{"id":24220,"date":"2026-11-01T11:59:23","date_gmt":"2026-11-01T11:59:23","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=phrase-coordonnee-syntaxe-cognition"},"modified":"2026-11-01T11:59:23","modified_gmt":"2026-11-01T11:59:23","slug":"phrase-coordonnee-syntaxe-cognition","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=phrase-coordonnee-syntaxe-cognition","title":{"rendered":"Phrase coordonn\u00e9e : syntaxe et cognition"},"content":{"rendered":"<p>La structuration de la pens\u00e9e humaine repose intrins\u00e8quement sur la capacit\u00e9 du syst\u00e8me cognitif \u00e0 assembler des propositions \u00e9l\u00e9mentaires en ensembles plus vastes et coh\u00e9rents. Au c\u0153ur de cette dynamique expressive, la phrase coordonn\u00e9e constitue une modalit\u00e9 architecturale fondamentale permettant d&rsquo;articuler deux ou plusieurs unit\u00e9s pr\u00e9dicatives autonomes tout en pr\u00e9servant leur \u00e9quilibre syntaxique. Loin d&rsquo;\u00eatre un simple artifice grammatical, cette forme discursive mobilise des m\u00e9canismes psycholinguistiques complexes li\u00e9s \u00e0 la m\u00e9moire de travail, \u00e0 la planification motrice du discours et \u00e0 la r\u00e9solution des relations s\u00e9mantiques en temps r\u00e9el.<\/p>\n<h2>Phrase coordonn\u00e9e (ou phrase complexe par coordination)<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>En linguistique et en <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Psycholinguistique\">psycholinguistique<\/a>, la phrase coordonn\u00e9e d\u00e9signe une structure phrastique complexe constitu\u00e9e d&rsquo;au moins deux propositions ind\u00e9pendantes syntaxiquement \u00e9quivalentes, reli\u00e9es entre elles par un coordonnant (conjonction de coordination ou adverbe de liaison) ou par une ponctuation disjonctive marquant la juxtaposition parataxique. Chacune des propositions constitutives poss\u00e8de une autonomie pr\u00e9dicative compl\u00e8te, c&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo;elle est en mesure de fonctionner de mani\u00e8re isol\u00e9e comme une phrase simple compl\u00e8te sans violation des contraintes grammaticales fondamentales.<\/p>\n<p>D&rsquo;un point de vue cognitif, la phrase coordonn\u00e9e refl\u00e8te une strat\u00e9gie de lin\u00e9arisation de l&rsquo;information o\u00f9 le locuteur associe des contenus propositionnels sur un axe horizontal, sans hi\u00e9rarchie de d\u00e9pendance structurelle asym\u00e9trique telle qu&rsquo;on l&rsquo;observe dans la subordination. Cette parit\u00e9 formelle n&rsquo;exclut cependant pas l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;asym\u00e9tries pragmatiques ou temporelles profondes, faisant de la coordination un objet d&rsquo;\u00e9tude privil\u00e9gi\u00e9 pour analyser la charge cognitive, les heuristiques de compr\u00e9hension et l&rsquo;encodage discursif.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;analyse du traitement du langage, elle se distingue de la phrase simple par la multiplicit\u00e9 de ses noyaux verbaux finis et de la phrase subordonn\u00e9e par l&rsquo;absence d&rsquo;ench\u00e2ssement r\u00e9gissant d&rsquo;une matrice sur un constituant domin\u00e9. Elle illustre l&rsquo;un des moyens les plus \u00e9l\u00e9mentaires et polyvalents dont disposent les locuteurs pour signifier la contigu\u00eft\u00e9, le contraste, l&rsquo;alternative ou la causalit\u00e9 logique entre plusieurs \u00e9tats de choses.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origines linguistiques<\/h3>\n<p>Le syntagme \u00ab phrase coordonn\u00e9e \u00bb trouve ses racines dans le vocabulaire grammatical h\u00e9rit\u00e9 de la tradition gr\u00e9co-latine. Le vocable \u00ab phrase \u00bb proc\u00e8de du grec ancien <em>phrasis<\/em> (\u03c6\u03c1\u03ac\u03c3\u03b9\u03c2), qui d\u00e9signait initialement la diction, l&rsquo;\u00e9locution, la mani\u00e8re de s&rsquo;exprimer ou la tournure stylistique, lui-m\u00eame d\u00e9riv\u00e9 du verbe <em>phrazein<\/em> (\u03c6\u03c1\u03ac\u03b6\u03b5\u03b9\u03bd), signifier, faire comprendre ou m\u00e9diter. Ce terme a progressivement \u00e9volu\u00e9 pour caract\u00e9riser une unit\u00e9 textuelle close munie d&rsquo;un sens achev\u00e9.<\/p>\n<p>Le qualificatif \u00ab coordonn\u00e9e \u00bb d\u00e9rive du bas-latin <em>coordinatio<\/em>, form\u00e9 par l&rsquo;adjonction du pr\u00e9fixe associatif <em>co-<\/em> (variante de <em>cum<\/em>, signifiant \u00ab avec \u00bb ou \u00ab ensemble \u00bb) et du substantif <em>ordinatio<\/em>, d\u00e9riv\u00e9 d&rsquo;<em>ordo<\/em> (le rang, la s\u00e9rie, l&rsquo;agencement m\u00e9thodique). Litt\u00e9ralement, la coordination d\u00e9signe donc l&rsquo;acte d&rsquo;ordonner de concert, de placer des \u00e9l\u00e9ments au m\u00eame rang organisationnel ou d&rsquo;instituer un alignement sans pr\u00e9s\u00e9ance statutaire.<\/p>\n<p>L&rsquo;introduction de ce concept dans les sciences du langage modernes s&rsquo;est consolid\u00e9e aux XVIIe et XVIIIe si\u00e8cles lors des travaux sur la grammaire g\u00e9n\u00e9rale et raisonn\u00e9e, notamment au sein de l&rsquo;\u00c9cole de Port-Royal, avant d&rsquo;\u00eatre formalis\u00e9e par la tradition philologique du XIXe si\u00e8cle pour distinguer m\u00e9thodiquement l&rsquo;hypotaxe (subordination hi\u00e9rarchique) de la parataxe et de la synd\u00e8se coordinative. Le concept a ensuite \u00e9t\u00e9 import\u00e9 au milieu du XXe si\u00e8cle dans les paradigmes computationnels et cognitivistes pour mod\u00e9liser le co\u00fbt de calcul propositionnel dans l&rsquo;architecture mentale humaine.