{"id":24104,"date":"2026-11-01T07:35:06","date_gmt":"2026-11-01T07:35:06","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=comorbidite-psychologie-definition-enjeux"},"modified":"2026-11-01T07:35:06","modified_gmt":"2026-11-01T07:35:06","slug":"comorbidite-psychologie-definition-enjeux","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=comorbidite-psychologie-definition-enjeux","title":{"rendered":"Comorbidit\u00e9 : D\u00e9fis et Enjeux Cliniques"},"content":{"rendered":"<p>En psychopathologie et en psychiatrie contemporaines, la coexistence de multiples entit\u00e9s diagnostiques chez un m\u00eame individu repr\u00e9sente bien plus qu&rsquo;une simple anomalie statistique : elle constitue la r\u00e8gle clinique plut\u00f4t que l&rsquo;exception. Comprendre la nature intriqu\u00e9e de cette pluralit\u00e9 morbide permet de transcender les approches nosologiques cat\u00e9gorielles rigides au profit d&rsquo;une vision int\u00e9grative de la souffrance psychique.<\/p>\n<h2>Comorbidit\u00e9<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>La <strong>comorbidit\u00e9<\/strong> d\u00e9signe, au sens strict, la pr\u00e9sence simultan\u00e9e ou s\u00e9quentielle de deux ou plusieurs troubles m\u00e9dicaux ou psychiatriques distincts chez un m\u00eame individu, ind\u00e9pendamment de leurs liens causals directs. Dans le domaine de la sant\u00e9 mentale, elle caract\u00e9rise la co-occurrence de pathologies psychologiques d\u00e9finies selon des crit\u00e8res nosographiques standardis\u00e9s, telles que l&rsquo;association fr\u00e9quente entre un trouble d\u00e9pressif majeur et un trouble anxieux g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9.<\/p>\n<p>Sur le plan psychopathologique, ce concept va bien au-del\u00e0 de la simple juxtaposition diagnostique fortuite. Il soul\u00e8ve des questions fondamentales quant \u00e0 la validit\u00e9 des syst\u00e8mes de classification actuels, sugg\u00e9rant souvent l&rsquo;existence de m\u00e9canismes \u00e9tiologiques sous-jacents partag\u00e9s, de dimensions psychologiques communes ou de dynamiques de causalit\u00e9 r\u00e9ciproque qui modifient l&rsquo;expression, l&rsquo;\u00e9volution et le pronostic des troubles concern\u00e9s.<\/p>\n<p>Ainsi, la notion de comorbidit\u00e9 sert d&rsquo;interface critique entre la clinique appliqu\u00e9e, o\u00f9 la multiplicit\u00e9 des sympt\u00f4mes complexifie consid\u00e9rablement la d\u00e9cision th\u00e9rapeutique, et la recherche fondamentale en <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Psychopathologie\">psychopathologie<\/a>, qui s&rsquo;efforce d&rsquo;isoler des facteurs de vuln\u00e9rabilit\u00e9 transdiagnostiques \u00e0 travers la g\u00e9n\u00e9tique, la neurobiologie et les sciences cognitives.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le vocable \u00ab comorbidit\u00e9 \u00bb est un calque morphologique direct de l&rsquo;anglais <em>comorbidity<\/em>, forg\u00e9 en 1970 par le m\u00e9decin \u00e9pid\u00e9miologiste et biostatisticien am\u00e9ricain Alvan Feinstein. Le terme associe le pr\u00e9fixe latin <em>cum<\/em> (\u00ab avec \u00bb, \u00ab ensemble \u00bb) et le substantif <em>morbiditas<\/em>, d\u00e9riv\u00e9 de l&rsquo;adjectif latin <em>morbidus<\/em> (\u00ab maladif \u00bb, \u00ab atteint de maladie \u00bb), lui-m\u00eame issu du verbe <em>mori<\/em> (\u00ab mourir \u00bb) ou de la racine nominale <em>morbus<\/em> signifiant la maladie, le trouble corporel ou l&rsquo;alt\u00e9ration de la sant\u00e9.<\/p>\n<p>Dans ses \u00e9crits originaux, Feinstein utilisait ce n\u00e9ologisme pour d\u00e9signer toute entit\u00e9 clinique additionnelle distincte ayant coexist\u00e9 ou pouvant survenir au cours de l&rsquo;\u00e9volution clinique d&rsquo;un patient pr\u00e9sentant une maladie index (principale). L&rsquo;introduction du concept r\u00e9pondait \u00e0 un besoin m\u00e9thodologique pressant en recherche clinique : standardiser le pronostic et \u00e9valuer objectivement l&rsquo;efficacit\u00e9 des traitements en contr\u00f4lant les pathologies intriqu\u00e9es.<\/p>\n<p>Son int\u00e9gration dans le champ de la sant\u00e9 mentale et de la psychiatrie s&rsquo;est produite de mani\u00e8re exponentielle \u00e0 partir de 1980, co\u00efncidant avec la publication de la troisi\u00e8me r\u00e9vision du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Manuel_diagnostique_et_statistique_des_troubles_mentaux\">DSM-III<\/a>). L&rsquo;abandon des hi\u00e9rarchies diagnostiques psychanalytiques traditionnelles au profit de crit\u00e8res polyth\u00e9tiques op\u00e9rationnels a fait \u00e9merger une explosion apparente de doubles et triples diagnostics, imposant le terme dans la nomenclature francophone sp\u00e9cialis\u00e9e.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Sur le plan phon\u00e9tique, le mot se prononce \/k\u0254.m\u0254\u0281.bi.di.te\/ en alphabet phon\u00e9tique international (API), sans diphtongue, avec un accent tonique r\u00e9gulier port\u00e9 sur la derni\u00e8re syllabe conform\u00e9ment aux r\u00e8gles de la prosodie fran\u00e7aise. L&rsquo;articulation pr\u00e9serve la clart\u00e9 du double phon\u00e8me vocalique post\u00e9rieur \/\u0254\/.