{"id":24013,"date":"2026-11-01T04:15:59","date_gmt":"2026-11-01T04:15:59","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=test-de-daltonisme"},"modified":"2026-11-01T04:15:59","modified_gmt":"2026-11-01T04:15:59","slug":"test-de-daltonisme","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=test-de-daltonisme","title":{"rendered":"Test de daltonisme : \u00c9valuer la vision chromatique"},"content":{"rendered":"<p>La perception des couleurs constitue un pilier fondamental de l&rsquo;exp\u00e9rience sensorielle humaine, fa\u00e7onnant notre interaction avec l&rsquo;environnement physique, nos r\u00e9ponses esth\u00e9tiques et le traitement des signaux sociaux. Le test de daltonisme repr\u00e9sente l&rsquo;instrument psychophysique et clinique privil\u00e9gi\u00e9 pour objectiver, classifier et quantifier les alt\u00e9rations cong\u00e9nitales ou acquises de la vision chromatique. Qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de d\u00e9tecter une anomalie g\u00e9n\u00e9tique r\u00e9cessive li\u00e9e au chromosome X ou d&rsquo;identifier les s\u00e9quelles neuro-ophtalmologiques d&rsquo;une intoxication, ces dispositifs d&rsquo;\u00e9valuation r\u00e9v\u00e8lent la complexit\u00e9 des m\u00e9canismes r\u00e9tiniens et corticaux sous-tendant notre appr\u00e9hension subjective du spectre lumineux.<\/p>\n<h2>Test de daltonisme<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>Un <strong>test de daltonisme<\/strong>, ou test de vision des couleurs, d\u00e9signe un protocole standardis\u00e9 d&rsquo;\u00e9valuation psychophysique et clinique destin\u00e9 \u00e0 d\u00e9terminer l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 fonctionnelle des photor\u00e9cepteurs r\u00e9tiniens et des voies visuelles aff\u00e9rentes impliqu\u00e9es dans la discrimination spectrale. En mesurant la capacit\u00e9 d&rsquo;un sujet \u00e0 diff\u00e9rencier des longueurs d&rsquo;onde lumineuses sous des conditions contr\u00f4l\u00e9es d&rsquo;illuminance et de contraste, cet examen permet de diagnostiquer, classifier et graduer la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 d&rsquo;une dyschromatopsie cong\u00e9nitale ou acquise.<\/p>\n<p>Sur le plan conceptuel et m\u00e9thodologique, ce test d\u00e9passe la simple v\u00e9rification de l&rsquo;acuit\u00e9 visuelle pour sonder les m\u00e9canismes de transduction et d&rsquo;int\u00e9gration sensorielle. Il analyse sp\u00e9cifiquement le fonctionnement individuel et comparatif des trois classes de c\u00f4nes r\u00e9tiniens (sensibles aux courtes, moyennes et longues longueurs d&rsquo;onde), ainsi que les relais neuronaux situ\u00e9s dans le corps genouill\u00e9 lat\u00e9ral et le cortex visuel primaire. L&rsquo;objectif clinique est double : d&rsquo;une part, isoler la pr\u00e9sence d&rsquo;une anomalie sp\u00e9cifique (protan, deut\u00e9ran ou tritan) et, d&rsquo;autre part, \u00e9valuer le retentissement fonctionnel de ce d\u00e9ficit sur les t\u00e2ches perceptives quotidiennes et professionnelles.<\/p>\n<p>Dans la pratique psychologique et neuropsychologique contemporaine, le test de vision des couleurs est \u00e9galement employ\u00e9 pour \u00e9tudier les troubles de l&rsquo;attention visuelle, l&rsquo;agnosie chromatique centrale cons\u00e9cutive \u00e0 des l\u00e9sions c\u00e9r\u00e9brales, ainsi que les variations subjectives de l&rsquo;exp\u00e9rience ph\u00e9nom\u00e9nologique de la couleur dans le cadre de recherches fondamentales en sciences cognitives.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>L&rsquo;expression \u00ab test de daltonisme \u00bb associe le terme anglais <em>test<\/em> (lui-m\u00eame d\u00e9riv\u00e9 de l&rsquo;ancien fran\u00e7ais <em>test<\/em>, d\u00e9signant une coupelle d&rsquo;argile servant \u00e0 affiner et \u00e9prouver les m\u00e9taux pr\u00e9cieux, du latin <em>testum<\/em>, pot de terre) \u00e0 l&rsquo;\u00e9ponyme scientifique \u00ab daltonisme \u00bb. Ce dernier a \u00e9t\u00e9 forg\u00e9 au d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle en hommage au physicien et chimiste britannique John Dalton. En 1794, Dalton publia la toute premi\u00e8re \u00e9tude scientifique formelle d\u00e9crivant sa propre anomalie visuelle ainsi que celle de son fr\u00e8re, intitul\u00e9e <em>Extraordinary facts relating to the vision of colours<\/em>, o\u00f9 il formulait l&rsquo;hypoth\u00e8se (inexacte mais fondatrice) d&rsquo;une coloration anormale de son humeur vitr\u00e9e.<\/p>\n<p>Sur le plan lexical, le terme m\u00e9dical plus rigoureux est celui de \u00ab dyschromatopsie \u00bb, issu du grec ancien <em>dys-<\/em> (\u03b4\u03c5\u03c3-, marquant la difficult\u00e9 ou l&rsquo;anomalie), <em>chr\u00f4ma<\/em> (\u03c7\u03c1\u1ff6\u03bc\u03b1, la couleur, le teint) et <em>opsis<\/em> (\u1f44\u03c8\u03b9\u03c2, la vue, le regard). Cette terminologie d&rsquo;origine hell\u00e9nique permet de distinguer avec une grande finesse s\u00e9miologique les anomalies partielles (dyschromatopsies \u00e0 type d&rsquo;anomalies trichromatiques) des absences totales de r\u00e9ception d&rsquo;un axe spectral (anopies ou dichromatismes) et de la perte compl\u00e8te de toute vision chromatique (<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Achromatopsie\">l&rsquo;achromatopsie<\/a>).