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Sur le plan morphosyntaxique, la phrase coordonn\u00e9e est une cat\u00e9gorie syntagmatique majeure relevant des phrases complexes multipropositionnelles. En fran\u00e7ais standard, son armature prototypique repose sur la formule syntaxique canonique : [Proposition 1] + [Coordonnant] + [Proposition 2]. Les coordonnants prototypiques regroupent la classe ferm\u00e9e des conjonctions de coordination (<em>mais, ou, et, donc, or, ni, car<\/em>), auxquelles s&rsquo;agr\u00e8gent des adverbes conjonctifs ou connecteurs argumentatifs tels que <em>toutefois, n\u00e9anmoins, cependant, par cons\u00e9quent<\/em> ou <em>en revanche<\/em>.<\/p>\n<p>Sur le plan phon\u00e9tique et prosodique, la production d&rsquo;une phrase coordonn\u00e9e se caract\u00e9rise par des contours m\u00e9lodiques hautement r\u00e9gul\u00e9s. La fronti\u00e8re d\u00e9limitant la premi\u00e8re proposition ind\u00e9pendante de la conjonction coordinative s&rsquo;accompagne classiquement d&rsquo;une mont\u00e9e intonative de continuation majeure (<em>continuation rise<\/em>), d&rsquo;un allongement syllabique pr\u00e9-pausal et d&rsquo;une rupture du contour de fr\u00e9quence fondamentale (F0). Cette c\u00e9sure prosodique permet au syst\u00e8me auditif de l&rsquo;allocutaire d&rsquo;effectuer la segmentation syntagmatique requise.<\/p>\n<p>La pr\u00e9sence du morph\u00e8me de coordination d\u00e9clenche ensuite un r\u00e9ajustement intonatif (<em>pitch reset<\/em>), suivi d&rsquo;une trajectoire prosodique descendante terminale \u00e0 la fin de la seconde proposition, signifiant la cl\u00f4ture de l&rsquo;acte locutoire illocutoire. Dans les cas de coordination asynd\u00e9tique (juxtaposition pure), la pause silencieuse intra-phrastique compense acoustiquement l&rsquo;absence de morph\u00e8me segmental explicite, jouant un r\u00f4le de marqueur syntactico-phonologique contraignant pour l&rsquo;analyseur perceptif (le <em>parser<\/em> mental).<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>La phrase coordonn\u00e9e soul\u00e8ve une question th\u00e9orique centrale en linguistique cognitive : comment l&rsquo;esprit parvient-il \u00e0 combiner des propositions autonomes tout en g\u00e9n\u00e9rant une signification globale unifi\u00e9e qui d\u00e9passe la somme de ses parties ? Contrairement \u00e0 la phrase simple, qui encode un \u00e9v\u00e9nement unique centr\u00e9 sur une pr\u00e9dication nucl\u00e9aire, la phrase coordonn\u00e9e juxtapose deux espaces conceptuels distincts et contraint l&rsquo;interlocuteur \u00e0 construire une relation de coh\u00e9rence pragmatique imm\u00e9diate.<\/p>\n<p>Sur le versant computationnel du traitement langagier, l&rsquo;auditeur analyse la premi\u00e8re proposition selon les r\u00e8gles standards d&rsquo;attribution des r\u00f4les th\u00e9matiques (qui fait quoi \u00e0 qui). Arriv\u00e9 au connecteur, le syst\u00e8me de traitement syntaxique doit suspendre temporairement la d\u00e9charge m\u00e9morielle compl\u00e8te de la premi\u00e8re proposition dans la m\u00e9moire s\u00e9mantique \u00e0 long terme. La conjonction agit comme une instruction proc\u00e9durale orientant le d\u00e9codage de la seconde proposition ind\u00e9pendante. Par exemple, la pr\u00e9sence de la conjonction <em>et<\/em> instruit le syst\u00e8me d&rsquo;une adjonction cumulative ou d&rsquo;une continuit\u00e9 temporelle, tandis que <em>mais<\/em> d\u00e9clenche une r\u00e9\u00e9valuation des inf\u00e9rences g\u00e9n\u00e9r\u00e9es, imposant un co\u00fbt de r\u00e9vision \u00e9pist\u00e9mique mesurable.<\/p>\n<p>Bien que la th\u00e9orie syntaxique postule une sym\u00e9trie logique stricte (dans une alg\u00e8bre propositionnelle classique, <em>P \u2227 Q<\/em> est rigoureusement \u00e9quivalent \u00e0 <em>Q \u2227 P<\/em>), la r\u00e9alit\u00e9 psycholinguistique d\u00e9montre que la coordination en langage naturel est souvent asym\u00e9trique. Les s\u00e9quences temporelles r\u00e9elles, les liens de cause \u00e0 effet implicites et la perspective informationnelle (th\u00e8me versus rh\u00e8me) cr\u00e9ent des contraintes irr\u00e9versibles. La phrase \u00ab Le patient a ing\u00e9r\u00e9 la substance toxique et il a perdu connaissance \u00bb ne v\u00e9hicule pas la m\u00eame repr\u00e9sentation mentale que \u00ab Le patient a perdu connaissance et il a ing\u00e9r\u00e9 la substance toxique \u00bb. La coordination refl\u00e8te donc l&rsquo;incarnation temporelle et incarn\u00e9e de la cognition humaine.<\/p>\n<p>Enfin, la coordination pr\u00e9sente des contraintes structurales s\u00e9v\u00e8res quant \u00e0 l&rsquo;homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 des cat\u00e9gories associ\u00e9es. Le syst\u00e8me cognitif tol\u00e8re difficilement la coordination d&rsquo;entit\u00e9s incompatibles sur le plan conceptuel ou fonctionnel (le ph\u00e9nom\u00e8ne du zeugme mal form\u00e9 ou de la fausse coordination). Cette limitation met en lumi\u00e8re les filtres de coh\u00e9rence que la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/M%C3%A9moire_de_travail\">m\u00e9moire de travail<\/a> impose continuellement lors de l&rsquo;int\u00e9gration propositionnelle pour pr\u00e9venir les surcharges d&rsquo;interpr\u00e9tation.