<\/p>\n<p>Du point de vue grammatical, \u00ab comorbidit\u00e9 \u00bb est un nom commun f\u00e9minin singulier. Son pluriel r\u00e9gulier s&rsquo;orthographie \u00ab comorbidit\u00e9s \u00bb. Sur le plan lexical, il s&#8217;emploie couramment soit de mani\u00e8re abstraite pour caract\u00e9riser un \u00e9tat (\u00ab la comorbidit\u00e9 aggrave le pronostic \u00bb), soit de mani\u00e8re concr\u00e8te et d\u00e9nombrable pour identifier les pathologies associ\u00e9es (\u00ab le patient cumule plusieurs comorbidit\u00e9s addictives et affectives \u00bb).<\/p>\n<p>On rencontre \u00e9galement l&rsquo;adjectif d\u00e9riv\u00e9 \u00ab comorbide \u00bb (\/k\u0254.m\u0254\u0281.bid\/), \u00e9pic\u00e8ne, qualifiant un trouble ou une caract\u00e9ristique associ\u00e9e (par exemple, \u00ab un \u00e9pisode d\u00e9pressif comorbide \u00bb, \u00ab des manifestations comorbides \u00bb). Dans le milieu m\u00e9dical et psychiatrique, l&rsquo;expression \u00ab co-occurrence \u00bb est fr\u00e9quemment utilis\u00e9e de mani\u00e8re interchangeable dans les contextes \u00e9pid\u00e9miologiques descriptifs, bien que des nuances conceptuelles subtiles pr\u00e9valent.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9tude approfondie de la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Comorbidit%C3%A9\">comorbidit\u00e9<\/a> r\u00e9v\u00e8le un paradoxe fondamental inh\u00e9rent aux taxinomies psychiatriques contemporaines. Dans les syst\u00e8mes actuels fond\u00e9s sur des consensus descriptifs (tels que le DSM-5 ou la CIM-11), chaque trouble est d\u00e9fini comme un ensemble syndromique discret reposant sur des seuils diagnostiques op\u00e9rationnels. D\u00e8s lors que les crit\u00e8res de deux syndromes distincts sont satisfaits simultan\u00e9ment chez une personne, un diagnostic de comorbidit\u00e9 est pos\u00e9. N\u00e9anmoins, cette observation descriptive ne renseigne en rien sur la r\u00e9alit\u00e9 biologique ou psychologique sous-jacente.<\/p>\n<p>D&rsquo;un point de vue \u00e9tiopathog\u00e9nique, les chercheurs identifient plusieurs sc\u00e9narios explicatifs majeurs pour rendre compte de ces associations non fortuites :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La causalit\u00e9 directe unilat\u00e9rale :<\/strong> L&rsquo;apparition d&rsquo;un premier trouble cr\u00e9e des conditions psychologiques, fonctionnelles ou biologiques favorisant directement l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;un second. Par exemple, un trouble panique r\u00e9current avec agoraphobie s\u00e9v\u00e8re peut induire un isolement social prolong\u00e9 et un sentiment d&rsquo;impuissance acquise, pr\u00e9cipitant secondairement un trouble d\u00e9pressif caract\u00e9ris\u00e9.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9tiologie partag\u00e9e ou vuln\u00e9rabilit\u00e9 commune :<\/strong> Deux troubles partagent une m\u00eame pr\u00e9disposition g\u00e9n\u00e9tique, un polymorphisme neurobiologique identique ou une histoire commune d&rsquo;adversit\u00e9 pr\u00e9coce (traumatisme infantile, n\u00e9gligence). Les manifestations cliniques distinctes ne repr\u00e9senteraient alors que des expressions ph\u00e9notypiques diff\u00e9rentes d&rsquo;une m\u00eame diath\u00e8se sous-jacente.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;autom\u00e9dication et les boucles de r\u00e9troaction r\u00e9ciproque :<\/strong> Une pathologie peut r\u00e9sulter de tentatives dysfonctionnelles de r\u00e9guler la premi\u00e8re. L&rsquo;usage de substances psychoactives (alcool, benzodiaz\u00e9pines, stimulants) comme m\u00e9canisme d&rsquo;adaptation chez des sujets souffrant de trouble de stress post-traumatique (TSPT) illustre comment une r\u00e9action d&rsquo;apaisement m\u00e8ne \u00e0 l&rsquo;installation d&rsquo;une comorbidit\u00e9 addictive autonome.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;art\u00e9fact nosologique et le chevauchement de crit\u00e8res :<\/strong> Dans de nombreux cas, la comorbidit\u00e9 observ\u00e9e n&rsquo;est qu&rsquo;un sous-produit artificiel de la mani\u00e8re dont les cat\u00e9gories diagnostiques ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9dig\u00e9es. Le chevauchement symptomatique entre diff\u00e9rentes cat\u00e9gories (la fatigue, les troubles de la concentration ou les perturbations du sommeil pr\u00e9sents \u00e0 la fois dans la d\u00e9pression majeure, l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e et le TDAH) gonfle math\u00e9matiquement les taux de co-occurrence sans impliquer deux maladies physiquement ind\u00e9pendantes.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Sur le plan temporel, la comorbidit\u00e9 se distingue entre formes <em>concomitantes<\/em> (les deux troubles sont actifs au m\u00eame moment pr\u00e9cis de l&rsquo;observation clinique) et formes <em>sur la vie enti\u00e8re<\/em> (un individu d\u00e9veloppe plusieurs pathologies au cours de sa trajectoire biographique, de fa\u00e7on s\u00e9quentielle ou r\u00e9currente). Cette dimension longitudinale est indispensable pour cartographier les trajectoires d\u00e9veloppementales en psychopathologie de l&rsquo;enfant et de l&rsquo;adulte.