{"id":24253,"date":"2026-11-01T13:15:15","date_gmt":"2026-11-01T13:15:15","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=addiction-ordinateur-cyberdependance"},"modified":"2026-11-01T13:15:15","modified_gmt":"2026-11-01T13:15:15","slug":"addiction-ordinateur-cyberdependance","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=addiction-ordinateur-cyberdependance","title":{"rendered":"Addiction \u00e0 l&rsquo;ordinateur : L&#8217;emprise num\u00e9rique"},"content":{"rendered":"<p>\u00c0 l&rsquo;\u00e8re de la num\u00e9risation omnipr\u00e9sente, l&rsquo;ordinateur personnel est pass\u00e9 du statut d&rsquo;outil de calcul et de travail \u00e0 celui d&rsquo;interface existentielle globale, modifiant en profondeur les dynamiques cognitives, relationnelles et comportementales des individus. Lorsque cette interaction d\u00e9passe le cadre de l&rsquo;usage fonctionnel ou r\u00e9cr\u00e9atif pour se muer en un asservissement compulsif caract\u00e9ris\u00e9 par la perte de contr\u00f4le et la d\u00e9t\u00e9rioration psychosociale, elle s&rsquo;inscrit dans le champ de la psychopathologie sous l&rsquo;appellation d&rsquo;addiction \u00e0 l&rsquo;ordinateur ou de cyberd\u00e9pendance.<\/p>\n<h2>L&rsquo;addiction \u00e0 l&rsquo;ordinateur<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>L&rsquo;addiction \u00e0 l&rsquo;ordinateur se d\u00e9finit cliniquement comme un trouble du contr\u00f4le des impulsions caract\u00e9ris\u00e9 par une utilisation compulsive, excessive et incontr\u00f4l\u00e9e de l&rsquo;ordinateur, persistant en d\u00e9pit des cons\u00e9quences biopsychosociales d\u00e9l\u00e9t\u00e8res \u00e9videntes. Elle se manifeste par une pr\u00e9occupation constante pour l&rsquo;activit\u00e9 informatique, un ph\u00e9nom\u00e8ne de tol\u00e9rance n\u00e9cessitant une augmentation graduelle du temps pass\u00e9 devant l&rsquo;\u00e9cran, ainsi qu&rsquo;un \u00e9tat de d\u00e9tresse psychologique ou d&rsquo;irritabilit\u00e9 lors du sevrage forc\u00e9.<\/p>\n<p>Sur le plan psychopathologique, cette affection est majoritairement conceptualis\u00e9e comme une forme prototypique d&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Addiction_comportementale\">addiction comportementale<\/a> ou non li\u00e9e \u00e0 des substances. L&rsquo;individu ne recherche pas l&rsquo;effet d&rsquo;une mol\u00e9cule exog\u00e8ne, mais engage un processus d&rsquo;autom\u00e9dication \u00e9motionnelle ou de qu\u00eate de r\u00e9compense m\u00e9di\u00e9 par la machine. Cette relation triadique entre le sujet, le support num\u00e9rique et l&rsquo;activit\u00e9 virtuelle (jeux, navigation fr\u00e9n\u00e9tique, r\u00e9seaux sociaux, programmation) induit une modification profonde du fonctionnement psychologique, entra\u00eenant un d\u00e9sinvestissement massif de la r\u00e9alit\u00e9 corporelle, relationnelle et professionnelle au profit d&rsquo;un environnement synth\u00e9tique.<\/p>\n<p>Il convient de souligner que ce tableau clinique ne d\u00e9coule pas d&rsquo;un simple manque de volont\u00e9 ou d&rsquo;un enthousiasme passionn\u00e9, mais correspond \u00e0 une v\u00e9ritable rupture de l&rsquo;autor\u00e9gulation ex\u00e9cutive. L&rsquo;objet technique devient le pivot central autour duquel s&rsquo;organise l&rsquo;existence du sujet, au d\u00e9triment des besoins physiologiques \u00e9l\u00e9mentaires, du sommeil, de l&rsquo;alimentation et des devoirs civiques ou scolaires.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le syntagme \u00ab addiction \u00e0 l&rsquo;ordinateur \u00bb r\u00e9unit deux champs lexicaux distincts issus du latin et adapt\u00e9s par les sciences humaines contemporaines. Le terme \u00ab addiction \u00bb puise ses racines dans le droit romain, o\u00f9 l&rsquo;<em>addictus<\/em> d\u00e9signait une personne attribu\u00e9e par d\u00e9cision judiciaire comme esclave \u00e0 son cr\u00e9ancier pour ne pas avoir honor\u00e9 ses dettes. R\u00e9investi au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle par la psychanalyse et la psychiatrie anglo-saxonne, le mot a pris le sens d&rsquo;un assujettissement psychologique invincible \u00e0 un objet, une substance ou un comportement.<\/p>\n<p>Le terme \u00ab ordinateur \u00bb a \u00e9t\u00e9 forg\u00e9 en France en 1955 par le philologue Jacques Perret, \u00e0 la demande de la soci\u00e9t\u00e9 IBM, \u00e0 partir du mot latin <em>ordinator<\/em> (\u00ab celui qui ordonne, qui met en ordre \u00bb), originellement associ\u00e9 au domaine liturgique et administratif. Dans le contexte anglo-saxon d&rsquo;origine, le terme utilis\u00e9 est <em>computer addiction<\/em>, d\u00e9riv\u00e9 du verbe latin <em>computare<\/em> (\u00ab calculer, compter \u00bb), soulignant initialement la nature calculatoire de l&rsquo;appareil avant son expansion multim\u00e9dia.<\/p>\n<p>L&rsquo;expression est entr\u00e9e formellement dans le lexique psychologique et psychiatrique francophone \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1990 sous l&rsquo;impulsion des travaux sur la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Cyberd%C3%A9pendance\">cyberd\u00e9pendance<\/a>. Elle s&rsquo;est d\u00e9velopp\u00e9e parall\u00e8lement aux notions de trouble li\u00e9 \u00e0 l&rsquo;utilisation d&rsquo;Internet (*Internet Addiction Disorder* ou IAD), popularis\u00e9es ironiquement puis cliniquement par les psychiatres Ivan Goldberg et Kimberly Young aux \u00c9tats-Unis, avant d&rsquo;\u00eatre transpos\u00e9e dans la nosographie clinique internationale.