{"id":25442,"date":"2026-11-08T04:49:22","date_gmt":"2026-11-08T04:49:22","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=effet-crespi-contraste-incitation"},"modified":"2026-11-08T04:49:22","modified_gmt":"2026-11-08T04:49:22","slug":"effet-crespi-contraste-incitation","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=effet-crespi-contraste-incitation","title":{"rendered":"Effet Crespi : Dynamique du contraste d&rsquo;incitation"},"content":{"rendered":"<p>Dans l&rsquo;\u00e9tude du comportement et des m\u00e9canismes d&rsquo;apprentissage, la valeur d&rsquo;une r\u00e9compense n&rsquo;est jamais per\u00e7ue de mani\u00e8re absolue, mais toujours relativement aux attentes pr\u00e9alablement forg\u00e9es par l&rsquo;organisme. L&rsquo;effet Crespi, initialement document\u00e9 au sein des paradigmes du conditionnement op\u00e9rant chez l&rsquo;animal, met en lumi\u00e8re la fa\u00e7on dont les variations abruptes de la magnitude d&rsquo;un renfor\u00e7ateur modifient instantan\u00e9ment la vigueur comportementale, d\u00e9passant ou chutant sous les niveaux de performance habituels. Cette d\u00e9couverte fondamentale a contraint la psychologie exp\u00e9rimentale \u00e0 r\u00e9viser ses mod\u00e8les m\u00e9canistes du renforcement pour int\u00e9grer des variables motivationnelles et \u00e9motionnelles complexes.<\/p>\n<h2>Effet Crespi (Ph\u00e9nom\u00e8ne de contraste d&rsquo;incitation)<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>L&rsquo;<strong>effet Crespi<\/strong>, \u00e9galement d\u00e9sign\u00e9 sous le terme de <em>ph\u00e9nom\u00e8ne de contraste d&rsquo;incitation<\/em>, correspond \u00e0 une modification disproportionn\u00e9e et rapide de la performance motrice ou op\u00e9rante d&rsquo;un sujet \u00e0 la suite d&rsquo;un changement quantitatif ou qualitatif inattendu de la r\u00e9compense qui lui est attribu\u00e9e. Lorsque la valeur du renfor\u00e7ateur augmente brusquement, la performance s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve temporairement au-del\u00e0 de celle observ\u00e9e chez des individus ayant constamment re\u00e7u cette r\u00e9compense \u00e9lev\u00e9e (effet de contraste positif ou \u00e9l\u00e9vation) ; \u00e0 l&rsquo;inverse, lorsque la valeur du renfor\u00e7ateur diminue, la performance s&rsquo;effondre en de\u00e7\u00e0 du niveau de base propre aux individus n&rsquo;ayant jamais b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 que de la faible r\u00e9compense (effet de contraste n\u00e9gatif ou d\u00e9pression).<\/p>\n<p>Ce ph\u00e9nom\u00e8ne illustre avec rigueur le principe de relativit\u00e9 incitative : l&rsquo;organisme n&rsquo;ajuste pas son comportement uniquement en fonction des propri\u00e9t\u00e9s physiques objectives du stimulus renfor\u00e7ateur pr\u00e9sent, mais en fonction d&rsquo;un \u00e9cart psychologique entre la r\u00e9compense anticip\u00e9e et la r\u00e9compense obtenue. Ainsi, la valeur d&rsquo;incitation est intimement modul\u00e9e par l&rsquo;histoire d&rsquo;apprentissage r\u00e9cente du sujet, traduisant une dynamique d&rsquo;\u00e9valuation comparative intrins\u00e8que au syst\u00e8me nerveux.<\/p>\n<p>Sur le plan syst\u00e9matique, l&rsquo;effet Crespi a fourni la premi\u00e8re preuve exp\u00e9rimentale incontestable que l&rsquo;apprentissage (la formation d&rsquo;habitudes) et la motivation incitative sont des processus fonctionnellement distincts au sein de l&rsquo;architecture comportementale, remettant en cause les th\u00e9ories qui r\u00e9duisaient la r\u00e9compense \u00e0 un simple agent de fixation automatique de connexions stimulus-r\u00e9ponse.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>L&rsquo;appellation \u00ab effet Crespi \u00bb tire son nom du psychologue am\u00e9ricain Leo Paul Crespi, qui en fit la d\u00e9monstration empirique d\u00e9taill\u00e9e dans un article s\u00e9minal publi\u00e9 en 1942 dans l&rsquo;<em>American Journal of Psychology<\/em>, intitul\u00e9 \u00ab Quantitative variation of incentive and its effect on the runway performance of the rat \u00bb. Le terme \u00ab effet \u00bb d\u00e9rive du latin <em>effectus<\/em>, participe pass\u00e9 du verbe <em>efficere<\/em> (\u00ab achever \u00bb, \u00ab accomplir \u00bb, \u00ab produire \u00bb), d\u00e9signant le r\u00e9sultat direct ou la manifestation observable produite par une cause d\u00e9termin\u00e9e.<\/p>\n<p>Sur le plan conceptuel, ce ph\u00e9nom\u00e8ne s&rsquo;inscrit sous le vocable plus large de \u00ab contraste d&rsquo;incitation \u00bb (<em>incentive contrast<\/em>). Le mot \u00ab contraste \u00bb provient du bas-latin <em>contrastare<\/em>, compos\u00e9 du pr\u00e9fixe <em>contra-<\/em> (\u00ab contre \u00bb, \u00ab en face \u00bb) et du verbe <em>stare<\/em> (\u00ab se tenir debout \u00bb), traduisant litt\u00e9ralement l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une opposition ou d&rsquo;une comparaison directe r\u00e9v\u00e9lant une divergence marqu\u00e9e. Le substantif \u00ab incitation \u00bb est issu du latin <em>incitatio<\/em>, d\u00e9riv\u00e9 d&rsquo;<em>incitare<\/em> (\u00ab pousser en avant \u00bb, \u00ab exciter \u00bb, \u00ab animer \u00bb), qui a donn\u00e9 naissance en psychologie comportementale au concept d&rsquo;incitation (<em>incentive<\/em>), c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;attrait ou la valeur motivationnelle anticip\u00e9e qu&rsquo;un but ou un renfor\u00e7ateur exerce sur un sujet.