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de l&rsquo;appr\u00e9hension de la phrase coordonn\u00e9e refl\u00e8te les mutations m\u00e9thodologiques des sciences du langage et de l&rsquo;esprit. Dans l&rsquo;Antiquit\u00e9 classique, chez Aristote puis chez les rh\u00e9teurs romains comme Cic\u00e9ron et Quintilien, l&rsquo;attention portait principalement sur le style p\u00e9riodique versus le style coup\u00e9 ou coordonn\u00e9. La coordination \u00e9tait per\u00e7ue comme relevant de la parataxe expressive, propre au r\u00e9cit spontan\u00e9 ou \u00e0 l&rsquo;expos\u00e9 chronologique, contrastant avec l&rsquo;architecture hypotaxique jug\u00e9e plus sophistiqu\u00e9e, repr\u00e9sentative de la d\u00e9lib\u00e9ration philosophique et de la dialectique logique.<\/p>\n<p>Au XVIIe si\u00e8cle, les grammairiens de Port-Royal, impr\u00e9gn\u00e9s de cart\u00e9sianisme, analysent la coordination \u00e0 l&rsquo;aune des op\u00e9rations du jugement. Selon Antoine Arnauld et Claude Lancelot, lier deux propositions par une conjonction revient \u00e0 effectuer une op\u00e9ration mentale composite affirmant simultan\u00e9ment deux jugements distincts sous une m\u00eame tension volitive. Cette conceptualisation a pos\u00e9 les jalons de la d\u00e9composition logico-propositionnelle du langage.<\/p>\n<p>Avec l&rsquo;av\u00e8nement du structuralisme saussurien et bloomfieldien au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, la phrase coordonn\u00e9e a \u00e9t\u00e9 abord\u00e9e sous l&rsquo;angle de la combinatoire syntagmatique. Les linguistes se sont attach\u00e9s \u00e0 classifier rigoureusement les morph\u00e8mes de liaison et \u00e0 d\u00e9crire les r\u00e8gles de distribution permettant l&rsquo;accolement de syntagmes isomorphes. C&rsquo;est toutefois la r\u00e9volution de la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Grammaire_g%C3%A9n%C3%A9rative\">grammaire g\u00e9n\u00e9rative<\/a> inaugur\u00e9e par Noam Chomsky dans les ann\u00e9es 1950 et 1960 qui a radicalement transform\u00e9 l&rsquo;approche du ph\u00e9nom\u00e8ne. En formalisant la r\u00e9cursivit\u00e9 et les transformations grammaticales, Chomsky et ses continuateurs ont \u00e9rig\u00e9 la coordination en une \u00e9nigme th\u00e9orique : comment des structures non ench\u00e2ss\u00e9es peuvent-elles ob\u00e9ir \u00e0 des restrictions d&rsquo;\u00eelots universelles d&rsquo;une remarquable rigidit\u00e9 ?<\/p>\n<p>\u00c0 partir des ann\u00e9es 1980 et 1990, avec l&rsquo;\u00e9mergence des neurosciences cognitives et de la psycholinguistique exp\u00e9rimentale men\u00e9e par des chercheurs comme Lyn Frazier, Charles Clifton, ou Marcel Just et Patricia Carpenter, la phrase coordonn\u00e9e a cess\u00e9 d&rsquo;\u00eatre une pure formule abstraite pour devenir une fen\u00eatre sur le traitement cognitif en ligne. Les chercheurs ont quantifi\u00e9 les millisecondes requises pour traiter les coordinations sym\u00e9triques versus asym\u00e9triques, ancrant d\u00e9finitivement la syntaxe de coordination dans l&rsquo;\u00e9tude des contraintes de l&rsquo;architecture c\u00e9r\u00e9brale.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9tude de la phrase coordonn\u00e9e s&rsquo;articule aujourd&rsquo;hui autour de plusieurs paradigmes th\u00e9oriques dominants qui tentent de mod\u00e9liser sa gen\u00e8se et sa r\u00e9ception cognitive :<\/p>\n<p>Dans le cadre du programme minimaliste de la grammaire g\u00e9n\u00e9rative, la coordination est trait\u00e9e via la projection d&rsquo;un syntagme conjonctif sp\u00e9cifique (souvent not\u00e9 <em>&#038;P<\/em> ou <em>ConjP<\/em>). Le coordonnant y op\u00e8re en tant que t\u00eate syntaxique (<em>Head<\/em>) qui s\u00e9lectionne la premi\u00e8re proposition comme sp\u00e9cifieur et la seconde comme compl\u00e9ment. Cette mod\u00e9lisation unifie la coordination avec les principes g\u00e9n\u00e9raux de la th\u00e9orie X-barre, expliquant pourquoi des op\u00e9rations de d\u00e9placement syntaxique ne peuvent pas extraire arbitrairement un constituant de l&rsquo;un des conjoints sans violer la c\u00e9l\u00e8bre contrainte de structure coordonn\u00e9e (<em>Coordinate Structure Constraint<\/em> formul\u00e9e par John Robert Ross en 1967).<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9 de cette vision strictement formaliste, les mod\u00e8les de la linguistique cognitive et fonctionnaliste (d\u00e9velopp\u00e9s notamment par Ronald Langacker, Michael Tomasello et Talmy Giv\u00f3n) soutiennent que la structure de la phrase coordonn\u00e9e est fa\u00e7onn\u00e9e par les m\u00e9canismes de traitement du discours et la conceptualisation iconique. Selon cette perspective, la successivit\u00e9 lin\u00e9aire des propositions coordonn\u00e9es est une m\u00e9taphore spatio-temporelle de la r\u00e9alit\u00e9 per\u00e7ue : l&rsquo;esprit ordonne les clauses pour mimer la chronologie perceptive ou la hi\u00e9rarchie attentionnelle du locuteur.