{"id":24021,"date":"2026-11-01T04:33:54","date_gmt":"2026-11-01T04:33:54","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=comatherapie-psychiatrie-histoire-sakel"},"modified":"2026-11-01T04:33:54","modified_gmt":"2026-11-01T04:33:54","slug":"comatherapie-psychiatrie-histoire-sakel","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=comatherapie-psychiatrie-histoire-sakel","title":{"rendered":"Comath\u00e9rapie : Histoire d&rsquo;un choc psychiatrique"},"content":{"rendered":"<p>Au croisement tragique et fascinant de l&rsquo;exp\u00e9rimentation somatique et du d\u00e9sespoir clinique du premier tiers du XXe si\u00e8cle, la comath\u00e9rapie incarne l&rsquo;une des tentatives les plus radicales de la psychiatrie moderne pour vaincre les psychoses chroniques par l&rsquo;an\u00e9antissement temporaire de la conscience vigile. Utilis\u00e9e principalement sous la forme du coma insulinique mis au point par Manfred Sakel ou de la cure de sommeil prolong\u00e9e initi\u00e9e par Jakob Klaesi, cette m\u00e9thode a profond\u00e9ment transform\u00e9 le paysage asilaire avant d&rsquo;\u00eatre r\u00e9voqu\u00e9e par l&rsquo;av\u00e8nement des psychotropes et la rigueur des essais m\u00e9thodologiques contemporains.<\/p>\n<h2>Comath\u00e9rapie<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>La comath\u00e9rapie d\u00e9signe un ensemble de protocoles th\u00e9rapeutiques psychiatriques d&rsquo;ordre biologique, principalement en usage entre les ann\u00e9es 1930 et 1960, consistant \u00e0 induire d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment et de mani\u00e8re contr\u00f4l\u00e9e un \u00e9tat comateux ou subcomateux r\u00e9versible chez un patient psychiatrique dans le but de restructurer ses fonctions psychiques et d&rsquo;obtenir une r\u00e9mission symptomatologique durable.<\/p>\n<p>Dans son acception la plus canonique et r\u00e9pandue au cours de l&rsquo;histoire de la psychiatrie, le terme r\u00e9f\u00e8re de mani\u00e8re privil\u00e9gi\u00e9e \u00e0 l&rsquo;insulinoth\u00e9rapie de Sakel, \u00e9galement d\u00e9nomm\u00e9e cure de Sakel ou coma hypoglyc\u00e9mique provoqu\u00e9. Par extension, le concept englobe \u00e9galement les cures de sommeil prolong\u00e9 au moyen d&rsquo;agents s\u00e9datifs puissants tels que les barbituriques, o\u00f9 la conscience est suspendue pendant plusieurs jours cons\u00e9cutifs \u00e0 des fins de s\u00e9dation profonde et de restauration nerveuse.<\/p>\n<p>Caract\u00e9ris\u00e9e par une rupture drastique avec les approches purement psychodynamiques ou morales de l&rsquo;\u00e9poque, la comath\u00e9rapie reposait sur l&rsquo;hypoth\u00e8se qu&rsquo;une r\u00e9gression biologique profonde induite par un stress physiologique extr\u00eame ou un coma pharmacologique pouvait r\u00e9initialiser des r\u00e9seaux neuronaux alt\u00e9r\u00e9s par la psychose, en particulier chez les patients souffrant de schizophr\u00e9nie.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origines linguistiques<\/h3>\n<p>Le vocable \u00ab comath\u00e9rapie \u00bb est un n\u00e9ologisme savant compos\u00e9 de deux racines \u00e9tymologiques d&rsquo;origine grecque classique. Le premier morph\u00e8me d\u00e9rive du grec ancien <em>k\u00f4ma<\/em> (\u03ba\u1ff6\u03bc\u03b1), signifiant originellement \u00ab sommeil profond \u00bb, \u00ab torpeur \u00bb ou \u00ab assoupissement l\u00e9thargique \u00bb, attest\u00e9 d\u00e8s les po\u00e8mes hom\u00e9riques pour d\u00e9signer une perte d&rsquo;\u00e9veil soudaine semblable \u00e0 la mort, distincte du sommeil physiologique r\u00e9parateur (<em>hypnos<\/em>).<\/p>\n<p>Le second \u00e9l\u00e9ment est issu du substantif grec <em>therapeia<\/em> (\u03b8\u03b5\u03c1\u03b1\u03c0\u03b5\u03af\u03b1), qui renvoie \u00e0 l&rsquo;action de servir, de soigner, d&rsquo;apporter un soutien ou d&rsquo;administrer un traitement curatif. La fusion morphologique des deux termes s&rsquo;est op\u00e9r\u00e9e au cours de la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle au sein de la litt\u00e9rature m\u00e9dicale germanophone et francophone pour d\u00e9signer le recours intentionnel \u00e0 l&rsquo;inconscience comateuse comme modalit\u00e9 d&rsquo;action th\u00e9rapeutique.<\/p>\n<p>Dans la litt\u00e9rature internationale de l&rsquo;\u00e9poque, on rencontre des appellations \u00e9quivalentes ou sous-jacentes telles que <em>Insulinkomabehandlung<\/em> en allemand, <em>insulin coma therapy<\/em> (ICT) en anglais, ou encore \u00ab choc insulinique \u00bb en fran\u00e7ais, attestant de l&rsquo;assimilation progressive de cette technique au mouvement global des grandes th\u00e9rapies de choc somatiques.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>En langue fran\u00e7aise, le substantif s&rsquo;\u00e9crit \u00ab comath\u00e9rapie \u00bb (avec un accent aigu sur le \u00ab e \u00bb m\u00e9dian) et se prononce phon\u00e9tiquement \/k\u0254.ma.te.