{"id":24236,"date":"2026-11-01T12:36:30","date_gmt":"2026-11-01T12:36:30","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=exercice-compulsif-sport-obsession"},"modified":"2026-11-01T12:36:30","modified_gmt":"2026-11-01T12:36:30","slug":"exercice-compulsif-sport-obsession","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=exercice-compulsif-sport-obsession","title":{"rendered":"Exercice compulsif : Quand l&rsquo;effort devient prison"},"content":{"rendered":"<p>Dans une culture contemporaine qui \u00e9rige la performance physique, le contr\u00f4le corporel et le culte de l&rsquo;effort au rang d&rsquo;id\u00e9aux moraux incontestables, la fronti\u00e8re s\u00e9parant le d\u00e9vouement athl\u00e9tique de la psychopathologie s&rsquo;av\u00e8re particuli\u00e8rement t\u00e9nue. L&rsquo;exercice compulsif illustre de mani\u00e8re tragique le moment pr\u00e9cis o\u00f9 une conduite universellement salu\u00e9e pour ses bienfaits sanitaires bascule dans une servitude destructrice, privant l&rsquo;individu de son autonomie psychologique. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne clinique complexe, longtemps rel\u00e9gu\u00e9 \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie des classifications nosographiques, constitue un objet d&rsquo;\u00e9tude fondamental pour appr\u00e9hender les interactions intriqu\u00e9es entre r\u00e9gulation des affects, image corporelle et d\u00e9rives addictives.<\/p>\n<h2>L&rsquo;exercice compulsif<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>L&rsquo;exercice compulsif, \u00e9galement d\u00e9sign\u00e9 sous les termes d&rsquo;activit\u00e9 physique compulsive, d&rsquo;addiction \u00e0 l&rsquo;exercice ou d&rsquo;exercice obligatoire, se d\u00e9finit comme une propension irr\u00e9pressible et rigide \u00e0 s&rsquo;engager dans une activit\u00e9 physique soutenue, caract\u00e9ris\u00e9e par une incapacit\u00e9 \u00e0 r\u00e9duire ou \u00e0 interrompre cette pratique en d\u00e9pit de cons\u00e9quences physiques, psychologiques ou sociales d\u00e9l\u00e9t\u00e8res. Cette conduite est fondamentalement sous-tendue par un sentiment aigu d&rsquo;obligation interne et par la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;att\u00e9nuer une d\u00e9tresse \u00e9motionnelle intol\u00e9rable ou de pr\u00e9venir une anxi\u00e9t\u00e9 massive en cas d&#8217;emp\u00eachement.<\/p>\n<p>Sur le plan psychopathologique, l&rsquo;exercice compulsif ne se mesure pas uniquement au volume horaire ou \u00e0 l&rsquo;intensit\u00e9 biom\u00e9canique d\u00e9ploy\u00e9e, mais principalement \u00e0 la relation d&rsquo;asservissement psychologique qui unit l&rsquo;individu \u00e0 son entra\u00eenement. Le sujet ne s&rsquo;entra\u00eene plus pour le plaisir h\u00e9donique, la sant\u00e9 ou l&rsquo;accomplissement personnel, mais sous la contrainte d&rsquo;un imp\u00e9ratif tyrannique visant la neutralisation d&rsquo;affects n\u00e9gatifs tels que la culpabilit\u00e9, la honte ou la terreur de la prise de poids.<\/p>\n<p>Cette manifestation comportementale op\u00e8re ainsi selon une dynamique de renforcement n\u00e9gatif particuli\u00e8rement puissante : l&rsquo;arr\u00eat temporaire de l&rsquo;effort physique d\u00e9clenche un syndrome de sevrage psychologique aigu \u2014 associant irritabilit\u00e9, angoisse, agitation motrice et humeur d\u00e9pressive \u2014 qui ne peut \u00eatre conjur\u00e9 que par la reprise imm\u00e9diate de la d\u00e9pense calorique ou motrice, instaurant un cercle vicieux hautement invalidant.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origines linguistiques<\/h3>\n<p>Le syntagme \u00ab exercice compulsif \u00bb r\u00e9sulte de la conjonction de deux racines latines distinctes mais s\u00e9mantiquement compl\u00e9mentaires. Le substantif \u00ab exercice \u00bb d\u00e9rive du latin classique <em>exercitium<\/em>, lui-m\u00eame issu du verbe <em>exercere<\/em>, signifiant originellement \u00ab tenir en haleine \u00bb, \u00ab faire sortir de l&rsquo;\u00e9tat de repos \u00bb, \u00ab travailler assid\u00fbment \u00bb ou \u00ab discipliner \u00bb. Initialement appliqu\u00e9 \u00e0 l&rsquo;entra\u00eenement militaire et \u00e0 l&rsquo;exercice de l&rsquo;esprit, le mot a progressivement restreint son acception moderne au d\u00e9ploiement d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 d&rsquo;efforts physiques \u00e0 vis\u00e9e hygi\u00e9nique ou sportive.<\/p>\n<p>L&rsquo;adjectif \u00ab compulsif \u00bb proc\u00e8de du bas-latin <em>compulsivus<\/em>, forg\u00e9 \u00e0 partir du supin <em>compulsum<\/em> du verbe <em>compellere<\/em>, qui signifie \u00ab pousser ensemble \u00bb, \u00ab acculer \u00bb, \u00ab forcer \u00bb ou \u00ab contraindre par la violence morale ou physique \u00bb. Introduit dans le vocabulaire psychiatrique au tournant du XXe si\u00e8cle pour d\u00e9crire les \u00e9tats psychopathologiques o\u00f9 le sujet est pouss\u00e9 \u00e0 accomplir des actes contre sa volont\u00e9 d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e, le terme a d&rsquo;abord \u00e9t\u00e9 rattach\u00e9 au champ de la n\u00e9vrose obsessionnelle et du <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Trouble_obsessionnel_compulsif\">trouble obsessionnel compulsif<\/a>.