{"id":24069,"date":"2026-11-01T06:18:02","date_gmt":"2026-11-01T06:18:02","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=deviance-communicationnelle"},"modified":"2026-11-01T06:18:02","modified_gmt":"2026-11-01T06:18:02","slug":"deviance-communicationnelle","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=deviance-communicationnelle","title":{"rendered":"D\u00e9viance communicationnelle : Les failles du sens"},"content":{"rendered":"<p>Au croisement de la linguistique clinique, de la psychiatrie et des th\u00e9ories syst\u00e9miques de la communication, la d\u00e9viance communicationnelle d\u00e9signe une alt\u00e9ration sp\u00e9cifique du partage de l&rsquo;attention et du sens au sein de l&rsquo;interaction verbale. Loin d&rsquo;\u00eatre un simple d\u00e9faut syntaxique ou une maladresse d&rsquo;\u00e9locution, ce ph\u00e9nom\u00e8ne met en lumi\u00e8re la fragilisation structurelle des processus pragmatiques indispensables \u00e0 la construction d&rsquo;une r\u00e9alit\u00e9 partag\u00e9e. Comprendre ce construit permet de mieux appr\u00e9hender la dynamique des interactions familiales et les facteurs de vuln\u00e9rabilit\u00e9 associ\u00e9s aux troubles du spectre de la schizophr\u00e9nie.<\/p>\n<h2>D\u00e9viance communicationnelle (DC)<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>La <strong>d\u00e9viance communicationnelle<\/strong> (souvent abr\u00e9g\u00e9e <em>DC<\/em>, ou <em>CD<\/em> d&rsquo;apr\u00e8s l&rsquo;anglais <em>Communication Deviance<\/em>) renvoie \u00e0 un ensemble de particularit\u00e9s discursives et interactionnelles qui perturbent la focalisation conjointe de l&rsquo;attention et compromettent l&rsquo;\u00e9tablissement d&rsquo;une signification partag\u00e9e entre les interlocuteurs. Elle ne d\u00e9coule pas d&rsquo;un d\u00e9ficit intellectuel global ou d&rsquo;une anomalie grammaticale primaire, mais d&rsquo;une incapacit\u00e9 r\u00e9currente \u00e0 formuler des messages clairs, structur\u00e9s et adapt\u00e9s aux besoins cognitifs et attentionnels du r\u00e9cepteur.<\/p>\n<p>Dans le champ de la psychopathologie d\u00e9veloppementale et de la psychiatrie relationnelle, la d\u00e9viance communicationnelle est appr\u00e9hend\u00e9e comme un style d&rsquo;\u00e9change flou, morcel\u00e9, contradictoire ou tangentiel. Les locuteurs pr\u00e9sentant un niveau \u00e9lev\u00e9 de d\u00e9viance communicationnelle produisent des \u00e9nonc\u00e9s qui d\u00e9sorientent continuellement l&rsquo;interlocuteur, rendant impossible la cl\u00f4ture normale des s\u00e9quences conversationnelles et l&rsquo;ancrage stable d&rsquo;un r\u00e9f\u00e9rent commun.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>L&rsquo;expression est issue de la traduction directe de l&rsquo;anglais <em>communication deviance<\/em>, concept introduit dans la litt\u00e9rature psychiatrique nord-am\u00e9ricaine au d\u00e9but des ann\u00e9es 1960 par le psychiatre Lyman Wynne et la psychologue clinicienne Margaret Singer. Le substantif \u00ab communication \u00bb tire ses racines du latin <em>communicare<\/em>, qui signifie \u00ab mettre en commun \u00bb, \u00ab partager \u00bb ou \u00ab entrer en relation \u00bb, lui-m\u00eame d\u00e9riv\u00e9 de <em>communis<\/em> (\u00ab commun, partag\u00e9 \u00bb). Ce radical souligne que l&rsquo;essence de l&rsquo;acte communicatif r\u00e9side dans la coproduction d&rsquo;un espace de compr\u00e9hension mutuelle.<\/p>\n<p>Le terme \u00ab d\u00e9viance \u00bb, quant \u00e0 lui, provient du bas-latin <em>deviare<\/em>, form\u00e9 du pr\u00e9fixe <em>de-<\/em> (marquant l&rsquo;\u00e9loignement ou l&rsquo;\u00e9cart) et de <em>via<\/em> (\u00ab la voie \u00bb, \u00ab le chemin \u00bb). Litt\u00e9ralement, la d\u00e9viance caract\u00e9rise l&rsquo;action de s&rsquo;\u00e9carter de la voie trac\u00e9e. Transpos\u00e9e \u00e0 la pragmatique linguistique, la d\u00e9viance communicationnelle d\u00e9signe donc un d\u00e9routement hors des conventions normatives r\u00e9gissant la clart\u00e9 et la pertinence du discours interactif. Le terme est apparu pour la premi\u00e8re fois sous une forme formalis\u00e9e dans les travaux fondateurs de Singer et Wynne publi\u00e9s entre 1963 et 1965 dans les <em>Archives of General Psychiatry<\/em>.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>En fran\u00e7ais, le syntagme nominal s&rsquo;articule phon\u00e9tiquement sous la forme \/de.vj\u0251\u0303s k\u0254.my.ni.ka.sj\u0254.n\u025bl\/. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un groupe nominal f\u00e9minin singulier constitu\u00e9 du nom commun \u00ab d\u00e9viance \u00bb et de l&rsquo;adjectif qualificatif relationnel \u00ab communicationnelle \u00bb (au pluriel : <em>d\u00e9viances communicationnelles<\/em>).