<\/p>\n<p>Enfin, la pr\u00e9sence de comorbidit\u00e9s alt\u00e8re syst\u00e9matiquement le tableau clinique global. Les patients polymorbides pr\u00e9sentent une intensit\u00e9 symptomatique sup\u00e9rieure, une alt\u00e9ration fonctionnelle plus lourde dans les sph\u00e8res professionnelles et relationnelles, un risque accru de passage \u00e0 l&rsquo;acte suicidaire, ainsi qu&rsquo;une r\u00e9sistance substantielle aux interventions pharmacologiques et psychoth\u00e9rapeutiques conventionnelles unidisciplinaires.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension clinique des tableaux complexes a subi d&rsquo;importantes mutations \u00e9pist\u00e9mologiques au fil des d\u00e9cennies :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e8re pr\u00e9-nosologique et la doctrine de la \u00ab folie unique \u00bb (XIXe si\u00e8cle) :<\/strong> Des ali\u00e9nistes comme Heinrich Neumann et Joseph Guislain soutenaient le concept d&rsquo;<em>Einheitspsychose<\/em> (psychose unique), selon lequel la maladie mentale repr\u00e9sentait un processus unitaire \u00e9volutif se manifestant par diff\u00e9rents stades cliniques (m\u00e9lancolie, manie, d\u00e9mence), rendant le concept moderne de comorbidit\u00e9 intellectuellement impensable.<\/li>\n<li><strong>La hi\u00e9rarchisation classique kraepelinienne et freudienne :<\/strong> Au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, Emil Kraepelin introduit une dichotomie entre d\u00e9mence pr\u00e9coce et folie maniaco-d\u00e9pressive. La nosologie fonctionnait selon le principe de hi\u00e9rarchie : une maladie organique ou une psychose \u00ab expliquait \u00bb tous les sympt\u00f4mes survenus en aval. En psychanalyse, les sympt\u00f4mes n\u00e9vrotiques \u00e9taient consid\u00e9r\u00e9s comme des d\u00e9fenses ou des compromis dynamiques, excluant l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;additionner des diagnostics autonomes.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;article fondateur de Feinstein (1970) :<\/strong> Alvan Feinstein publie son \u00e9tude s\u00e9minale sur la comorbidit\u00e9 en m\u00e9decine somatique dans le <em>Journal of Chronic Diseases<\/em>, jetant les bases quantitatives de l&rsquo;\u00e9valuation des pathologies chroniques multiples chez les patients atteints de cardiopathies ou de cancers.<\/li>\n<li><strong>La rupture du DSM-III (1980) :<\/strong> Men\u00e9e par Robert Spitzer, la r\u00e9volution n\u00e9o-kraepelinienne du DSM-III bannit la plupart des crit\u00e8res d&rsquo;exclusion hi\u00e9rarchiques. D\u00e9sormais, le clinicien est encourag\u00e9 \u00e0 attribuer autant de diagnostics que le patient remplit de seuils s\u00e9miologiques. Le terme \u00ab comorbidit\u00e9 \u00bb est adopt\u00e9 en masse pour d\u00e9crire ces co-occurrences nouvellement visibles.<\/li>\n<li><strong>Les grandes enqu\u00eates \u00e9pid\u00e9miologiques des ann\u00e9es 1990 :<\/strong> La publication de la <em>National Comorbidity Survey<\/em> (NCS) dirig\u00e9e par Ronald Kessler aux \u00c9tats-Unis d\u00e9montre que plus de la moiti\u00e9 des diagnostics psychiatriques surviennent chez des personnes pr\u00e9sentant trois troubles ou plus au cours de leur vie, prouvant que la multimorbidit\u00e9 est la r\u00e9alit\u00e9 dominante en sant\u00e9 mentale.<\/li>\n<li><strong>Le tournant dimensionnel contemporain (ann\u00e9es 2010 \u00e0 nos jours) :<\/strong> Face aux limites du mod\u00e8le cat\u00e9goriel, des initiatives telles que les <em>Research Domain Criteria<\/em> (RDoC) du National Institute of Mental Health et le consortium HiTOP (<em>Hierarchical Taxonomy of Psychopathology<\/em>) proposent de d\u00e9passer la notion de comorbidit\u00e9 en la red\u00e9finissant comme l&rsquo;expression de dimensions spectrales continues partag\u00e9es.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Pour th\u00e9oriser la comorbidit\u00e9, la recherche contemporaine mobilise trois grands cadres conceptuels distincts :<\/p>\n<p>Le <strong>mod\u00e8le cat\u00e9goriel n\u00e9o-kraepelinien<\/strong> classique repose sur l&rsquo;hypoth\u00e8se de maladies distinctes (<em>discrete entities<\/em>). Dans cette perspective d&rsquo;inspiration m\u00e9dicale conventionnelle, chaque trouble mental poss\u00e8de une pathogen\u00e8se, un ensemble de biomarqueurs et une trajectoire naturelle sp\u00e9cifique. La comorbidit\u00e9 y est per\u00e7ue soit comme une co\u00efncidence \u00e9pid\u00e9miologique malheureuse, soit comme une cha\u00eene causale secondaire o\u00f9 une pathologie organique c\u00e9r\u00e9brale favorise la vuln\u00e9rabilit\u00e9 \u00e0 une seconde maladie distincte.<\/p>\n<p>Le <strong>mod\u00e8le dimensionnel et structural transdiagnostique<\/strong> postule \u00e0 l&rsquo;inverse que les cat\u00e9gories diagnostiques actuelles fractionnent artificiellement des continuums psychologiques plus profonds. Dans les travaux fondateurs de Robert Krueger et Mark Watson, les troubles psychiatriques courants s&rsquo;organisent selon deux grands spectres d&rsquo;ordre sup\u00e9rieur : le spectre de l&rsquo;<em>internalisation<\/em> (englobant la d\u00e9pression majeure, la dysthymie, l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, les phobies) et le spectre de l&rsquo;<em>externalisation<\/em> (incluant les troubles de l&rsquo;usage de substances, le trouble des conduites et la personnalit\u00e9 antisociale). Selon cette approche, la comorbidit\u00e9 n&rsquo;est que la manifestation partag\u00e9e d&rsquo;une vuln\u00e9rabilit\u00e9 affective ou comportementale g\u00e9n\u00e9rale.