<\/p>\n<p>L&rsquo;int\u00e9gration de cette locution dans la litt\u00e9rature psychiatrique et psychologique anglophone sous la forme de <em>compulsive exercise<\/em> s&rsquo;est op\u00e9r\u00e9e au cours des ann\u00e9es 1970 et 1980, en \u00e9troite corr\u00e9lation avec l&rsquo;\u00e9mergence des concepts d&rsquo;\u00ab exercice obligatoire \u00bb (<em>obligatory running<\/em>) et de \u00ab d\u00e9pendance n\u00e9gative \u00e0 la course \u00bb (<em>negative addiction<\/em>). Les chercheurs francophones ont ensuite adopt\u00e9 les expressions \u00ab exercice compulsif \u00bb, \u00ab d\u00e9pendance \u00e0 l&rsquo;exercice \u00bb ou encore \u00ab bigorexie \u00bb pour d\u00e9signer les diff\u00e9rentes d\u00e9clinaisons cliniques de cette modalit\u00e9 pathologique.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et formes grammaticales<\/h3>\n<p>En fran\u00e7ais standard, la prononciation du terme se transcrit phon\u00e9tiquement \/\u025b\u0261.z\u025b\u0281.sis k\u0254\u0303.pyl.sif\/ au masculin singulier et \/\u025b\u0261.z\u025b\u0281.sis k\u0254\u0303.pyl.siv\/ au f\u00e9minin singulier (\u00ab pratique physique compulsive \u00bb). Sur le plan morphosyntaxique, il s&rsquo;agit d&rsquo;un groupe nominal associant un nom commun masculin singulier et un adjectif qualificatif relationnel postpos\u00e9.<\/p>\n<p>Lorsqu&rsquo;il s&rsquo;applique directement au sujet qui souffre de cette affection, le terme prend la forme nominale substantive \u00ab pratiquant compulsif d&rsquo;exercice \u00bb ou \u00ab sportif compulsif \u00bb (au f\u00e9minin : \u00ab sportive compulsive \u00bb). Dans la litt\u00e9rature sp\u00e9cialis\u00e9e, on rencontre \u00e9galement des variantes telles que \u00ab comportement d&rsquo;exercice compulsif \u00bb ou \u00ab conduite d&rsquo;entra\u00eenement compulsif \u00bb.<\/p>\n<p>Dans le discours clinique, le terme est employ\u00e9 invariablement comme une entit\u00e9 diagnostique fonctionnelle ou dimensionnelle. Il convient de souligner que, bien que \u00ab compulsif \u00bb renvoie traditionnellement \u00e0 une ph\u00e9nom\u00e9nologie de soulagement de l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 (renforcement n\u00e9gatif), le concept c\u00f4toie r\u00e9guli\u00e8rement le qualificatif \u00ab addictif \u00bb (renvoyant \u00e0 une recherche initiale de plaisir et de stimulation h\u00e9donique), ce qui suscite d&rsquo;importantes pr\u00e9cisions d&rsquo;usage dans le diagnostic diff\u00e9rentiel.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>L&rsquo;exercice compulsif repr\u00e9sente une entit\u00e9 clinique fascinante et redoutable, situ\u00e9e \u00e0 l&rsquo;intersection de la psychiatrie du sport, de l&rsquo;addictologie et des <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Trouble_du_comportement_alimentaire\">troubles du comportement alimentaire<\/a>. Pour comprendre ce ph\u00e9nom\u00e8ne dans toute son \u00e9paisseur, il importe de distinguer la pratique intensive et rigoureuse observ\u00e9e chez l&rsquo;athl\u00e8te de haut niveau de la compulsion psychopathologique. Alors que l&rsquo;athl\u00e8te engag\u00e9 conserve la flexibilit\u00e9 d&rsquo;adapter son programme d&rsquo;entra\u00eenement en fonction de contraintes physiologiques, d&rsquo;alertes m\u00e9dicales ou d&rsquo;objectifs p\u00e9riodis\u00e9s, le pratiquant compulsif est d\u00e9pourvu de toute plasticit\u00e9 comportementale.<\/p>\n<p>Au c\u0153ur de l&rsquo;exercice compulsif r\u00e9side une alt\u00e9ration fondamentale des processus motivationnels. La motivation autonome, intrins\u00e8que et orient\u00e9e vers la ma\u00eetrise ou le plaisir c\u00e8de la place \u00e0 une motivation extrins\u00e8que introject\u00e9e, caract\u00e9ris\u00e9e par une tyrannie des \u00ab devoirs \u00bb et des \u00ab obligations \u00bb morales. L&rsquo;individu s&rsquo;impose des r\u00e8gles quantitatives inflexibles (temps pass\u00e9, kilom\u00e8tres parcourus, calories d\u00e9pens\u00e9es) dont la violation, m\u00eame minime, engendre un effondrement de l&rsquo;estime de soi et un sentiment d\u00e9vastateur de culpabilit\u00e9. L&rsquo;exercice n&rsquo;est plus un choix d\u00e9lib\u00e9r\u00e9, mais un tribut psychique pay\u00e9 pour pr\u00e9server un \u00e9quilibre interne pr\u00e9caire.<\/p>\n<p>Une caract\u00e9ristique d\u00e9terminante de ce tableau clinique est l&rsquo;insensibilit\u00e9 progressive aux signaux int\u00e9roceptifs d&rsquo;\u00e9puisement, de douleur ou de l\u00e9sion tissulaire. Le sportif compulsif pers\u00e9v\u00e8re dans l&rsquo;effort en d\u00e9pit de fractures de fatigue, de tendinopathies chroniques ou de d\u00e9faillances immunitaires, adoptant une rationalisation constante qui minimise la gravit\u00e9 de son \u00e9tat somatique. Cette poursuite obstin\u00e9e du comportement destructeur illustre le primat absolu de la fonction anxiolytique de l&rsquo;exercice sur l&rsquo;instinct de pr\u00e9servation biologique.<\/p>\n<p>Enfin, l&rsquo;exercice compulsif s&rsquo;accompagne d&rsquo;une d\u00e9t\u00e9rioration multidimensionnelle du fonctionnement adaptatif de l&rsquo;individu. L&rsquo;organisation de la journ\u00e9e est enti\u00e8rement subordonn\u00e9e aux imp\u00e9ratifs d&rsquo;entra\u00eenement, ce qui induit un effritement progressif des relations conjugales, familiales et amicales. La vie professionnelle ou acad\u00e9mique est fr\u00e9quemment compromise, soit par l&#8217;empi\u00e8tement horaire de la pratique sportive, soit par l&rsquo;\u00e9puisement cognitif d\u00e9coulant du d\u00e9ficit \u00e9nerg\u00e9tique chronique qui caract\u00e9rise les formes les plus s\u00e9v\u00e8res de ce trouble.