{"id":25727,"date":"2026-11-08T13:42:20","date_gmt":"2026-11-08T13:42:20","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=processus-culturel-psychologie"},"modified":"2026-11-08T13:42:20","modified_gmt":"2026-11-08T13:42:20","slug":"processus-culturel-psychologie","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=processus-culturel-psychologie","title":{"rendered":"Processus culturel : Dynamiques de l&rsquo;esprit"},"content":{"rendered":"<p>Le psychisme humain ne se d\u00e9veloppe jamais en vase clos, mais \u00e9merge et se transforme au confluent permanent des significations partag\u00e9es, des artefacts symboliques et des interactions sociales. Loin d&rsquo;\u00eatre une entit\u00e9 statique ou un ensemble fig\u00e9 de coutumes, le processus culturel d\u00e9signe la dynamique vivante par laquelle les individus s&rsquo;approprient, perp\u00e9tuent et reconfigurent les normes, croyances et pratiques de leur communaut\u00e9 d&rsquo;appartenance. Comprendre ce ph\u00e9nom\u00e8ne permet d&rsquo;\u00e9lucider la mani\u00e8re dont l&rsquo;esprit et la culture se co-construisent de fa\u00e7on indissociable tout au long du d\u00e9veloppement ontog\u00e9n\u00e9tique.<\/p>\n<h2>Processus culturel<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>En sciences psychologiques et anthropologiques, le <strong>processus culturel<\/strong> renvoie \u00e0 la cha\u00eene continue d&rsquo;interactions, de transmissions et de n\u00e9gociations s\u00e9miotiques par lesquelles les mod\u00e8les de pens\u00e9e, de sentiment et d&rsquo;action sont internalis\u00e9s par l&rsquo;individu et simultan\u00e9ment externalis\u00e9s dans le tissu social. Il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;un simple r\u00e9ceptacle d&rsquo;habitudes transmises passivement d&rsquo;une g\u00e9n\u00e9ration \u00e0 l&rsquo;autre, mais d&rsquo;une activit\u00e9 r\u00e9ciproque, adaptative et m\u00e9diatis\u00e9e par des symboles et des outils culturels.<\/p>\n<p>D&rsquo;un point de vue psychologique plus large, le processus culturel constitue le vecteur central de la socialisation cognitive et affective. Il englobe l&rsquo;ensemble des m\u00e9canismes par lesquels les individus transforment les ressources collectives en structures mentales subjectives, tout en participant activement \u00e0 la modification continue de ces m\u00eames ressources par leur agentivit\u00e9. Cette perspective dynamique r\u00e9cuse l&rsquo;assimilation de la culture \u00e0 une variable ind\u00e9pendante fixe ou homog\u00e8ne.<\/p>\n<p>Enfin, ce concept souligne la nature transactionnelle du comportement humain : toute activit\u00e9 cognitive, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de la perception, du raisonnement moral ou de la r\u00e9gulation \u00e9motionnelle, est profond\u00e9ment enracin\u00e9e dans des syst\u00e8mes de signification historiquement situ\u00e9s qui orientent les trajectoires de vie.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le syntagme \u00ab processus culturel \u00bb r\u00e9unit deux racines latines fondamentales qui \u00e9clairent sa dimension intrins\u00e8quement mobile et formative. Le terme \u00ab processus \u00bb d\u00e9rive du latin <em>processus<\/em> (progression, avanc\u00e9e, d\u00e9veloppement r\u00e9gulier), lui-m\u00eame issu du verbe <em>procedere<\/em>, form\u00e9 du pr\u00e9fixe <em>pro-<\/em> (\u00ab en avant \u00bb) et de <em>cedere<\/em> (\u00ab aller, marcher \u00bb). Cette \u00e9tymologie conf\u00e8re d&#8217;embl\u00e9e \u00e0 la notion une valence temporelle, directionnelle et \u00e9volutive, par opposition \u00e0 tout \u00e9tat fig\u00e9 ou statique.<\/p>\n<p>Le qualificatif \u00ab culturel \u00bb proc\u00e8de quant \u00e0 lui du latin <em>cultura<\/em>, d\u00e9riv\u00e9 du supin <em>cultum<\/em> du verbe <em>colere<\/em>, signifiant originellement \u00ab cultiver la terre, soigner, habiter, v\u00e9n\u00e9rer \u00bb. Transpos\u00e9 m\u00e9taphoriquement par Cic\u00e9ron dans ses <em>Tusculanes<\/em> pour d\u00e9signer le soin apport\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e2me (<em>cultura animi<\/em>), le vocable a progressivement d\u00e9sign\u00e9 le raffinement intellectuel avant que l&rsquo;anthropologie du XIXe si\u00e8cle, notamment sous la plume d&rsquo;Edward Burnett Tylor, ne l&rsquo;universalise pour englober la totalit\u00e9 des savoirs, des croyances et des coutumes acquis par l&rsquo;\u00eatre humain en soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>L&rsquo;association des deux termes s&rsquo;est impos\u00e9e au cours du XXe si\u00e8cle, sous l&rsquo;impulsion de l&rsquo;anthropologie boasienne puis des courants de la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Psychologie_culturelle\">psychologie culturelle<\/a>, pour marquer une rupture m\u00e9thodologique : il ne s&rsquo;agissait plus de classifier des \u00ab cultures \u00bb essentialis\u00e9es comme des objets de mus\u00e9e, mais d&rsquo;analyser des processus vivants de formation du sens.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>En fran\u00e7ais standard, l&rsquo;expression se prononce phon\u00e9tiquement [p\u0281\u0254.s\u025b.sys kyl.ty.\u0281\u025bl]. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un syntagme nominal masculin singulier (au pluriel : <em>les processus culturels<\/em>, conservant la m\u00eame orthographe pour le nom \u00ab processus \u00bb, invariable au pluriel en fran\u00e7ais).