{"id":24081,"date":"2026-11-01T06:45:08","date_gmt":"2026-11-01T06:45:08","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=competence-communicative"},"modified":"2026-11-01T06:45:08","modified_gmt":"2026-11-01T06:45:08","slug":"competence-communicative","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=competence-communicative","title":{"rendered":"Comp\u00e9tence communicative : L&rsquo;art d&rsquo;interagir avec justesse"},"content":{"rendered":"<p>Au carrefour de la linguistique, de la psychologie cognitive et de la sociologie de l&rsquo;interaction, la communication humaine d\u00e9passe largement la simple ma\u00eetrise du vocabulaire et des r\u00e8gles syntaxiques d&rsquo;un idiome donn\u00e9. \u00catre capable de formuler des \u00e9nonc\u00e9s grammaticalement parfaits ne garantit en rien l&rsquo;ad\u00e9quation sociale, l&rsquo;efficacit\u00e9 persuasive ou l&rsquo;harmonie pragmatique d&rsquo;un \u00e9change au sein d&rsquo;une communaut\u00e9 vivante. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment pour combler ce gouffre explicatif que la notion fondamentale de comp\u00e9tence communicative s&rsquo;est impos\u00e9e dans l&rsquo;histoire des sciences du langage et du comportement.<\/p>\n<h2>Comp\u00e9tence communicative<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>La <strong>comp\u00e9tence communicative<\/strong> d\u00e9signe la capacit\u00e9 globale, dynamique et contextuellement situ\u00e9e d&rsquo;un individu \u00e0 employer la langue et les signaux non verbaux de fa\u00e7on socialement appropri\u00e9e et fonctionnellement efficiente au sein d&rsquo;une communaut\u00e9 culturelle donn\u00e9e. Elle ne se limite pas \u00e0 la connaissance int\u00e9rioris\u00e9e des r\u00e9gularit\u00e9s formelles de la langue, mais int\u00e8gre les param\u00e8tres psychoaffectifs, interactionnels, socioculturels et strat\u00e9giques n\u00e9cessaires \u00e0 la r\u00e9ussite d&rsquo;un acte de communication r\u00e9ciproque.<\/p>\n<p>Sur le plan conceptuel, cette notion englobe \u00e0 la fois la comp\u00e9tence linguistique (lexique, syntaxe, morphologie, phonologie), la comp\u00e9tence sociolinguistique (adaptation au statut de l&rsquo;interlocuteur, politesse, registre), la comp\u00e9tence discursive (coh\u00e9sion, coh\u00e9rence textuelle et fluidit\u00e9 rh\u00e9torique) et la comp\u00e9tence strat\u00e9gique (m\u00e9canismes de compensation des lacunes, r\u00e9paration des malentendus et gestion du tour de parole). L&rsquo;individu communicativement comp\u00e9tent sait non seulement comment construire une phrase exacte, mais surtout quand, o\u00f9, sur quel ton et envers qui l&rsquo;\u00e9noncer, ou \u00e0 quel moment garder d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment le silence.<\/p>\n<p>Dans le domaine de la psychologie contemporaine, la comp\u00e9tence communicative est appr\u00e9hend\u00e9e comme une composante cardinale du fonctionnement adaptatif, de l&rsquo;intelligence sociale et de l&rsquo;autor\u00e9gulation \u00e9motionnelle. Elle structure la qualit\u00e9 des interactions interpersonnelles, d\u00e9termine en grande partie le bien-\u00eatre subjectif dans les contextes scolaires, professionnels et th\u00e9rapeutiques, et constitue l&rsquo;un des prismes majeurs \u00e0 travers lesquels sont \u00e9valu\u00e9s certains troubles du d\u00e9veloppement ou de la sph\u00e8re relationnelle.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le syntagme \u00ab comp\u00e9tence communicative \u00bb proc\u00e8de de l&rsquo;association de deux lex\u00e8mes d&rsquo;origine latine ayant travers\u00e9 de profondes mutations philosophiques et scientifiques au fil des si\u00e8cles. Le substantif \u00ab comp\u00e9tence \u00bb d\u00e9rive du bas-latin <em>competentia<\/em>, qui renvoyait originellement \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e de \u00ab juste proportion \u00bb, de \u00ab convenance \u00bb ou d&rsquo;\u00ab accord r\u00e9ciproque \u00bb, lui-m\u00eame issu du verbe <em>competere<\/em> (compos\u00e9 du pr\u00e9fixe <em>cum-<\/em>, \u00ab avec \u00bb, et de <em>petere<\/em>, \u00ab chercher \u00e0 atteindre, r\u00e9clamer \u00bb). Dans le champ juridique d&rsquo;Ancien R\u00e9gime, la comp\u00e9tence d\u00e9signait la l\u00e9gitimit\u00e9 reconnue \u00e0 une instance pour juger ou agir, avant de glisser vers le sens plus g\u00e9n\u00e9ral de disposition op\u00e9rationnelle ou de qualification reconnue.<\/p>\n<p>L&rsquo;adjectif \u00ab communicative \u00bb, quant \u00e0 lui, prend racine dans le verbe latin <em>communicare<\/em> (\u00ab mettre en commun \u00bb, \u00ab partager \u00bb, \u00ab faire participer autrui \u00bb), form\u00e9 sur <em>communis<\/em> (\u00ab commun, public, partag\u00e9 par plusieurs \u00bb). La notion moderne de communication en tant que transmission d&rsquo;information et \u00e9change de significations s&rsquo;est cristallis\u00e9e au cours du XXe si\u00e8cle sous l&rsquo;impulsion de la cybern\u00e9tique et de la th\u00e9orie de l&rsquo;information.<\/p>\n<p>L&rsquo;introduction formelle du concept th\u00e9orique en linguistique remonte \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1960 et au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970, lorsque l&rsquo;anthropologue et sociolinguiste am\u00e9ricain <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Dell_Hymes\">Dell Hymes<\/a> a forg\u00e9 le terme original anglais <em>communicative competence<\/em>. Hymes a con\u00e7u cette formule en r\u00e9action dialectique directe contre la vision purement formelle et rationaliste de la <em>linguistic competence<\/em> avanc\u00e9e par le linguiste <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Noam_Chomsky\">Noam Chomsky<\/a>. L&rsquo;expression a rapidement \u00e9t\u00e9 traduite en fran\u00e7ais par \u00ab comp\u00e9tence de communication \u00bb ou \u00ab comp\u00e9tence communicative \u00bb, cette derni\u00e8re formule s&rsquo;imposant d\u00e9finitivement dans la didactique des langues et la psycholinguistique francophone.