\u0281a.pi\/. Le mot est un nom commun f\u00e9minin invariable au pluriel dans son radical, prenant la marque standard du pluriel sous la forme \u00ab comath\u00e9rapies \u00bb (\/k\u0254.ma.te.\u0281a.pi\/).<\/p>\n<p>Sur le plan morphosyntaxique, il s&#8217;emploie principalement de mani\u00e8re autonome pour d\u00e9signer la m\u00e9thode globale, ou en apposition avec un qualificatif pr\u00e9cisant son m\u00e9canisme d&rsquo;induction, comme dans \u00ab comath\u00e9rapie insulinique \u00bb ou \u00ab comath\u00e9rapie barbiturique \u00bb. L&rsquo;adjectif d\u00e9riv\u00e9 est \u00ab comath\u00e9rapeutique \u00bb (\/k\u0254.ma.te.\u0281a.p\u00f8.tik\/), qualifiant tout processus, protocole ou service hospitalier li\u00e9 \u00e0 la pratique de ces cures.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;usage contemporain de la nosologie et de la documentation clinique, le terme rel\u00e8ve essentiellement du registre historique ou \u00e9pist\u00e9mologique, la proc\u00e9dure n&rsquo;\u00e9tant plus reconnue comme une pratique psychiatrique standard dans les nomenclatures cliniques modernes.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>La comath\u00e9rapie repose sur un postulat somatopsychique radical : l&rsquo;interruption artificielle des fonctions sup\u00e9rieures corticales par une agression m\u00e9tabolique ou s\u00e9dative contr\u00f4l\u00e9e permettrait de d\u00e9samorcer l&rsquo;activit\u00e9 pathologique de l&rsquo;esprit, favorisant une r\u00e9organisation b\u00e9n\u00e9fique des circuits enc\u00e9phaliques lors de la phase de r\u00e9veil. Ce paradigme s&rsquo;inscrit au sein du courant organiciste de la psychiatrie qui pr\u00e9dominait au cours des d\u00e9cennies pr\u00e9c\u00e9dant l&rsquo;essor de la psychopharmacologie moderne.<\/p>\n<p>Dans le protocole de l&rsquo;insulinoth\u00e9rapie d\u00e9crit par <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Manfred_Sakel\">Manfred Sakel<\/a>, le m\u00e9canisme repose sur l&rsquo;administration matinale de doses massives et croissantes d&rsquo;insuline par voie intramusculaire. Cette injection entra\u00eene une hypoglyc\u00e9mie s\u00e9v\u00e8re et rapide, privant le cerveau de son substrat \u00e9nerg\u00e9tique exclusif, le glucose. Le tableau clinique \u00e9volue alors selon des stades rigoureusement codifi\u00e9s : somnolence initiale, diaphor\u00e8se profuse, myoclonies, agitation motrice, jusqu&rsquo;\u00e0 la perte de conscience compl\u00e8te et l&rsquo;entr\u00e9e dans le coma franc, fr\u00e9quemment accompagn\u00e9 d&rsquo;un signe de Babinski bilat\u00e9ral et de manifestations \u00e9pileptiformes.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s une p\u00e9riode comateuse strictement chronom\u00e9tr\u00e9e \u2014 g\u00e9n\u00e9ralement comprise entre trente et soixante minutes afin de pr\u00e9venir la mort neuronale irr\u00e9versible \u2014, le coma \u00e9tait interrompu par l&rsquo;administration d&rsquo;un solut\u00e9 glucos\u00e9 hypertonique, soit par sonde nasogastrique, soit par injection intraveineuse directe en cas d&rsquo;urgence vitale. Ce r\u00e9veil soudain, qualifi\u00e9 par les observateurs de quasi-r\u00e9surrection, laissait le patient dans un \u00e9tat d&rsquo;\u00e9puisement physique mais souvent d\u00e9barrass\u00e9 temporairement de ses angoisses d\u00e9lirantes aigu\u00ebs, de ses hallucinations et de sa dissociation.<\/p>\n<p>La r\u00e9p\u00e9tition de ces \u00e9pisodes comateux, \u00e0 raison de cinq \u00e0 six s\u00e9ances par semaine pendant une dur\u00e9e moyenne de deux \u00e0 trois mois (totalisant parfois quarante \u00e0 soixante comas par patient), constituait la cure proprement dite. Les promoteurs de cette d\u00e9marche postulaient que l&rsquo;alternance d&rsquo;agonies m\u00e9taboliques et de r\u00e9tablissements hom\u00e9ostatiques induisait un choc biologique favorable \u00e0 la plasticit\u00e9 neuronale et \u00e0 la r\u00e9ceptivit\u00e9 psychologique du sujet.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, la cure de sommeil prolong\u00e9e (ou \u00ab narco-th\u00e9rapie continue \u00bb) utilisait des m\u00e9langes d&rsquo;hypnotiques et de neuros\u00e9datifs pour plonger le malade dans un \u00e9tat de narcose continue s&rsquo;\u00e9talant de dix \u00e0 vingt jours, interrompu uniquement pour les besoins nutritionnels et hygi\u00e9niques de base. La fronti\u00e8re conceptuelle entre le coma m\u00e9dicalement induit et le sommeil tr\u00e8s profond demeurait \u00e9troite, tous deux visant l&rsquo;extinction momentan\u00e9e de l&rsquo;angoisse existentielle et de l&rsquo;effervescence psychotique.<\/p>\n<h3>5. D\u00e9veloppement historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;essor de la comath\u00e9rapie s&rsquo;inscrit dans le contexte sombre et d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 des asiles psychiatriques des ann\u00e9es 1920 et 1930. Avant cette \u00e9poque, la psychiatrie institutionnelle ne disposait d&rsquo;aucune arme curative contre la <em>dementia praecox<\/em> (rebaptis\u00e9e schizophr\u00e9nie par Eugen Bleuler), et les institutions asilaires se bornaient \u00e0 un r\u00f4le de confinement asilaire, de surveillance et de s\u00e9dation symptomatique grossi\u00e8re par des contentions m\u00e9caniques ou des sels de brome.