<\/p>\n<p>Dans la litt\u00e9rature francophone contemporaine, on retrouve indistinctement les expressions \u00ab effet Crespi \u00bb, \u00ab effet d&rsquo;\u00e9lan et de d\u00e9pression de Crespi \u00bb, ou encore \u00ab effet de contraste successif d&rsquo;incitation \u00bb, bien que le patronyme de l&rsquo;auteur d&rsquo;origine demeure la d\u00e9signation canonique dans les manuels de r\u00e9f\u00e9rence en psychologie compar\u00e9e et en sciences cognitives.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Sur le plan grammatical, l&rsquo;expression \u00ab effet Crespi \u00bb est une locution nominale masculine, invariable en ce qui concerne le nom propre qui la compose. On \u00e9crit \u00ab un effet Crespi \u00bb, \u00ab des effets Crespi \u00bb (bien que la forme plurielle s&#8217;emploie rarement, renvoyant plut\u00f4t aux diff\u00e9rentes manifestations du ph\u00e9nom\u00e8ne). En phon\u00e9tique fran\u00e7aise, la prononciation standard se transcrit g\u00e9n\u00e9ralement [\u025b.f\u025b k\u0281\u025bs.pi] dans l&rsquo;alphabet phon\u00e9tique international (API).<\/p>\n<p>La formulation est couramment employ\u00e9e comme syntagme d&rsquo;attribution ou sujet d&rsquo;\u00e9nonc\u00e9s exp\u00e9rimentaux (par exemple : \u00ab L&rsquo;observation d&rsquo;un effet Crespi infirme l&rsquo;hypoth\u00e8se d&rsquo;une accumulation lin\u00e9aire de force de l&rsquo;habitude \u00bb). On associe fr\u00e9quemment ce terme aux qualificatifs spatio-temporels de l&rsquo;exp\u00e9rimentation, distinguant le \u00ab contraste successif \u00bb (lorsque les conditions changent dans le temps pour un m\u00eame sujet) du \u00ab contraste simultan\u00e9 \u00bb (lorsque diff\u00e9rentes magnitudes de r\u00e9compense sont signal\u00e9es par des stimuli distincts en alternance).<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender l&rsquo;effet Crespi dans toute sa profondeur, il convient de se plonger dans la distinction fondamentale entre la comp\u00e9tence (l&rsquo;acquisition latente de connaissances motrices ou spatiales) et la performance (l&rsquo;expression motrice visible de ces connaissances). Pendant les premi\u00e8res d\u00e9cennies de l&rsquo;essor du <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/B%C3%A9haviorisme\">b\u00e9haviorisme<\/a>, la th\u00e9orie dominante postulait que chaque d\u00e9livrance de renfor\u00e7ateur renfor\u00e7ait de mani\u00e8re graduelle et permanente une connexion synaptique ou associative entre les stimuli environnementaux et la r\u00e9ponse motrice ad\u00e9quate. Selon ce sch\u00e9ma, un renfor\u00e7ateur volumineux devait simplement consolider l&rsquo;habitude un peu plus vigoureusement ou plus rapidement qu&rsquo;un petit renfor\u00e7ateur.<\/p>\n<p>Crespi a bris\u00e9 cette interpr\u00e9tation en observant ce qui se produit lorsqu&rsquo;on intervertit subitement la taille de la r\u00e9compense chez des sujets d\u00e9j\u00e0 entra\u00een\u00e9s. Des rats entra\u00een\u00e9s \u00e0 courir dans un couloir rectiligne pour atteindre une mangeoire recevaient, selon leur groupe d&rsquo;appartenance, une faible quantit\u00e9 de nourriture (par exemple, 1 \u00e0 4 boulettes) ou une quantit\u00e9 substantielle (16 \u00e0 64 boulettes). Apr\u00e8s stabilisation de la vitesse de course, Crespi a permut\u00e9 les contingences : les animaux habitu\u00e9s \u00e0 la faible r\u00e9compense ont re\u00e7u la grande r\u00e9compense, tandis que le groupe habitu\u00e9 \u00e0 la grande r\u00e9compense s&rsquo;est vu r\u00e9trograd\u00e9 \u00e0 la faible r\u00e9compense.<\/p>\n<p>Les r\u00e9sultats furent spectaculaires et asym\u00e9triques. Le groupe dont la r\u00e9compense augmenta modifia son allure presque instantan\u00e9ment, non pas pour rejoindre progressivement la vitesse du groupe nourri continuellement \u00e0 haute dose, mais pour courir \u00e0 une vitesse nettement sup\u00e9rieure \u00e0 celle-ci. C&rsquo;est le contraste positif, souvent nomm\u00e9 \u00ab effet d&rsquo;\u00e9lan \u00bb (<em>elation effect<\/em>). Plus frappant encore fut le destin du groupe r\u00e9trograd\u00e9 : leur vitesse de course chuta brutalement, devenant consid\u00e9rablement plus lente que celle des rats t\u00e9moins qui n&rsquo;avaient jamais connu que la faible r\u00e9compense. Ce ralentissement massif correspond au contraste n\u00e9gatif ou \u00ab effet de d\u00e9pression \u00bb (<em>depression effect<\/em>).<\/p>\n<p>Cette observation prouve que la r\u00e9action d&rsquo;un \u00eatre vivant face \u00e0 un objet gratifiant n&rsquo;est pas le reflet direct de la valeur intrins\u00e8que objective dudit objet. Elle est d\u00e9termin\u00e9e par une m\u00e9trique relative, reposant sur un calcul d&rsquo;\u00e9cart entre ce qui est per\u00e7u hic et nunc et une norme d&rsquo;attente m\u00e9moris\u00e9e. L&rsquo;effet de contraste n\u00e9gatif sugg\u00e8re l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une r\u00e9action \u00e9motionnelle aversive \u2014 la frustration \u2014 cons\u00e9cutive \u00e0 l&rsquo;amputation de l&rsquo;avantage attendu, alors que le contraste positif traduit une excitation h\u00e9donique ou un surcro\u00eet motivationnel suscit\u00e9 par une aubaine inattendue.