<\/p>\n<p>Ce mod\u00e8le dimensionnel a \u00e9t\u00e9 amplifi\u00e9 par la d\u00e9couverte du facteur g\u00e9n\u00e9ral de psychopathologie, ou <strong>facteur p<\/strong> (Caspi et al., 2014), analogue au facteur <em>g<\/em> de l&rsquo;intelligence g\u00e9n\u00e9rale. Les individus pr\u00e9sentant un score \u00e9lev\u00e9 sur ce facteur ont une susceptibilit\u00e9 globale et non sp\u00e9cifique \u00e0 d\u00e9velopper de multiples formes de d\u00e9tresse psychique tout au long de leur existence, rempla\u00e7ant la notion de comorbidit\u00e9s multiples par celle d&rsquo;une s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 psychopathologique g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e.<\/p>\n<p>Enfin, la <strong>th\u00e9orie des r\u00e9seaux causaux<\/strong> (<em>network analysis<\/em>), d\u00e9velopp\u00e9e notamment par Denny Borsboom, propose un changement de paradigme radical. Au lieu de consid\u00e9rer les sympt\u00f4mes comme les indicateurs passifs d&rsquo;un trouble latent sous-jacent, l&rsquo;approche en r\u00e9seau envisage la maladie mentale comme un syst\u00e8me complexe d&rsquo;interactions mutuelles et directes entre sympt\u00f4mes. Dans ce cadre, la comorbidit\u00e9 s&rsquo;explique par des \u00ab sympt\u00f4mes passerelles \u00bb (<em>bridge symptoms<\/em>). Par exemple, l&rsquo;insomnie pr\u00e9sente chez une personne d\u00e9pressive entra\u00eene de l&rsquo;\u00e9puisement diurne et de l&rsquo;irritabilit\u00e9, ce qui d\u00e9clenche ensuite des crises de panique : la comorbidit\u00e9 \u00e9merge de la dynamique autonome de propagation du r\u00e9seau symptomatique sans n\u00e9cessiter de \u00ab maladie \u00bb causale centrale.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, typologies et dimensions<\/h3>\n<p>La classification et la d\u00e9construction op\u00e9rationnelle de la comorbidit\u00e9 s&rsquo;articulent autour de plusieurs axes analytiques majeurs :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Comorbidit\u00e9 homotypique versus h\u00e9t\u00e9rotypique :<\/strong>\n<ul>\n<li><em>Homotypique :<\/em> Co-occurrence de troubles appartenant \u00e0 la m\u00eame classe nosologique ou au m\u00eame spectre diagnostique (par exemple, la coexistence d&rsquo;un trouble panique et d&rsquo;un trouble d&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 sociale au sein des troubles anxieux).<\/li>\n<li><em>H\u00e9t\u00e9rotypique :<\/em> Co-occurrence de troubles relevant de domaines nosologiques conceptuellement disparates (par exemple, la survenue simultan\u00e9e d&rsquo;une schizophr\u00e9nie et d&rsquo;une d\u00e9pendance s\u00e9v\u00e8re \u00e0 la coca\u00efne, ou d&rsquo;une anorexie mentale et d&rsquo;un trouble de la personnalit\u00e9 borderline).<\/li>\n<\/ul>\n<\/li>\n<li><strong>Comorbidit\u00e9 concomitante versus s\u00e9quentielle :<\/strong>\n<ul>\n<li><em>Concomitante (ou synchronique) :<\/em> Pr\u00e9sence conjointe et active de deux troubles durant le m\u00eame \u00e9pisode temporel d&rsquo;\u00e9valuation clinique.<\/li>\n<li><em>S\u00e9quentielle (ou diachronique) :<\/em> Apparition successive dans le temps d&rsquo;entit\u00e9s psychopathologiques distinctes, o\u00f9 un trouble gu\u00e9ri ou stabilis\u00e9 est suivi de l&rsquo;\u00e9closion d&rsquo;une nouvelle pathologie au cours du cycle de vie.<\/li>\n<\/ul>\n<\/li>\n<li><strong>Comorbidit\u00e9 psychiatrique-psychiatrique versus psychiatrique-somatique :<\/strong>\n<ul>\n<li><em>Psychiatrique-psychiatrique :<\/em> L&rsquo;objet principal des classifications de sant\u00e9 mentale, englobant les associations d&rsquo;axe psychologique (ex. : bipolarit\u00e9 et TDAH).<\/li>\n<li><em>Psychiatrique-somatique :<\/em> L&rsquo;enchev\u00eatrement entre un trouble mental et une maladie corporelle chronique (par exemple, la pr\u00e9valence \u00e9lev\u00e9e de la d\u00e9pression majeure chez les patients atteints de diab\u00e8te de type 2, de maladies cardiovasculaires ou de polyarthrite rhumato\u00efde), entra\u00eenant une baisse majeure de l&rsquo;observance th\u00e9rapeutique et une surmortalit\u00e9 pr\u00e9coce.<\/li>\n<\/ul>\n<\/li>\n<li><strong>Comorbidit\u00e9 primaire versus secondaire :<\/strong> Distinction clinique fond\u00e9e sur l&rsquo;ant\u00e9riorit\u00e9 chronologique de l&rsquo;apparition du trouble, utile pour structurer la hi\u00e9rarchie des objectifs th\u00e9rapeutiques imm\u00e9diats, bien que souvent difficile \u00e0 trancher r\u00e9trospectivement.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender la complexit\u00e9 concr\u00e8te de la comorbidit\u00e9 sur le terrain clinique, plusieurs configurations prototypiques m\u00e9ritent d&rsquo;\u00eatre d\u00e9taill\u00e9es :<\/p>\n<p><strong>Cas 1 : Le double diagnostic addictologique et trouble de l&rsquo;humeur.