{"id":25706,"date":"2026-11-08T13:01:13","date_gmt":"2026-11-08T13:01:13","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=determinisme-culturel"},"modified":"2026-11-08T13:01:13","modified_gmt":"2026-11-08T13:01:13","slug":"determinisme-culturel","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=determinisme-culturel","title":{"rendered":"D\u00e9terminisme culturel : l&#8217;empreinte de la culture"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;affirmation selon laquelle les \u00eatres humains ne naissent pas simplement dans un monde physique, mais sont fa\u00e7onn\u00e9s dans leurs d\u00e9sirs les plus intimes par le r\u00e9seau symbolique de leur communaut\u00e9, constitue l&rsquo;un des postulats les plus stimulants des sciences humaines. Au c\u0153ur des d\u00e9bats sur l&rsquo;inn\u00e9 et l&rsquo;acquis, le d\u00e9terminisme culturel propose une grille de lecture radicale de la subjectivit\u00e9, affirmant que les dynamiques psychiques, affectives et comportementales d&rsquo;un individu r\u00e9sultent directement de son environnement socioculturel. En examinant comment la culture structure la psych\u00e9, cette perspective invite la psychologie \u00e0 repenser la fronti\u00e8re entre la nature humaine universelle et la singularit\u00e9 des construits historiques.<\/p>\n<h2>D\u00e9terminisme culturel<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>Le <strong>d\u00e9terminisme culturel<\/strong> d\u00e9signe la doctrine philosophique et scientifique selon laquelle les attitudes, les croyances, les motivations, les traits de personnalit\u00e9 et les comportements des individus sont principalement, voire exclusivement, d\u00e9termin\u00e9s par la culture dans laquelle ils sont socialis\u00e9s. Selon ce paradigme, les structures cognitives et \u00e9motionnelles ne d\u00e9coulent pas d&rsquo;un ensemble de pr\u00e9dispositions biologiques fixes, mais sont le produit direct des repr\u00e9sentations collectives, des coutumes, des institutions et des sch\u00e9mas linguistiques transmis de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration.<\/p>\n<p>Dans le domaine des sciences psychologiques, le d\u00e9terminisme culturel avance que le d\u00e9veloppement psychologique n&rsquo;ob\u00e9it pas uniquement \u00e0 une maturation neurobiologique universelle. Il postule que le contenu m\u00eame de l&rsquo;esprit \u2014 de la perception de soi aux crit\u00e8res du normal et du pathologique \u2014 est forg\u00e9 par les imp\u00e9ratifs contextuels d&rsquo;une communaut\u00e9 donn\u00e9e. Cette orientation refuse de subordonner le comportement \u00e0 des d\u00e9terminismes g\u00e9n\u00e9tiques ou environnementaux purement mat\u00e9riels, accordant un r\u00f4le causal pr\u00e9pond\u00e9rant aux syst\u00e8mes de sens partag\u00e9s.<\/p>\n<p>En poussant cette logique \u00e0 son paroxysme, le d\u00e9terminisme culturel con\u00e7oit l&rsquo;\u00eatre humain comme un r\u00e9cepteur actif puis un reproducteur des conventions culturelles, remettant en cause l&rsquo;universalit\u00e9 de la nature humaine au profit d&rsquo;une pluralit\u00e9 irr\u00e9ductible de mani\u00e8res d&rsquo;\u00eatre, de penser et de ressentir.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le vocable \u00ab d\u00e9terminisme \u00bb provient du latin classique <em>determinare<\/em>, compos\u00e9 du pr\u00e9fixe <em>de-<\/em> (marquant l&rsquo;ach\u00e8vement ou la restriction) et du verbe <em>terminare<\/em> (d\u00e9limiter, fixer des bornes, clore), d\u00e9riv\u00e9 lui-m\u00eame du substantif <em>terminus<\/em> signifiant \u00ab limite \u00bb ou \u00ab fronti\u00e8re \u00bb. Dans la tradition philosophique moderne, le terme s&rsquo;est cristallis\u00e9 au XIXe si\u00e8cle, notamment sous l&rsquo;influence du rationalisme et de la philosophie des sciences, pour d\u00e9signer la doctrine selon laquelle tout ph\u00e9nom\u00e8ne est r\u00e9gi par des lois causales n\u00e9cessaires, chaque effet \u00e9tant rigoureusement conditionn\u00e9 par des ant\u00e9c\u00e9dents d\u00e9termin\u00e9s.<\/p>\n<p>Le substantif \u00ab culture \u00bb trouve son origine dans le verbe latin <em>colere<\/em>, qui signifie \u00ab cultiver la terre \u00bb, \u00ab habiter \u00bb et, par extension symbolique, \u00ab honorer \u00bb ou \u00ab rendre un culte \u00bb. C&rsquo;est au cours de la Renaissance puis du si\u00e8cle des Lumi\u00e8res que le terme passe m\u00e9taphoriquement du travail de la terre \u00e0 la culture de l&rsquo;esprit humain (<em>cultura animi<\/em> chez Cic\u00e9ron). Au cours du XIXe si\u00e8cle, en particulier dans la pens\u00e9e germanique avec le concept de <em>Kultur<\/em>, le mot s&rsquo;enrichit d&rsquo;une dimension anthropologique globale d\u00e9signant l&rsquo;ensemble des connaissances, des m\u0153urs, des valeurs et des institutions caract\u00e9ristiques d&rsquo;un groupe humain.<\/p>\n<p>L&rsquo;association des deux notions sous l&rsquo;expression \u00ab d\u00e9terminisme culturel \u00bb s&rsquo;est formalis\u00e9e au sein de l&rsquo;\u00e9cole anthropologique nord-am\u00e9ricaine au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle. Forg\u00e9e en r\u00e9action au darwinisme social et aux th\u00e9ories de la d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence raciale alors pr\u00e9valentes, l&rsquo;expression visait \u00e0 affirmer que la variabilit\u00e9 des conduites humaines s&rsquo;explique par les h\u00e9ritages symboliques et institutionnels plut\u00f4t que par des diff\u00e9rences biologiques inn\u00e9es.