<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>En fran\u00e7ais standard, la locution nominale masculine se transcrit phon\u00e9tiquement \/t\u025bst d\u0259 dal.t\u0254.nism\/ selon l&rsquo;alphabet phon\u00e9tique international (API). Sa forme plurielle est \u00ab tests de daltonisme \u00bb (\/t\u025bst d\u0259 dal.t\u0254.nism\/), la marque du pluriel n&rsquo;affectant que le substantif initial tandis que le compl\u00e9ment d\u00e9terminatif reste au singulier pour d\u00e9signer la condition nosologique g\u00e9n\u00e9rale.<\/p>\n<p>Dans la litt\u00e9rature sp\u00e9cialis\u00e9e d&rsquo;ophtalmologie, d&rsquo;ergonomie et de neuropsychologie, on rencontre couramment des variantes synonymiques savantes : \u00ab \u00e9preuve de discrimination chromatique \u00bb, \u00ab test de dyschromatopsie \u00bb, \u00ab bilan psychophysique de la vision des couleurs \u00bb ou \u00ab chromatoscopie \u00bb. Le terme est invariablement employ\u00e9 comme substantif masculin concret pour r\u00e9f\u00e9rer au mat\u00e9riel d&rsquo;\u00e9valuation physique (les planches ou l&rsquo;appareil d&rsquo;examen) ou abstrait pour caract\u00e9riser la proc\u00e9dure m\u00e9thodologique globale.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>La vision des couleurs chez l&rsquo;\u00eatre humain repose sur une organisation r\u00e9tinienne trichromatique complexe. Trois populations distinctes de photor\u00e9cepteurs coniques peuplent la fov\u00e9a et la macula : les c\u00f4nes S (sensibles aux courtes longueurs d&rsquo;onde, pic d&rsquo;absorption vers 420 nm), les c\u00f4nes M (longueurs d&rsquo;onde moyennes, pic vers 530 nm) et les c\u00f4nes L (grandes longueurs d&rsquo;onde, pic vers 560 nm). Chaque pigment visuel est compos\u00e9 d&rsquo;une prot\u00e9ine transmembranaire, l&rsquo;opsine, li\u00e9e au r\u00e9tinal. Une mutation sur les g\u00e8nes codant ces opsines, ou une alt\u00e9ration fonctionnelle acquise des cellules r\u00e9tiniennes, modifie le spectre d&rsquo;absorption des photor\u00e9cepteurs ou engendre leur incapacit\u00e9 fonctionnelle totale.<\/p>\n<p>Le test de daltonisme op\u00e8re comme un filtre psychophysique destin\u00e9 \u00e0 sonder la s\u00e9paration spectrale de ces trois canaux. En situation normale (trichromatisme r\u00e9gulier), le syst\u00e8me visuel compare l&rsquo;activit\u00e9 relative des trois types de c\u00f4nes par l&rsquo;interm\u00e9diaire de voies neuronales antagonistes (la voie rouge-vert ou voie parvocellulaire L-M, la voie bleu-jaune ou voie koniocellulaire S-(L+M), et la voie achromatique ou voie magnocellulaire L+M). Lorsqu&rsquo;un sujet pr\u00e9sente une anomalie g\u00e9n\u00e9tique r\u00e9cessive li\u00e9e au chromosome X, touchant les pigments L (protan) ou M (deut\u00e9ran), le syst\u00e8me visuel perd sa capacit\u00e9 diff\u00e9rentielle le long de l&rsquo;axe de confusion rouge-vert.<\/p>\n<p>Les tests de daltonisme exploitent scrupuleusement les lignes de confusion de l&rsquo;espace colorim\u00e9trique. Lorsqu&rsquo;un individu est atteint d&rsquo;un dichromatisme (deut\u00e9ranopie ou protanopie), un ensemble sp\u00e9cifique de couleurs qui apparaissent distinctes \u00e0 un trichromate normal se situent pour lui sur une m\u00eame ligne isochrome, devenant rigoureusement indiff\u00e9renciables en termes de tonalit\u00e9 si leur luminance est ajust\u00e9e. Les tests pseudo-isochromatiques, comme les c\u00e9l\u00e8bres planches d&rsquo;Ishihara, tirent parti de ce ph\u00e9nom\u00e8ne en utilisant des pastilles de diam\u00e8tres et de luminances al\u00e9atoires : le contraste de luminance \u00e9tant neutralis\u00e9 de fa\u00e7on stochastique, seul le signal chromatique permet d&rsquo;extraire la forme ou le chiffre inscrit.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 de la r\u00e9tine p\u00e9riph\u00e9rique, le traitement des couleurs implique des \u00e9tapes de calcul cortical sophistiqu\u00e9es au niveau de l&rsquo;aire visuelle V4 et des r\u00e9gions temporales ventrales. Les tests de daltonisme permettent ainsi d&rsquo;\u00e9tablir une fronti\u00e8re diagnostique entre les d\u00e9ficits p\u00e9riph\u00e9riques r\u00e9tiniens (daltonisme classique cong\u00e9nital) et les d\u00e9ficits centraux, tels que l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Achromatopsie_c%C3%A9r%C3%A9brale\">achromatopsie c\u00e9r\u00e9brale<\/a> ou l&rsquo;agnosie des couleurs, cons\u00e9cutives \u00e0 un accident vasculaire c\u00e9r\u00e9bral, un traumatisme cr\u00e2nien ou une d\u00e9mence d\u00e9g\u00e9n\u00e9rative.