<\/p>\n<p>Sur le plan psycholinguistique, la th\u00e9orie du <em>Garden-Path<\/em> (ou th\u00e9orie de la causalit\u00e9 minimale de Frazier) et le mod\u00e8le de satisfaction de contraintes (<em>Constraint-Satisfaction Models<\/em> de MacDonald, Pearlmutter et Seidenberg) proposent des visions contrast\u00e9es de l&rsquo;analyse syntaxique imm\u00e9diate. Pour Frazier, l&rsquo;analyseur humain applique des heuristiques universelles comme l&rsquo;\u00ab attachement minimal \u00bb (<em>Minimal Attachment<\/em>), tentant initialement d&rsquo;interpr\u00e9ter un coordonnant comme reliant des mots simples ou des syntagmes nominaux avant de r\u00e9ajuster sa trajectoire s&rsquo;il d\u00e9couvre un nouveau pr\u00e9dicat verbal, r\u00e9v\u00e9lant la pr\u00e9sence d&rsquo;une coordination de propositions compl\u00e8tes.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, typologies et dimensions<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse syst\u00e9mique d&rsquo;une phrase coordonn\u00e9e impose de discriminer plusieurs axes structuraux, fonctionnels et s\u00e9mantiques :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La coordination copulative ou additive :<\/strong> Repr\u00e9sent\u00e9e embl\u00e9matiquement par la conjonction <em>et<\/em> (ou <em>ni<\/em> dans le registre n\u00e9gatif), elle r\u00e9alise l&rsquo;agr\u00e9gation conjointe de deux informations ind\u00e9pendantes, cr\u00e9ant une addition propositionnelle sans conflit de valeurs de v\u00e9rit\u00e9.<\/li>\n<li><strong>La coordination adversative ou contrastive :<\/strong> Port\u00e9e par <em>mais<\/em> ou des adverbes comme <em>cependant<\/em>, elle confronte deux pr\u00e9dications dont la seconde restreint, invalide ou contrecarre une attente inf\u00e9rentielle d\u00e9riv\u00e9e de la premi\u00e8re, mobilisant une charge cognitive accrue d&rsquo;inhibition s\u00e9mantique.<\/li>\n<li><strong>La coordination disjonctive ou alternative :<\/strong> Introduite par <em>ou<\/em> (exclusif ou inclusif), elle contraint le syst\u00e8me cognitif \u00e0 maintenir en suspens deux repr\u00e9sentations concurrentes au sein de la m\u00e9moire de travail, g\u00e9n\u00e9rant un embranchement d\u00e9cisionnel sur le plan de la v\u00e9rit\u00e9 propositionnelle.<\/li>\n<li><strong>La coordination cons\u00e9cutive ou conclusive :<\/strong> Balis\u00e9e par des connecteurs comme <em>donc<\/em> ou <em>par cons\u00e9quent<\/em>, elle articule une proposition pr\u00e9misse avec une proposition r\u00e9sultat, encodant formellement une d\u00e9duction ou une causalit\u00e9 pragmatique directe.<\/li>\n<li><strong>La coordination synd\u00e9tique versus asynd\u00e9tique :<\/strong> La premi\u00e8re explicite formellement la connexion via un morph\u00e8me segmental d\u00e9di\u00e9 (conjonction), tandis que la seconde (la juxtaposition parataxique) omet le lien mat\u00e9riel lexical et s&rsquo;en remet exclusivement \u00e0 la prosodie, \u00e0 la ponctuation et au calcul inf\u00e9rentiel contextuel de l&rsquo;auditeur.<\/li>\n<li><strong>La coordination sym\u00e9trique versus asym\u00e9trique :<\/strong> La coordination sym\u00e9trique autorise la permutation des propositions sans alt\u00e9ration du sens d\u00e9notatif fondamental (\u00ab Jean est calme et Paul est agit\u00e9 \u00bb), tandis que l&rsquo;asym\u00e9trique induit une d\u00e9pendance pragmatique ou chronologique stricte interdisant l&rsquo;inversion sans rupture de coh\u00e9rence (\u00ab Il a tr\u00e9buch\u00e9 et il est tomb\u00e9 \u00bb).<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Afin de mat\u00e9rialiser ces distinctions au sein du fonctionnement clinique et quotidien, examinons plusieurs cas de figure caract\u00e9ristiques :<\/p>\n<p><strong>Exemple 1 : Coordination copulative \u00e0 dynamique chronologique<\/strong><br \/>\n\u00ab L&rsquo;exp\u00e9rimentateur a calibr\u00e9 l&rsquo;oculom\u00e8tre, et le participant a commenc\u00e9 la lecture des stimuli visuels. \u00bb<br \/>\nDans cette phrase coordonn\u00e9e canonique, chaque segment propositionnel conserve une autonomie morphosyntaxique compl\u00e8te. Toutefois, l&rsquo;analyseur psycholinguistique impose une lecture de succession temporelle ordonn\u00e9e ; intervertir les deux propositions d\u00e9truirait la vraisemblance logique de la proc\u00e9dure exp\u00e9rimentale d\u00e9crite, d\u00e9montrant l&rsquo;intervention imm\u00e9diate des mod\u00e8les de situation de Van Dijk et Kintsch dans l&rsquo;interpr\u00e9tation de la coordination.<\/p>\n<p><strong>Exemple 2 : Coordination adversative avec gestion d&rsquo;inf\u00e9rence en milieu clinique<\/strong><br \/>\n\u00ab Le patient pr\u00e9sente une anomie marqu\u00e9e lors du test de d\u00e9nomination, mais ses capacit\u00e9s de compr\u00e9hension s\u00e9mantique demeurent intactes. \u00bb<br \/>\nIci, la premi\u00e8re proposition induit chez le clinicien une attente g\u00e9n\u00e9rale de d\u00e9t\u00e9rioration du r\u00e9seau langagier. L&rsquo;irruption du coordonnant <em>mais<\/em> force le syst\u00e8me cognitif de l&rsquo;\u00e9valuateur \u00e0 r\u00e9primer cette g\u00e9n\u00e9ralisation descendante (<em>top-down<\/em>) pour isoler s\u00e9lectivement la composante de production lexicale sans alt\u00e9rer la sph\u00e8re de la compr\u00e9hension.