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>En fran\u00e7ais standard, l&rsquo;expression se prononce phon\u00e9tiquement \/de.t\u025b\u0281.mi.nism kyl.ty.\u0281\u025bl\/. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un syntagme nominal masculin compos\u00e9 du substantif \u00ab d\u00e9terminisme \u00bb et de l&rsquo;adjectif qualificatif \u00ab culturel \u00bb. Le pluriel s&rsquo;orthographie \u00ab d\u00e9terminismes culturels \u00bb, bien qu&rsquo;il soit plus couramment employ\u00e9 au singulier pour d\u00e9signer la position th\u00e9orique globale.<\/p>\n<p>Sur le plan syntaxique, le terme fonctionne comme sujet ou compl\u00e9ment au sein d&rsquo;\u00e9nonc\u00e9s \u00e9pist\u00e9mologiques ou psychologiques (par exemple : \u00ab Ce paradigme souscrit \u00e0 un d\u00e9terminisme culturel rigide \u00bb). L&rsquo;adjectif d\u00e9riv\u00e9 \u00ab culturaliste \u00bb est souvent utilis\u00e9 pour d\u00e9signer les approches associ\u00e9es, tandis que l&rsquo;adverbe \u00ab culturellement \u00bb qualifie les processus de conditionnement ainsi d\u00e9crits.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour comprendre le d\u00e9terminisme culturel dans toute son ampleur, il convient d&rsquo;analyser la fa\u00e7on dont la culture cesse d&rsquo;\u00eatre un simple cadre environnemental pour devenir une matrice g\u00e9n\u00e9ratrice de la subjectivit\u00e9. Dans cette perspective, la culture n&rsquo;est pas un arri\u00e8re-plan passif devant lequel se d\u00e9roulerait un d\u00e9veloppement psychologique universel ; elle en constitue la substance constitutive. Les processus cognitifs \u00e9l\u00e9mentaires, les modes d&rsquo;expression \u00e9motionnelle, la r\u00e9gulation des pulsions et la construction du sch\u00e9ma corporel sont tous m\u00e9diatis\u00e9s par des apprentissages s\u00e9miotiques propres \u00e0 une \u00e9poque et \u00e0 une aire g\u00e9ographique pr\u00e9cises.<\/p>\n<p>Le d\u00e9terminisme culturel postule que d\u00e8s la naissance, l&rsquo;infans est plong\u00e9 dans un univers de significations pr\u00e9\u00e9tablies. Les pratiques de maternage, les rythmes d&rsquo;alimentation, les contacts physiques, les intonations verbales et les interdits constituent une p\u00e9dagogie implicite qui oriente le syst\u00e8me nerveux et l&rsquo;appareil psychique. Ce modelage pr\u00e9coce d\u00e9bouche sur ce que les psychologues appellent des scripts comportementaux et \u00e9motionnels int\u00e9rioris\u00e9s : l&rsquo;individu r\u00e9agit spontan\u00e9ment \u00e0 des stimuli selon des normes qu&rsquo;il per\u00e7oit comme naturelles, alors qu&rsquo;elles sont l&rsquo;aboutissement d&rsquo;une transmission culturelle continue.<\/p>\n<p>Cette approche implique \u00e9galement une perm\u00e9abilit\u00e9 quasi totale de la cognition humaine aux repr\u00e9sentations collectives. Les cat\u00e9gories fondamentales de l&rsquo;esprit \u2014 la notion de temps lin\u00e9aire ou cyclique, la conception de l&rsquo;espace, la distinction entre le soi et le non-soi, la causalit\u00e9 logique ou magique \u2014 ne sont pas des structures a priori immuables de la raison universelle, mais des configurations construites. Un individu socialis\u00e9 dans une soci\u00e9t\u00e9 collectiviste int\u00e9grera une d\u00e9finition interd\u00e9pendante du soi, dans laquelle l&rsquo;identit\u00e9 se d\u00e9finit par l&rsquo;appartenance au groupe et le respect des devoirs communautaires, tandis qu&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 individualiste favorisera un soi ind\u00e9pendant, centr\u00e9 sur l&rsquo;autonomie, l&rsquo;affirmation de soi et la recherche d&rsquo;objectifs personnels.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, le spectre du d\u00e9terminisme culturel varie en intensit\u00e9. Dans sa version forte ou radicale, il affirme que la biologie ne fournit qu&rsquo;une plasticit\u00e9 brute, une page blanche sur laquelle la culture inscrit l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 du programme comportemental humain. Dans sa version mod\u00e9r\u00e9e ou interactionniste, il reconna\u00eet l&rsquo;existence de contraintes biologiques fondamentales (besoins hom\u00e9ostasiques, r\u00e9flexes vitaux, capacit\u00e9s d&rsquo;apprentissage primaires), mais soutient que ces potentialit\u00e9s brutes sont si profond\u00e9ment canalis\u00e9es, refa\u00e7onn\u00e9es et transform\u00e9es par le symbolique que l&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;humain ne peut \u00eatre f\u00e9conde qu&rsquo;\u00e0 travers l&rsquo;analyse de ses dimensions culturelles.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution et d\u00e9veloppement historique<\/h3>\n<p>La gen\u00e8se du d\u00e9terminisme culturel s&rsquo;ancre dans les ruptures \u00e9pist\u00e9mologiques du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, port\u00e9es de mani\u00e8re embl\u00e9matique par l&rsquo;anthropologue germano-am\u00e9ricain <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Franz_Boas\">Franz Boas<\/a>. Confront\u00e9 aux id\u00e9ologies racialistes et \u00e9volutionnistes lin\u00e9aires qui pr\u00e9tendaient classer les soci\u00e9t\u00e9s humaines sur une \u00e9chelle hi\u00e9rarchique allant de la \u00ab sauvagerie \u00bb \u00e0 la \u00ab civilisation \u00bb en fonction de crit\u00e8res pr\u00e9tendument biologiques, Boas d\u00e9montra empiriquement que les diff\u00e9rences physiques (comme la forme du cr\u00e2ne) variaient sous l&rsquo;effet de l&rsquo;environnement et que les traits psychologiques et moraux des peuples d\u00e9coulaient de leur histoire culturelle et non de leur race biologique.