dysfonctionnement technique survient dans la distribution des agents anesth\u00e9siques ou que le clinicien sous-estime les besoins s\u00e9datifs d&rsquo;un patient sous curare, ce dernier peut recouvrer une conscience vigile totale tout en \u00e9tant priv\u00e9 de la moindre capacit\u00e9 d&rsquo;\u00e9mettre un signal moteur (ouvrir les yeux, bouger les doigts, g\u00e9mir). Cette situation traumatique majeure est \u00e0 l&rsquo;origine de syndromes de stress post-traumatique (SSPT) chroniques s\u00e9v\u00e8res, caract\u00e9ris\u00e9s par des cauchemars r\u00e9currents, une anxi\u00e9t\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e et une d\u00e9pression r\u00e9fractaire.<\/p>\n<p>La question \u00e9thique de l&rsquo;administration du curare chez l&rsquo;animal de laboratoire a \u00e9galement constitu\u00e9 une ligne de fracture majeure dans les comit\u00e9s de bio\u00e9thique. En raison de son absence totale d&rsquo;effet analg\u00e9sique, l&rsquo;utilisation de myorelaxants sans contr\u00f4le indiscutable de la profondeur de la narcose est aujourd&rsquo;hui universellement proscrite dans la recherche biom\u00e9dicale. L&rsquo;exp\u00e9rimentation animale impose la d\u00e9monstration formelle que l&rsquo;animal curaris\u00e9 ne subit aucune d\u00e9tresse sensorielle ou nociceptive sous-jacente.<\/p>\n<p>Enfin, sur le plan h\u00e9modynamique et syst\u00e9mique, les curares historiques comme la tubocurarine souffraient de limites pharmacologiques s\u00e9v\u00e8res : d\u00e9clenchement d&rsquo;un relargage massif d&rsquo;histamine par les mastocytes provoquant des bronchospasmes et des chocs anaphylacto\u00efdes, associ\u00e9 \u00e0 un blocage ganglionnaire parasympathique et sympathique entra\u00eenant une instabilit\u00e9 tensionnelle critique. Si les g\u00e9n\u00e9rations modernes de myorelaxants ont consid\u00e9rablement r\u00e9duit ces effets secondaires, les r\u00e9actions d&rsquo;hypersensibilit\u00e9 allergique imm\u00e9diate aux curares demeurent l&rsquo;une des causes pr\u00e9pond\u00e9rantes de choc anaphylactique en anesth\u00e9sie contemporaine.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions<\/h3>\n<ul>\n<li><strong>d-Tubocurarine :<\/strong> Alcalo\u00efde naturel purifi\u00e9 sp\u00e9cifique isol\u00e9 du curare en tube ; alors que \u00ab curare \u00bb est le terme g\u00e9n\u00e9rique, la d-tubocurarine repr\u00e9sente la structure chimique pionni\u00e8re qui a servi de mod\u00e8le pour le d\u00e9veloppement de la pharmacologie synaptique.<\/li>\n<li><strong>Succinylcholine (Suxam\u00e9thonium) :<\/strong> Myorelaxant d\u00e9polarisant d&rsquo;action ultracourte. Contrairement aux curares vrais (non d\u00e9polarisants) qui bloquent le r\u00e9cepteur sans l&rsquo;activer, la succinylcholine agit comme un agoniste persistant qui surstimule la membrane de la plaque motrice jusqu&rsquo;\u00e0 d\u00e9sensibiliser les r\u00e9cepteurs, provoquant des fasciculations musculaires initiales avant la paralysie.<\/li>\n<li><strong>Toxine botulique :<\/strong> Neurotoxine bact\u00e9rienne paralysante majeure. Alors que le curare bloque la r\u00e9ponse membranaire postsynaptique par comp\u00e9tition sur les r\u00e9cepteurs nicotiniques, la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Toxine_botulique\">toxine botulique<\/a> agit sur le versant pr\u00e9synaptique en clivant les prot\u00e9ines du complexe SNARE, bloquant ainsi l&rsquo;exocytose physique des v\u00e9sicules d&rsquo;ac\u00e9tylcholine.<\/li>\n<li><strong>Myasth\u00e9nie grave :<\/strong> Pathologie auto-immune humaine ciblant les r\u00e9cepteurs nicotiniques de l&rsquo;ac\u00e9tylcholine \u00e0 la jonction neuromusculaire. Les auto-anticorps acc\u00e9l\u00e8rent la d\u00e9gradation de ces r\u00e9cepteurs et bloquent leur fonction, produisant une fatigabilit\u00e9 et une paralysie fluctuante qui reproduit fid\u00e8lement la symptomatologie d&rsquo;une curarisation chronique de faible intensit\u00e9.<\/li>\n<li><strong>Sugammadex :<\/strong> Agent de r\u00e9version pharmacologique innovant compos\u00e9 d&rsquo;une gamma-cyclodextrine modifi\u00e9e. Contrairement \u00e0 la n\u00e9ostigmine qui agit indirectement en inhibant la cholinest\u00e9rase pour saturer la fente en ac\u00e9tylcholine, le sugammadex encapsule directement la mol\u00e9cule de curare st\u00e9ro\u00efdien (rocuronium) dans le plasma avec une tr\u00e8s haute affinit\u00e9, neutralisant son action sans interagir avec la synapse elle-m\u00eame.