{"id":24509,"date":"2026-11-06T23:57:07","date_gmt":"2026-11-06T23:57:07","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=agnosie-visuelle-congenitale"},"modified":"2026-11-06T23:57:07","modified_gmt":"2026-11-06T23:57:07","slug":"agnosie-visuelle-congenitale","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=agnosie-visuelle-congenitale","title":{"rendered":"Agnosie visuelle cong\u00e9nitale : Voir sans reconna\u00eetre"},"content":{"rendered":"<p>L\u2019agnosie visuelle cong\u00e9nitale constitue l\u2019une des \u00e9nigmes les plus fascinantes des neurosciences cognitives contemporaines, remettant en cause l\u2019id\u00e9e intuitive selon laquelle une vision intacte garantit m\u00e9caniquement l\u2019acc\u00e8s au sens des formes per\u00e7ues. Tandis que l\u2019\u0153il capte la lumi\u00e8re et transmet avec fid\u00e9lit\u00e9 les signaux \u00e9lectrochimiques au cortex stri\u00e9, le cerveau de l\u2019individu affect\u00e9 demeure incapable de synth\u00e9tiser ces donn\u00e9es en repr\u00e9sentations perceptives coh\u00e9rentes ou de les associer \u00e0 sa m\u00e9moire s\u00e9mantique. Cette condition neurod\u00e9veloppementale invisible bouleverse la compr\u00e9hension des architectures c\u00e9r\u00e9brales sous-jacentes \u00e0 la reconnaissance des objets, des visages et des sc\u00e8nes spatiales.<\/p>\n<h2>Agnosie visuelle cong\u00e9nitale<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>L\u2019<strong>agnosie visuelle cong\u00e9nitale<\/strong> d\u00e9signe un trouble neurod\u00e9veloppemental rare et permanent caract\u00e9ris\u00e9 par l\u2019incapacit\u00e9 d\u2019identifier, de reconna\u00eetre ou de discriminer des stimuli visuels familiers (objets, formes, visages, symboles), en l\u2019absence de d\u00e9ficit sensoriel p\u00e9riph\u00e9rique \u00e9l\u00e9mentaire (acuit\u00e9 visuelle normale, champ visuel pr\u00e9serv\u00e9), d\u2019arri\u00e9ration mentale globale ou de l\u00e9sion c\u00e9r\u00e9brale focale acquise identifiable \u00e0 l\u2019imagerie conventionnelle. Ce d\u00e9ficit est pr\u00e9sent d\u00e8s la petite enfance et se manifeste tout au long du d\u00e9veloppement ontog\u00e9n\u00e9tique.<\/p>\n<p>Contrairement aux formes acquises r\u00e9sultant d\u2019un accident vasculaire c\u00e9r\u00e9bral ou d\u2019un traumatisme cr\u00e2nien, cette anomalie fonctionnelle d\u00e9coule d\u2019une alt\u00e9ration de la maturation des circuits de la voie visuelle ventrale reliant le cortex occipital primaire aux aires temporales inf\u00e9rieures. Les individus concern\u00e9s voient le monde avec une pr\u00e9cision optique suffisante, mais le traitement cognitif de haut niveau \u00e9choue \u00e0 structurer le percept visuel ou \u00e0 l\u2019associer aux traces mn\u00e9siques stock\u00e9es. Le patient doit alors recourir \u00e0 des strat\u00e9gies compensatoires multimodales, telles que l\u2019exploration tactile, auditive ou contextuelle, pour tenter de comprendre son environnement visuel quotidien.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origines linguistiques<\/h3>\n<p>Le vocable \u00ab agnosie \u00bb tire ses racines du grec ancien <em>agn\u00f4sia<\/em> (\u1f00\u03b3\u03bd\u03c9\u03c3\u03af\u03b1), substantif f\u00e9minin signifiant \u00ab ignorance \u00bb, \u00ab m\u00e9connaissance \u00bb ou \u00ab absence de savoir \u00bb. Ce mot est lui-m\u00eame form\u00e9 du pr\u00e9fixe privatif <em>a-<\/em> (\u1f00-, \u00ab sans \u00bb ou \u00ab d\u00e9pourvu de \u00bb) et du radical <em>gn\u00f4sis<\/em> (\u03b3\u03bd\u1ff6\u03c3\u03b9\u03c2, \u00ab connaissance \u00bb, \u00ab action d&rsquo;apprendre \u00bb), d\u00e9riv\u00e9 du verbe <em>gign\u00f4skein<\/em> (\u03b3\u03b9\u03b3\u03bd\u03ce\u03c3\u03ba\u03b5\u03b9\u03bd, \u00ab conna\u00eetre \u00bb, \u00ab discerner \u00bb, \u00ab reconna\u00eetre \u00bb). L\u2019adjectif \u00ab visuelle \u00bb provient du bas latin <em>visualis<\/em>, lui-m\u00eame d\u00e9riv\u00e9 du supin <em>visum<\/em> du verbe <em>videre<\/em>, signifiant \u00ab voir \u00bb.<\/p>\n<p>Le qualificatif \u00ab cong\u00e9nitale \u00bb est issu du latin <em>congenitus<\/em>, compos\u00e9 de la pr\u00e9position <em>cum<\/em> (\u00ab avec \u00bb, \u00ab ensemble \u00bb) et du participe <em>genitus<\/em> (du verbe <em>gignere<\/em>, \u00ab engendrer \u00bb, \u00ab donner naissance \u00bb), d\u00e9signant litt\u00e9ralement une condition pr\u00e9sente d\u00e8s la naissance. Dans la litt\u00e9rature scientifique anglo-saxonne, ce trouble est fr\u00e9quemment document\u00e9 sous l\u2019appellation de <em>developmental visual agnosia<\/em> ou <em>congenital visual agnosia<\/em>. Historiquement, le concept d&rsquo;agnosie a \u00e9t\u00e9 propos\u00e9 par Sigmund Freud en 1891 dans son trait\u00e9 sur les aphasies pour remplacer la formulation de \u00ab c\u00e9cit\u00e9 psychique \u00bb (<em>Seelenblindheit<\/em>) introduite ant\u00e9rieurement par le physiologiste allemand Hermann Munk.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Sur le plan phon\u00e9tique, le syntagme se prononce en fran\u00e7ais international standard \/a.\u0261no.zi vi.z\u0265\u025bl k\u0254\u0303.\u0292e.ni.tal\/. L\u2019articulation du groupe consonantique \/\u0261n\/ se r\u00e9alise pleinement sous forme occlusive v\u00e9laire suivie de la nasale alv\u00e9olaire, sans palatalisation en \/\u0272\/.