<\/strong> Un homme de 38 ans consulte pour une d\u00e9pendance s\u00e9v\u00e8re \u00e0 l&rsquo;alcool associ\u00e9e \u00e0 des r\u00e9cidives r\u00e9guli\u00e8res d&rsquo;\u00e9pisodes d\u00e9pressifs majeurs. L&rsquo;anamn\u00e8se r\u00e9v\u00e8le que la consommation d&rsquo;alcool a d\u00e9but\u00e9 comme une strat\u00e9gie de r\u00e9gulation \u00e9motionnelle pour calmer une tristesse r\u00e9currente et une angoisse existentielle. Au fil du temps, la neuroadaptation induite par l&rsquo;\u00e9thanol alt\u00e8re le syst\u00e8me dopaminergique et aggrave la d\u00e9pression biologique durant les phases de sevrage, cr\u00e9ant un cercle vicieux o\u00f9 chaque pathologie alimente la chronicisation de l&rsquo;autre.<\/p>\n<p><strong>Cas 2 : L&rsquo;intrication neurod\u00e9veloppementale et affective.<\/strong> Une femme de 26 ans est initialement prise en charge pour un trouble de la personnalit\u00e9 borderline et des \u00e9pisodes r\u00e9currents d&rsquo;automutilation. Une anamn\u00e8se d\u00e9veloppementale minutieuse met en \u00e9vidence la pr\u00e9sence non diagnostiqu\u00e9e dans l&rsquo;enfance d&rsquo;un trouble du d\u00e9ficit de l&rsquo;attention avec hyperactivit\u00e9 (TDAH). La dysr\u00e9gulation \u00e9motionnelle inh\u00e9rente au TDAH non trait\u00e9, combin\u00e9e \u00e0 des exp\u00e9riences d&rsquo;\u00e9chec scolaire et de rejet par les pairs, a constitu\u00e9 un terrain de vuln\u00e9rabilit\u00e9 majeure ayant favoris\u00e9 la d\u00e9sorganisation affective et comportementale caract\u00e9ristique du trouble de la personnalit\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Cas 3 : La comorbidit\u00e9 somatique et anxieuse.<\/strong> Un patient de 52 ans ayant surv\u00e9cu \u00e0 un infarctus du myocarde d\u00e9veloppe un trouble panique avec hypocondrie s\u00e9v\u00e8re. Chaque variation b\u00e9nigne de son rythme cardiaque d\u00e9clenche des cognitions catastrophistes quant \u00e0 une mort imminente. La d\u00e9tresse psychologique \u00e9l\u00e8ve son tonus sympathique et son taux de cat\u00e9cholamines circulantes, ce qui accro\u00eet en retour le risque cardiologique r\u00e9el, illustrant l&rsquo;impact somatique direct d&rsquo;une pathologie psychique comorbide.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation psychologique<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation rigoureuse de la comorbidit\u00e9 exige des protocoles diagnostiques standardis\u00e9s pour contourner les biais de confirmation et les diagnostics incomplets :<\/p>\n<p>En recherche et en clinique hospitali\u00e8re avanc\u00e9e, le recours aux <strong>entretiens diagnostiques structur\u00e9s et semi-structur\u00e9s<\/strong> constitue la r\u00e9f\u00e9rence m\u00e9thodologique absolue. Des outils valid\u00e9s internationalement tels que le SCID-5 (<em>Structured Clinical Interview for DSM-5<\/em>), la MINI (<em>Mini International Neuropsychiatric Interview<\/em>) ou le CIDI (<em>Composite International Diagnostic Interview<\/em> de l&rsquo;OMS) \u00e9valuent syst\u00e9matiquement l&rsquo;ensemble des modules psychopathologiques sans s&rsquo;arr\u00eater au motif principal de consultation, permettant d&rsquo;objectiver l&rsquo;ensemble des diagnostics comorbides actifs.<\/p>\n<p>Dans le domaine somato-psychiatrique, des <strong>indices pond\u00e9r\u00e9s de comorbidit\u00e9<\/strong> sont fr\u00e9quemment employ\u00e9s pour quantifier la charge globale de morbidit\u00e9. L&rsquo;un des plus connus est l&rsquo;<em>Index de Comorbidit\u00e9 de Charlson<\/em> (CCI), adapt\u00e9 pour estimer le pronostic de survie et la charge m\u00e9dicale chez des patients souffrant de pathologies multiples. Dans la sph\u00e8re sp\u00e9cifique de la psychiatrie, la <em>Cumulative Illness Rating Scale<\/em> (CIRS) et sa variante g\u00e9riatrique (CIRS-G) permettent de coter la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 des dysfonctionnements \u00e0 travers divers syst\u00e8mes d&rsquo;organes.<\/p>\n<p>Sur le plan psychom\u00e9trique dimensionnel, les praticiens utilisent des batteries d&rsquo;auto-questionnaires \u00e0 large spectre comme l&rsquo;inventaire multiphasique de personnalit\u00e9 du Minnesota (<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Inventaire_multiphasique_de_la_personnalit%C3%A9_du_Minnesota\">MMPI<\/a>) ou le SCL-90-R (<em>Symptom Checklist-90-Revised<\/em>). Ces instruments ne se cantonnent pas \u00e0 un label unique mais g\u00e9n\u00e8rent un profil psychopathologique global r\u00e9v\u00e9lant l&rsquo;\u00e9l\u00e9vation conjointe de plusieurs \u00e9chelles cliniques (par exemple, parano\u00efa, anxi\u00e9t\u00e9, somatisation et d\u00e9pression).<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La reconnaissance m\u00e9thodique de la comorbidit\u00e9 transforme en profondeur la pratique m\u00e9dicale, organisationnelle et th\u00e9rapeutique :<\/p>\n<p>Sur le plan de la <strong>strat\u00e9gie psychoth\u00e9rapeutique<\/strong>, l&rsquo;existence de diagnostics multiples disqualifie souvent l&rsquo;application lin\u00e9aire de protocoles cognitivo-comportementaux con\u00e7us pour un trouble unique isol\u00e9. Deux options strat\u00e9giques s&rsquo;opposent traditionnellement : l&rsquo;approche s\u00e9quentielle (traiter d&rsquo;abord la pathologie la plus invalidante ou urgente, puis s&rsquo;attaquer \u00e0 la seconde) et l&rsquo;approche int\u00e9gr\u00e9e ou concurrente (traiter les deux troubles simultan\u00e9ment). Les approches contemporaines privil\u00e9gient d\u00e9sormais les <em>th\u00e9rapies transdiagnostiques<\/em>, tel le protocole unifi\u00e9 pour le traitement transdiagnostique des troubles \u00e9motionnels (Barlow et al.), qui cible les anomalies communes de la r\u00e9gulation \u00e9motionnelle plut\u00f4t que d&#8217;empiler des modules de traitement distincts.