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>En fran\u00e7ais standard, l&rsquo;expression se prononce phon\u00e9tiquement [a.dik.sj\u0254\u0303 a l\u203f\u0254\u0281.di.na.t\u0153\u0281]. Sur le plan morphosyntaxique, il s&rsquo;agit d&rsquo;une locution nominale f\u00e9minine compos\u00e9e du substantif \u00ab addiction \u00bb, de la pr\u00e9position \u00ab \u00e0 \u00bb, de l&rsquo;article d\u00e9fini \u00e9lid\u00e9 \u00ab l&rsquo; \u00bb et du substantif masculin singulier \u00ab ordinateur \u00bb.<\/p>\n<p>Dans le discours scientifique contemporain, plusieurs variantes synonymiques ou quasi-synonymiques coexistent selon l&rsquo;angle nosographique adopt\u00e9 : \u00ab d\u00e9pendance \u00e0 l&rsquo;ordinateur \u00bb, \u00ab usage probl\u00e9matique de l&rsquo;ordinateur \u00bb, \u00ab cyberaddiction \u00bb ou encore \u00ab technod\u00e9pendance \u00bb. Bien que le terme \u00ab cyberd\u00e9pendance \u00bb soit plus fr\u00e9quent dans la litt\u00e9rature qu\u00e9b\u00e9coise et internationale pour d\u00e9signer l&rsquo;usage r\u00e9seau, \u00ab l&rsquo;addiction \u00e0 l&rsquo;ordinateur \u00bb englobe \u00e9galement des comportements solitaires hors-ligne, tels que la programmation compulsive, le jeu vid\u00e9o hors r\u00e9seau ou la manipulation obsessionnelle de fichiers et de syst\u00e8mes d&rsquo;exploitation.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender l&rsquo;addiction \u00e0 l&rsquo;ordinateur dans toute sa complexit\u00e9, il est imp\u00e9ratif de d\u00e9passer la simple quantification horaire du temps d&rsquo;\u00e9cran pour analyser les processus psychodynamiques et neurobiologiques sous-jacents. L&rsquo;essence de la pathologie r\u00e9side dans la bascule fonctionnelle : l&rsquo;ordinateur cesse d&rsquo;\u00eatre un instrument de m\u00e9diation op\u00e9rationnelle au service de l&rsquo;action humaine pour devenir la fin exclusive de l&rsquo;activit\u00e9 du sujet, monopolisant l&rsquo;espace psychique et les investissements pulsionnels.<\/p>\n<p>Sur le plan neurobiologique, ce trouble sollicite intens\u00e9ment le <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Syst%C3%A8me_de_r%C3%A9compense\">syst\u00e8me de r\u00e9compense<\/a> c\u00e9r\u00e9bral, notamment la voie m\u00e9socorticolimbique dopaminergique. L&rsquo;architecture interactive de l&rsquo;ordinateur repose structurellement sur des programmes de renforcement \u00e0 intervalle et ratio variables, analogues \u00e0 ceux observ\u00e9s dans les jeux de hasard et d&rsquo;argent. Chaque clic, actualisation de page, message re\u00e7u, progression algorithmique ou franchissement de palier ludique lib\u00e8re une d\u00e9charge phasique de dopamine, entretenant une vigilance anxieuse et une anticipation constante du stimulus gratifiant. Progressivement, une d\u00e9sensibilisation des r\u00e9cepteurs dopaminergiques D2 du striatum ventral s&rsquo;installe, coupl\u00e9e \u00e0 une hypoactivation du cortex pr\u00e9frontal dorsolat\u00e9ral et ventrom\u00e9dian, alt\u00e9rant les capacit\u00e9s d&rsquo;inhibition comportementale et de prise de d\u00e9cision strat\u00e9gique.<\/p>\n<p>Psychologiquement, l&rsquo;addiction \u00e0 l&rsquo;ordinateur s&rsquo;articule souvent autour d&rsquo;un m\u00e9canisme de fuite ou d&rsquo;\u00e9vitement exp\u00e9rientiel. Confront\u00e9 \u00e0 des affects n\u00e9gatifs, des angoisses existentielles, des difficult\u00e9s relationnelles ou des \u00e9checs professionnels r\u00e9els, l&rsquo;individu investit l&rsquo;environnement num\u00e9rique comme un refuge omnipotent. L&rsquo;\u00e9cran op\u00e8re comme une membrane protectrice ou un \u00ab espace transitionnel d\u00e9voy\u00e9 \u00bb au sens winnicottien : il offre un univers pr\u00e9visible, ma\u00eetrisable, sans surprise traumatique, o\u00f9 la vuln\u00e9rabilit\u00e9 corporelle et le jugement d&rsquo;autrui sont neutralis\u00e9s par la m\u00e9diation technologique. L&rsquo;ordinateur conf\u00e8re ainsi un sentiment illusoire de contr\u00f4le, de comp\u00e9tence et d&rsquo;imm\u00e9diatet\u00e9 gratifiante.<\/p>\n<p>Les fronti\u00e8res du concept doivent \u00eatre d\u00e9limit\u00e9es avec rigueur pour pr\u00e9venir une d\u00e9rive sur-pathologisante. L&rsquo;utilisation intensive de l&rsquo;ordinateur par des ing\u00e9nieurs, des chercheurs, des cr\u00e9ateurs num\u00e9riques ou des joueurs d&rsquo;esport ne constitue pas en soi une addiction, tant que le fonctionnement ex\u00e9cutif demeure pr\u00e9serv\u00e9, que l&rsquo;engagement reste subordonn\u00e9 \u00e0 un projet d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 et que l&rsquo;arr\u00eat temporaire de l&rsquo;outil ne d\u00e9clenche pas de d\u00e9compensation affective ou de d\u00e9sorganisation globale. L&rsquo;addiction se caract\u00e9rise formellement par l&rsquo;ali\u00e9nation de la libert\u00e9 de choix, la souffrance psychique endog\u00e8ne et l&rsquo;\u00e9rosion continue des liens sociaux r\u00e9els.