<\/p>\n<p>Sur le plan morphosyntaxique, le terme s&#8217;emploie principalement comme un nom ind\u00e9nombrable lorsqu&rsquo;il d\u00e9signe le concept clinique global (\u00ab \u00e9valuer la d\u00e9viance communicationnelle parentale \u00bb), ou comme un nom d\u00e9nombrable pour r\u00e9pertorier des manifestations ponctuelles observ\u00e9es au sein d&rsquo;un protocole d&rsquo;analyse de discours (\u00ab ce sujet manifeste plusieurs d\u00e9viances communicationnelles au cours de l&rsquo;\u00e9preuve projective \u00bb). Dans les publications acad\u00e9miques francophones, le sigle francis\u00e9 <em>DC<\/em> alterne fr\u00e9quemment avec l&rsquo;acronyme anglophone d&rsquo;origine <em>CD<\/em>.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour saisir la d\u00e9viance communicationnelle dans toute sa complexit\u00e9, il convient de la situer \u00e0 la fronti\u00e8re de l&rsquo;analyse du discours, des sciences cognitives et de la psychopathologie transactionnelle. Le c\u0153ur de ce concept repose sur le principe de l&rsquo;<em>attention conjointe<\/em> : toute communication efficace exige que deux personnes dirigent simultan\u00e9ment leur attention sur un objet, une id\u00e9e ou un percept pr\u00e9cis, tout en validant mutuellement cette focalisation \u00e0 travers des signaux de r\u00e9troaction verbale et non verbale. Dans la d\u00e9viance communicationnelle, ce m\u00e9canisme d&rsquo;accordage attentionnel est d\u00e9faillant de mani\u00e8re chronique.<\/p>\n<p>Cette perturbation ne se manifeste pas n\u00e9cessairement par des propos d\u00e9lirants ou des n\u00e9ologismes \u00e9vidents au premier abord. Elle op\u00e8re souvent \u00e0 un niveau beaucoup plus insidieux et subtil. L&rsquo;orateur commence une phrase pour l&rsquo;abandonner subitement sans en expliciter la fin ; il emploie des pronoms ind\u00e9finis sans ant\u00e9c\u00e9dents discernables ; il r\u00e9pond \u00e0 une question par une digression qui donne l&rsquo;illusion de la pertinence sans jamais aborder le n\u0153ud du probl\u00e8me ; ou encore, il associe des id\u00e9es par des glissements s\u00e9mantiques imperceptibles qui laissent l&rsquo;interlocuteur dans une perplexit\u00e9 grandissante. Les fronti\u00e8res conceptuelles entre les objets \u00e9voqu\u00e9s deviennent perm\u00e9ables et instables.<\/p>\n<p>Le destinataire d&rsquo;un tel discours se trouve confront\u00e9 \u00e0 une t\u00e2che cognitive \u00e9reintante. Pour tenter de pr\u00e9server la coh\u00e9rence de l&rsquo;interaction, il doit constamment deviner, combler des lacunes logiques b\u00e9antes, r\u00e9interpr\u00e9ter des expressions contradictoires et r\u00e9ajuster son propre cadre de r\u00e9f\u00e9rence sans jamais recevoir la confirmation explicite de sa compr\u00e9hension. Wynne et Singer qualifiaient cette ambiance communicative d&rsquo;\u00ab amorphe \u00bb ou de \u00ab fragment\u00e9e \u00bb, d\u00e9crivant des dynamiques dans lesquelles la r\u00e9alit\u00e9 interpersonnelle perd sa consistance logique \u00e9l\u00e9mentaire.<\/p>\n<p>Il importe de distinguer la d\u00e9viance communicationnelle des troubles formels de la pens\u00e9e observables dans les \u00e9pisodes psychotiques aigus. Si la d\u00e9viance communicationnelle partage avec ces derniers des analogies morphologiques, elle peut \u00eatre observ\u00e9e chez des individus ne pr\u00e9sentant aucun trouble psychiatrique manifeste, notamment chez les parents au premier degr\u00e9 de personnes diagnostiqu\u00e9es avec une <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Schizophr%C3%A9nie\">schizophr\u00e9nie<\/a>. Elle se d\u00e9finit donc davantage comme un style transactionnel stable qu&rsquo;une d\u00e9compensation psychopathologique bruyante.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution et d\u00e9veloppement historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9mergence du concept de d\u00e9viance communicationnelle s&rsquo;inscrit dans le grand mouvement des th\u00e9ories familiales et relationnelles de la psychiatrie des ann\u00e9es 1950 et 1960. \u00c0 cette \u00e9poque, des cliniciens tels que Gregory Bateson, Donald Jackson et Jay Haley d\u00e9veloppaient \u00e0 Palo Alto la c\u00e9l\u00e8bre hypoth\u00e8se de la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Double_contrainte\">double contrainte<\/a> (<em>double bind<\/em>), tandis que Theodore Lidz \u00e0 Yale d\u00e9crivait les distorsions maritales (schisme et asym\u00e9trie familiale). Ces chercheurs postulaient tous que des anomalies sp\u00e9cifiques dans l&rsquo;environnement relationnel pr\u00e9coce pouvaient jouer un r\u00f4le pathog\u00e9n\u00e9tique direct dans l&rsquo;\u00e9closion des troubles psychotiques.<\/p>\n<p>Toutefois, la majorit\u00e9 de ces approches pionni\u00e8res souffraient d&rsquo;un manque d&rsquo;op\u00e9rationnalisation empirique et reposaient largement sur des impressions cliniques non standardis\u00e9es. C&rsquo;est pour rem\u00e9dier \u00e0 cette faille m\u00e9thodologique que Lyman Wynne, chercheur au National Institute of Mental Health (NIMH), s&rsquo;associa \u00e0 Margaret Singer. Ensemble, ils entreprirent de mettre au point une m\u00e9thode rigoureuse, reproductible et quantitative permettant d&rsquo;\u00e9valuer les anomalies de la communication au sein des familles de patients schizophr\u00e8nes.