{"id":24172,"date":"2026-11-01T10:13:10","date_gmt":"2026-11-01T10:13:10","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=identification-complementaire"},"modified":"2026-11-01T10:13:10","modified_gmt":"2026-11-01T10:13:10","slug":"identification-complementaire","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=identification-complementaire","title":{"rendered":"Identification compl\u00e9mentaire : Miroir du contre-transfert"},"content":{"rendered":"<p>Au c\u0153ur de la pratique analytique contemporaine, la dynamique inconsciente qui lie le th\u00e9rapeute \u00e0 son patient r\u00e9v\u00e8le des profondeurs relationnelles souvent insoup\u00e7onn\u00e9es. L&rsquo;identification compl\u00e9mentaire constitue l&rsquo;un des m\u00e9canismes les plus saisissants par lesquels un clinicien ressent, int\u00e9riorise et rejoue les objets internes projet\u00e9s par l&rsquo;analysant. En explorant ce ph\u00e9nom\u00e8ne th\u00e9oris\u00e9 par Heinrich Racker, la psychanalyse \u00e9claire la mani\u00e8re dont la subjectivit\u00e9 du praticien devient un instrument pr\u00e9cieux d&rsquo;investigation psychique et de transformation th\u00e9rapeutique.<\/p>\n<h2>Identification compl\u00e9mentaire<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>En psychanalyse et en psychoth\u00e9rapie psychanalytique, l&rsquo;<strong>identification compl\u00e9mentaire<\/strong> d\u00e9signe un processus de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Contre-transfert\">contre-transfert<\/a> par lequel le th\u00e9rapeute s&rsquo;identifie inconsciemment non pas au moi du patient, mais aux objets internes de celui-ci, tels que ses figures parentales, ses pers\u00e9cuteurs fantasmatiques ou ses id\u00e9aux refoul\u00e9s. Ce m\u00e9canisme am\u00e8ne le praticien \u00e0 \u00e9prouver des affects, des attitudes et des postures relationnelles qui correspondent exactement \u00e0 la r\u00e9plique compl\u00e9mentaire du conflit intrapsychique ou de la relation d&rsquo;objet actualis\u00e9e par le patient dans la cure.<\/p>\n<p>Contrairement \u00e0 l&rsquo;identification concordante, o\u00f9 l&rsquo;analyste ressent par empathie ce que vit le moi de l&rsquo;analysant (la peur, l&rsquo;impuissance, la d\u00e9tresse), l&rsquo;identification compl\u00e9mentaire positionne l&rsquo;analyste dans le r\u00f4le de l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9 interne du patient. Par exemple, si le sujet projette sur la sc\u00e8ne analytique la d\u00e9tresse d&rsquo;un enfant soumis \u00e0 une autorit\u00e9 arbitraire et glaciale, le th\u00e9rapeute peut ressentir de mani\u00e8re impromptue une irritation disproportionn\u00e9e, un d\u00e9sir de contr\u00f4le ou une froideur inhabituelle, incarnant ainsi la figure parentale introject\u00e9e.<\/p>\n<p>Loin de constituer une simple erreur technique ou une faille d\u00e9ontologique, l&rsquo;identification compl\u00e9mentaire est aujourd&rsquo;hui reconnue comme une boussole m\u00e9tapsychologique essentielle. Lorsqu&rsquo;elle est conscientis\u00e9e, \u00e9labor\u00e9e et m\u00e9tabolis\u00e9e par le clinicien, elle fournit un acc\u00e8s direct aux couches les plus archa\u00efques des relations d&rsquo;objet du patient, permettant de d\u00e9samorcer les r\u00e9p\u00e9titions pathologiques au sein du champ transf\u00e9ro-contre-transf\u00e9rentiel.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le syntagme \u00ab identification compl\u00e9mentaire \u00bb r\u00e9unit deux racines conceptuelles distinctes issues de la philosophie de l&rsquo;esprit et des sciences du langage. Le terme \u00ab identification \u00bb d\u00e9rive du bas-latin <em>identificare<\/em>, lui-m\u00eame form\u00e9 \u00e0 partir de <em>identitas<\/em> (identit\u00e9, du latin classique <em>idem<\/em>, signifiant \u00ab le m\u00eame \u00bb) et du suffixe verbal <em>-facere<\/em> (\u00ab faire \u00bb). Historiquement introduit par Sigmund Freud pour d\u00e9signer l&rsquo;op\u00e9ration par laquelle un sujet assimile un aspect, une propri\u00e9t\u00e9 ou un attribut d&rsquo;un autre et se transforme, totalement ou partiellement, sur le mod\u00e8le de celui-ci, le concept a d&rsquo;abord pris racine dans la langue allemande sous le vocable <em>Identifizierung<\/em>.<\/p>\n<p>L&rsquo;adjectif \u00ab compl\u00e9mentaire \u00bb proc\u00e8de quant \u00e0 lui du latin classique <em>complementum<\/em>, tir\u00e9 du verbe <em>complere<\/em> signifiant \u00ab remplir compl\u00e8tement \u00bb, \u00ab parfaire \u00bb ou \u00ab achever \u00bb. Le compl\u00e9ment repr\u00e9sente ce qui s&rsquo;ajoute \u00e0 une chose pour la rendre enti\u00e8re ou ce qui forme un couple r\u00e9ciproque et interd\u00e9pendant au sein d&rsquo;une structure binaire. Dans son sens s\u00e9miotique et g\u00e9om\u00e9trique, deux \u00e9l\u00e9ments compl\u00e9mentaires se d\u00e9finissent l&rsquo;un par rapport \u00e0 l&rsquo;autre selon une relation de r\u00e9ciprocit\u00e9 asym\u00e9trique ou d&rsquo;engr\u00e8nement mutuel.