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire conceptuelle de l&rsquo;exercice compulsif s&rsquo;est construite par \u00e9tapes successives au cours du dernier demi-si\u00e8cle, oscillant constamment entre le mod\u00e8le des d\u00e9pendances comportementales et celui des pathologies du spectre alimentaire. D\u00e8s 1970, le psychiatre am\u00e9ricain Frederick Baekeland publia une \u00e9tude pionni\u00e8re explorant les perturbations du sommeil chez les sportifs r\u00e9guliers. En tentant de recruter des coureurs \u00e0 pied pour une privation exp\u00e9rimentale d&rsquo;exercice, il se heurta au refus syst\u00e9matique de ces derniers ou observa l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une anxi\u00e9t\u00e9 et d&rsquo;une agitation motrice spectaculaires, posant ainsi les premi\u00e8res bases empiriques du concept de sevrage d&rsquo;exercice.<\/p>\n<p>\u00c0 la fin des ann\u00e9es 1970, William P. Morgan introduisit la notion de \u00ab d\u00e9pendance n\u00e9gative \u00e0 l&rsquo;exercice \u00bb (<em>negative addiction<\/em>) pour d\u00e9signer les situations o\u00f9 l&rsquo;activit\u00e9 sportive, au lieu d&rsquo;enrichir l&rsquo;existence de l&rsquo;individu, en devient le centre tyrannique exclusif, d\u00e9truisant la sant\u00e9 physique et les liens interpersonnels. C&rsquo;est \u00e0 cette \u00e9poque que le monde m\u00e9dical commen\u00e7a \u00e0 s&rsquo;alarmer de l&rsquo;explosion des pratiques de course d&rsquo;endurance et des d\u00e9rives obsessionnelles potentielles associ\u00e9es \u00e0 la premi\u00e8re vague du ph\u00e9nom\u00e8ne de masse du jogging.<\/p>\n<p>Un tournant fondamental survint en 1983 avec la publication retentissante d&rsquo;Althea Yates et de ses coll\u00e8gues dans le <em>New England Journal of Medicine<\/em>. Les auteurs y formulaient l&rsquo;hypoth\u00e8se controvers\u00e9e selon laquelle les coureurs de fond obligatoires (<em>obligatory runners<\/em>) pr\u00e9sentaient un profil psychologique, comportemental et familial quasi superposable \u00e0 celui des patientes souffrant d&rsquo;anorexie mentale, allant jusqu&rsquo;\u00e0 qualifier cette pratique de \u00ab variante masculine de l&rsquo;anorexie \u00bb. Bien que vivement critiqu\u00e9e pour son caract\u00e8re r\u00e9ducteur, cette recherche eut le m\u00e9rite d&rsquo;ancrer durablement l&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;exercice compulsif au sein de la psychopathologie clinique.<\/p>\n<p>Au milieu des ann\u00e9es 1990, le psychiatre britannique David Veale proposa une distinction th\u00e9orique et clinique cruciale, toujours valide aujourd&rsquo;hui, entre d\u00e9pendance primaire et secondaire \u00e0 l&rsquo;exercice. Cette clarification s\u00e9miologique permit d&rsquo;isoler les formes o\u00f9 l&rsquo;exercice constitue la pathologie originelle (d\u00e9pendance primaire) de celles o\u00f9 il n&rsquo;est qu&rsquo;un m\u00e9canisme compensatoire secondaire au service du contr\u00f4le de la corpulence au sein d&rsquo;une anorexie ou d&rsquo;une boulimie nerveuse.<\/p>\n<p>Durant les deux d\u00e9cennies suivantes, les travaux de chercheurs tels qu&rsquo;Heather Hausenblas, Danielle Symons Downs, Mark Griffiths et Caroline Davis ont permis d&rsquo;affiner la m\u00e9trologie de ce comportement, de d\u00e9crypter ses substrats neurobiologiques et de concevoir des outils d&rsquo;\u00e9valuation valid\u00e9s internationalement, bien que le trouble demeure \u00e0 ce jour exclu en tant qu&rsquo;entit\u00e9 diagnostique autonome du DSM-5 et de la CIM-11.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension psychopathologique de l&rsquo;exercice compulsif repose sur plusieurs \u00e9chafaudages th\u00e9oriques compl\u00e9mentaires issus de la psychologie cognitive, des neurosciences comportementales et des th\u00e9ories de la r\u00e9gulation \u00e9motionnelle.<\/p>\n<p>Le mod\u00e8le cognitivo-comportemental transdiagnostique, initialement conceptualis\u00e9 par Christopher Fairburn et d\u00e9velopp\u00e9 dans le champ du sport par Caroline Davis, sugg\u00e8re que l&rsquo;exercice compulsif s&rsquo;articule autour de croyances dysfonctionnelles profondes concernant le contr\u00f4le du corps, la performance et l&rsquo;intol\u00e9rance aux \u00e9motions n\u00e9gatives. Dans ce sch\u00e9ma, l&rsquo;activit\u00e9 physique remplit deux fonctions distinctes : une fonction instrumentale de modification de l&rsquo;apparence physique et une fonction de r\u00e9gulation affective. L&rsquo;individu s&rsquo;enferme dans un r\u00e9seau rigide de r\u00e8gles cognitives (\u00ab Si je ne cours pas 15 kilom\u00e8tres, je suis faible et coupable \u00bb) dont l&rsquo;application stricte pr\u00e9vient la survenue de cognitions catastrophiques sur soi.<\/p>\n<p>Sur le plan neurobiologique, le mod\u00e8le de l&rsquo;addiction comportementale met en exergue le r\u00f4le fondamental du syst\u00e8me de r\u00e9compense m\u00e9solimbique dopaminergique et du syst\u00e8me des r\u00e9cepteurs opio\u00efdes et cannabino\u00efdes endog\u00e8nes. L&rsquo;effort physique intense stimule la lib\u00e9ration d&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Endorphine\">endorphines<\/a>, de dopamine et d&rsquo;anandamide, produisant un \u00e9tat d&rsquo;euphorie et de s\u00e9dation de la douleur physique et morale, souvent qualifi\u00e9 dans la litt\u00e9rature sportive de \u00ab high du coureur \u00bb. Avec la r\u00e9p\u00e9tition chronique de l&rsquo;effort, des ph\u00e9nom\u00e8nes de tol\u00e9rance et de d\u00e9sensibilisation des r\u00e9cepteurs se mettent en place, contraignant l&rsquo;individu \u00e0 accro\u00eetre ind\u00e9finiment la dose d&rsquo;exercice pour obtenir le m\u00eame apaisement neurochimique, sous peine de ressentir un \u00e9tat de d\u00e9pl\u00e9tion \u00e9motionnelle insoutenable.