<\/p>\n<p>C&rsquo;est en 1927 que le neuro-psychiatre viennois Manfred Sakel observa par hasard qu&rsquo;une dose excessive d&rsquo;insuline administr\u00e9e \u00e0 des morphinomanes en sevrage am\u00e9liorait temporairement leur \u00e9tat mental apr\u00e8s la r\u00e9solution du choc hypoglyc\u00e9mique. Fort de cette intuition, Sakel appliqua progressivement la m\u00e9thode \u00e0 des patients schizophr\u00e8nes hospitalis\u00e9s \u00e0 la clinique psychiatrique universitaire de Vienne, dirig\u00e9e par Otto P\u00f6tzl. En 1933, Sakel publia ses premiers r\u00e9sultats sensationnels, revendiquant des taux de gu\u00e9rison ou d&rsquo;am\u00e9lioration spectaculaire sup\u00e9rieurs \u00e0 70 %.<\/p>\n<p>L&rsquo;annonce de ces r\u00e9sultats fit l&rsquo;effet d&rsquo;une r\u00e9volution dans le monde m\u00e9dical occidental. En quelques ann\u00e9es, l&rsquo;insulinoth\u00e9rapie de Sakel se diffusa \u00e0 travers l&rsquo;Europe continentale, la Grande-Bretagne et les \u00c9tats-Unis. Des h\u00f4pitaux prestigieux, tels que le Burgh\u00f6lzli en Suisse ou les grands centres psychiatriques de New York, ouvrirent des unit\u00e9s sp\u00e9cialement d\u00e9di\u00e9es au coma insulinique. Cette p\u00e9riode co\u00efncidait avec l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;autres th\u00e9rapies physiques invasives, notamment la cardiazolth\u00e9rapie de Ladislas Meduna en 1934 et la d\u00e9couverte de l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/%C3%89lectroconvulsivoth%C3%A9rapie\">\u00e9lectroconvulsivoth\u00e9rapie<\/a> par Ugo Cerletti et Lucio Bini en 1938.<\/p>\n<p>Pendant pr\u00e8s de trois d\u00e9cennies, la cure de Sakel repr\u00e9senta la pierre angulaire des soins pour la schizophr\u00e9nie, conf\u00e9rant \u00e0 la psychiatrie le statut d&rsquo;une discipline m\u00e9dicale hautement technique, dot\u00e9e de personnels infirmiers sp\u00e9cialis\u00e9s et d&rsquo;unit\u00e9s de soins intensifs avant l&rsquo;heure. Cependant, \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1950, l&rsquo;apparition de la premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration d&rsquo;antipsychotiques \u2014 inaugur\u00e9e par la d\u00e9couverte de la chlorpromazine par Jean Delay et Pierre Deniker en 1952 \u2014 porta un coup fatal aux th\u00e9rapies comateuses.<\/p>\n<p>Le coup de gr\u00e2ce scientifique fut ass\u00e9n\u00e9 en 1957 par le psychiatre britannique Harold Bourne dans son article retentissant \u00ab The Insulin Myth \u00bb, suivi d&rsquo;essais cliniques contr\u00f4l\u00e9s men\u00e9s notamment par Brian Ackner et ses coll\u00e8gues, d\u00e9montrant que l&rsquo;insuline n&rsquo;\u00e9tait pas plus efficace que des placebos ou de simples s\u00e9datifs barbituriques. Dans les ann\u00e9es 1960 et 1970, la comath\u00e9rapie fut progressivement abandonn\u00e9e dans le monde entier, rel\u00e9gu\u00e9e au rang de curiosit\u00e9 historique controvers\u00e9e.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>La l\u00e9gitimation de la comath\u00e9rapie s&rsquo;est articul\u00e9e autour de plusieurs constructions th\u00e9oriques, formul\u00e9es \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 la neurobiologie mol\u00e9culaire et la transmission synaptique \u00e9taient encore embryonnaires. Ces th\u00e9ories combinaient des extrapolations neurophysiologiques, des visions m\u00e9taboliques et des interpr\u00e9tations psychodynamiques.<\/p>\n<p>Sur le plan neurobiologique, Manfred Sakel postulait que la schizophr\u00e9nie proc\u00e9dait d&rsquo;une hyperactivit\u00e9 dysfonctionnelle des cellules nerveuses corticales les plus r\u00e9centes sur le plan phylog\u00e9n\u00e9tique. Selon sa th\u00e9orie, l&rsquo;hypoglyc\u00e9mie profonde entra\u00eenait une d\u00e9polarisation globale et une inhibition s\u00e9lective de ces \u00e9l\u00e9ments neuronaux d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9s ou instables. En privant le cerveau d&rsquo;\u00e9nergie, l&rsquo;insuline r\u00e9duisait au silence les formations corticales aberrantes, permettant aux m\u00e9canismes sous-corticaux plus anciens et stables de reprendre l&rsquo;ascendant lors du retour \u00e0 l&rsquo;euglyc\u00e9mie.<\/p>\n<p>Une seconde explication reposait sur la notion de stress biologique non sp\u00e9cifique et de r\u00e9action d&rsquo;alarme adaptative. Selon cette vision, inspir\u00e9e ult\u00e9rieurement par les travaux de Hans Selye sur le syndrome g\u00e9n\u00e9ral d&rsquo;adaptation, l&rsquo;agression somatique violente caus\u00e9e par le coma insulinique stimulait massivement le syst\u00e8me neurov\u00e9g\u00e9tatif, l&rsquo;axe hypothalamo-hypophyso-surr\u00e9nalien et la d\u00e9charge de cat\u00e9cholamines. Cette temp\u00eate hormonale et v\u00e9g\u00e9tative \u00e9tait suppos\u00e9e restaurer l&rsquo;hom\u00e9ostasie c\u00e9r\u00e9brale en rompant le cercle vicieux de la dissociation psychotique.