<\/p>\n<p>Le concept d&rsquo;\u00ab identification compl\u00e9mentaire \u00bb (en espagnol d&rsquo;origine : <em>identificaci\u00f3n complementaria<\/em> ; en anglais : <em>complementary identification<\/em>) a \u00e9t\u00e9 formalis\u00e9 pour la premi\u00e8re fois par le psychanalyste argentin d&rsquo;origine autrichienne Heinrich Racker dans ses travaux novateurs sur le contre-transfert r\u00e9dig\u00e9s dans les ann\u00e9es 1950, principalement collig\u00e9s dans son ouvrage s\u00e9minal de 1968, <em>Transference and Countertransference<\/em>. Racker a sp\u00e9cifiquement forg\u00e9 cette expression pour formaliser la dualit\u00e9 dynamique entre identification concordante et identification aux objets internes du patient, enrichissant de mani\u00e8re d\u00e9cisive le vocabulaire clinique international.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Sur le plan phon\u00e9tique, le syntagme se transcrit dans l&rsquo;alphabet phon\u00e9tique international sous la forme : <strong>\/i.d\u0251\u0303.ti.fi.ka.sj\u0254\u0303 k\u0254\u0303.ple.m\u0251\u0303.t\u025b\u0281\/<\/strong>. Il s&rsquo;agit d&rsquo;une locution nominale f\u00e9minine compos\u00e9e d&rsquo;un substantif abstrait et d&rsquo;un adjectif qualificatif \u00e9pith\u00e8te accord\u00e9 en genre et en nombre.<\/p>\n<p>Au pluriel, l&rsquo;expression prend la marque graphique r\u00e9guli\u00e8re : <em>des identifications compl\u00e9mentaires<\/em> (\/i.d\u0251\u0303.ti.fi.ka.sj\u0254\u0303 k\u0254\u0303.ple.m\u0251\u0303.t\u025b\u0281\/). Sur le plan syntaxique, la locution s&#8217;emploie principalement comme compl\u00e9ment d&rsquo;objet ou sujet grammatical dans les analyses cliniques (\u00ab L&rsquo;analyste est aux prises avec une identification compl\u00e9mentaire tenace \u00bb) et s&rsquo;associe couramment aux verbes op\u00e9ratoires de la pratique clinique tels que <em>d\u00e9tecter<\/em>, <em>m\u00e9taboliser<\/em>, <em>\u00e9laborer<\/em>, <em>interpr\u00e9ter<\/em> ou <em>subir<\/em> une identification compl\u00e9mentaire.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender l&rsquo;identification compl\u00e9mentaire dans toute sa complexit\u00e9, il convient de replacer la cure analytique au sein d&rsquo;un mod\u00e8le relationnel bipersonnel. Lorsqu&rsquo;un patient entreprend une d\u00e9marche analytique, il n&rsquo;apporte pas seulement des souvenirs conscients ou des revendications verbales ; il projette activement dans l&rsquo;espace th\u00e9rapeutique un th\u00e9\u00e2tre interne peupl\u00e9 d&rsquo;objets partiels ou totaux fa\u00e7onn\u00e9s par son histoire pr\u00e9coce, ses angoisses fondamentales et ses m\u00e9canismes de d\u00e9fense archa\u00efques.<\/p>\n<p>Dans cette ar\u00e8ne relationnelle, le transfert ne se r\u00e9sume pas \u00e0 un simple d\u00e9placement d&rsquo;affects sur la personne de l&rsquo;analyste, mais op\u00e8re comme une tentative inconsciente d&rsquo;assigner au clinicien un r\u00f4le pr\u00e9cis dans le drame psychique en cours. Par le canal subtil des communications pr\u00e9verbales, des intonations, des silences, des provocations affectives et de l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Identification_projective\">identification projective<\/a>, le patient exerce une pression inconsciente sur l&rsquo;analyste afin que celui-ci adopte une attitude compl\u00e9mentaire \u00e0 sa propre position subjective.<\/p>\n<p>L&rsquo;identification compl\u00e9mentaire survient d\u00e8s lors que l&rsquo;analyste, sous l&rsquo;impact de cette pression projective et en r\u00e9sonance avec ses propres zones de vuln\u00e9rabilit\u00e9 inconsciente, c\u00e8de momentan\u00e9ment \u00e0 ce r\u00f4le prescrit. Le clinicien s&rsquo;identifie alors aux imagos parentales r\u00e9elles ou fantasm\u00e9es du patient. Cette identification prend la forme d&rsquo;un enr\u00f4lement affectif : l&rsquo;analyste \u00e9prouve des sentiments de rejet, de s\u00e9duction, de rage castratrice, de panique impuissante ou de condescendance moralisatrice qui ne trouvent pas leur origine exclusive dans sa propre n\u00e9vrose personnelle, mais dans la constellation d&rsquo;objet interne que le patient ne parvient pas encore \u00e0 penser ou \u00e0 verbaliser.<\/p>\n<p>Cette dynamique comporte un risque clinique majeur, souvent qualifi\u00e9 d&rsquo;agir contre-transf\u00e9rentiel (<em>enactment<\/em>). Lorsque l&rsquo;analyste ignore qu&rsquo;il est captif d&rsquo;une identification compl\u00e9mentaire, il risque de confirmer le sc\u00e9nario pathog\u00e8ne de l&rsquo;analysant. En r\u00e9pondant par une rigidit\u00e9 distante \u00e0 une provocation agressive, il reproduit \u00e0 l&rsquo;identique l&rsquo;exp\u00e9rience traumatique originelle du sujet avec un parent hostile. Le processus th\u00e9rapeutique se transforme alors en r\u00e9p\u00e9tition st\u00e9rile, voire iatrog\u00e8ne, consolidant les d\u00e9fenses du patient au lieu de les ouvrir au sens.<\/p>\n<p>Inversement, lorsque l&rsquo;analyste poss\u00e8de une capacit\u00e9 d&rsquo;auto-observation suffisante pour rep\u00e9rer la gen\u00e8se de cet \u00e9prouv\u00e9 insolite, l&rsquo;identification compl\u00e9mentaire se transforme en outil diagnostique incomparable. Elle offre un aper\u00e7u imm\u00e9diat de la nature de la relation d&rsquo;objet qui tyrannise le moi du patient de l&rsquo;int\u00e9rieur. La t\u00e2che du clinicien consiste d\u00e8s lors \u00e0 \u00ab contenir \u00bb (au sens de Wilfred Bion) cette charge \u00e9motionnelle, \u00e0 la d\u00e9sintoxiquer de son potentiel destructeur, et \u00e0 la restituer \u00e0 l&rsquo;analysant sous une forme symbolis\u00e9e et m\u00e9tabolis\u00e9e au travers d&rsquo;une interpr\u00e9tation opportune.