<\/p>\n<p><strong>Exemple 3 : \u00c9valuation clinique chez un patient pr\u00e9sentant une <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Aphasie_de_Broca\">aphasie de Broca<\/a><\/strong><br \/>\nLors d&rsquo;un entretien neuropsychologique, un patient victime d&rsquo;un accident vasculaire c\u00e9r\u00e9bral sylvien gauche produit l&rsquo;\u00e9nonc\u00e9 suivant : \u00ab Clinique venir&#8230; hier&#8230; et docteur parler&#8230; r\u00e9\u00e9ducation. \u00bb Cet \u00e9nonc\u00e9 illustre la persistance de l&rsquo;architecture coordonn\u00e9e primitive (juxtaposition \u00e9tay\u00e9e par un connecteur rudimentaire) en d\u00e9pit d&rsquo;un agrammatisme s\u00e9v\u00e8re. Le patient s&rsquo;appuie sur la lin\u00e9arit\u00e9 \u00e9l\u00e9mentaire de la coordination pour contourner son incapacit\u00e9 absolue \u00e0 encoder des phrases subordonn\u00e9es complexes \u00e0 ench\u00e2ssement central.<\/p>\n<h3>9. \u00c9valuation et mesure cognitive<\/h3>\n<p>Dans les laboratoires de psycholinguistique et les services de neuropsychologie, l&rsquo;investigation du traitement et de la production des phrases coordonn\u00e9es s&rsquo;appuie sur une batterie de m\u00e9thodologies sophistiqu\u00e9es :<\/p>\n<p>L&rsquo;enregistrement des mouvements oculaires en lecture libre (oculom\u00e9trie ou <em>eye-tracking<\/em>) constitue l&rsquo;un des protocoles les plus fins. Il permet de mesurer le temps de premier regard (<em>first pass reading time<\/em>), la dur\u00e9e totale de fixation et le taux de r\u00e9gressions saccadiques lors de l&rsquo;acc\u00e8s au mot coordonnant et aux premiers constituants de la seconde proposition. Les donn\u00e9es oculom\u00e9triques r\u00e9v\u00e8lent de mani\u00e8re reproductible une augmentation significative du temps de fixation au moment du franchissement du connecteur lorsque la relation logique (par exemple un contraste inattendu) d\u00e9fie les pr\u00e9dictions contextuelles g\u00e9n\u00e9r\u00e9es par la premi\u00e8re proposition.<\/p>\n<p>Sur le plan \u00e9lectrophysiologique, l&rsquo;analyse des <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Potentiel_li%C3%A9_%C3%A0_l%27%C3%A9v%C3%A9nement\">potentiels \u00e9voqu\u00e9s<\/a> (PE ou ERP en anglais) offre une r\u00e9solution temporelle \u00e0 la milliseconde. La violation de contraintes structurelles au sein d&rsquo;une phrase coordonn\u00e9e (par exemple une discordance de cat\u00e9gorie ou une tentative d&rsquo;extraction illicite enfreignant l&rsquo;\u00eelot de coordination) suscite de fa\u00e7on st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e une onde positive centro-pari\u00e9tale tardive, la P600, traduisant le co\u00fbt de la r\u00e9analyse syntaxique et de l&rsquo;int\u00e9gration structurelle par le cortex p\u00e9ri-sylvien gauche. De m\u00eame, les discordances de coh\u00e9rence s\u00e9mantique entre les deux conjoints \u00e9voquent une modulation d&rsquo;amplitude de la composante N400.<\/p>\n<p>En neuropsychologie clinique et en orthophonie, des batteries standardis\u00e9es d&rsquo;\u00e9valuation du langage (telles que le BILO, la batterie MT-86 ou le protocole Boston Diagnostic Aphasia Examination) \u00e9valuent la comp\u00e9tence syntaxique au moyen de t\u00e2ches de closure, de r\u00e9p\u00e9tition de phrases \u00e0 complexit\u00e9 variable et de d\u00e9signation d&rsquo;images induites. Les indices calcul\u00e9s int\u00e8grent la Longueur Moyenne des \u00c9nonc\u00e9s (LME) et le ratio de complexit\u00e9 propositionnelle, comparant la fr\u00e9quence d&rsquo;utilisation de la coordination par rapport \u00e0 la subordination dans les corpus de langage spontan\u00e9.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension approfondie des m\u00e9canismes de la phrase coordonn\u00e9e s&rsquo;\u00e9tend bien au-del\u00e0 de la linguistique fondamentale et irrigue de nombreuses sph\u00e8res soci\u00e9tales et m\u00e9dicales :<\/p>\n<p>En orthophonie et r\u00e9\u00e9ducation neurologique, la ma\u00eetrise de la coordination constitue un jalon th\u00e9rapeutique fondamental. Chez les enfants pr\u00e9sentant un trouble d\u00e9veloppemental du langage (TDL \/ dysphasie), l&rsquo;acquisition de la coordination synd\u00e9tique marque le passage d\u00e9cisif du stade holophrastique et juxtapos\u00e9 vers la complexit\u00e9 morphosyntaxique structur\u00e9e. Les orthophonistes con\u00e7oivent des protocoles d&rsquo;entra\u00eenement syntaxique ciblant sp\u00e9cifiquement la manipulation des connecteurs pour enrichir la coh\u00e9rence narrative.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;ing\u00e9nierie p\u00e9dagogique et l&rsquo;enseignement du fran\u00e7ais langue seconde ou \u00e9trang\u00e8re (FLE), la structuration coordonn\u00e9e fait l&rsquo;objet d&rsquo;un enseignement calibr\u00e9. L&rsquo;analyse des erreurs chez les apprenants montre une tendance naturelle \u00e0 surutiliser la parataxe ou la coordination \u00e9l\u00e9mentaire par <em>et<\/em> au d\u00e9triment de l&rsquo;hypotaxe. Les d\u00e9marches didactiques exploitent cette \u00e9tape passerelle pour d\u00e9velopper progressivement la flexibilit\u00e9 r\u00e9dactionnelle des apprenants.