<\/p>\n<p>Les continuateurs de Boas fond\u00e8rent ce que l&rsquo;histoire des sciences a qualifi\u00e9 d&rsquo;\u00e9cole \u00ab Culture et Personnalit\u00e9 \u00bb aux \u00c9tats-Unis au cours des ann\u00e9es 1930 et 1940. Deux figures dominantes illustrent cette transition : Ruth Benedict et Margaret Mead. Dans son ouvrage s\u00e9minal <em>Patterns of Culture<\/em> (1934), Benedict affirma que chaque culture s\u00e9lectionne un arc restreint de potentialit\u00e9s humaines et organise ses institutions autour d&rsquo;une configuration psychologique dominante (apollinienne, dionysienne, parano\u00efaque). Elle soutint que ce qui est consid\u00e9r\u00e9 comme pathologique dans une culture donn\u00e9e peut \u00eatre valoris\u00e9 comme le sommet de l&rsquo;accomplissement spirituel ou social dans une autre, instaurant ainsi un relativisme psychologique rigoureux.<\/p>\n<p>De son c\u00f4t\u00e9, Margaret Mead appliqua cette m\u00e9thode \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude des \u00e9tapes du d\u00e9veloppement humain. Dans <em>Coming of Age in Samoa<\/em> (1928), elle remit en question le caract\u00e8re universellement tumultueux de l&rsquo;adolescence, d\u00e9crit par G. Stanley Hall comme une crise pubertaire in\u00e9vitable li\u00e9e \u00e0 la biologie. Mead soutint que chez les jeunes Samoans, l&rsquo;adolescence se d\u00e9roulait sans conflit psychique majeur en raison d&rsquo;une tol\u00e9rance culturelle et d&rsquo;une organisation sociale d\u00e9nu\u00e9e des tabous sexuels et des exigences de performance occidentales. Par la suite, dans <em>Sex and Temperament in Three Primitive Societies<\/em> (1935), elle alla plus loin en sugg\u00e9rant que les r\u00f4les de genre masculins et f\u00e9minins ne poss\u00e9daient aucune base biologique inalt\u00e9rable, mais d\u00e9coulaient d&rsquo;arbitraires culturels distincts.<\/p>\n<p>Durant l&rsquo;apr\u00e8s-guerre, le culturalisme trouva des \u00e9chos en sociologie fonctionnaliste avec Talcott Parsons, qui th\u00e9orisa l&rsquo;int\u00e9riorisation des valeurs et des normes comme garant de l&rsquo;ordre social, et chez des anthropologues comme Alfred Kroeber, partisan du concept de \u00ab superorganique \u00bb selon lequel la culture poss\u00e8de une dynamique autonome sup\u00e9rieure \u00e0 l&rsquo;organisme biologique individuel. Cependant, \u00e0 partir des ann\u00e9es 1970 et 1980, le d\u00e9terminisme culturel strict subit les assauts conjoints de la r\u00e9volution cognitive, de la sociobiologie d&rsquo;Edward O. Wilson et de la psychologie \u00e9volutionniste de Leda Cosmides et John Tooby. Cette confrontation poussa la discipline \u00e0 s&rsquo;affiner, donnant naissance \u00e0 la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Psychologie_culturelle\">psychologie culturelle<\/a> contemporaine, port\u00e9e par des th\u00e9oriciens tels que Richard Shweder et Jerome Bruner, qui reformul\u00e8rent l&rsquo;influence culturelle en termes de co-constitution r\u00e9ciproque de l&rsquo;esprit et de la culture.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Le d\u00e9terminisme culturel s&rsquo;appuie sur un ensemble d&rsquo;assises conceptuelles interconnect\u00e9es issues de l&rsquo;anthropologie, de la psychologie du d\u00e9veloppement et de la philosophie du langage :<\/p>\n<p>En premier lieu, le principe du <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Relativisme_culturel\">relativisme culturel<\/a> \u00e9pist\u00e9mologique stipule qu&rsquo;aucun crit\u00e8re transcendant ou universel ne permet d&rsquo;\u00e9valuer une culture \u00e0 partir des cat\u00e9gories d&rsquo;une autre. Appliqu\u00e9 \u00e0 la psychologie, ce principe postule que les fonctions mentales sup\u00e9rieures ne sauraient \u00eatre dissoci\u00e9es des syst\u00e8mes s\u00e9miotiques qui leur donnent naissance. Il n&rsquo;existe pas d&rsquo;esprit humain \u00ab nu \u00bb ou g\u00e9n\u00e9rique fonctionnant en vase clos ; l&rsquo;esprit n&rsquo;existe qu&rsquo;habill\u00e9 de ses artefacts culturels.<\/p>\n<p>En second lieu, la th\u00e9orie historico-culturelle du psychisme, d\u00e9velopp\u00e9e par Lev Vygotski et l&rsquo;\u00e9cole sovi\u00e9tique, apporte une assise m\u00e9thodologique essentielle. Vygotski a d\u00e9montr\u00e9 que le d\u00e9veloppement cognitif de l&rsquo;enfant proc\u00e8de de l&rsquo;interpsychologique vers l&rsquo;intrapsychologique : toute fonction psychique sup\u00e9rieure (attention volontaire, m\u00e9moire logique, formation des concepts) appara\u00eet d&rsquo;abord dans une interaction sociale m\u00e9diatis\u00e9e par des outils et des signes, avant d&rsquo;\u00eatre int\u00e9rioris\u00e9e par le sujet. Le langage, principal instrument culturel, structure la pens\u00e9e m\u00eame du sujet, confirmant l&rsquo;id\u00e9e que le fonctionnement c\u00e9r\u00e9bral individuel est profond\u00e9ment configur\u00e9 par les pratiques sociales.