<\/p>\n<h3>5. D\u00e9veloppement historique<\/h3>\n<p>La mise en \u00e9vidence de l&rsquo;effet Crespi en 1942 intervient \u00e0 un moment charni\u00e8re de la psychologie th\u00e9orique, marqu\u00e9e par le duel intellectuel acharn\u00e9 entre le mod\u00e8le m\u00e9caniste rigide de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Clark_Hull\">Clark Hull<\/a> et l&rsquo;approche t\u00e9l\u00e9ologique et cognitive d&rsquo;Edward Tolman. Hull soutenait alors que le renforcement agissait directement sur la \u00ab force de l&rsquo;habitude \u00bb (<em>habit strength<\/em>, not\u00e9e <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"sHr\">$sHr$<\/span>), laquelle s&rsquo;accumulait de mani\u00e8re continue avec les r\u00e9p\u00e9titions r\u00e9compens\u00e9es. Dans ce cadre \u00e9pist\u00e9mologique, un changement de r\u00e9compense ne pouvait pas provoquer de sauts abrupts de performance : tout changement devait s&rsquo;inscrire dans une courbe d&rsquo;apprentissage progressive.<\/p>\n<p>L&rsquo;exp\u00e9rience de Crespi (1942), r\u00e9it\u00e9r\u00e9e et approfondie par ses publications ult\u00e9rieures en 1944, a fait l&rsquo;effet d&rsquo;une d\u00e9flagration. La rapidit\u00e9 avec laquelle les rats modifiaient leur cadence de course d\u00e8s la premi\u00e8re ou la deuxi\u00e8me exposition \u00e0 la nouvelle condition de r\u00e9tribution interdisait de lier la performance uniquement \u00e0 l&rsquo;accumulation d&rsquo;habitudes motrices. Face \u00e0 cette r\u00e9futation empirique, l&rsquo;\u00e9cole n\u00e9o-hullienne, sous l&rsquo;impulsion notable de Kenneth Spence en 1956, a \u00e9t\u00e9 contrainte de refondre enti\u00e8rement ses \u00e9quations math\u00e9matiques du comportement. Hull lui-m\u00eame, dans son ouvrage de synth\u00e8se de 1952, incorpora formellement la variable <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"K\">$K$<\/span> (valeur incitative du renfor\u00e7ateur), distincte de <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"sHr\">$sHr$<\/span>, reconnaissant que la taille de la r\u00e9compense module la motivation dynamique plut\u00f4t que l&rsquo;ancrage structural de l&rsquo;habitude.<\/p>\n<p>Durant les ann\u00e9es 1960 et 1970, les travaux se sont affin\u00e9s pour isoler les m\u00e9canismes psychologiques sous-jacents. Abram Amsel a int\u00e9gr\u00e9 l&rsquo;effet de d\u00e9pression de Crespi au c\u0153ur de sa th\u00e9orie de la frustration conditionn\u00e9e, d\u00e9montrant que la non-r\u00e9compense partielle ou la r\u00e9duction de la r\u00e9compense d\u00e9clenche un \u00e9tat affectif aversif analogue \u00e0 la douleur. Parall\u00e8lement, des chercheurs comme Charles Flaherty ont syst\u00e9matis\u00e9 l&rsquo;\u00e9tude du contraste d&rsquo;incitation successif (<em>Successive Negative Contrast<\/em>, SNC, et <em>Successive Positive Contrast<\/em>, SPC), \u00e9tablissant des protocoles rigoureux bas\u00e9s non plus seulement sur la locomotion dans un labyrinthe, mais sur des mesures consommatoires fines, comme la cadence de l\u00e9chage d&rsquo;une solution de saccharose.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Plusieurs cadres th\u00e9oriques se compl\u00e8tent pour rendre compte de l&rsquo;effet Crespi, oscillant entre mod\u00e9lisations motivationnelles, approches cognitives et th\u00e9ories de la neuro-\u00e9conomie comportementale :<\/p>\n<p><strong>1. Le mod\u00e8le n\u00e9o-hullien et la variable d&rsquo;incitation (Spence, 1956) :<\/strong> Dans cette perspective, le potentiel de r\u00e9action excitatrice (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"sEr\">$sEr$<\/span>), qui gouverne l&rsquo;intensit\u00e9 de la r\u00e9ponse observ\u00e9e, est le produit multiplicatif de la force de l&rsquo;habitude (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"sHr\">$sHr$<\/span>), du niveau de pulsion interne (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"D\">$D$<\/span>, pour <em>drive<\/em>) et de la motivation incitative (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"K\">$K$<\/span>). L&rsquo;effet Crespi met en jeu une variation fulgurante de <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"K\">$K$<\/span>. Lorsque le butin passe de petit \u00e0 grand, <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"K\">$K$<\/span> subit une amplification qui dynamise l&rsquo;expression motrice imm\u00e9diate. Cependant, pour expliquer le d\u00e9passement vers le haut ou vers le bas (les contrastes au-del\u00e0 des contr\u00f4les), la th\u00e9orie a d\u00fb admettre des interactions non lin\u00e9aires entre attentes m\u00e9moris\u00e9es et incitations pr\u00e9sentes.<\/p>\n<p><strong>2. La th\u00e9orie de la frustration d&rsquo;Amsel (1958, 1992) :<\/strong> Ce cadre th\u00e9orique offre l&rsquo;une des explications les plus solides du contraste n\u00e9gatif. La r\u00e9duction inopin\u00e9e d&rsquo;un renfor\u00e7ateur familier ne correspond pas simplement \u00e0 une moindre stimulation positive : elle est v\u00e9cue comme une agression psychologique, un \u00e9v\u00e9nement aversif induisant une \u00ab r\u00e9action de frustration primaire \u00bb. Cette frustration g\u00e9n\u00e8re des comportements conflictuels d&rsquo;\u00e9vitement ou de d\u00e9sengagement qui entrent en comp\u00e9tition avec la r\u00e9ponse motrice prescrite, provoquant ainsi l&rsquo;effondrement spectaculaire de la vitesse de course ou du taux de consommation sous le seuil des animaux t\u00e9moins non frustr\u00e9s.