{"id":24937,"date":"2026-11-07T13:41:06","date_gmt":"2026-11-07T13:41:06","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=strabisme-convergent-esotropie"},"modified":"2026-11-07T13:41:06","modified_gmt":"2026-11-07T13:41:06","slug":"strabisme-convergent-esotropie","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=strabisme-convergent-esotropie","title":{"rendered":"Strabisme convergent : Au-del\u00e0 du regard d\u00e9vi\u00e9"},"content":{"rendered":"<p>Le strabisme convergent, commun\u00e9ment d\u00e9sign\u00e9 sous le terme clinique d&rsquo;\u00e9sotropie, constitue l&rsquo;une des anomalies de la vision binoculaire et de l&rsquo;alignement oculaire les plus fr\u00e9quemment rencontr\u00e9es en ophtalmologie p\u00e9diatrique et en psychophysiologie visuelle. Loin d&rsquo;\u00eatre un simple trouble esth\u00e9tique ou une anomalie musculaire p\u00e9riph\u00e9rique isol\u00e9e, cette condition perturbe en profondeur l&rsquo;int\u00e9gration sensorimotrice c\u00e9r\u00e9brale, alt\u00e8re le d\u00e9veloppement neuro-cognitif du syst\u00e8me visuel et engendre des retentissements psychosociaux significatifs sur l&rsquo;image corporelle, les interactions sociales et l&rsquo;estime de soi.<\/p>\n<h2>Le strabisme convergent (\u00c9sotropie)<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>Le <strong>strabisme convergent<\/strong>, ou <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/%C3%89sotropie\">\u00e9sotropie<\/a>, est un trouble oculomoteur caract\u00e9ris\u00e9 par la d\u00e9viation manifeste et permanente ou intermittente d&rsquo;un axe visuel vers l&rsquo;int\u00e9rieur, c&rsquo;est-\u00e0-dire en direction du nez. Cette asym\u00e9trie d&rsquo;alignement emp\u00eache les deux fov\u00e9as de fixer simultan\u00e9ment le m\u00eame objet d&rsquo;int\u00e9r\u00eat, rompant ainsi les conditions indispensables \u00e0 la fusion sensorielle binoculaire.<\/p>\n<p>Sur le plan psychophysiologique, cette d\u00e9synchronisation des axes visuels confronte le cortex visuel \u00e0 deux images discordantes : la diplopie (vision double d&rsquo;un m\u00eame stimulus) et la confusion visuelle (superposition artificielle de deux objets distincts situ\u00e9s dans des directions diff\u00e9rentes). Pour pr\u00e9server l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 de la perception spatiale, le cerveau immature de l&rsquo;enfant met en place un m\u00e9canisme adaptatif neurofonctionnel d&rsquo;inhibition active consistant \u00e0 neutraliser l&rsquo;information aff\u00e9rente de l&rsquo;\u0153il d\u00e9vi\u00e9, ph\u00e9nom\u00e8ne connu sous le nom de neutralisation corticale. Lorsque cette suppression s&rsquo;av\u00e8re constante et unilat\u00e9rale, elle entra\u00eene une sous-utilisation prolong\u00e9e des circuits synaptiques corticaux, conduisant irr\u00e9m\u00e9diablement \u00e0 l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Amblyopie\">amblyopie<\/a> fonctionnelle, souvent qualifi\u00e9e de \u00ab syndrome de l&rsquo;\u0153il paresseux \u00bb.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le vocable \u00ab strabisme \u00bb tire son origine \u00e9tymologique du latin m\u00e9dical <em>strabismus<\/em>, lui-m\u00eame issu du grec ancien <em>strabismos<\/em> (\u03c3\u03c4\u03c1\u03b1\u03b2\u03b9\u03c3\u03bc\u03cc\u03c2), substantif d\u00e9riv\u00e9 du verbe <em>strabizein<\/em> (\u03c3\u03c4\u03c1\u03b1\u03b2\u03af\u03b6\u03b5\u03b9\u03bd) qui signifie \u00ab loucher \u00bb ou \u00ab regarder de travers \u00bb, rattach\u00e9 \u00e0 l&rsquo;adjectif <em>strabos<\/em> (\u03c3\u03c4\u03c1\u03b1\u03b2\u03cc\u03c2), signifiant \u00ab louche \u00bb, \u00ab tordu \u00bb ou \u00ab oblique \u00bb. Historiquement, ce terme descriptif mettait l&rsquo;accent sur l&rsquo;aspect morphologique visible de la dissym\u00e9trie oculaire sans pr\u00e9juger de ses fondements neurophysiologiques.<\/p>\n<p>L&rsquo;adjectif \u00ab convergent \u00bb d\u00e9rive quant \u00e0 lui du bas-latin <em>convergere<\/em>, compos\u00e9 du pr\u00e9fixe <em>con-<\/em> (\u00ab ensemble \u00bb, \u00ab vers un m\u00eame point \u00bb) et du verbe <em>vergere<\/em> (\u00ab pencher \u00bb, \u00ab s&rsquo;incliner \u00bb), d\u00e9crivant ainsi fid\u00e8lement le mouvement des globes oculaires qui s&rsquo;inclinent mutuellement vers la ligne m\u00e9diane. Dans la nomenclature nosologique internationale et la s\u00e9miologie ophtalmologique contemporaine, le terme d&rsquo;origine grecque <strong>\u00e9sotropie<\/strong> est privil\u00e9gi\u00e9 ; il associe le pr\u00e9fixe <em>eso-<\/em> (\u1f14\u03c3\u03c9, \u00ab en dedans \u00bb, \u00ab \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur \u00bb) et la racine <em>trope<\/em> (\u03c4\u03c1\u03bf\u03c0\u03ae, \u00ab tour \u00bb, \u00ab orientation \u00bb ou \u00ab direction \u00bb), formalisant l&rsquo;orientation anormale de l&rsquo;axe pupillaire vers l&rsquo;espace nasal.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Sur le plan phon\u00e9tique, \u00ab strabisme convergent \u00bb se transcrit dans l&rsquo;alphabet phon\u00e9tique international sous la forme \/st\u0281a.bism k\u0254\u0303.v\u025b\u0281.\u0292\u0251\u0303\/. Le terme \u00ab \u00e9sotropie \u00bb se prononce quant \u00e0 lui \/e.z\u0254.t\u0281\u0254.pi\/.