<\/p>\n<p>En troisi\u00e8me lieu, l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Hypoth%C3%A8se_de_Sapir-Whorf\">hypoth\u00e8se de Sapir-Whorf<\/a>, ou hypoth\u00e8se du relativisme linguistique, postule que la structure d&rsquo;une langue influence profond\u00e9ment la mani\u00e8re dont ses locuteurs per\u00e7oivent et cat\u00e9gorisent le monde r\u00e9el. Si les syst\u00e8mes linguistiques d\u00e9terminent la d\u00e9coupe de la r\u00e9alit\u00e9, de l&rsquo;espace, du temps et des \u00e9motions, alors les processus cognitifs des individus sont tributaires des cat\u00e9gories lexicales et syntaxiques que leur fournit leur culture d&rsquo;origine.<\/p>\n<p>Enfin, le constructivisme social contemporain (notamment repr\u00e9sent\u00e9 par Kenneth Gergen) parach\u00e8ve cet \u00e9difice en soutenant que les concepts psychologiques fondamentaux \u2014 les \u00e9motions, l&rsquo;estime de soi, l&rsquo;identit\u00e9, la rationalit\u00e9 \u2014 ne renvoient pas \u00e0 des entit\u00e9s psychobiologiques naturelles, mais sont des conventions discursives g\u00e9n\u00e9r\u00e9es par des relations communautaires historiquement situ\u00e9es.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, typologies et dimensions<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse du d\u00e9terminisme culturel requiert une distinction claire entre ses formes et les m\u00e9canismes par lesquels la culture exerce son action sur l&rsquo;appareil psychologique :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>D\u00e9terminisme culturel fort (absolutiste) :<\/strong> Postulat selon lequel la personnalit\u00e9, les motivations et les modes de pens\u00e9e sont int\u00e9gralement mod\u00e9lis\u00e9s par la culture, la plasticit\u00e9 humaine \u00e9tant illimit\u00e9e et les facteurs biologiques n\u00e9gligeables dans l&rsquo;explication de la variabilit\u00e9 psychologique.<\/li>\n<li><strong>D\u00e9terminisme culturel mod\u00e9r\u00e9 (contextualiste) :<\/strong> Postulat selon lequel les pr\u00e9dispositions biologiques universelles sont universellement pr\u00e9sentes mais sont activ\u00e9es, canalis\u00e9es, modul\u00e9es ou inhib\u00e9es de fa\u00e7on si pr\u00e9pond\u00e9rante par les imp\u00e9ratifs culturels que l&rsquo;observation psychologique ne peut faire l&rsquo;\u00e9conomie du contexte symbolique.<\/li>\n<li><strong>Enculturation primaire :<\/strong> Processus d&rsquo;apprentissage et d&rsquo;incorporation des sch\u00e8mes culturels fondamentaux durant la petite enfance par le truchement de la famille, du langage affectif et des habitudes corporelles quotidiennes.<\/li>\n<li><strong>Enculturation secondaire :<\/strong> Poursuite de la socialisation \u00e0 travers des institutions formelles (\u00e9coles, organisations religieuses, syst\u00e8mes juridiques, m\u00e9dias) transmettant des savoirs explicites et des id\u00e9ologies codifi\u00e9es.<\/li>\n<li><strong>Orientation Individualisme versus Collectivisme :<\/strong> Dimension structurale majeure (th\u00e9oris\u00e9e notamment par Geert Hofstede et Harry Triandis) d\u00e9crivant l&rsquo;arbitrage culturel entre la primaut\u00e9 du projet personnel et celle des devoirs collectifs, d\u00e9terminant ainsi le sentiment d&rsquo;appartenance et la responsabilit\u00e9 morale.<\/li>\n<li><strong>Conception du Soi (Ind\u00e9pendant vs Interd\u00e9pendant) :<\/strong> Mod\u00e9lisation propos\u00e9e par Hazel Markus et Shinobu Kitayama distinguant un soi d\u00e9limit\u00e9, stable et autonome d&rsquo;un soi poreux, contextuel, relationnel et orient\u00e9 vers l&rsquo;harmonie sociale.<\/li>\n<li><strong>Scripts \u00e9motionnels culturels :<\/strong> R\u00e8gles d&rsquo;affichage (<em>display rules<\/em>) et de ressenti prescrivant quelles \u00e9motions doivent \u00eatre ressenties, exprim\u00e9es ou r\u00e9prim\u00e9es dans des circonstances donn\u00e9es (ex. la valorisation de la fiert\u00e9 dans certaines soci\u00e9t\u00e9s versus celle de la modestie ou de la honte r\u00e9paratrice dans d&rsquo;autres).<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et \u00e9tudes de cas illustratives<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des cas les plus probants illustrant la puissance de la mod\u00e9lisation culturelle de l&rsquo;esprit concerne la perception et la cat\u00e9gorisation du soi. Dans une s\u00e9rie d&rsquo;\u00e9tudes devenues classiques, Hazel Rose Markus et Shinobu Kitayama ont montr\u00e9 que les sujets issus d&rsquo;Asie de l&rsquo;Est (Japon, Cor\u00e9e) ont tendance \u00e0 d\u00e9crire leur identit\u00e9 en mentionnant leurs relations sociales (\u00ab Je suis le fr\u00e8re a\u00een\u00e9 de&#8230; \u00bb, \u00ab \u00c0 l&rsquo;universit\u00e9, je m&rsquo;efforce d&rsquo;\u00eatre attentif aux autres \u00bb), tandis que les sujets nord-am\u00e9ricains mobilisent pr\u00e9f\u00e9rentiellement des attributs internes stables et d\u00e9contextualis\u00e9s (\u00ab Je suis optimiste \u00bb, \u00ab J&rsquo;aime le sport \u00bb). Ce clivage n&rsquo;est pas qu&rsquo;une convention de communication verbale ; il affecte la m\u00e9moire autobiographique, l&rsquo;attribution causale et m\u00eame l&rsquo;attention visuelle.