<\/p>\n<p><strong>3. L&rsquo;analogie avec la th\u00e9orie des perspectives (Kahneman et Tversky) :<\/strong> Bien que d\u00e9velopp\u00e9e pour l&rsquo;\u00e9conomie comportementale humaine, la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Th%C3%A9orie_des_perspectives\">th\u00e9orie des perspectives<\/a> fournit une grille de lecture saisissante pour \u00e9clairer l&rsquo;effet Crespi. Les individus \u00e9valuent les r\u00e9sultats non pas en termes absolus de richesse ou de bien-\u00eatre, mais par rapport \u00e0 un point de r\u00e9f\u00e9rence neutre constitu\u00e9 par leurs attentes ant\u00e9rieures. La fonction de valeur \u00e9tant concave pour les gains et convexe et plus abrupte pour les pertes, la perte per\u00e7ue lors de la r\u00e9trogradation d&rsquo;une gratification engendre un co\u00fbt psychologique bien sup\u00e9rieur au b\u00e9n\u00e9fice procur\u00e9 par la m\u00eame gratification re\u00e7ue sans ant\u00e9c\u00e9dent glorieux. Cette asym\u00e9trie fondamentale explique la robustesse empirique \u00e9crasante du contraste n\u00e9gatif par rapport au contraste positif.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>L&rsquo;effet de contraste d&rsquo;incitation se d\u00e9cline en diff\u00e9rentes variantes exp\u00e9rimentales et repose sur plusieurs param\u00e8tres cardinaux :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le contraste successif n\u00e9gatif (Successive Negative Contrast &#8211; SNC) :<\/strong> Configuration o\u00f9 un sujet fait l&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;une diminution soudaine de la quantit\u00e9 ou de la qualit\u00e9 du renfor\u00e7ateur apr\u00e8s une p\u00e9riode prolong\u00e9e d&rsquo;exposition \u00e0 un renfor\u00e7ateur de haute valeur. Il se traduit par une baisse spectaculaire de la performance en dessous de celle du groupe t\u00e9moin permanent \u00e0 faible r\u00e9compense.<\/li>\n<li><strong>Le contraste successif positif (Successive Positive Contrast &#8211; SPC) :<\/strong> Configuration inverse o\u00f9 le passage d&rsquo;une valeur basse \u00e0 une valeur \u00e9lev\u00e9e entra\u00eene une \u00e9l\u00e9vation temporaire de la vigueur comportementale au-dessus des niveaux atteints par les sujets entra\u00een\u00e9s continuellement avec la haute valeur. Cet effet est notoirement plus labile et fugace que son versant n\u00e9gatif.<\/li>\n<li><strong>Le contraste consommatoire vs instrumental :<\/strong> Le contraste instrumental concerne les r\u00e9ponses orient\u00e9es vers un but (ex. : vitesse de d\u00e9placement dans un labyrinthe, pression sur un levier), tandis que le contraste consommatoire mesure directement l&rsquo;action d&rsquo;ingestion (ex. : fr\u00e9quence de lapement d&rsquo;une solution de saccharose pass\u00e9e de 32 % \u00e0 4 %).<\/li>\n<li><strong>Le contraste simultan\u00e9 :<\/strong> Ph\u00e9nom\u00e8ne dans lequel le sujet est expos\u00e9 de fa\u00e7on intercal\u00e9e ou concurrente \u00e0 deux stimuli pr\u00e9dictifs distincts, l&rsquo;un signalant une gratification g\u00e9n\u00e9reuse et l&rsquo;autre une r\u00e9tribution m\u00e9diocre. La r\u00e9ponse au stimulus m\u00e9diocre s&rsquo;av\u00e8re nettement amoindrie compar\u00e9e \u00e0 celle suscit\u00e9e en l&rsquo;absence du stimulus gratifiant concurrent.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;amplitude du d\u00e9calage (shift magnitude) :<\/strong> L&rsquo;intensit\u00e9 de la perturbation comportementale est directement proportionnelle \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart g\u00e9om\u00e9trique ou arithm\u00e9tique entre la valeur de renforcement initiale et la valeur post-changement.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Afin de mat\u00e9rialiser ces m\u00e9canismes abstraits, examinons trois contextes applicatifs o\u00f9 l&rsquo;effet Crespi op\u00e8re de mani\u00e8re flagrante :<\/p>\n<p><strong>Cas 1 : Le paradigme exp\u00e9rimental standard du rongeur en couloir<\/strong><br \/>\nDans un dispositif de course rectiligne, un rat est entra\u00een\u00e9 pendant vingt jours \u00e0 parcourir deux m\u00e8tres pour acc\u00e9der \u00e0 64 pastilles de saccharose savoureuses. L&rsquo;animal d\u00e9veloppe une allure de pointe, franchissant le parcours en moins de deux secondes. Au vingt-et-uni\u00e8me jour, l&rsquo;exp\u00e9rimentateur ne d\u00e9pose plus que 4 pastilles dans la coupelle. D\u00e8s la deuxi\u00e8me tentative sous ce nouveau r\u00e9gime, le rat s&rsquo;\u00e9lance lentement, s&rsquo;arr\u00eate \u00e0 mi-chemin, renifle les parois du couloir et met plus de dix secondes \u00e0 atteindre l&rsquo;objectif. Sa vitesse est nettement inf\u00e9rieure \u00e0 celle d&rsquo;un rat t\u00e9moin qui, habitu\u00e9 d\u00e8s le d\u00e9part \u00e0 recevoir 4 pastilles, effectue immanquablement le trajet en quatre secondes. L&rsquo;animal r\u00e9trograd\u00e9 vit un contraste successif n\u00e9gatif caract\u00e9ris\u00e9 par des comportements d&rsquo;\u00e9vitement induits par la frustration.