<\/p>\n<p>Leur d\u00e9marche constitua une perc\u00e9e m\u00e9thodologique majeure : au lieu de s&rsquo;appuyer sur des entretiens r\u00e9trospectifs ou des observations subjectives, ils eurent l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;analyser les transcriptions verbatim des r\u00e9ponses fournies par les parents lors de passations de tests projectifs standardis\u00e9s, notamment le test de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Test_du_Rorschach\">Rorschach<\/a> et le Thematic Apperception Test (TAT). \u00c0 partir de ce mat\u00e9riel linguistique brut, Singer et Wynne \u00e9labor\u00e8rent un syst\u00e8me de cotation d\u00e9taill\u00e9 recensant les ruptures d&rsquo;attention, les contradictions et les flous discursifs.<\/p>\n<p>Dans les d\u00e9cennies qui suivirent, notamment durant les ann\u00e9es 1970 et 1980, le mod\u00e8le fut affin\u00e9 par d&rsquo;autres \u00e9quipes de recherche, en particulier celle de Michael Goldstein et Keith Nuechterlein \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Californie \u00e0 Los Angeles (UCLA). Ces auteurs adapt\u00e8rent l&rsquo;analyse de la d\u00e9viance communicationnelle aux conversations familiales directes via des paradigmes d&rsquo;interaction film\u00e9e, int\u00e9grant la DC dans un mod\u00e8le de vuln\u00e9rabilit\u00e9 au stress beaucoup plus moderne, lib\u00e9r\u00e9 des th\u00e8ses culpabilisantes de la \u00ab m\u00e8re schizophr\u00e9nog\u00e8ne \u00bb qui avaient pr\u00e9valu au milieu du XXe si\u00e8cle.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>L&rsquo;architecture th\u00e9orique de la d\u00e9viance communicationnelle s&rsquo;articule autour de trois piliers principaux : la th\u00e9orie des syst\u00e8mes et de l&rsquo;information, la pragmatique linguistique et les th\u00e9ories contemporaines du traitement de l&rsquo;information cognitive.<\/p>\n<p>Le premier fondement repose sur la <em>th\u00e9orie pragmatique de la communication humaine<\/em> formul\u00e9e par Paul Watzlawick et le groupe de Palo Alto. Selon cette perspective, tout message comporte deux volets indissociables : le contenu (l&rsquo;information transmise) et la relation (la mani\u00e8re dont le locuteur d\u00e9finit le lien avec l&rsquo;interlocuteur). La d\u00e9viance communicationnelle s&rsquo;interpr\u00e8te comme un brouillage structurel entre ces deux niveaux : le contenu s&rsquo;av\u00e8re insuffisant ou \u00e9quivoque pour sp\u00e9cifier le sens, tandis que la composante relationnelle d\u00e9stabilise l&rsquo;aptitude de l&rsquo;autre \u00e0 valider ses propres perceptions cognitives.<\/p>\n<p>Le deuxi\u00e8me ancrage th\u00e9orique est emprunt\u00e9 \u00e0 la philosophie du langage et aux <em>maximes conversationnelles<\/em> de Paul Grice. Grice a d\u00e9montr\u00e9 que l&rsquo;interaction humaine repose sur un principe de coop\u00e9ration g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9, d\u00e9clin\u00e9 en quatre maximes fondamentales :<\/p>\n<ul>\n<li>La maxime de <strong>quantit\u00e9<\/strong> (donner autant d&rsquo;informations que n\u00e9cessaire, ni plus, ni moins) ;<\/li>\n<li>La maxime de <strong>qualit\u00e9<\/strong> (ne pas affirmer ce que l&rsquo;on croit faux ou ce pour quoi l&rsquo;on manque de preuves) ;<\/li>\n<li>La maxime de <strong>relation<\/strong> (\u00eatre pertinent, faire le lien avec le sujet en cours) ;<\/li>\n<li>La maxime de <strong>mani\u00e8re<\/strong> (\u00eatre clair, \u00e9viter l&rsquo;obscurit\u00e9 d&rsquo;expression, \u00eatre bref et ordonn\u00e9).<\/li>\n<\/ul>\n<p>La d\u00e9viance communicationnelle peut \u00eatre conceptuellement d\u00e9finie comme une violation chronique et involontaire de ces maximes, particuli\u00e8rement des maximes de relation et de mani\u00e8re. Le discours produit enfreint perp\u00e9tuellement les attentes heuristiques de l&rsquo;interlocuteur, brisant le pacte de coop\u00e9ration communicative indispensable \u00e0 l&rsquo;intersubjectivit\u00e9.<\/p>\n<p>Enfin, le troisi\u00e8me pilier s&rsquo;inscrit dans les mod\u00e8les neuropsychologiques du <em>traitement de l&rsquo;attention<\/em> et des <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Fonctions_ex%C3%A9cutives\">fonctions ex\u00e9cutives<\/a>. Dans cette optique, la d\u00e9viance communicationnelle n&rsquo;est pas uniquement un dysfonctionnement relationnel ; elle constitue la manifestation observable d&rsquo;un d\u00e9ficit sous-jacent de l&rsquo;inhibition cognitive et de la m\u00e9moire de travail chez le locuteur, qui \u00e9prouve des difficult\u00e9s \u00e0 maintenir une t\u00e2che attentionnelle pr\u00e9cise face \u00e0 des interf\u00e9rences internes ou environnementales.