<\/p>\n<p>Dans le domaine cognitif et perceptif, les recherches de Richard Nisbett ont document\u00e9 des divergences frappantes entre sujets occidentaux et orientaux lors de t\u00e2ches d&rsquo;attention visuelle. Soumis \u00e0 une image dynamique repr\u00e9sentant un aquarium, les participants am\u00e9ricains focalisent imm\u00e9diatement leur regard sur le poisson le plus grand et le plus rapide (focalisation analytique sur l&rsquo;objet saillant), tandis que les participants japonais d\u00e9crivent d&rsquo;abord l&rsquo;arri\u00e8re-plan, la couleur de l&rsquo;eau, les plantes aquatiques et les relations spatiales entre les cr\u00e9atures (attention holistique au champ global). Ces r\u00e9sultats sugg\u00e8rent que les sch\u00e8mes culturels d\u00e9terminent jusqu&rsquo;aux micro-mouvements oculaires et au traitement perceptif \u00e9l\u00e9mentaire.<\/p>\n<p>Un autre cas paradigmatique r\u00e9side dans les \u00ab syndromes li\u00e9s \u00e0 la culture \u00bb (<em>culture-bound syndromes<\/em>). L&rsquo;exemple du <em>hikikomori<\/em> au Japon \u2014 \u00e9tat d&rsquo;isolement social volontaire extr\u00eame et prolong\u00e9 chez des adolescents et jeunes adultes \u2014 illustre comment des pressions sociales sp\u00e9cifiques (pression acad\u00e9mique, exigence d&rsquo;harmonie, terreur de la d\u00e9faillance face aux attentes du clan) g\u00e9n\u00e8rent une expression psychopathologique in\u00e9dite, difficilement superposable aux crit\u00e8res classiques de la d\u00e9pression majeure ou de l&rsquo;agoraphobie occidentale. De mani\u00e8re similaire, l&rsquo;<em>amok<\/em> en Malaisie ou le <em>koro<\/em> en Asie du Sud-Est d\u00e9montrent que les crises psychiques prennent la forme exacte des repr\u00e9sentations mythologiques et culturelles disponibles au sein de la communaut\u00e9 du patient.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation psychologique<\/h3>\n<p>La prise en compte du d\u00e9terminisme culturel a boulevers\u00e9 la psychom\u00e9trie et l&rsquo;\u00e9valuation diagnostique, r\u00e9v\u00e9lant les risques inh\u00e9rents aux approches dites \u00ab \u00e9tiques impos\u00e9es \u00bb (consistant \u00e0 appliquer aveugl\u00e9ment des tests standardis\u00e9s occidentaux \u00e0 des populations non occidentales). L&rsquo;\u00e9valuation psychologique contemporaine mobilisant ce cadre conceptuel repose sur plusieurs outils et imp\u00e9ratifs m\u00e9thodologiques rigoureux :<\/p>\n<p>D&rsquo;un point de vue clinique, le DSM-5 a institutionnalis\u00e9 l&rsquo;<em>Entretien d&rsquo;\u00e9valuation culturelle<\/em> (CFI, ou <em>Cultural Formulation Interview<\/em>). Cet outil semi-structur\u00e9 en 16 questions explore syst\u00e9matiquement la d\u00e9finition culturelle du probl\u00e8me donn\u00e9e par le patient, les perceptions culturelles de la cause, du contexte et du soutien, ainsi que les facteurs culturels influen\u00e7ant l&rsquo;adaptation pass\u00e9e et la relation th\u00e9rapeutique. L&rsquo;objectif est d&rsquo;\u00e9viter les erreurs diagnostiques consistant \u00e0 pathologiser des croyances partag\u00e9es (comme la communication avec les anc\u00eatres) ou \u00e0 sous-estimer des formes somatiques de d\u00e9tresse psychique.<\/p>\n<p>Dans le champ de la recherche quantitative, des \u00e9chelles standardis\u00e9es mesurent l&rsquo;adh\u00e9sion des sujets aux valeurs culturelles. On peut citer l&rsquo;<em>\u00c9chelle d&rsquo;orientation culturelle<\/em> (Singelis, 1994) mesurant les orientations individualiste et collectiviste aux niveaux horizontal et vertical, ou encore les instruments issus des travaux de Shalom Schwartz sur les valeurs humaines fondamentales (<em>Schwartz Value Survey<\/em>), qui comparent la hi\u00e9rarchie des valeurs (autonomie, conformit\u00e9, tradition, bienveillance) au sein de plus de 80 pays.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation psychologique sous l&rsquo;angle du d\u00e9terminisme culturel impose une v\u00e9rification rigoureuse de l&rsquo;\u00e9quivalence des construits mesur\u00e9s. Les chercheurs distinguent l&rsquo;\u00e9quivalence conceptuelle (le concept a-t-il le m\u00eame sens dans les deux cultures ?), l&rsquo;\u00e9quivalence m\u00e9trique (les items mesurent-ils le trait avec la m\u00eame pr\u00e9cision ?) et l&rsquo;\u00e9quivalence scalaire (des scores identiques refl\u00e8tent-ils un niveau identique du trait ?). L&rsquo;absence de ces validations rend caduque toute comparaison internationale directe.<\/p>\n<h3>10. Applications pratiques et port\u00e9e clinique<\/h3>\n<p>Les implications pratiques du d\u00e9terminisme culturel s&rsquo;\u00e9tendent de la psychoth\u00e9rapie \u00e0 la p\u00e9dagogie et \u00e0 la gestion organisationnelle :<\/p>\n<p>En psychoth\u00e9rapie, cette perspective a fond\u00e9 l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Psychologie_interculturelle\">ethnopsychiatrie<\/a> et la psychologie interculturelle clinique, repr\u00e9sent\u00e9es en France par Georges Devereux puis par Tobie Nathan. L&rsquo;approche clinique exige de d\u00e9coder la souffrance du patient \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de son propre univers symbolique. Pour un patient migrant ou issu d&rsquo;une minorit\u00e9 culturelle, concevoir une angoisse existentielle sous l&rsquo;angle exclusif de la n\u00e9vrose intrapsychique freudienne s&rsquo;av\u00e8re souvent inefficace si le patient l&rsquo;attribue \u00e0 une transgression coutumi\u00e8re ou \u00e0 une attaque sorci\u00e8re. La prise en charge doit d\u00e8s lors int\u00e9grer des m\u00e9diateurs culturels, reconna\u00eetre les th\u00e9ories traditionnelles de la maladie et adapter le cadre th\u00e9rapeutique pour y inclure la famille \u00e9largie ou des rituels de sens.