<\/p>\n<p>D&rsquo;un point de vue grammatical, \u00ab strabisme convergent \u00bb est une locution nominale masculine singuli\u00e8re, dont le pluriel s&rsquo;\u00e9crit \u00ab strabismes divergents \u00bb ou \u00ab strabismes convergents \u00bb. Le terme synonyme \u00ab \u00e9sotropie \u00bb est un nom commun f\u00e9minin invariable au masculin (au pluriel : \u00ab \u00e9sotropies \u00bb). L&rsquo;adjectif correspondant est \u00ab \u00e9sotropique \u00bb (par exemple, \u00ab d\u00e9viation \u00e9sotropique \u00bb). Dans la litt\u00e9rature clinique, on rencontre \u00e9galement le terme d&rsquo;\u00ab \u00e9sophorie \u00bb pour d\u00e9signer la tendance latente \u00e0 la d\u00e9viation vers l&rsquo;int\u00e9rieur, contenue par le r\u00e9flexe de fusion binoculaire, par opposition \u00e0 l&rsquo;\u00e9sotropie qui d\u00e9signe la d\u00e9viation manifeste.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender en profondeur le strabisme convergent, il est indispensable de revisiter les lois fondamentales de la motricit\u00e9 oculaire et de l&rsquo;int\u00e9gration sensorielle. La vision binoculaire normale repose sur un alignement microm\u00e9trique rigoureux des globes oculaires sous l&rsquo;action conjugu\u00e9e de douze muscles oculomoteurs (six par \u0153il), orchestr\u00e9s par les noyaux des nerfs cr\u00e2niens III (oculomoteur), IV (trochl\u00e9aire) et VI (abducens) et synchronis\u00e9s par des centres supranucl\u00e9aires corticaux et sous-corticaux. Lorsque ce syst\u00e8me fonctionne harmonieusement, les images capt\u00e9es par les r\u00e9tines se projettent sur des points r\u00e9tiniens dits correspondants, permettant au cortex visuel primaire (aire V1) et aux aires associatives de r\u00e9aliser la fusion sensorielle et d&rsquo;extraire la disparit\u00e9 binoculaire, source fondamentale de la vision en trois dimensions ou st\u00e9r\u00e9oscopie.<\/p>\n<p>Dans le cas d&rsquo;une \u00e9sotropie, l&rsquo;\u00e9quilibre neuromusculaire ou r\u00e9fractif est rompu. La d\u00e9viation en dedans d&rsquo;un \u0153il modifie radicalement les relations spatiales : l&rsquo;image du point de fixation fov\u00e9al de l&rsquo;\u0153il directeur se projette sur la r\u00e9tine nasale de l&rsquo;\u0153il d\u00e9vi\u00e9. Conform\u00e9ment \u00e0 l&rsquo;organisation r\u00e9tinotopique, toute excitation de la r\u00e9tine nasale est per\u00e7ue par le cerveau comme provenant du champ visuel temporal oppos\u00e9. Il en r\u00e9sulte une diplopie homonyme insoutenable pour le syst\u00e8me nerveux central. L&rsquo;appareil visuel immature dispose d&rsquo;une formidable plasticit\u00e9 neuronale pour pallier ce conflit : il proc\u00e8de \u00e0 l&rsquo;\u00e9radication perceptive du signal parasite par le ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;inhibition ou de neutralisation corticale.<\/p>\n<p>Toutefois, cette adaptation fonctionnelle a un co\u00fbt biologique et psychologique immense. Si la neutralisation persiste sans traitement durant la p\u00e9riode critique du neurod\u00e9veloppement visuel (qui s&rsquo;\u00e9tend de la naissance jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de sept \u00e0 huit ans), les colonnes de dominance oculaire du cortex stri\u00e9 correspondant \u00e0 l&rsquo;\u0153il d\u00e9vi\u00e9 s&rsquo;atrophient au profit de l&rsquo;\u0153il dominant. Cette r\u00e9gression synaptique scelle l&rsquo;apparition d&rsquo;une amblyopie strabique, caract\u00e9ris\u00e9e par une baisse unilat\u00e9rale profonde et irr\u00e9versible de l&rsquo;acuit\u00e9 visuelle, m\u00eame sous correction optique maximale. De surcro\u00eet, la perte concomitante de la vision st\u00e9r\u00e9oscopique prive l&rsquo;individu de la capacit\u00e9 inn\u00e9e \u00e0 percevoir avec pr\u00e9cision les volumes, les distances et les profondeurs relatives, affectant directement la coordination motrice globale, la pr\u00e9hension et l&rsquo;appr\u00e9hension spatiale.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 du dysfonctionnement sensoriel pur, le strabisme convergent engage des dimensions neuropsychologiques complexes. La motricit\u00e9 oculaire est \u00e9troitement corr\u00e9l\u00e9e aux circuits attentionnels pari\u00e9to-frontaux. Une perturbation pr\u00e9coce de l&rsquo;alignement oculaire interf\u00e8re fr\u00e9quemment avec les processus de lecture, la vitesse de balayage visuel et le contr\u00f4le postural. Enfin, le regard constituant le vecteur cardinal de l&rsquo;intersubjectivit\u00e9 et de la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit, l&rsquo;incapacit\u00e9 d&rsquo;aligner son regard sur celui d&rsquo;autrui perturbe les interactions sociales pr\u00e9coces, l&rsquo;accordage affectif entre le nourrisson et ses figures d&rsquo;attachement, et favorise plus tard le d\u00e9veloppement d&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 sociale et de stigmatisation relationnelle.<\/p>\n<h3>5. D\u00e9veloppement historique<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension du strabisme a travers\u00e9 les si\u00e8cles, \u00e9voluant d&rsquo;une interpr\u00e9tation surnaturelle ou mystique \u00e0 une conceptualisation biom\u00e9canique, puis \u00e0 une approche contemporaine r\u00e9solument neurophysiologique et psychosociale.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;Antiquit\u00e9, Hippocrate (460-377 av. J.