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>Dans le manuel de codage \u00e9tabli par Margaret Singer et Lyman Wynne, puis r\u00e9vis\u00e9 par l&rsquo;\u00e9quipe de l&rsquo;UCLA, la d\u00e9viance communicationnelle regroupe des dizaines d&rsquo;indices empiriques regroup\u00e9s en sous-cat\u00e9gories distinctes. On distingue habituellement deux grandes formes structurales de DC :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La d\u00e9viance amorphe (ou vague) :<\/strong> Le discours se caract\u00e9rise par une absence de contour pr\u00e9cis, une mollesse s\u00e9mantique et un manque flagrant d&rsquo;int\u00e9gration logique. Le locuteur utilise des g\u00e9n\u00e9ralisations excessives, des qualificatifs flottants ou des phrases qui d\u00e9rivent sans fin sans jamais formuler de conclusion perceptible. L&rsquo;interlocuteur est plong\u00e9 dans une sensation de brouillard cognitif.<\/li>\n<li><strong>La d\u00e9viance fragment\u00e9e :<\/strong> Contrairement au style amorphe, le discours fragment\u00e9 est heurt\u00e9, bris\u00e9, discontinu. Il est ponctu\u00e9 de faux d\u00e9parts, de t\u00e9l\u00e9scopages d&rsquo;id\u00e9es non reli\u00e9es, de ruptures syntaxiques brutales et d&rsquo;interruptions inopin\u00e9es du fil de la pens\u00e9e, cr\u00e9ant une impression de collage d\u00e9sordonn\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Sur le plan des comportements verbaux pr\u00e9cis, les manuels de codage identifient plusieurs dimensions op\u00e9rationnelles r\u00e9currentes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Les probl\u00e8mes d&rsquo;engagement et de d\u00e9sengagement :<\/strong> Retraits brusques au cours d&rsquo;un \u00e9change, h\u00e9sitations paralysantes, d\u00e9clarations d&rsquo;impuissance cognitive r\u00e9p\u00e9titives (\u00ab je ne sais pas \u00bb, \u00ab cela d\u00e9passe mon entendement \u00bb) utilis\u00e9es pour esquiver la r\u00e9ponse demand\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>Les id\u00e9es inachev\u00e9es et phrases tronqu\u00e9es :<\/strong> \u00c9nonc\u00e9s amorc\u00e9s avec une intonation assertive qui s&rsquo;interrompent en plein milieu sans qu&rsquo;aucun pr\u00e9dicat ne vienne compl\u00e9ter le sujet.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;incoh\u00e9rence et les r\u00e9f\u00e9rences ambigu\u00ebs :<\/strong> Emploi r\u00e9current de termes vagues (\u00ab cette chose-l\u00e0 \u00bb, \u00ab les \u00e9l\u00e9ments habituels \u00bb) ou de pronoms (\u00ab il \u00bb, \u00ab eux \u00bb) sans jamais expliciter qui ou quoi est d\u00e9sign\u00e9 dans la sc\u00e8ne \u00e9tudi\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>Les contradictions et invalidations spontan\u00e9es :<\/strong> Phrases au sein desquelles le locuteur affirme une proposition puis la r\u00e9fute imm\u00e9diatement (\u00ab C&rsquo;est un homme en col\u00e8re&#8230; non, en fait il n&rsquo;a rien \u00e0 voir avec \u00e7a, il sourit peut-\u00eatre \u00bb), annulant le sens sans fournir de synth\u00e8se explicative.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;utilisation idiosyncrasique du langage :<\/strong> Association inhabituelle de mots ordinaires d\u00e9tourn\u00e9s de leur acception usuelle ou attribution de propri\u00e9t\u00e9s insolites \u00e0 des objets communs, sans aller jusqu&rsquo;au n\u00e9ologisme d\u00e9lirant pur.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et illustrations cliniques<\/h3>\n<p>Pour mieux mat\u00e9rialiser ces anomalies abstraites, observons des transcriptions typiques obtenues lors d&rsquo;une \u00e9preuve standardis\u00e9e o\u00f9 il est demand\u00e9 au participant de d\u00e9crire ce qu&rsquo;il per\u00e7oit sur la planche I du test de Rorschach.<\/p>\n<p><strong>Illustration 1 : Probl\u00e8me de r\u00e9f\u00e9rence et contradiction (Style amorphe)<\/strong><br \/><em>Examinateur :<\/em> \u00ab Que voyez-vous sur cette planche ? \u00bb<br \/><em>Participant :<\/em> \u00ab Eh bien, c&rsquo;est comme une sorte d&rsquo;organisme qui&#8230; vous voyez bien comment ils se comportent d&rsquo;habitude. C&rsquo;est noir, mais ce n&rsquo;est pas vraiment une couleur sombre, c&rsquo;est plus l\u00e9ger, comme s&rsquo;il y avait une pr\u00e9sence qui fait partie de tout le reste. On ne peut pas savoir s&rsquo;il monte ou s&rsquo;il s&rsquo;en va, mais il est certainement l\u00e0, enfin je veux dire qu&rsquo;il n&rsquo;est pas l\u00e0 pour de vrai. \u00bb<br \/>Dans cet \u00e9change, le pronom \u00ab ils \u00bb surgit sans ant\u00e9c\u00e9dent, la qualification de la couleur s&rsquo;auto-annule (\u00ab noir mais pas sombre \u00bb), et la conclusion dissout totalement la description (\u00ab il est l\u00e0&#8230; il n&rsquo;est pas l\u00e0 \u00bb). L&rsquo;examinateur ne peut former aucune repr\u00e9sentation visuelle stable de ce que le participant per\u00e7oit.