<\/p>\n<p>Dans le milieu \u00e9ducatif, la reconnaissance du conditionnement culturel permet de pr\u00e9venir des diagnostics erron\u00e9s de troubles d&rsquo;apprentissage ou du comportement. Les styles d&rsquo;interaction verbale entre adultes et enfants diff\u00e8rent grandement : l\u00e0 o\u00f9 l&rsquo;\u00e9cole occidentale valorise le questionnement critique individuel et la prise de parole spontan\u00e9e, d&rsquo;autres cultures enseignent que le respect envers l&rsquo;enseignant passe par le silence, l&rsquo;\u00e9coute docile et l&rsquo;absence de contact visuel direct. Comprendre ces d\u00e9terminismes \u00e9vite d&rsquo;interpr\u00e9ter un comportement de retrait respectueux comme un d\u00e9ficit d&rsquo;attention ou une inhibition pathologique.<\/p>\n<p>Dans le domaine des organisations internationales et du travail en \u00e9quipes multiculturelles, le d\u00e9terminisme culturel guide les formations \u00e0 la comp\u00e9tence interculturelle. Il permet aux gestionnaires de comprendre que des divergences d&rsquo;attitude face \u00e0 l&rsquo;autorit\u00e9 (distance hi\u00e9rarchique), \u00e0 la gestion du temps (temps monochronique versus polychronique selon Edward T. Hall) ou \u00e0 la n\u00e9gociation ne r\u00e9sultent pas d&rsquo;incomp\u00e9tences individuelles ou de mauvaise volont\u00e9, mais de programmations culturelles profond\u00e9ment enracin\u00e9es exigeant des compromis structurels r\u00e9ciproques.<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>Les donn\u00e9es empiriques contemporaines sont venues \u00e9tayer, mais aussi nuancer, les hypoth\u00e8ses du d\u00e9terminisme culturel. L&rsquo;un des tournants majeurs de la recherche exp\u00e9rimentale a \u00e9t\u00e9 document\u00e9 par Joseph Henrich, Steven Heine et Ara Norenzayan dans leur \u00e9tude de 2010 intitul\u00e9e <em>The weirdest people in the world?<\/em>. Les auteurs ont d\u00e9montr\u00e9 que la majorit\u00e9 \u00e9crasante des th\u00e9ories comportementales publi\u00e9es dans les revues d&rsquo;\u00e9lite reposaient sur des \u00e9chantillons WEIRD (<em>Western, Educated, Industrialized, Rich, Democratic<\/em>), repr\u00e9sentant moins de 12 % de la population mondiale.<\/p>\n<p>Leurs travaux ont mis en \u00e9vidence que les sujets WEIRD constituent de v\u00e9ritables anomalies statistiques sur de nombreux plans cognitifs : ils per\u00e7oivent l&rsquo;illusion de M\u00fcller-Lyer beaucoup plus intens\u00e9ment que les membres de soci\u00e9t\u00e9s traditionnelles (qui n&rsquo;ont pas grandi dans des environnements urbains \u00ab carpent\u00e9s \u00bb faits de lignes droites et d&rsquo;angles droits), ils recourent davantage \u00e0 une morale d\u00e9ontologique individualiste, et ils font preuve d&rsquo;une tendance exceptionnellement faible au raisonnement holistique. Ces observations empiriques ont apport\u00e9 un soutien massif \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e que le cerveau s&rsquo;adapte aux conditions \u00e9cologiques et s\u00e9miotiques de sa culture d&rsquo;accueil.<\/p>\n<p>Plus r\u00e9cemment, l&rsquo;\u00e9mergence des neurosciences culturelles a apport\u00e9 des preuves au niveau c\u00e9r\u00e9bral. Des \u00e9tudes en imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) men\u00e9es par Joan Chiao et Nalini Ambady ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que les patterns d&rsquo;activation neurale lors de t\u00e2ches de r\u00e9flexion sur soi d\u00e9pendent du profil culturel : chez les participants am\u00e9ricains, le cortex pr\u00e9frontal m\u00e9dial s&rsquo;active fortement lors de l&rsquo;\u00e9valuation d&rsquo;attributs personnels autonomes, alors que chez les participants chinois, la m\u00eame zone s&rsquo;active de concert lorsqu&rsquo;ils pensent \u00e0 eux-m\u00eames et lorsqu&rsquo;ils pensent \u00e0 leur m\u00e8re. Ces recherches attestent que les normes culturelles mod\u00e8lent l&rsquo;architecture fonctionnelle m\u00eame du cerveau par le truchement de la neuroplasticit\u00e9 d\u00e9pendante de l&rsquo;exp\u00e9rience.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et interculturelles<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9tude m\u00eame du d\u00e9terminisme culturel suscite un paradoxe m\u00e9thodologique fascinant : la pr\u00e9tention \u00e0 expliquer universellement l&rsquo;humain par sa culture est-elle elle-m\u00eame un produit culturel occidental ? Cette question met en relief la distinction entre d\u00e9marches \u00ab \u00e9miques \u00bb (qui \u00e9tudient les comportements de l&rsquo;int\u00e9rieur d&rsquo;un syst\u00e8me culturel, \u00e0 travers ses propres signifiants) et approches \u00ab \u00e9tiques \u00bb (qui appliquent des mod\u00e8les pr\u00e9\u00e9tablis pour comparer diff\u00e9rentes cultures de l&rsquo;ext\u00e9rieur).