<\/p>\n<p>Sur le plan de la <strong>psychopharmacologie<\/strong>, la comorbidit\u00e9 augmente consid\u00e9rablement la complexit\u00e9 de prescription et le risque d&rsquo;iatrog\u00e9nie. Les praticiens sont confront\u00e9s \u00e0 des risques accrus d&rsquo;interactions m\u00e9dicamenteuses d\u00e9l\u00e9t\u00e8res (par exemple, l&rsquo;association d&rsquo;antid\u00e9presseurs s\u00e9rotoninergiques chez un patient pr\u00e9sentant un trouble bipolaire non reconnu, risquant de d\u00e9clencher un virage maniaque comorbide). Le monitoring rigoureux des effets ind\u00e9sirables m\u00e9taboliques et cardiaques devient central lorsque des antipsychotiques de seconde g\u00e9n\u00e9ration sont associ\u00e9s \u00e0 des stabilisateurs de l&rsquo;humeur.<\/p>\n<p>Dans les <strong>syst\u00e8mes de sant\u00e9 publique<\/strong>, les personnes souffrant de comorbidit\u00e9s s\u00e9v\u00e8res (comme les pathologies duales alliant troubles psychiatriques graves et addictions) se heurtent fr\u00e9quemment \u00e0 des failles de coordination structurelle. Le cloisonnement historique entre les centres de soins en addictologie et les services de psychiatrie g\u00e9n\u00e9rale a longtemps conduit \u00e0 l&rsquo;exclusion ou au rejet r\u00e9ciproque de ces patients particuli\u00e8rement vuln\u00e9rables, imposant la cr\u00e9ation de fili\u00e8res de soins int\u00e9gr\u00e9es.<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>Les donn\u00e9es issues de l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/%C3%89pid%C3%A9miologie\">\u00e9pid\u00e9miologie<\/a> psychiatrique moderne ont document\u00e9 de mani\u00e8re robuste l&rsquo;omnipr\u00e9sence statistique de la comorbidit\u00e9 :<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9tude internationale <em>World Mental Health Survey<\/em> coordonn\u00e9e par l&rsquo;OMS a mis en \u00e9vidence que les pathologies psychiatriques ne se r\u00e9partissent pas de mani\u00e8re al\u00e9atoire au sein de la population g\u00e9n\u00e9rale. Les personnes pr\u00e9sentant un trouble mental sp\u00e9cifique ont une probabilit\u00e9 de 3 \u00e0 8 fois plus \u00e9lev\u00e9e que la moyenne de remplir les crit\u00e8res d&rsquo;au moins un autre trouble au cours de leur vie. Environ 45 % des personnes r\u00e9pondant aux crit\u00e8res d&rsquo;un diagnostic donn\u00e9 pr\u00e9sentent en r\u00e9alit\u00e9 au moins deux autres diagnostics concomitants.<\/p>\n<p>Les recherches en <strong>g\u00e9n\u00e9tique quantitative et mol\u00e9culaire<\/strong> ont apport\u00e9 des \u00e9clairages cruciaux sur les bases de ces co-occurrences. Les \u00e9tudes de liaison pang\u00e9nomique (GWAS) men\u00e9es par le <em>Psychiatric Genomics Consortium<\/em> (PGC) d\u00e9montrent une corr\u00e9lation g\u00e9n\u00e9tique substantielle entre des affections traditionnellement s\u00e9par\u00e9es nosologiquement. Ainsi, le trouble bipolaire et la schizophr\u00e9nie partagent une part majeure de leurs variants g\u00e9n\u00e9tiques communs de susceptibilit\u00e9, tout comme la d\u00e9pression majeure pr\u00e9sente un chevauchement g\u00e9n\u00e9tique significatif avec les troubles anxieux et les traits de n\u00e9vrosisme.<\/p>\n<p>Un autre r\u00e9sultat empirique central est le r\u00f4le du <strong>biais de Berkson<\/strong> (ou paradoxe de Berkson) : en milieu hospitalier ou dans les centres de soins tertiaires, les taux de comorbidit\u00e9 observ\u00e9s sont toujours artificiellement plus \u00e9lev\u00e9s que dans la population g\u00e9n\u00e9rale. Les individus pr\u00e9sentant deux pathologies simultan\u00e9es ont une probabilit\u00e9 cumul\u00e9e beaucoup plus forte de solliciter une aide m\u00e9dicale que ceux ne pr\u00e9sentant qu&rsquo;une seule affection, ce qui tend \u00e0 fausser la perception des cliniciens non avertis quant \u00e0 la repr\u00e9sentativit\u00e9 r\u00e9elle de ces co-occurrences dans la communaut\u00e9.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations socioculturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>La conceptualisation et la manifestation de la comorbidit\u00e9 d\u00e9pendent intimement du contexte socioculturel dans lequel \u00e9voluent les individus :<\/p>\n<p>Dans de nombreuses soci\u00e9t\u00e9s non occidentales, l&rsquo;expression de la souffrance psychique ne s&rsquo;effectue pas selon le clivage corps-esprit caract\u00e9ristique de la m\u00e9decine occidentale. Les patients peuvent exprimer une constellation de sympt\u00f4mes physiques, d&rsquo;\u00e9puisement vital et de douleurs diffuses que les cliniciens form\u00e9s aux crit\u00e8res du DSM tendent \u00e0 \u00e9tiqueter r\u00e9trospectivement comme une \u00ab comorbidit\u00e9 \u00bb entre somatisation, d\u00e9pression et anxi\u00e9t\u00e9, alors qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;une forme culturellement int\u00e9gr\u00e9e d&rsquo;<em>idiome de d\u00e9tresse<\/em> unitaire.