<\/p>\n<p>Sur le plan morphologique et syntaxique, le mot \u00ab processus \u00bb fonctionne comme le noyau nominal, tandis que \u00ab culturel \u00bb joue le r\u00f4le d&rsquo;adjectif relationnel, sp\u00e9cifiant le domaine d&rsquo;\u00e9mergence et de fonctionnement du ph\u00e9nom\u00e8ne. Contrairement \u00e0 des termes descriptifs d&rsquo;\u00e9tats (tels que \u00ab sch\u00e9ma culturel \u00bb ou \u00ab statut culturel \u00bb), cette forme grammaticale v\u00e9hicule une valeur aspectuelle imperfective et dynamique, orientant l&rsquo;analyse vers le d\u00e9ploiement continu d&rsquo;actions, de r\u00e9troactions et de transformations mutuelles.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender le processus culturel dans toute sa profondeur \u00e9pist\u00e9mologique, il est imp\u00e9ratif de rompre avec l&rsquo;illusion d&rsquo;une dichotomie stricte entre l&rsquo;esprit individuel (psych\u00e9) et le monde social (culture). Comme l&rsquo;a formul\u00e9 le psychologue et anthropologue Richard Shweder, l&rsquo;esprit et la culture se constituent mutuellement : \u00ab la culture et la psych\u00e9 se fabriquent l&rsquo;une l&rsquo;autre \u00bb. Le processus culturel est le nom donn\u00e9 \u00e0 cette fabrique r\u00e9ciproque. L&rsquo;environnement culturel fournit les concepts, les instruments linguistiques et les cadres normatifs qui rendent la pens\u00e9e humaine possible, tandis que les esprits individuels r\u00e9interpr\u00e8tent, n\u00e9gocient et mat\u00e9rialisent ces cadres au quotidien.<\/p>\n<p>Ce processus op\u00e8re \u00e0 travers plusieurs dialectiques imbriqu\u00e9es. La premi\u00e8re est la dialectique de l&rsquo;int\u00e9riorisation et de l&rsquo;ext\u00e9riorisation. D\u00e8s la naissance, le nourrisson baigne dans un bain s\u00e9miotique fa\u00e7onn\u00e9 par des g\u00e9n\u00e9rations ant\u00e9rieures. Les pratiques de soin parental, les rituels de sommeil, l&rsquo;organisation spatiale du domicile et les tonalit\u00e9s de la parole adress\u00e9e au b\u00e9b\u00e9 sont autant de manifestations culturelles mat\u00e9rialis\u00e9es. Par l&rsquo;observation et la participation conjointe, l&rsquo;enfant int\u00e9riorise ces r\u00e9gularit\u00e9s, qui deviennent des guides pour son attention, sa m\u00e9moire et ses r\u00e9ponses \u00e9motionnelles. Inversement, en grandissant, le sujet ext\u00e9riorise ses intentions, innove, conteste certaines conventions et produit de nouvelles pratiques qui s&rsquo;inscrivent \u00e0 leur tour dans l&rsquo;espace partag\u00e9.<\/p>\n<p>Une deuxi\u00e8me dimension essentielle du processus culturel r\u00e9side dans la m\u00e9diation par les artefacts. Tout acte psychologique complexe fait intervenir des outils mat\u00e9riels (stylos, \u00e9crans, architectures) et des outils symboliques (langage, syst\u00e8mes de num\u00e9ration, codes de politesse, narrations mythiques ou artistiques). Le processus culturel est pr\u00e9cis\u00e9ment la cha\u00eene temporelle par laquelle ces outils m\u00e9diateurs modifient le fonctionnement neurocognitif des individus. L&rsquo;apprentissage de la lecture, par exemple, r\u00e9organise les circuits visuels et linguistiques du cerveau humain, illustrant \u00e0 quel point un processus culturel r\u00e9\u00e9crit litt\u00e9ralement notre substrat biologique.<\/p>\n<p>Enfin, le processus culturel doit \u00eatre distingu\u00e9 de l&rsquo;homog\u00e9n\u00e9it\u00e9. Au sein d&rsquo;une m\u00eame communaut\u00e9, les processus culturels sont travers\u00e9s par des tensions, des asym\u00e9tries de pouvoir et des variations sous-culturelles. L&rsquo;acc\u00e8s aux ressources discursives, la transmission des valeurs et la l\u00e9gitimation des repr\u00e9sentations font l&rsquo;objet d&rsquo;arbitrages permanents. Un processus culturel n&rsquo;est donc ni un programme informatique clon\u00e9 dans le cerveau des membres d&rsquo;un groupe, ni un moule passif, mais une ar\u00e8ne vivante de co-construction du sens et de subjectivation.<\/p>\n<h3>5. D\u00e9veloppement historique<\/h3>\n<p>La th\u00e9orisation des dynamiques culturelles au sein des sciences de l&rsquo;esprit s&rsquo;est d\u00e9ploy\u00e9e \u00e0 travers plusieurs \u00e9tapes majeures, s&rsquo;\u00e9tendant du tournant du XXe si\u00e8cle \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque contemporaine.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, l&rsquo;anthropologue Franz Boas et ses \u00e9l\u00e8ves (notamment Ruth Benedict et Margaret Mead) ont pos\u00e9 les jalons du relativisme culturel en d\u00e9montrant que les comportements humains, la personnalit\u00e9 et les repr\u00e9sentations \u00e9motionnelles sont fa\u00e7onn\u00e9s par des processus d&rsquo;apprentissage culturel plut\u00f4t que par des d\u00e9terminismes biologiques ou raciaux. Cette approche a permis d&rsquo;arracher l&rsquo;\u00e9tude des m\u0153urs aux th\u00e9ories \u00e9volutionnistes unilin\u00e9aires qui hi\u00e9rarchisaient les soci\u00e9t\u00e9s humaines.