<\/p>\n<h3>5. D\u00e9veloppement historique<\/h3>\n<p>Bien que les descriptions d&rsquo;incapacit\u00e9s \u00e0 distinguer les teintes remontent \u00e0 l&rsquo;Antiquit\u00e9, l&rsquo;approche scientifique moderne s&rsquo;est amorc\u00e9e \u00e0 la fin du XVIIIe si\u00e8cle. En 1798, la publication des observations de John Dalton sur son propre d\u00e9ficit visuel a inaugur\u00e9 la p\u00e9riode d&rsquo;investigation syst\u00e9matique du ph\u00e9nom\u00e8ne, conf\u00e9rant son nom vernaculaire \u00e0 l&rsquo;affection. En 1802, Thomas Young a formul\u00e9 l&rsquo;hypoth\u00e8se g\u00e9niale selon laquelle la r\u00e9tine ne dispose pas d&rsquo;une infinit\u00e9 de r\u00e9cepteurs, mais de trois m\u00e9canismes fondamentaux sensibles \u00e0 trois couleurs primaires, th\u00e9orie formalis\u00e9e math\u00e9matiquement au milieu du XIXe si\u00e8cle par Hermann von Helmholtz.<\/p>\n<p>La n\u00e9cessit\u00e9 de standardiser des outils diagnostiques fiables est devenue imp\u00e9rieuse avec la r\u00e9volution industrielle et le d\u00e9veloppement spectaculaire du chemin de fer et de la navigation maritime au XIXe si\u00e8cle. \u00c0 la suite de catastrophes ferroviaires dramatiques, notamment l&rsquo;accident ferroviaire de Lagerlunda en Su\u00e8de en 1875, le physiologiste su\u00e9dois Frithiof Holmgren a d\u00e9montr\u00e9 que plusieurs collisions mortelles d\u00e9coulaient de la m\u00e9connaissance des signaux color\u00e9s par des conducteurs atteints de dyschromatopsie. Holmgren a alors mis au point le premier test de triage \u00e0 grande \u00e9chelle : le test des \u00e9cheveaux de laine de Holmgren (1875), demandant aux sujets d&rsquo;apparier des \u00e9cheveaux color\u00e9s sous une lumi\u00e8re du jour standardis\u00e9e.<\/p>\n<p>La v\u00e9ritable r\u00e9volution psychophysique est survenue en 1917, lorsque l&rsquo;ophtalmologiste japonais Shinobu Ishihara a publi\u00e9 la premi\u00e8re \u00e9dition de ses planches pseudo-isochromatiques. Con\u00e7ues initialement pour l&rsquo;\u00e9valuation m\u00e9dicale des recrues de l&rsquo;arm\u00e9e imp\u00e9riale japonaise, les planches d&rsquo;Ishihara ont surpass\u00e9 tous les tests ant\u00e9rieurs gr\u00e2ce \u00e0 leur simplicit\u00e9 d&#8217;emploi, leur rapidit\u00e9 d&rsquo;ex\u00e9cution et leur remarquable sensibilit\u00e9 pour d\u00e9pister les d\u00e9ficits de l&rsquo;axe rouge-vert. En 1899, le physiologiste allemand Willibald Nagel avait con\u00e7u l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Anomaloscope\">anomaloscope de Nagel<\/a>, un instrument bas\u00e9 sur l&rsquo;\u00e9quation de Rayleigh qui demeure \u00e0 ce jour l&rsquo;\u00e9talon-or (gold standard) pour distinguer formellement une dichromatie compl\u00e8te d&rsquo;un trichromatisme anormal.<\/p>\n<p>Dans la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle, Farnsworth a enrichi l&rsquo;arsenal clinique en cr\u00e9ant le test Farnsworth-Munsell 100 Hue (1943) et le Panel D-15 (1947), offrant aux chercheurs un moyen \u00e9l\u00e9gant de tracer quantitativement l&rsquo;axe d&rsquo;erreur (protan, deut\u00e9ran, tritan) sur l&rsquo;ensemble de l&rsquo;espace colorim\u00e9trique. Durant les d\u00e9cennies 1980 et 1990, les progr\u00e8s de la biologie mol\u00e9culaire, men\u00e9s notamment par Jeremy Nathans, ont permis de cloner et de s\u00e9quencer les g\u00e8nes codant les opsines visuelles humaines, reliant enfin les performances observ\u00e9es aux tests de daltonisme \u00e0 la structure g\u00e9nomique pr\u00e9cise des individus test\u00e9s.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>L&rsquo;architecture des tests de daltonisme s&rsquo;enracine dans deux piliers th\u00e9oriques majeurs de la psychophysique et des neurosciences visuelles, longtemps consid\u00e9r\u00e9s comme contradictoires avant d&rsquo;\u00eatre r\u00e9concili\u00e9s au sein du mod\u00e8le moderne des \u00e9tages de traitement (zone model) :<\/p>\n<p>Le premier pilier est la th\u00e9orie trichromatique de Young-Helmholtz. Selon ce cadre th\u00e9orique, toute sensation de couleur d\u00e9coule de la combinaison lin\u00e9aire des signaux provenant de trois types de r\u00e9cepteurs r\u00e9tiniens s\u00e9lectivement sensibles \u00e0 diff\u00e9rentes bandes spectrales. La th\u00e9orie stipule que si l&rsquo;un de ces syst\u00e8mes de c\u00f4nes est absent ou alt\u00e9r\u00e9 dans son spectre d&rsquo;absorption maximale, l&rsquo;espace colorim\u00e9trique per\u00e7u perd au moins une dimension, r\u00e9duisant les degr\u00e9s de libert\u00e9 du sujet lors des t\u00e2ches d&rsquo;appariement m\u00e9tam\u00e9rique.<\/p>\n<p>Le second pilier th\u00e9orique est la th\u00e9orie des processus antagonistes \u00e9labor\u00e9e par Ewald Hering en 1878. Hering a postul\u00e9 que l&rsquo;information chromatique issue des photor\u00e9cepteurs est recombin\u00e9e au niveau post-r\u00e9cepteur en m\u00e9canismes oppos\u00e9s bipolaires : l&rsquo;axe rouge-vert, l&rsquo;axe bleu-jaune et l&rsquo;axe achromatique noir-blanc. Les tests de classement, tels que le test de Farnsworth, reposent directement sur la circularit\u00e9 perceptive des teintes (le cercle chromatique de Munsell) et sur la d\u00e9tection des faiblesses fonctionnelles le long de ces axes oppos\u00e9s.