<\/p>\n<p><strong>Cas 2 : La dynamique des gratifications en milieu professionnel<\/strong><br \/>\nImaginons un ing\u00e9nieur commercial embauch\u00e9 avec un salaire de base modeste, assorti d&rsquo;une prime exceptionnelle de fin d&rsquo;ann\u00e9e de 10 000 euros reconduite pendant trois ann\u00e9es cons\u00e9cutives pour r\u00e9compenser l&rsquo;ensemble du service. La quatri\u00e8me ann\u00e9e, en raison d&rsquo;une rationalisation budg\u00e9taire, la direction ram\u00e8ne cette prime \u00e0 2 000 euros pour tous les collaborateurs de m\u00eame \u00e9chelon. Bien que 2 000 euros constituent toujours un gain positif absolu sup\u00e9rieur \u00e0 l&rsquo;absence totale de gratification, l&rsquo;ing\u00e9nieur manifeste une baisse drastique d&rsquo;engagement, une augmentation de l&rsquo;absent\u00e9isme et une d\u00e9t\u00e9rioration de son z\u00e8le professionnel, tombant \u00e0 un niveau de productivit\u00e9 bien plus bas que celui d&rsquo;un nouvel arrivant dont le contrat ne pr\u00e9voyait contractuellement qu&rsquo;une prime forfaitaire de 2 000 euros d\u00e8s le d\u00e9part.<\/p>\n<p><strong>Cas 3 : Psychologie de l&rsquo;\u00e9ducation et syst\u00e8mes de notation<\/strong><br \/>\nUn \u00e9tudiant habitu\u00e9 par un tuteur bienveillant \u00e0 recevoir syst\u00e9matiquement des mentions \u00ab Excellent \u00bb assorties d&rsquo;\u00e9loges dithyrambiques pour ses devoirs change soudainement de correcteur \u00e0 mi-parcours acad\u00e9mique. Le nouvel enseignant lui attribue la mention \u00ab Bien \u00bb, ce qui demeure une note objectivement louable et valorisante. Toutefois, en raison du contraste d&rsquo;incitation n\u00e9gatif, l&rsquo;\u00e9tudiant ressent cette note comme un \u00e9chec cinglant et une sanction injuste. Cette rupture d&rsquo;attente induit un d\u00e9sengagement scolaire marqu\u00e9 et une anxi\u00e9t\u00e9 d&rsquo;\u00e9valuation qu&rsquo;on n&rsquo;observe pas chez un \u00e9tudiant constamment habitu\u00e9 \u00e0 naviguer autour de la mention \u00ab Assez bien \u00bb ou \u00ab Bien \u00bb.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation<\/h3>\n<p>L&rsquo;observation et la quantification de l&rsquo;effet Crespi requi\u00e8rent des protocoles exp\u00e9rimentaux hautement standardis\u00e9s afin d&rsquo;\u00e9liminer les biais de fatigue motrice ou de fluctuations m\u00e9taboliques inh\u00e9rentes aux sujets :<\/p>\n<p>Au niveau comportemental instrumental, les param\u00e8tres recueillis incluent la <strong>latence d&rsquo;initiation<\/strong> (temps mis par le sujet pour franchir la ligne de d\u00e9part apr\u00e8s ouverture de la porte de r\u00e9tention), la <strong>vitesse de course<\/strong> segment\u00e9e par des cellules photo\u00e9lectriques le long du parcours, et le <strong>temps d&rsquo;acc\u00e8s au consommateur<\/strong>. Dans les protocoles op\u00e9rants (bo\u00eete de Skinner), la mesure repose sur le taux de r\u00e9ponses (nombre de pressions de levier par minute) lors de calendriers de renforcement \u00e0 intervalles ou ratios fixes avant et apr\u00e8s la transition de magnitude.<\/p>\n<p>Dans les paradigmes consommatoires de Flaherty, la quantification s&rsquo;effectue via un micro-l\u00e9chom\u00e8tre \u00e9lectronique. L&rsquo;appareil consigne le nombre cumul\u00e9 de coups de langue par unit\u00e9 de temps (souvent par fen\u00eatres de 5 minutes) et la microstructure du l\u00e9chage (taille des salves de lapement). La baisse de l&rsquo;app\u00e9tence lors d&rsquo;un passage d&rsquo;une solution concentr\u00e9e de saccharose (ex. 32 %) \u00e0 une solution faible (ex. 4 %) s&rsquo;exprime par une interruption fr\u00e9quente des salves de boisson, l&rsquo;animal se d\u00e9tournant de l&#8217;embout pour explorer la cage de mani\u00e8re nerveuse.<\/p>\n<p>Sur le versant physiologique et neurobiologique, l&rsquo;\u00e9valuation du contraste n\u00e9gatif int\u00e8gre la mesure des \u00e9l\u00e9vations plasmatiques de <strong>corticost\u00e9rone<\/strong> (chez les rongeurs) ou de <strong>cortisol<\/strong> (chez l&rsquo;humain), t\u00e9moignant de l&rsquo;activation de l&rsquo;axe hypothalamo-hypophyso-surr\u00e9nalien caus\u00e9e par la d\u00e9ception incitative. De surcro\u00eet, les enregistrements \u00e9lectrophysiologiques et la microdialyse in vivo permettent d&rsquo;observer les oscillations des taux extracellulaires de neurotransmetteurs au sein des voies m\u00e9solimbiques de la r\u00e9compense.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>Bien que conceptualis\u00e9 au sein des laboratoires de comportement animal, l&rsquo;effet Crespi poss\u00e8de un champ d&rsquo;application vaste et pr\u00e9gnant dans de multiples sph\u00e8res soci\u00e9tales :<\/p>\n<p><strong>Management et gouvernance organisationnelle :<\/strong> La gestion des politiques de r\u00e9mun\u00e9ration, des gratifications variables et des primes de performance doit imp\u00e9rativement composer avec la m\u00e9moire incitative des salari\u00e9s. Instaurer un bonus exceptionnel substantiel une ann\u00e9e cr\u00e9e imm\u00e9diatement un nouveau point d&rsquo;ancrage psychologique. La r\u00e9duction subs\u00e9quente de ce bonus l&rsquo;ann\u00e9e suivante, m\u00eame justifi\u00e9e par des donn\u00e9es \u00e9conomiques objectives, provoquera un effet Crespi n\u00e9gatif, annihilant la motivation au travail et d\u00e9gradant le climat social de l&rsquo;entreprise.<\/p>\n<p><strong>Th\u00e9rapies cognitivo-comportementales et addictologie :<\/strong> Les m\u00e9canismes de tol\u00e9rance et de sevrage psychologique s&rsquo;articulent intimement avec le contraste incitatif. L&rsquo;administration r\u00e9p\u00e9t\u00e9e de substances psychoactives supra-r\u00e9compensantes hausse artificiellement le seuil de valorisation h\u00e9donique du cerveau. D\u00e8s lors, les renfor\u00e7ateurs naturels de la vie quotidienne (repas savoureux, relations sociales, loisirs simples) subissent un contraste n\u00e9gatif massif : ils paraissent fades, d\u00e9nu\u00e9s d&rsquo;attrait et incapables d&rsquo;insuffler de la vigueur au comportement du patient, pr\u00e9cipitant l&rsquo;anh\u00e9donie et la rechute.