-C.) fut l&rsquo;un des premiers \u00e0 consigner le caract\u00e8re h\u00e9r\u00e9ditaire du strabisme, observant que \u00ab de parents louches naissent des enfants louches \u00bb. \u00c0 cette \u00e9poque, et durant tout le Moyen \u00c2ge, la condition \u00e9tait souvent entour\u00e9e de superstitions, parfois associ\u00e9e au \u00ab mauvais \u0153il \u00bb ou \u00e0 un d\u00e9s\u00e9quilibre humoral. Les premi\u00e8res tentatives th\u00e9rapeutiques se limitaient \u00e0 des masques perfor\u00e9s ou des m\u00e9thodes rudimentaires destin\u00e9es \u00e0 contraindre l&rsquo;\u0153il d\u00e9vi\u00e9 \u00e0 regarder droit.<\/p>\n<p>Le tournant anatomique s&rsquo;amorce au XVIIIe si\u00e8cle avec le chirurgien fran\u00e7ais Jacques Daviel et surtout le naturaliste Georges-Louis Leclerc de Buffon (1707-1788). Buffon est le premier \u00e0 th\u00e9oriser que le strabisme n&rsquo;est pas uniquement un d\u00e9sordre m\u00e9canique musculaire, mais une in\u00e9galit\u00e9 de puissance visuelle entre les deux yeux : il pr\u00e9conise d\u00e8s lors l&rsquo;occlusion de l&rsquo;\u0153il sain pour r\u00e9\u00e9duquer l&rsquo;\u0153il d\u00e9vi\u00e9, posant les bases du traitement moderne de l&rsquo;amblyopie.<\/p>\n<p>Le XIXe si\u00e8cle marque l&rsquo;av\u00e8nement de la chirurgie oculomotrice. En 1839, le chirurgien berlinois Johann Friedrich Dieffenbach r\u00e9alise la premi\u00e8re t\u00e9notomie du muscle droit m\u00e9dial pour redresser un strabisme convergent. Bien que ses premi\u00e8res interventions aient souvent entra\u00een\u00e9 des surcorrections spectaculaires (transformant les \u00e9sotropies en exotropies cons\u00e9cutives), il ouvre la voie \u00e0 la chirurgie moderne perfectionn\u00e9e ensuite par Albrecht von Graefe. Parall\u00e8lement, le physiologiste n\u00e9erlandais Franciscus Cornelis Donders r\u00e9volutionne en 1864 la compr\u00e9hension \u00e9tiologique en d\u00e9montrant le lien direct entre l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Hyperm%C3%A9tropie\">hyperm\u00e9tropie<\/a>, le r\u00e9flexe d&rsquo;accommodation et l&rsquo;\u00e9sotropie accommodative.<\/p>\n<p>Au XXe si\u00e8cle, sous l&rsquo;impulsion de pionniers tels que Curt C\u00fcppers, Arthur Jampolsky et Ren\u00e9 et Suzanne Hugonnier en France, la strabologie s&rsquo;affirme comme une discipline m\u00e9dico-chirurgicale de pointe unissant l&rsquo;optom\u00e9trie, l&rsquo;orthoptie et la neuro-ophtalmologie. Les travaux fondamentaux de David Hubel et Torsten Wiesel sur la plasticit\u00e9 corticale et les p\u00e9riodes critiques du cortex visuel dans les ann\u00e9es 1960 et 1970 (qui leur valurent le prix Nobel en 1981) ont d\u00e9finitivement d\u00e9montr\u00e9 que le strabisme convergent est avant tout une pathologie de la circuiterie neuronale c\u00e9r\u00e9brale, n\u00e9cessitant une intervention diagnostique et th\u00e9rapeutique ultra-pr\u00e9coce.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques et neurophysiologiques<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9tiologie et la physiopathologie de l&rsquo;\u00e9sotropie reposent sur une s\u00e9rie d&rsquo;interactions complexes entre biom\u00e9canique oculaire, optique physiologique et neuro-anatomie fonctionnelle.<\/p>\n<p>Le premier mod\u00e8le explicatif fondamental est la <strong>th\u00e9orie accommodative de Donders<\/strong>. Chez l&rsquo;\u00eatre humain, la vision de pr\u00e8s requiert l&rsquo;activation conjointe de la triade proximale : l&rsquo;accommodation (bombement du cristallin par contraction du muscle ciliaire pour ajuster la nettet\u00e9), la myosis (r\u00e9tr\u00e9cissement pupillaire augmentant la profondeur de champ) et la convergence (adduction bilat\u00e9rale synchronis\u00e9e des globes oculaires par les muscles droits m\u00e9diaux). Ce couplage est r\u00e9gi par le ratio AC\/A (Accommodation Convergence sur Accommodation). Chez un enfant pr\u00e9sentant une hyperm\u00e9tropie non corrig\u00e9e, un effort d&rsquo;accommodation disproportionn\u00e9 est d\u00e9ploy\u00e9 en permanence, m\u00eame en vision de loin, pour compenser la bri\u00e8vet\u00e9 de l&rsquo;axe ant\u00e9ropost\u00e9rieur de l&rsquo;\u0153il. Lorsque le ratio AC\/A est \u00e9lev\u00e9, cet exc\u00e8s d&rsquo;influx accommodatif entra\u00eene automatiquement une innervation excessive de la convergence motrice, rompant les capacit\u00e9s de divergence fusionnelle et d\u00e9clenchant l&rsquo;\u00e9sotropie.<\/p>\n<p>Le second socle th\u00e9orique repose sur la <strong>th\u00e9orie sensorielle et motrice de la fusion<\/strong> formul\u00e9e par Claude Worth et enrichie par Hermann Burian. Selon cette approche, la vision binoculaire s&rsquo;\u00e9tablit en trois degr\u00e9s hi\u00e9rarchiques :<\/p>\n<ul>\n<li><em>La perception simultan\u00e9e<\/em> : capacit\u00e9 \u00e9l\u00e9mentaire des deux yeux \u00e0 percevoir simultan\u00e9ment deux images diff\u00e9rentes sans les confondre.<\/li>\n<li><em>La fusion sensorielle et motrice<\/em> : capacit\u00e9 \u00e0 int\u00e9grer ces deux images en une repr\u00e9sentation unifi\u00e9e unique et \u00e0 ajuster m\u00e9caniquement la position des globes pour maintenir cette synth\u00e8se.<\/li>\n<li><em>La st\u00e9r\u00e9oscopie<\/em> : perception fine du relief issue de la disparit\u00e9 r\u00e9tinienne horizontale.