<\/p>\n<p><strong>Illustration 2 : Rupture syntaxique et faux d\u00e9parts (Style fragment\u00e9)<\/strong><br \/><em>Participant :<\/em> \u00ab C&rsquo;est un&#8230; on dirait deux cr\u00e9atures qui&#8230; parce que quand on regarde le fond, la forme ext\u00e9rieure me rappelle quand j&rsquo;\u00e9tais&#8230; enfin, les ailes sont d\u00e9ploy\u00e9es, mais pas comme des ailes d&rsquo;oiseau, plut\u00f4t comme deux personnes qui se disputent une branche, mais cette branche est bris\u00e9e. \u00bb<br \/>Ici, le fil conducteur change trois fois en l&rsquo;espace de deux lignes : la phrase commence par identifier deux cr\u00e9atures, bifurque brutalement vers une r\u00e9miniscence personnelle non formul\u00e9e, saute aux ailes, puis transforme ces ailes en personnes qui se disputent une branche. L&rsquo;interlocuteur subit un d\u00e9salignement attentionnel permanent.<\/p>\n<h3>9. \u00c9valuation et mesure psychom\u00e9trique<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation quantitative de la d\u00e9viance communicationnelle s&rsquo;effectue exclusivement \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;instruments standardis\u00e9s appliqu\u00e9s \u00e0 des verbatim d&rsquo;entretiens transcrits int\u00e9gralement mot \u00e0 mot, pauses et b\u00e9gaiements inclus.<\/p>\n<p>L&rsquo;outil le plus historique et le plus document\u00e9 est le <strong>Singer-Wynne Communication Deviance Scoring Manual<\/strong>, sp\u00e9cialement con\u00e7u pour analyser les r\u00e9ponses au Rorschach et au TAT. Deux tiers des protocoles de recherche utilisent une version d\u00e9riv\u00e9e de ce syst\u00e8me. Les transcriptions anonymis\u00e9es sont confi\u00e9es \u00e0 des \u00e9valuateurs ind\u00e9pendants pr\u00e9alablement form\u00e9s, qui surlignent chaque occurrence correspondant \u00e0 l&rsquo;un des codes pr\u00e9\u00e9tablis. Le score total de DC est g\u00e9n\u00e9ralement normalis\u00e9 en fonction du nombre total de mots ou du nombre de r\u00e9ponses formul\u00e9es par le sujet, \u00e9vitant ainsi le biais de la volubilit\u00e9 (un sujet tr\u00e8s bavard ne doit pas \u00eatre qualifi\u00e9 de d\u00e9viant simplement parce qu&rsquo;il produit plus de mots).<\/p>\n<p>Pour mesurer la d\u00e9viance communicationnelle dans des contextes d&rsquo;interaction directe plut\u00f4t que dans des passations de tests projectifs individuels, Goldstein et ses collaborateurs ont d\u00e9velopp\u00e9 le <strong>Family Interaction Schedule<\/strong> et le syst\u00e8me d&rsquo;\u00e9valuation des discussions de groupe. Dans ces paradigmes, les membres de la famille sont r\u00e9unis pour d\u00e9battre d&rsquo;un sujet conflictuel ou r\u00e9soudre une t\u00e2che commune pendant dix \u00e0 quinze minutes. Les \u00e9changes verbaux sont ensuite diss\u00e9qu\u00e9s pour identifier les micro-perturbations transactionnelles qui brisent l&rsquo;effort de concertation.<\/p>\n<p>Ces outils pr\u00e9sentent d&rsquo;excellentes qualit\u00e9s m\u00e9trologiques : la fid\u00e9lit\u00e9 inter-juges (mesur\u00e9e par le coefficient Kappa de Cohen ou le coefficient de corr\u00e9lation intraclasse) d\u00e9passe r\u00e9guli\u00e8rement 0,80 lorsque les cotateurs ont suivi un entra\u00eenement intensif. De plus, la consistance interne et la stabilit\u00e9 temporelle sur plusieurs ann\u00e9es de ces scores chez des adultes non psychotiques se r\u00e9v\u00e8lent remarquablement \u00e9lev\u00e9es, confirmant qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;un trait cognitivo-communicationnel stable plut\u00f4t que d&rsquo;un \u00e9tat transitoire li\u00e9 \u00e0 l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 du moment.<\/p>\n<h3>10. Applications cliniques et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension et le rep\u00e9rage de la d\u00e9viance communicationnelle ont des r\u00e9percussions directes dans le domaine de la p\u00e9dopsychiatrie, de la th\u00e9rapie familiale et de la rem\u00e9diation cognitive.<\/p>\n<p>Sur le plan pr\u00e9ventif, la DC constitue un marqueur d&rsquo;alerte dans les cohortes d&rsquo;enfants ou d&rsquo;adolescents pr\u00e9sentant un risque g\u00e9n\u00e9tique \u00e9lev\u00e9 de trouble psychotique (prog\u00e9niture de parents souffrant de schizophr\u00e9nie ou sujets pr\u00e9sentant un \u00e9tat mental \u00e0 ultra-haut risque). Identifier un haut niveau de d\u00e9viance communicationnelle dans le milieu de vie d&rsquo;un jeune vuln\u00e9rable permet aux \u00e9quipes soignantes de cibler des interventions pr\u00e9coces adapt\u00e9es avant l&rsquo;apparition de prodromes s\u00e9v\u00e8res.