<\/p>\n<p>En ergonomie cognitive, en r\u00e9daction administrative simplifi\u00e9e (langage clair et accessible) et dans la conception d&rsquo;interfaces utilisateur (UX writing), la recommandation cardinale consiste \u00e0 fractionner les phrases subordonn\u00e9es \u00e0 multiples ench\u00e2ssements au profit de phrases simples ou de phrases coordonn\u00e9es courtes. En alignant l&rsquo;ordre de pr\u00e9sentation des informations sur l&rsquo;ordre de traitement cognitif chronologique, la coordination r\u00e9duit de fa\u00e7on document\u00e9e la charge mentale des utilisateurs souffrant de d\u00e9ficits attentionnels ou de troubles des apprentissages.<\/p>\n<p>Dans le domaine du diagnostic pr\u00e9coce des maladies neurod\u00e9g\u00e9n\u00e9ratives, notamment la maladie d&rsquo;Alzheimer et la d\u00e9mence frontotemporale variante s\u00e9mantique ou aphasique, les alt\u00e9rations qualitatives du discours spontan\u00e9 constituent des biomarqueurs pr\u00e9coces. L&rsquo;abandon progressif des constructions coordonn\u00e9es complexes au profit de phrases simples r\u00e9p\u00e9titives ou de coordinations st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9es appauvries signale pr\u00e9cocement l&rsquo;\u00e9rosion des ressources ex\u00e9cutives frontales et du contr\u00f4le inhibiteur.<\/p>\n<h3>11. Recherche et preuves empiriques<\/h3>\n<p>La litt\u00e9rature exp\u00e9rimentale consacr\u00e9e \u00e0 la cognition syntaxique regorge de travaux \u00e9tayant les fondements neurocognitifs de la phrase coordonn\u00e9e :<\/p>\n<p>Les recherches pionni\u00e8res de Lyn Frazier et Charles Clifton (1996) ont explor\u00e9 comment l&rsquo;analyseur humain g\u00e8re l&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 locale dans la coordination syntagmatique. Lorsqu&rsquo;un lecteur rencontre un segment de type \u00ab Marie a salu\u00e9 le professeur et l&rsquo;\u00e9tudiant&#8230; \u00bb, il tend spontan\u00e9ment \u00e0 coordonner les deux groupes nominaux sous le m\u00eame verbe. Si la phrase se poursuit sous la forme \u00ab &#8230;a quitt\u00e9 la salle \u00bb, r\u00e9v\u00e9lant r\u00e9trospectivement une coordination de phrases compl\u00e8tes avec sujet distinct, le syst\u00e8me subit un effet de surprise (<em>garden-path effect<\/em>) qui se traduit par un ralentissement mesurable et des r\u00e9gressions oculaires imm\u00e9diates vers le mot <em>et<\/em>.<\/p>\n<p>Les mod\u00e8les de m\u00e9moire de travail de Marcel Just et Patricia Carpenter (1992) ont quantifi\u00e9 la consommation de ressources cognitives allou\u00e9es \u00e0 diff\u00e9rentes structures. Leurs donn\u00e9es empiriques issues de l&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) et de protocoles de double t\u00e2che ont mis en \u00e9vidence que les phrases coordonn\u00e9es, bien que plus longues en nombre brut de mots, imposent une charge de traitement inf\u00e9rieure \u00e0 celle des phrases subordonn\u00e9es contenant un ench\u00e2ssement au centre (<em>center-embedded clauses<\/em>). Cette diff\u00e9rence s&rsquo;explique par le fait que la coordination permet de clore et de vider imm\u00e9diatement la premi\u00e8re proposition de la m\u00e9moire \u00e0 court terme d\u00e8s que la borne est franchie, soulageant ainsi les r\u00e9seaux fronto-pari\u00e9taux.<\/p>\n<p>Dans le champ des neurosciences du langage, les \u00e9tudes de neuro-imagerie men\u00e9es par Angela Friederici et son \u00e9quipe \u00e0 l&rsquo;Institut Max Planck ont cartographi\u00e9 les substrats anatomiques de ces processus. Le traitement d&rsquo;une phrase coordonn\u00e9e simple mobilise de fa\u00e7on bilat\u00e9rale les aires auditives secondaires et le gyrus temporal sup\u00e9rieur, tandis que les violations des r\u00e8gles de coordination ou l&rsquo;int\u00e9gration de connecteurs adversatifs complexes recrutent sp\u00e9cifiquement la r\u00e9gion post\u00e9rieure du gyrus frontal inf\u00e9rieur gauche (aire de Broca, BA 44\/45) ainsi que le faisceau arqu\u00e9, attestant du r\u00f4le d&rsquo;arbitre d\u00e9volu au cortex pr\u00e9frontal dans l&rsquo;harmonisation logico-syntaxique.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et translinguistiques<\/h3>\n<p>Si la n\u00e9cessit\u00e9 cognitive de relier des propositions est universelle, les m\u00e9canismes par lesquels les langues humaines r\u00e9alisent la coordination r\u00e9v\u00e8lent une diversit\u00e9 typologique remarquable qui met \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve les mod\u00e8les monolingues occidentaux :<\/p>\n<p>Tandis que les langues indo-europ\u00e9ennes comme le fran\u00e7ais, l&rsquo;anglais ou l&rsquo;espagnol recourent massivement \u00e0 des conjonctions de coordination libres et morphologiquement autonomes (synd\u00e8se canonique), de nombreuses langues du monde manifestent des strat\u00e9gies radicalement diff\u00e9rentes. Dans certaines langues am\u00e9rindiennes ou d&rsquo;Asie orientale, la coordination propositionnelle explicite par morph\u00e8me d\u00e9di\u00e9 est inexistante ou rel\u00e9gu\u00e9e \u00e0 des contextes formels rares ; la juxtaposition prosodique ou la conversion de la premi\u00e8re proposition en une forme verbale non-finie (technique des verbes s\u00e9riels ou des converbes en turc et en japonais) en constituent les modalit\u00e9s par d\u00e9faut.