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Dans le strabisme pr\u00e9coce, une faiblesse cong\u00e9nitale ou une dysr\u00e9gulation primitive des centres supranucl\u00e9aires de la fusion emp\u00eache l&rsquo;\u00e9mergence de ce syst\u00e8me hi\u00e9rarchis\u00e9. D\u00e8s lors, le syst\u00e8me nerveux opte pour une strat\u00e9gie adaptative d&rsquo;\u00e9pargne cognitive en d\u00e9sactivant la coop\u00e9ration binoculaire afin d&rsquo;\u00e9viter le chaos perceptif.<\/p>\n<p>Enfin, la <strong>th\u00e9orie neuro-d\u00e9veloppementale de la plasticit\u00e9 synaptique<\/strong> met en exergue l&rsquo;importance des p\u00e9riodes critiques. Le d\u00e9veloppement des colonnes de dominance oculaire dans la couche IV du cortex visuel primaire n\u00e9cessite des stimulations binoculaires congruentes et synchronis\u00e9es au cours des premiers mois de vie. Si un \u0153il d\u00e9vie de fa\u00e7on pr\u00e9coce, l&rsquo;asynchronie temporelle d&rsquo;activation synaptique (selon le principe de Hebb : \u00ab des neurones qui s&rsquo;activent ensemble se connectent ensemble \u00bb) conduit \u00e0 l&rsquo;\u00e9lagage comp\u00e9titif des terminaisons axonales provenant de l&rsquo;\u0153il d\u00e9vi\u00e9 au sein des couches corticales, mat\u00e9rialisant l&rsquo;amblyopie au niveau ultrastructurel.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, typologies et dimensions<\/h3>\n<p>Le strabisme convergent n&rsquo;est pas une entit\u00e9 homog\u00e8ne, mais un ensemble h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne de tableaux cliniques r\u00e9pondant \u00e0 des m\u00e9canismes physiopathologiques distincts :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9sotropie cong\u00e9nitale ou pr\u00e9coce (syndrome de Costenbader \/ Lang)<\/strong> : Apparaissant avant l&rsquo;\u00e2ge de six mois chez un nourrisson par ailleurs sain sur le plan neurologique. Elle se caract\u00e9rise par un angle de d\u00e9viation souvent large et constant, une alternance spontan\u00e9e de fixation ou une fixation crois\u00e9e (l&rsquo;\u0153il droit regarde \u00e0 gauche et l&rsquo;\u0153il gauche regarde \u00e0 droite), un nystagmus latent et une d\u00e9viation verticale dissoci\u00e9e (DVD) apparaissant ult\u00e9rieurement. La st\u00e9r\u00e9oscopie normale y est g\u00e9n\u00e9ralement absente.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9sotropie accommodative pure<\/strong> : Elle survient habituellement entre l&rsquo;\u00e2ge de deux et quatre ans, souvent d\u00e9clench\u00e9e par la fatigue ou l&rsquo;attention visuelle soutenue. Elle est enti\u00e8rement neutralis\u00e9e et gu\u00e9rie par le port rigoureux de verres correcteurs supprimant l&rsquo;hyperm\u00e9tropie sous-jacente, restaurant ainsi un parfait alignement binoculaire.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9sotropie partiellement accommodative<\/strong> : Dans cette forme clinique, la correction optique totale diminue l&rsquo;angle de strabisme sans pour autant le r\u00e9sorber enti\u00e8rement. Une composante motrice r\u00e9siduelle persiste, n\u00e9cessitant souvent une prise en charge combin\u00e9e m\u00e9dico-chirurgicale.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9sotropie non accommodative acquise<\/strong> : D\u00e9viation survenant chez un enfant plus \u00e2g\u00e9 ou chez l&rsquo;adulte, ind\u00e9pendante de l&rsquo;effort accommodatif. Elle peut \u00eatre pr\u00e9cipit\u00e9e par un traumatisme \u00e9motionnel, une chute, une maladie f\u00e9brile ou une rupture de la fusion binoculaire ant\u00e9rieurement pr\u00e9caire.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9sotropie paralytique (paralysie du VIe nerf cr\u00e2nien)<\/strong> : Provoqu\u00e9e par l&rsquo;atteinte fonctionnelle du nerf moteur oculaire externe (nervus abducens) innervant le muscle droit lat\u00e9ral. Elle se traduit par une limitation dramatique de l&rsquo;abduction (incapacit\u00e9 de tourner l&rsquo;\u0153il en dehors), une diplopie horizontale augmentant dans le champ d&rsquo;action du muscle l\u00e9s\u00e9 et un torticolis compensatoire d&rsquo;adaptation posturale de la t\u00eate.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9sotropie sensorielle<\/strong> : Elle est la cons\u00e9quence secondaire d&rsquo;une baisse profonde et unilat\u00e9rale de l&rsquo;acuit\u00e9 visuelle li\u00e9e \u00e0 une pathologie organique oculaire pr\u00e9coce (cataracte cong\u00e9nitale, r\u00e9tinoblastome, cicatrice chorio-r\u00e9tinienne maculaire). Priv\u00e9 de signal visuel informatif, l&rsquo;\u0153il perd son rep\u00e8re de fusion et converge spontan\u00e9ment.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour illustrer la diversit\u00e9 clinique et les enjeux neuropsychologiques du strabisme convergent, examinons deux situations cliniques repr\u00e9sentatives :<\/p>\n<p><strong>Cas 1 : L&rsquo;\u00e9sotropie accommodative pr\u00e9coce chez la jeune enfant<\/strong><br \/>L\u00e9a, \u00e2g\u00e9e de 3 ans, est amen\u00e9e en consultation d&rsquo;ophtalmologie par ses parents qui remarquent depuis deux mois une d\u00e9viation intermittente de son \u0153il droit vers le nez, particuli\u00e8rement le soir lors de la consultation de livres d&rsquo;images ou en p\u00e9riode de fatigue. L&rsquo;examen sous cyclopl\u00e9gie totale (par instillation de gouttes de cyclopentolate) met en \u00e9vidence une hyperm\u00e9tropie bilat\u00e9rale significative de +5,50 dioptries jusque-l\u00e0 asymptomatique. L&rsquo;angle de d\u00e9viation sans lunettes est mesur\u00e9 \u00e0 +30 dioptries prismatiques. D\u00e8s la mise en place de sa correction optique totale, le strabisme dispara\u00eet int\u00e9gralement : les axes visuels redeviennent parfaitement parall\u00e8les et l&rsquo;examen orthoptique r\u00e9v\u00e8le la pr\u00e9servation d&rsquo;une st\u00e9r\u00e9oscopie normale. Ce cas illustre le m\u00e9canisme purement r\u00e9fractif de l&rsquo;\u00e9sotropie accommodative, o\u00f9 un d\u00e9pistage pr\u00e9coce \u00e9vite le recours \u00e0 la chirurgie et pr\u00e9vient toute s\u00e9quelle amblyopique.