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>La trajectoire historique de l&rsquo;addiction \u00e0 l&rsquo;ordinateur d\u00e9bute bien avant l&rsquo;av\u00e8nement d&rsquo;Internet \u00e0 haut d\u00e9bit. D\u00e8s les ann\u00e9es 1970 et 1980, les pionniers de l&rsquo;informatique personnelle constatent l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;attachements singuliers \u00e0 la machine. Joseph Weizenbaum, informaticien au MIT et cr\u00e9ateur du programme ELIZA, d\u00e9crivait d\u00e8s 1976 la figure du \u00ab programmeur compulsif \u00bb : un individu hagard, n\u00e9gligeant son hygi\u00e8ne et son sommeil, captif d&rsquo;un dialogue perp\u00e9tuel avec le compilateur informatique.<\/p>\n<p>La formalisation psychiatrique du ph\u00e9nom\u00e8ne conna\u00eet un tournant d\u00e9cisif au milieu des ann\u00e9es 1990. En 1995, le psychiatre new-yorkais Ivan Goldberg forge pour la premi\u00e8re fois le terme *Internet Addiction Disorder* (IAD) dans un courriel adress\u00e9 \u00e0 ses confr\u00e8res. Bien que Goldberg ait initialement con\u00e7u ce concept comme une parodie satirique visant la prolif\u00e9ration des diagnostics dans le DSM-IV, sa proposition rencontre un \u00e9cho clinique retentissant aupr\u00e8s de praticiens confront\u00e9s \u00e0 des patients en d\u00e9tresse manifeste face \u00e0 leurs \u00e9crans.<\/p>\n<p>En 1996, la psychologue Kimberly Young pr\u00e9sente lors de la convention annuelle de l&rsquo;American Psychological Association (APA) la premi\u00e8re \u00e9tude empirique consacr\u00e9e \u00e0 ce trouble, adaptant les crit\u00e8res diagnostiques du jeu pathologique pour \u00e9laborer le premier cadre d&rsquo;\u00e9valuation structur\u00e9. Les ann\u00e9es 2000 voient l&rsquo;explosion des jeux de r\u00f4le en ligne massivement multijoueurs (MMORPG) et des premi\u00e8res plateformes sociales, entra\u00eenant une massification de la d\u00e9pendance chez les adolescents et les jeunes adultes, notamment en Cor\u00e9e du Sud, \u00e0 Ta\u00efwan et en Chine, o\u00f9 le ph\u00e9nom\u00e8ne est d\u00e9clar\u00e9 crise de sant\u00e9 publique nationale d\u00e8s 2008.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9volution nosologique culmine dans les ann\u00e9es 2010. Lors de la publication du DSM-5 par l&rsquo;Association am\u00e9ricaine de psychiatrie en 2013, le \u00ab trouble du jeu sur Internet \u00bb (*Internet Gaming Disorder*) est int\u00e9gr\u00e9 dans la section III comme condition n\u00e9cessitant des \u00e9tudes suppl\u00e9mentaires. En 2019, l&rsquo;Organisation mondiale de la sant\u00e9 franchit une \u00e9tape fondamentale en int\u00e9grant officiellement le \u00ab trouble du jeu vid\u00e9o \u00bb (*Gaming Disorder*), qu&rsquo;il soit pratiqu\u00e9 en ligne ou hors ligne sur ordinateur et consoles, au sein de la onzi\u00e8me r\u00e9vision de la Classification internationale des maladies (CIM-11), validant ainsi d\u00e9finitivement la l\u00e9gitimit\u00e9 nosologique de cette forme majeure d&rsquo;addiction num\u00e9rique.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Plusieurs mod\u00e8les th\u00e9oriques compl\u00e9mentaires ont \u00e9t\u00e9 \u00e9labor\u00e9s pour rendre compte des m\u00e9canismes \u00e9tiologiques et du maintien de l&rsquo;addiction \u00e0 l&rsquo;ordinateur. Le mod\u00e8le des composantes de l&rsquo;addiction, propos\u00e9 par le psychologue Mark Griffiths, constitue l&rsquo;un des cadres les plus influents. Griffiths postule que toute addiction comportementale, y compris \u00e0 l&rsquo;ordinateur, se d\u00e9ploie \u00e0 travers six dimensions incontournables :<\/p>\n<p>La pr\u00e9\u00e9minence ou saillance (*salience*), o\u00f9 l&rsquo;activit\u00e9 informatique domine la pens\u00e9e, les sentiments et les actes du sujet ; la modification de l&rsquo;humeur (*mood modification*), d\u00e9crivant l&rsquo;usage de l&rsquo;ordinateur comme strat\u00e9gie de \u00ab coping \u00bb pour fuir la d\u00e9tresse ou induire un \u00e9tat de transe dissociative ; la tol\u00e9rance (*tolerance*), impliquant une augmentation progressive des sessions pour retrouver l&rsquo;effet gratifiant initial ; le sevrage (*withdrawal symptoms*), caract\u00e9ris\u00e9 par l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9, la col\u00e8re et l&rsquo;abattement lors de l&rsquo;interruption ; les conflits (*conflict*), tant interpersonnels qu&rsquo;intrapsychiques ; et enfin la rechute (*relapse*), illustrant la tendance r\u00e9currente \u00e0 restaurer les sch\u00e9mas d&rsquo;usage compulsif apr\u00e8s des p\u00e9riodes d&rsquo;abstinence.<\/p>\n<p>Sur le plan neurocognitif contemporain, le mod\u00e8le I-PACE (*Interaction of Person-Affect-Cognition-Execution*), d\u00e9velopp\u00e9 par Matthias Brand et ses collaborateurs, offre une grille de lecture dynamique hautement sophistiqu\u00e9e. Selon ce cadre, l&rsquo;addiction \u00e0 l&rsquo;ordinateur \u00e9merge de l&rsquo;interaction synergique entre des vuln\u00e9rabilit\u00e9s pr\u00e9disposantes propres \u00e0 la personne (traits de personnalit\u00e9 comme l&rsquo;impulsivit\u00e9 ou le perfectionnisme inadapt\u00e9, psychopathologies pr\u00e9existantes), des r\u00e9ponses affectives et cognitives conditionn\u00e9es par l&rsquo;environnement virtuel, et une d\u00e9gradation graduelle des m\u00e9canismes de contr\u00f4le ex\u00e9cutif et d&rsquo;inhibition frontale.