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension du contre-transfert a travers\u00e9 plusieurs paradigmes successifs au cours de l&rsquo;histoire de la psychanalyse. Initialement, Sigmund Freud concevait le contre-transfert comme un obstacle, une zone aveugle ou une r\u00e9sistance chez le praticien r\u00e9sultant de ses propres complexes non r\u00e9solus. Dans ses <em>Conseils au m\u00e9decin dans le traitement psychanalytique<\/em> (1912), Freud pr\u00e9conisait que l&rsquo;analyste demeure opaque comme un miroir, n&rsquo;offrant au regard de l&rsquo;analysant que ce qui lui est montr\u00e9, rel\u00e9guant ainsi les r\u00e9actions affectives du m\u00e9decin au rang d&rsquo;interf\u00e9rences ind\u00e9sirables \u00e0 corriger par l&rsquo;analyse personnelle.<\/p>\n<p>Ce mod\u00e8le unidirectionnel et classique a \u00e9t\u00e9 remis en question au tournant des ann\u00e9es 1940 et 1950, notamment sous l&rsquo;impulsion de l&rsquo;\u00e9cole britannique des relations d&rsquo;objet. Des auteurs pionniers tels que Paula Heimann (1950) et Donald Winnicott (1949) ont commenc\u00e9 \u00e0 postuler que les r\u00e9actions affectives de l&rsquo;analyste ne constituaient pas n\u00e9cessairement une tare m\u00e9thodologique, mais repr\u00e9sentaient une r\u00e9ponse sensible et indispensable aux communications inconscientes du patient. Heimann soutenait hardiment que le contre-transfert est l&rsquo;un des instruments fondamentaux du travail d&rsquo;investigation de l&rsquo;inconscient de l&rsquo;analysant.<\/p>\n<p>C&rsquo;est dans cette effervescence clinique et th\u00e9orique qu&rsquo;Heinrich Racker, travaillant \u00e0 Buenos Aires au sein d&rsquo;une communaut\u00e9 psychanalytique fortement impr\u00e9gn\u00e9e par les travaux de Melanie Klein, entreprit une cartographie rigoureuse des manifestations du contre-transfert. Entre 1948 et 1958, Racker publia une s\u00e9rie d&rsquo;articles capitaux dans lesquels il d\u00e9monta l&rsquo;illusion de l&rsquo;analyste chimiquement pur ou d\u00e9tach\u00e9. Il introduisit la distinction fondamentale entre deux modalit\u00e9s contre-transf\u00e9rentielles compl\u00e9mentaires :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;identification concordante, o\u00f9 le moi de l&rsquo;analyste s&rsquo;allie au moi, au surmoi ou au \u00e7a du patient par sym\u00e9trie empathique ;<\/li>\n<li>L&rsquo;identification compl\u00e9mentaire, o\u00f9 le moi de l&rsquo;analyste s&rsquo;identifie aux objets internes du patient, c&rsquo;est-\u00e0-dire aux repr\u00e9sentations d&rsquo;autrui que le patient maintient scind\u00e9es ou projet\u00e9es.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Dans les d\u00e9cennies qui suivirent, la d\u00e9couverte de Racker irrigua l&rsquo;ensemble de la pens\u00e9e psychanalytique contemporaine. Aux \u00c9tats-Unis, la psychanalyse relationnelle et intersubjective incarn\u00e9e par des th\u00e9oriciens comme Harold Searles, Robert Stolorow, Owen Renik et Lewis Aron s&rsquo;est largement inspir\u00e9e de ce concept pour \u00e9laborer les notions de co-construction de la cure et d&rsquo;<em>enactment<\/em>. Dans le monde francophone, des analystes comme Michel de M&rsquo;Uzan, avec sa notion de \u00ab chim\u00e8re inconsciente \u00bb, ou Jean Laplanche ont revisit\u00e9 ces dynamiques d&rsquo;implication mutuelle des inconscients, consacrant l&rsquo;identification compl\u00e9mentaire comme un pivot incontournable de l&rsquo;\u00e9coute clinique moderne.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>L&rsquo;assise th\u00e9orique de l&rsquo;identification compl\u00e9mentaire repose \u00e0 la crois\u00e9e de la m\u00e9tapsychologie freudienne des instances psychiques et de la th\u00e9orie kleinienne des relations d&rsquo;objet. Chez Melanie Klein, le monde interne du nourrisson puis de l&rsquo;adulte est structur\u00e9 par des relations entre le moi et des objets internes, tant\u00f4t gratifiants (\u00ab bons objets \u00bb), tant\u00f4t pers\u00e9cuteurs (\u00ab mauvais objets \u00bb). Lorsque des angoisses psychotiques ou primitives menacent l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 du moi, le sujet recourt \u00e0 des d\u00e9fenses fond\u00e9es sur le clivage, le d\u00e9ni et l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/M%C3%A9canisme_de_d%C3%A9fense\">identification projective<\/a>.<\/p>\n<p>Dans le mod\u00e8le de Racker, l&rsquo;identification compl\u00e9mentaire intervient pr\u00e9cis\u00e9ment lorsqu&rsquo;une telle identification projective s&rsquo;exerce avec intensit\u00e9. Le patient d\u00e9pose dans l&rsquo;analyste une fraction de son univers interne \u2014 par exemple, un surmoi cruel et inquisiteur. Ce d\u00e9p\u00f4t psychique n&rsquo;est pas une simple m\u00e9taphore : il induit chez le clinicien un v\u00e9ritable travail d&rsquo;incorporation fantasmatique. Racker s&rsquo;appuie sur la deuxi\u00e8me topique freudienne (Moi, \u00c7a, Surmoi) pour illustrer que l&rsquo;analyste ne peut maintenir une \u00e9coute concordante constante. D\u00e8s que le contact empathique avec le moi du patient faiblit ou se heurte \u00e0 une angoisse insupportable, le vide relationnel est imm\u00e9diatement investi par une identification compl\u00e9mentaire.