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Sur le plan phon\u00e9tique, l&rsquo;expression se transcrit dans l&rsquo;Alphabet Phon\u00e9tique International (API) comme suit : \/k\u0254\u0303.pe.t\u0251\u0303s k\u0254.my.ni.ka.tiv\/. La prosodie du syntagme en fran\u00e7ais standard comporte un rythme cadenc\u00e9 r\u00e9gulier, l&rsquo;accent d&rsquo;intensit\u00e9 principal portant sur la derni\u00e8re syllabe de chaque terme en position finale de syntagme (\/t\u0251\u0303s\/ puis \/tiv\/).<\/p>\n<p>Du point de vue morphosyntaxique, il s&rsquo;agit d&rsquo;un groupe nominal f\u00e9minin singulier constitu\u00e9 d&rsquo;un nom noyau substantif (<em>comp\u00e9tence<\/em>) et d&rsquo;un adjectif qualificatif \u00e9pith\u00e8te postpos\u00e9 (<em>communicative<\/em>). Au pluriel, il donne <em>comp\u00e9tences communicatives<\/em> (\/k\u0254\u0303.pe.t\u0251\u0303s k\u0254.my.ni.ka.tiv\/), d\u00e9signant alors l&rsquo;ensemble segmentable des sous-habilet\u00e9s op\u00e9rationnelles n\u00e9cessaires \u00e0 l&rsquo;acte d&rsquo;\u00e9change. On retrouve parfois des variantes morphologiques comme \u00ab comp\u00e9tence communicationnelle \u00bb, bien que l&rsquo;usage acad\u00e9mique dominant privil\u00e9gie \u00ab comp\u00e9tence communicative \u00bb pour marquer l&rsquo;h\u00e9ritage hymnien et pragmatique de la notion.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension approfondie de la comp\u00e9tence communicative exige de concevoir le langage humain non pas comme un automate formel produisant des structures syntaxiques abstraites, mais comme une activit\u00e9 s\u00e9miotique profond\u00e9ment incarn\u00e9e dans un corps social, physique et affectif. Une personne peut poss\u00e9der une parfaite ma\u00eetrise des d\u00e9clinaisons, de la grammaire g\u00e9n\u00e9rative et d&rsquo;un riche lexique tout en se r\u00e9v\u00e9lant incapable d&rsquo;instaurer une conversation sereine avec autrui, d&rsquo;exprimer son d\u00e9saccord sans provoquer une crise relationnelle ou de saisir l&rsquo;ironie subtile formul\u00e9e par un coll\u00e8gue. La comp\u00e9tence communicative circonscrit pr\u00e9cis\u00e9ment ce territoire o\u00f9 l&rsquo;architecture du langage rencontre la complexit\u00e9 des rapports humains r\u00e9els.<\/p>\n<p>Cette comp\u00e9tence se d\u00e9ploie \u00e0 travers une n\u00e9gociation perp\u00e9tuelle du sens en situation d&rsquo;interlocution. Dans n&rsquo;importe quel \u00e9change verbal ou non verbal, les participants mobilisent des sch\u00e9mas d&rsquo;interpr\u00e9tation contextuels qui int\u00e8grent une pluralit\u00e9 de signaux : la prosodie de la voix, les micro-expressions faciales, la distance physique entre les corps (prox\u00e9mique), la posture, les silences et les h\u00e9sitations. La comp\u00e9tence communicative implique donc une double vigilance cognitive : un monitorage permanent de ses propres productions discursives et \u00e9motionnelles, conjugu\u00e9 \u00e0 un d\u00e9codage empathique et vigilant des r\u00e9actions en miroir de l&rsquo;interlocuteur.<\/p>\n<p>Sur le plan de ses fronti\u00e8res conceptuelles, la comp\u00e9tence communicative se distingue nettement de la simple \u00ab performance \u00bb ponctuelle. Alors que la performance d\u00e9signe la concr\u00e9tisation observable, parfois imparfaite, d&rsquo;un acte de parole \u00e0 un instant T (soumise au stress, \u00e0 la fatigue cognitive, \u00e0 des distractions ou \u00e0 des interf\u00e9rences environnementales), la comp\u00e9tence communicative renvoie au r\u00e9pertoire cognitif sous-jacent, structur\u00e9 et stable dont dispose le locuteur pour naviguer dans l&rsquo;univers social. Ce r\u00e9pertoire n&rsquo;est ni statique ni universellement fix\u00e9 une fois pour toutes : il s&rsquo;enrichit et se restructure tout au long de la trajectoire existentielle de l&rsquo;individu \u00e0 mesure qu&rsquo;il participe \u00e0 de nouvelles communaut\u00e9s de pratique.<\/p>\n<p>En outre, la comp\u00e9tence communicative op\u00e8re comme un pont entre la cognition intrapsychique et la r\u00e9alit\u00e9 intersubjective. Elle implique des fonctions ex\u00e9cutives \u00e9labor\u00e9es telles que la flexibilit\u00e9 mentale, l&rsquo;inhibition de r\u00e9ponses inappropri\u00e9es et la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;aptitude fondamentale \u00e0 attribuer des croyances, des intentions et des \u00e9tats \u00e9motionnels \u00e0 autrui pour moduler son propre comportement verbal. De ce fait, toute d\u00e9faillance ou fragilit\u00e9 dans ce domaine peut g\u00e9n\u00e9rer une d\u00e9tresse psychologique importante, caract\u00e9ris\u00e9e par l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 sociale, le sentiment d&rsquo;ali\u00e9nation ou des conflits r\u00e9currents.