<\/p>\n<p>La th\u00e9orie de l&rsquo;autod\u00e9termination d&rsquo;Edward Deci et Richard Ryan apporte un \u00e9clairage indispensable sur la ph\u00e9nom\u00e9nologie de cette d\u00e9pendance. L&rsquo;environnement informatique et vid\u00e9oludique excelle dans la satisfaction artificielle des trois besoins psychologiques fondamentaux : le besoin de comp\u00e9tence (valid\u00e9 par les scores, les r\u00e9alisations techniques et les algorithmes), le besoin d&rsquo;autonomie (illusion de libert\u00e9 absolue et de choix infinis dans le cyberespace) et le besoin d&rsquo;appartenance sociale (interactions en guilde, communaut\u00e9s en ligne, reconnaissances par les pairs num\u00e9riques). Lorsque ces besoins fondamentaux sont frustr\u00e9s dans la vie r\u00e9elle, l&rsquo;ordinateur devient le seul sanctuaire capable de restaurer un sentiment d&rsquo;auto-efficacit\u00e9.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>L&rsquo;addiction \u00e0 l&rsquo;ordinateur ne constitue pas une entit\u00e9 monolithique ; elle se d\u00e9cline en typologies sp\u00e9cifiques et s&rsquo;articule selon plusieurs dimensions fonctionnelles :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;addiction aux jeux vid\u00e9o sur ordinateur :<\/strong> Pratique obsessionnelle et prolong\u00e9e de jeux solitaires ou en ligne (MMORPG, jeux de strat\u00e9gie, ar\u00e8nes de bataille), marqu\u00e9e par la qu\u00eate d&rsquo;accomplissement, d&rsquo;immersion di\u00e9g\u00e9tique et de statut au sein d&rsquo;une communaut\u00e9 virtuelle.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;addiction cyber-relationnelle :<\/strong> Investissement disproportionn\u00e9 dans les espaces de communication synchrone ou asynchrone (messageries instantan\u00e9es, forums sp\u00e9cialis\u00e9s, plateformes d&rsquo;\u00e9change social), substituant les liens virtuels id\u00e9alis\u00e9s aux relations charnelles per\u00e7ues comme anxiog\u00e8nes.<\/li>\n<li><strong>Les compulsions informationnelles et navigatoires :<\/strong> Ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;errance cognitive compulsive caract\u00e9ris\u00e9 par le besoin irr\u00e9pressible de rechercher, compiler, cat\u00e9goriser ou t\u00e9l\u00e9charger des volumes massifs de donn\u00e9es, d&rsquo;articles, de logiciels ou de m\u00e9dias sans finalit\u00e9 pratique imm\u00e9diate.<\/li>\n<li><strong>Les compulsions transactionnelles m\u00e9di\u00e9es par ordinateur :<\/strong> Pratique incontr\u00f4l\u00e9e des achats en ligne, des ench\u00e8res num\u00e9riques, du trading de cryptomonnaies ou des jeux de hasard et d&rsquo;argent d\u00e9mat\u00e9rialis\u00e9s via l&rsquo;interface informatique.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;addiction cybersexuelle :<\/strong> Consommation compulsive et ritualis\u00e9e de pornographie num\u00e9rique, d&rsquo;activit\u00e9s de cybersexe ou de plateformes d&rsquo;interaction \u00e9rotique, menant \u00e0 une d\u00e9sensibilisation affective et \u00e0 des dysfonctionnements sexuels dans le monde r\u00e9el.<\/li>\n<li><strong>La dimension d&rsquo;immersion cognitive et dissociative :<\/strong> \u00c9tat modifi\u00e9 de conscience (absorption psychologique ou \u00ab transe de l&rsquo;\u00e9cran \u00bb) au cours duquel la perception temporelle, corporelle et environnementale est oblit\u00e9r\u00e9e par le flux de stimuli computationnels.<\/li>\n<li><strong>La dimension de d\u00e9r\u00e9gulation \u00e9motionnelle :<\/strong> Utilisation instrumentale de l&rsquo;ordinateur comme r\u00e9gulateur externe des affects, oscillant entre anesth\u00e9sie de l&rsquo;ennui ou du d\u00e9sespoir et excitation artificielle continue.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour illustrer la manifestation concr\u00e8te de cette pathologie, deux vignettes cliniques embl\u00e9matiques permettent d&rsquo;en saisir la r\u00e9alit\u00e9 quotidienne.<\/p>\n<p><strong>Cas clinique 1 : Julien, 22 ans, \u00e9tudiant en ing\u00e9nierie.<\/strong><br \/>Julien est admis en consultation psychiatrique sur l&rsquo;insistance de ses parents apr\u00e8s avoir abandonn\u00e9 ses examens universitaires. D\u00e9crit autrefois comme un \u00e9l\u00e8ve brillant mais introverti, il s&rsquo;est progressivement enferm\u00e9 dans sa chambre \u00e9tudiante, passant jusqu&rsquo;\u00e0 16 heures par jour devant son ordinateur fixe \u00e9quip\u00e9 de multiples moniteurs. Julien consacre son temps \u00e0 des sessions ininterrompues de jeux de r\u00f4le en ligne et \u00e0 la programmation de scripts personnalis\u00e9s. Son rythme circadien est totalement invers\u00e9 : il dort entre 8h et 14h, ne s&rsquo;alimente que de repas rapides consomm\u00e9s devant le clavier, et a cess\u00e9 toute communication verbale directe avec son entourage. D\u00e8s que sa famille tente de restreindre son acc\u00e8s \u00e0 la machine ou de couper la connexion r\u00e9seau, Julien entre dans une fureur incontr\u00f4lable, marqu\u00e9e par des bris d&rsquo;objets et des menaces verbales graves. Il d\u00e9crit un sentiment de vide intol\u00e9rable et de terreur psychique d\u00e8s que l&rsquo;\u00e9cran s&rsquo;\u00e9teint, attestant d&rsquo;une perte totale de contr\u00f4le et d&rsquo;un usage anxiolytique de l&rsquo;environnement virtuel.