<\/p>\n<p>Le concept trouve \u00e9galement un ancrage majeur dans les th\u00e9ories de la relation d&rsquo;objet de Donald Winnicott et de Ronald Fairbairn. Selon Fairbairn, la personnalit\u00e9 est fondamentalement organis\u00e9e autour de configurations relationnelles int\u00e9rioris\u00e9es compos\u00e9es d&rsquo;un fragment du moi, d&rsquo;un objet particulier et de l&rsquo;affect liant ces deux p\u00f4les. Lors de la r\u00e9gression analytique, ce n&rsquo;est pas un affect isol\u00e9 qui fait irruption, mais le sc\u00e9nario relationnel complet dans lequel l&rsquo;analyste est contraint d&rsquo;occuper la position de l&rsquo;objet pour que le sc\u00e9nario conserve sa coh\u00e9rence ph\u00e9nom\u00e9nologique.<\/p>\n<p>Enfin, la m\u00e9tapsychologie bionienne fournit une cl\u00e9 explicative indispensable au travers de la th\u00e9orie de la fonction alpha et de la relation \u00ab contenant-contenu \u00bb. Face \u00e0 l&rsquo;identification compl\u00e9mentaire, l&rsquo;analyste re\u00e7oit des \u00e9l\u00e9ments b\u00eata (des impressions sensorielles brutes, des v\u00e9cus affectifs indicibles et pers\u00e9cutants) \u00e9manant du patient. Le travail th\u00e9rapeutique exige que le praticien ne r\u00e9agisse pas m\u00e9caniquement \u00e0 cette identification \u00e0 l&rsquo;objet rejetant ou pers\u00e9cuteur, mais qu&rsquo;il use de sa r\u00eaverie pour convertir ces \u00e9l\u00e9ments bruts en pens\u00e9es assimilables, r\u00e9inscrivant ainsi la relation compl\u00e9mentaire dans un espace transitionnel de jeu et de pens\u00e9e.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>L&rsquo;identification compl\u00e9mentaire se manifeste sous de multiples formes cliniques qu&rsquo;il est possible de classifier selon les instances psychiques engag\u00e9es, la nature de l&rsquo;objet int\u00e9rioris\u00e9 et le degr\u00e9 de r\u00e9activit\u00e9 du praticien :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Identification au surmoi du patient :<\/strong> Il s&rsquo;agit de la forme la plus r\u00e9currente en analyse. L&rsquo;analyste se surprend \u00e0 porter des jugements moraux s\u00e9v\u00e8res, \u00e0 adopter une posture rigide face aux retards ou aux manquements de l&rsquo;analysant, ou \u00e0 ressentir un penchant punitif. Le th\u00e9rapeute est ici habit\u00e9 par le surmoi archa\u00efque, impitoyable et r\u00e9probateur que le patient a int\u00e9rioris\u00e9 durant son enfance.<\/li>\n<li><strong>Identification aux figures abandonniques ou pers\u00e9cutrices :<\/strong> Face \u00e0 des personnalit\u00e9s limites ou traumatis\u00e9es, l&rsquo;analyste peut ressentir une exasp\u00e9ration sourde, un d\u00e9sengagement affectif ou une envie d&rsquo;interrompre unilat\u00e9ralement la prise en charge. En incarnant ainsi l&rsquo;objet n\u00e9gligent ou maltraitant, le clinicien \u00e9prouve la haine objective ou projet\u00e9e inh\u00e9rente \u00e0 l&rsquo;histoire du patient.<\/li>\n<li><strong>Identification aux objets id\u00e9alis\u00e9s et omnipotents :<\/strong> Dans certaines conjonctures perverses ou narcissiques, le patient flatte sans retenue la sagacit\u00e9 de son th\u00e9rapeute, l&rsquo;\u00e9rigeant en sauveur tout-puissant. L&rsquo;identification compl\u00e9mentaire prend ici la forme d&rsquo;une inflation narcissique chez le praticien, qui se sent investi d&rsquo;une mission r\u00e9demptrice, perdant ainsi sa neutralit\u00e9 bienveillante au profit d&rsquo;une illusion m\u00e9galomaniaque.<\/li>\n<li><strong>Identification compl\u00e9mentaire induite par inversion de r\u00f4les :<\/strong> Le patient, pour \u00e9chapper \u00e0 une angoisse traumatique d&rsquo;impuissance, endosse la position active de l&rsquo;agresseur ou du juge intransigeant. L&rsquo;analyste se retrouve alors subitement identifi\u00e9 \u00e0 l&rsquo;enfant terroris\u00e9, humili\u00e9 ou r\u00e9duit au silence qu&rsquo;\u00e9tait jadis l&rsquo;analysant, exp\u00e9rimentant dans sa propre chair la passivit\u00e9 et la terreur originelles du sujet.<\/li>\n<li><strong>Dimension temporelle (transitoire vs chronique) :<\/strong> L&rsquo;identification compl\u00e9mentaire peut se manifester sous forme de micro-\u00e9tats fugitifs lors d&rsquo;une s\u00e9ance (un \u00e9clair d&rsquo;agacement imm\u00e9diatement rep\u00e9r\u00e9 et \u00e9labor\u00e9) ou s&rsquo;enkyster dans des configurations chroniques o\u00f9 le traitement stagne durant des mois dans un enlisement interactif invisible.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour rendre compte de l&rsquo;impact vivant de ce concept, examinons la situation clinique de Julien, un homme de trente-cinq ans consultant pour des \u00e9checs professionnels r\u00e9p\u00e9t\u00e9s et une incapacit\u00e9 chronique \u00e0 s&rsquo;engager sur le plan affectif. En s\u00e9ance, Julien adopte une attitude d&rsquo;extr\u00eame soumission : il parle d&rsquo;une voix monocorde, s&rsquo;excuse constamment d&rsquo;exister, approuve chaque intervention de l&rsquo;analyste avec servilit\u00e9 et sollicite sans cesse des directives explicites sur la mani\u00e8re dont il devrait mener son existence.