<\/p>\n<p>Enfin, la psychophysique moderne int\u00e8gre la th\u00e9orie de la d\u00e9tection du signal (TDS) et les lois de Grassmann sur les m\u00e9tam\u00e8res. Les tests de vision des couleurs appliquent les principes de Grassmann : deux stimuli spectraux physiquement distincts qui produisent exactement la m\u00eame excitation sur les trois populations de c\u00f4nes d&rsquo;un individu sont dits m\u00e9tam\u00e8res et ne peuvent \u00eatre distingu\u00e9s. Les planches d&rsquo;Ishihara exploitent ce principe en concevant des m\u00e9tam\u00e8res d&rsquo;illusion o\u00f9 le chiffre et le fond poss\u00e8dent une distribution spectrale diff\u00e9rente qui n&rsquo;est confondue que par les sujets dont le syst\u00e8me visuel est amput\u00e9 d&rsquo;une cat\u00e9gorie d&rsquo;opsines fonctionnelles.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, typologies et dimensions<\/h3>\n<p>Les dispositifs d&rsquo;\u00e9valuation du daltonisme ne constituent pas un bloc homog\u00e8ne ; ils se subdivisent en plusieurs familles m\u00e9thodologiques r\u00e9pondant \u00e0 des objectifs diagnostiques distincts :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Les tests pseudo-isochromatiques de d\u00e9pistage rapide :<\/strong> Comprenant principalement le test d&rsquo;Ishihara et le test HRR (Hardy-Rand-Rittler). Ils utilisent des pastilles circulaires dispos\u00e9es en matrice o\u00f9 des chiffres, des lettres ou des symboles g\u00e9om\u00e9triques sont dessin\u00e9s \u00e0 l&rsquo;aide de pigments soigneusement choisis sur les lignes de confusion spectrale. Le test HRR pr\u00e9sente l&rsquo;avantage unique d&rsquo;\u00e9valuer simultan\u00e9ment les d\u00e9ficits de l&rsquo;axe rouge-vert (protan\/deut\u00e9ran) et de l&rsquo;axe bleu-jaune (tritan).<\/li>\n<li><strong>Les \u00e9preuves de classement et d&rsquo;arrangement de teintes :<\/strong> Les tests de Farnsworth (Farnsworth-Munsell 100 Hue et Panel D-15) exigent du patient qu&rsquo;il ordonne des pastilles color\u00e9es amovibles pr\u00e9sentant une saturation et une luminance constantes, de mani\u00e8re \u00e0 reconstituer un gradient continu de tonalit\u00e9. Le calcul du score total d&rsquo;erreur et l&rsquo;analyse vectorielle des inversions r\u00e9v\u00e8lent l&rsquo;axe pr\u00e9dominant de la dyschromatopsie ainsi que son amplitude.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;anomaloscopie spectrale :<\/strong> Repr\u00e9sent\u00e9e par l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Anomaloscope\">anomaloscope de Nagel<\/a> ou de Neitz, cette m\u00e9thode constitue le test psychophysique de r\u00e9f\u00e9rence absolue. Le sujet observe un champ circulaire divis\u00e9 en deux h\u00e9misph\u00e8res : l&rsquo;un est illumin\u00e9 par une lumi\u00e8re monochromatique jaune (589 nm) dont on peut ajuster la luminance, et l&rsquo;autre par un m\u00e9lange variable de rouge (671 nm) et de vert (546 nm). L&rsquo;indice de m\u00e9lange choisi par le patient pour \u00e9galiser rigoureusement les deux plages permet de diff\u00e9rencier avec une pr\u00e9cision math\u00e9matique un protanope d&rsquo;un protanomal, et un deut\u00e9ranope d&rsquo;un deut\u00e9ranomal.<\/li>\n<li><strong>Les tests professionnels et d&rsquo;aptitude professionnelle :<\/strong> Tels que la lanterne de Beyne, la lanterne de Giles-Archer ou la lanterne de Farnsworth. Ces instruments simulent les conditions r\u00e9elles d&rsquo;observation nocturne des feux de signalisation ferroviaires, a\u00e9ronautiques ou maritimes en projetant de petites lumi\u00e8res color\u00e9es sous des angles sous-tendus minuscules et des dur\u00e9es d&rsquo;exposition br\u00e8ves.<\/li>\n<li><strong>Les tests automatis\u00e9s et informatis\u00e9s calibr\u00e9s :<\/strong> Syst\u00e8mes modernes tels que le Cambridge Colour Test (CCT) ou le test CAD (Colour Assessment and Diagnosis), qui exploitent des moniteurs cathodiques ou OLED calibr\u00e9s avec pr\u00e9cision photom\u00e9trique pour mesurer des seuils d&rsquo;ellipticit\u00e9 chromatique dans des conditions de bruit spatial et temporel dynamique.