<\/p>\n<p>Le mod\u00e8le de l&rsquo;affect n\u00e9gatif et du renforcement d&rsquo;\u00e9vitement soutient quant \u00e0 lui que les personnes vuln\u00e9rables \u00e0 l&rsquo;exercice compulsif pr\u00e9sentent des d\u00e9ficits majeurs en mati\u00e8re de strat\u00e9gies d&rsquo;adaptation (<em>coping<\/em>) et de r\u00e9gulation cognitive des \u00e9motions. Face au stress relationnel, \u00e0 l&rsquo;angoisse d&rsquo;abandon ou \u00e0 des micro-traumatismes quotidiens, l&rsquo;organisme utilise l&rsquo;\u00e9puisement physique comme un anesth\u00e9siant \u00e9motionnel efficace. L&rsquo;hyperactivit\u00e9 motrice permet de saturer l&rsquo;espace de la conscience r\u00e9flexive, court-circuitant ainsi toute \u00e9laboration mentale douloureuse par l&rsquo;irruption du bruit physiologique de l&rsquo;effort.<\/p>\n<p>Enfin, la th\u00e9orie de l&rsquo;autod\u00e9termination de Deci et Ryan, adapt\u00e9e au cadre de la passion par Robert Vallerand, oppose la passion harmonieuse \u00e0 la passion obsessionnelle. Dans l&rsquo;exercice compulsif, la pratique sportive s&rsquo;enracine exclusivement dans une passion obsessionnelle : l&rsquo;activit\u00e9 n&rsquo;est pas librement int\u00e9gr\u00e9e au sein d&rsquo;une identit\u00e9 plurielle \u00e9quilibr\u00e9e, mais submerge la totalit\u00e9 du moi. L&rsquo;estime de soi devient contingente \u00e0 l&rsquo;accomplissement de la performance physique, instaurant un \u00e9quilibre narcissique d&rsquo;une fragilit\u00e9 absolue.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, typologies et dimensions<\/h3>\n<p>L&rsquo;exercice compulsif ne se r\u00e9sume pas \u00e0 un bloc monolithique ; il se d\u00e9compose en dimensions psychopathologiques pr\u00e9cises et s&rsquo;exprime \u00e0 travers diff\u00e9rentes typologies cliniques :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Distinction primaire versus secondaire (classification de Veale) :<\/strong> Dans la forme primaire, le comportement d&rsquo;exercice constitue le trouble central primitif, poursuivi initialement pour le d\u00e9passement de soi, l&rsquo;euphorie motrice ou l&rsquo;apaisement du stress, en l&rsquo;absence de trouble des conduites alimentaires sous-jacent. Dans la forme secondaire, l&rsquo;exercice compulsif s&rsquo;inscrit au service exclusif d&rsquo;un trouble alimentaire av\u00e9r\u00e9 (<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Anorexie_mentale\">anorexie mentale<\/a> ou boulimie), fonctionnant comme une m\u00e9thode purgative ou compensatoire majeure pour \u00e9liminer les calories consomm\u00e9es.<\/li>\n<li><strong>Composantes comportementales et addictives (mod\u00e8le de Griffiths) :<\/strong>\n<ul>\n<li><em>Pr\u00e9dominance (salience) :<\/em> L&rsquo;exercice physique accapare l&rsquo;ensemble des pens\u00e9es, sentiments et comportements de l&rsquo;individu, rel\u00e9guant au second plan tous les autres aspects de son existence.<\/li>\n<li><em>Modification de l&rsquo;humeur :<\/em> Utilisation d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e de la s\u00e9ance sportive pour alt\u00e9rer les \u00e9tats affectifs aversifs ou induire un engourdissement \u00e9motionnel.<\/li>\n<li><em>Tol\u00e9rance :<\/em> N\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;augmenter continuellement la dur\u00e9e, la fr\u00e9quence ou l&rsquo;intensit\u00e9 des sessions d&rsquo;entra\u00eenement pour atteindre l&rsquo;effet de soulagement recherch\u00e9.<\/li>\n<li><em>Sympt\u00f4mes de sevrage :<\/em> D\u00e9clenchement rapide de sympt\u00f4mes psychiques (irritabilit\u00e9, insomnie, anxi\u00e9t\u00e9 aigu\u00eb, dysphorie) et physiques lors de toute interruption involontaire de la pratique.<\/li>\n<li><em>Conflits interpersonnels et intrapsychiques :<\/em> Tensions manifestes avec l&rsquo;entourage, sacrifices conjugaux ou professionnels, et tiraillements internes face \u00e0 la perte de contr\u00f4le sur le volume d&rsquo;exercice.<\/li>\n<li><em>Rechute :<\/em> Tendance r\u00e9currente et rapide \u00e0 r\u00e9instaurer des volumes d&rsquo;exercice massifs et pathologiques apr\u00e8s des p\u00e9riodes d&rsquo;arr\u00eat forc\u00e9 ou de tentative de r\u00e9duction.<\/li>\n<\/ul>\n<\/li>\n<li><strong>Dimensions psychom\u00e9triques du test d&rsquo;exercice compulsif (CET) :<\/strong>\n<ul>\n<li><em>\u00c9vitement des affects n\u00e9gatifs et soulagement de la culpabilit\u00e9 :<\/em> Besoin imp\u00e9rieux de s&rsquo;entra\u00eener pour faire taire le sentiment de honte et l&rsquo;angoisse interne.<\/li>\n<li><em>Contr\u00f4le du poids et de la silhouette :<\/em> Utilisation cibl\u00e9e de la d\u00e9pense motrice pour modifier la masse grasse ou la composition corporelle.<\/li>\n<li><em>R\u00e8gles rigides d&rsquo;exercice :<\/em> Soumission inflexible \u00e0 des programmes stricts ne tol\u00e9rant aucun am\u00e9nagement.<\/li>\n<li><em>Exercice pour l&rsquo;am\u00e9lioration de l&rsquo;humeur :<\/em> Recherche syst\u00e9matique d&rsquo;une \u00e9l\u00e9vation de l&rsquo;\u00e9tat affectif de base par l&rsquo;effort.<\/li>\n<li><em>Absence de plaisir :<\/em> Poursuite machinale de l&rsquo;entra\u00eenement alors m\u00eame que toute satisfaction esth\u00e9tique ou r\u00e9cr\u00e9ative a totalement disparu.