<\/p>\n<p><strong>Cas clinique 2 : Sophie, 44 ans, cadre administrative.<\/strong><br \/>Sophie consulte de sa propre initiative en raison d&rsquo;un \u00e9puisement physique s\u00e9v\u00e8re et de menaces de licenciement pour fautes professionnelles r\u00e9p\u00e9t\u00e9es. Propri\u00e9taire d&rsquo;un ordinateur portable professionnel et d&rsquo;une station de travail personnelle, elle a d\u00e9velopp\u00e9 une compulsion s\u00e9v\u00e8re de navigation et de veille informationnelle continue. Bien qu&rsquo;engag\u00e9e dans une activit\u00e9 de bureau, elle passe ses journ\u00e9es et une grande partie de ses nuits \u00e0 ouvrir compulsivement des centaines d&rsquo;onglets, \u00e0 collecter des analyses financi\u00e8res, \u00e0 r\u00e9organiser obsessionnellement ses dossiers virtuels et \u00e0 participer \u00e0 des d\u00e9bats sur des forums th\u00e9matiques. Sophie ne parvient plus \u00e0 achever ses t\u00e2ches \u00e9l\u00e9mentaires, incapable de hi\u00e9rarchiser les priorit\u00e9s face au flux ininterrompu de donn\u00e9es qu&rsquo;elle se sent oblig\u00e9e de traiter. Elle rapporte une insomnie chronique, une d\u00e9gradation de sa vie de couple et une angoisse obs\u00e9dante \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;omettre une information capitale, illustrant le versant compulsionnel et non ludique de l&rsquo;addiction \u00e0 l&rsquo;ordinateur.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation psychom\u00e9trique<\/h3>\n<p>Le diagnostic de l&rsquo;addiction \u00e0 l&rsquo;ordinateur et de ses d\u00e9clinaisons repose sur une \u00e9valuation clinique approfondie combin\u00e9e \u00e0 des outils psychom\u00e9triques valid\u00e9s. L&rsquo;\u00e9valuation commence syst\u00e9matiquement par une anamn\u00e8se d\u00e9veloppementale, la reconstitution du calendrier d&rsquo;installation du trouble, la mesure du temps consacr\u00e9 \u00e0 la machine et l&rsquo;analyse minutieuse des r\u00e9percussions fonctionnelles.<\/p>\n<p>Plusieurs instruments psychom\u00e9triques font autorit\u00e9 dans la recherche et la pratique clinique internationale :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;Internet Addiction Test (IAT) de Kimberly Young :<\/strong> Questionnaire auto-administr\u00e9 de 20 items \u00e9valuant sur une \u00e9chelle de Likert en 5 points l&rsquo;impact de l&rsquo;usage de l&rsquo;outil informatique sur la vie sociale, les performances acad\u00e9miques ou professionnelles, le sommeil et l&rsquo;humeur. Il classe les usagers selon trois seuils : usage mod\u00e9r\u00e9, probl\u00e9matique ou s\u00e9v\u00e8re.<\/li>\n<li><strong>La Compulsive Internet Use Scale (CIUS) de Meerkerk :<\/strong> \u00c9chelle de 14 items particuli\u00e8rement robuste sur le plan m\u00e9thodologique, mesurant la perte de contr\u00f4le, la pr\u00e9occupation, le sevrage, les conflits et l&rsquo;utilisation de l&rsquo;ordinateur comme r\u00e9gulateur affectif.<\/li>\n<li><strong>Les crit\u00e8res diagnostiques du Trouble du jeu vid\u00e9o (CIM-11 de l&rsquo;OMS) :<\/strong> Cadre s\u00e9miologique international exigeant la pr\u00e9sence, sur une p\u00e9riode minimale de 12 mois (ou moins si les sympt\u00f4mes sont d&rsquo;une gravit\u00e9 exceptionnelle), de trois crit\u00e8res cardinaux : l&rsquo;alt\u00e9ration du contr\u00f4le sur la pratique du jeu, la priorit\u00e9 accord\u00e9e au jeu sur les autres centres d&rsquo;int\u00e9r\u00eat et activit\u00e9s quotidiennes, et la poursuite ou l&rsquo;escalade du jeu malgr\u00e9 l&rsquo;apparition de cons\u00e9quences n\u00e9fastes.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;entretien semi-structur\u00e9 d&rsquo;\u00e9valuation des addictions comportementales :<\/strong> D\u00e9marche clinique visant \u00e0 traquer les comorbidit\u00e9s psychiatriques majeures telles que la d\u00e9pression caract\u00e9ris\u00e9e, les troubles du spectre de l&rsquo;autisme sans d\u00e9ficience intellectuelle, la phobie sociale et le Trouble du D\u00e9ficit de l&rsquo;Attention avec ou sans Hyperactivit\u00e9 (TDAH), qui se r\u00e9v\u00e8lent \u00eatre des facteurs d&rsquo;accrochage majeurs \u00e0 l&rsquo;outil informatique.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>10. Applications et pertinence pratique<\/h3>\n<p>La reconnaissance clinique de l&rsquo;addiction \u00e0 l&rsquo;ordinateur structure l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;approches th\u00e9rapeutiques int\u00e9gr\u00e9es et de dispositifs de pr\u00e9vention sp\u00e9cialis\u00e9s. En psychopathologie clinique, la prise en charge de premier recours repose sur la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Th%C3%A9rapie_cognitivo-comportementale\">th\u00e9rapie cognitivo-comportementale<\/a> (TCC). L&rsquo;objectif n&rsquo;est pas d&rsquo;instaurer une abstinence d\u00e9finitive et radicale \u2014 irr\u00e9aliste et inadapt\u00e9e dans une soci\u00e9t\u00e9 num\u00e9ris\u00e9e \u2014, mais de viser une r\u00e9habilitation de l&rsquo;usage contr\u00f4l\u00e9, qualifi\u00e9e d&rsquo;abstinence s\u00e9lective ou de di\u00e8te num\u00e9rique.