<\/p>\n<p>La stigmatisation sociale module \u00e9galement les sch\u00e9mas d&rsquo;expression symptomatique. Dans des contextes culturels o\u00f9 les troubles de l&rsquo;humeur sont jug\u00e9s inacceptables ou d\u00e9shonorants pour la famille, la souffrance affective primaire peut \u00eatre masqu\u00e9e ou compens\u00e9e par des conduites addictives ou des troubles du comportement ext\u00e9rioris\u00e9s. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne entra\u00eene une visibilit\u00e9 s\u00e9lective d&rsquo;une comorbidit\u00e9 addictive ou comportementale, occultant le noyau d\u00e9pressif sous-jacent.<\/p>\n<p>Enfin, les crit\u00e8res diagnostiques occidentaux standardis\u00e9s peinent parfois \u00e0 saisir la validit\u00e9 transculturelle de certains syndromes locaux (<em>culture-bound syndromes<\/em> comme l&rsquo;<em>Ataque de nervios<\/em> en Am\u00e9rique latine ou le <em>Hikikomori<\/em> au Japon). Vouloir d\u00e9composer ces syndromes traditionnels sous forme d&rsquo;une accumulation artificielle de comorbidit\u00e9s occidentales (par exemple, phobie sociale + agoraphobie + d\u00e9pression majeure) risque d&rsquo;aboutir \u00e0 une surpathologisation erron\u00e9e qui m\u00e9conna\u00eet la coh\u00e9rence ph\u00e9nom\u00e9nologique propre de l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue du sujet.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites<\/h3>\n<p>L&rsquo;utilisation g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e du concept de comorbidit\u00e9 en psychopathologie fait l&rsquo;objet de vives contestations th\u00e9oriques et \u00e9pist\u00e9mologiques :<\/p>\n<p>La critique la plus radicale provient des partisans de l&rsquo;<strong>anti-r\u00e9ification nosologique<\/strong>. Des psychiatres et philosophes de la m\u00e9decine soulignent que parler de \u00ab comorbidit\u00e9 \u00bb en psychiatrie pr\u00e9suppose \u00e0 tort que des entit\u00e9s comme le trouble d\u00e9pressif ou le trouble d&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e sont de v\u00e9ritables entit\u00e9s nosologiques distinctes (des maladies r\u00e9elles dans la nature, \u00e0 l&rsquo;instar d&rsquo;une tuberculose ou d&rsquo;un cancer du c\u00f4lon). En r\u00e9alit\u00e9, les diagnostics psychiatriques actuels ne sont que des constructions heuristiques fond\u00e9es sur des conventions de consensus ; postuler une \u00ab comorbidit\u00e9 \u00bb entre deux construits imparfaits rel\u00e8ve d&rsquo;une illusion m\u00e9thodologique qui consiste \u00e0 prendre les cat\u00e9gories de travail pour des maladies autonomes.<\/p>\n<p>Une seconde controverse concerne la <strong>prolif\u00e9ration diagnostique et la surm\u00e9dicalisation<\/strong>. L&rsquo;inflation des crit\u00e8res op\u00e9rationnels polyth\u00e9tiques dans les \u00e9ditions successives du DSM a fait grimper le nombre moyen de diagnostics attribu\u00e9s \u00e0 chaque patient. Cette multiplication favorise la polypharmacie non contr\u00f4l\u00e9e, chaque \u00e9tiquette diagnostique tendant \u00e0 susciter une ligne de traitement pharmacologique suppl\u00e9mentaire sans vision d&rsquo;ensemble du fonctionnement psychique global.<\/p>\n<p>Enfin, la recherche est travers\u00e9e par un d\u00e9bat persistant opposant le mod\u00e8le de la comorbidit\u00e9 \u00e0 celui des <strong>mod\u00e8les hi\u00e9rarchiques dimensionnels<\/strong> (comme HiTOP). Pour les partisans du paradigme dimensionnel, le maintien du concept de comorbidit\u00e9 est devenu un obstacle \u00e9pist\u00e9mologique majeur qui freine la d\u00e9couverte des m\u00e9canismes \u00e9tiologiques r\u00e9els, car il maintient artificiellement les chercheurs dans des cat\u00e9gories diagnostiques arbitraires au lieu de les inciter \u00e0 explorer des dimensions psychopathologiques continues sous-jacentes.<\/p>\n<h3>14. Termes associ\u00e9s et distinctions conceptuelles<\/h3>\n<p>Il importe de ne pas confondre la comorbidit\u00e9 avec plusieurs notions voisines de la m\u00e9decine et de la psychologie clinique :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Multimorbidit\u00e9 :<\/strong> Pr\u00e9sence de multiples affections m\u00e9dicales (souvent chroniques) chez un m\u00eame individu sans d\u00e9signer n\u00e9cessairement une pathologie index principale de r\u00e9f\u00e9rence. C&rsquo;est un concept plus large et holistique, tr\u00e8s employ\u00e9 en g\u00e9riatrie et en sant\u00e9 publique.<\/li>\n<li><strong>Double diagnostic :<\/strong> Terme sp\u00e9cialis\u00e9 r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 la co-occurrence sp\u00e9cifique entre un trouble li\u00e9 \u00e0 l&rsquo;usage de substances psychoactives (toxicomanie, alcoolisme) et un trouble psychiatrique majeur (psychose, trouble bipolaire, d\u00e9pression).<\/li>\n<li><strong>Diagnostic diff\u00e9rentiel :<\/strong> Processus m\u00e9thodique de discrimination clinique visant \u00e0 d\u00e9terminer laquelle parmi plusieurs affections potentielles est la cause unique des sympt\u00f4mes du patient, excluant les alternatives diagnostiques rivales, \u00e0 l&rsquo;inverse de la comorbidit\u00e9 qui valide leur coexistence.