<\/li>\n<\/ul>\n<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Afin de mieux appr\u00e9hender la r\u00e9alit\u00e9 clinique de l&rsquo;exercice compulsif, deux tableaux distincts permettent d&rsquo;illustrer la vari\u00e9t\u00e9 de ses manifestations quotidiennes.<\/p>\n<p><strong>Vignette clinique 1 : L&rsquo;exercice compulsif secondaire dans le cadre de l&rsquo;anorexie mentale atypique.<\/strong><br \/>Camille, 21 ans, \u00e9tudiante en droit, est adress\u00e9e \u00e0 une consultation sp\u00e9cialis\u00e9e en raison d&rsquo;une baisse spectaculaire de ses r\u00e9sultats universitaires et d&rsquo;un isolement social prononc\u00e9. Bien que son indice de masse corporelle se maintienne \u00e0 la limite inf\u00e9rieure de la normale (18,2 kg\/m\u00b2), Camille passe entre trois et quatre heures par jour \u00e0 la salle de sport, alternant tapis de course inclin\u00e9 et ergom\u00e8tre de cyclisme. Si elle est retenue par des obligations acad\u00e9miques impr\u00e9vues, elle s&rsquo;adonne la nuit \u00e0 des s\u00e9ances fr\u00e9n\u00e9tiques de flexions et de sauts dans sa chambre d&rsquo;\u00e9tudiante pour atteindre un seuil arbitraire de vingt mille pas quotidiens. Malgr\u00e9 l&rsquo;apparition d&rsquo;une p\u00e9riostite tibiale aigu\u00eb rendant la marche extr\u00eamement douloureuse, Camille refuse cat\u00e9goriquement tout repos m\u00e9dical, d\u00e9clarant qu&rsquo;une seule journ\u00e9e sans courir la rendrait \u00ab monstrueusement grasse et incapable de respirer \u00bb. Son discours refl\u00e8te une anosognosie fonctionnelle marqu\u00e9e et une panique phobique \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une immobilit\u00e9 physique per\u00e7ue comme une capitulation morale.<\/p>\n<p><strong>Vignette clinique 2 : L&rsquo;exercice compulsif primaire associ\u00e9 \u00e0 la dysmorphie musculaire.<\/strong><br \/>Julien, 32 ans, cadre sup\u00e9rieur en finance, pratique le culturisme et le renforcement musculaire depuis huit ans. Progressivement, son calendrier personnel s&rsquo;est enti\u00e8rement cal\u00e9 sur ses s\u00e9ances d&rsquo;entra\u00eenement hebdomadaires. Malgr\u00e9 une surcharge de travail substantielle et l&rsquo;imminence d&rsquo;une rupture conjugale li\u00e9e \u00e0 ses absences r\u00e9p\u00e9t\u00e9es lors des repas de famille, Julien ne manque aucune s\u00e9ance de deux heures quotidiennes. Confront\u00e9 \u00e0 une rupture partielle du tendon du grand pectoral confirm\u00e9e par imagerie m\u00e9dicale, il a continu\u00e9 \u00e0 mobiliser des charges lourdes d\u00e8s le lendemain de la consultation, expliquant qu&rsquo;il pr\u00e9f\u00e9rait \u00ab risquer une intervention chirurgicale que de perdre un millim\u00e8tre de tour de bras \u00bb. Chez Julien, l&rsquo;exercice n&rsquo;est pas vou\u00e9 \u00e0 la restriction pond\u00e9rale, mais fonctionne comme un r\u00e9gulateur absolu de son identit\u00e9 masculine et de son anxi\u00e9t\u00e9 face \u00e0 un sentiment intol\u00e9rable de vuln\u00e9rabilit\u00e9 interne.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation standardis\u00e9e de l&rsquo;exercice compulsif repose sur des auto-questionnaires psychom\u00e9triques sp\u00e9cifiquement valid\u00e9s, qui permettent de quantifier la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 du comportement et d&rsquo;en cerner les motivations sous-jacentes :<\/p>\n<p>Le <em>Compulsive Exercise Test<\/em> (CET), d\u00e9velopp\u00e9 par Taranis et ses collaborateurs en 2011, est actuellement consid\u00e9r\u00e9 comme l&rsquo;instrument de r\u00e9f\u00e9rence en milieu clinique et de recherche, particuli\u00e8rement aupr\u00e8s des populations souffrant de troubles du comportement alimentaire. Compos\u00e9 de 24 items \u00e9valu\u00e9s sur une \u00e9chelle de Likert en six points, le CET mesure cinq dimensions cl\u00e9s : l&rsquo;\u00e9vitement des affects n\u00e9gatifs, le contr\u00f4le du poids et des formes, la rigidit\u00e9 des r\u00e8gles d&rsquo;exercice, l&rsquo;am\u00e9lioration de l&rsquo;humeur et le manque de plaisir dans l&rsquo;activit\u00e9. Sa force r\u00e9side dans sa capacit\u00e9 \u00e0 identifier la fonction psychologique de l&rsquo;exercice au-del\u00e0 de sa simple fr\u00e9quence.<\/p>\n<p>L&rsquo;<em>Exercise Addiction Inventory<\/em> (EAI), con\u00e7u par Terry, Szabo et Griffiths en 2004, s&rsquo;appuie directement sur les crit\u00e8res universels des addictions comportementales. Ce court questionnaire de six items \u00e9value la pr\u00e9dominance, le conflit, la modification de l&rsquo;humeur, la tol\u00e9rance, le sevrage et la rechute. Un score total sup\u00e9rieur ou \u00e9gal \u00e0 24 signale un risque majeur d&rsquo;addiction \u00e0 l&rsquo;exercice, faisant de cet outil un dispositif de d\u00e9pistage \u00e9pid\u00e9miologique d&rsquo;une redoutable efficacit\u00e9.<\/p>\n<p>L&rsquo;<em>Exercise Dependence Scale<\/em> (EDS-R), \u00e9labor\u00e9e par Downs, Hausenblas et Nigg (2004), applique de fa\u00e7on rigoureuse les crit\u00e8res diagnostiques du sevrage et de la d\u00e9pendance aux substances du DSM-IV au domaine de l&rsquo;activit\u00e9 sportive. Comprenant 21 items, elle permet de classer les sujets en trois cat\u00e9gories cliniques distinctes : \u00ab d\u00e9pendant \u00e0 l&rsquo;exercice \u00bb, \u00ab symptomatique mais non d\u00e9pendant \u00bb, et \u00ab asymptomatique \u00bb.