<\/p>\n<p>La th\u00e9rapie s&rsquo;attache \u00e0 d\u00e9construire les distorsions cognitives (\u00ab l&rsquo;ordinateur est le seul lieu o\u00f9 j&rsquo;ai de la valeur \u00bb, \u00ab si je me d\u00e9connecte, je disparais \u00bb), \u00e0 restaurer des comp\u00e9tences de r\u00e9gulation \u00e9motionnelle autonome, \u00e0 r\u00e9organiser le sch\u00e9ma temporel quotidien et \u00e0 traiter l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 sociale sous-jacente par des techniques d&rsquo;exposition progressive in vivo. Les approches syst\u00e9miques et familiales s&rsquo;av\u00e8rent indispensables, particuli\u00e8rement chez les adolescents, pour modifier les dynamiques interactionnelles dysfonctionnelles au sein du foyer et r\u00e9tablir un cadre parental coh\u00e9rent sans basculer dans le conflit violent.<\/p>\n<p>Dans le domaine \u00e9ducatif et organisationnel, la compr\u00e9hension de ce trouble guide l&rsquo;\u00e9laboration de programmes de psycho\u00e9ducation et d&rsquo;hygi\u00e8ne num\u00e9rique. Les politiques de sant\u00e9 publique int\u00e8grent d\u00e9sormais la formation des m\u00e9decins g\u00e9n\u00e9ralistes, du personnel scolaire et des psychologues du travail afin de rep\u00e9rer pr\u00e9cocement les marqueurs de d\u00e9socialisation, tels que le ph\u00e9nom\u00e8ne du repli \u00e0 domicile prolong\u00e9 (ph\u00e9nom\u00e8ne des *hikikomori*), souvent catalys\u00e9 par une immersion informatique exclusive.<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>La litt\u00e9rature scientifique contemporaine met en lumi\u00e8re des \u00e9l\u00e9ments probants quant \u00e0 la pr\u00e9valence, \u00e0 l&rsquo;\u00e9tiopathog\u00e9nie et aux corr\u00e9lats neurophysiologiques de l&rsquo;addiction \u00e0 l&rsquo;ordinateur. Une m\u00e9ta-analyse monumentale men\u00e9e par Cheng et Li (2014), englobant plus de 89 000 participants \u00e0 travers 31 pays, a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 une pr\u00e9valence mondiale globale estim\u00e9e \u00e0 6,0 % pour l&rsquo;usage probl\u00e9matique d&rsquo;Internet et de l&rsquo;ordinateur, avec des variations g\u00e9ographiques consid\u00e9rables allant de 2,6 % en Europe du Nord et de l&rsquo;Ouest \u00e0 10,9 % au Moyen-Orient.<\/p>\n<p>Les neurosciences computationnelles et l&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) ont mis en \u00e9vidence des alt\u00e9rations structurelles et fonctionnelles notables chez les individus souffrant d&rsquo;addiction s\u00e9v\u00e8re \u00e0 l&rsquo;\u00e9cran. Des \u00e9tudes longitudinales (Brand et al., 2019 ; Weinstein &#038; Lejoyeux, 2010) d\u00e9montrent une diminution significative de la substance grise dans le cortex pr\u00e9frontal ventrom\u00e9dian et le gyrus cingulaire ant\u00e9rieur, corr\u00e9l\u00e9e \u00e0 des d\u00e9ficits objectivables dans les t\u00e2ches de \u00ab Go\/No-Go \u00bb \u00e9valuant l&rsquo;inhibition motrice et cognitive. Parall\u00e8lement, des anomalies de la connectivit\u00e9 fonctionnelle au sein du r\u00e9seau du mode par d\u00e9faut (*Default Mode Network*) ont \u00e9t\u00e9 identifi\u00e9es, traduisant une difficult\u00e9 majeure \u00e0 orienter l&rsquo;attention vers l&rsquo;environnement r\u00e9el et une tendance permanente \u00e0 la rumination ou \u00e0 l&rsquo;immersion mentale dans l&rsquo;univers virtuel.<\/p>\n<p>Les recherches \u00e9pid\u00e9miologiques confirment \u00e9galement l&rsquo;intrication massive de ce trouble avec d&rsquo;autres pathologies psychiatriques. Plus de 70 % des sujets diagnostiqu\u00e9s pr\u00e9sentent au moins une comorbidit\u00e9 de l&rsquo;Axe I : la corr\u00e9lation avec le TDAH est particuli\u00e8rement document\u00e9e, la machine fournissant un flot continu de stimuli hautement stimulants qui comblent temporairement l&rsquo;hypo-arousal dopaminergique propre aux profils avec d\u00e9ficit de l&rsquo;attention.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>La ph\u00e9nom\u00e9nologie et la gestion soci\u00e9tale de l&rsquo;addiction \u00e0 l&rsquo;ordinateur varient profond\u00e9ment selon les contextes culturels, r\u00e9v\u00e9lant la dimension sociologique de cette pathologie comportementale. En Asie de l&rsquo;Est, particuli\u00e8rement en Cor\u00e9e du Sud et en Chine, le ph\u00e9nom\u00e8ne a pris des proportions \u00e9pid\u00e9miques d\u00e8s le d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, catalys\u00e9 par le d\u00e9ploiement ultra-rapide des r\u00e9seaux de fibre optique et la prolif\u00e9ration des caf\u00e9s Internet sp\u00e9cialis\u00e9s (*PC bangs* en Cor\u00e9e, *wangba* en Chine).