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s plusieurs mois d&rsquo;un travail apparemment fluide mais d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment st\u00e9rile, l&rsquo;analyste prend conscience d&rsquo;un malaise croissant. D\u00e8s le d\u00e9but des s\u00e9ances avec Julien, une lourdeur physique l&rsquo;envahit, accompagn\u00e9e d&rsquo;un sentiment d&rsquo;exasp\u00e9ration hostile. Face aux doutes r\u00e9it\u00e9r\u00e9s de Julien, l&rsquo;analyste se surprend \u00e0 intervenir sur un ton inhabituellement cassant et p\u00e9remptoire, dictant presque au patient des comportements \u00e0 adopter. En s&rsquo;arr\u00eatant sur cet affect inhabituel, le clinicien r\u00e9alise qu&rsquo;il a gliss\u00e9 dans une identification compl\u00e9mentaire pure : il a endoss\u00e9 l&rsquo;habit du p\u00e8re despotique et d\u00e9valorisant de Julien, qui exigeait de son fils une ob\u00e9issance aveugle tout en le m\u00e9prisant pour sa passivit\u00e9.<\/p>\n<p>Une fois cette dynamique conscientis\u00e9e, l&rsquo;analyste renonce \u00e0 toute injonction directive lors des s\u00e9ances suivantes. Lorsque Julien tente \u00e0 nouveau de provoquer une r\u00e9ponse autoritaire en demandant : \u00ab Dites-moi ce que je dois penser de cette rupture \u00bb, l&rsquo;analyste suspend son action et formule une interpr\u00e9tation transf\u00e9ro-contre-transf\u00e9rentielle : \u00ab Vous semblez me pousser \u00e0 vous donner un ordre p\u00e9remptoire, comme s&rsquo;il \u00e9tait inconcevable pour vous de formuler votre propre d\u00e9sir sans qu&rsquo;une autorit\u00e9 ext\u00e9rieure ne vienne vous \u00e9craser ou vous dicter votre conduite \u00bb. Cette intervention d\u00e9samorce l&rsquo;identification compl\u00e9mentaire et permet \u00e0 Julien d&rsquo;exprimer, pour la premi\u00e8re fois, la terreur et la rage qu&rsquo;il nourrissait envers la tyrannie paternelle.<\/p>\n<p>Un second cas illustratif concerne Sarah, une patiente pr\u00e9sentant une structure limite, admise apr\u00e8s des conduites d&rsquo;automutilation. Lors des entretiens, Sarah instaure un climat d&rsquo;angoisse extr\u00eame, \u00e9voquant des pulsions suicidaires imminentes tout en refusant obstin\u00e9ment toute mesure de s\u00e9curit\u00e9. L&rsquo;analyste se sent envahi par une panique d\u00e9vorante et par l&rsquo;impulsion pressante d&rsquo;hospitaliser la patiente contre son gr\u00e9. L&rsquo;identification compl\u00e9mentaire s&rsquo;op\u00e8re ici avec la m\u00e8re angoiss\u00e9e et intrusive de Sarah, qui contr\u00f4lait chaque seconde de la vie de sa fille par peur de la mort. En d\u00e9couvrant que son angoisse est la r\u00e9plique exacte de l&rsquo;environnement \u00e9touffant contre lequel Sarah luttait par ses scarifications, le th\u00e9rapeute parvient \u00e0 contenir son propre vertige sans recourir \u00e0 un agir m\u00e9dical autoritaire, restaurant un cadre d&rsquo;\u00e9coute authentiquement th\u00e9rapeutique.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation<\/h3>\n<p>Parce qu&rsquo;elle appartient \u00e0 la sph\u00e8re de l&rsquo;exp\u00e9rience intersubjective inconsciente et de la subjectivit\u00e9 intime de l&rsquo;analyste, l&rsquo;identification compl\u00e9mentaire ne se pr\u00eate pas aux instruments de mesure psychom\u00e9trique standardis\u00e9s couramment utilis\u00e9s dans les approches quantitatives. Cependant, le champ contemporain de la psychoth\u00e9rapie clinique et de la recherche empirique sur les processus psychoth\u00e9rapeutiques a d\u00e9velopp\u00e9 des m\u00e9thodologies d&rsquo;\u00e9valuation rigoureuses pour identifier et \u00e9valuer les mouvements contre-transf\u00e9rentiels.<\/p>\n<p>Dans le cadre de la pratique clinique quotidienne, l&rsquo;instrument principal demeure l&rsquo;<strong>auto-analyse continue du contre-transfert<\/strong>, soutenue par le travail r\u00e9gulier de contr\u00f4le et de supervision clinique. Le clinicien chevronn\u00e9 \u00e9value l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une identification compl\u00e9mentaire \u00e0 partir d&rsquo;indicateurs s\u00e9miotiques et corporels discrets : modifications du tonus musculaire, variations respiratoires, distractions soudaines, r\u00eaveries \u00e9veill\u00e9es divergentes, fantasmes \u00e9rotiques ou agressifs incongrus, ou propension inhabituelle \u00e0 rompre le cadre analytique (prolongation ou raccourcissement des s\u00e9ances, rigidit\u00e9 excessive dans le r\u00e8glement des honoraires).<\/p>\n<p>Sur le versant empirique, des chercheurs en psychoth\u00e9rapie ont \u00e9labor\u00e9 des \u00e9chelles destin\u00e9es \u00e0 quantifier et qualifier ces dynamiques relationnelles. Parmi ces instruments figure le <em>Countertransference Questionnaire<\/em> (CQ), con\u00e7u par Drew Westen et ses collaborateurs, qui permet aux th\u00e9rapeutes d&rsquo;\u00e9valuer sur une \u00e9chelle de Likert plus d&rsquo;une centaine de r\u00e9actions affectives et comportementales face \u00e0 un patient donn\u00e9. Les analyses factorielles de cet outil isolent clairement des sch\u00e9mas correspondant \u00e0 l&rsquo;identification compl\u00e9mentaire, tels que les dimensions \u00ab hostile\/critique \u00bb, \u00ab d\u00e9sengag\u00e9e \u00bb, \u00ab submerg\u00e9e\/d\u00e9sorganis\u00e9e \u00bb ou \u00ab surprotectrice \u00bb.<\/p>\n<p>D&rsquo;autres dispositifs, comme le syst\u00e8me des <em>Core Conflictual Relationship Themes<\/em> (CCRT) mis au point par Lester Luborsky, permettent d&rsquo;analyser le discours de la cure sous l&rsquo;angle du v\u0153u du patient (W), de la r\u00e9ponse attendue ou projet\u00e9e de l&rsquo;objet (RO) et de la r\u00e9ponse du moi (RS). Dans ce mod\u00e8le, l&rsquo;identification compl\u00e9mentaire se manifeste empiriquement lorsque la conduite ou le ressenti verbalis\u00e9 par le th\u00e9rapeute co\u00efncide fid\u00e8lement avec le p\u00f4le \u00ab R\u00e9ponse de l&rsquo;Objet \u00bb identifi\u00e9 dans les r\u00e9cits relationnels de l&rsquo;analysant.