<\/p>\n<p>En psychoth\u00e9rapie familiale, ce concept a permis de concevoir des approches de <em>psycho\u00e9ducation interactionnelle<\/em>. L&rsquo;objectif n&rsquo;est en aucun cas d&rsquo;adopter une attitude accusatrice envers les parents, mais de leur faire prendre conscience des \u00e9cueils du discours flou et de leur enseigner des strat\u00e9gies discursives structurantes :<\/p>\n<ul>\n<li>Formuler des consignes univoques, limit\u00e9es \u00e0 une id\u00e9e principale par phrase ;<\/li>\n<li>Marquer des pauses d\u00e9lib\u00e9r\u00e9es et demander un retour explicite (\u00ab Qu&rsquo;as-tu compris de ce que je viens de dire ? \u00bb) pour v\u00e9rifier l&rsquo;alignement mental ;<\/li>\n<li>Nommer pr\u00e9cis\u00e9ment les \u00e9motions et les \u00e9v\u00e9nements au lieu de recourir \u00e0 des formules ambigu\u00ebs ou elliptiques ;<\/li>\n<li>Aider le proche vuln\u00e9rable \u00e0 ordonner ses pens\u00e9es en servant d&rsquo;ancrage logique (\u00ab Restons sur le premier point avant d&rsquo;aborder le second \u00bb).<\/li>\n<\/ul>\n<h3>11. Recherche empirique et donn\u00e9es probantes<\/h3>\n<p>Depuis plus de cinq d\u00e9cennies, un corpus substantiel de recherches empiriques est venu \u00e9tayer la pertinence du concept de d\u00e9viance communicationnelle. L&rsquo;une des \u00e9tudes les plus c\u00e9l\u00e8bres et m\u00e9thodologiquement rigoureuses est l&rsquo;<strong>\u00c9tude longitudinale finlandaise sur les enfants adopt\u00e9s<\/strong> (<em>Finnish Adoptive Family Study of Schizophrenia<\/em>), dirig\u00e9e par le Pr Pekka Tienari et ses collaborateurs, dont Lyman Wynne lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Cette \u00e9tude a suivi pendant plusieurs d\u00e9cennies des enfants n\u00e9s de m\u00e8res biologiques schizophr\u00e8nes, adopt\u00e9s d\u00e8s leur plus jeune \u00e2ge par des familles d&rsquo;accueil ordinaires sans lien g\u00e9n\u00e9tique avec la maladie, ainsi qu&rsquo;un groupe contr\u00f4le d&rsquo;enfants adopt\u00e9s n\u00e9s de m\u00e8res sans ant\u00e9c\u00e9dents psychiatriques. Les r\u00e9sultats ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 une interaction g\u00e8ne-environnement spectaculaire : les enfants porteurs d&rsquo;une vuln\u00e9rabilit\u00e9 g\u00e9n\u00e9tique (m\u00e8re schizophr\u00e8ne) pr\u00e9sentaient un taux significativement accru de troubles du spectre schizophr\u00e9nique \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge adulte uniquement lorsqu&rsquo;ils avaient \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9s au sein de familles adoptives caract\u00e9ris\u00e9es par un niveau \u00e9lev\u00e9 de d\u00e9viance communicationnelle. En revanche, lorsqu&rsquo;ils grandissaient dans un foyer adoptif pr\u00e9sentant une communication claire et bien structur\u00e9e, leur risque de d\u00e9velopper la maladie n&rsquo;\u00e9tait pas sup\u00e9rieur \u00e0 celui de la population g\u00e9n\u00e9rale. Ces donn\u00e9es fournissent une d\u00e9monstration incontournable que la clart\u00e9 du style communicationnel de l&rsquo;environnement peut agir comme un puissant facteur protecteur ou, \u00e0 l&rsquo;inverse, pr\u00e9cipitant.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, d&rsquo;autres travaux conduits par des chercheurs comme Jill Hooley et David Miklowitz ont cherch\u00e9 \u00e0 positionner la d\u00e9viance communicationnelle par rapport \u00e0 un autre construit familial majeur : l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/%C3%89motion_exprim%C3%A9e\">\u00e9motion exprim\u00e9e<\/a> (<em>Expressed Emotion<\/em>, EE), qui \u00e9value l&rsquo;hostilit\u00e9, les critiques et le surinvestissement affectif. Ces investigations ont mis en \u00e9vidence que la d\u00e9viance communicationnelle et la haute \u00e9motion exprim\u00e9e sont des construits largement ind\u00e9pendants : le premier mesure un d\u00e9ficit du traitement cognitif de l&rsquo;information et du langage, tandis que le second mesure un climat affectif conflictuel. Cependant, la co-occurrence d&rsquo;une haute d\u00e9viance communicationnelle et d&rsquo;une haute \u00e9motion exprim\u00e9e chez les proches constitue le pr\u00e9dicteur statistique le plus puissant de rechute clinique chez les patients schizophr\u00e8nes stabilis\u00e9s.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>L&rsquo;universalit\u00e9 de la d\u00e9viance communicationnelle fait l&rsquo;objet de vifs d\u00e9bats au sein de la psychiatrie transculturelle et de l&rsquo;anthropologie linguistique. La majeure partie des crit\u00e8res d\u00e9finis par Wynne et Singer repose sur des normes discursives implicites propres aux cultures occidentales individualistes, o\u00f9 la clart\u00e9, la concision, la franchise et la lin\u00e9arit\u00e9 causale sont consid\u00e9r\u00e9es comme l&rsquo;\u00e9talon d&rsquo;un discours r\u00e9ussi.<\/p>\n<p>Or, dans de nombreuses soci\u00e9t\u00e9s traditionnelles ou collectivistes (notamment en Asie de l&rsquo;Est ou dans certaines r\u00e9gions d&rsquo;Afrique et du Moyen-Orient), la communication privil\u00e9gie un contexte fort (<em>high-context communication<\/em>), valorisant l&rsquo;implicite, la m\u00e9taphore, le contournement poli du sujet et l&rsquo;ellipse afin de pr\u00e9server l&rsquo;harmonie du groupe ou de respecter la hi\u00e9rarchie sociale. Dans ces milieux, un discours per\u00e7u comme \u00e9vasif ou indirect par un clinicien occidental ne rel\u00e8ve absolument pas d&rsquo;une d\u00e9viance pathologique, mais d&rsquo;une comp\u00e9tence pragmatique raffin\u00e9e.