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, dans les ann\u00e9es 1920 et 1930 en Union sovi\u00e9tique, <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Lev_Vygotski\">Lev Vygotski<\/a>, accompagn\u00e9 d&rsquo;Alexandre Louria et d&rsquo;Alexe\u00ef Leontiev, a fond\u00e9 l&rsquo;\u00e9cole historico-culturelle. Vygotski a r\u00e9volutionn\u00e9 la psychologie en formulant la loi g\u00e9n\u00e9tique g\u00e9n\u00e9rale du d\u00e9veloppement culturel : toute fonction psychologique sup\u00e9rieure appara\u00eet deux fois dans le d\u00e9veloppement de l&rsquo;enfant, d&rsquo;abord au niveau social (interpsychologique), puis au niveau individuel (intrapsychologique). Les travaux de Vygotski ont \u00e9tabli de mani\u00e8re d\u00e9finitive que les fonctions cognitives sup\u00e9rieures sont les produits directs d&rsquo;un processus culturel d&rsquo;appropriation d&rsquo;instruments symboliques.<\/p>\n<p>Dans la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle, apr\u00e8s une p\u00e9riode domin\u00e9e par le b\u00e9haviorisme puis par un cognitivisme computationaliste faisant l&rsquo;impasse sur le contexte social, <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Jerome_Bruner\">Jerome Bruner<\/a> a impuls\u00e9 ce qu&rsquo;il a appel\u00e9 la \u00ab seconde r\u00e9volution cognitive \u00bb. Bruner a affirm\u00e9 que l&rsquo;objet v\u00e9ritable de la psychologie humaine devait \u00eatre la qu\u00eate et la n\u00e9gociation du sens au sein de syst\u00e8mes culturels. Parall\u00e8lement, l&rsquo;anthropologue <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Clifford_Geertz\">Clifford Geertz<\/a> d\u00e9finissait la culture comme des \u00ab toiles de signification \u00bb tiss\u00e9es par l&rsquo;\u00eatre humain, incitant les psychologues \u00e0 adopter des m\u00e9thodes herm\u00e9neutiques pour analyser l&rsquo;action humaine.<\/p>\n<p>\u00c0 partir des ann\u00e9es 1990, des chercheurs tels que Richard Shweder, Michael Cole, Hazel Rose Markus et Shinobu Kitayama ont institutionnalis\u00e9 la psychologie culturelle contemporaine. Leurs travaux sur les conceptions interd\u00e9pendantes et ind\u00e9pendantes du soi ont apport\u00e9 des preuves empiriques massives d\u00e9montrant que les processus cognitifs, \u00e9motionnels et motivationnels fondamentaux sont fa\u00e7onn\u00e9s de part en part par des pratiques culturelles distinctes.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension du processus culturel s&rsquo;adosse \u00e0 plusieurs \u00e9difices th\u00e9oriques compl\u00e9mentaires qui articulent le niveau collectif et le niveau individuel.<\/p>\n<p>La th\u00e9orie historico-culturelle de Vygotski demeure le socle fondateur. Selon cette perspective, le d\u00e9veloppement ontog\u00e9n\u00e9tique n&rsquo;est pas une simple maturation biologique pr\u00e9programm\u00e9e, mais un processus de transformation des fonctions psychologiques \u00e9l\u00e9mentaires (comme l&rsquo;attention r\u00e9flexe ou la m\u00e9moire associative brute) en fonctions psychologiques sup\u00e9rieures (attention volontaire, m\u00e9moire logique, pens\u00e9e abstraite) gr\u00e2ce \u00e0 la m\u00e9diation des artefacts culturels. La \u00ab zone proximale de d\u00e9veloppement \u00bb conceptualise l&rsquo;espace interactif o\u00f9 le processus culturel de transmission et de guidage permet \u00e0 l&rsquo;apprenant d&rsquo;atteindre des niveaux de comp\u00e9tence qu&rsquo;il ne pourrait conqu\u00e9rir isol\u00e9ment.<\/p>\n<p>La th\u00e9orie de la co-constitution mutuelle de Markus et Kitayama (1991, 2010) constitue un autre cadre indispensable. Ce mod\u00e8le postule que les structures psychiques et les r\u00e9alit\u00e9s socio-culturelles sont fonctionnellement interd\u00e9pendantes. Les r\u00e9alit\u00e9s culturelles comprennent des valeurs fondamentales, des institutions formelles, des pratiques quotidiennes et des artefacts. Ces \u00e9l\u00e9ments cr\u00e9ent des \u00ab affordances culturelles \u00bb qui encouragent certains sch\u00e9mas psychologiques plut\u00f4t que d&rsquo;autres (par exemple, la focalisation sur l&rsquo;unicit\u00e9 de soi dans les soci\u00e9t\u00e9s occidentales individualistes versus l&rsquo;harmonie relationnelle dans de nombreuses soci\u00e9t\u00e9s est-asiatiques ou africaines). En incarnant ces sch\u00e9mas, les individus reproduisent et l\u00e9gitiment ces m\u00eames structures culturelles.<\/p>\n<p>La th\u00e9orie \u00e9co-culturelle de John Berry propose quant \u00e0 elle une vision int\u00e9gratrice \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle de l&rsquo;adaptation \u00e9cologique. Elle soutient que les processus culturels sont initialement fa\u00e7onn\u00e9s par l&rsquo;environnement biophysique et les exigences de subsistance \u00e9conomique d&rsquo;une population. Les styles \u00e9ducatifs et les modes de socialisation sont ajust\u00e9s pour cultiver chez les enfants les comp\u00e9tences adaptatives requises par cet environnement (comme la conformit\u00e9 dans les \u00e9conomies agricoles coop\u00e9ratives ou l&rsquo;autonomie assertive dans les \u00e9conomies pastorales ou industrielles mobiles).<\/p>\n<p>Enfin, la psychologie culturelle s\u00e9miotique de Jaan Valsiner enrichit ces mod\u00e8les en insistant sur la dynamique des signes int\u00e9rioris\u00e9s. L&rsquo;individu n&rsquo;est jamais un clone parfait de sa culture : il s&rsquo;approprie les signes de mani\u00e8re idiosyncrasique, cr\u00e9ant des \u00ab auto-r\u00e9gulations s\u00e9miotiques \u00bb qui lui permettent de faire face \u00e0 des situations in\u00e9dites, d&rsquo;anticiper le futur et de r\u00e9sister \u00e0 certaines injonctions collectives.