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension de l&rsquo;identification compl\u00e9mentaire s&rsquo;\u00e9tend bien au-del\u00e0 du divan psychanalytique traditionnel pour irriguer l&rsquo;ensemble des pratiques de soin psychologique, de travail social et de gestion des dynamiques organisationnelles :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Prise en charge des traumatismes complexes et des \u00e9tats limites :<\/strong> Les patients survivants de violences graves projettent in\u00e9vitablement les fragments cliv\u00e9s de leur traumatisme. L&rsquo;identification compl\u00e9mentaire permet au praticien d&rsquo;identifier s&rsquo;il est en train de rejouer le r\u00f4le du complice passif, du bourreau insensible ou du t\u00e9moin impuissant, \u00e9vitant ainsi la r\u00e9activation du trauma au c\u0153ur de l&rsquo;alliance th\u00e9rapeutique.<\/li>\n<li><strong>Psychiatrie institutionnelle et dynamique d&rsquo;\u00e9quipe :<\/strong> Dans les services de sant\u00e9 mentale, l&rsquo;identification projective massive des patients hospitalis\u00e9s conduit souvent l&rsquo;\u00e9quipe soignante \u00e0 des identifications compl\u00e9mentaires collectives. Certains soignants s&rsquo;identifient \u00e0 l&rsquo;objet punitif tandis que d&rsquo;autres s&rsquo;identifient \u00e0 l&rsquo;objet sauveur et permissif, provoquant des scissions institutionnelles majeures que les r\u00e9unions institutionnelles r\u00e9guli\u00e8res permettent d&rsquo;\u00e9laborer et de r\u00e9guler.<\/li>\n<li><strong>Supervision et formation des praticiens :<\/strong> La sensibilisation aux identifications compl\u00e9mentaires constitue la pierre angulaire de la formation des psychologues et psychoth\u00e9rapeutes. Apprendre \u00e0 distinguer ce qui appartient \u00e0 sa propre n\u00e9vrose de ce qui d\u00e9coule de l&rsquo;enr\u00f4lement transf\u00e9rentiel du patient pr\u00e9munit le jeune clinicien contre le burn-out et l&rsquo;\u00e9puisement compassionnel.<\/li>\n<li><strong>Consultance organisationnelle et m\u00e9diation de conflit :<\/strong> Dans les organisations, les leaders projettent fr\u00e9quemment des sch\u00e9mas archa\u00efques sur leurs collaborateurs ou sur les consultants externes. Comprendre les postures d&rsquo;identification compl\u00e9mentaire (comme l&rsquo;infantilisation face \u00e0 un management autoritaire) offre des cl\u00e9s puissantes pour d\u00e9nouer les impasses syst\u00e9miques et restaurer une communication manag\u00e9riale fonctionnelle.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>Bien que la m\u00e9tapsychologie ait historiquement privil\u00e9gi\u00e9 la m\u00e9thode du cas unique, les trois derni\u00e8res d\u00e9cennies ont \u00e9t\u00e9 le th\u00e9\u00e2tre d&rsquo;un rapprochement f\u00e9cond entre la clinique psychanalytique et la recherche empirique sur le processus th\u00e9rapeutique. Des \u00e9tudes coordonn\u00e9es par des chercheurs comme Jeremy Safran, J. Christopher Muran ou John Norcross ont document\u00e9 avec pr\u00e9cision le cycle des \u00ab ruptures et r\u00e9parations de l&rsquo;alliance th\u00e9rapeutique \u00bb (<em>alliance ruptures and repairs<\/em>).<\/p>\n<p>Les donn\u00e9es empiriques d\u00e9montrent que la majorit\u00e9 des ruptures de l&rsquo;alliance surviennent lorsque le th\u00e9rapeute s&rsquo;engouffre sans s&rsquo;en rendre compte dans une identification compl\u00e9mentaire, r\u00e9pondant \u00e0 une manifestation de retrait du patient par un d\u00e9sengagement affectif, ou r\u00e9pliquant \u00e0 une confrontation par une attitude d\u00e9fensive ou dogmatique. Les recherches de Safran et Muran prouvent sans \u00e9quivoque que l&rsquo;efficacit\u00e9 du traitement ne d\u00e9pend pas de l&rsquo;absence de ces micro-agirs contre-transf\u00e9rentiels, mais de la capacit\u00e9 du th\u00e9rapeute \u00e0 les identifier, \u00e0 suspendre son agir et \u00e0 m\u00e9tacommuniquer sur ce qui se joue dans l&rsquo;ici-et-maintenant de la s\u00e9ance.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, les neurosciences affectives et cognitives, inspir\u00e9es par les d\u00e9couvertes sur le syst\u00e8me des neurones miroirs et la r\u00e9sonance interc\u00e9r\u00e9brale (notamment port\u00e9es par des chercheurs comme Vittorio Gallese ou Allan Schore), apportent un \u00e9clairage biologique pr\u00e9cieux sur les substrats de l&rsquo;identification. Si l&rsquo;identification concordante sollicite prioritairement les r\u00e9seaux de l&#8217;empathie corporelle primaire (insula ant\u00e9rieure, cortex cingulaire ant\u00e9rieur), l&rsquo;identification compl\u00e9mentaire met en jeu des boucles plus complexes d&rsquo;\u00e9valuation de la menace implicite et de mentalisation de l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9 (cortex pr\u00e9frontal m\u00e9dian, amygdale, jonction temporo-pari\u00e9tale), confirmant la dualit\u00e9 structurelle pressentie intuitivement par Heinrich Racker d\u00e8s le milieu du XXe si\u00e8cle.