<\/p>\n<p>Dans le processus d&rsquo;\u00e9valuation diagnostique, le clinicien doit imp\u00e9rativement compl\u00e9ter ces auto-questionnaires par un entretien s\u00e9miologique approfondi explorant l&rsquo;historique de la pratique, les compensations nutritionnelles associ\u00e9es, les blessures ant\u00e9rieures dissimul\u00e9es, ainsi qu&rsquo;un bilan somatique complet incluant des dosages sanguins et une exploration cardiaque si un surentra\u00eenement ou un \u00e9tat de d\u00e9ficit \u00e9nerg\u00e9tique relatif est suspect\u00e9.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La d\u00e9tection et la prise en charge de l&rsquo;exercice compulsif constituent un enjeu m\u00e9dical, psychologique et \u00e9ducatif de premier ordre. Dans le domaine clinique, l&rsquo;exercice compulsif constitue un facteur pronostique p\u00e9joratif notoire : chez les patients pris en charge pour un trouble alimentaire, la persistance d&rsquo;une activit\u00e9 physique compulsive est corr\u00e9l\u00e9e de fa\u00e7on robuste \u00e0 des dur\u00e9es d&rsquo;hospitalisation significativement plus longues, \u00e0 un taux de rechute plus \u00e9lev\u00e9 et \u00e0 une majoration du risque suicidaire.<\/p>\n<p>Les approches th\u00e9rapeutiques actuelles s&rsquo;\u00e9loignent de l&rsquo;interdiction brutale et d\u00e9finitive de l&rsquo;activit\u00e9 physique, qui s&rsquo;av\u00e8re le plus souvent inefficace et g\u00e9n\u00e9ratrice de rupture de l&rsquo;alliance th\u00e9rapeutique. Les th\u00e9rapies cognitivo-comportementales de troisi\u00e8me vague (TCC), notamment la th\u00e9rapie d&rsquo;acceptation et d&rsquo;engagement (ACT) et la th\u00e9rapie comportementale dialectique (TCD), ont montr\u00e9 une r\u00e9elle efficacit\u00e9 pour aider les patients \u00e0 tol\u00e9rer l&rsquo;inconfort \u00e9motionnel sans recourir \u00e0 l&rsquo;\u00e9chappatoire somatique de l&rsquo;exercice.<\/p>\n<p>L&rsquo;intervention psychoth\u00e9rapeutique s&rsquo;attache \u00e0 d\u00e9construire les distorsions cognitives relatives au m\u00e9tabolisme, \u00e0 la valeur personnelle et \u00e0 la r\u00e9gulation du poids, tout en introduisant progressivement des s\u00e9ances de r\u00e9\u00e9ducation au mouvement fond\u00e9es sur l&rsquo;int\u00e9roception et la pleine conscience. L&rsquo;objectif clinique est d&rsquo;op\u00e9rer une transition th\u00e9rapeutique fondamentale : faire passer le sujet d&rsquo;un exercice \u00ab compulsif, quantifi\u00e9 et punitif \u00bb \u00e0 un exercice \u00ab intuitif, incarn\u00e9 et r\u00e9parateur \u00bb.<\/p>\n<p>Dans le milieu du sport de haut niveau et de la pr\u00e9paration physique, la sensibilisation des entra\u00eeneurs et du personnel m\u00e9dical est primordiale pour rep\u00e9rer le glissement pathologique d&rsquo;athl\u00e8tes qui masquent leur compulsion sous les dehors valoris\u00e9s du professionnalisme ou de l&rsquo;abn\u00e9gation sportive, pr\u00e9venant ainsi l&rsquo;apparition du syndrome de d\u00e9ficit \u00e9nerg\u00e9tique relatif dans le sport (RED-S).<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>Les investigations \u00e9pid\u00e9miologiques contemporaines r\u00e9v\u00e8lent que la pr\u00e9valence de l&rsquo;exercice compulsif varie consid\u00e9rablement selon les populations investigu\u00e9es et les instruments m\u00e9trologiques mobilis\u00e9s. Dans la population g\u00e9n\u00e9rale s&rsquo;adonnant \u00e0 une activit\u00e9 sportive de loisir, le taux de d\u00e9pendance av\u00e9r\u00e9e ou d&rsquo;exercice hautement compulsif est estim\u00e9 entre 3 % et 7 %. En revanche, ce chiffre grimpe pour atteindre 20 % \u00e0 45 % au sein de cohortes sp\u00e9cialis\u00e9es, telles que les marathoniens, les triathl\u00e8tes d&rsquo;ultra-endurance et les adeptes de fitness intensif ou de cross-training.<\/p>\n<p>Les recherches empiriques men\u00e9es chez les patientes hospitalis\u00e9es pour anorexie mentale rapportent des taux d&rsquo;exercice compulsif spectaculaires, compris entre 40 % et 80 % selon les crit\u00e8res retenus. Des \u00e9tudes longitudinales ont mis en \u00e9vidence que l&rsquo;hyperactivit\u00e9 physique pr\u00e9c\u00e8de fr\u00e9quemment le d\u00e9but de la restriction alimentaire drastique, sugg\u00e9rant l&rsquo;existence d&rsquo;une vuln\u00e9rabilit\u00e9 neuro-comportementale partag\u00e9e impliquant l&rsquo;axe corticotrope et la transmission s\u00e9rotoninergique et dopaminergique.<\/p>\n<p>Les \u00e9tudes de neuro-imagerie fonctionnelle ont commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9clairer les circuits c\u00e9r\u00e9braux sous-tendant l&rsquo;exercice compulsif. Lors de l&rsquo;exposition \u00e0 des stimuli visuels li\u00e9s au repos ou \u00e0 l&rsquo;interruption de l&rsquo;exercice, les individus pr\u00e9sentant des scores \u00e9lev\u00e9s au CET manifestent une hyperactivit\u00e9 au niveau de l&rsquo;insula ant\u00e9rieure et du cortex cingulaire ant\u00e9rieur \u2014 des r\u00e9gions impliqu\u00e9es dans le traitement de la douleur psychologique, de l&rsquo;intol\u00e9rance \u00e0 l&rsquo;incertitude et de la dissonance cognitive \u2014 attestant du caract\u00e8re anxiog\u00e8ne profond que rev\u00eat la perspective de l&rsquo;inactivit\u00e9 physique.