<\/p>\n<p>Enfin, les th\u00e9oriciens d&rsquo;inspiration psychanalytique int\u00e9gr\u00e9s au milieu asilaire d\u00e9velopp\u00e8rent des explications psychologiques de la cure de Sakel. Pour ces praticiens, le coma repr\u00e9sentait une r\u00e9gression symbolique radicale vers l&rsquo;\u00e9tat n\u00e9onatal ou f\u0153tal, une m\u00e9taphore v\u00e9cue de la mort biologique suivie d&rsquo;une renaissance. Lors de la phase de r\u00e9veil, le patient, vuln\u00e9rable, d\u00e9pendant et nourri au biberon ou par une infirmi\u00e8re bienveillante, pouvait reconstruire une alliance transf\u00e9rentielle positive avec l&rsquo;\u00e9quipe soignante, surmontant son retrait autistique primaire.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>Les protocoles de comath\u00e9rapie se caract\u00e9risaient par une structure technique rigide et se divisaient en plusieurs modalit\u00e9s op\u00e9ratoires bien identifi\u00e9es :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;insulinoth\u00e9rapie de Sakel standard :<\/strong> Protocole classique divis\u00e9 en quatre phases op\u00e9rationnelles rigoureuses (phase de pr\u00e9paration et d&rsquo;adaptation aux doses, phase de comas quotidiens r\u00e9p\u00e9t\u00e9s, phase d&rsquo;espacement et phase de stabilisation post-cure).<\/li>\n<li><strong>Les stades du coma hypoglyc\u00e9mique :<\/strong> Gradation neurov\u00e9g\u00e9tative chronologique comprenant le stade cortical (sudation, asth\u00e9nie, obnubilation), le stade sous-cortical (mouvements ath\u00e9tosiques, spasmes cloniques, tachycardie), le stade m\u00e9senc\u00e9phalique (hypertonie axiale, mydriase) et le stade my\u00e9lenc\u00e9phalique (coma ar\u00e9flexique profond, bradycardie, hypothermie).<\/li>\n<li><strong>La cure de sommeil prolong\u00e9 (cure de Klaesi) :<\/strong> Narcose m\u00e9dicamenteuse continue obtenue par l&rsquo;administration r\u00e9p\u00e9t\u00e9e de m\u00e9langes s\u00e9datifs (notamment le Somnif\u00e8ne, un m\u00e9lange de d\u00e9riv\u00e9s de l&rsquo;acide barbiturique), maintenant le sujet endormi entre 16 et 22 heures par jour pendant une quinzaine de jours cons\u00e9cutifs.<\/li>\n<li><strong>Le coma prolong\u00e9 accidentel :<\/strong> Complication redout\u00e9e de l&rsquo;insulinoth\u00e9rapie, dans laquelle le patient demeure comateux malgr\u00e9 la normalisation de la glyc\u00e9mie sanguine, t\u00e9moignant d&rsquo;un \u0153d\u00e8me c\u00e9r\u00e9bral massif ou de l\u00e9sions isch\u00e9miques corticales aigu\u00ebs.<\/li>\n<li><strong>La surveillance pluridisciplinaire intensive :<\/strong> Dimension logistique indispensable requ\u00e9rant des ratios soignant-patient tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9s, une observation continue des r\u00e9flexes pupillaires, des fonctions cardiorespiratoires et un mat\u00e9riel d&rsquo;urgence pour le resucrage imm\u00e9diat.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour illustrer la r\u00e9alit\u00e9 clinique de ces th\u00e9rapies, consid\u00e9rons le cas historique d&rsquo;un jeune homme de 22 ans admis en institution en 1942 pour un premier \u00e9pisode de schizophr\u00e9nie h\u00e9b\u00e9phr\u00e9nocatanique, manifestant un mutisme complet, un refus alimentaire et des postures st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9es. Int\u00e9gr\u00e9 dans l&rsquo;unit\u00e9 de comath\u00e9rapie de l&rsquo;h\u00f4pital, il re\u00e7oit une premi\u00e8re dose de 20 unit\u00e9s internationales d&rsquo;insuline, augment\u00e9e chaque jour de 10 unit\u00e9s jusqu&rsquo;\u00e0 ce que, au quinzi\u00e8me jour, une dose de 140 unit\u00e9s d\u00e9clenche un \u00e9tat de stupeur profonde \u00e0 9 heures du matin.<\/p>\n<p>Le patient transpire abondamment, son visage se congestionne, et des secousses myocloniques envahissent ses quatre membres. \u00c0 10 heures, il ne r\u00e9pond plus aux stimuli nociceptifs et pr\u00e9sente un signe de Babinski bilat\u00e9ral : le coma franc est install\u00e9. L&rsquo;\u00e9quipe m\u00e9dicale maintient cet \u00e9tat pendant quarante-cinq minutes, surveillant attentivement le pouls et la respiration. \u00c0 10 heures 45, une sonde \u0153sophagienne est introduite pour instiller 500 millilitres d&rsquo;eau ti\u00e8de satur\u00e9e en saccharose. Vingt minutes plus tard, le jeune homme ouvre les yeux, d\u00e9glutit, reconna\u00eet la pr\u00e9sence des infirmi\u00e8res et accepte de boire une tisane chaude, montrant une baisse temporaire mais nette de son oppositionnisme.