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender la port\u00e9e concr\u00e8te de ces examens, examinons deux situations cliniques repr\u00e9sentatives issues de la pratique ophtalmologique et neuropsychologique courante :<\/p>\n<p><strong>Cas 1 : D\u00e9pistage scolaire d&rsquo;une deut\u00e9ranomalie cong\u00e9nitale<\/strong><br \/>Alexandre, un gar\u00e7on de 7 ans en classe de cours \u00e9l\u00e9mentaire, pr\u00e9sente des difficult\u00e9s r\u00e9currentes lors des activit\u00e9s de dessin et montre des h\u00e9sitations lors de la lecture de graphiques cod\u00e9s par des nuances de vert clair et de brun. Une suspicion initiale de trouble de l&rsquo;attention ou de retard d&rsquo;apprentissage est formul\u00e9e. Lors de la visite m\u00e9dicale scolaire, l&rsquo;infirmi\u00e8re administre le test d&rsquo;Ishihara \u00e0 24 planches sous une lampe reproduisant l&rsquo;illuminant standard D65. Alexandre \u00e9choue sur l&rsquo;ensemble des planches de transformation et de dissimulation de l&rsquo;axe rouge-vert, ne percevant que les planches de d\u00e9monstration universelle. Dirig\u00e9 vers un centre de vision pour un examen \u00e0 l&rsquo;anomaloscope de Nagel, le quotient d&rsquo;anomalie d&rsquo;Alexandre s&rsquo;\u00e9tablit \u00e0 3,8 (valeur normale comprise entre 0,7 et 1,4), avec une exigence accrue de vert dans le m\u00e9lange m\u00e9tam\u00e9rique. Le diagnostic de deut\u00e9ranomalie simple cong\u00e9nitale est pos\u00e9, permettant d&rsquo;am\u00e9nager son support p\u00e9dagogique scolaire sans recours injustifi\u00e9 \u00e0 des prises en charge neuropsychologiques p\u00e9riph\u00e9riques.<\/p>\n<p><strong>Cas 2 : \u00c9valuation d&rsquo;une dyschromatopsie acquise chez l&rsquo;adulte<\/strong><br \/>Claire, 48 ans, suivie pour une scl\u00e9rose en plaques, consulte son neurologue pour une sensation de baisse de contraste et de \u00ab ternissement \u00bb des couleurs dans l&rsquo;\u0153il gauche, apparue progressivement en 72 heures, sans chute brutale de son acuit\u00e9 visuelle chiffr\u00e9e \u00e0 10\/10. L&rsquo;administration d&rsquo;un test Panel D-15 r\u00e9v\u00e8le de multiples inversions de pastilles suivant pr\u00e9f\u00e9rentiellement un axe de confusion tritan (axe bleu-jaune), alors que l&rsquo;\u0153il droit r\u00e9alise le test sans aucune erreur. Le test HRR confirme un scotome dyschromatopsique centro-caecal gauche. Cette constatation signe une n\u00e9vrite optique r\u00e9trobulbaire d\u00e9butante (syndrome de d\u00e9saff\u00e9rentation axonale o\u00f9 la discrimination chromatique est plus pr\u00e9cocement alt\u00e9r\u00e9e que la simple acuit\u00e9 de Snellen), orientant imm\u00e9diatement vers une corticoth\u00e9rapie intraveineuse \u00e0 haute dose.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation psychophysique<\/h3>\n<p>La validit\u00e9 diagnostique d&rsquo;un test de daltonisme repose de fa\u00e7on critique sur le contr\u00f4le rigoureux des variables physiques et environnementales lors de l&rsquo;administration de l&rsquo;\u00e9preuve. L&rsquo;erreur la plus fr\u00e9quente dans la pratique clinique informelle r\u00e9side dans l&rsquo;utilisation d&rsquo;une source d&rsquo;\u00e9clairage inappropri\u00e9e. Les planches pseudo-isochromatiques d&rsquo;Ishihara et de HRR sont m\u00e9ticuleusement \u00e9talonn\u00e9es pour la lumi\u00e8re naturelle du jour moyenne, conventionnellement mod\u00e9lis\u00e9e par l&rsquo;illuminant standard D65 de la Commission Internationale de l&rsquo;\u00c9clairage (CIE), correspondant \u00e0 une temp\u00e9rature de couleur de 6500 Kelvin et \u00e0 un indice de rendu des couleurs (IRC) sup\u00e9rieur \u00e0 90.<\/p>\n<p>Un \u00e9clairage par lampe \u00e0 incandescence classique (riche en rouge et d\u00e9ficient en bleu) r\u00e9chauffe les teintes et peut masquer un d\u00e9ficit mod\u00e9r\u00e9 de l&rsquo;axe rouge-vert ou induire de faux r\u00e9sultats positifs sur l&rsquo;axe tritan. De surcro\u00eet, le niveau d&rsquo;\u00e9clairement (lux) doit \u00eatre rigoureusement maintenu entre 300 et 500 lux sur le plan de pr\u00e9sentation. La distance de vision standardis\u00e9e (g\u00e9n\u00e9ralement 75 centim\u00e8tres pour les planches) et un angle de 45 degr\u00e9s par rapport au regard \u00e9vitent les reflets parasites et garantissent que l&rsquo;angle visuel sous-tendu par les symboles stimule la r\u00e9gion maculaire appropri\u00e9e.<\/p>\n<p>Sur le plan psychom\u00e9trique, le test d&rsquo;Ishihara pr\u00e9sente une sensibilit\u00e9 extraordinaire (sup\u00e9rieure \u00e0 96 %) et une sp\u00e9cificit\u00e9 \u00e9lev\u00e9e (environ 94 %) pour d\u00e9tecter les d\u00e9ficits cong\u00e9nitaux de l&rsquo;axe rouge-vert. Cependant, il pr\u00e9sente des faiblesses structurales reconnues : il est totalement inop\u00e9rant pour d\u00e9tecter les anomalies de l&rsquo;axe bleu-jaune (tritanopie et tritanomalie), et il \u00e9choue fr\u00e9quemment \u00e0 s\u00e9parer les d\u00e9ficits l\u00e9gers (anomalies trichromatiques simples) des d\u00e9ficits s\u00e9v\u00e8res (dichromatismes). Pour cette raison, l&rsquo;\u00e9valuation compl\u00e8te exige une batterie combin\u00e9e associant d\u00e9pistage pseudo-isochromatique (HRR ou Ishihara) et test de tri s\u00e9quentiel (Farnsworth D-15), compl\u00e9t\u00e9 au besoin par l&rsquo;anomaloscopie.