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de la comp\u00e9tence communicative trouve son point d&rsquo;inflexion majeur dans les ann\u00e9es 1960. En 1965, Noam Chomsky formule dans son ouvrage <em>Aspects of the Theory of Syntax<\/em> la c\u00e9l\u00e8bre dichotomie entre la \u00ab comp\u00e9tence \u00bb linguistique (la connaissance inconsciente et id\u00e9alis\u00e9e que le locuteur-auditeur poss\u00e8de des r\u00e8gles formelles g\u00e9n\u00e9rant des phrases correctes) et la \u00ab performance \u00bb (l&rsquo;actualisation empirique de cette comp\u00e9tence, jug\u00e9e tributaire d&rsquo;accidents ext\u00e9rieurs comme la fatigue ou les b\u00e9gaiements). Pour Chomsky, l&rsquo;objet exclusif de la science linguistique r\u00e9side dans l&rsquo;\u00e9tude des structures abstraites universelles et du locuteur-auditeur id\u00e9al dans une communaut\u00e9 totalement homog\u00e8ne.<\/p>\n<p>Face \u00e0 ce paradigme qu&rsquo;il juge r\u00e9ducteur, Dell Hymes publie entre 1967 et 1972 une s\u00e9rie d&rsquo;articles fondateurs, dont le manifeste retentissant intitul\u00e9 <em>On Communicative Competence<\/em> (1972). Hymes y affirme qu&rsquo;un enfant qui n&rsquo;apprendrait \u00e0 produire que des phrases grammaticales sans tenir compte des r\u00e8gles sociales de pertinence et de biens\u00e9ance deviendrait un monstre social. Il propose ainsi d&rsquo;\u00e9largir radicalement la d\u00e9finition en int\u00e9grant ce qu&rsquo;il nomme l&rsquo;\u00ab ethnographie de la communication \u00bb : la comp\u00e9tence doit rendre compte du fait qu&rsquo;un \u00eatre humain sait choisir l&rsquo;\u00e9nonc\u00e9 qui convient \u00e0 une situation empirique particuli\u00e8re.<\/p>\n<p>D\u00e8s le d\u00e9but des ann\u00e9es 1980, le concept subit une op\u00e9rationnalisation d\u00e9cisive dans le champ de la didactique des langues et de la psychologie de l&rsquo;\u00e9ducation. Les chercheurs Michael Canale et Merrill Swain (1980), puis Canale (1983), structurent la comp\u00e9tence communicative en quatre piliers cardinaux : la comp\u00e9tence grammaticale, la comp\u00e9tence sociolinguistique, la comp\u00e9tence discursive et la comp\u00e9tence strat\u00e9gique. Ce cadre th\u00e9orique sert de matrice \u00e0 une r\u00e9volution p\u00e9dagogique mondiale : l&rsquo;approche communicative, qui abandonne les exercices structuraux r\u00e9p\u00e9titifs au profit de jeux de r\u00f4le, de simulations de situations authentiques et de t\u00e2ches de n\u00e9gociation de sens concr\u00e8tes.<\/p>\n<p>Durant les ann\u00e9es 1990 et 2000, le Conseil de l&rsquo;Europe s&#8217;empare de ces apports pour forger le <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Cadre_europ%C3%A9en_commun_de_r%C3%A9f%C3%A9rence_pour_les_langues\">Cadre europ\u00e9en commun de r\u00e9f\u00e9rence pour les langues<\/a> (CECRL), qui red\u00e9finit l&rsquo;apprenant comme un v\u00e9ritable acteur social impliqu\u00e9 dans des actions collaboratives. Parall\u00e8lement, l&rsquo;essor des sciences cognitives, de la psychologie du d\u00e9veloppement et des technologies num\u00e9riques \u00e0 partir des ann\u00e9es 2010 a \u00e9tendu le p\u00e9rim\u00e8tre du concept \u00e0 la communication multimodale, \u00e0 la comp\u00e9tence interculturelle et aux m\u00e9diations conversationnelles par \u00e9crans interpos\u00e9s.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>La charpente th\u00e9orique de la comp\u00e9tence communicative repose sur la convergence de plusieurs courants majeurs de la philosophie du langage, de la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Pragmatique_(linguistique)\">pragmatique<\/a>, de la psychologie historico-culturelle et de la sociologie compr\u00e9hensive. Chacun de ces socles apporte un \u00e9clairage indispensable \u00e0 la compr\u00e9hension du m\u00e9canisme par lequel la parole transforme le r\u00e9el.<\/p>\n<p>Le premier socle r\u00e9side dans la th\u00e9orie des actes de langage inaugur\u00e9e par John L. Austin dans son recueil fondateur <em>Quand dire, c&rsquo;est faire<\/em> (1962), et perfectionn\u00e9e par John Searle. Cette th\u00e9orie d\u00e9montre que la parole n&rsquo;a pas pour unique vocation de d\u00e9crire passivement des \u00e9tats de choses dans le monde (dimension constative), mais constitue elle-m\u00eame un agir direct (dimension performative). Tout \u00e9nonc\u00e9 articule un acte locutoire (le fait mat\u00e9riel de prononcer des mots), un acte illocutoire (l&rsquo;intention de commander, promettre, questionner, d\u00e9fier) et un acte perlocutoire (l&rsquo;effet psychologique ou comportemental effectif provoqu\u00e9 sur l&rsquo;interlocuteur). La comp\u00e9tence communicative consiste pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 harmoniser l&rsquo;acte illocutoire et ses retomb\u00e9es perlocutoires en milieu interactif.<\/p>\n<p>Le second fondement th\u00e9orique d\u00e9coule de la th\u00e9orie de la pertinence et du principe de coop\u00e9ration conversationnelle formul\u00e9 par le philosophe Paul Grice. Selon Grice, tout \u00e9change repose sur un pacte implicite guid\u00e9 par quatre maximes fondamentales : la quantit\u00e9 (donner la quantit\u00e9 d&rsquo;information ad\u00e9quate), la qualit\u00e9 (dire ce que l&rsquo;on croit vrai), la relation (\u00eatre pertinent) et la mani\u00e8re (\u00eatre clair, concis et ordonn\u00e9). L&rsquo;acteur communicatif comp\u00e9tent sait non seulement respecter ces maximes dans les \u00e9changes standard, mais aussi les enfreindre d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment pour g\u00e9n\u00e9rer des \u00ab implicatures conversationnelles \u00bb riches de sens, comme dans le cas de l&rsquo;humour, de l&rsquo;ironie ou de l&rsquo;euph\u00e9misme poli.