<\/p>\n<p><strong>Cas 2 : L&rsquo;\u00e9sotropie cong\u00e9nitale avec amblyopie et impact psychosocial<\/strong><br \/>Lucas, \u00e2g\u00e9 de 5 ans, consulte pour la premi\u00e8re fois en centre sp\u00e9cialis\u00e9. Il pr\u00e9sente une \u00e9sotropie permanente de l&rsquo;\u0153il gauche mesur\u00e9e \u00e0 +45 dioptries prismatiques, pr\u00e9sente selon les parents depuis l&rsquo;\u00e2ge de 4 mois mais n\u00e9glig\u00e9e car consid\u00e9r\u00e9e \u00e0 tort comme \u00ab passag\u00e8re \u00bb. L&rsquo;acuit\u00e9 visuelle de Lucas est de 10\/10 \u00e0 l&rsquo;\u0153il droit, mais seulement de 1\/10 \u00e0 l&rsquo;\u0153il gauche : il s&rsquo;agit d&rsquo;une amblyopie strabique profonde. Sur le plan comportemental, Lucas pr\u00e9sente d&rsquo;importantes difficult\u00e9s de motricit\u00e9 fine (difficult\u00e9s \u00e0 d\u00e9couper, maladresse lors de l&rsquo;assemblage de jeux de construction) et souffre d&rsquo;un repli sur soi \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole maternelle en raison des moqueries de ses camarades sur son regard asym\u00e9trique. La prise en charge a n\u00e9cessit\u00e9 un protocole intensif d&rsquo;occlusion quotidienne sur l&rsquo;\u0153il droit pendant plusieurs mois afin de forcer le cortex visuel \u00e0 r\u00e9activer l&rsquo;\u0153il gauche, suivi d&rsquo;une intervention chirurgicale de r\u00e9cession des muscles droits m\u00e9diaux pour r\u00e9aligner esth\u00e9tiquement les axes oculaires. Si l&rsquo;acuit\u00e9 visuelle a pu remonter \u00e0 7\/10 gr\u00e2ce \u00e0 la plasticit\u00e9 r\u00e9siduelle, Lucas ne r\u00e9cup\u00e9rera jamais de st\u00e9r\u00e9oscopie fine, illustrant les s\u00e9quelles sensorielles irr\u00e9versibles d&rsquo;un diagnostic tardif.<\/p>\n<h3>9. Mesure, \u00e9valuation et diagnostic<\/h3>\n<p>Le diagnostic et la quantification du strabisme convergent requi\u00e8rent un bilan orthoptique et ophtalmologique hautement standardis\u00e9, combinant des \u00e9preuves psychophysiques et motrices rigoureuses :<\/p>\n<p>Le test cardinal de la pratique clinique est le <strong>test de l&rsquo;\u00e9cran (Cover Test)<\/strong>. R\u00e9alis\u00e9 de pr\u00e8s (\u00e0 33 cm) et de loin (\u00e0 5 m\u00e8tres), il comporte deux \u00e9tapes :<\/p>\n<ul>\n<li><em>L&rsquo;unilateral cover test<\/em> (\u00e9cran unilat\u00e9ral) : l&rsquo;examinateur masque un \u0153il pendant que l&rsquo;enfant fixe une cible accommodative attractive. Si l&rsquo;\u0153il non couvert effectue un mouvement de redressement de dedans en dehors pour prendre la fixation, il existait une \u00e9sotropie manifeste de cet \u0153il. L&rsquo;absence de mouvement traduit l&rsquo;orthophorie ou l&rsquo;utilisation de l&rsquo;\u0153il dominant.<\/li>\n<li><em>L&rsquo;alternating cover test<\/em> (\u00e9cran altern\u00e9) : l&rsquo;\u00e9cran est d\u00e9plac\u00e9 rapidement d&rsquo;un \u0153il \u00e0 l&rsquo;autre sans permettre la fusion binoculaire, r\u00e9v\u00e9lant ainsi la d\u00e9viation totale (somme de la d\u00e9viation manifeste et latente).<\/li>\n<\/ul>\n<p>La quantification millim\u00e9trique de l&rsquo;angle s&rsquo;effectue par la <strong>mesure aux prismes<\/strong> (Cover Test altern\u00e9 avec barre de prismes). On place devant l&rsquo;\u0153il des prismes base externe de puissance croissante jusqu&rsquo;\u00e0 neutralisation compl\u00e8te du mouvement de restitution oculaire sous l&rsquo;\u00e9cran. L&rsquo;angle est alors exprim\u00e9 en dioptries prismatiques (une dioptrie prismatique d\u00e9viant un rayon lumineux de 1 cm \u00e0 une distance de 1 m\u00e8tre).<\/p>\n<p>Chez le tr\u00e8s jeune enfant ou le nourrisson non coop\u00e9rant pour le test de l&rsquo;\u00e9cran, le clinicien s&rsquo;appuie sur le <strong>reflet corn\u00e9en de Hirschberg<\/strong> : l&rsquo;observation de la projection d&rsquo;un faisceau lumineux ponctuel sur la corn\u00e9e permet d&rsquo;\u00e9valuer la d\u00e9viation (un d\u00e9calage du reflet corn\u00e9en de 1 mm vers le bord temporal de la pupille correspond approximativement \u00e0 une \u00e9sotropie de 15 \u00e0 20 dioptries prismatiques). Le test de Br\u00fcckner (transillumination pupillaire simultan\u00e9e au moyen de l&rsquo;ophtalmoscope direct) permet quant \u00e0 lui de d\u00e9pister une asym\u00e9trie de luminosit\u00e9 r\u00e9tinienne trahissant une amblyopie ou une anomalie organique sous-jacente.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation sensorielle compl\u00e8te ce bilan par la recherche de la vision st\u00e9r\u00e9oscopique \u00e0 l&rsquo;aide de planches st\u00e9r\u00e9oscopiques standardis\u00e9es (Test de Lang, Test de Titmus ou TNO fond\u00e9 sur les anaglyphes de st\u00e9r\u00e9ogrammes \u00e0 points al\u00e9atoires de Julesz). Enfin, une r\u00e9fraction sous cyclopl\u00e9gie compl\u00e8te et objective (par l&rsquo;atropine ou le cyclopentolate) est absolument obligatoire et non n\u00e9gociable chez tout enfant strabique afin de neutraliser le tonus ciliaire et r\u00e9v\u00e9ler l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 de l&rsquo;hyperm\u00e9tropie sous-jacente.