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>Les tests de daltonisme exercent une influence pr\u00e9pond\u00e9rante dans de nombreux domaines de la soci\u00e9t\u00e9 contemporaine, de la m\u00e9decine du travail \u00e0 l&rsquo;accessibilit\u00e9 num\u00e9rique :<\/p>\n<p>Dans la m\u00e9decine a\u00e9ronautique, maritime et ferroviaire, la discrimination rapide et sans \u00e9quivoque des feux de signalisation nocturnes et diurnes constitue un crit\u00e8re absolu d&rsquo;aptitude m\u00e9dicale. Un pilote de ligne, un aiguilleur du ciel ou un officier de quart maritime atteint d&rsquo;une protanopie s\u00e9v\u00e8re s&rsquo;expose \u00e0 confondre un signal d&rsquo;alerte rouge avec un rep\u00e8re \u00e9teint ou sombre, en raison de la perte d&rsquo;efficacit\u00e9 lumineuse relative aux grandes longueurs d&rsquo;onde propre aux protans. Les lanternes d&rsquo;aptitude professionnelle permettent d&rsquo;\u00e9valuer la comp\u00e9tence op\u00e9rationnelle r\u00e9elle dans des conditions de simulation optique repr\u00e9sentatives.<\/p>\n<p>Dans le domaine \u00e9ducatif et ergonomique, la d\u00e9tection pr\u00e9coce du daltonisme chez l&rsquo;enfant \u00e9vite les erreurs de diagnostic scolaire abusives. Aujourd&rsquo;hui, les concepteurs de logiciels, d&rsquo;interfaces utilisateur (UI) et d&rsquo;exp\u00e9riences num\u00e9riques (UX) int\u00e8grent syst\u00e9matiquement les normes d&rsquo;accessibilit\u00e9 du Web Content Accessibility Guidelines (WCAG). Les concepteurs utilisent des simulateurs num\u00e9riques bas\u00e9s sur les \u00e9quations de conversion des tests de daltonisme pour garantir que les graphiques, cartes g\u00e9ographiques et codes d&rsquo;erreur restent d\u00e9chiffrables par contraste de forme ou de texture sans reposer uniquement sur une dualit\u00e9 rouge\/vert.<\/p>\n<p>En toxicologie clinique et en pharmacovigilance, certains m\u00e9dicaments pr\u00e9sentent une toxicit\u00e9 r\u00e9tinienne ou du nerf optique dont le premier signe d&rsquo;alerte est une dyschromatopsie acquise. Par exemple, l&rsquo;antituberculeux \u00e9thambutol ou l&rsquo;antipaludique chloroquine imposent un suivi r\u00e9gulier de la vision des couleurs par tests de Farnsworth ou planches de Desvignes afin d&rsquo;interrompre le traitement avant la constitution de l\u00e9sions maculaires irr\u00e9versibles.<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>La recherche contemporaine sur la vision chromatique mobilise les tests de daltonisme tant comme outils d&rsquo;exploration que comme objets d&rsquo;investigation g\u00e9n\u00e9tique et neuroscientifique. Les donn\u00e9es \u00e9pid\u00e9miologiques mondiales d\u00e9montrent que le daltonisme cong\u00e9nital affecte environ 8 % des hommes d&rsquo;ascendance europ\u00e9enne contre seulement 0,4 \u00e0 0,5 % des femmes, en raison du mode d&rsquo;h\u00e9r\u00e9dit\u00e9 r\u00e9cessive li\u00e9e au chromosome X des g\u00e8nes de l&rsquo;opsine L (OPN1LW) et de l&rsquo;opsine M (OPN1MW) situ\u00e9s en tandem sur le locus Xq28.<\/p>\n<p>Les travaux novateurs de Neitz et Neitz (2011) ont mis en lumi\u00e8re la remarquable plasticit\u00e9 corticale adulte face aux anomalies chromatiques. Dans une s\u00e9rie d&rsquo;exp\u00e9riences c\u00e9l\u00e8bres utilisant la th\u00e9rapie g\u00e9nique chez des singes \u00e9cureuils adultes naturellement dichromates, l&rsquo;insertion d&rsquo;un g\u00e8ne d&rsquo;opsine humaine manquant a permis aux animaux d&rsquo;acqu\u00e9rir une vision trichromatique fonctionnelle quasi imm\u00e9diate, attest\u00e9e par leurs succ\u00e8s aux tests informatis\u00e9s d&rsquo;appariement de teintes. Ces r\u00e9sultats ont prouv\u00e9 que les r\u00e9seaux corticaux de traitement des signaux opposants poss\u00e8dent la plasticit\u00e9 n\u00e9cessaire pour traiter une nouvelle dimension d&rsquo;information chromatique sans n\u00e9cessiter de r\u00e9organisation d\u00e9veloppementale pr\u00e9coce.<\/p>\n<p>D&rsquo;autres \u00e9tudes men\u00e9es en psychologie cognitive (par exemple par Webster et MacLeod) ont explor\u00e9 comment le syst\u00e8me visuel s&rsquo;adapte en continu \u00e0 l&rsquo;environnement spectral ambiant. Les r\u00e9sultats aux tests de daltonisme informatis\u00e9s montrent que m\u00eame les sujets trichromates normaux ajustent temporairement leurs seuils d&rsquo;\u00e9quilibrage de teintes lorsqu&rsquo;ils sont expos\u00e9s de mani\u00e8re prolong\u00e9e \u00e0 des environnements monochromatiques ou \u00e0 des filtres spectraux sp\u00e9cifiques, d\u00e9montrant l&rsquo;existence d&rsquo;une r\u00e9gulation hom\u00e9ostatique permanente du gain des r\u00e9cepteurs coniques.