<\/p>\n<p>Sur le plan psychosociologique, la comp\u00e9tence communicative s&rsquo;adosse \u00e0 la tradition de l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Interactionnisme_symbolique\">interactionnisme symbolique<\/a> port\u00e9e par George Herbert Mead et prolong\u00e9e par l&rsquo;approche dramaturgique d&rsquo;Erving Goffman. Pour Goffman, toute rencontre humaine est une sc\u00e8ne o\u00f9 chaque acteur travaille sans rel\u00e2che \u00e0 \u00ab garder la face \u00bb et \u00e0 pr\u00e9server les territoires de soi de ses pairs. La comp\u00e9tence communicative rel\u00e8ve donc d&rsquo;un travail relationnel constant visant \u00e0 pr\u00e9venir les affronts, \u00e0 d\u00e9samorcer les menaces identitaires et \u00e0 ritualiser les transitions relationnelles au moyen de formules de salutation, de remerciements et d&rsquo;excuses minutieusement codifi\u00e9s.<\/p>\n<p>Enfin, la psychologie du d\u00e9veloppement d&rsquo;inspiration vygotskienne souligne que la ma\u00eetrise communicative r\u00e9sulte d&rsquo;un processus continu d&rsquo;internalisation d&rsquo;instruments culturels au cours des \u00e9changes avec les personnes significatives de l&rsquo;entourage. Comme le postulait Lev Vygotski, toute fonction cognitive sup\u00e9rieure appara\u00eet deux fois dans le d\u00e9veloppement ontog\u00e9n\u00e9tique : d&rsquo;abord sur le plan interpsychologique (partag\u00e9 entre des individus), puis sur le plan intrapsychologique (internalis\u00e9 sous forme de pens\u00e9e r\u00e9flexive verbale). La comp\u00e9tence communicative constitue la matrice premi\u00e8re de cette transformation d\u00e9veloppementale.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, typologies et dimensions<\/h3>\n<p>Depuis les travaux fondateurs de Canale, Swain et Bachman, la comp\u00e9tence communicative est mod\u00e9lis\u00e9e sous la forme d&rsquo;un faisceau interconnect\u00e9 de composantes sp\u00e9cialis\u00e9es, chacune contribuant \u00e0 l&rsquo;harmonie globale de l&rsquo;interaction :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La comp\u00e9tence linguistique ou grammaticale :<\/strong> ma\u00eetrise explicite ou tacite des codes structurels de la langue, englobant l&rsquo;\u00e9tendue lexicale, la pr\u00e9cision morphosyntaxique, l&rsquo;exactitude phonologique, l&rsquo;orthographe et l&rsquo;agencement s\u00e9mantique canonique des propositions.<\/li>\n<li><strong>La comp\u00e9tence sociolinguistique :<\/strong> capacit\u00e9 \u00e0 adapter la production verbale aux conventions socioculturelles propres au contexte d&rsquo;\u00e9nonciation. Elle r\u00e9git le choix des registres de langue (soutenu, standard, familier), le respect des protocoles de politesse, la gestion des tabous et l&rsquo;ad\u00e9quation au statut hi\u00e9rarchique des interlocuteurs.<\/li>\n<li><strong>La comp\u00e9tence discursive :<\/strong> habilet\u00e9 cognitive \u00e0 relier logiquement des suites d&rsquo;\u00e9nonc\u00e9s pour former un tout discursif coh\u00e9rent et coh\u00e9sif. Elle englobe la gestion harmonieuse des anaphores, l&rsquo;usage judicieux des connecteurs logiques, la progression th\u00e9matique et l&rsquo;organisation macro-structurelle de diff\u00e9rents genres de discours (narration, argumentation, n\u00e9gociation).<\/li>\n<li><strong>La comp\u00e9tence strat\u00e9gique :<\/strong> mobilisation de strat\u00e9gies cognitives et m\u00e9tacognitives visant soit \u00e0 r\u00e9parer d&rsquo;\u00e9ventuelles pannes de communication (demande d&rsquo;\u00e9lucidation, reformulation, recours \u00e0 la p\u00e9riphrase), soit \u00e0 pallier des lacunes lexicales temporaires, soit \u00e0 optimiser l&rsquo;impact persuasif du message.<\/li>\n<li><strong>La comp\u00e9tence pragmatique et illocutoire :<\/strong> aptitude \u00e0 faire correspondre les fonctions de communication (requ\u00eates, refus, compliments, excuses) aux buts vis\u00e9s dans l&rsquo;interaction, tout en d\u00e9codant avec subtilit\u00e9 les non-dits, le sous-entendu et le sens indirect.<\/li>\n<li><strong>La comp\u00e9tence paralinguistique et non verbale :<\/strong> gestion synchrone du regard, de la mimique, de la prox\u00e9mique, de la posture corporelle, du rythme \u00e9locutoire et du volume vocal, qui viennent renforcer, nuancer ou parfois contredire le message purement textuel.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Afin de saisir la fa\u00e7on dont la comp\u00e9tence communicative s&rsquo;articule dans les situations concr\u00e8tes du quotidien, il convient d&rsquo;examiner des sc\u00e9narios contrast\u00e9s issus de contextes vari\u00e9s :<\/p>\n<p><strong>Cas 1 : L&rsquo;interaction professionnelle hi\u00e9rarchique.<\/strong> Imaginons un jeune cadre qui constate une erreur de calcul importante dans le rapport strat\u00e9gique pr\u00e9sent\u00e9 par son sup\u00e9rieur hi\u00e9rarchique imm\u00e9diat lors d&rsquo;un comit\u00e9 ex\u00e9cutif. Une personne d\u00e9nu\u00e9e de comp\u00e9tence communicative sociolinguistique et pragmatique pourrait s&rsquo;exclamer brusquement : \u00ab Votre chiffre est totalement faux, vous ne savez pas calculer ! \u00bb. Bien que grammaticalement irr\u00e9prochable et v\u00e9ridique sur le fond, cette intervention provoquerait une violente d\u00e9stabilisation identitaire et un blocage relationnel imm\u00e9diat. \u00c0 l&rsquo;inverse, un cadre faisant preuve d&rsquo;une haute comp\u00e9tence communicative emploiera une strat\u00e9gie d&rsquo;att\u00e9nuation indirecte : \u00ab Pardonnez-moi, Monsieur, un \u00e9cart marginal semble s&rsquo;\u00eatre gliss\u00e9 dans la colonne du troisi\u00e8me trimestre ; pourrions-nous v\u00e9rifier ensemble cette projection afin d&rsquo;ajuster les pr\u00e9visions ? \u00bb. La cible informative est atteinte sans alt\u00e9ration du lien professionnel ni rupture du protocole hi\u00e9rarchique.