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La prise en charge du strabisme convergent constitue un mod\u00e8le interdisciplinaire exemplaire associant ophtalmologistes, orthoptistes, p\u00e9diatres, psychologues cliniciens et ergoth\u00e9rapeutes.<\/p>\n<p>Sur le plan m\u00e9dical, la strat\u00e9gie th\u00e9rapeutique suit une chronologie stricte :<\/p>\n<ol>\n<li><strong>La correction optique totale<\/strong> : Prescription imm\u00e9diate de verres correcteurs correspondant exactement \u00e0 la r\u00e9fraction sous cyclopl\u00e9gie. Dans les formes accommodatives pures, ce geste simple suffit \u00e0 restaurer l&rsquo;alignement oculaire complet.<\/li>\n<li><strong>Le traitement de l&rsquo;amblyopie<\/strong> : Si une asym\u00e9trie visuelle est diagnostiqu\u00e9e, l&rsquo;orthoptiste prescrit une p\u00e9nalisation de l&rsquo;\u0153il sain, le plus souvent par occlusion adh\u00e9sive sur peau directe (pansement occlusif opaque port\u00e9 plusieurs heures par jour). Ce traitement intensif contraint le cortex \u00e0 traiter les signaux de l&rsquo;\u0153il \u00e9sotropique.<\/li>\n<li><strong>La chirurgie oculomotrice<\/strong> : R\u00e9serv\u00e9e aux d\u00e9viations r\u00e9siduelles constantes apr\u00e8s correction optique totale et gu\u00e9rison de l&rsquo;amblyopie. L&rsquo;intervention consiste le plus souvent en un affaiblissement du muscle agoniste hyperactif (r\u00e9cession du muscle droit m\u00e9dial, recul\u00e9 sur la scl\u00e8re) associ\u00e9 ou non au renforcement du muscle antagoniste (r\u00e9section ou plicature du muscle droit lat\u00e9ral). L&rsquo;objectif est de r\u00e9tablir un parall\u00e9lisme m\u00e9canique compatible avec l&rsquo;int\u00e9gration fusionnelle et de restaurer une harmonie morphologique du regard.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Sur le plan psychop\u00e9dagogique, la r\u00e9habilitation du strabisme n\u00e9cessite des am\u00e9nagements scolaires appropri\u00e9s. L&rsquo;absence de vision binoculaire et la perte de st\u00e9r\u00e9oscopie compliquent certaines t\u00e2ches d&rsquo;apprentissage : manipulation d&rsquo;instruments g\u00e9om\u00e9triques, estimation des trajectoires de balles en \u00e9ducation physique, vitesse de lecture en raison d&rsquo;une instabilit\u00e9 des saccades et fixations visuelles. Des adaptations de posture, un \u00e9clairage optimis\u00e9 et des bilans psychomoteurs permettent de compenser ces d\u00e9ficits fonctionnels.<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>La recherche contemporaine sur l&rsquo;\u00e9sotropie et la vision binoculaire explore des paradigmes novateurs \u00e0 la fronti\u00e8re des neurosciences cognitives, de la g\u00e9n\u00e9tique mol\u00e9culaire et de la r\u00e9alit\u00e9 virtuelle.<\/p>\n<p>Les \u00e9tudes multicentriques conduites par le <em>Pediatric Eye Disease Investigator Group<\/em> (PEDIG) ont profond\u00e9ment transform\u00e9 les protocoles de traitement de l&rsquo;amblyopie strabique. Leurs essais cliniques randomis\u00e9s pionniers ont d\u00e9montr\u00e9 qu&rsquo;une occlusion quotidienne mod\u00e9r\u00e9e (2 heures par jour combin\u00e9es \u00e0 des activit\u00e9s visuelles de pr\u00e8s) pr\u00e9sentait une efficacit\u00e9 comparable \u00e0 des occlusions massives de 6 heures par jour pour les amblyopies mod\u00e9r\u00e9es, bouleversant les dogmes anciens et r\u00e9duisant drastiquement le fardeau psychologique et l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 impos\u00e9s \u00e0 l&rsquo;enfant et \u00e0 sa famille.<\/p>\n<p>Sur le plan de la neuroplasticit\u00e9 de l&rsquo;adulte, les travaux fondateurs de Dennis Levi et de Robert Hess ont battu en br\u00e8che l&rsquo;id\u00e9e re\u00e7ue selon laquelle la p\u00e9riode critique figerait irr\u00e9m\u00e9diablement le syst\u00e8me visuel apr\u00e8s l&rsquo;\u00e2ge de 8 ans. Gr\u00e2ce \u00e0 des protocoles de stimulation dichoptique informatis\u00e9e \u2014 o\u00f9 des stimuli de contraste asym\u00e9trique sont pr\u00e9sent\u00e9s s\u00e9par\u00e9ment \u00e0 chaque \u0153il via des casques de r\u00e9alit\u00e9 virtuelle ou des jeux vid\u00e9o th\u00e9rapeutiques \u2014 les chercheurs ont d\u00e9montr\u00e9 qu&rsquo;il \u00e9tait possible de d\u00e9sinhiber le cortex visuel adulte, d&rsquo;att\u00e9nuer la suppression interoculaire et de restaurer des degr\u00e9s significatifs de st\u00e9r\u00e9oscopie chez des sujets r\u00e9put\u00e9s incurables.<\/p>\n<p>Dans le domaine de la neuro-imagerie fonctionnelle (IRMf) et de la tractographie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique (DTI), des \u00e9tudes r\u00e9centes men\u00e9es par des \u00e9quipes en neurosciences visuelles montrent que l&rsquo;\u00e9sotropie pr\u00e9coce modifie la connectivit\u00e9 structurelle des faisceaux de substance blanche reliant le corps genouill\u00e9 lat\u00e9ral au cortex stri\u00e9, mais impacte \u00e9galement les voies dorsales magnocellulaires (\u00ab voie du o\u00f9 \u00bb) responsables de la coordination visuo-motrice spatiale, expliquant les maladresses motrices globales fr\u00e9quemment rapport\u00e9es chez ces enfants.