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations socioculturelles et diversit\u00e9<\/h3>\n<p>La perception des couleurs et le d\u00e9pistage de leurs variations soul\u00e8vent d&rsquo;importantes questions d&rsquo;ordre culturel, linguistique et anthropologique. Les travaux fondateurs de Brent Berlin et Paul Kay (1969) sur les termes fondamentaux de couleur ont d\u00e9montr\u00e9 que l&rsquo;appareil perceptif biologique universel interagit \u00e9troitement avec la nomenclature lexicale propre \u00e0 chaque langue. Chez certaines populations isol\u00e9es dont la langue ne distingue pas lexicalement le vert du bleu (concept linguistique de <em>grue<\/em>, contraction de <em>green<\/em> et <em>blue<\/em>), l&rsquo;administration de tests de daltonisme n\u00e9cessitant la verbalisation de noms de teintes peut engendrer des biais m\u00e9thodologiques substantiels.<\/p>\n<p>C&rsquo;est pourquoi les tests modernes d&rsquo;\u00e9valuation psychophysique s&rsquo;affranchissent totalement de l&rsquo;\u00e9tiquetage s\u00e9mantique : ils requi\u00e8rent uniquement des t\u00e2ches motrices d&rsquo;appariement spatial, de pointage ou d&rsquo;identification de chiffres arabes universels ou de trac\u00e9s g\u00e9om\u00e9triques continus pour les enfants pr\u00e9verbaux et les populations non alphab\u00e9tis\u00e9es. En outre, la pr\u00e9valence du daltonisme varie notablement selon les groupes ethniques et g\u00e9ographiques : si elle oscille entre 7 % et 8 % chez les populations caucasiennes d&rsquo;Europe du Nord et d&rsquo;Am\u00e9rique, elle se situe entre 4 % et 5 % chez les populations asiatiques, et s&rsquo;abaisse \u00e0 moins de 2 % \u00e0 3 % chez les populations autochtones d&rsquo;Afrique subsaharienne et d&rsquo;Australie, t\u00e9moignant de dynamiques de s\u00e9lection naturelle et de pressions \u00e9volutives diff\u00e9renci\u00e9es au cours de l&rsquo;histoire humaine.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites<\/h3>\n<p>En d\u00e9pit de leur large diffusion, les tests de daltonisme traditionnels font l&rsquo;objet de r\u00e9serves m\u00e9thodologiques et d&rsquo;\u00e2pres controverses scientifiques :<\/p>\n<p>La premi\u00e8re critique majeure concerne l&rsquo;utilisation excessive de tests de d\u00e9pistage rapide (tels que les planches d&rsquo;Ishihara) comme crit\u00e8res \u00e9liminatoires d&rsquo;aptitude professionnelle. De nombreux ergonomes et psychologues du travail soulignent que l&rsquo;\u00e9chec au test d&rsquo;Ishihara ne pr\u00e9dit pas n\u00e9cessairement l&rsquo;incomp\u00e9tence op\u00e9rationnelle sur le terrain. Les planches d&rsquo;Ishihara sont d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment calibr\u00e9es pour maximiser la sensibilit\u00e9 diagnostique en milieu confin\u00e9, alors que dans le monde r\u00e9el, les objets color\u00e9s b\u00e9n\u00e9ficient d&rsquo;indices \u00e9cologiques redondants (luminance contrast\u00e9e, brillance, contexte s\u00e9mantique, rep\u00e8res spatiaux, saturation \u00e9lev\u00e9e). Rejeter un candidat pour un poste d&rsquo;ing\u00e9nieur r\u00e9seau, d&rsquo;\u00e9lectricien ou de cheminot sur la base exclusive d&rsquo;un livret d&rsquo;Ishihara sans pratiquer une \u00e9valuation fonctionnelle contextualis\u00e9e (telle qu&rsquo;une lanterne de signalisation ou un test de discrimination professionnelle) est de plus en plus contest\u00e9 sur le plan juridique et \u00e9thique.<\/p>\n<p>Une seconde limite concerne la prolif\u00e9ration incontr\u00f4l\u00e9e de \u00ab tests de daltonisme en ligne \u00bb disponibles sur internet et sur les smartphones. La majorit\u00e9 de ces applications gratuites violent les principes psychophysiques les plus \u00e9l\u00e9mentaires : absence totale de calibration photom\u00e9trique de l&rsquo;\u00e9cran (gamut sRGB non certifi\u00e9, temp\u00e9rature de couleur variable, luminosit\u00e9 de dalle non homog\u00e8ne), pr\u00e9sence de reflets ambiants et utilisation de formats d&rsquo;image compress\u00e9s (comme le JPEG) qui g\u00e9n\u00e8rent des art\u00e9facts de contour et de luminance permettant \u00e0 un individu daltonien de deviner le symbole dissimul\u00e9. Ces outils amateurs engendrent un nombre \u00e9lev\u00e9 de faux positifs anxiog\u00e8nes et de faux n\u00e9gatifs rassurants \u00e0 tort.<\/p>\n<p>Enfin, une controverse commerciale et scientifique persistante entoure les lunettes filtrantes \u00e0 bande s\u00e9lective (telles que les verres EnChroma). Si les fabricants pr\u00e9tendent fr\u00e9quemment que ces verres \u00ab corrigent le daltonisme \u00bb, de multiples \u00e9tudes psychophysiques ind\u00e9pendantes ont \u00e9tabli qu&rsquo;ils ne restaurent aucunement la vision trichromatique normale. En introduisant des filtres d&rsquo;absorption \u00e9troits bloquant les longueurs d&rsquo;onde interm\u00e9diaires entre les spectres de sensibilit\u00e9 des c\u00f4nes L et M, ces lunettes augmentent certes le contraste apparent entre certaines teintes pour des trichromates anormaux, mais elles r\u00e9duisent la luminance globale et alt\u00e8rent d&rsquo;autres axes discriminatifs sans permettre la r\u00e9ussite des tests formels d&rsquo;anomaloscopie.