<\/p>\n<p><strong>\u00c9ducation et dressage animalier contemporain :<\/strong> Dans le cadre de l&rsquo;apprentissage par renforcement positif chez les animaux de travail ou de compagnie (chiens d&rsquo;assistance, animaux de sport \u00e9questre), les instructeurs emploient couramment le contraste d&rsquo;incitation pour surmonter des paliers de performance. L&rsquo;introduction surprise d&rsquo;une r\u00e9compense d&rsquo;exceptionnelle qualit\u00e9 (le \u00ab jackpot \u00bb) lors de l&rsquo;ex\u00e9cution particuli\u00e8rement soign\u00e9e d&rsquo;un comportement complexe mobilise un contraste positif imm\u00e9diat, scellant l&rsquo;attention de l&rsquo;animal et augmentant la promptitude de ses futures ex\u00e9cutions motrices.<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>Depuis les travaux initiaux de Leo Crespi, l&rsquo;\u00e9difice empirique s&rsquo;est consid\u00e9rablement enrichi, notamment gr\u00e2ce aux neurosciences cognitives contemporaines. L&rsquo;un des jalons th\u00e9oriques majeurs est l&rsquo;identification de l&rsquo;erreur de pr\u00e9diction de la r\u00e9compense (<em>Reward Prediction Error<\/em> &#8211; RPE), th\u00e9oris\u00e9e par Wolfram Schultz et ses collaborateurs \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1990. En enregistrant l&rsquo;activit\u00e9 unitaire des neurones dopaminergiques de l&rsquo;aire tegmentale ventrale (ATV) se projetant sur le <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Noyau_accumbens\">noyau accumbens<\/a>, Schultz a d\u00e9montr\u00e9 que ces cellules r\u00e9agissent pr\u00e9cis\u00e9ment selon les lois du contraste d&rsquo;incitation :<\/p>\n<p>Lorsqu&rsquo;une r\u00e9compense d\u00e9livr\u00e9e surpasse la pr\u00e9diction encod\u00e9e par l&rsquo;organisme (situation de contraste positif), les neurones \u00e0 <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Dopamine\">dopamine<\/a> \u00e9mettent une d\u00e9charge phasique explosive bien au-dessus de leur fr\u00e9quence basale. En revanche, si la r\u00e9compense r\u00e9elle est inf\u00e9rieure \u00e0 l&rsquo;attente forg\u00e9e par les stimuli pr\u00e9alables (situation de contraste n\u00e9gatif), l&rsquo;activit\u00e9 tonique de ces neurones s&rsquo;interrompt brutalement, cr\u00e9ant une \u00ab pause \u00bb dopaminergique. Cette baisse drastique du signal dopaminergique dans le striatum ventral mat\u00e9rialise le substrat neurophysiologique direct de l&rsquo;effet Crespi n\u00e9gatif.<\/p>\n<p>Par ailleurs, les recherches translationnelles men\u00e9es par Charles Flaherty (1996) ont mis en lumi\u00e8re le r\u00f4le crucial de l&rsquo;amygdale basolat\u00e9rale et du cortex orbitofrontal dans le traitement du contraste d&rsquo;incitation successif n\u00e9gatif. L&rsquo;administration d&rsquo;anxiolytiques pharmacologiques, comme les benzodiaz\u00e9pines, ou de ligands des r\u00e9cepteurs opio\u00efdes, abolit s\u00e9lectivement le ralentissement de la consommation caus\u00e9 par la d\u00e9gradation de la r\u00e9compense chez l&rsquo;animal. Les sujets sous l&rsquo;effet de ces mol\u00e9cules boivent la solution de faible valeur sans manifester la moindre r\u00e9action de d\u00e9pression, confirmant de facto que la baisse comportementale n&rsquo;est pas un calcul cognitif froid, mais l&rsquo;expression directe d&rsquo;une d\u00e9tresse \u00e9motionnelle de frustration que les anxiolytiques temp\u00e8rent.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et interculturelles<\/h3>\n<p>Bien que les assises neurobiologiques de l&rsquo;\u00e9valuation relative des r\u00e9compenses soient universellement partag\u00e9es \u00e0 travers le r\u00e8gne animal, la mani\u00e8re dont les \u00eatres humains manifestent et m\u00e9tabolisent le contraste incitatif est fortement fa\u00e7onn\u00e9e par les normes culturelles, les repr\u00e9sentations de la justice distributive et les syst\u00e8mes de socialisation :<\/p>\n<p>Dans les cultures valorisant un fort individualisme et ax\u00e9es sur l&rsquo;accomplissement personnel (souvent occidentales), la baisse inattendue d&rsquo;une r\u00e9tribution est fr\u00e9quemment interpr\u00e9t\u00e9e comme une atteinte personnelle \u00e0 la valeur de l&rsquo;individu ou comme un manquement contractuel. L&rsquo;effet Crespi s&rsquo;y traduit de mani\u00e8re v\u00e9h\u00e9mente par de la col\u00e8re, des revendications formelles, ou une d\u00e9saffection productive imm\u00e9diate. Les r\u00e9compenses y sont intimement intriqu\u00e9es avec le statut et l&rsquo;estime de soi.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9, au sein de cultures collectivistes accordant une priorit\u00e9 pr\u00e9pond\u00e9rante \u00e0 l&rsquo;harmonie communautaire et \u00e0 la p\u00e9rennit\u00e9 du groupe (telles qu&rsquo;on les observe dans plusieurs r\u00e9gions d&rsquo;Asie orientale), les r\u00e9actions publiques face \u00e0 une r\u00e9trogradation de r\u00e9compense sont g\u00e9n\u00e9ralement plus mod\u00e9r\u00e9es et int\u00e9rioris\u00e9es. La d\u00e9ception existe au plan \u00e9motionnel, mais son expression comportementale visible \u2014 la chute de la performance dans la t\u00e2che \u2014 peut \u00eatre temp\u00e9r\u00e9e par le sens du devoir envers le collectif et la volont\u00e9 d&rsquo;\u00e9viter l&rsquo;affront relationnel ou la perte de face. L&rsquo;ajustement du point de r\u00e9f\u00e9rence s&rsquo;op\u00e8re donc \u00e0 travers le filtre des convenances sociales partag\u00e9es.