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et psychosociales<\/h3>\n<p>La perception socioculturelle du strabisme convergent est marqu\u00e9e par une grande complexit\u00e9 historique et anthropologique. Dans certaines civilisations m\u00e9soam\u00e9ricaines pr\u00e9colombiennes, notamment chez les Mayas, le strabisme convergent \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 comme un attribut divin de souverainet\u00e9 et une marque de beaut\u00e9 aristocratique supr\u00eame, en hommage au dieu du soleil Kinich Ahau souvent repr\u00e9sent\u00e9 les yeux convergents. Les m\u00e8res mayas suspendaient d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment de petites boules de r\u00e9sine ou de plumes entre les yeux de leurs nouveau-n\u00e9s pour stimuler une adduction oculaire permanente.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, dans les soci\u00e9t\u00e9s occidentales contemporaines, l&rsquo;\u00e9sotropie fait l&rsquo;objet d&rsquo;un pr\u00e9jug\u00e9 social profond\u00e9ment enracin\u00e9. Le contact visuel sym\u00e9trique constitue la pierre angulaire de la communication non verbale et de l&rsquo;attribution de traits de personnalit\u00e9 (confiance, franchise, intelligence). De nombreuses enqu\u00eates psychosociales en psychologie sociale ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que les visages pr\u00e9sentant un strabisme convergent sont inconsciemment \u00e9valu\u00e9s par autrui comme moins attrayants, moins sociables, voire moins comp\u00e9tents sur le plan professionnel que les visages aux axes visuels droits.<\/p>\n<p>Chez l&rsquo;enfant, l&rsquo;\u00e9sotropie repr\u00e9sente un facteur de risque majeur de harc\u00e8lement scolaire (bullying), de stigmatisation et d&rsquo;alt\u00e9ration de l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Estime_de_soi\">estime de soi<\/a>. Les enfants porteurs d&rsquo;un strabisme visible pr\u00e9sentent des scores d&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 sociale significativement plus \u00e9lev\u00e9s et tendent \u00e0 limiter leurs initiatives relationnelles. C&rsquo;est pourquoi la correction m\u00e9dico-chirurgicale de l&rsquo;alignement oculaire, m\u00eame lorsqu&rsquo;elle n&rsquo;apporte plus d&rsquo;am\u00e9lioration fonctionnelle chez l&rsquo;adulte (chirurgie dite \u00ab reconstructrice \u00bb), poss\u00e8de une valeur th\u00e9rapeutique et psychosociale fondamentale en restaurant le sch\u00e9ma corporel, la confiance en soi et la qualit\u00e9 de vie globale.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites<\/h3>\n<p>Le domaine de la strabologie n&rsquo;est pas exempt de controverses th\u00e9oriques et de d\u00e9bats th\u00e9rapeutiques intenses :<\/p>\n<p>Le premier d\u00e9bat majeur concerne le <strong>timing optimal de la chirurgie du strabisme cong\u00e9nital pr\u00e9coce<\/strong>. Deux \u00e9coles s&rsquo;affrontent historiquement : les partisans de la chirurgie ultra-pr\u00e9coce (avant l&rsquo;\u00e2ge de deux ans, voire d\u00e8s 10 \u00e0 12 mois), d\u00e9fendue notamment par des strabologues nord-am\u00e9ricains affirmant que seul un r\u00e9alignement pr\u00e9coce permet d&rsquo;offrir une fen\u00eatre d&rsquo;opportunit\u00e9 neurobiologique pour d\u00e9velopper une fusion binoculaire rudimentaire ; et les tenants d&rsquo;une chirurgie plus diff\u00e9r\u00e9e (vers 3 \u00e0 5 ans), pr\u00e9conisant d&rsquo;attendre une stabilit\u00e9 angulaire parfaite et une r\u00e9fraction cyclopl\u00e9gique d\u00e9finitive pour \u00e9viter le risque \u00e9lev\u00e9 de r\u00e9op\u00e9rations multiples et de d\u00e9viations cons\u00e9cutives tardives.<\/p>\n<p>Une seconde controverse entoure le <strong>recours \u00e0 la toxine botulique de type A<\/strong> par rapport \u00e0 la chirurgie incisionnelle classique. Inject\u00e9e directement dans le muscle droit m\u00e9dial sous anesth\u00e9sie l\u00e9g\u00e8re, la toxine paralyse temporairement le muscle r\u00e9tract\u00e9, permettant \u00e0 l&rsquo;antagoniste de repositionner l&rsquo;\u0153il pendant la repousse nerveuse. Si certains cliniciens vantent son caract\u00e8re mini-invasif et son excellente efficacit\u00e9 dans les \u00e9sotropies du nourrisson, d&rsquo;autres critiquent son impr\u00e9visibilit\u00e9 de dosage, la fr\u00e9quence des ptosis iatrog\u00e8nes secondaires et la n\u00e9cessit\u00e9 r\u00e9currente de gestes it\u00e9ratifs.<\/p>\n<p>Enfin, une critique persistante porte sur la qualification injuste d&rsquo;\u00ab intervention purement esth\u00e9tique \u00bb port\u00e9e par certains organismes d&rsquo;assurance maladie \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de la chirurgie du strabisme chez l&rsquo;adulte ne pouvant esp\u00e9rer de gain st\u00e9r\u00e9oscopique. La communaut\u00e9 neuro-ophtalmologique internationale s&rsquo;insurge contre ce r\u00e9ductionnisme, arguant que l&rsquo;\u00e9largissement du champ visuel binoculaire, la suppression de torticolis invalidants et la r\u00e9habilitation psychosociale constituent de v\u00e9ritables indications fonctionnelles et r\u00e9paratrices majeures.