<\/p>\n<p>D\u2019un point de vue grammatical, \u00ab agnosie visuelle cong\u00e9nitale \u00bb est un syntagme nominal f\u00e9minin singulier. Au pluriel, il prend la forme \u00ab agnosies visuelles cong\u00e9nitales \u00bb. Le terme \u00ab agnosie \u00bb fonctionne comme t\u00eate nominale r\u00e9gissant les deux adjectifs qualificatifs \u00e9pith\u00e8tes postpos\u00e9s (\u00ab visuelle \u00bb et \u00ab cong\u00e9nitale \u00bb), accord\u00e9s en genre et en nombre. Dans la pratique clinique et nosographique, on emploie couramment l\u2019expression en position de sujet ou de compl\u00e9ment d\u2019objet direct, par exemple : \u00ab Le jeune patient pr\u00e9sente une agnosie visuelle cong\u00e9nitale s\u00e9v\u00e8re affectant la reconnaissance structurelle des objets manufactur\u00e9s \u00bb.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>L\u2019agnosie visuelle cong\u00e9nitale repr\u00e9sente un mod\u00e8le naturel fascinant d\u2019\u00e9chec du traitement visuel de haut niveau (<em>high-level visual processing<\/em>). Pour comprendre ce ph\u00e9nom\u00e8ne, il est indispensable de dissocier les processus visuels pr\u00e9coces des processus visuels tardifs. Lors de la pr\u00e9sentation d\u2019un stimulus dans le champ r\u00e9cepteur r\u00e9tinien, les propri\u00e9t\u00e9s physiques \u00e9l\u00e9mentaires \u2014 luminance, contraste, longueur d\u2019onde, orientation des contours et fr\u00e9quence spatiale \u2014 sont transmises via le corps genouill\u00e9 lat\u00e9ral au cortex visuel primaire (V1 ou cortex stri\u00e9). Chez le sujet porteur d&rsquo;une agnosie visuelle cong\u00e9nitale, cette premi\u00e8re cascade analytique s\u2019effectue de mani\u00e8re normale ou quasi-normale. L\u2019acuit\u00e9 visuelle photopique et scotopique, la p\u00e9rim\u00e9trie visuelle, la sensibilit\u00e9 aux contrastes et la perception st\u00e9r\u00e9oscopique de base ne r\u00e9v\u00e8lent pas d&rsquo;anomalies r\u00e9dhibitoires.<\/p>\n<p>La rupture du traitement intervient plus en aval, au sein de ce que Leslie Ungerleider et Mortimer Mishkin ont formalis\u00e9 sous le terme de voie ventrale, ou \u00ab voie du quoi \u00bb (<em>what pathway<\/em>), qui s\u2019\u00e9tend du cortex occipital vers les r\u00e9gions temporales inf\u00e9rieures (notamment les aires V4, LOC pour <em>lateral occipital complex<\/em>, et le gyrus fusiforme). Chez les individus agnosiques cong\u00e9nitaux, la capacit\u00e9 \u00e0 agr\u00e9ger les primitives visuelles en un ensemble coh\u00e9rent et unifi\u00e9 (reconnaissance perceptive de la forme) ou la capacit\u00e9 \u00e0 connecter ce percept structural aux repr\u00e9sentations s\u00e9mantiques stock\u00e9es (reconnaissance associative) est profond\u00e9ment compromise depuis les premiers stades de la vie.<\/p>\n<p>Sur le plan ph\u00e9nom\u00e9nologique, ces personnes vivent dans un univers o\u00f9 les formes visibles ne d\u00e9clenchent pas spontan\u00e9ment de signification. Un sujet atteint d\u2019une forme aperceptive peut percevoir un ensemble discontinu de lignes, de courbes et d&rsquo;ombres sans r\u00e9ussir \u00e0 d\u00e9terminer s&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;une tasse, d&rsquo;une cl\u00e9 ou d&rsquo;un marteau. Face \u00e0 une image repr\u00e9sentant un ustensile m\u00e9nager ordinaire, il peut d\u00e9crire minutieusement : \u00ab Je vois un cylindre m\u00e9tallique, avec une courbure sur le flanc droit et une surface r\u00e9fl\u00e9chissante \u00bb, sans parvenir \u00e0 conclure qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;un mug, jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;il le prenne en main ou entende le son de l&rsquo;objet heurtant la table. Cette dissociation nette entre int\u00e9grit\u00e9 sensorielle \u00e9l\u00e9mentaire et faillite de la synth\u00e8se gnosique constitue le c\u0153ur du paradoxe agnosique.<\/p>\n<p>Contrairement aux agnosies acquises de l\u2019adulte, qui surviennent au sein d\u2019un r\u00e9seau c\u00e9r\u00e9bral pr\u00e9alablement mature et stabilis\u00e9, l\u2019agnosie cong\u00e9nitale affecte le cerveau en plein d\u00e9veloppement. Par cons\u00e9quent, l\u2019enfant agnosique ne fait pas l\u2019exp\u00e9rience d\u2019une perte brutale, mais d\u2019une absence d\u2019acquisition. Il d\u00e9veloppe ainsi, de fa\u00e7on quasi inconsciente et pr\u00e9coce, des heuristiques cognitives de contournement : m\u00e9morisation des couleurs vestimentaires pour identifier ses proches, reconnaissance des objets par leurs asp\u00e9rit\u00e9s de surface ou leur texture, et utilisation intensive de l&rsquo;audition et de l&rsquo;olfaction. Ces adaptations masquent souvent le trouble durant les premi\u00e8res ann\u00e9es de scolarisation, rendant le diagnostic particuli\u00e8rement difficile et tardif.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution et d\u00e9veloppement historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de l\u2019agnosie visuelle est intimement li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9mergence de la neuropsychologie moderne \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle. Les premi\u00e8res descriptions empiriques sont attribu\u00e9es \u00e0 Hermann Munk (1881), qui observa que des chiens ayant subi des ablations chirurgicales bilat\u00e9rales du lobe occipital continuaient \u00e0 se d\u00e9placer sans heurter d\u2019obstacles physiques tout en semblant ne plus comprendre la signification \u00e9motionnelle ou fonctionnelle des objets qu&rsquo;ils regardaient. Munk forgea le terme de \u00ab c\u00e9cit\u00e9 psychique \u00bb (<em>Seelenblindheit<\/em>). Heinrich Lissauer publia en 1890 une observation clinique princeps devenue canonique : le cas d\u2019un patient nomm\u00e9 Gottlieb L., incapable d\u2019identifier des objets familiers apr\u00e8s une l\u00e9sion c\u00e9r\u00e9brale. Lissauer proposa une distinction fondamentale, toujours op\u00e9ratoire aujourd\u2019hui, entre deux \u00e9tapes fonctionnelles : l&rsquo;aperception (synth\u00e8se perceptive) et l&rsquo;association (mise en relation avec les repr\u00e9sentations mn\u00e9siques ant\u00e9rieures).