<\/p>\n<p><strong>Cas 2 : L&rsquo;apprenant en immersion et la strat\u00e9gie de compensation.<\/strong> Consid\u00e9rons une \u00e9tudiante \u00e9trang\u00e8re apprenant le fran\u00e7ais, confront\u00e9e \u00e0 l&rsquo;absence soudaine du mot \u00ab tire-bouchon \u00bb alors qu&rsquo;elle d\u00eene chez des amis. Au lieu de s&rsquo;enfermer dans un mutisme anxieux (\u00e9chec de performance), elle mobilise sa comp\u00e9tence strat\u00e9gique : \u00ab Est-ce que vous auriez le petit outil en m\u00e9tal avec une spirale qu&rsquo;on tourne pour ouvrir les bouteilles de vin ? \u00bb. Par l&rsquo;usage d&rsquo;une p\u00e9riphrase fonctionnelle descriptive, elle compense instantan\u00e9ment sa lacune lexicale, pr\u00e9serve la fluidit\u00e9 de la conversation et parvient \u00e0 satisfaire son intention de communication sans rupture de sens.<\/p>\n<p><strong>Cas 3 : La n\u00e9gociation d&rsquo;un refus en milieu m\u00e9dical.<\/strong> Dans le cadre d&rsquo;une consultation clinique d\u00e9licate, un m\u00e9decin doit refuser la prescription abusive d&rsquo;antibiotiques sollicit\u00e9e par un patient anxieux. Le praticien comp\u00e9tent sur le plan communicatif \u00e9coute activement les craintes de son patient, valide son ressenti (\u00ab Je comprends tout \u00e0 fait que cette fatigue et ces quintes de toux soient \u00e9puisantes pour vous \u00bb), puis explicite la logique pharmacologique en des termes vulgaris\u00e9s et bienveillants (\u00ab Cependant, comme votre affection est d&rsquo;origine virale, un antibiotique ne ferait qu&rsquo;affaiblir votre flore intestinale sans soigner votre gorge \u00bb), avant de lui proposer un plan th\u00e9rapeutique alternatif r\u00e9confortant. Cette s\u00e9quence illustre l&rsquo;intrication \u00e9troite entre empathie clinique, clart\u00e9 p\u00e9dagogique et comp\u00e9tence discursive.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation de la comp\u00e9tence communicative pose un d\u00e9fi m\u00e9thodologique consid\u00e9rable en raison de la nature dynamique, situ\u00e9e et interactive du construit. Contrairement aux tests psychom\u00e9triques traditionnels d&rsquo;aptitude linguistique sous forme de questionnaires \u00e0 choix multiples \u2014 qui ne mesurent souvent qu&rsquo;une comp\u00e9tence grammaticale d\u00e9contextualis\u00e9e \u2014, l&rsquo;\u00e9valuation de la comp\u00e9tence communicative exige des protocoles de mise en situation \u00e9cologique et d&rsquo;observation directe.<\/p>\n<p>En sciences du langage et en didactique, l&rsquo;outil de r\u00e9f\u00e9rence au plan international demeure l&rsquo;\u00e9chelle de niveaux du Cadre europ\u00e9en commun de r\u00e9f\u00e9rence pour les langues (de A1 \u00e0 C2). Ce cadre privil\u00e9gie les grilles crit\u00e9ri\u00e9es d&rsquo;observation lors de simulations orales (jeux de r\u00f4les, d\u00e9bats argument\u00e9s, entretiens semi-structur\u00e9s). Les crit\u00e8res d&rsquo;\u00e9valuation y sont pond\u00e9r\u00e9s entre plusieurs faisceaux : aisance et fluidit\u00e9, correction linguistique, pertinence socioculturelle, \u00e9tendue du vocabulaire et capacit\u00e9 \u00e0 g\u00e9rer l&rsquo;interaction (prendre, maintenir et c\u00e9der la parole de fa\u00e7on appropri\u00e9e).<\/p>\n<p>En psychologie clinique et en neuropsychologie, l&rsquo;examen de la comp\u00e9tence communicative s&rsquo;av\u00e8re central dans le diagnostic de troubles neurod\u00e9veloppementaux ou de l\u00e9sions c\u00e9r\u00e9brales acquises. Des outils standardis\u00e9s, tels que le profil de communication de la <em>Children&rsquo;s Communication Checklist<\/em> (CCC-2) de Dorothy Bishop, permettent de mesurer pr\u00e9cis\u00e9ment les habilet\u00e9s pragmatiques de l&rsquo;enfant (utilisation du contexte, compr\u00e9hension des m\u00e9taphores, ad\u00e9quation du contact visuel) par rapport \u00e0 ses comp\u00e9tences strictement structurales. Chez l&rsquo;adulte c\u00e9r\u00e9brol\u00e9s\u00e9 (aphasie cons\u00e9cutive \u00e0 un accident vasculaire c\u00e9r\u00e9bral ou traumatisme cr\u00e2nien), des batteries sp\u00e9cialis\u00e9es comme le protocole MEC (Protocole Montr\u00e9al d&rsquo;\u00c9valuation de la Communication) explorent les d\u00e9ficits de la communication pragmatique, la compr\u00e9hension de l&rsquo;implicite et les troubles du discours conversationnel.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La mise en \u0153uvre des principes de la comp\u00e9tence communicative irrigue un nombre croissant de champs appliqu\u00e9s au c\u0153ur du fonctionnement de la soci\u00e9t\u00e9 humaine :<\/p>\n<p><strong>En \u00e9ducation et formation des ma\u00eetres :<\/strong> La p\u00e9dagogie moderne a compl\u00e8tement transform\u00e9 ses curricula pour faire de la comp\u00e9tence communicative un objectif transversal indispensable. Les cours de langue vivante ou maternelle ne se focalisent plus exclusivement sur la m\u00e9morisation de r\u00e8gles de grammaire formelle, mais sur l&rsquo;acquisition d&rsquo;une voix citoyenne, le d\u00e9veloppement de l&rsquo;esprit critique par le d\u00e9bat contradictoire argument\u00e9 et l&rsquo;aptitude \u00e0 coop\u00e9rer au sein d&rsquo;\u00e9quipes pluridisciplinaires.<\/p>\n<p><strong>En psychologie organisationnelle et gestion des ressources humaines :<\/strong> Dans le monde du travail contemporain, la comp\u00e9tence communicative figure en t\u00eate des comp\u00e9tences transversales (les fameuses <em>soft skills<\/em>) les plus recherch\u00e9es par les employeurs. Les styles de leadership moderne fond\u00e9s sur l&rsquo;intelligence \u00e9motionnelle exigent des managers une comp\u00e9tence communicative aigu\u00eb pour animer des r\u00e9unions transversales, mener des entretiens annuels d&rsquo;\u00e9valuation constructifs, n\u00e9gocier des accords collectifs et r\u00e9soudre les conflits interpersonnels sans g\u00e9n\u00e9rer de ruptures psychosociales.