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, typologies et dimensions<\/h3>\n<p>Le processus culturel s&rsquo;articule autour de multiples rouages op\u00e9rationnels et se d\u00e9ploie \u00e0 travers diverses modalit\u00e9s :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;enculturation :<\/strong> Processus primaire par lequel un individu, d\u00e8s sa petite enfance, acquiert les comp\u00e9tences linguistiques, les codes perceptifs, les mod\u00e8les de comportement et les valeurs morales de son groupe de r\u00e9f\u00e9rence d&rsquo;origine. Elle s&rsquo;effectue principalement par impr\u00e9gnation implicite et socialisation dirig\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>La transmission culturelle multivectorielle :<\/strong> Modalit\u00e9 de circulation des savoirs identifi\u00e9e par Luca Cavalli-Sforza et Marcus Feldman, d\u00e9clin\u00e9e en trois axes : la transmission verticale (des parents aux enfants), la transmission horizontale (entre pairs de la m\u00eame g\u00e9n\u00e9ration) et la transmission oblique (des adultes institutionnels ou r\u00e9f\u00e9rents soci\u00e9taux vers les jeunes g\u00e9n\u00e9rations).<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Acculturation\">acculturation<\/a> :<\/strong> Ensemble des processus dynamiques d&rsquo;ajustement psychologique et comportemental qui se produisent lorsque des groupes d&rsquo;individus ayant des cultures diff\u00e9rentes entrent en contact continu et direct. Elle englobe des strat\u00e9gies vari\u00e9es d&rsquo;int\u00e9gration, d&rsquo;assimilation, de s\u00e9paration ou de marginalisation selon le mod\u00e8le canonique de John Berry.<\/li>\n<li><strong>La m\u00e9diation s\u00e9miotique :<\/strong> Utilisation de syst\u00e8mes de signes (langue maternelle, m\u00e9taphores culturelles, symboles religieux ou r\u00e9publicains) servant d&rsquo;interm\u00e9diaires entre le sujet et son environnement, canalisant la structuration de la pens\u00e9e et de l&rsquo;exp\u00e9rience int\u00e9rieure.<\/li>\n<li><strong>La r\u00e9gulation \u00e9motionnelle situ\u00e9e :<\/strong> Processus par lequel les conventions culturelles dictent les \u00ab r\u00e8gles d&rsquo;affichage \u00bb (<em>display rules<\/em>) et les \u00ab r\u00e8gles de ressenti \u00bb (<em>feeling rules<\/em>), d\u00e9terminant quelles \u00e9motions sont valoris\u00e9es, tol\u00e9r\u00e9es, refoul\u00e9es ou encourag\u00e9es dans des contextes sp\u00e9cifiques.<\/li>\n<li><strong>La n\u00e9gociation et l&rsquo;hybridation culturelles :<\/strong> Capacit\u00e9 des acteurs sociaux \u00e0 combiner, contester ou reconfigurer des \u00e9l\u00e9ments issus de traditions distinctes pour engendrer des formes culturelles in\u00e9dites, particuli\u00e8rement pr\u00e9gnante dans les contextes globalis\u00e9s et m\u00e9tiss\u00e9s.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour mat\u00e9rialiser ces m\u00e9canismes abstraits, plusieurs situations concr\u00e8tes permettent d&rsquo;observer le fonctionnement effectif du processus culturel au quotidien.<\/p>\n<p>Un premier exemple r\u00e9side dans la socialisation du sommeil des nourrissons. Dans de nombreuses communaut\u00e9s rurales d&rsquo;Afrique subsaharienne, d&rsquo;Am\u00e9rique latine ou d&rsquo;Asie du Sud, le co-sommeil (l&rsquo;enfant dormant coll\u00e9 au corps de sa m\u00e8re ou d&rsquo;un membre de la famille \u00e9largie) est consid\u00e9r\u00e9 comme une \u00e9vidence morale et physiologique indispensable \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 \u00e9motionnelle. \u00c0 l&rsquo;inverse, dans les classes moyennes urbaines des pays nord-am\u00e9ricains ou d&rsquo;Europe occidentale, l&rsquo;accent est souvent mis d\u00e8s les premiers mois sur l&rsquo;acquisition d&rsquo;un sommeil autonome dans une chambre d\u00e9di\u00e9e. Ce processus culturel mat\u00e9riel transmet sans discours abstrait une conception implicite de la personne : d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 un soi relationnel et interd\u00e9pendant dont la s\u00e9curit\u00e9 d\u00e9rive de la proximit\u00e9 physique constante, de l&rsquo;autre un soi individuel dont l&rsquo;autonomie et l&rsquo;auto-apaisement sont pr\u00e9cocement valoris\u00e9s.<\/p>\n<p>Un deuxi\u00e8me cas illustratif concerne la trajectoire psychologique des adolescents issus de l&rsquo;immigration au sein des soci\u00e9t\u00e9s multiculturelles. Un jeune individu grandissant dans une famille marocaine install\u00e9e en France participe simultan\u00e9ment \u00e0 deux r\u00e9gimes de signification culturelle. Loin de subir passivement une juxtaposition conflictuelle, l&rsquo;adolescent op\u00e8re un processus actif de biculturalisme int\u00e9gr\u00e9 : il peut valoriser la solidarit\u00e9 familiale et le respect hi\u00e9rarchique au foyer (processus d&rsquo;enculturation familial), tout en adoptant des attitudes d&rsquo;affirmation personnelle critique, de libert\u00e9 d&rsquo;expression et d&rsquo;individualisme d\u00e9mocratique au coll\u00e8ge ou avec son groupe de pairs (processus d&rsquo;acculturation et d&rsquo;enculturation scolaire). Ce va-et-vient constant illustre la flexibilit\u00e9 des processus culturels et leur nature d&rsquo;outillage adaptable.