<\/li>\n<li><strong>Sympt\u00f4me passerelle (<em>Bridge symptom<\/em>) :<\/strong> Dans la th\u00e9orie des r\u00e9seaux de Borsboom, \u00e9l\u00e9ment clinique sp\u00e9cifique qui appartient simultan\u00e9ment aux constellations s\u00e9miologiques de deux troubles distincts et qui permet l&rsquo;activation r\u00e9ciproque d&rsquo;un trouble par un autre.<\/li>\n<li><strong>Pathoplastie :<\/strong> Ph\u00e9nom\u00e8ne par lequel la pr\u00e9sence d&rsquo;un trouble ou d&rsquo;un trait de personnalit\u00e9 sous-jacent modifie la pr\u00e9sentation ph\u00e9nom\u00e9nologique, le cours clinique ou la r\u00e9ponse th\u00e9rapeutique d&rsquo;un second trouble, sans en \u00eatre la cause directe.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. R\u00e9sum\u00e9 et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>La comorbidit\u00e9 en sant\u00e9 mentale repr\u00e9sente un concept complexe au c\u0153ur des mutations contemporaines de la psychiatrie clinique :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Pr\u00e9valence clinique :<\/strong> La co-occurrence de plusieurs troubles psychiatriques chez un m\u00eame individu est le cas le plus fr\u00e9quent dans les cohortes cliniques, et non une exception statistique.<\/li>\n<li><strong>Origine du concept :<\/strong> Forg\u00e9 par Alvan Feinstein en 1970 pour l&rsquo;\u00e9pid\u00e9miologie m\u00e9dicale somatique, il a \u00e9t\u00e9 transpos\u00e9 \u00e0 la psychiatrie lors de l&rsquo;essor du mod\u00e8le cat\u00e9goriel sans hi\u00e9rarchie du DSM-III.<\/li>\n<li><strong>M\u00e9canismes sous-jacents :<\/strong> Les comorbidit\u00e9s peuvent d\u00e9couler d&rsquo;une causalit\u00e9 directe unilat\u00e9rale, d&rsquo;une \u00e9tiologie partag\u00e9e (facteur g\u00e9n\u00e9tique ou traumatique commun), de tentatives d&rsquo;autom\u00e9dication adaptative ou de simples art\u00e9facts nosologiques li\u00e9s au chevauchement des crit\u00e8res diagnostiques.<\/li>\n<li><strong>R\u00e9volution paradigmatique :<\/strong> Les cadres \u00e9mergents (comme le facteur g\u00e9n\u00e9ral de psychopathologie <em>p<\/em> et le consortium HiTOP) tendent \u00e0 remplacer la vision de pathologies additives ind\u00e9pendantes par une approche spectrale et dimensionnelle fond\u00e9e sur des vuln\u00e9rabilit\u00e9s transdiagnostiques.<\/li>\n<li><strong>Implications th\u00e9rapeutiques :<\/strong> La pr\u00e9sence de comorbidit\u00e9s implique une prise en charge globale, coordonn\u00e9e et flexible, privil\u00e9giant les interventions psychoth\u00e9rapeutiques int\u00e9gr\u00e9es et pr\u00e9venant les risques inh\u00e9rents \u00e0 la polypharmacie.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>American Psychiatric Association. (2013). <em>Diagnostic and statistical manual of mental disorders<\/em> (5th ed.). <a href=\"https:\/\/www.psychiatry.org\">https:\/\/www.psychiatry.org<\/a><\/li>\n<li>Borsboom, D. (2017). A network theory of mental disorders. <em>World Psychiatry<\/em>, 16(1), 5\u201313. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1002\/wps.20375\">https:\/\/doi.org\/10.1002\/wps.20375<\/a><\/li>\n<li>Caspi, A., Houts, R. M., Belsky, D. W., Goldman-Mellor, S. J., Harrington, H., Israel, S., Meier, M. H., Ramrakha, S., Shalev, I., Poulton, R., &#038; Moffitt, T. E. (2014). The p factor: One general psychopathology factor in the structure of psychiatric disorders? <em>Clinical Psychological Science<\/em>, 2(2), 119\u2013137. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1177\/2167702613497473\">https:\/\/doi.org\/10.1177\/2167702613497473<\/a><\/li>\n<li>Feinstein, A. R. (1970). The pre-therapeutic classification of co-morbidity in chronic disease. <em>Journal of Chronic Diseases<\/em>, 23(7), 455\u2013468. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/0021-9681(70)90054-8\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/0021-9681(70)90054-8<\/a><\/li>\n<li>Kessler, R. C., Chiu, W. T., Demler, O., Merikangas, K. R., &#038; Walters, E. E. (2005). Prevalence, severity, and comorbidity of 12-month DSM-IV disorders in the National Comorbidity Survey Replication. <em>Archives of General Psychiatry<\/em>, 62(6), 617\u2013627. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1001\/archpsyc.62.6.617\">https:\/\/doi.org\/10.1001\/archpsyc.62.6.617<\/a><\/li>\n<li>Kotov, R., Krueger, R. F., Watson, D., Achenbach, T. M., Althoff, R. R., Bagby, R. M., Brown, T. A., Carpenter, W. T., Caspi, A., Clark, L. A., Eaton, N. R., Forbes, M. K., Forbush, K. T., Goldberg, D., Hasin, D., Hyman, S. E., Ivanova, M. Y., Lynam, D. R., Markon, K., \u2026 Zimmerman, M. (2017). The Hierarchical Taxonomy of Psychopathology (HiTOP): A dimensional alternative to traditional nosologies. <em>Journal of Abnormal Psychology<\/em>, 126(4), 454\u2013477. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/abn0000258\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/abn0000258<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La comorbidit\u00e9 d\u00e9signe la co-occurrence de plusieurs troubles mentaux ou physiques chez un m\u00eame individu. 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