<\/p>\n<p>Dans de nombreuses traditions de pens\u00e9e non occidentales \u2014 par exemple dans la philosophie <em>Ubuntu<\/em> d&rsquo;Afrique subsaharienne (\u00ab Je suis parce que nous sommes \u00bb) ou dans le concept bouddhiste d&rsquo;interd\u00e9pendance (<em>prat\u012btyasamutp\u0101da<\/em>) \u2014, la primaut\u00e9 de la communaut\u00e9 et du milieu relationnel sur l&rsquo;individu atomis\u00e9 n&rsquo;est pas per\u00e7ue comme un d\u00e9terminisme subi ou ali\u00e9nant, mais comme le fondement ontologique m\u00eame de l&rsquo;existence humaine. Le d\u00e9bat occidental opposant libre arbitre individuel et contrainte culturelle y perd de sa pertinence, car la r\u00e9alisation de soi ne s&rsquo;envisage jamais en dehors de l&rsquo;inscription harmonieuse dans le tissu collectif.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, la mondialisation rapide, l&rsquo;acc\u00e9l\u00e9ration des flux migratoires et la connectivit\u00e9 num\u00e9rique brouillent les fronti\u00e8res des cultures traditionnellement consid\u00e9r\u00e9es comme homog\u00e8nes ou \u00e9tanches. Aujourd&rsquo;hui, de nombreux individus d\u00e9veloppent une identit\u00e9 biculturelle ou multiculturelle, internalisant des syst\u00e8mes de normes concurrents. La recherche montre que ces sujets sont capables d&rsquo;op\u00e9rer un \u00ab basculement de cadre culturel \u00bb (<em>cultural frame switching<\/em>) : selon la langue employ\u00e9e ou les amorces contextuelles (symboles, drapeaux, contextes sociaux), ils adoptent instantan\u00e9ment un style cognitif analytique occidental ou un style holistique oriental, prouvant que les d\u00e9terminismes culturels peuvent coexister de mani\u00e8re dynamique et flexible au sein d&rsquo;un m\u00eame appareil psychique.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites \u00e9pist\u00e9mologiques<\/h3>\n<p>Malgr\u00e9 sa valeur heuristique ind\u00e9niable pour d\u00e9construire l&rsquo;ethnocentrisme, le d\u00e9terminisme culturel radical fait l&rsquo;objet de critiques m\u00e9thodologiques et conceptuelles s\u00e9v\u00e8res :<\/p>\n<p>Le principal reproche qui lui est adress\u00e9 est le risque d&rsquo;essentialisme culturel et de r\u00e9ification. En postulant qu&rsquo;une culture donn\u00e9e dicte m\u00e9caniquement les conduites de tous ses membres, le d\u00e9terminisme fort traite les cultures comme des entit\u00e9s monolithiques, ferm\u00e9es, uniformes et anhistoriques. Il oblit\u00e8re les conflits de pouvoir internes, les dissidences individuelles, les disparit\u00e9s de classes sociales et la variabilit\u00e9 interindividuelle \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur d&rsquo;un m\u00eame groupe. La psychologie de la personnalit\u00e9 montre qu&rsquo;il existe souvent autant de variations de traits (extraversion, n\u00e9vrosisme, ouverture) au sein d&rsquo;une m\u00eame soci\u00e9t\u00e9 qu&rsquo;entre deux soci\u00e9t\u00e9s diff\u00e9rentes.<\/p>\n<p>Une seconde critique fondamentale provient de la psychologie \u00e9volutionniste et des neurosciences cognitives. Des auteurs comme Steven Pinker, dans son essai <em>The Blank Slate<\/em> (2002), accusent le culturalisme radical d&rsquo;avoir \u00e9rig\u00e9 un mythe : celui de la table rase. Selon les tenants d&rsquo;une nature humaine universelle, l&rsquo;esprit humain n&rsquo;est pas une mati\u00e8re informe attendant passivement que la culture l&#8217;empreigne. Il poss\u00e8de une architecture cognitive inn\u00e9e, modulaire, fa\u00e7onn\u00e9e par des millions d&rsquo;ann\u00e9es de s\u00e9lection naturelle pour r\u00e9soudre des probl\u00e8mes adaptatifs cruciaux (reconnaissance des visages, d\u00e9tection des tricheurs, acquisition du langage, \u00e9vitement de l&rsquo;inceste, attachement parental). Pour ces chercheurs, la culture n&rsquo;est pas la cause premi\u00e8re des comportements, mais une expression \u00e9mergente produite par des cerveaux humains partageant des contraintes biologiques communes.<\/p>\n<p>Enfin, sur le plan \u00e9thique et politique, le d\u00e9terminisme culturel absolu peut d\u00e9boucher sur une impasse morale li\u00e9e \u00e0 un relativisme radical. Si les valeurs, la justice et la souffrance sont strictement intraduisibles et int\u00e9gralement d\u00e9termin\u00e9es par chaque culture, toute critique de pratiques attentatoires aux droits humains (ex. mutilations g\u00e9nitales f\u00e9minines, discriminations statutaires, violences rituelles) devient impossible, car disqualifi\u00e9e d&#8217;embl\u00e9e comme imp\u00e9rialisme culturel. De surcro\u00eet, ce mod\u00e8le prive le sujet de son agentivit\u00e9 (<em>agency<\/em>), c&rsquo;est-\u00e0-dire de sa capacit\u00e9 de r\u00e9flexion critique, de r\u00e9sistance, d&rsquo;\u00e9mancipation et d&rsquo;innovation face aux normes de son groupe d&rsquo;origine.<\/p>\n<h3>14. Notions connexes et distinctions conceptuelles<\/h3>\n<p>Afin d&rsquo;\u00e9viter tout flou conceptuel, il importe de distinguer le d\u00e9terminisme culturel de plusieurs termes voisins :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Relativisme culturel :<\/strong> Posture m\u00e9thodologique et axiologique affirmant que les coutumes et croyances doivent \u00eatre comprises dans leur propre contexte sans jugement de valeur ext\u00e9rieur. Si le d\u00e9terminisme culturel est une th\u00e8se causale expliquant l&rsquo;origine des conduites, le relativisme est une position d&rsquo;analyse descriptive ou \u00e9thique.<\/li>\n<li><strong>D\u00e9terminisme biologique (ou g\u00e9n\u00e9tique) :<\/strong> Th\u00e8se oppos\u00e9e postulant que les comportements, aptitudes intellectuelles et traits de personnalit\u00e9 sont primairement cod\u00e9s par le g\u00e9nome et la neurobiologie, minimisant le r\u00f4le des apprentissages et des facteurs contextuels.