<\/p>\n<p>Un autre exemple frappant concerne des personnalit\u00e9s historiques c\u00e9l\u00e8bres ayant fait l&rsquo;exp\u00e9rience de la comath\u00e9rapie. L&rsquo;\u00e9crivain et th\u00e9oricien fran\u00e7ais <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Antonin_Artaud\">Antonin Artaud<\/a>, durant son internement \u00e0 l&rsquo;asile de Rodez sous la direction de Gaston Ferdi\u00e8re dans les ann\u00e9es 1940, fut soumis \u00e0 de multiples chocs, dont des s\u00e9ances de comath\u00e9rapie et d&rsquo;\u00e9lectrochocs combin\u00e9es, des traitements qu&rsquo;il d\u00e9non\u00e7a vigoureusement dans ses \u00e9crits ult\u00e9rieurs comme des tortures corporelles et des spoliations de son \u00eatre conscient.<\/p>\n<p>De m\u00eame, la pianiste et composatrice am\u00e9ricaine Vivian Fine ou encore certains patients souffrant d&rsquo;\u00e9pisodes m\u00e9lancoliques stuporeux r\u00e9fractaires furent expos\u00e9s \u00e0 des cures de sommeil prolong\u00e9es, o\u00f9 l&rsquo;immersion forc\u00e9e dans une narcose artificielle produisait des hallucinations hypnagogiques \u00e0 l&rsquo;\u00e9veil et des \u00e9tats d&rsquo;amn\u00e9sie ant\u00e9rograde prolong\u00e9e, parfois interpr\u00e9t\u00e9s \u00e0 tort comme un effacement miraculeux du trouble sous-jacent.<\/p>\n<h3>9. \u00c9valuation, surveillance et m\u00e9thodologie clinique<\/h3>\n<p>L&rsquo;administration de la comath\u00e9rapie exigeait une m\u00e9thodologie d&rsquo;\u00e9valuation physique et psychologique extr\u00eamement minutieuse, sans \u00e9quivalent dans les autres pratiques psychiatriques de l&rsquo;\u00e9poque, pr\u00e9figurant en partie les normes des soins intensifs modernes.<\/p>\n<p>Avant l&rsquo;admission en cure, le sujet subissait un bilan somatique exhaustif comprenant un examen cardiovasculaire approfondi, une auscultation pleuropulmonaire, des analyses d&rsquo;urine (recherche de prot\u00e9inurie ou de glucosurie pr\u00e9alable) et, lorsque disponible, un <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/%C3%89lectrocardiographie\">\u00e9lectrocardiogramme<\/a>. Toute atteinte myocardique, toute anomalie r\u00e9nale s\u00e9v\u00e8re ou toute fragilit\u00e9 respiratoire constituait une contre-indication formelle au traitement.<\/p>\n<p>Durant le d\u00e9roulement du coma, les soignants consignaient au quart d&rsquo;heure pr\u00e8s sur une fiche de suivi d\u00e9di\u00e9e plusieurs param\u00e8tres physiologiques vitaux : tension art\u00e9rielle, fr\u00e9quence cardiaque, amplitude respiratoire, sudation, r\u00e9activit\u00e9 des pupilles \u00e0 la lumi\u00e8re, r\u00e9flexe corn\u00e9en et apparition de secousses musculaires cloniques. La disparition du r\u00e9flexe corn\u00e9en \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9e comme le marqueur de la limite maximale de s\u00e9curit\u00e9, signifiant l&rsquo;engagement des centres bulbaires et imposant l&rsquo;interruption imm\u00e9diate de l&rsquo;hypoglyc\u00e9mie.<\/p>\n<p>Le protocole de resucrage exigeait une pr\u00e9cision clinique absolue. Si le tube gastrique \u00e9tait couramment employ\u00e9, la persistance de l&rsquo;inconscience apr\u00e8s trente minutes imposait l&rsquo;administration en urgence de s\u00e9rum glucos\u00e9 \u00e0 33 % ou 50 % par voie veineuse directe, compl\u00e9t\u00e9e si n\u00e9cessaire par des injections d&rsquo;adr\u00e9naline afin de mobiliser les r\u00e9serves h\u00e9patiques de glycog\u00e8ne.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique historique<\/h3>\n<p>Sur le plan organisationnel et clinique, l&rsquo;av\u00e8nement de la comath\u00e9rapie a boulevers\u00e9 l&rsquo;infrastructure des asiles psychiatriques mondiaux au milieu du XXe si\u00e8cle. Pour la premi\u00e8re fois, les psychiatres se dotaient d&rsquo;un r\u00f4le d&rsquo;interventionnistes somatiques actifs, quittant le statut d&rsquo;observateurs ali\u00e9nistes passifs pour adopter les codes, les blouses blanches et les gestes techniques de la m\u00e9decine hospitali\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale.<\/p>\n<p>Des unit\u00e9s de choc Sakel furent \u00e9rig\u00e9es dans presque chaque grand complexe asilaire. Ces pavillons \u00e9taient con\u00e7us sur le mod\u00e8le des salles de r\u00e9animation chirurgicale, n\u00e9cessitant une dotation en personnel soignant cinq \u00e0 dix fois sup\u00e9rieure \u00e0 celle des pavillons ordinaires. Le personnel infirmier y d\u00e9veloppa une expertise remarquable dans la d\u00e9tection des signaux fins de collapsus cardiovasculaire et dans la manipulation des sondes nasogastriques.<\/p>\n<p>Sur le plan psychopathologique, l&rsquo;indication reine demeurait la schizophr\u00e9nie, en particulier les formes parano\u00efdes et catatoniques r\u00e9centes. Les praticiens s&rsquo;accordaient sur le fait que plus la maladie \u00e9tait d\u00e9butante (moins de six \u00e0 douze mois d&rsquo;\u00e9volution), plus les chances de r\u00e9mission sous comath\u00e9rapie \u00e9taient \u00e9lev\u00e9es. La m\u00e9thode fut \u00e9galement appliqu\u00e9e, de mani\u00e8re plus marginale et h\u00e9t\u00e9rodoxe, aux d\u00e9pressions psychotiques s\u00e9v\u00e8res, aux \u00e9tats d&rsquo;agitation maniaque incontr\u00f4lable, et parfois m\u00eame aux pharmacod\u00e9pendances chroniques complexes.