<\/p>\n<p><strong>En sant\u00e9 et relation d&rsquo;aide :<\/strong> De multiples \u00e9tudes d&rsquo;ergonomie hospitali\u00e8re ont \u00e9tabli que la majorit\u00e9 des \u00e9v\u00e9nements ind\u00e9sirables graves en milieu de soins d\u00e9coule de ruptures dans la cha\u00eene de communication soignant-soignant ou soignant-soign\u00e9. L&rsquo;entra\u00eenement \u00e0 la comp\u00e9tence communicative des \u00e9quipes m\u00e9dicales am\u00e9liore l&rsquo;observance th\u00e9rapeutique des patients, r\u00e9duit significativement le niveau d&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 pr\u00e9op\u00e9ratoire et diminue la pr\u00e9valence du syndrome d&rsquo;\u00e9puisement professionnel chez les soignants confront\u00e9s \u00e0 l&rsquo;annonce de mauvaises nouvelles.<\/p>\n<p><strong>Dans la m\u00e9diation et la r\u00e9solution de conflits :<\/strong> Dans le champ judiciaire, communautaire ou diplomatique, le m\u00e9diateur professionnel s&rsquo;appuie sur une ma\u00eetrise exceptionnelle de la comp\u00e9tence communicative pour reformuler les griefs toxiques formul\u00e9s par les parties oppos\u00e9es en aspirations l\u00e9gitimes formul\u00e9es positivement, d\u00e9samor\u00e7ant ainsi les spirales de violence verbale.<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>La recherche contemporaine en psycholinguistique cognitive et en neurosciences sociales a permis d&rsquo;apporter des preuves empiriques rigoureuses sur les corr\u00e9lats c\u00e9r\u00e9braux et comportementaux de la comp\u00e9tence communicative. Loin d&rsquo;\u00eatre un simple concept th\u00e9orique, cette capacit\u00e9 repose sur des r\u00e9seaux neuronaux distincts mais hautement coordonn\u00e9s.<\/p>\n<p>Des \u00e9tudes d&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) men\u00e9es sur des locuteurs en situation de communication r\u00e9elle ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que le d\u00e9codage d&rsquo;intentions communicatives indirectes mobilise pr\u00e9f\u00e9rentiellement les r\u00e9gions associ\u00e9es au \u00ab r\u00e9seau de la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit \u00bb (notamment le cortex pr\u00e9frontal m\u00e9dial, la jonction temporo-pari\u00e9tale et le pr\u00e9cun\u00e9us), en plus des aires classiques du langage d\u00e9volues au traitement structural (aires de Broca et de Wernicke). Les travaux pionniers de neurobiologistes comme Friederici (2011) illustrent comment le cerveau humain synth\u00e9tise en quelques centaines de millisecondes des flux d&rsquo;informations phonologiques, s\u00e9mantiques et prosodiques pour d\u00e9terminer le sens pragmatique d&rsquo;une formule communicative au sein d&rsquo;une interaction en temps r\u00e9el.<\/p>\n<p>Sur le versant de la psychologie du d\u00e9veloppement, les travaux longitudinaux de Michael Tomasello ont d\u00e9montr\u00e9 que la communication humaine repose \u00e0 l&rsquo;origine sur une \u00ab infrastructure de coop\u00e9ration partag\u00e9e \u00bb d\u00e8s l&rsquo;\u00e2ge pr\u00e9verbal de 9 \u00e0 12 mois. Avant m\u00eame l&rsquo;\u00e9mergence des premiers mots grammaticaux, le nourrisson utilise le pointage d\u00e9claratif et le contact visuel conjoint pour partager son attention avec l&rsquo;adulte, posant les piliers incontournables de la future comp\u00e9tence communicative.<\/p>\n<p>De son c\u00f4t\u00e9, la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Sociolinguistique\">sociolinguistique<\/a> interactionnelle, incarn\u00e9e par les \u00e9tudes de John J. Gumperz sur les indices de contextualisation, a document\u00e9 empiriquement la mani\u00e8re dont d&rsquo;infimes variations d&rsquo;intonation, d&rsquo;accentuation ou de rythme verbal entre locuteurs de milieux socioculturels diff\u00e9rents engendrent de graves malentendus syst\u00e9matiques, confirmant ainsi que la comp\u00e9tence communicative ne peut \u00eatre \u00e9valu\u00e9e ind\u00e9pendamment des normes socioculturelles propres \u00e0 chaque communaut\u00e9 de discours.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et interculturelles<\/h3>\n<p>La comp\u00e9tence communicative ne saurait \u00eatre postul\u00e9e comme un ensemble universel homog\u00e8ne de comportements valables sous toutes les latitudes. Ce qui est qualifi\u00e9 d&rsquo;excellence communicative dans une sph\u00e8re culturelle sp\u00e9cifique peut \u00eatre per\u00e7u comme une insolence intol\u00e9rable ou un manque cruel d&rsquo;\u00e9ducation dans une autre. L&rsquo;approche interculturelle montre que les crit\u00e8res d&rsquo;\u00e9valuation de la pertinence communicative sont intimement tiss\u00e9s avec les valeurs philosophiques et sociales des civilisations.