<\/p>\n<p>Par cons\u00e9quent, les chercheurs insistent sur la n\u00e9cessit\u00e9 absolue d&rsquo;\u00e9talonner les grilles de cotation de la DC \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de chaque communaut\u00e9 linguistique et culturelle. La d\u00e9viance communicationnelle ne doit \u00eatre diagnostiqu\u00e9e que si les perturbations du discours violent les normes conversationnelles propres au groupe socioculturel d&rsquo;appartenance du locuteur, et seulement si ces perturbations entravent concr\u00e8tement la compr\u00e9hension mutuelle entre membres d&rsquo;une m\u00eame communaut\u00e9.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites<\/h3>\n<p>Le concept de d\u00e9viance communicationnelle a soulev\u00e9 de nombreuses critiques th\u00e9oriques et m\u00e9thodologiques au fil de son histoire. La controverse la plus aigu\u00eb concerne la directionnalit\u00e9 de la causalit\u00e9. Dans les ann\u00e9es 1960 et 1970, l&rsquo;hypoth\u00e8se sous-jacente des travaux de Wynne et Singer laissait entendre que la d\u00e9viance communicationnelle des parents causait directement la schizophr\u00e9nie chez l&rsquo;enfant. Cette position a suscit\u00e9 une vive indignation chez les associations de familles de patients, qui y voyaient une r\u00e9surgence culpabilisante et non prouv\u00e9e de la th\u00e9orie de la m\u00e8re responsable des maux de sa prog\u00e9niture.<\/p>\n<p>Aujourd&rsquo;hui, le consensus scientifique reconna\u00eet que la d\u00e9viance communicationnelle n&rsquo;est pas la cause unilat\u00e9rale de la maladie. La relation est d\u00e9sormais envisag\u00e9e sous un angle bidirectionnel ou transactionnel : vivre au quotidien aupr\u00e8s d&rsquo;un enfant manifestant des troubles cognitifs subtils, des d\u00e9ficits de l&rsquo;attention ou un discours morcel\u00e9 peut alt\u00e9rer et d\u00e9stabiliser les habitudes de communication des parents eux-m\u00eames, dans un processus d&rsquo;adaptation en miroir.<\/p>\n<p>D&rsquo;autre part, la d\u00e9viance communicationnelle parentale est de plus en plus consid\u00e9r\u00e9e comme une expression du ph\u00e9notype \u00e9largi ou de l&rsquo;<em>endoph\u00e9notype cognitif<\/em> de la schizophr\u00e9nie. Autrement dit, les anomalies de communication observ\u00e9es chez les parents non malades r\u00e9sulteraient du m\u00eame patrimoine de pr\u00e9disposition g\u00e9n\u00e9tique que celui transmis \u00e0 l&rsquo;enfant, se traduisant chez l&rsquo;adulte sous la forme d&rsquo;un d\u00e9ficit subclinique de l&rsquo;attention s\u00e9lective sans d\u00e9compensation psychiatrique.<\/p>\n<p>Enfin, sur le plan pratique, la lourdeur extr\u00eame du protocole d&rsquo;\u00e9valuation (transcription mot \u00e0 mot, formation de plusieurs dizaines d&rsquo;heures pour ma\u00eetriser le codage, double cotation syst\u00e9matique) a grandement frein\u00e9 l&rsquo;utilisation de la DC dans la pratique clinique quotidienne, la cantonnant quasi exclusivement aux laboratoires de recherche acad\u00e9mique.<\/p>\n<h3>14. Notions connexes et distinctions diff\u00e9rentielles<\/h3>\n<p>Pour \u00e9viter toute confusion diagnostique et m\u00e9thodologique, il est crucial de diff\u00e9rencier nettement la d\u00e9viance communicationnelle de concepts apparent\u00e9s :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Troubles formels de la pens\u00e9e (Thought Disorder) :<\/strong> Bien que morphologiquement tr\u00e8s proches, les troubles formels de la pens\u00e9e (comme la fuite des id\u00e9es, la salade de mots ou les n\u00e9ologismes cryptiques) sont \u00e9valu\u00e9s chez le patient lui-m\u00eame lors d&rsquo;un examen psychiatrique clinique. La d\u00e9viance communicationnelle, en revanche, s&rsquo;\u00e9value principalement au niveau de la dyade ou du style discursif de l&rsquo;entourage face \u00e0 une \u00e9preuve standardis\u00e9e, souvent en l&rsquo;absence de toute rupture psychotique manifeste.<\/li>\n<li><strong>\u00c9motion exprim\u00e9e (High Expressed Emotion) :<\/strong> L&rsquo;\u00e9motion exprim\u00e9e mesure la composante \u00e9motionnelle et affective des attitudes familiales (critiques ouvertes, hostilit\u00e9 verbale, surprotection suffocante). La d\u00e9viance communicationnelle s&rsquo;int\u00e9resse exclusivement \u00e0 la structure cognitive et logique des messages \u00e9chang\u00e9s, ind\u00e9pendamment de toute agressivit\u00e9 ou chaleur affective.<\/li>\n<li><strong>Double contrainte (Double Bind) :<\/strong> La double contrainte batesonienne repose sur deux ordres contradictoires assortis d&rsquo;une interdiction de m\u00e9ta-communiquer sur le paradoxe sous peine de punition. La d\u00e9viance communicationnelle n&rsquo;implique pas n\u00e9cessairement d&rsquo;intention paradoxale ni de menace relationnelle ; elle consiste en un manque g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 de structure et de clart\u00e9 du r\u00e9f\u00e9rent.