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. R\u00e9sum\u00e9 et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>Le curare occupe une place fondamentale dans les annales de la m\u00e9decine, de la neurophysiologie et de la psychologie contemporaine. Ses enseignements majeurs se r\u00e9sument ainsi :<\/p>\n<ul>\n<li>Le curare est un antagoniste comp\u00e9titif des r\u00e9cepteurs nicotiniques de l&rsquo;ac\u00e9tylcholine situ\u00e9s au niveau de la jonction neuromusculaire squelettique.<\/li>\n<li>Son administration induit une paralysie motrice flasque compl\u00e8te par ordre chronologique d\u00e9croissant des unit\u00e9s motrices, \u00e9pargnant le diaphragme jusqu&rsquo;aux concentrations les plus \u00e9lev\u00e9es.<\/li>\n<li>Ne franchissant pas la barri\u00e8re h\u00e9mato-enc\u00e9phalique, il pr\u00e9serve int\u00e9gralement la conscience, la cognition et la nociception, r\u00e9alisant une d\u00e9aff\u00e9rentation motrice p\u00e9riph\u00e9rique pure.<\/li>\n<li>Identifi\u00e9 comme poison de chasse par les indig\u00e8nes amazoniens, il a permis \u00e0 Claude Bernard de d\u00e9couvrir le principe de la transmission synaptique et \u00e0 Harold Griffith de r\u00e9volutionner la s\u00e9curit\u00e9 de l&rsquo;anesth\u00e9sie chirurgicale en 1942.<\/li>\n<li>Son usage clinique moderne sous forme de mol\u00e9cules de synth\u00e8se requiert imp\u00e9rativement une ventilation assist\u00e9e, une narcose v\u00e9rifi\u00e9e et un monitorage neuromusculaire \u00e9lectrophysiologique objectif (Train de Quatre).<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Bennett, A. E. (1940). Preventing traumatic complications in convulsive shock therapy by curare. <em>Journal of the American Medical Association<\/em>, 114(4), 322-324.<\/li>\n<li>Bernard, C. (1856). Analyse physiologique des propri\u00e9t\u00e9s des syst\u00e8mes musculaire et nerveux au moyen du curare. <em>Comptes Rendus de l&rsquo;Acad\u00e9mie des Sciences<\/em>, 43, 825-829.<\/li>\n<li>Changeux, J. P. (2012). The nicotinic acetylcholine receptor: the founding model of allosteric proteins. <em>Brain Research Reviews<\/em>, 65(1), 18-36. <a href=\"https:\/\/pubmed.ncbi.nlm.nih.gov\/20478338\/\">https:\/\/pubmed.ncbi.nlm.nih.gov\/20478338\/<\/a><\/li>\n<li>Griffith, H. R., &amp; Johnson, G. E. (1942). The use of curare in general anesthesia. <em>Anesthesiology<\/em>, 3(4), 418-420.<\/li>\n<li>Miller, N. E. (1969). Learning of visceral and glandular responses. <em>Science<\/em>, 163(3866), 434-445. <a href=\"https:\/\/www.science.org\/doi\/10.1126\/science.163.3866.434\">https:\/\/www.science.org\/doi\/10.1126\/science.163.3866.434<\/a><\/li>\n<li>Smith, S. M., Brown, H. O., Toman, J. E., &amp; Goodman, L. S. (1947). The lack of cerebral effects of d-tubocurarine. <em>Anesthesiology<\/em>, 8(1), 1-14.<\/li>\n<li>Waterton, C. (1825). <em>Wanderings in South America, the North-West of the United States, and the Antilles, in the years 1812, 1816, 1820, &amp; 1824<\/em>. J. Mawman.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le curare est un poison v\u00e9g\u00e9tal amazonien devenu un myorelaxant incontournable en neurophysiologie et en anesth\u00e9sie, bloquant les r\u00e9cepteurs synaptiques sans alt\u00e9rer la conscience.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[6447,459,7375],"tags":[6360,32851,43380,33764,6410,38462,6411],"class_list":["post-25804","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-histoire-de-la-medecine","category-neurosciences","category-psychopharmacologie","tag-acetylcholine","tag-anesthesie","tag-claude-bernard","tag-curare","tag-jonction-neuromusculaire","tag-myorelaxant","tag-neurobiologie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/25804","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/25804\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=25804"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=25804"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=25804"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}