<\/p>\n<p>Pendant pr\u00e8s d&rsquo;un si\u00e8cle, l\u2019agnosie visuelle fut quasi exclusivement con\u00e7ue et document\u00e9e comme un d\u00e9ficit acquis de l&rsquo;adulte cons\u00e9cutif \u00e0 une anoxie c\u00e9r\u00e9brale, une intoxication au monoxyde de carbone ou un accident vasculaire c\u00e9r\u00e9bral bilat\u00e9ral des art\u00e8res c\u00e9r\u00e9brales post\u00e9rieures. L&rsquo;hypoth\u00e8se de l&rsquo;existence de formes cong\u00e9nitales ou d\u00e9veloppementales a longtemps \u00e9t\u00e9 accueillie avec scepticisme par la communaut\u00e9 m\u00e9dicale. On supposait que la grande plasticit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale infantile permettait invariablement une r\u00e9organisation fonctionnelle compensatrice en cas d&rsquo;anomalie pr\u00e9coce de la voie ventrale.<\/p>\n<p>Le tournant paradigmatique s\u2019est produit au tournant des ann\u00e9es 1970 et 1980 avec les travaux pionniers de pionniers tels que Martha Farah, et plus tard les \u00e9tudes longitudinales men\u00e9es sur des enfants ne pr\u00e9sentant aucune l\u00e9sion macroscopique mais incapables d&rsquo;acqu\u00e9rir une reconnaissance visuelle normale. Parall\u00e8lement, l&rsquo;explosion des travaux sur la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Prosopagnosie\">prosopagnosie<\/a> cong\u00e9nitale (inaptitude cong\u00e9nitale \u00e0 reconna\u00eetre les visages) men\u00e9s par Ingo Kennerknecht, Thomas Gr\u00fcter et Marlene Behrmann a conduit la neuropsychologie \u00e0 r\u00e9examiner l\u2019agnosie visuelle des objets sous le prisme du d\u00e9veloppement neural. Au cours des deux premi\u00e8res d\u00e9cennies du XXIe si\u00e8cle, l&rsquo;av\u00e8nement de l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Imagerie_par_r%C3%A9sonance_magn%C3%A9tique\">imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique<\/a> fonctionnelle (IRMf) et de l&rsquo;imagerie du tenseur de diffusion (DTI) a d\u00e9finitivement confirm\u00e9 que l&rsquo;agnosie visuelle cong\u00e9nitale repose sur des micro-anomalies structurelles et une dysconnectivit\u00e9 fonctionnelle des faisceaux cortico-corticaux temporo-occipitaux.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension th\u00e9orique de l\u2019agnosie visuelle cong\u00e9nitale repose sur plusieurs cadres majeurs des sciences cognitives de la vision. Le mod\u00e8le structural hi\u00e9rarchique de David Marr (1982) propose que la reconnaissance visuelle proc\u00e8de par \u00e9tapes s\u00e9quentielles : l&rsquo;esquisse primitive (<em>primal sketch<\/em>, d\u00e9tection des contours et gradients de luminosit\u00e9), l&rsquo;esquisse 2\u00bd-D (repr\u00e9sentation de la profondeur et des surfaces orient\u00e9es relative au point de vue de l&rsquo;observateur) et le mod\u00e8le 3-D (repr\u00e9sentation volum\u00e9trique invariante, ind\u00e9pendante du point de vue de l&rsquo;observateur). Dans l&rsquo;agnosie visuelle cong\u00e9nitale de type aperceptif, le traitement cognitif \u00e9choue souvent lors de la transition entre l&rsquo;esquisse 2\u00bd-D et l&rsquo;\u00e9laboration du mod\u00e8le 3-D invariant.<\/p>\n<p>Un second cadre th\u00e9orique incontournable est la th\u00e9orie de la reconnaissance par composantes propos\u00e9e par Irving Biederman (1987). Selon ce mod\u00e8le g\u00e9onique, le syst\u00e8me visuel d\u00e9compose mentalement n&rsquo;importe quel objet complexe en formes g\u00e9om\u00e9triques fondamentales simples appel\u00e9es \u00ab g\u00e9ons \u00bb (cylindres, blocs rectangulaires, prismes, calottes sph\u00e9riques) et analyse leurs relations spatiales relatives. Chez certains agnosiques cong\u00e9nitaux, la segmentation des g\u00e9ons ou l&rsquo;analyse des propri\u00e9t\u00e9s non accidentelles (parall\u00e9lisme, sym\u00e9trie, coterminaison) est intacte localement, mais l&rsquo;int\u00e9gration holistique des g\u00e9ons en un r\u00e9seau g\u00e9om\u00e9trique coh\u00e9rent s&rsquo;av\u00e8re d\u00e9ficiente.<\/p>\n<p>Sur le plan neuro-anatomique fonctionnel, le mod\u00e8le des deux flux visuels de Goodale et Milner (1992) apporte un \u00e9clairage indispensable. Ce mod\u00e8le postule une s\u00e9gr\u00e9gation entre la voie dorsale occipito-pari\u00e9tale (\u00ab voie du comment \u00bb ou vision pour l&rsquo;action) et la voie ventrale occipito-temporale (\u00ab voie du quoi \u00bb ou vision pour la perception consciente). L&rsquo;agnosie visuelle cong\u00e9nitale illustre de mani\u00e8re spectaculaire cette double dissociation : alors que la reconnaissance perceptive explicite d&rsquo;un objet (taille, forme, orientation) est effondr\u00e9e, le guidage visuomoteur automatique (atteinte et pr\u00e9hension manuelle avec calibration proportionnelle de l&rsquo;ouverture des doigts) peut \u00eatre enti\u00e8rement pr\u00e9serv\u00e9 chez certains patients, r\u00e9v\u00e9lant la pleine fonctionnalit\u00e9 de la voie dorsale en d\u00e9pit du dysfonctionnement cong\u00e9nital ventral.