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations socioculturelles<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9mergence et la p\u00e9rennisation de l&rsquo;exercice compulsif ne sauraient \u00eatre dissoci\u00e9es des matrices socioculturelles des soci\u00e9t\u00e9s occidentalis\u00e9es contemporaines. La valorisation omnipr\u00e9sente de l&rsquo;injonction au \u00ab bien-\u00eatre \u00bb, de l&rsquo;amincissement normatif et de l&rsquo;orthorexie comportementale a engendr\u00e9 un climat propice \u00e0 la pathologisation silencieuse de l&rsquo;effort physique.<\/p>\n<p>Les r\u00e9seaux sociaux ont amplifi\u00e9 ce ph\u00e9nom\u00e8ne par le biais de la tendance \u00ab fitspiration \u00bb, qui associe r\u00e9guli\u00e8rement des images de corps \u00e9macies ou hyper-muscl\u00e9s \u00e0 des devises incitant \u00e0 d\u00e9passer ses limites physiologiques au m\u00e9pris de la douleur. Ce matraquage visuel favorise la comparaison sociale ascendante, le sentiment d&rsquo;inad\u00e9quation corporelle et l&rsquo;internalisation pr\u00e9coce de mod\u00e8les physiques irr\u00e9alistes chez les adolescents et les jeunes adultes.<\/p>\n<p>Par ailleurs, la pr\u00e9sentation clinique de l&rsquo;exercice compulsif est fortement modul\u00e9e par le genre. Alors que chez les femmes, la compulsion s&rsquo;articule pr\u00e9f\u00e9rentiellement autour de la perte calorique, de l&rsquo;affinement de la silhouette et d&rsquo;activit\u00e9s cardio-respiratoires r\u00e9p\u00e9titives (course, cours collectifs rythm\u00e9s), elle prend chez les hommes une teinte plus volontiers tourn\u00e9e vers la qu\u00eate de masse maigre, d&rsquo;hypertrophie musculaire et de rigueur martiale, se manifestant \u00e0 travers la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Dysmorphie_musculaire\">dysmorphie musculaire<\/a> (ou bigorexie), bien que ces fronti\u00e8res genr\u00e9es tendent \u00e0 s&rsquo;estomper progressivement.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites<\/h3>\n<p>La nosologie de l&rsquo;exercice compulsif fait l&rsquo;objet de vifs d\u00e9bats au sein de la communaut\u00e9 scientifique internationale. La principale controverse r\u00e9side dans l&rsquo;absence d&rsquo;inscription de ce tableau clinique au titre d&rsquo;entit\u00e9 diagnostique ind\u00e9pendante dans les manuels de r\u00e9f\u00e9rence que sont le DSM-5-TR de l&rsquo;Association am\u00e9ricaine de psychiatrie et la CIM-11 de l&rsquo;Organisation mondiale de la sant\u00e9.<\/p>\n<p>Les partisans de son inclusion comme addiction comportementale autonome font valoir l&rsquo;universalit\u00e9 de ses manifestations cliniques, l&rsquo;existence d&rsquo;un sevrage authentique et l&rsquo;observation de formes primaires d\u00e9nu\u00e9es de toute pr\u00e9occupation corporelle ou alimentaire. \u00c0 l&rsquo;inverse, les opposants soulignent le risque permanent d&rsquo;inflation diagnostique et de sur-pathologisation d&rsquo;un comportement sain, soulignant qu&rsquo;il est malais\u00e9 d&rsquo;\u00e9tablir un seuil empirique universel s\u00e9parant une pratique passionn\u00e9e hautement assidue d&rsquo;un trouble psychiatrique av\u00e9r\u00e9.<\/p>\n<p>Une seconde divergence th\u00e9orique oppose les tenants d&rsquo;un ancrage exclusif dans le spectre des troubles obsessionnels compulsifs aux partisans du paradigme addictologique. Si l&rsquo;exercice compulsif partage avec les compulsions du TOC la finalit\u00e9 d&rsquo;annuler ou de soulager une anxi\u00e9t\u00e9 pr\u00e9existante par un acte r\u00e9p\u00e9titif, il s&rsquo;en distingue par le fait que l&rsquo;effort physique procure, du moins dans les premi\u00e8res phases de la pratique, un plaisir et une gratification identitaire marqu\u00e9s, ce qui rapproche davantage le ph\u00e9nom\u00e8ne des assu\u00e9tudes comportementales.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions conceptuelles<\/h3>\n<p>La rigueur clinique exige de distinguer clairement l&rsquo;exercice compulsif de notions voisines avec lesquelles il est fr\u00e9quemment confondu :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Dysmorphie musculaire (ou bigorexie) :<\/strong> Sous-cat\u00e9gorie du trouble obsessionnel de l&rsquo;image corporelle (dysmorphophobie) caract\u00e9ris\u00e9e par la croyance erron\u00e9e d&rsquo;\u00eatre insuffisamment muscl\u00e9 ou corporellement ch\u00e9tif. L&rsquo;exercice compulsif de musculation n&rsquo;est ici qu&rsquo;un moyen subordonn\u00e9 \u00e0 cette obsession de volume musculaire, tandis que l&rsquo;exercice compulsif primaire peut exister sans distorsion perceptuelle de la stature corporelle.<\/li>\n<li><strong>Anorexie athl\u00e9tique :<\/strong> Conduite caract\u00e9ris\u00e9e par une r\u00e9duction d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e du poids corporel et de la masse grasse exclusivement destin\u00e9e \u00e0 optimiser des performances athl\u00e9tiques imm\u00e9diates dans un sport \u00e0 cat\u00e9gorie de poids ou d&rsquo;esth\u00e9tique, sans correspondre d&#8217;embl\u00e9e \u00e0 une n\u00e9vrose anorexique classique.<\/li>\n<li><strong>Syndrome de surentra\u00eenement :<\/strong> \u00c9tat physiologique d&rsquo;\u00e9puisement neuro-endocrinien cons\u00e9cutif \u00e0 un d\u00e9s\u00e9quilibre persistant entre le volume d&rsquo;entra\u00eenement physique et les p\u00e9riodes de r\u00e9cup\u00e9ration biologique. Le surentra\u00eenement est une cons\u00e9quence physiologique d&rsquo;une mauvaise gestion de l&rsquo;effort, alors que l&rsquo;exercice compulsif est une pathologie psychologique motivationnelle qui peut ou non aboutir \u00e0 un surentra\u00eenement av\u00e9r\u00e9.