<\/p>\n<p>Dans ces soci\u00e9t\u00e9s marqu\u00e9es par une pression acad\u00e9mique et une exigence de conformit\u00e9 sociale particuli\u00e8rement intenses, l&rsquo;ordinateur a souvent constitu\u00e9 l&rsquo;unique exutoire offert \u00e0 une jeunesse sous tension extr\u00eame. La r\u00e9ponse institutionnelle sud-cor\u00e9enne et chinoise a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9coce et autoritaire : qualification pr\u00e9coce de l&rsquo;addiction comme probl\u00e8me de sant\u00e9 publique majeur, mise en place de couvre-feux num\u00e9riques l\u00e9gaux interdisant l&rsquo;acc\u00e8s aux serveurs de jeu apr\u00e8s minuit pour les mineurs (*Cinderella Law* en Cor\u00e9e du Sud), et cr\u00e9ation de centres de r\u00e9habilitation stricts de type paramilitaire.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, dans les cultures occidentales (Europe occidentale, Am\u00e9rique du Nord), la prise en charge est demeur\u00e9e longtemps individualis\u00e9e, psychologisante et ancr\u00e9e dans le secteur psychiatrique ambulatoire conventionnel. Les soci\u00e9t\u00e9s occidentales ont abord\u00e9 le ph\u00e9nom\u00e8ne avec une plus grande r\u00e9ticence \u00e0 l\u00e9gif\u00e9rer sur les libert\u00e9s individuelles d&rsquo;usage technique, privil\u00e9giant l&rsquo;axe de la responsabilit\u00e9 parentale et de la clinique lib\u00e9rale. Ces divergences d&rsquo;approches soulignent que l&rsquo;ordinateur pathologique est indissociable de l&rsquo;environnement social qui le configure : le sympt\u00f4me exprime toujours en creux les failles, les exigences et les angoisses propres au corps soci\u00e9tal o\u00f9 il \u00e9merge.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites nosologiques<\/h3>\n<p>La conceptualisation de l&rsquo;addiction \u00e0 l&rsquo;ordinateur ne fait pas l&rsquo;unanimit\u00e9 au sein de la communaut\u00e9 psychiatrique et suscite de vifs d\u00e9bats \u00e9pist\u00e9mologiques. La critique principale, formul\u00e9e par des chercheurs comme Markey ou Ferguson, met en garde contre le risque de surm\u00e9dicalisation des comportements humains ordinaires. Qualifier de \u00ab maladie mentale \u00bb une pratique passionn\u00e9e ou excessive risquerait d&rsquo;affaiblir la rigueur diagnostique de la psychiatrie et de stigmatiser des trajectoires d\u00e9veloppementales normales \u00e0 l&rsquo;adolescence, marqu\u00e9es par des phases transitoires d&rsquo;hypersp\u00e9cialisation ludique sans valeur pathologique durable.<\/p>\n<p>Un second axe de controverse majeur concerne la nature m\u00eame de l&rsquo;objet de l&rsquo;addiction : est-on r\u00e9ellement addict \u00e0 l&rsquo;ordinateur en tant que terminal mat\u00e9riel (*hardware*), ou est-on simplement captif des contenus distribu\u00e9s par son interm\u00e9diaire (*software*) ? De nombreux cliniciens sugg\u00e8rent que l&rsquo;ordinateur n&rsquo;est qu&rsquo;un vecteur neutre, un canal d&rsquo;acc\u00e8s d\u00e9multipli\u00e9 \u00e0 des pathologies d\u00e9j\u00e0 r\u00e9pertori\u00e9es, telles que l&rsquo;addiction aux jeux d&rsquo;argent, l&rsquo;hypersexualit\u00e9 ou les troubles de l&rsquo;attachement. Parler \u00ab d&rsquo;addiction \u00e0 l&rsquo;ordinateur \u00bb reviendrait, selon cette m\u00e9taphore critique, \u00e0 parler \u00ab d&rsquo;addiction \u00e0 la bouteille \u00bb pour d\u00e9signer l&rsquo;alcoolisme.<\/p>\n<p>Enfin, le d\u00e9bat persiste quant au statut \u00e9tiologique du trouble : s&rsquo;agit-il d&rsquo;une pathologie primaire autonome ou d&rsquo;un simple \u00e9piph\u00e9nom\u00e8ne symptomatique secondaire ? Pour une frange substantielle de cliniciens, l&rsquo;utilisation compulsive de l&rsquo;ordinateur n&rsquo;est que la r\u00e9sultante visible d&rsquo;une d\u00e9pression masqu\u00e9e, d&rsquo;un traumatisme non r\u00e9solu ou d&rsquo;une phobie sociale invalidante. En traitant l&rsquo;expression num\u00e9rique plut\u00f4t que la souffrance originelle, on s&rsquo;exposerait au risque d&rsquo;une prise en charge superficielle ignorant les d\u00e9terminants psychiques profonds du patient.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions conceptuelles<\/h3>\n<p>Pour clarifier le positionnement nosologique de l&rsquo;addiction \u00e0 l&rsquo;ordinateur, il importe de la discriminer rigoureusement des concepts voisins :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Addiction \u00e0 l&rsquo;ordinateur vs Cyberd\u00e9pendance :<\/strong> La cyberd\u00e9pendance n\u00e9cessite obligatoirement une interaction avec le cyberespace et les protocoles r\u00e9seau (Internet, r\u00e9seaux sociaux, flux en ligne), tandis que l&rsquo;addiction \u00e0 l&rsquo;ordinateur peut s&rsquo;exercer enti\u00e8rement hors connexion, par exemple via le codage obsessionnel, la manipulation de bases de donn\u00e9es locales ou les jeux hors-ligne.<\/li>\n<li><strong>Addiction \u00e0 l&rsquo;ordinateur vs <a href=\"https:\/\/www.who.int\/fr\/news-room\/questions-and-answers\/item\/addictive-behaviours-gaming-disorder\">Trouble du jeu vid\u00e9o<\/a> (*Gaming Disorder*) :<\/strong> Le trouble du jeu vid\u00e9o est une entit\u00e9 nosologique sp\u00e9cifique circonscrite exclusivement aux m\u00e9canismes de jeu (comp\u00e9tition, progression de personnage, univers virtuels), alors que l&rsquo;addiction \u00e0 l&rsquo;ordinateur inclut des usages non ludiques tels que la surconsommation informationnelle ou le travail technique compulsif.