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 du traitement direct des patients, la comath\u00e9rapie a servi de catalyseur \u00e0 l&rsquo;humanisation de la prise en charge institutionnelle : la vigilance rapproch\u00e9e qu&rsquo;elle imposait cr\u00e9ait des liens affectifs intenses entre soignants et soign\u00e9s, rompant l&rsquo;isolement glacial qui caract\u00e9risait la vie des asiles du d\u00e9but du si\u00e8cle.<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>Si Manfred Sakel publiait initialement des statistiques triomphales affirmant obtenir une am\u00e9lioration compl\u00e8te ou sociale chez 70 % \u00e0 88 % des patients trait\u00e9s au d\u00e9but de leur maladie, la litt\u00e9rature empirique ult\u00e9rieure a s\u00e9v\u00e8rement nuanc\u00e9 et r\u00e9fut\u00e9 ces pr\u00e9tentions m\u00e9thodologiques.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation scientifique de la comath\u00e9rapie a longtemps souffert de graves biais m\u00e9thodologiques inh\u00e9rents \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque : absence de crit\u00e8res diagnostiques op\u00e9rationnels standardis\u00e9s (la schizophr\u00e9nie englobait alors des troubles bipolaires, des \u00e9tats confusionnels r\u00e9versibles et des psychoses r\u00e9actives br\u00e8ves), absence de groupes t\u00e9moins randomis\u00e9s, et confusion fr\u00e9quente entre r\u00e9mission spontan\u00e9e et effet direct du traitement.<\/p>\n<p>La rupture \u00e9pist\u00e9mologique majeure survint avec la publication en 1953 de l&rsquo;essai pionnier de Harold Bourne dans <em>The Lancet<\/em>, intitul\u00e9 sans d\u00e9tours \u00ab The Insulin Myth \u00bb. Bourne avan\u00e7a que les succ\u00e8s apparents de l&rsquo;insulinoth\u00e9rapie \u00e9taient enti\u00e8rement redevables \u00e0 \u00ab l&rsquo;effet Hawthorne \u00bb et \u00e0 l&rsquo;attention m\u00e9dicale intensive accord\u00e9e aux patients au sein des unit\u00e9s sp\u00e9cialis\u00e9es, plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;action pharmacologique de l&rsquo;insuline elle-m\u00eame.<\/p>\n<p>En 1957, Brian Ackner et ses collaborateurs men\u00e8rent \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital Maudsley de Londres le premier essai contr\u00f4l\u00e9 et randomis\u00e9 en double aveugle sur la comath\u00e9rapie. Ils s\u00e9lectionn\u00e8rent des patients schizophr\u00e8nes qu&rsquo;ils assign\u00e8rent soit au protocole classique de coma insulinique, soit \u00e0 un protocole t\u00e9moin o\u00f9 le coma \u00e9tait induit par un barbiturique sans survenue d&rsquo;hypoglyc\u00e9mie, les deux groupes recevant exactement les m\u00eames soins infirmiers attentifs. Les r\u00e9sultats ne montr\u00e8rent aucune diff\u00e9rence significative d&rsquo;efficacit\u00e9 entre l&rsquo;insuline et le sommeil barbiturique, d\u00e9montrant sans \u00e9quivoque la fausset\u00e9 de l&rsquo;hypoth\u00e8se de Sakel.<\/p>\n<p>Des revues syst\u00e9matiques r\u00e9trospectives, dont une m\u00e9ta-analyse moderne publi\u00e9e par la <a href=\"https:\/\/www.cochranelibrary.com\/\">Cochrane Collaboration<\/a> en 2005 (Jones et al.), ont confirm\u00e9 qu&rsquo;aucune donn\u00e9e probante robuste ne permettait de soutenir que la th\u00e9rapie par coma insulinique apportait un b\u00e9n\u00e9fice sup\u00e9rieur au placebo ou \u00e0 d&rsquo;autres interventions chez les patients souffrant de schizophr\u00e9nie, soulignant au contraire sa morbidit\u00e9 inacceptable.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations socioculturelles et contextuelles<\/h3>\n<p>La trajectoire historique de la comath\u00e9rapie ne peut \u00eatre dissoci\u00e9e des dynamiques sociologiques et culturelles de la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle. Dans les soci\u00e9t\u00e9s industrielles d&rsquo;Europe et d&rsquo;Am\u00e9rique, la mont\u00e9e de la pens\u00e9e positiviste imposait \u00e0 la psychiatrie de prouver sa scientificit\u00e9 en se calquant sur le mod\u00e8le de la m\u00e9decine exp\u00e9rimentale d&rsquo;urgence.<\/p>\n<p>L&rsquo;accueil enthousiaste r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 la cure de Sakel traduisait \u00e9galement une angoisse civilisationnelle face \u00e0 la prolif\u00e9ration per\u00e7ue des \u00ab d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescences mentales \u00bb au sein de populations urbaines de plus en plus nombreuses. Le coma, avec son d\u00e9ploiement de seringues, de solut\u00e9s d&rsquo;urgence et de machines, offrait une mise en sc\u00e8ne spectaculaire de la toute-puissance m\u00e9dicale, redorant le blason d&rsquo;une profession m\u00e9dicale jusqu&rsquo;alors accus\u00e9e d&rsquo;impuissance th\u00e9rapeutique face \u00e0 la folie.