<\/p>\n<p>L&rsquo;anthropologue Edward T. Hall a formalis\u00e9 cette divergence fondamentale \u00e0 travers la distinction entre les cultures \u00e0 \u00ab contexte fort \u00bb (<em>high-context<\/em>) et celles \u00e0 \u00ab contexte faible \u00bb (<em>low-context<\/em>). Dans les soci\u00e9t\u00e9s \u00e0 contexte faible (telles que l&rsquo;Allemagne, la Suisse ou les \u00c9tats-Unis), la communication se veut directe, explicite, transparente et ax\u00e9e sur la pr\u00e9cision litt\u00e9rale du verbe : la comp\u00e9tence communicative s&rsquo;y mesure \u00e0 la clart\u00e9 et \u00e0 l&rsquo;assertivit\u00e9 du message. En revanche, dans les cultures \u00e0 contexte fort (comme au Japon, en Cor\u00e9e ou dans plusieurs pays du monde arabe), une grande part de la signification r\u00e9side dans le contexte partag\u00e9, les silences, le respect de la hi\u00e9rarchie et le langage non verbal. Dans ce dernier cadre, \u00eatre comp\u00e9tent communicativement consiste \u00e0 savoir pr\u00e9server l&rsquo;harmonie collective (le concept japonais d&rsquo;<em>enryo<\/em> ou de <em>wa<\/em>) en \u00e9vitant toute confrontation frontale et en utilisant l&rsquo;art de l&rsquo;allusion implicite.<\/p>\n<p>De m\u00eame, les conventions prox\u00e9miques (distance interindividuelle tol\u00e9rable lors d&rsquo;une conversation) et kin\u00e9siques (maintien du contact visuel) varient radicalement d&rsquo;une aire g\u00e9ographique \u00e0 l&rsquo;autre. Alors qu&rsquo;un contact visuel direct et prolong\u00e9 est interpr\u00e9t\u00e9 en Occident comme une marque de sinc\u00e9rit\u00e9, d&rsquo;assurance et d&rsquo;attention active, il peut \u00eatre ressenti dans certaines cultures d&rsquo;Asie orientale ou d&rsquo;Afrique subsaharienne comme un d\u00e9fi provocateur ou un manque profond de d\u00e9f\u00e9rence envers les a\u00een\u00e9s. D\u00e8s lors, le concept moderne s&rsquo;est enrichi de la notion de \u00ab comp\u00e9tence communicative interculturelle \u00bb (d\u00e9velopp\u00e9e notamment par Michael Byram), qui d\u00e9signe la disposition d&rsquo;un individu \u00e0 d\u00e9centrer son propre regard culturel, \u00e0 suspendre ses jugements pr\u00e9con\u00e7us et \u00e0 n\u00e9gocier des passerelles de compr\u00e9hension mutuelle avec des personnes aux cadres r\u00e9f\u00e9rentiels diff\u00e9rents.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites<\/h3>\n<p>En d\u00e9pit de son succ\u00e8s plan\u00e9taire incontestable, le mod\u00e8le de la comp\u00e9tence communicative a soulev\u00e9 d&rsquo;importants d\u00e9bats \u00e9pist\u00e9mologiques et id\u00e9ologiques au sein de la communaut\u00e9 scientifique :<\/p>\n<p>La premi\u00e8re critique majeure concerne l&rsquo;\u00e9cueil d&rsquo;une mod\u00e9lisation atomiste et statique. Plusieurs sociolinguistes critiques, \u00e0 l&rsquo;instar d&rsquo;Alastair Pennycook ou de Claire Kramsch, ont fait remarquer que d\u00e9couper la comp\u00e9tence communicative en tiroirs s\u00e9par\u00e9s (grammatical, sociolinguistique, strat\u00e9gique) risque de r\u00e9ifier une dynamique humaine fluide et perp\u00e9tuellement mouvante. Dans la vie r\u00e9elle, ces composantes ne fonctionnent jamais de mani\u00e8re compartiment\u00e9e ; elles fusionnent dans une danse interactionnelle complexe et impr\u00e9visible qui \u00e9chappe aux nomenclatures rigides des grilles d&rsquo;\u00e9valuation institutionnelles.<\/p>\n<p>Une seconde controverse porte sur le risque de n\u00e9ocolonialisme culturel et de standardisation normative. En fixant des crit\u00e8res de \u00ab comportement communicatif id\u00e9al \u00bb, les institutions \u00e9ducatives ou organisationnelles ont souvent calqu\u00e9 leurs attentes sur les normes de communication des classes moyennes sup\u00e9rieures occidentales (assertivit\u00e9, prise de parole individualis\u00e9e, argumentation directe). Ce mod\u00e8le a pu marginaliser d&rsquo;autres formes l\u00e9gitimes d&rsquo;expressivit\u00e9 verbale et corporelle propres aux minorit\u00e9s ethniques ou aux classes populaires, les cataloguant ind\u00fbment comme des d\u00e9ficits ou des incomp\u00e9tences de communication.<\/p>\n<p>Enfin, une limite th\u00e9orique tient \u00e0 l&rsquo;av\u00e8nement du monde num\u00e9rique et de l&rsquo;intelligence artificielle g\u00e9n\u00e9rative. Les mod\u00e8les classiques de la comp\u00e9tence communicative ont \u00e9t\u00e9 pens\u00e9s pour des interactions synchrones en face-\u00e0-face entre \u00eatres humains en chair et en os. Aujourd&rsquo;hui, l&rsquo;omnipr\u00e9sence des \u00e9changes asynchrones m\u00e9di\u00e9s par les messageries instantan\u00e9es, les r\u00e9seaux sociaux et les agents conversationnels automatis\u00e9s red\u00e9finit profond\u00e9ment les notions de tour de parole, d&#8217;empathie, de co-pr\u00e9sence et d&rsquo;identit\u00e9 discursive, exigeant une r\u00e9vision conceptuelle globale des th\u00e9ories existantes.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions<\/h3>\n<p>Pour dissiper tout flou conceptuel, il est indispensable de confronter la comp\u00e9tence communicative \u00e0 des termes proches qui gravitent dans son orbite :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Comp\u00e9tence communicative vs Comp\u00e9tence linguistique :<\/strong> La comp\u00e9tence linguistique, au sens chomskyen, est strictement confin\u00e9e \u00e0 la connaissance interne et formelle du syst\u00e8me de la langue (grammaire, phonologie, syntaxe). La comp\u00e9tence communicative constitue un m\u00e9taconcept beaucoup plus large qui subsume la comp\u00e9tence linguistique en y agr\u00e9geant les r\u00e8gles d&rsquo;usage social et contextuel.<\/li>\n<li><strong>Comp\u00e9tence communicative vs Performance communicative :<\/strong> La comp\u00e9tence renvoie \u00e0 la capacit\u00e9 potentielle et aux ressources cognitives stables poss\u00e9d\u00e9es par le sujet, tandis que la performance est l&rsquo;actualisation empirique concr\u00e8te de cette capacit\u00e9 dans une interaction donn\u00e9e, sujette aux al\u00e9as physiologiques, contextuels ou \u00e9motionnels.