<\/li>\n<li><strong>Trouble pragmatique du langage (Spectre de l&rsquo;autisme) :<\/strong> Dans les troubles du spectre autistique, les atteintes pragmatiques portent sur la compr\u00e9hension des intentions d&rsquo;autrui, le second degr\u00e9 et les r\u00e8gles de politesse sociale. Dans la d\u00e9viance communicationnelle, la sociabilit\u00e9 et la volont\u00e9 d&rsquo;interagir sont souvent pr\u00e9sentes, mais c&rsquo;est le maintien conjoint de la cible attentionnelle qui fait d\u00e9faut.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s \u00e0 retenir<\/h3>\n<p>La d\u00e9viance communicationnelle demeure l&rsquo;un des concepts les plus novateurs et rigoureux issus de la psychiatrie transactionnelle du XXe si\u00e8cle. Voici les \u00e9l\u00e9ments majeurs \u00e0 retenir pour sa compr\u00e9hension :<\/p>\n<ul>\n<li>Elle d\u00e9signe une alt\u00e9ration de la capacit\u00e9 \u00e0 guider et focaliser l&rsquo;attention conjointe de l&rsquo;interlocuteur, g\u00e9n\u00e9rant des messages impr\u00e9cis, contradictoires ou morcel\u00e9s.<\/li>\n<li>Initialement formalis\u00e9e par Margaret Singer et Lyman Wynne \u00e0 travers l&rsquo;analyse des tests projectifs de parents de schizophr\u00e8nes, elle a \u00e9t\u00e9 \u00e9tendue \u00e0 l&rsquo;analyse des interactions verbales directes.<\/li>\n<li>Elle se d\u00e9cline sous deux formes morphologiques dominantes : le style <em>amorphe<\/em> (flou, sans d\u00e9limitation claire) et le style <em>fragment\u00e9<\/em> (discontinu, heurt\u00e9, interrompu).<\/li>\n<li>Elle constitue un puissant facteur de stress cognitif au sein de l&rsquo;environnement familial, capable d&rsquo;interagir avec la vuln\u00e9rabilit\u00e9 g\u00e9n\u00e9tique d&rsquo;un individu pour pr\u00e9cipiter des d\u00e9compensations cliniques, comme l&rsquo;ont valid\u00e9 les \u00e9tudes longitudinales d&rsquo;adoption.<\/li>\n<li>Elle s&rsquo;interpr\u00e8te contemporainement non pas comme une marque de malveillance \u00e9ducative, mais comme un endoph\u00e9notype de vuln\u00e9rabilit\u00e9 cognitive partag\u00e9 par la lign\u00e9e biologique et exacerb\u00e9 par les r\u00e9troactions mutuelles au sein du syst\u00e8me familial.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Goldstein, M. J. (1987). The UCLA High-Risk Project. <em>Schizophrenia Bulletin<\/em>, 13(3), 505\u2013514. https:\/\/doi.org\/10.1093\/schbul\/13.3.505<\/li>\n<li>Miklowitz, D. J., Velligan, D. I., Goldstein, M. J., Nuechterlein, K. H., &amp; Gitlin, M. T. (1991). Communication deviance in families of schizophrenic and manic patients. <em>Journal of Abnormal Psychology<\/em>, 100(2), 163\u2013173. https:\/\/doi.org\/10.1037\/0021-843X.100.2.163<\/li>\n<li>Singer, M. T., &amp; Wynne, L. C. (1965). Thought disorder and family relations of schizophrenics: IV. Results and implications. <em>Archives of General Psychiatry<\/em>, 12(2), 201\u2013212. https:\/\/doi.org\/10.1001\/archpsyc.1965.01720320093010<\/li>\n<li>Tienari, P., Wynne, L. C., Sorri, A., Lahti, I., L\u00e4ksy, K., Moring, J., Naarala, M., Nieminen, P., &amp; Wahlberg, K. E. (2004). Genotype-environment interaction in schizophrenia-spectrum disorder: Long-term follow-up study of Finnish adoptees. <em>British Journal of Psychiatry<\/em>, 184(3), 216\u2013222. https:\/\/doi.org\/10.1192\/bjp.184.3.216<\/li>\n<li>Wynne, L. C., &amp; Singer, M. T. (1963). Thought disorder and family relations of schizophrenics: II. A classification of forms of thinking. <em>Archives of General Psychiatry<\/em>, 9(3), 199\u2013206. https:\/\/doi.org\/10.1001\/archpsyc.1963.01720150019003<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La d\u00e9viance communicationnelle (DC) d\u00e9signe un style discursif alt\u00e9rant le partage de l&rsquo;attention et du sens dans l&rsquo;interaction verbale, \u00e9tudi\u00e9 en psychopathologie.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[40808,476,1388],"tags":[40809,40813,40810,40811,26821,572,40812],"class_list":["post-24069","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-linguistique-et-communication","category-psychiatrie","category-psychopathologie-clinique","tag-deviance-communicationnelle","tag-interaction-familiale","tag-lyman-wynne","tag-margaret-singer","tag-pragmatique-linguistique","tag-schizophrenie","tag-vulnerabilite-au-stress"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/24069","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/24069\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=24069"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=24069"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=24069"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}