<\/li>\n<li><strong>Passion harmonieuse vs passion obsessionnelle :<\/strong> Concept issu de la psychologie positive distinguant l&rsquo;engagement sportif profond mais fluide, o\u00f9 l&rsquo;individu conserve le contr\u00f4le de sa pratique et en retire un \u00e9panouissement global, de la passion obsessionnelle o\u00f9 l&rsquo;activit\u00e9 sportive s&#8217;empare du sujet et d\u00e9truit les autres dimensions de son identit\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. R\u00e9sum\u00e9 et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>L&rsquo;exercice compulsif s&rsquo;affirme comme une entit\u00e9 psychopathologique complexe et invalidante, caract\u00e9ris\u00e9e par un engagement corporel inflexible maintenu en d\u00e9pit de dommages physiques, relationnels et sociaux majeurs. Principalement dict\u00e9 par une m\u00e9canique de renforcement n\u00e9gatif visant l&rsquo;\u00e9vitement d&rsquo;affects douloureux et de sentiments massifs de culpabilit\u00e9, ce comportement d\u00e9passe de tr\u00e8s loin la simple recherche d&rsquo;une performance sportive ou d&rsquo;une silhouette avantageuse.<\/p>\n<p>Fr\u00e9quemment associ\u00e9 aux troubles des conduites alimentaires sous la forme d&rsquo;un m\u00e9canisme compensatoire de purge calorique (d\u00e9pendance secondaire), il peut \u00e9galement se d\u00e9ployer de mani\u00e8re primaire comme une v\u00e9ritable addiction comportementale, pi\u00e9geant le pratiquant dans une spirale de tol\u00e9rance neurochimique et d&rsquo;intol\u00e9rance psychologique au repos.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation rigoureuse de ce trouble repose sur des instruments valid\u00e9s \u00e0 l&rsquo;instar du <em>Compulsive Exercise Test<\/em> (CET), permettant d&rsquo;appr\u00e9hender la finalit\u00e9 psychologique sous-jacente \u00e0 la motricit\u00e9. Sa prise en charge th\u00e9rapeutique exige une collaboration pluridisciplinaire m\u00e9ticuleuse, combinant th\u00e9rapies cognitivo-comportementales, travail sur l&rsquo;image corporelle et r\u00e9\u00e9ducation somatique, afin de r\u00e9concilier l&rsquo;individu avec un mouvement lib\u00e9r\u00e9 de la contrainte, restituant au corps son statut de sujet vivant plut\u00f4t que d&rsquo;instrument asservi.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Baekeland, F. (1970). Exercise deprivation: Sleep and psychological reactions. <em>Archives of General Psychiatry<\/em>, 22(4), 365-369. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1001\/archpsyc.1970.01740280077014\">https:\/\/doi.org\/10.1001\/archpsyc.1970.01740280077014<\/a><\/li>\n<li>Davis, C., Katzman, D. K., Kaptein, S., Kirsh, C., Brewer, H., Kalmbach, K., Olmsted, M. P., Woodside, D. B., &#038; Kaplan, A. S. (1997). The prevalence of high-level exercise in the eating disorders: Etiological implications. <em>Comprehensive Psychiatry<\/em>, 38(6), 321-326. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0010-440X(97)90091-6\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0010-440X(97)90091-6<\/a><\/li>\n<li>Fairburn, C. G., Cooper, Z., &#038; Shafran, R. (2003). Cognitive behaviour therapy for eating disorders: A \u00ab\u00a0transdiagnostic\u00a0\u00bb theory and treatment strategy. <em>Behaviour Research and Therapy<\/em>, 41(5), 509-528. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0005-7967(02)00088-8\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0005-7967(02)00088-8<\/a><\/li>\n<li>Hausenblas, H. A., &#038; Downs, D. S. (2002). How much is too much? The development and validation of the Exercise Dependence Scale. <em>Psychology and Health<\/em>, 17(4), 387-404. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1080\/0887044022000004894\">https:\/\/doi.org\/10.1080\/0887044022000004894<\/a><\/li>\n<li>Morgan, W. P. (1979). Negative addiction in runners. <em>The Physician and Sportsmedicine<\/em>, 7(2), 57-70. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1080\/00913847.1979.11710824\">https:\/\/doi.org\/10.1080\/00913847.1979.11710824<\/a><\/li>\n<li>Taranis, L., Touyz, S., &#038; Meyer, C. (2011). Modeling the components of compulsive exercise in eating disorders: Further development of the Compulsive Exercise Test (CET). <em>European Eating Disorders Review<\/em>, 19(3), 209-215. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1002\/erv.1008\">https:\/\/doi.org\/10.1002\/erv.1008<\/a><\/li>\n<li>Terry, A., Szabo, A., &#038; Griffiths, M. (2004). The Exercise Addiction Inventory: A new brief screening tool. <em>Addiction Research &#038; Theory<\/em>, 12(5), 489-499. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1080\/16066350310001637363\">https:\/\/doi.org\/10.1080\/16066350310001637363<\/a><\/li>\n<li>Veale, D. (1995). Does exercise dependence exist? In J. Annett, B. Cripps, &#038; H. Steinberg (Eds.), <em>Exercise Addiction: Motivation for Participation in Sport and Exercise<\/em> (pp. 1-5). British Psychological Society.<\/li>\n<li>Yates, A., Leehey, K., &#038; Shisslak, C. M. (1983). Running\u2014an analogue of anorexia?. <em>New England Journal of Medicine<\/em>, 308(5), 251-255. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1056\/NEJM198302033080504\">https:\/\/doi.org\/10.1056\/NEJM198302033080504<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;exercice compulsif d\u00e9signe un engagement physique irr\u00e9pressible et rigide poursuivi malgr\u00e9 la douleur ou l&rsquo;\u00e9puisement. 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