<\/p>\n<p>Enfin, l&rsquo;\u00e9mergence des plateformes num\u00e9riques et des r\u00e9seaux sociaux constitue un cas contemporain frappant de n\u00e9o-enculturation horizontale. Les adolescents du monde entier \u00e9laborent actuellement des codes comportementaux, des vocabulaires argotiques \u00e9ph\u00e9m\u00e8res et des formats d&rsquo;expression \u00e9motionnelle (via des m\u00e8mes ou de courtes vid\u00e9os) qui transcendent les fronti\u00e8res g\u00e9ographiques. Ce processus culturel acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 modifie la gestion de l&rsquo;estime de soi, la tol\u00e9rance \u00e0 la gratification diff\u00e9r\u00e9e et la construction de l&rsquo;image publique, d\u00e9montrant que les processus culturels sont constamment r\u00e9invent\u00e9s par l&rsquo;innovation technologique.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation<\/h3>\n<p>L&rsquo;appr\u00e9hension empirique d&rsquo;un ph\u00e9nom\u00e8ne aussi mouvant et syst\u00e9mique que le processus culturel constitue un d\u00e9fi m\u00e9thodologique de premier ordre pour la psychologie contemporaine. Il est impossible de capturer un tel ph\u00e9nom\u00e8ne \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;une seule \u00e9chelle psychom\u00e9trique standardis\u00e9e ; les chercheurs recourent donc \u00e0 une palette m\u00e9thodologique pluraliste et \u00e9cologique.<\/p>\n<p>Parmi les outils quantitatifs, les \u00e9chelles d&rsquo;acculturation bidimensionnelles, telles que l&rsquo;<em>\u00c9chelle d&rsquo;acculturation de Vancouver<\/em> (VIA) ou l&rsquo;<em>\u00c9chelle multidimensionnelle d&rsquo;acculturation pour adultes<\/em> (AMAS), \u00e9valuent le degr\u00e9 d&rsquo;adh\u00e9sion d&rsquo;un individu \u00e0 sa culture d&rsquo;origine et \u00e0 la culture d&rsquo;accueil selon des axes s\u00e9par\u00e9s (langue, identit\u00e9, relations interpersonnelles). De m\u00eame, les inventaires de styles cognitifs (analytique vs holistique), comme l&rsquo;<em>Analysis-Holism Scale<\/em> (AHS) d\u00e9velopp\u00e9e par Choi et ses collaborateurs, mesurent comment les processus perceptifs et attributionnels s&rsquo;alignent sur des sch\u00e9mas culturels dominants.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, les m\u00e9thodologies qualitatives et mixtes sont indispensables pour capter le processus dans son d\u00e9roulement temporel. L&rsquo;ethnographie psychologique et l&rsquo;observation participante permettent d&rsquo;analyser les micro-interactions parent-enfant, les rituels scolaires ou les conversations th\u00e9rapeutiques au sein desquelles le sens est concr\u00e8tement produit. La m\u00e9thode de l&rsquo;\u00e9chantillonnage des exp\u00e9riences v\u00e9cues (<em>Experience Sampling Method<\/em> &#8211; ESM), qui sollicite les participants via leur t\u00e9l\u00e9phone \u00e0 des moments al\u00e9atoires de la journ\u00e9e, permet d&rsquo;enregistrer les \u00e9motions, les pens\u00e9es et les contextes relationnels en temps r\u00e9el, r\u00e9v\u00e9lant la dynamique v\u00e9cue des affordances culturelles.<\/p>\n<p>Enfin, la psychologie du d\u00e9veloppement culturel fait un usage abondant des m\u00e9thodologies d&rsquo;analyse du discours, des r\u00e9cits autobiographiques et des \u00e9tudes d&rsquo;amor\u00e7age culturel (<em>cultural priming<\/em>). Ces derni\u00e8res consistent \u00e0 exposer exp\u00e9rimentalement des individus biculturels \u00e0 des symboles visuels sp\u00e9cifiques (comme des monuments nationaux ou des proverbes) pour d\u00e9montrer la plasticit\u00e9 et la r\u00e9activit\u00e9 imm\u00e9diate des processus cognitifs aux signaux environnementaux.<\/p>\n<h3>10. Applications et pertinence pratique<\/h3>\n<p>L&rsquo;op\u00e9rationnalisation du concept de processus culturel engendre des retomb\u00e9es capitales dans une multitude de domaines professionnels et soci\u00e9taux :<\/p>\n<p>Dans le domaine de la <strong>psychologie clinique et de la psychoth\u00e9rapie<\/strong>, la prise en compte des processus culturels a donn\u00e9 naissance \u00e0 l&rsquo;ethnopsychiatrie et \u00e0 la clinique transculturelle. Les troubles psychopathologiques ne s&rsquo;expriment pas de mani\u00e8re universelle : les \u00ab idiomes de la d\u00e9tresse \u00bb et les somatisations d\u00e9pendent \u00e9troitement de la fa\u00e7on dont une culture autorise ou interdit l&rsquo;expression verbale de la souffrance psychologique. Un clinicien averti des processus culturels \u00e9vite les erreurs diagnostiques consistant \u00e0 pathologiser des croyances \u00e9sot\u00e9riques partag\u00e9es ou \u00e0 imposer des objectifs th\u00e9rapeutiques centr\u00e9s sur une autonomie radicale \u00e0 des patients issus de cultures hautement relationnelles.<\/p>\n<p>Dans le <strong>milieu \u00e9ducatif<\/strong>, la p\u00e9dagogie culturellement adapt\u00e9e (<em>culturally responsive pedagogy<\/em>) s&rsquo;appuie sur la compr\u00e9hension des m\u00e9canismes d&rsquo;enculturation pour concevoir des pratiques d&rsquo;enseignement qui valorisent les r\u00e9pertoires linguistiques et les modes de communication des \u00e9l\u00e8ves issus de milieux minoritaires ou d\u00e9favoris\u00e9s. Lorsque l&rsquo;\u00e9cole reconna\u00eet que les styles de raisonnement, les r\u00e9cits narratifs et les modes de coop\u00e9ration varient selon les trajectoires culturelles, elle r\u00e9duit les \u00e9carts de r\u00e9ussite scolaire et pr\u00e9vient le d\u00e9crochage.