<\/li>\n<li><strong>Addiction \u00e0 l&rsquo;ordinateur vs Nomophobie :<\/strong> La nomophobie (*no mobile phone phobia*) se focalise sur l&rsquo;angoisse de s\u00e9paration li\u00e9e au smartphone et au sentiment d&rsquo;isolement communicationnel mobile, tandis que la d\u00e9pendance \u00e0 l&rsquo;ordinateur engage g\u00e9n\u00e9ralement un dispositif s\u00e9dentaire plus lourd, caract\u00e9ris\u00e9 par une immersion cognitive plus profonde et des temps de session plus continus.<\/li>\n<li><strong>Addiction \u00e0 l&rsquo;ordinateur vs Technostress :<\/strong> Le technostress d\u00e9signe l&rsquo;\u00e9puisement, l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 et l&rsquo;incapacit\u00e9 \u00e0 s&rsquo;adapter psychologiquement aux mutations technologiques au travail, alors que l&rsquo;addiction implique un attachement compulsif recherch\u00e9, servant souvent de m\u00e9canisme d&rsquo;\u00e9chappement h\u00e9donique ou anxiolytique.<\/li>\n<li><strong>Usage passionn\u00e9 vs Usage pathologique :<\/strong> L&rsquo;engagement harmonieux et passionn\u00e9 se distingue par le maintien de la flexibilit\u00e9 cognitive, l&rsquo;absence de souffrance lors des interruptions forc\u00e9es et l&rsquo;enrichissement de l&rsquo;identit\u00e9 personnelle, \u00e0 l&rsquo;oppos\u00e9 de la passion obsessionnelle d\u00e9l\u00e9t\u00e8re propre \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat addictif.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>L&rsquo;addiction \u00e0 l&rsquo;ordinateur constitue une pathologie comportementale complexe r\u00e9sultant de l&rsquo;interaction entre une vuln\u00e9rabilit\u00e9 psychologique individuelle, des neuroarchitectures de r\u00e9compense dopaminergiques et les propri\u00e9t\u00e9s de renforcement intensif propres aux interfaces informatiques modernes.<\/p>\n<p>Caract\u00e9ris\u00e9e par une perte d&rsquo;autonomie comportementale, un temps de fixation d\u00e9mesur\u00e9, une d\u00e9tresse aigu\u00eb lors du sevrage et un d\u00e9sinvestissement du tissu social r\u00e9el, elle s&rsquo;\u00e9value au moyen d&rsquo;\u00e9chelles standardis\u00e9es \u00e9valuant la d\u00e9t\u00e9rioration fonctionnelle plut\u00f4t que par le seul calcul des heures de connexion.<\/p>\n<p>La prise en charge th\u00e9rapeutique, pr\u00e9f\u00e9rentiellement cognitivo-comportementale et \u00e9cosyst\u00e9mique, n&rsquo;ambitionne pas une coupure technologique totale devenue impossible, mais vise le r\u00e9tablissement d&rsquo;une autor\u00e9gulation ex\u00e9cutive et le traitement approfondi des comorbidit\u00e9s affectives ou anxieuses sous-jacentes. Face aux mutations num\u00e9riques incessantes, l&rsquo;enjeu demeure de restaurer l&rsquo;ordinateur dans sa stricte fonction instrumentale d&rsquo;\u00e9mancipation humaine sans laisser l&rsquo;appareil asservir la subjectivit\u00e9 du sujet.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Brand, M., Young, K. S., Laier, C., W\u00f6lfling, K., &#038; Potenza, M. N. (2016). Integrating psychological and neurobiological considerations regarding the development and maintenance of specific Internet-use disorders: An Interaction of Person-Affect-Cognition-Execution (I-PACE) model. <em>Neuroscience &#038; Biobehavioral Reviews<\/em>, 71, 252\u2013266. https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.neubiorev.2016.08.033<\/li>\n<li>Cheng, C., &#038; Li, A. Y. (2014). Internet addiction prevalence and quality of (real) life: A meta-analysis of 31 nations across seven world regions. <em>Cyberpsychology, Behavior, and Social Networking<\/em>, 17(12), 755\u2013760. https:\/\/doi.org\/10.1089\/cyber.2014.0317<\/li>\n<li>Griffiths, M. D. (2005). A \u2018components\u2019 model of addiction within a biopsychosocial framework. <em>Journal of Substance Use<\/em>, 10(4), 191\u2013197. https:\/\/doi.org\/10.1080\/14659890500114359<\/li>\n<li>Weinstein, A., &#038; Lejoyeux, M. (2010). Internet addiction or excessive internet use. <em>The American Journal of Drug and Alcohol Abuse<\/em>, 36(5), 277\u2013283. https:\/\/doi.org\/10.3109\/00952990.2010.491880<\/li>\n<li>Young, K. S. (1998). Internet addiction: The emergence of a new clinical disorder. <em>CyberPsychology &#038; Behavior<\/em>, 1(3), 237\u2013244. https:\/\/doi.org\/10.1089\/cpb.1998.1.237<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;addiction \u00e0 l&rsquo;ordinateur est un trouble comportemental caract\u00e9ris\u00e9 par une utilisation compulsive et incontr\u00f4l\u00e9e des outils informatiques au d\u00e9triment du fonctionnement psychosocial.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[786,3,859],"tags":[41132,517,2024,16,548,3427],"class_list":["post-24253","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-addictologie","category-psychologie-clinique","category-psychopathologie","tag-addiction-a-lordinateur","tag-addiction-comportementale","tag-cyberdependance","tag-psychometrie","tag-sante-mentale-numerique","tag-trouble-du-jeu-video"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/24253","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/24253\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=24253"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=24253"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=24253"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}