<\/p>\n<p>Enfin, les mod\u00e8les de m\u00e9moire s\u00e9mantique et d\u2019acc\u00e8s lexical d\u00e9velopp\u00e9s par Elizabeth Warrington et Tim Shallice permettent de rendre compte de la forme associative du trouble : le syst\u00e8me visuel parvient \u00e0 g\u00e9n\u00e9rer une forme perceptuelle structur\u00e9e, mais celle-ci ne peut \u00eatre appari\u00e9e au stock des repr\u00e9sentations structurales des objets connus ni au n\u0153ud s\u00e9mantique correspondant. L\u2019agnosie cong\u00e9nitale constitue ainsi une faille structurelle dans l\u2019assemblage des r\u00e9seaux neuronaux sp\u00e9cialis\u00e9s au cours de la synaptogen\u00e8se pr\u00e9coce.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, sous-types et dimensions<\/h3>\n<p>L\u2019h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 s\u00e9miologique de l&rsquo;agnosie visuelle cong\u00e9nitale impose une classification rigoureuse articul\u00e9e autour des \u00e9tapes de traitement d\u00e9faillantes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Agnosie visuelle aperceptive cong\u00e9nitale :<\/strong> D\u00e9faut fondamental situ\u00e9 au niveau des \u00e9tapes perceptives pr\u00e9coces et interm\u00e9diaires. L&rsquo;individu ne parvient pas \u00e0 construire un percept unifi\u00e9 et stable \u00e0 partir des donn\u00e9es transmises par la r\u00e9tine. Les sous-types incluent :\n<ul>\n<li><em>Agnosie de la forme (ou agnosie de morphologie) :<\/em> Incapacit\u00e9 absolue \u00e0 distinguer des formes g\u00e9om\u00e9triques \u00e9l\u00e9mentaires (carr\u00e9 vs cercle), \u00e0 copier des dessins simples ou \u00e0 apparier des figures identiques.<\/li>\n<li><em>Agnosie int\u00e9grative :<\/em> Capacit\u00e9 \u00e0 identifier des \u00e9l\u00e9ments ou des d\u00e9tails isol\u00e9s d&rsquo;un stimulus, mais inaptitude compl\u00e8te \u00e0 fusionner ces caract\u00e9ristiques en une structure globale int\u00e9gr\u00e9e. L&rsquo;individu se noie dans les d\u00e9tails locaux sans percevoir la gestalt g\u00e9n\u00e9rale.<\/li>\n<li><em>Agnosie de transformation perceptuelle :<\/em> Difficult\u00e9 s\u00e9lective \u00e0 reconna\u00eetre un objet pr\u00e9sent\u00e9 sous un angle non conventionnel, dans une posture inhabituelle ou projet\u00e9 sous une ombre port\u00e9e inhabituelle.<\/li>\n<\/ul>\n<\/li>\n<li><strong>Agnosie visuelle associative cong\u00e9nitale :<\/strong> Le percept visuel global est correctement \u00e9labor\u00e9 et structur\u00e9, mais il ne peut \u00eatre mis en correspondance avec les connaissances s\u00e9mantiques relatives \u00e0 l&rsquo;objet. L&rsquo;individu peut copier fid\u00e8lement un dessin par un processus ligne \u00e0 ligne sans pour autant comprendre ce qu&rsquo;il a reproduit.<\/li>\n<li><strong>Agnosies sp\u00e9cifiques de cat\u00e9gories :<\/strong> Atteintes s\u00e9lectives ou pr\u00e9pond\u00e9rantes de certaines classes s\u00e9mantiques ou morphologiques :\n<ul>\n<li><em><a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Prosopagnosie\">Prosopagnosie cong\u00e9nitale<\/a> :<\/em> Incapacit\u00e9 sp\u00e9cifique et cong\u00e9nitale \u00e0 reconna\u00eetre l&rsquo;identit\u00e9 des visages humains familiers en d\u00e9pit de capacit\u00e9s visuelles g\u00e9n\u00e9rales normales.<\/li>\n<li><em>Agnosie des sc\u00e8nes visuelles (topographagnosie d\u00e9veloppementale) :<\/em> \u00c9chec de l&rsquo;identification des paysages, des b\u00e2timents rep\u00e8res et des configurations spatiales complexes.<\/li>\n<li><em>Alexie d\u00e9veloppementale pure :<\/em> Incapacit\u00e9 s\u00e9lective \u00e0 reconna\u00eetre visuellement les graph\u00e8mes et les mots \u00e9crits, sans trouble du langage parl\u00e9 ni agraphie motrice.<\/li>\n<li><em>Agnosie visuelle des objets manufactur\u00e9s :<\/em> Incapacit\u00e9 circonscrite \u00e0 identifier les outils et ustensiles fa\u00e7onn\u00e9s par l&rsquo;homme, contrastant avec une pr\u00e9servation relative de la reconnaissance des entit\u00e9s biologiques vivantes (animaux, plantes), ou vice versa.<\/li>\n<\/ul>\n<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender la r\u00e9alit\u00e9 clinique de l&rsquo;agnosie visuelle cong\u00e9nitale, l&rsquo;examen de manifestations concr\u00e8tes s&rsquo;av\u00e8re \u00e9clairant. Dans le domaine scolaire, un enfant de sept ans d&rsquo;intelligence normale est r\u00e9guli\u00e8rement orient\u00e9 vers des consultations sp\u00e9cialis\u00e9es pour une suspicion de trouble du spectre de l&rsquo;autisme ou de dyslexie s\u00e9v\u00e8re. Lors des \u00e9valuations, cet enfant se montre tout \u00e0 fait capable de dessiner un chat \u00e0 partir de son imagination mn\u00e9sique interne. En revanche, lorsqu&rsquo;on lui pr\u00e9sente une photographie nette de ce m\u00eame chat, il s&rsquo;av\u00e8re incapable de le nommer spontan\u00e9ment. Il scrute l&rsquo;image et d\u00e9clare : \u00ab Il y a deux petits triangles dress\u00e9s au-dessus d&rsquo;une boule de poils, avec des tiges fines qui d\u00e9passent sur les c\u00f4t\u00e9s\u2026 Est-ce une araign\u00e9e ? \u00bb. D\u00e8s que l&rsquo;animal \u00e9met un miaulement ou que l&rsquo;enfant effleure son pelage, l&rsquo;identification s\u00e9mantique s&rsquo;effectue instantan\u00e9ment, attestant que le stock s\u00e9mantique du concept \u00ab chat \u00bb est intact et accessible par les autres modalit\u00e9s sensorielles.