<\/li>\n<li><strong>Comp\u00e9tence communicative vs Comp\u00e9tence pragmatique :<\/strong> Bien que souvent utilis\u00e9es comme quasi-synonymes dans certaines litt\u00e9ratures, la comp\u00e9tence pragmatique s&rsquo;int\u00e9resse plus pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 l&rsquo;interpr\u00e9tation des intentions, \u00e0 l&rsquo;ironie et \u00e0 l&rsquo;ad\u00e9quation entre l&rsquo;\u00e9nonc\u00e9 et le contexte \uc0c1\ud669nel, constituant ainsi l&rsquo;un des piliers cardinaux, mais non exclusif, de la comp\u00e9tence communicative globale.<\/li>\n<li><strong>Comp\u00e9tence communicative vs Comp\u00e9tence relationnelle :<\/strong> La comp\u00e9tence relationnelle englobe l&rsquo;ensemble des dispositions psychologiques n\u00e9cessaires \u00e0 l&rsquo;\u00e9tablissement et au maintien de liens interpersonnels sains (empathie, gestion du conflit, soutien affectif). La comp\u00e9tence communicative en est le vecteur d&rsquo;expression op\u00e9rationnel privil\u00e9gi\u00e9 mais ne s&rsquo;y r\u00e9sume pas.<\/li>\n<li><strong>Comp\u00e9tence communicative vs \u00c9loquence ou Rh\u00e9torique :<\/strong> L&rsquo;\u00e9loquence d\u00e9signe le talent oratoire de s\u00e9duire ou de persuader par un discours brillant et \u00e9labor\u00e9, souvent unidirectionnel. La comp\u00e9tence communicative, quant \u00e0 elle, ne rel\u00e8ve pas de la virtuosit\u00e9 oratoire mais de la justesse de l&rsquo;\u00e9change, de l&rsquo;adaptabilit\u00e9 r\u00e9ciproque et de la capacit\u00e9 d&rsquo;\u00e9coute attentive au service de la communion de sens.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>En d\u00e9finitive, la comp\u00e9tence communicative repr\u00e9sente une pierre angulaire de l&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;\u00eatre humain en tant qu&rsquo;animal social parlant. Elle rappelle avec force que l&rsquo;usage du langage n&rsquo;est jamais un acte neutre ou d\u00e9sincarn\u00e9, mais une n\u00e9gociation perp\u00e9tuelle d&rsquo;intentions, d&rsquo;identit\u00e9s et de relations humaines au sein d&rsquo;environnements culturels singuliers.<\/p>\n<p>Les points cardinaux \u00e0 retenir sont les suivants :<\/p>\n<ul>\n<li>Elle est n\u00e9e de la critique port\u00e9e par Dell Hymes \u00e0 la vision formaliste de Noam Chomsky, r\u00e9habilitant la place incontournable du contexte social dans l&rsquo;\u00e9tude linguistique.<\/li>\n<li>Elle s&rsquo;articule autour de composantes plurielles hautement int\u00e9gr\u00e9es : linguistique, sociolinguistique, discursive, strat\u00e9gique, pragmatique et non verbale.<\/li>\n<li>Elle se concr\u00e9tise dans l&rsquo;aptitude \u00e0 produire des \u00e9nonc\u00e9s qui sont non seulement grammaticalement admissibles, mais avant tout pertinents, socialement acceptables et fonctionnellement efficaces.<\/li>\n<li>Elle constitue une comp\u00e9tence adaptative fondamentale, mobilis\u00e9e tant dans les apprentissages scolaires et les interventions th\u00e9rapeutiques que dans la dynamique des organisations professionnelles contemporaines.<\/li>\n<li>Elle exige, pour son \u00e9valuation et son d\u00e9ploiement, une sensibilit\u00e9 aigu\u00eb \u00e0 la diversit\u00e9 interculturelle, rompant avec tout ethnocentrisme normatif.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Austin, J. L. (1962). <em>How to do things with words<\/em>. Oxford University Press. <a href=\"https:\/\/www.oxfordreference.com\/display\/10.1093\/acref\/9780199737666.001.0001\/acref-9780199737666-e-1082\">https:\/\/www.oxfordreference.com<\/a><\/li>\n<li>Canale, M., &amp; Swain, M. (1980). Theoretical bases of communicative approaches to second language teaching and testing. <em>Applied Linguistics<\/em>, 1(1), 1\u201347. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/applin\/1.1.1\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/applin\/1.1.1<\/a><\/li>\n<li>Chomsky, N. (1965). <em>Aspects of the theory of syntax<\/em>. MIT Press. <a href=\"https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262527408\/aspects-of-the-theory-of-syntax\/\">https:\/\/mitpress.mit.edu<\/a><\/li>\n<li>Conseil de l&rsquo;Europe. (2001). <em>Cadre europ\u00e9en commun de r\u00e9f\u00e9rence pour les langues : apprendre, enseigner, \u00e9valuer<\/em>. Didier. <a href=\"https:\/\/www.coe.int\/fr\/web\/common-european-framework-reference-languages\">https:\/\/www.coe.int<\/a><\/li>\n<li>Hymes, D. (1972). On communicative competence. In J. B. Pride &amp; J. Holmes (Eds.), <em>Sociolinguistics: Selected readings<\/em> (pp. 269\u2013293). Penguin Books.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La comp\u00e9tence communicative d\u00e9signe la capacit\u00e9 dynamique d&rsquo;un individu \u00e0 utiliser la langue de mani\u00e8re grammaticalement correcte, socialement ad\u00e9quate et fonctionnellement efficace en contexte social.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[3840,154,8545],"tags":[11370,19344,40829,40805,13209,1808,30778],"class_list":["post-24081","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-psycholinguistique","category-psychologie-sociale","category-sciences-du-langage","tag-communication-interpersonnelle","tag-competence-communicative","tag-dell-hymes","tag-interaction","tag-pragmatique","tag-sciences-cognitives","tag-sociolinguistique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/24081","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/24081\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=24081"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=24081"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=24081"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}