<\/p>\n<p>Dans les langues \u00e0 morphologie polysynth\u00e9tique, comme l&rsquo;inuktitut, ce qui correspondrait dans une langue romane \u00e0 une phrase coordonn\u00e9e compl\u00e8te est condens\u00e9 au sein d&rsquo;une seule unit\u00e9 lexicale g\u00e9ante par incorporation nominale et affixation s\u00e9quentielle de suffixes pr\u00e9dicatifs modaux. Le traitement cognitif chez ces locuteurs ne repose pas sur une segmentation lin\u00e9aire d&rsquo;ind\u00e9pendantes s\u00e9par\u00e9es par un connecteur, mais sur un d\u00e9codage morphologique modulaire et holistique simultan\u00e9.<\/p>\n<p>D&rsquo;un point de vue sociolinguistique et anthropologique, le recours \u00e0 la coordination versus la subordination refl\u00e8te \u00e9galement les modes de transmission culturelle. Les travaux de Walter J. Ong sur l&rsquo;oralit\u00e9 et la scripturalit\u00e9 ont magistralement d\u00e9montr\u00e9 que les cultures \u00e0 tradition orale primaire privil\u00e9gient de fa\u00e7on syst\u00e9matique la narration coordonn\u00e9e et parataxique (\u00ab et puis&#8230; et ensuite&#8230; et alors \u00bb), car cette structure \u00e9pouse parfaitement la m\u00e9moire narrative auditive sans saturer l&rsquo;attention des auditeurs. \u00c0 l&rsquo;inverse, l&rsquo;\u00e9crit calligraphi\u00e9 puis imprim\u00e9 favorise l&rsquo;essor de l&rsquo;hypotaxe hautement hi\u00e9rarchis\u00e9e, modifiant durablement les habitudes de cat\u00e9gorisation cognitive des soci\u00e9t\u00e9s lettr\u00e9es.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites conceptuelles<\/h3>\n<p>La cat\u00e9gorisation traditionnelle de la phrase coordonn\u00e9e ne va pas sans susciter de vigoureuses controverses au sein des sciences du langage contemporaines :<\/p>\n<p>Le premier d\u00e9bat majeur concerne la fronti\u00e8re floue s\u00e9parant la coordination de la subordination. De nombreux linguistes (tels que Peter Culicover et Ray Jackendoff) ont soulign\u00e9 l&rsquo;existence d&rsquo;une \u00ab coordination asym\u00e9trique \u00bb dans laquelle des structures formellement coordonn\u00e9es se comportent s\u00e9mantiquement et syntaxiquement comme des subordonn\u00e9es de condition. Dans un \u00e9nonc\u00e9 comme \u00ab Fais un pas de plus et je tire \u00bb, le premier membre n&rsquo;est nullement ind\u00e9pendant sur le plan s\u00e9mantique ; il \u00e9quivaut strictement \u00e0 la protase hypoth\u00e9tique \u00ab Si tu fais un pas de plus&#8230; \u00bb. Cette porosit\u00e9 fragilise la th\u00e8se d&rsquo;une coupure \u00e9pist\u00e9mologique nette entre coordination et subordination dans l&rsquo;architecture cognitive.<\/p>\n<p>Un second point de friction concerne la nature m\u00eame du coordonnant dans les grammaires g\u00e9n\u00e9ratives. Si la th\u00e9orie classique consid\u00e9rait les conjonctions comme de simples op\u00e9rateurs de liaison sym\u00e9triques non r\u00e9gissants, la volont\u00e9 du programme minimaliste de r\u00e9duire toute structure \u00e0 des ramifications binaires asym\u00e9triques (la th\u00e9orie du <em>Merge<\/em> \/ Fusion) a conduit \u00e0 imposer un statut de t\u00eate hi\u00e9rarchique au coordonnant. Cette mod\u00e9lisation est jug\u00e9e contre-intuitive par les linguistes fonctionnalistes, qui d\u00e9noncent une d\u00e9formation th\u00e9orique visant \u00e0 faire entrer de force la parit\u00e9 naturelle de la coordination dans le moule hi\u00e9rarchique de l&rsquo;informatique chomskienne.<\/p>\n<p>Enfin, sur le versant exp\u00e9rimental, les critiques m\u00e9thodologiques pointent la validit\u00e9 \u00e9cologique contestable de nombreux protocoles psycholinguistiques. L&rsquo;\u00e9valuation de phrases coordonn\u00e9es isol\u00e9es pr\u00e9sent\u00e9es mot \u00e0 mot sur un \u00e9cran d&rsquo;ordinateur (technique d&rsquo;auto-pr\u00e9sentation segment\u00e9e) coupe les \u00e9nonc\u00e9s de leur dynamique discursive globale. Or, en situation naturelle, la l\u00e9gitimit\u00e9 et la charge de traitement d&rsquo;une coordination d\u00e9pendent quasi-exclusivement de la structure informationnelle globale du dialogue et des intentions communicatives partag\u00e9es, dimensions que les mod\u00e8les formalistes peinent encore \u00e0 int\u00e9grer rigoureusement.<\/p>\n<h3>14. Notions connexes et distinctions diff\u00e9rentielles<\/h3>\n<p>Pour cerner avec une rigueur absolue le p\u00e9rim\u00e8tre de la phrase coordonn\u00e9e, il convient de la contraster avec les concepts syntagmatiques voisins :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Phrase simple :<\/strong> Contient une seule unit\u00e9 pr\u00e9dicative organis\u00e9e autour d&rsquo;un verbe conjugu\u00e9 unique (ex. : \u00ab Le chercheur consigne ses observations \u00bb). La phrase coordonn\u00e9e en diff\u00e8re fondamentalement par la multiplication des pr\u00e9dicats autonomes reli\u00e9s au sein d&rsquo;une m\u00eame macrostructure.<\/li>\n<li><strong>Phrase complexe par subordination (hypotaxe) :<\/strong> Comporte une proposition r\u00e9gissante (matrice) et au moins une proposition d\u00e9pendante ench\u00e2ss\u00e9e (ex. : \u00ab Le chercheur consigne les r\u00e9sultats qu&rsquo;il a mesur\u00e9s \u00bb). Contrairement \u00e0 la phrase coordonn\u00e9e, la subordonn\u00e9e ne poss\u00e8de aucune autonomie fonctionnelle et d\u00e9pend grammaticalement du terme qu&rsquo;elle compl\u00e8te.