<\/p>\n<p>Un autre cas document\u00e9 dans la litt\u00e9rature scientifique concerne un jeune adulte portant une agnosie int\u00e9grative cong\u00e9nitale. Face \u00e0 un dessin repr\u00e9sentant un v\u00e9lo, le sujet tente une d\u00e9composition analytique fragment\u00e9e : il note un cercle noir \u00e0 gauche, un autre \u00e0 droite, une structure tubulaire crois\u00e9e entre les deux, et un objet en plastique courb\u00e9 sur le dessus. Il est capable de reproduire le dessin avec une exactitude troublante, mais son trac\u00e9 r\u00e9v\u00e8le une strat\u00e9gie d&rsquo;assemblage anormale : au lieu de tracer d&rsquo;abord le cadre triangulaire global puis d&rsquo;ajouter les roues, il dessine minutieusement chaque \u00e9crou, chaque rayon et chaque segment de cha\u00eene l&rsquo;un apr\u00e8s l&rsquo;autre, sans comprendre ce qu&rsquo;il trace avant d&rsquo;avoir achev\u00e9 l&rsquo;ensemble et \u00e9mis une conjecture d\u00e9ductive.<\/p>\n<p>Dans la vie sociale et domestique, une patiente agnosique cong\u00e9nitale raconte confondre fr\u00e9quemment sa brosse \u00e0 cheveux et sa fourchette lorsqu&rsquo;elles sont pos\u00e9es c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te sur une nappe blanche si elle n&rsquo;a pas le droit d&rsquo;utiliser ses mains. Pour identifier les membres de sa famille, elle s&rsquo;appuie sur leur posture motrice g\u00e9n\u00e9rale, leur d\u00e9marche dynamique, leur voix et le parfum qu&rsquo;ils portent, sans jamais exploiter les invariants faciaux ou morphologiques de leurs visages. De telles vignettes illustrent combien le traitement cognitif visuel spontan\u00e9 est remplac\u00e9 par une d\u00e9duction intellectuelle laborieuse et co\u00fbteuse en \u00e9nergie mentale.<\/p>\n<h3>9. \u00c9valuation clinique et instruments de mesure<\/h3>\n<p>Le bilan d&rsquo;une agnosie visuelle cong\u00e9nitale exige une d\u00e9marche neuropsychologique syst\u00e9matique et rigoureuse visant \u00e0 \u00e9liminer les diagnostics diff\u00e9rentiels sensoriels, linguistiques et praxiques. L&rsquo;\u00e9valuation commence obligatoirement par un examen ophtalmologique et orthoptique complet pour \u00e9carter un vice de r\u00e9fraction majeur, un nystagmus cong\u00e9nital, une cataracte cong\u00e9nitale, une atteinte r\u00e9tinienne (\u00e9lectror\u00e9tinogramme) ou une neuropathie optique.<\/p>\n<p>La batterie neuropsychologique standardis\u00e9e explore ensuite les diff\u00e9rentes \u00e9tapes du mod\u00e8le d&rsquo;\u00e9valuation de la vision :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Traitement perceptif pr\u00e9coce et structural :<\/strong> Utilisation de la batterie BORB (<em>Birmingham Object Recognition Battery<\/em>) d\u00e9velopp\u00e9e par Jane Riddoch et Glyn Humphreys, comprenant des tests de discrimination de longueurs \u00e9l\u00e9mentaires, d&rsquo;orientations, de courbures et d&rsquo;inclusions g\u00e9om\u00e9triques. Le test d&rsquo;appariement de formes d&rsquo;Efron permet de d\u00e9terminer si le patient parvient \u00e0 discriminer des rectangles de m\u00eame surface mais de rapports longueur\/largeur distincts.<\/li>\n<li><strong>Int\u00e9gration de la forme et s\u00e9gr\u00e9gation figure-fond :<\/strong> T\u00e2ches de d\u00e9tection de figures ench\u00e2ss\u00e9es (figures enchev\u00eatr\u00e9es de Poppelreuter-Ghent) et tests de compl\u00e9tion de formes fragment\u00e9es (figures de Gollin, test des silhouettes de la batterie VOSP : <em>Visual Object and Space Perception Battery<\/em>).<\/li>\n<li><strong>Constance de l&rsquo;objet et repr\u00e9sentations 3-D :<\/strong> \u00c9preuves de d\u00e9cision d&rsquo;objets (distinguer de vrais objets d&rsquo;objets chim\u00e9riques ou impossibles cr\u00e9\u00e9s par montage informatique) et reconnaissance d&rsquo;objets pr\u00e9sent\u00e9s sous des angles non conventionnels ou avec des d\u00e9gradations d&rsquo;\u00e9clairage.<\/li>\n<li><strong>Acc\u00e8s s\u00e9mantique modal-d\u00e9pendant :<\/strong> Test d&rsquo;appariement s\u00e9mantique d&rsquo;images tel que le <em>Pyramids and Palm Trees Test<\/em> (PPTT) de Howard et Patterson. On pr\u00e9sente l&rsquo;image d&rsquo;une pyramide et le sujet doit choisir entre un palmier et un sapin. Le test est administr\u00e9 \u00e0 la fois sous format imag\u00e9 visuel et sous format verbal (mots \u00e9crits ou entendus) pour d\u00e9montrer que le d\u00e9ficit d&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la s\u00e9mantique est restreint \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e visuelle.<\/li>\n<li><strong>T\u00e2ches de d\u00e9nomination et de pantomime :<\/strong> La d\u00e9nomination orale sur confrontation visuelle (DO 80) coupl\u00e9e \u00e0 la d\u00e9monstration de l&rsquo;utilisation de l&rsquo;objet (pantomime). L&rsquo;impossibilit\u00e9 de nommer un objet contrastant avec la r\u00e9ussite imm\u00e9diate d\u00e8s que l&rsquo;objet est manipul\u00e9 les yeux ferm\u00e9s valide le caract\u00e8re gnosique unimodal du trouble.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La caract\u00e9risation pr\u00e9cise de l\u2019agnosie visuelle cong\u00e9nitale poss\u00e8de des implications cliniques, p\u00e9dagogiques et technologiques majeures. Dans le contexte \u00e9ducatif, poser ce diagnostic permet d\u2019interrompre l&rsquo;errance m\u00e9dicale d&rsquo;enfants souvent injustement catalogu\u00e9s comme paresseux, distraits ou atteints d&rsquo;un handicap intellectuel global. L&rsquo;am\u00e9nagement des modalit\u00e9s p\u00e9dagogiques est essentiel : il s&rsquo;agit de substituer les supports iconographiques et imag\u00e9s omnipr\u00e9sents dans l&rsquo;enseignement primaire par des instructions verbales explicites, des mod\u00e8les concrets manipulables en trois dimensions et des descriptions audio d\u00e9taill\u00e9es.