<\/p>\n<p>D&rsquo;un point de vue culturel et m\u00e9diatique, la presse populaire des ann\u00e9es 1930 et 1940 relaya abondamment les images saisissantes de patients \u00ab ressuscit\u00e9s \u00bb du coma, nourrissant le mythe d&rsquo;une technologie r\u00e9demptrice capable de nettoyer les scories de la folie. Cette glorification publique masquait l&rsquo;asym\u00e9trie de pouvoir \u00e9crasante entre des institutions asilaires autoritaires et des malades mentaux priv\u00e9s de tout droit au consentement libre et \u00e9clair\u00e9.<\/p>\n<p>Par ailleurs, dans certains contextes g\u00e9opolitiques autoritaires, les techniques de coma m\u00e9dicamenteux furent d\u00e9tourn\u00e9es \u00e0 des fins de contr\u00f4le social ou d&rsquo;interrogatoire forc\u00e9, pr\u00e9figurant des d\u00e9rives \u00e9thiques majeures o\u00f9 la fronti\u00e8re entre soin curatif et punition punitive se trouvait d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment brouill\u00e9e.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limitations<\/h3>\n<p>La comath\u00e9rapie a \u00e9t\u00e9 au c\u0153ur d&rsquo;intenses controverses \u00e9thiques, \u00e9pist\u00e9mologiques et cliniques d\u00e8s ses premi\u00e8res ann\u00e9es de d\u00e9ploiement, controverses qui n&rsquo;ont cess\u00e9 de cro\u00eetre jusqu&rsquo;\u00e0 sa disparition totale.<\/p>\n<p>La principale limitation de la comath\u00e9rapie r\u00e9sidait dans sa toxicit\u00e9 somatique extr\u00eame et son taux de mortalit\u00e9 \u00e9lev\u00e9. On estime qu&rsquo;entre 1 % et 5 % des patients soumis \u00e0 la cure de Sakel succombaient directement au traitement, le plus souvent victimes d&rsquo;un arr\u00eat cardiorespiratoire soudain, d&rsquo;un \u00e9tat de mal \u00e9pileptique irr\u00e9versible, d&rsquo;une inhalation de liquide gastrique ou d&rsquo;un coma prolong\u00e9 d&rsquo;origine \u0153d\u00e9mateuse. De nombreux survivants conservaient des s\u00e9quelles neurologiques d\u00e9finitives, incluant des d\u00e9ficits mn\u00e9siques permanents, un \u00e9moussement intellectuel global ou des syndromes parkinsoniens secondaires.<\/p>\n<p>Sur le plan \u00e9thique, la question de l&rsquo;autonomie et du consentement a fait l&rsquo;objet de condamnations sans appel par les mouvements de l&rsquo;antipsychiatrie dans les ann\u00e9es 1960. Des penseurs comme Thomas Szasz et Michel Foucault ont analys\u00e9 ces interventions physiques violentes comme des formes de violence institutionnelle l\u00e9gitim\u00e9e visant la docilisation des corps d\u00e9viants plut\u00f4t que la gu\u00e9rison authentique d&rsquo;une souffrance subjective.<\/p>\n<p>Le co\u00fbt financier et humain disproportionn\u00e9 constituait une autre limite critique. Immobilisant des \u00e9quipes soignantes enti\u00e8res pendant des demi-journ\u00e9es compl\u00e8tes pour un effectif r\u00e9duit de patients, la comath\u00e9rapie repr\u00e9sentait un gouffre logistique difficilement soutenable pour les syst\u00e8mes de sant\u00e9 publique, un fardeau qui devint imm\u00e9diatement intol\u00e9rable d\u00e8s lors que les comprim\u00e9s de neuroleptiques d\u00e9montr\u00e8rent une efficacit\u00e9 sup\u00e9rieure \u00e0 une fraction minime du co\u00fbt.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions<\/h3>\n<p>Afin de situer ad\u00e9quatement la comath\u00e9rapie au sein de l&rsquo;histoire de la psychiatrie, il convient d&rsquo;expliciter ses relations et distinctions avec plusieurs notions corollaires :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>\u00c9lectroconvulsivoth\u00e9rapie (ECT) :<\/strong> Traitement par induction de crises comitiales g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9es au moyen d&rsquo;un courant \u00e9lectrique transcr\u00e2nien. Contrairement \u00e0 la comath\u00e9rapie, l&rsquo;ECT est rest\u00e9e une modalit\u00e9 d&rsquo;une efficacit\u00e9 incontest\u00e9e et hautement s\u00e9curis\u00e9e dans la d\u00e9pression majeure s\u00e9v\u00e8re et la catatonie, ne reposant pas sur une anoxie ou une hypoglyc\u00e9mie prolong\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>Cardiazolth\u00e9rapie :<\/strong> M\u00e9thode historique mise au point par Ladislas Meduna induisant des convulsions pharmacologiques violentes par injection de m\u00e9trazol. Elle partageait avec la cure de Sakel l&rsquo;ambition du choc somatique, mais sans la composante d&rsquo;un coma m\u00e9tabolique entretenu sur plusieurs dizaines de minutes.<\/li>\n<li><strong>Cure de sommeil :<\/strong> Induction d&rsquo;un \u00e9tat d&rsquo;hypnose ou de narcose continue par des s\u00e9datifs pendant plusieurs jours, ax\u00e9e sur le repos psychique complet sans viser la mort clinique apparente ni la d\u00e9privation m\u00e9tabolique glucidique de l&rsquo;enc\u00e9phale.