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>L&rsquo;universalit\u00e9 pr\u00e9sum\u00e9e des processus d&rsquo;identification ne doit pas occulter l&rsquo;impact d\u00e9cisif des facteurs culturels, ethniques et sociaux dans l&rsquo;\u00e9mergence des identifications compl\u00e9mentaires. Les repr\u00e9sentations de l&rsquo;autorit\u00e9, de la filiation, de la culpabilit\u00e9 et de l&rsquo;interdit varient consid\u00e9rablement d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 une autre, influen\u00e7ant de fait la nature des objets internes incorpor\u00e9s par les sujets.<\/p>\n<p>Dans une cure transfrontali\u00e8re ou transculturelle o\u00f9 le patient et l&rsquo;analyste n&rsquo;appartiennent pas \u00e0 la m\u00eame sph\u00e8re socioculturelle, l&rsquo;identification compl\u00e9mentaire peut se trouver exacerb\u00e9e par des pr\u00e9jug\u00e9s inconscients ou des traumatismes historiques collectifs. Un patient issu d&rsquo;une population colonis\u00e9e ou minoris\u00e9e peut projeter sur un analyste appartenant \u00e0 la majorit\u00e9 sociologique dominante l&rsquo;imago de l&rsquo;oppresseur colonial condescendant. Si le praticien n&rsquo;interroge pas son propre positionnement social et culturel, il risque de glisser dans une identification compl\u00e9mentaire paternaliste ou culpabilis\u00e9e, entravant durablement l&rsquo;analyse de l&rsquo;angoisse sous-jacente.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, dans les cultures collectivistes o\u00f9 l&rsquo;autonomie individuelle est subordonn\u00e9e \u00e0 l&rsquo;harmonie du groupe familial, les attentes adress\u00e9es \u00e0 l&rsquo;objet interne diff\u00e8rent substantiellement de celles observ\u00e9es dans les contextes occidentaux individualistes. L&rsquo;analyste peut \u00eatre enr\u00f4l\u00e9 dans l&rsquo;identification compl\u00e9mentaire d&rsquo;un anc\u00eatre tut\u00e9laire ou d&rsquo;une communaut\u00e9 normative stricte. Reconna\u00eetre la sp\u00e9cificit\u00e9 ethnopsychologique de ces objets internes s&rsquo;av\u00e8re indispensable pour \u00e9viter d&rsquo;interpr\u00e9ter h\u00e2tivement comme une r\u00e9sistance n\u00e9vrotique individuelle ce qui rel\u00e8ve en r\u00e9alit\u00e9 de loyaut\u00e9s culturelles collectives profond\u00e9ment ancr\u00e9es.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites<\/h3>\n<p>Malgr\u00e9 sa valeur heuristique ind\u00e9niable, le concept d&rsquo;identification compl\u00e9mentaire a suscit\u00e9 et continue d&rsquo;alimenter d&rsquo;importants d\u00e9bats \u00e9pist\u00e9mologiques et techniques au sein de la communaut\u00e9 psychanalytique internationale :<\/p>\n<p>La critique la plus tenace, formul\u00e9e notamment par les tenants d&rsquo;une orthodoxie freudienne stricte, met en garde contre le risque de rationalisation complaisante des carences cliniques du th\u00e9rapeute. En postulant un peu trop commod\u00e9ment que son agacement, son ennui ou son agressivit\u00e9 d\u00e9coulent d&rsquo;une \u00ab identification compl\u00e9mentaire \u00e0 l&rsquo;objet interne du patient \u00bb, le clinicien s&rsquo;exon\u00e8re \u00e0 bon compte d&rsquo;interroger sa propre psychopathologie non r\u00e9solue. Cette d\u00e9rive fait peser sur le patient l&rsquo;enti\u00e8re responsabilit\u00e9 des \u00e9prouv\u00e9s ind\u00e9sirables du th\u00e9rapeute, inversant perversement la causalit\u00e9 clinique.<\/p>\n<p>Une seconde controverse regarde la technique de communication de ces \u00e9prouv\u00e9s. Faut-il r\u00e9v\u00e9ler explicitement son identification compl\u00e9mentaire au patient via le d\u00e9voilement de soi (<em>self-disclosure<\/em>), comme le pr\u00e9conisent certains courants radicaux de la psychanalyse relationnelle nord-am\u00e9ricaine, ou faut-il au contraire garder le silence absolu sur l&rsquo;affect brut pour n&rsquo;en livrer que le fruit d\u00e9cant\u00e9 sous forme d&rsquo;interpr\u00e9tation impersonnelle ? Les critiques du d\u00e9voilement soutiennent qu&rsquo;infliger \u00e0 un patient le spectacle des conflits internes de son soignant constitue une violence psychologique et une transgression d\u00e9ontologique majeure, tandis que ses d\u00e9fenseurs affirment que masquer cette dynamique nourrit un faux-self analytique ali\u00e9nant.<\/p>\n<p>Enfin, sur le plan th\u00e9orique, certains psychanalystes soulignent le caract\u00e8re parfois artificiel de la fronti\u00e8re \u00e9tanche trac\u00e9e entre identification concordante et identification compl\u00e9mentaire. Dans la pratique concr\u00e8te d&rsquo;une s\u00e9ance, les deux formes alternent avec une v\u00e9locit\u00e9 foudroyante, s&rsquo;entrecroisent et se nourrissent mutuellement, rendant la cat\u00e9gorisation binaire de Racker parfois trop rigide pour rendre compte de la fluidit\u00e9 chatoyante du champ transf\u00e9ro-contre-transf\u00e9rentiel.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions conceptuelles<\/h3>\n<p>Pour garantir une rigueur conceptuelle optimale, il convient de distinguer m\u00e9ticuleusement l&rsquo;identification compl\u00e9mentaire d&rsquo;autres notions psychanalytiques voisines :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Identification concordante :<\/strong> Face au patient, le th\u00e9rapeute s&rsquo;identifie de moi \u00e0 moi (ou d&rsquo;instance homologue \u00e0 instance homologue). Si le patient pleure de solitude, l&rsquo;analyste ressent la r\u00e9sonance directe de cette solitude. Dans l&rsquo;identification compl\u00e9mentaire, l&rsquo;analyste s&rsquo;identifie \u00e0 l&rsquo;autre p\u00f4le de la relation (par exemple \u00e0 la figure qui a abandonn\u00e9 le patient).