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites<\/h3>\n<p>En d\u00e9pit de son acceptation g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, l&rsquo;effet Crespi a suscit\u00e9 de vives controverses m\u00e9thodologiques et th\u00e9oriques tout au long de son histoire :<\/p>\n<p>La critique la plus tenace a concern\u00e9 l&rsquo;asym\u00e9trie de reproductibilit\u00e9 entre le contraste positif et le contraste n\u00e9gatif. Alors que l&rsquo;effet de d\u00e9pression (contraste n\u00e9gatif) s&rsquo;av\u00e8re extr\u00eamement robuste et ais\u00e9ment reproductible dans une multitude de paradigmes, l&rsquo;effet d&rsquo;\u00e9lan (contraste positif) est notoire pour sa fragilit\u00e9 exp\u00e9rimentale. Plusieurs \u00e9quipes de recherche ont \u00e9chou\u00e9 \u00e0 observer un d\u00e9passement p\u00e9renne de performance chez les animaux passant d&rsquo;une faible \u00e0 une grande r\u00e9compense. Une explication pr\u00e9pond\u00e9rante est la pr\u00e9sence fr\u00e9quente d&rsquo;un \u00ab effet de plafond moteur \u00bb (<em>ceiling effect<\/em>) : des rats recevant d\u00e9j\u00e0 une grande r\u00e9compense courent \u00e0 une vitesse proche de leur limite biom\u00e9canique maximale ; il devient d\u00e8s lors physiquement improbable pour les sujets stimul\u00e9s par le changement de courir substantiellement plus vite que ce maximum structurel.<\/p>\n<p>Un autre point de d\u00e9bat concerne la nature exacte des processus mentaux impliqu\u00e9s : s&rsquo;agit-il d&rsquo;une r\u00e9\u00e9valuation de repr\u00e9sentations cognitives (mise \u00e0 jour d&rsquo;un mod\u00e8le d&rsquo;attente tel que conceptualis\u00e9 par Tolman) ou purement d&rsquo;un conflit affectif li\u00e9 \u00e0 la douleur morale (frustration d&rsquo;Amsel) ? La controverse n&rsquo;est pas simplement s\u00e9mantique : elle d\u00e9termine si l&rsquo;animal calcule rationnellement que la nouvelle r\u00e9compense \u00ab n&rsquo;en vaut plus la peine \u00bb ou s&rsquo;il est momentan\u00e9ment handicap\u00e9 par une \u00e9motion d\u00e9bordante qui l&#8217;emp\u00eache de performer. Les consensus actuels tendent vers une hybridation : les aspects consumatoires du contraste n\u00e9gatif rel\u00e8vent largement du circuit de la frustration aversive, tandis que les ajustements de trajectoire instrumentale \u00e0 plus long terme sollicitent les fonctions ex\u00e9cutives de r\u00e9\u00e9valuation de but du cortex pr\u00e9frontal.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions<\/h3>\n<p>Il importe de clarifier les fronti\u00e8res conceptuelles s\u00e9parant l&rsquo;effet Crespi d&rsquo;autres m\u00e9canismes voisins de la psychologie de l&rsquo;apprentissage :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Effet Crespi vs Th\u00e9orie des perspectives (Aversion \u00e0 la perte) :<\/strong> Bien que les deux mod\u00e8les partagent le concept fondamental de point de r\u00e9f\u00e9rence neutre, l&rsquo;effet Crespi est issu de la psychologie animale exp\u00e9rimentale et examine la vigueur motrice directe \u00e0 court terme. La th\u00e9orie des perspectives s&rsquo;applique aux choix \u00e9conomiques d\u00e9lib\u00e9r\u00e9s chez l&rsquo;humain confront\u00e9 \u00e0 des probabilit\u00e9s explicites et formalise math\u00e9matiquement la dissym\u00e9trie cognitive entre gain et perte financi\u00e8re.<\/li>\n<li><strong>Effet Crespi vs Extinction op\u00e9rante :<\/strong> L&rsquo;extinction d\u00e9signe l&rsquo;arr\u00eat complet de la d\u00e9livrance du renfor\u00e7ateur cons\u00e9cutif \u00e0 l&rsquo;action. L&rsquo;effet Crespi n\u00e9gatif, quant \u00e0 lui, maintient la pr\u00e9sence d&rsquo;une r\u00e9compense, mais en r\u00e9duit subitement la teneur. La chute de performance y est plus imm\u00e9diate et proc\u00e8de d&rsquo;un contraste relatif plut\u00f4t que d&rsquo;un oubli progressif de la contingence stimulus-r\u00e9ponse.<\/li>\n<li><strong>Effet Crespi vs Frustration conditionn\u00e9e :<\/strong> La frustration conditionn\u00e9e est la r\u00e9ponse interne aversive induite par la non-rencontre de l&rsquo;attente gratifiante. Elle repr\u00e9sente le <em>m\u00e9canisme psychobiologique causal<\/em> qui alimente et produit l&rsquo;effet de d\u00e9pression de Crespi, mais ne doit pas \u00eatre confondue avec l&rsquo;effet comportemental macroscopique lui-m\u00eame.<\/li>\n<li><strong>Effet Crespi vs Habituation \/ Sati\u00e9t\u00e9 :<\/strong> La baisse de r\u00e9ponse caus\u00e9e par l&rsquo;habituation ou la satiation r\u00e9sulte d&rsquo;une surconsommation m\u00e9tabolique ou d&rsquo;une fatigue sensorielle suite \u00e0 des expositions r\u00e9p\u00e9t\u00e9es \u00e0 un m\u00eame stimulus. L&rsquo;effet Crespi de d\u00e9pression survient instantan\u00e9ment lors de la transition d&rsquo;un gros stimulus vers un petit, en dehors de tout \u00e9puisement physiologique du syst\u00e8me.