<\/li>\n<li><strong>Coma artificiel (ou coma th\u00e9rapeutique moderne) :<\/strong> S\u00e9dation profonde continue employ\u00e9e en r\u00e9animation m\u00e9dico-chirurgicale contemporaine (par exemple apr\u00e8s un traumatisme cr\u00e2nien grave ou un choc septique) pour prot\u00e9ger le cerveau contre l&rsquo;hypertension intracr\u00e2nienne. Contrairement \u00e0 la comath\u00e9rapie psychiatrique, elle ne constitue pas une vis\u00e9e th\u00e9rapeutique psychiatrique en soi, mais une mesure de suppl\u00e9ance vitale d&rsquo;urgence.<\/li>\n<li><strong>Neuroleptisation :<\/strong> Recours aux m\u00e9dicaments antipsychotiques modernes apparus dans les ann\u00e9es 1950, ciblant sp\u00e9cifiquement la neurotransmission dopaminergique sans n\u00e9cessiter la suppression de l&rsquo;\u00e9tat de conscience ni la mise en danger de la survie m\u00e9tabolique du patient.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s \u00e0 retenir<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de la comath\u00e9rapie constitue un chapitre fondamental de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie m\u00e9dicale, illustrant les espoirs d\u00e9mesur\u00e9s et les impasses de l&rsquo;organicisme psychiatrique du milieu du XXe si\u00e8cle. Voici les enseignements essentiels \u00e0 retenir :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Origine :<\/strong> Mise au point en 1933 par le psychiatre autrichien Manfred Sakel, la comath\u00e9rapie par l&rsquo;insuline visait \u00e0 traiter la schizophr\u00e9nie par l&rsquo;induction r\u00e9p\u00e9t\u00e9e de comas hypoglyc\u00e9miques contr\u00f4l\u00e9s.<\/li>\n<li><strong>Impact historique :<\/strong> Elle a profond\u00e9ment professionnalis\u00e9 et m\u00e9dicalis\u00e9 les asiles psychiatriques, cr\u00e9ant les pr\u00e9curseurs institutionnels des unit\u00e9s de soins intensifs avant l&rsquo;arriv\u00e9e des psychotropes.<\/li>\n<li><strong>R\u00e9futation empirique :<\/strong> Les premiers essais cliniques contr\u00f4l\u00e9s men\u00e9s dans les ann\u00e9es 1950 (notamment par Bourne et Ackner) ont d\u00e9montr\u00e9 que les effets b\u00e9n\u00e9fiques all\u00e9gu\u00e9s \u00e9taient dus aux soins infirmiers intensifs et \u00e0 des biais d&rsquo;observation plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;hypoglyc\u00e9mie elle-m\u00eame.<\/li>\n<li><strong>Dangerosit\u00e9 :<\/strong> La m\u00e9thode pr\u00e9sentait une mortalit\u00e9 significative (jusqu&rsquo;\u00e0 5 %) et des risques neurologiques d\u00e9vastateurs (comas prolong\u00e9s irr\u00e9versibles, l\u00e9sions c\u00e9r\u00e9brales anoxiques).<\/li>\n<li><strong>Abandon total :<\/strong> Remplac\u00e9e dans les ann\u00e9es 1950 et 1960 par la chlorpromazine et les antipsychotiques de premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration, la comath\u00e9rapie a \u00e9t\u00e9 d\u00e9finitivement bannie des pratiques m\u00e9dicales standard.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<p>Ackner, B., Harris, A., &amp; Oldham, A. J. (1957). Insulin treatment of schizophrenia: A controlled study. <em>The Lancet<\/em>, 269(6969), 607\u2013611. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0140-6736(57)91069-4\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0140-6736(57)91069-4<\/a><\/p>\n<p>Bourne, H. (1953). The insulin myth. <em>The Lancet<\/em>, 262(6793), 964\u2013968. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0140-6736(53)90624-3\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0140-6736(53)90624-3<\/a><\/p>\n<p>Jones, K., Pelzer, C., &amp; Xiao, J. (2005). Insulin coma therapy for schizophrenia. <em>Cochrane Database of Systematic Reviews<\/em>, 2005(4), CD005085. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1002\/14651858.CD005085.pub2\">https:\/\/doi.org\/10.1002\/14651858.CD005085.pub2<\/a><\/p>\n<p>Sakel, M. (1938). <em>The pharmacological shock treatment of schizophrenia<\/em>. Nervous and Mental Disease Publishing Company.<\/p>\n<p>Shorter, E. (1997). <em>A history of psychiatry: From the era of the asylum to the age of Prozac<\/em>. John Wiley &amp; Sons.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u00e9couvrez l&rsquo;histoire, les fondements cliniques et la controverse scientifique de la comath\u00e9rapie en psychiatrie, de l&rsquo;insulinoth\u00e9rapie de Sakel \u00e0 son abandon.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[7555,40712],"tags":[40713,40714,7660,40715,572,35255],"class_list":["post-24021","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-histoire-de-la-psychiatrie","category-traitements-biologiques","tag-comatherapie","tag-cure-de-sakel","tag-histoire-de-la-psychiatrie","tag-insulinotherapie","tag-schizophrenie","tag-therapies-de-choc"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/24021","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/24021\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=24021"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=24021"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=24021"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}