<\/p>\n<p>Sur le plan de la r\u00e9habilitation neuropsychologique, bien que le substrat neural d\u00e9ficient ne puisse \u00eatre enti\u00e8rement normalis\u00e9, la mise en place d&rsquo;interventions strat\u00e9giques am\u00e9liore consid\u00e9rablement l&rsquo;autonomie. L&rsquo;ergoth\u00e9rapeute et le neuropsychologue entra\u00eenent le sujet \u00e0 identifier des \u00ab indices critiques diagnostiques \u00bb (par exemple, rechercher syst\u00e9matiquement le code-barres, une \u00e9tiquette textuelle, une couleur univoque ou une marque de couture pour orienter et reconna\u00eetre un v\u00eatement). Dans le cadre domestique, le marquage syst\u00e9matique des objets usuels au moyen de rep\u00e8res textuels en gros caract\u00e8res, de pastilles tactiles en relief ou de syst\u00e8mes de codes QR scannables par smartphone facilite la vie quotidienne.<\/p>\n<p>Dans le domaine des technologies d&rsquo;assistance, les applications contemporaines d&rsquo;intelligence artificielle fond\u00e9es sur la vision par ordinateur constituent une r\u00e9volution pour ces patients. Gr\u00e2ce \u00e0 des lunettes connect\u00e9es \u00e9quip\u00e9es de cam\u00e9ras miniaturis\u00e9es coupl\u00e9es \u00e0 des r\u00e9seaux de neurones profonds, l&rsquo;environnement est analys\u00e9 en temps r\u00e9el et les objets ou visages capt\u00e9s sont instantan\u00e9ment nomm\u00e9s \u00e0 voix basse dans l&rsquo;oreillette de l&rsquo;utilisateur, compensant artificiellement la d\u00e9ficience de la voie ventrale biologique.<\/p>\n<h3>11. Recherche empirique et donn\u00e9es probantes<\/h3>\n<p>La litt\u00e9rature scientifique relative \u00e0 l\u2019agnosie visuelle cong\u00e9nitale s&rsquo;est enrichie de d\u00e9couvertes d\u00e9cisives gr\u00e2ce aux avanc\u00e9es de la neuro-imagerie fonctionnelle et de la connectomique. Une \u00e9tude marquante conduite par Behrmann, Avidan et leurs collaborateurs (2005) a d\u00e9montr\u00e9, \u00e0 l&rsquo;aide de l&rsquo;IRM fonctionnelle, que des adultes pr\u00e9sentant des agnosies cong\u00e9nitales s\u00e9v\u00e8res montraient pourtant une activation robuste et topographiquement normale de l&rsquo;aire fusiforme des visages (FFA) et du complexe occipital lat\u00e9ral (LOC) lors de la pr\u00e9sentation d&rsquo;objets et de visages. Ce r\u00e9sultat a boulevers\u00e9 les conceptions localisationnistes traditionnelles en prouvant que la pr\u00e9sence d&rsquo;une activation focale ne suffit pas \u00e0 garantir un traitement perceptif efficace.<\/p>\n<p>Des recherches ult\u00e9rieures en tractographie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique (Thomas et al., 2009 ; Scherf et al., 2014) ont apport\u00e9 la cl\u00e9 de cette discordance en explorant l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 de la substance blanche. Elles ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 une r\u00e9duction massive et significative de la microstructure et de l&rsquo;anisotropie fractionnaire du faisceau longitudinal inf\u00e9rieur (ILF) et du faisceau fronto-occipital inf\u00e9rieur (IFOF) chez les personnes atteintes. Ces deux volumineux tractus constituent les voies de communication rapides reliant le cortex occipital visuel aux structures temporales ant\u00e9rieures et pr\u00e9frontales. L&rsquo;agnosie visuelle cong\u00e9nitale est donc aujourd&rsquo;hui comprise comme un syndrome de dysconnectivit\u00e9 structurelle cortico-corticale au sein du r\u00e9seau ventral.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, les travaux en g\u00e9n\u00e9tique quantitative men\u00e9s sur des cohortes familiales par Kennerknecht et al. (2006) ont mis en \u00e9vidence un mode de transmission autosomique dominant \u00e0 p\u00e9n\u00e9trance variable dans de nombreuses familles touch\u00e9es par des formes cong\u00e9nitales de prosopagnosie et d&rsquo;agnosie des objets. Cela sugg\u00e8re l&rsquo;intervention d&rsquo;alt\u00e9rations g\u00e9nomiques guidant la migration neuronale ou la my\u00e9linisation s\u00e9lective des axones de la voie ventrale au cours du deuxi\u00e8me trimestre de la gestation.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations socioculturelles et contextuelles<\/h3>\n<p>L&rsquo;expression et le retentissement pragmatique de l&rsquo;agnosie visuelle cong\u00e9nitale varient de mani\u00e8re significative selon le degr\u00e9 d&rsquo;iconicit\u00e9 et les exigences visuelles de la culture dans laquelle \u00e9volue l&rsquo;individu. Dans les soci\u00e9t\u00e9s industrialis\u00e9es modernes, l&rsquo;environnement urbain et professionnel est satur\u00e9 de pictogrammes, de signaux graphiques abstraits, d&rsquo;interfaces num\u00e9riques complexes et de codes visuels standardis\u00e9s. Cette omnipr\u00e9sence s\u00e9miotique visuelle exacerbe le handicap cognitif de l&rsquo;agnosique cong\u00e9nital, qui se retrouve confront\u00e9 en permanence \u00e0 des sollicitations qu&rsquo;il ne peut interpr\u00e9ter de fa\u00e7on automatis\u00e9e.<\/p>\n<p>Dans des contextes ruraux ou traditionnels o\u00f9 l&rsquo;identification des objets repose davantage sur des indices \u00e9cologiques directs (odeurs, sons, manipulation directe d&rsquo;outils aux formes organiques st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9es), le trouble peut passer inaper\u00e7u sa vie durant ou \u00eatre assimil\u00e9 \u00e0 une simple maladresse ou originalit\u00e9 comportementale. La valorisation sociale de la reconnaissance faciale imm\u00e9diate dans certaines cultures occidentales fait \u00e9galement de la prosopagnosie cong\u00e9nitale une source majeure d&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 sociale et de sentiment de culpabilit\u00e9, le patient \u00e9tant fr\u00e9quemment suspect\u00e9 d&rsquo;arrogance, de froideur ou de d\u00e9sint\u00e9r\u00eat relationnel.