<\/p>\n<p>Dans le <strong>management et la psychologie des organisations<\/strong>, la gestion d&rsquo;\u00e9quipes multiculturelles et la n\u00e9gociation internationale exigent le d\u00e9veloppement de l&rsquo;intelligence culturelle. Il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;apprendre par c\u0153ur des listes de st\u00e9r\u00e9otypes nationaux, mais de comprendre la dynamique des processus culturels : comment les \u00e9quipes forgent une culture organisationnelle commune, n\u00e9gocient les styles de leadership direct ou indirect, et d\u00e9samorcent les malentendus s\u00e9miotiques g\u00e9n\u00e9r\u00e9s par des implicites communicationnels divergents.<\/p>\n<h3>11. Recherches et preuves empiriques<\/h3>\n<p>Un ensemble imposant de recherches exp\u00e9rimentales et longitudinales atteste de la mat\u00e9rialit\u00e9 psychologique des processus culturels et r\u00e9fute d\u00e9finitivement la vision d&rsquo;un esprit humain fonctionnant de mani\u00e8re uniforme ind\u00e9pendamment du contexte de socialisation.<\/p>\n<p>Les travaux pionniers de Richard Nisbett et de ses coll\u00e8gues (2001) sur les bases culturelles de la cognition ont constitu\u00e9 un tournant majeur. En comparant des participants nord-am\u00e9ricains et est-asiatiques \u00e0 l&rsquo;aide de t\u00e2ches de perception visuelle et d&rsquo;oculom\u00e9trie (<em>eye-tracking<\/em>), ces chercheurs ont mis en \u00e9vidence que les Am\u00e9ricains focalisent pr\u00e9f\u00e9rentiellement leur attention sur les objets saillants au premier plan (pens\u00e9e analytique), tandis que les Asiatiques de l&rsquo;Est explorent prioritairement le contexte global, l&rsquo;arri\u00e8re-plan et les relations entre les \u00e9l\u00e9ments (pens\u00e9e holistique). Ces patterns attentionnels ne r\u00e9sultent pas de diff\u00e9rences g\u00e9n\u00e9tiques, mais de processus culturels s\u00e9culaires de socialisation favorisant l&rsquo;ind\u00e9pendance focale ou l&rsquo;interd\u00e9pendance contextuelle.<\/p>\n<p>Dans le domaine de la psychologie du d\u00e9veloppement, Michael Tomasello et son \u00e9quipe de l&rsquo;Institut Max-Planck d&rsquo;anthropologie \u00e9volutionniste ont conduit des recherches comparatives rigoureuses entre enfants humains et grands singes. Tomasello a d\u00e9montr\u00e9 l&rsquo;existence d&rsquo;une capacit\u00e9 cognitive unique chez l&rsquo;\u00eatre humain : l&rsquo;attention conjointe et la motivation intrins\u00e8que \u00e0 partager des intentions et des buts. Cette comp\u00e9tence sous-tend ce qu&rsquo;il a th\u00e9oris\u00e9 sous le nom d&rsquo;\u00ab effet cliquet \u00bb (<em>ratchet effect<\/em>) : la transmission culturelle cumulative permet \u00e0 chaque g\u00e9n\u00e9ration de s&rsquo;approprier les inventions ant\u00e9rieures et de les perfectionner, emp\u00eachant tout retour en arri\u00e8re. C&rsquo;est le moteur \u00e9volutif fondamental du processus culturel humain.<\/p>\n<p>Par ailleurs, les \u00e9tudes interculturelles sur la socialisation \u00e9motionnelle men\u00e9es par Batja Mesquita (2014) ont d\u00e9montr\u00e9 que les \u00e9motions ne sont pas de simples r\u00e9flexes neuromusculaires universels inscrits dans le tronc c\u00e9r\u00e9bral. \u00c0 travers des \u00e9tudes quotidiennes en situation r\u00e9elle, Mesquita a prouv\u00e9 que les interactions parent-enfant fa\u00e7onnent les configurations \u00e9motionnelles (mod\u00e8le M-E-N-T-E : Mod\u00e8les, \u00c9pisodes, Normes, Traits, Exp\u00e9riences). Les \u00e9motions valorisant l&rsquo;affirmation de soi (telles que la fiert\u00e9 personnelle) sont amplifi\u00e9es dans les cultures \u00e0 orientation ind\u00e9pendante, tandis que les \u00e9motions de d\u00e9f\u00e9rence ou de coh\u00e9sion collective (comme la honte constructive ou l&#8217;empathie r\u00e9paratrice) sont catalys\u00e9es dans les contextes interd\u00e9pendants.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des contributions \u00e9pist\u00e9mologiques les plus d\u00e9cisives de l&rsquo;\u00e9tude des processus culturels a \u00e9t\u00e9 la critique frontale du biais ethnocentrique occidental qui a longtemps impr\u00e9gn\u00e9 la psychologie acad\u00e9mique mondiale. Dans un article devenu c\u00e9l\u00e8bre, Joseph Henrich, Steven Heine et Ara Norenzayan (2010) ont d\u00e9montr\u00e9 que la quasi-totalit\u00e9 des th\u00e9ories fondamentales du comportement humain s&rsquo;\u00e9taient appuy\u00e9es sur des \u00e9chantillons issus de populations WEIRD (<em>Western, Educated, Industrialized, Rich, Democratic<\/em>).<\/p>\n<p>Or, les populations WEIRD repr\u00e9sentent moins de 12 % de l&rsquo;humanit\u00e9, tout en se situant aux extr\u00eames statistiques pour une multitude de fonctions psychologiques : perception visuelle (comme la sensibilit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;illusion de M\u00fcller-Lyer), raisonnement spatial (\u00e9gocentrique versus g\u00e9ocentrique), altruisme envers des inconnus et attribution causale de la responsabilit\u00e9. G\u00e9n\u00e9raliser les processus observ\u00e9s dans ce groupe restreint \u00e0 la nature humaine universelle relevait d&rsquo;une erreur cat\u00e9gorielle majeure.