<\/li>\n<li><strong>Socialisation :<\/strong> Processus sociologique global d&rsquo;acquisition des r\u00f4les et des normes. Le d\u00e9terminisme culturel met l&rsquo;accent sur les structures de sens et les repr\u00e9sentations symboliques (la culture), tandis que la socialisation inclut \u00e9galement l&rsquo;int\u00e9gration des rapports de force mat\u00e9riels, \u00e9conomiques et de classe au sens de la sociologie critique.<\/li>\n<li><strong>Psychologie culturelle versus Psychologie interculturelle :<\/strong> La psychologie culturelle \u00e9tudie comment la psych\u00e9 et la culture se constituent mutuellement dans un contexte donn\u00e9, rejetant la s\u00e9paration sujet\/environnement. La psychologie interculturelle (<em>cross-cultural psychology<\/em>), quant \u00e0 elle, utilise une m\u00e9thodologie comparative pour tester l&rsquo;universalit\u00e9 de concepts psychologiques pr\u00e9existants \u00e0 travers plusieurs pays.<\/li>\n<li><strong>Constructivisme social :<\/strong> Courant \u00e9pist\u00e9mologique analysant comment les cat\u00e9gories de la r\u00e9alit\u00e9 sont produites par le discours et l&rsquo;interaction sociale. C&rsquo;est une th\u00e9orie de la connaissance, alors que le d\u00e9terminisme culturel est une th\u00e9orie explicative de la causalit\u00e9 comportementale.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s \u00e0 retenir<\/h3>\n<p>Le d\u00e9terminisme culturel offre un contrepoids th\u00e9orique indispensable aux tentations r\u00e9ductrices du biologisme et de l&rsquo;ethnocentrisme universel. En r\u00e9v\u00e9lant que la pens\u00e9e, les \u00e9motions et le sentiment d&rsquo;identit\u00e9 sont irrigu\u00e9s par les symboles, les r\u00e9cits et les institutions propres \u00e0 chaque soci\u00e9t\u00e9, cette approche rappelle que le psychisme humain ne se d\u00e9ploie jamais dans un vide culturel.<\/p>\n<p>Toutefois, la science contemporaine abandonne l&rsquo;opposition binaire et st\u00e9rile entre d\u00e9terminisme culturel et d\u00e9terminisme biologique au profit de mod\u00e8les \u00e9pi-g\u00e9n\u00e9tiques et transactionnels complexes. La culture ne remplace pas la biologie : elle informe, oriente et sublime une architecture neurod\u00e9veloppementale hautement mall\u00e9able. L&rsquo;\u00eatre humain appara\u00eet ainsi comme un organisme bio-psycho-culturel, dou\u00e9 \u00e0 la fois d&rsquo;une assise \u00e9volutive partag\u00e9e, d&rsquo;une immersion symbolique singuli\u00e8re et d&rsquo;une capacit\u00e9 individuelle d&rsquo;agentivit\u00e9 lui permettant, tout au long de sa trajectoire de vie, de r\u00e9interpr\u00e9ter, transformer et enrichir la culture dont il a h\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Benedict, R. (1934). <em>Patterns of Culture<\/em>. Houghton Mifflin.<\/li>\n<li>Boas, F. (1911). <em>The Mind of Primitive Man<\/em>. Macmillan.<\/li>\n<li>Chiao, J. Y., &#038; Ambady, N. (2007). Cultural neuroscience: Parsing universality and diversity across levels of analysis. In S. Kitayama &#038; D. Cohen (Eds.), <em>Handbook of Cultural Psychology<\/em> (pp. 237\u2013254). Guilford Press.<\/li>\n<li>Henrich, J., Heine, S. J., &#038; Norenzayan, A. (2010). The weirdest people in the world? <em>Behavioral and Brain Sciences<\/em>, 33(2\u20133), 61\u201383. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0140525X0999152X\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0140525X0999152X<\/a><\/li>\n<li>Markus, H. R., &#038; Kitayama, S. (1991). Culture and the self: Implications for cognition, emotion, and motivation. <em>Psychological Review<\/em>, 98(2), 224\u2013253. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-295X.98.2.224\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-295X.98.2.224<\/a><\/li>\n<li>Mead, M. (1928). <em>Coming of Age in Samoa<\/em>. William Morrow &#038; Co.<\/li>\n<li>Nisbett, R. E. (2003). <em>The Geography of Thought: How Asians and Westerners Think Differently&#8230; and Why<\/em>. Free Press.<\/li>\n<li>Pinker, S. (2002). <em>The Blank Slate: The Modern Denial of Human Nature<\/em>. Viking.<\/li>\n<li>Vygotski, L. (1934\/1985). <em>Pens\u00e9e et langage<\/em>. \u00c9ditions Sociales.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le d\u00e9terminisme culturel postule que les comportements, croyances et processus psychologiques humains sont fa\u00e7onn\u00e9s par l&rsquo;environnement culturel et social.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[1679,3762,154],"tags":[33159,1366,43234,8664,27719,6251],"class_list":["post-25706","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-epistemologie","category-psychologie-culturelle","category-psychologie-sociale","tag-anthropologie","tag-cognition","tag-determinisme-culturel","tag-psychologie-culturelle","tag-relativisme-culturel","tag-socialisation"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/25706","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/25706\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=25706"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=25706"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=25706"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}