<\/li>\n<li><strong>Effet Crespi vs Loi de correspondance (Matching Law) :<\/strong> La loi de Herrnstein pr\u00e9dit la r\u00e9partition relative des r\u00e9ponses d&rsquo;un sujet entre plusieurs options offertes concurremment en r\u00e9gime stable selon leurs taux de renforcement respectifs. L&rsquo;effet Crespi renvoie \u00e0 la transition dynamique et temporelle de la vigueur de la r\u00e9ponse suite \u00e0 une rupture des attentes dans un programme donn\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. R\u00e9sum\u00e9 et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>Pour condenser l&rsquo;essentiel des connaissances relatives \u00e0 cette pierre angulaire des sciences comportementales, retenons les \u00e9l\u00e9ments directeurs suivants :<\/p>\n<p>L&rsquo;effet Crespi prouve de mani\u00e8re irr\u00e9futable que la valeur d&rsquo;une r\u00e9compense est \u00e9minemment subjective et relative. Les organismes \u00e9valuent les r\u00e9tributions pr\u00e9sentes en les comparant continuellement \u00e0 l&rsquo;historique de leurs attentes ant\u00e9rieures.<\/p>\n<p>Le passage d&rsquo;un faible renfor\u00e7ateur \u00e0 un renfor\u00e7ateur g\u00e9n\u00e9reux d\u00e9clenche une acc\u00e9l\u00e9ration temporaire de l&rsquo;action au-del\u00e0 des niveaux ordinaires (contraste positif ou effet d&rsquo;\u00e9lan), tandis que la r\u00e9duction soudaine d&rsquo;un haut niveau de r\u00e9compense \u00e0 un niveau m\u00e9diocre provoque une chute s\u00e9v\u00e8re et disproportionn\u00e9e de la performance en dessous de la normale (contraste n\u00e9gatif ou effet de d\u00e9pression).<\/p>\n<p>Sur le plan de l&rsquo;histoire des th\u00e9ories de l&rsquo;apprentissage, ce ph\u00e9nom\u00e8ne a contraint le b\u00e9haviorisme m\u00e9caniste \u00e0 se r\u00e9former pour distinguer formellement la constitution de l&rsquo;habitude (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"sHr\">$sHr$<\/span>) de la motivation incitative (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"K\">$K$<\/span>), pavant la voie \u00e0 l&rsquo;int\u00e9gration des \u00e9tats \u00e9motionnels (la frustration) et des repr\u00e9sentations cognitives dans la compr\u00e9hension du comportement.<\/p>\n<p>Les neurosciences contemporaines corroborent aujourd&rsquo;hui ces d\u00e9couvertes \u00e0 travers le concept d&rsquo;erreur de pr\u00e9diction de la r\u00e9compense : le contraste positif active des d\u00e9charges dopaminergiques intenses dans le striatum ventral, tandis que le contraste n\u00e9gatif engendre une interruption tonique de ce m\u00eame signal accompagn\u00e9e d&rsquo;une mise sous tension de l&rsquo;axe du stress.<\/p>\n<p>Les r\u00e9percussions du contraste d&rsquo;incitation sont manifestes chez l&rsquo;\u00eatre humain, tout particuli\u00e8rement dans les domaines du travail, de l&rsquo;\u00e9ducation et de l&rsquo;addictologie, rappelant aux praticiens qu&rsquo;amputer une gratification octroy\u00e9e n&rsquo;\u00e9quivaut jamais \u00e0 ne l&rsquo;avoir jamais promise.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Amsel, A. (1958). The role of frustrative nonreward in noncontinuous reward situations. <em>Psychological Bulletin<\/em>, 55(2), 102\u2013119. https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0043125<\/li>\n<li>Crespi, L. P. (1942). Quantitative variation of incentive and its effect on the runway performance of the rat. <em>The American Journal of Psychology<\/em>, 55(4), 467\u2013517. https:\/\/doi.org\/10.2307\/1417120<\/li>\n<li>Crespi, L. P. (1944). Amount of reinforcement and level of performance. <em>Psychological Review<\/em>, 51(6), 341\u2013357. https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0055781<\/li>\n<li>Flaherty, C. F. (1996). <em>Incentive relativity<\/em>. Cambridge University Press. https:\/\/doi.org\/10.1017\/CBO9780511664021<\/li>\n<li>Hull, C. L. (1952). <em>A behavior system: An introduction to behavior theory concerning the individual organism<\/em>. Yale University Press.<\/li>\n<li>Kahneman, D., &#038; Tversky, A. (1979). Prospect theory: An analysis of decision under risk. <em>Econometrica<\/em>, 47(2), 263\u2013291. https:\/\/doi.org\/10.2307\/1914185<\/li>\n<li>Schultz, W., Dayan, P., &#038; Montague, P. R. (1997). A neural substrate of prediction and reward. <em>Science<\/em>, 275(5306), 1593\u20131599. https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.275.5306.1593<\/li>\n<li>Spence, K. W. (1956). <em>Behavior theory and conditioning<\/em>. Yale University Press.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;effet Crespi, ou ph\u00e9nom\u00e8ne de contraste d&rsquo;incitation, d\u00e9signe la modification spectaculaire de la performance d&rsquo;un organisme suite \u00e0 une variation inattendue de la r\u00e9compense. D\u00e9couvrez ses fondements th\u00e9oriques, neurobiologiques et pratiques.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[31217,647,1472],"tags":[4657,42775,1377,7279,42776,972,10789],"class_list":["post-25442","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-apprentissage-et-memoire","category-psychologie-cognitive","category-sciences-du-comportement","tag-behaviorisme","tag-contraste-dincitation","tag-dopamine","tag-effet-crespi","tag-frustration-conditionnee","tag-motivation","tag-renforcement"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/25442","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/25442\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=25442"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=25442"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=25442"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}