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions<\/h3>\n<p>Il importe de distinguer avec pr\u00e9cision le strabisme convergent d&rsquo;autres anomalies oculomotrices ou apparences morphologiques trompeuses :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>\u00c9sophorie vs \u00c9sotropie<\/strong> : L&rsquo;\u00e9sophorie est une d\u00e9viation latente vers le dedans, parfaitement contr\u00f4l\u00e9e et compens\u00e9e par le m\u00e9canisme de fusion binoculaire, n&rsquo;apparaissant que lors de la rupture de fusion (fatigue, occlusion ou test orthoptique sp\u00e9cifique). L&rsquo;\u00e9sotropie est une d\u00e9viation manifeste, visible et non compens\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>Exotropie (Strabisme divergent)<\/strong> : D\u00e9viation de l&rsquo;axe visuel en sens inverse, orient\u00e9e vers l&rsquo;ext\u00e9rieur (champ temporal), r\u00e9pondant \u00e0 des m\u00e9canismes physiopathologiques et \u00e9pid\u00e9miologiques tr\u00e8s distincts de l&rsquo;\u00e9sotropie.<\/li>\n<li><strong>Pseudostrabisme (\u00c9picanthus)<\/strong> : Illusion d&rsquo;optique tr\u00e8s fr\u00e9quente chez le nourrisson li\u00e9e \u00e0 la pr\u00e9sence d&rsquo;un repli cutan\u00e9 semi-lunaire \u00e0 l&rsquo;angle interne de la paupi\u00e8re (\u00e9picanthus) ou \u00e0 une racine du nez large et plate dissimulant la scl\u00e8re nasale. Le test du reflet corn\u00e9en de Hirschberg r\u00e9tablit imm\u00e9diatement la normalit\u00e9 en montrant des reflets parfaitement centr\u00e9s.<\/li>\n<li><strong>Microtropie (Syndrome de microstrabisme)<\/strong> : D\u00e9viation oculaire minuscule, souvent inf\u00e9rieure \u00e0 5 dioptries prismatiques, imperceptible \u00e0 l&rsquo;examen visuel simple mais accompagn\u00e9e d&rsquo;une suppression corticale fov\u00e9olaire, d&rsquo;une fixation excentrique et d&rsquo;une amblyopie insidieuse fr\u00e9quemment m\u00e9connue.<\/li>\n<li><strong>Hypertropie \/ Hypotropie<\/strong> : D\u00e9viations verticales de l&rsquo;\u0153il (respectivement vers le haut ou vers le bas), qui peuvent coexister avec une \u00e9sotropie sous forme de composante complexe cyclo-verticale.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s \u00e0 retenir<\/h3>\n<p>Le strabisme convergent constitue un d\u00e9sordre neuro-visuel complexe dont les retentissements d\u00e9passent largement le cadre de l&rsquo;alignement oculaire m\u00e9canique :<\/p>\n<ul>\n<li>Il se d\u00e9finit par la d\u00e9viation axiale d&rsquo;un \u0153il vers le p\u00f4le nasal, rompant la synergie binoculaire indispensable \u00e0 la vision st\u00e9r\u00e9oscopique.<\/li>\n<li>La principale complication neuro-fonctionnelle chez l&rsquo;enfant est l&rsquo;amblyopie par neutralisation corticale active du signal de l&rsquo;\u0153il d\u00e9vi\u00e9, constituant une v\u00e9ritable urgence diagnostique et r\u00e9\u00e9ducative avant la fermeture des p\u00e9riodes critiques de plasticit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale.<\/li>\n<li>L&rsquo;\u00e9tiologie associe des facteurs r\u00e9fractifs (hyperm\u00e9tropie non corrig\u00e9e sur-sollicitant la convergence accommodative), des anomalies d&rsquo;innervation supranucl\u00e9aire et des composantes g\u00e9n\u00e9tiques complexes.<\/li>\n<li>La prise en charge moderne repose sur un triptyque indissociable : correction optique totale sous cyclopl\u00e9gie syst\u00e9matique, p\u00e9nalisation de l&rsquo;\u0153il dominant pour gu\u00e9rir l&rsquo;amblyopie, puis chirurgie de r\u00e9alignement musculaire en cas de composante r\u00e9siduelle manifeste.<\/li>\n<li>La dimension psychosociale est capitale : le regard \u00e9tant le pivot des relations interpersonnelles, la correction de l&rsquo;\u00e9sotropie restaure l&rsquo;insertion sociale, l&rsquo;estime de soi et pr\u00e9vient les souffrances psychologiques li\u00e9es \u00e0 la stigmatisation.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Burian, H. M., &#038; von Noorden, G. K. (1974). <em>Binocular vision and ocular motility: Theory and management of strabismus<\/em>. C. V. Mosby.<\/li>\n<li>Hubel, D. H., &#038; Wiesel, T. N. (1970). The period of susceptibility to the physiological effects of unilateral eye closure in kittens. <em>The Journal of Physiology<\/em>, 206(2), 419\u2013436. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1113\/jphysiol.1970.sp009022\">https:\/\/doi.org\/10.1113\/jphysiol.1970.sp009022<\/a><\/li>\n<li>Levi, D. M., &#038; Li, R. W. (2009). Perceptual learning as a potential treatment for amblyopia: A review. <em>Vision Research<\/em>, 49(21), 2535\u20132549. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.visres.2009.02.010\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.visres.2009.02.010<\/a><\/li>\n<li>Pediatric Eye Disease Investigator Group. (2003). A randomized trial of patching regimens for treatment of moderate amblyopia in children. <em>Archives of Ophthalmology<\/em>, 121(5), 603\u2013611. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1001\/archopht.121.5.603\">https:\/\/doi.org\/10.1001\/archopht.121.5.603<\/a><\/li>\n<li>von Noorden, G. K., &#038; Campos, E. C. (2002). <em>Binocular vision and ocular motility: Theory and management of strabismus<\/em> (6th ed.). Mosby. <a href=\"https:\/\/www.worldcat.org\/title\/binocular-vision-and-ocular-motility-theory-and-management-of-strabismus\/oclc\/49249053\">https:\/\/www.worldcat.org\/title\/binocular-vision-and-ocular-motility-theory-and-management-of-strabismus\/oclc\/49249053<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le strabisme convergent (\u00e9sotropie) est une anomalie de l&rsquo;alignement oculaire o\u00f9 l&rsquo;axe visuel d\u00e9vie en dedans. 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