<\/li>\n<li><strong>Identification projective :<\/strong> M\u00e9canisme de d\u00e9fense intrapsychique et interpersonnel th\u00e9oris\u00e9 par Melanie Klein par lequel le patient clive des parties intol\u00e9rables de son moi ou de ses objets internes et les projette dans l&rsquo;analyste pour le contr\u00f4ler ou s&rsquo;en d\u00e9barrasser. L&rsquo;identification compl\u00e9mentaire est la r\u00e9ponse contre-transf\u00e9rentielle subjective de l&rsquo;analyste induite par cette identification projective.<\/li>\n<li><strong>Agir contre-transf\u00e9rentiel (<em>Enactment<\/em>) :<\/strong> Ph\u00e9nom\u00e8ne par lequel les dynamiques transf\u00e9ro-contre-transf\u00e9rentielles s&rsquo;actualisent sous forme d&rsquo;interactions comportementales inconscientes entre les deux protagonistes. L&rsquo;identification compl\u00e9mentaire non rep\u00e9r\u00e9e constitue le moteur psychique principal de l&rsquo;<em>enactment<\/em>.<\/li>\n<li><strong>Chim\u00e8re inconsciente :<\/strong> Concept forg\u00e9 par Michel de M&rsquo;Uzan d\u00e9signant une instance psychique in\u00e9dite et transitoire, co-cr\u00e9\u00e9e par la rencontre des inconscients de l&rsquo;analyste et du patient lors du travail d&rsquo;analyse, d\u00e9passant la simple identification unilat\u00e9rale aux imagos pass\u00e9es.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. R\u00e9sum\u00e9 et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>L&rsquo;identification compl\u00e9mentaire demeure un jalon th\u00e9orique et pratique fondamental de la m\u00e9tapsychologie relationnelle contemporaine. Elle permet de conceptualiser la mani\u00e8re dont l&rsquo;inconscient du clinicien est sollicit\u00e9 pour pr\u00eater chair aux fant\u00f4mes du pass\u00e9 de l&rsquo;analysant. En r\u00e9sum\u00e9, les points essentiels \u00e0 retenir s&rsquo;articulent ainsi :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;identification compl\u00e9mentaire se produit lorsque le th\u00e9rapeute s&rsquo;identifie inconsciemment aux objets internes du patient plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0 son moi conscient ou d\u00e9fensif.<\/li>\n<li>Formul\u00e9e par Heinrich Racker en contrepoint de l&rsquo;identification concordante, elle s&rsquo;enracine dans la th\u00e9orie des relations d&rsquo;objet et s&rsquo;articule directement au concept kleinien d&rsquo;identification projective.<\/li>\n<li>Elle se traduit par des affects vifs et inhabituels chez le praticien (col\u00e8re, d\u00e9dain, panique, triomphe narcissique) qui incarnent l&rsquo;attitude des figures parentales ou pers\u00e9cutrices int\u00e9rioris\u00e9es.<\/li>\n<li>Le pi\u00e8ge clinique r\u00e9side dans l&rsquo;agir aveugle de ce r\u00f4le compl\u00e9mentaire, tandis que son \u00e9laboration rigoureuse offre une voie royale pour transformer la compulsion de r\u00e9p\u00e9tition en rem\u00e9moration et insight.<\/li>\n<li>Elle requiert une \u00e9coute auto-analytique constante et une supervision clinique soutenue pour \u00e9viter l&rsquo;\u00e9cueil de la rationalisation d\u00e9fensive du contre-transfert.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Freud, S. (1912). Ratschl\u00e4ge f\u00fcr den Arzt bei der psychoanalytischen Behandlung. <em>Zentralblatt f\u00fcr Psychoanalyse<\/em>, 2, 483-489. [Trad. fr. : Conseils au m\u00e9decin dans le traitement psychanalytique, in <em>La technique psychanalytique<\/em>, Paris, PUF].<\/li>\n<li>Heimann, P. (1950). On counter-transference. <em>The International Journal of Psychoanalysis<\/em>, 31, 81-84.<\/li>\n<li>Klein, M. (1946). Notes on some schizoid mechanisms. <em>The International Journal of Psychoanalysis<\/em>, 27, 99-110.<\/li>\n<li>Racker, H. (1957). The meanings and uses of countertransference. <em>The Psychoanalytic Quarterly<\/em>, 26(3), 303-357.<\/li>\n<li>Racker, H. (1968). <em>Transference and Countertransference<\/em>. International Universities Press.<\/li>\n<li>Safran, J. D., &amp; Muran, J. C. (2000). <em>Negotiating the Therapeutic Alliance: A Relational Treatment Guide<\/em>. Guilford Press.<\/li>\n<li>Winnicott, D. W. (1949). Hate in the counter-transference. <em>The International Journal of Psychoanalysis<\/em>, 30, 69-74.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;identification compl\u00e9mentaire d\u00e9signe le processus de contre-transfert par lequel le th\u00e9rapeute s&rsquo;identifie aux objets internes du patient. Th\u00e9oris\u00e9e par Heinrich Racker, d\u00e9couvrez sa d\u00e9finition, ses implications cliniques et son r\u00f4le fondamental en psychanalyse.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[40987,1772,1399],"tags":[22105,24290,24397,4053,31727,40988],"class_list":["post-24172","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-concepts-psychanalytiques","category-psychanalyse","category-psychotherapie","tag-contre-transfert","tag-heinrich-racker","tag-identification-projective","tag-psychanalyse","tag-relation-dobjet","tag-therapie-psychanalytique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/24172","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/24172\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=24172"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=24172"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=24172"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}