<\/p>\n<p>Sur le plan anthropologique et linguistique, la mani\u00e8re dont les diff\u00e9rentes langues cat\u00e9gorisent les formes visuelles influe sur les m\u00e9canismes compensatoires d\u00e9velopp\u00e9s par les sujets agnosiques. Les langues riches en descripteurs g\u00e9om\u00e9triques pr\u00e9cis fournissent aux personnes affect\u00e9es un \u00e9tayage verbal plus performant pour verbaliser et analyser laborieusement les fragments visuels qu&rsquo;ils per\u00e7oivent, facilitant ainsi une identification analytique compensatrice.<\/p>\n<h3>13. D\u00e9bats th\u00e9oriques, controverses et limites<\/h3>\n<p>Le champ d&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;agnosie visuelle cong\u00e9nitale demeure travers\u00e9 par plusieurs controverses scientifiques majeures. La premi\u00e8re concerne la nature de la modularit\u00e9 du syst\u00e8me visuel : existe-t-il une dissociation nette entre la reconnaissance des objets manufactur\u00e9s et celle des visages ? Les partisans d&rsquo;une modularit\u00e9 stricte (tels que Nancy Kanwisher) soutiennent que le cerveau humain poss\u00e8de des modules neuro-anatomiques g\u00e9n\u00e9tiquement programm\u00e9s et d\u00e9di\u00e9s sp\u00e9cifiquement aux visages (FFA) et aux lieux (PPA), distincts du syst\u00e8me g\u00e9n\u00e9ral de reconnaissance des objets. Selon cette perspective, on peut observer des prosopagnosies cong\u00e9nitales pures sans aucune atteinte des objets. \u00c0 l&rsquo;inverse, les tenants d&rsquo;une approche d&rsquo;expertise visuelle ou de gradient d&rsquo;int\u00e9gration (comme Isabel Gauthier et Michael Tarr) soutiennent que les visages ne sont que des stimuli visuels partageant une configuration homog\u00e8ne requ\u00e9rant un niveau extr\u00eame d&rsquo;expertise holistique ; ils affirment qu&rsquo;une analyse psychom\u00e9trique fine chez un prosopagnosique cong\u00e9nital r\u00e9v\u00e8le presque syst\u00e9matiquement des micro-d\u00e9ficits dans la discrimination fine d&rsquo;autres cat\u00e9gories d&rsquo;objets homog\u00e8nes (voitures, oiseaux).<\/p>\n<p>Une seconde controverse porte sur la fronti\u00e8re \u00e9pist\u00e9mologique entre agnosie visuelle d\u00e9veloppementale et trouble du traitement spatial ou autisme de haut niveau. Certains auteurs s&rsquo;interrogent sur la pertinence d&rsquo;isoler l&rsquo;agnosie cong\u00e9nitale comme une entit\u00e9 nosologique pure, arguant qu&rsquo;elle s&rsquo;inscrit fr\u00e9quemment dans un continuum plus large de troubles du neurod\u00e9veloppement comprenant des particularit\u00e9s d&rsquo;int\u00e9gration sensorielle, une dyspraxie visuo-spatiale ou des atypies du regard. Les crit\u00e8res d&rsquo;exclusion standardis\u00e9s continuent de faire l&rsquo;objet de discussions soutenues au sein des soci\u00e9t\u00e9s internationales de neuropsychologie.<\/p>\n<h3>14. Termes associ\u00e9s et distinctions conceptuelles<\/h3>\n<p>Afin de pr\u00e9venir tout contresens s\u00e9miologique, il importe de distinguer avec nettet\u00e9 l\u2019agnosie visuelle cong\u00e9nitale de notions cliniques voisines :<\/p>\n<ul>\n<li><strong><a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Agnosie_visuelle\">Agnosie visuelle<\/a> acquise :<\/strong> Perte de la capacit\u00e9 de reconnaissance cons\u00e9cutive \u00e0 une l\u00e9sion macroscopique c\u00e9r\u00e9brale document\u00e9e survenue apr\u00e8s une p\u00e9riode de d\u00e9veloppement neurovisuel normal.<\/li>\n<li><strong>C\u00e9cit\u00e9 corticale :<\/strong> Perte compl\u00e8te de la vision caus\u00e9e par une destruction bilat\u00e9rale des cortex visuels primaires (V1). Le sujet est sensoriellement aveugle, bien que ses yeux et ses r\u00e9tines fonctionnent.<\/li>\n<li><strong>Aphasie optique :<\/strong> Trouble sp\u00e9cifique de la d\u00e9nomination visuelle. Le patient sait parfaitement \u00e0 quoi sert l&rsquo;objet et peut en mimer l&rsquo;utilisation exacte ou l&rsquo;apparier \u00e0 sa cat\u00e9gorie s\u00e9mantique, mais la connexion entre le percept visuel et le stock lexical de sortie est rompue. Ce n&rsquo;est pas un trouble de la reconnaissance, mais de l&rsquo;acc\u00e8s au mot.<\/li>\n<li><strong><a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Simultanagnosie\">Simultanagnosie<\/a> :<\/strong> Composante du syndrome de B\u00e1lint caract\u00e9ris\u00e9e par l&rsquo;impossibilit\u00e9 de percevoir plus d&rsquo;un objet ou d\u00e9tail \u00e0 la fois au sein d&rsquo;une sc\u00e8ne visuelle complexe, en raison d&rsquo;une restriction majeure de l&rsquo;attention spatiale visuelle (atteinte pari\u00e9to-occipitale).<\/li>\n<li><strong>Dyslexie visuelle :<\/strong> Difficult\u00e9 sp\u00e9cifique et persistante dans l&rsquo;apprentissage et l&rsquo;automatisation de la lecture li\u00e9e \u00e0 un dysfonctionnement du traitement visuo-orthographique, sans d\u00e9ficit d&rsquo;identification des objets du monde r\u00e9el.<\/li>\n<li><strong>Anomie visuelle :<\/strong> Incapacit\u00e9 \u00e0 retrouver le nom d&rsquo;un objet qui est par ailleurs parfaitement reconnu et cat\u00e9goris\u00e9, s&rsquo;inscrivant g\u00e9n\u00e9ralement dans le cadre d&rsquo;une aphasie plus large.