<\/li>\n<li><strong>Juxtaposition (parataxe) :<\/strong> Les propositions ind\u00e9pendantes se succ\u00e8dent sans aucun mot de liaison morphologique, s\u00e9par\u00e9es uniquement par des signes de ponctuation graphique ou des pauses prosodiques (ex. : \u00ab Le chercheur observe ; son assistant note \u00bb). La juxtaposition est souvent consid\u00e9r\u00e9e comme une coordination asynd\u00e9tique, bien qu&rsquo;elle laisse une plus grande libert\u00e9 interpr\u00e9tative \u00e0 l&rsquo;allocutaire quant \u00e0 la relation de coh\u00e9rence sous-jacente.<\/li>\n<li><strong>Corr\u00e9lation syntaxique :<\/strong> Met en relation deux propositions au moyen de marqueurs discontinus appari\u00e9s (ex. : \u00ab Plus le sujet s&rsquo;entra\u00eene, plus ses performances s&rsquo;am\u00e9liorent \u00bb ou \u00ab Soit vous acceptez l&rsquo;\u00e9valuation, soit vous quittez l&rsquo;\u00e9tude \u00bb). La corr\u00e9lation impose une contrainte de d\u00e9pendance mutuelle bilat\u00e9rale plus rigide que la coordination standard.<\/li>\n<li><strong>P\u00e9riode oratoire :<\/strong> Structure discursive longue et harmonieusement cadenc\u00e9e, h\u00e9rit\u00e9e de la rh\u00e9torique classique, qui imbrique fr\u00e9quemment au sein d&rsquo;un m\u00eame souffle stylistique des propositions coordonn\u00e9es et subordonn\u00e9es jusqu&rsquo;\u00e0 une chute finale \u00e9quilibr\u00e9e.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>La phrase coordonn\u00e9e constitue l&rsquo;un des piliers cardinaux de l&rsquo;agencement syntaxique et de la communication cognitive humaine. Ses traits d\u00e9finitoires et ses implications psychologiques se r\u00e9sument \u00e0 plusieurs points fondamentaux :<\/p>\n<p>Elle associe au moins deux propositions ind\u00e9pendantes syntaxiquement \u00e9quivalentes, garantissant une parit\u00e9 formelle qui autorise potentiellement l&rsquo;autonomie communicative de chaque membre propositionnel. Cette liaison s&rsquo;op\u00e8re soit mat\u00e9riellement par l&rsquo;entremise de conjonctions de coordination ou de connecteurs logiques, soit silencieusement par juxtaposition parataxique sous contr\u00f4le prosodique.<\/p>\n<p>D&rsquo;un point de vue psycholinguistique, la coordination permet d&rsquo;optimiser les ressources de la m\u00e9moire de travail : la cl\u00f4ture propositionnelle rapide d&rsquo;une clause ind\u00e9pendante all\u00e8ge la charge cognitive comparativement aux structures ench\u00e2ss\u00e9es de la subordination, faisant de la coordination une strat\u00e9gie privil\u00e9gi\u00e9e dans l&rsquo;oralit\u00e9, la vulgarisation et la r\u00e9\u00e9ducation du langage.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 sa sym\u00e9trie formelle apparente, la phrase coordonn\u00e9e en langage naturel est profond\u00e9ment asym\u00e9trique, codant l&rsquo;irr\u00e9versibilit\u00e9 temporelle, la causalit\u00e9 logique et la hi\u00e9rarchisation pragmatique des repr\u00e9sentations mentales. Son traitement neuronal engage une coop\u00e9ration \u00e9troite entre les aires temporales du d\u00e9codage lexical et les r\u00e9seaux frontaux pr\u00e9pos\u00e9s \u00e0 l&rsquo;int\u00e9gration syntaxique et au contr\u00f4le ex\u00e9cutif.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Chomsky, N. (1995). <em>The Minimalist Program<\/em>. MIT Press.<\/li>\n<li>Culicover, P. W., &#038; Jackendoff, R. (1997). Semantic subordination despite syntactic coordination. <em>Linguistic Inquiry<\/em>, 28(2), 195\u2013217. <a href=\"https:\/\/www.jstor.org\/stable\/4178977\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">https:\/\/www.jstor.org\/stable\/4178977<\/a><\/li>\n<li>Frazier, L., &#038; Clifton, C. (1996). <em>Construal<\/em>. MIT Press.<\/li>\n<li>Friederici, A. D. (2011). The brain basis of language processing: From structure to function. <em>Physiological Reviews<\/em>, 91(4), 1357\u20131392. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1152\/physrev.00006.2011\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">https:\/\/doi.org\/10.1152\/physrev.00006.2011<\/a><\/li>\n<li>Just, M. A., &#038; Carpenter, P. A. (1992). A capacity theory of comprehension: Individual differences in working memory. <em>Psychological Review<\/em>, 99(1), 122\u2013149. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-295X.99.1.122\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-295X.99.1.122<\/a><\/li>\n<li>Langacker, R. W. (2008). <em>Cognitive Grammar: A Basic Introduction<\/em>. Oxford University Press. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/acprof:oso\/9780195331967.001.0001\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/acprof:oso\/9780195331967.001.0001<\/a><\/li>\n<li>Ross, J. R. (1967). <em>Constraints on variables in syntax<\/em> (Doctoral dissertation, Massachusetts Institute of Technology). MIT Working Papers in Linguistics.<\/li>\n<li>van Dijk, T. A., &#038; Kintsch, W. (1983). <em>Strategies of Discourse Comprehension<\/em>. 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