<\/p>\n<p>D&rsquo;un continent \u00e0 l&rsquo;autre, la d\u00e9finition m\u00eame de concepts psychologiques cardinaux varie du tout au tout. La notion d&rsquo;\u00ab intelligence \u00bb, par exemple, est per\u00e7ue dans la plupart des pays industrialis\u00e9s comme une vitesse de traitement symbolique, une agilit\u00e9 logico-math\u00e9matique et une pens\u00e9e abstraite d\u00e9contextualis\u00e9e. En revanche, dans de nombreuses cultures africaines traditionnelles (comme chez les Chewa de Zambie ou les Baoul\u00e9 de C\u00f4te d&rsquo;Ivoire), l&rsquo;intelligence (<em>zeru<\/em> ou <em>n&rsquo;gblou<\/em>) inclut imp\u00e9rativement la responsabilit\u00e9 sociale, l&rsquo;ob\u00e9issance respectueuse, la sagesse relationnelle et la capacit\u00e9 \u00e0 maintenir la coh\u00e9sion du groupe. Le processus culturel de maturation intellectuelle int\u00e8gre donc indissociablement des dimensions cognitives et des vertus morales collectives.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites<\/h3>\n<p>Le concept de processus culturel, bien que fondamental, fait l&rsquo;objet de vifs d\u00e9bats th\u00e9oriques et s&rsquo;expose \u00e0 d&rsquo;importants risques d&rsquo;instrumentalisation ou de simplification abusive.<\/p>\n<p>Le premier \u00e9cueil majeur est le risque de <strong>r\u00e9ification et d&rsquo;essentialisme culturel<\/strong>. Lorsque les chercheurs ou les praticiens opposent de mani\u00e8re binaire l&rsquo;\u00ab Orient collectif \u00bb \u00e0 l&rsquo;\u00ab Occident individuel \u00bb, ils risquent de figer les cultures dans des arch\u00e9types homog\u00e8nes et immuables, n\u00e9gligeant l&rsquo;immense variabilit\u00e9 intra-culturelle. Les individus au sein d&rsquo;une m\u00eame nation ou ethnie diff\u00e8rent consid\u00e9rablement selon leur classe sociale, leur genre, leur niveau d&rsquo;\u00e9ducation, leur appartenance r\u00e9gionale et leur trajectoire de vie singuli\u00e8re. Parler du \u00ab processus culturel \u00bb ne doit jamais conduire \u00e0 gommer l&rsquo;individualit\u00e9 et l&rsquo;agentivit\u00e9 critique des sujets.<\/p>\n<p>Un deuxi\u00e8me d\u00e9bat r\u00e9current oppose l&rsquo;universalisme cognitif radical au relativisme culturel absolu. Certains courants des neurosciences cognitives dures et de la psychologie \u00e9volutionniste r\u00e9ductionniste consid\u00e8rent la culture comme un simple vernis superficiel masquant une machinerie neuronale g\u00e9n\u00e9tiquement programm\u00e9e identique pour tous les <em>Homo sapiens<\/em>. \u00c0 l&rsquo;autre extr\u00e9mit\u00e9, un relativisme postmoderne radical dissout tout point de comparaison commun, rendant impossible la constitution de lois psychologiques partag\u00e9es. La position contemporaine dominante en psychologie culturelle cherche une voie m\u00e9diane : si les capacit\u00e9s biologiques d&rsquo;apprentissage et de symbolisation sont universelles, les trajectoires r\u00e9elles et les architectures de la pens\u00e9e sont indubitablement fa\u00e7onn\u00e9es par les processus culturels locaux.<\/p>\n<p>Enfin, une limite politique et m\u00e9thodologique r\u00e9side dans la fr\u00e9quente occultation des rapports de force et des in\u00e9galit\u00e9s socio-\u00e9conomiques. Comme l&rsquo;ont soulign\u00e9 plusieurs sociologues et psychologues critiques, imputer les \u00e9carts de comportements ou de performances cognitives \u00e0 des \u00ab diff\u00e9rences culturelles \u00bb peut parfois servir d&rsquo;alibi id\u00e9ologique pour masquer les ravages de la pauvret\u00e9, du racisme syst\u00e9mique, des traumatismes historiques coloniaux ou de la domination institutionnelle.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions<\/h3>\n<p>Afin de manipuler le lexique scientifique avec rigueur, il convient de distinguer soigneusement le processus culturel d&rsquo;autres notions connexes de la sociologie et de l&rsquo;anthropologie psychologique :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Processus culturel vs \u00c9volution culturelle :<\/strong> L&rsquo;\u00e9volution culturelle renvoie \u00e0 la transformation macroscopique et \u00e0 long terme des syst\u00e8mes de croyances, de techniques et d&rsquo;organisations sociales \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle phylog\u00e9n\u00e9tique et historique d&rsquo;une population. Le processus culturel, tout en participant \u00e0 cette \u00e9volution, s&rsquo;int\u00e9resse plus pr\u00e9cis\u00e9ment aux m\u00e9canismes psychologiques et micro-sociaux (ontog\u00e9n\u00e8se, interactions quotidiennes) de transmission et de n\u00e9gociation du sens.<\/li>\n<li><strong>Processus culturel vs Trait culturel :<\/strong> Un trait culturel est une unit\u00e9 d&rsquo;information ou une pratique discr\u00e8te et observable (un v\u00eatement traditionnel, un proverbe, un interdit alimentaire). Le processus culturel d\u00e9signe la cha\u00eene dynamique, relationnelle et cognitive qui permet \u00e0 ce trait d&rsquo;\u00eatre transmis, interpr\u00e9t\u00e9, valoris\u00e9 ou rejet\u00e9 par l&rsquo;esprit humain.