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>L\u2019agnosie visuelle cong\u00e9nitale constitue une affection neurod\u00e9veloppementale singuli\u00e8re qui d\u00e9voile les rouages sophistiqu\u00e9s de la perception humaine :<\/p>\n<ul>\n<li>Elle se d\u00e9finit par l&rsquo;impossibilit\u00e9 cong\u00e9nitale d&rsquo;identifier et de reconna\u00eetre des formes, des objets ou des visages par la modalit\u00e9 visuelle, malgr\u00e9 une vision sensorielle \u00e9l\u00e9mentaire pr\u00e9serv\u00e9e.<\/li>\n<li>Elle se d\u00e9cline classiquement en formes aperceptives (\u00e9chec de la structuration perceptive de la forme) et associatives (rupture du lien entre percept et m\u00e9moire s\u00e9mantique).<\/li>\n<li>Elle r\u00e9sulte d&rsquo;une anomalie du d\u00e9veloppement des circuits de la voie ventrale (\u00ab voie du quoi \u00bb), caract\u00e9ris\u00e9e par une dysconnectivit\u00e9 des faisceaux de substance blanche (faisceau longitudinal inf\u00e9rieur) reliant les aires occipitales aux cortex temporaux.<\/li>\n<li>L&rsquo;\u00e9valuation clinique n\u00e9cessite des \u00e9preuves standardis\u00e9es rigoureuses (BORB, VOSP, PPTT) afin de la distinguer formellement des troubles du langage, de la c\u00e9cit\u00e9 corticale et des d\u00e9ficits sensoriels primaires.<\/li>\n<li>La compensation repose sur l&rsquo;exploitation des autres modalit\u00e9s sensorielles (toucher, audition), l&rsquo;apprentissage de d\u00e9ductions logiques analytiques et l&rsquo;utilisation novatrice des outils d&rsquo;assistance fond\u00e9s sur l&rsquo;intelligence artificielle visuelle.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Behrmann, M., Avidan, G., Gao, F., &amp; Black, S. E. (2005). Structural imaging reveals anatomical alterations in congenital visual agnosia. <em>Cognitive Neuropsychology<\/em>, 22(3-4), 430-446. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1080\/02643290442000202\">https:\/\/doi.org\/10.1080\/02643290442000202<\/a><\/li>\n<li>Biederman, I. (1987). Recognition-by-components: A theory of human image understanding. <em>Psychological Review<\/em>, 94(2), 115-147. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-295X.94.2.115\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-295X.94.2.115<\/a><\/li>\n<li>Goodale, M. A., &amp; Milner, A. D. (1992). Separate visual pathways for perception and action. <em>Trends in Neurosciences<\/em>, 15(1), 20-25. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/0166-2236(92)90344-8\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/0166-2236(92)90344-8<\/a><\/li>\n<li>Humphreys, G. W., &amp; Riddoch, M. J. (1987). <em>To see but not to see: A case study of visual agnosia<\/em>. Lawrence Erlbaum Associates.<\/li>\n<li>Kennerknecht, I., Grueter, T., Welling, B., Wentzek, S., Horst, J., Edwards, S., &amp; Grueter, M. (2006). First report of prevalence of non-syndromic hereditary prosopagnosia (congenital prosopagnosia). <em>American Journal of Medical Genetics Part A<\/em>, 140(15), 1617-1622. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1002\/ajmg.a.31343\">https:\/\/doi.org\/10.1002\/ajmg.a.31343<\/a><\/li>\n<li>Lissauer, H. (1890). Ein Fall von Seelenblindheit nebst einem Beitrage zur Theorie derselben. <em>Archiv f\u00fcr Psychiatrie und Nervenkrankheiten<\/em>, 21(1), 222-270. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1007\/BF02226765\">https:\/\/doi.org\/10.1007\/BF02226765<\/a><\/li>\n<li>Marr, D. (1982). <em>Vision: A computational investigation into the human representation and processing of visual information<\/em>. W. H. Freeman.<\/li>\n<li>Scherf, K. S., Thomas, C., Doyle, J., &amp; Behrmann, M. (2014). Emerging structure-function relations in the developing face processing system. <em>Cerebral Cortex<\/em>, 24(11), 2964-2980. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/cercor\/bht152\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/cercor\/bht152<\/a><\/li>\n<li>Thomas, C., Avidan, G., Humphreys, K., Jung, K. J., Gao, F., &amp; Behrmann, M. (2009). Reduced structural connectivity in ventral visual cortex in congenital prosopagnosia. <em>Nature Neuroscience<\/em>, 12(1), 29-31. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/nn.2224\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/nn.2224<\/a><\/li>\n<li>Warrington, E. K., &amp; Shallice, T. (1984). Category specific semantic impairments. <em>Brain<\/em>, 107(3), 829-854. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/107.3.829\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/107.3.829<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;agnosie visuelle cong\u00e9nitale est un trouble neurod\u00e9veloppemental rare o\u00f9 la reconnaissance visuelle est impossible malgr\u00e9 une acuit\u00e9 sensorielle intacte.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[46,1387,35803],"tags":[23534,10404,2915,25393,35077,6783],"class_list":["post-24509","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-neuropsychologie","category-neurosciences-cognitives","category-troubles-du-developpement","tag-agnosie-visuelle","tag-neuropsychologie-cognitive","tag-perception-visuelle","tag-prosopagnosie","tag-reconnaissance-des-objets","tag-voie-ventrale"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/24509","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/24509\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=24509"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=24509"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=24509"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}