<\/li>\n<li><strong>Processus culturel vs Socialisation :<\/strong> La socialisation est un concept sociologique englobant l&rsquo;apprentissage des r\u00f4les et des statuts n\u00e9cessaires \u00e0 l&rsquo;int\u00e9gration d&rsquo;un individu dans un corps social donn\u00e9. Le processus culturel met davantage l&rsquo;accent sur les dimensions s\u00e9miotiques, cognitives, psychiques et artefactuelles de cette transformation int\u00e9rieure.<\/li>\n<li><strong>Processus culturel vs Conditionnement :<\/strong> Le conditionnement b\u00e9havioriste d\u00e9crit l&rsquo;association m\u00e9canique et involontaire de stimuli et de r\u00e9ponses par renforcement direct. Le processus culturel implique toujours une m\u00e9diation symbolique, une reconstruction active du sens et la participation d&rsquo;une conscience r\u00e9flexive dot\u00e9e d&rsquo;agentivit\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. R\u00e9sum\u00e9 et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>Le processus culturel constitue un paradigme indispensable pour comprendre la complexit\u00e9 de l&rsquo;esprit humain dans son milieu naturel d&rsquo;existence. Il rappelle que nous sommes des \u00eatres intrins\u00e8quement relationnels et symboliques :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Co-constitution mutuelle :<\/strong> L&rsquo;esprit fabrique la culture autant que la culture structure l&rsquo;esprit ; il est impossible d&rsquo;\u00e9tudier la cognition, l&rsquo;\u00e9motion et l&rsquo;identit\u00e9 humaines en les extrayant de leurs contextes \u00e9cologiques et s\u00e9miotiques.<\/li>\n<li><strong>M\u00e9diation artefactuelle :<\/strong> Le d\u00e9veloppement psychologique sup\u00e9rieur s&rsquo;effectue par l&rsquo;appropriation progressive d&rsquo;outils mat\u00e9riels et symboliques l\u00e9gu\u00e9s par l&rsquo;histoire collective, au premier rang desquels figure le langage.<\/li>\n<li><strong>Nature non essentialiste :<\/strong> Loin d&rsquo;\u00eatre un programme rigide ou un h\u00e9ritage passif, le processus culturel est un flux ininterrompu d&rsquo;enculturation, d&rsquo;acculturation, de contestation et d&rsquo;hybridation, modul\u00e9 par l&rsquo;agentivit\u00e9 individuelle.<\/li>\n<li><strong>D\u00e9passement du biais occidental :<\/strong> La reconnaissance de la pluralit\u00e9 des processus culturels immunise les sciences psychologiques contre les pr\u00e9tentions universalistes abusives des mod\u00e8les WEIRD et permet une pratique clinique, \u00e9ducative et manag\u00e9riale \u00e9thique et efficace.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Berry, J. W. (1997). Immigration, acculturation, and adaptation. <em>Applied Psychology<\/em>, 46(1), 5-34. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1464-0597.1997.tb01087.x\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1464-0597.1997.tb01087.x<\/a><\/li>\n<li>Bruner, J. (1990). <em>Acts of meaning<\/em>. Harvard University Press.<\/li>\n<li>Cole, M. (1996). <em>Cultural psychology: A once and future discipline<\/em>. Harvard University Press.<\/li>\n<li>Geertz, C. (1973). <em>The interpretation of cultures<\/em>. Basic Books.<\/li>\n<li>Henrich, J., Heine, S. J., &#038; Norenzayan, A. (2010). The weirdest people in the world? <em>Behavioral and Brain Sciences<\/em>, 33(2-3), 61-83. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0140525X0999152X\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0140525X0999152X<\/a><\/li>\n<li>Markus, H. R., &#038; Kitayama, S. (1991). Culture and the self: Implications for cognition, emotion, and motivation. <em>Psychological Review<\/em>, 98(2), 224-253. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-295X.98.2.224\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-295X.98.2.224<\/a><\/li>\n<li>Nisbett, R. E., Peng, K., Choi, I., &#038; Norenzayan, A. (2001). Culture and systems of thought: Holistic versus analytic cognition. <em>Psychological Review<\/em>, 108(2), 291-310. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-295X.108.2.291\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-295X.108.2.291<\/a><\/li>\n<li>Shweder, R. A. (1991). <em>Thinking through cultures: Expeditions in cultural psychology<\/em>. Harvard University Press.<\/li>\n<li>Tomasello, M. (1999). <em>The cultural origins of human cognition<\/em>. Harvard University Press.<\/li>\n<li>Vygotski, L. S. (1978). <em>Mind in society: The development of higher psychological processes<\/em>. Harvard University Press.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le processus culturel d\u00e9signe l&rsquo;ensemble des dynamiques s\u00e9miotiques, sociales et psychologiques par lesquelles l&rsquo;esprit et la culture se co-construisent et se transforment mutuellement au fil du d\u00e9veloppement.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[3762,1486],"tags":[671,1847,16858,8665,43268,8664],"class_list":["post-25727","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-psychologie-culturelle","category-sciences-cognitives","tag-acculturation","tag-cognition-situee","tag-enculturation","tag-lev-vygotski","tag-processus-culturel","tag-psychologie-culturelle"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/25727","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/25727\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=25727"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=25727"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=25727"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}