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions<\/h3>\n<p>Pour naviguer avec rigueur dans la s\u00e9mantique de l&rsquo;\u00e9valuation de la vision des couleurs, il convient de distinguer avec pr\u00e9cision les notions voisines suivantes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Dichromatisme versus Trichromatisme anormal :<\/strong> Le dichromate (protanope, deut\u00e9ranope ou tritanope) est d\u00e9pourvu de toute une classe de c\u00f4nes photor\u00e9cepteurs et n&rsquo;a besoin que de deux couleurs primaires pour \u00e9galiser tout le spectre ; le trichromate anormal (protanomal, deut\u00e9ranomal ou tritanomal) poss\u00e8de ses trois classes de c\u00f4nes, mais l&rsquo;une d&rsquo;entre elles pr\u00e9sente un pigment dont la courbe d&rsquo;absorption maximale est d\u00e9cal\u00e9e le long du spectre, entra\u00eenant une discrimination affaiblie sans anopie compl\u00e8te.<\/li>\n<li><strong>Dyschromatopsie cong\u00e9nitale versus acquise :<\/strong> L&rsquo;anomalie cong\u00e9nitale est h\u00e9r\u00e9ditaire, sym\u00e9trique bilat\u00e9ralement, stable tout au long de la vie et n&rsquo;alt\u00e8re pas l&rsquo;acuit\u00e9 visuelle globale ni le champ visuel ; la dyschromatopsie acquise est secondaire \u00e0 une pathologie oculaire, syst\u00e9mique ou neurologique (atteinte maculaire, glaucome, n\u00e9vrite optique), souvent asym\u00e9trique, \u00e9volutive, associ\u00e9e \u00e0 des pertes d&rsquo;acuit\u00e9 et affectant pr\u00e9f\u00e9rentiellement l&rsquo;axe bleu-jaune (loi de K\u00f6llner).<\/li>\n<li><strong>Achromatopsie cong\u00e9nitale versus Achromatopsie c\u00e9r\u00e9brale :<\/strong> L&rsquo;achromatopsie cong\u00e9nitale (ou dystrophie stationnaire des c\u00f4nes) est une affection r\u00e9tinienne autosomique r\u00e9cessive caract\u00e9ris\u00e9e par une absence totale de fonctionnement des trois types de c\u00f4nes, accompagn\u00e9e d&rsquo;une photophobie intense, d&rsquo;un nystagmus et d&rsquo;une acuit\u00e9 visuelle tr\u00e8s faible (vision purement b\u00e2tonnets) ; l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Achromatopsie_c%C3%A9r%C3%A9brale\">achromatopsie c\u00e9r\u00e9brale<\/a> est cons\u00e9cutive \u00e0 une l\u00e9sion bilat\u00e9rale de la r\u00e9gion occipito-temporale ventrale (notamment du gyrus lingual et fusiforme), pr\u00e9servant la r\u00e9tine et la nettet\u00e9 visuelle mais privant le patient de toute exp\u00e9rience consciente de la couleur.<\/li>\n<li><strong>Agnosie des couleurs :<\/strong> Trouble neuropsychologique de niveau sup\u00e9rieur o\u00f9 le patient conserve des performances impeccables aux tests psychophysiques de discrimination chromatique (Ishihara, Farnsworth), mais se trouve dans l&rsquo;incapacit\u00e9 de nommer, cat\u00e9goriser ou associer des couleurs aux objets typiques de la m\u00e9moire s\u00e9mantique (par exemple, d\u00e9terminer la couleur normale d&rsquo;une carotte ou d&rsquo;un ciel serein).<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s \u00e0 retenir<\/h3>\n<p>Le test de daltonisme constitue une technique d&rsquo;\u00e9valuation sensorielle fondamentale qui combine rigueur psychophysique, mod\u00e9lisation biologique et applications m\u00e9dico-ergonomiques concr\u00e8tes. Les points saillants \u00e0 retenir sont :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Nature de l&rsquo;\u00e9valuation :<\/strong> Les tests de daltonisme mesurent la fonctionnalit\u00e9 diff\u00e9rentielle des c\u00f4nes r\u00e9tiniens (S, M, L) et des voies de traitement post-r\u00e9cepteur le long des axes de confusion chromatique rouge-vert et bleu-jaune.<\/li>\n<li><strong>M\u00e9thodologie standard :<\/strong> L&rsquo;examen exige des conditions physiques strictes, en particulier un \u00e9clairage standardis\u00e9 \u00e0 6500 K (illuminant D65) et un rejet des tests sur \u00e9crans num\u00e9riques grand public non \u00e9talonn\u00e9s.<\/li>\n<li><strong>Hi\u00e9rarchie des instruments :<\/strong> Les livrets pseudo-isochromatiques (Ishihara, HRR) sont parfaits pour le d\u00e9pistage de masse ; les tests de classement ordonn\u00e9 (Farnsworth D-15 et 100 Hue) analysent les axes et la profondeur du trouble ; l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Anomaloscope\">anomaloscope de Nagel<\/a> constitue le standard de r\u00e9f\u00e9rence pour la discrimination diff\u00e9rentielle fine entre anopies et anomalies trichromatiques.<\/li>\n<li><strong>\u00c9pid\u00e9miologie et transmission :<\/strong> Les d\u00e9ficits de l&rsquo;axe rouge-vert sont majoritairement r\u00e9cessifs et li\u00e9s \u00e0 l&rsquo;X, touchant 8 % des hommes et 0,5 % des femmes, tandis que les d\u00e9ficits de l&rsquo;axe bleu-jaune sont rares, autosomiques ou acquis au d\u00e9cours de pathologies neuro-ophtalmologiques.<\/li>\n<li><strong>Implication fonctionnelle :<\/strong> Le d\u00e9pistage pr\u00e9coce chez l&rsquo;enfant permet d&rsquo;\u00e9viter l&rsquo;\u00e9chec scolaire injustifi\u00e9 et oriente judicieusement les choix de carri\u00e8re professionnelle et les am\u00e9nagements d&rsquo;accessibilit\u00e9 visuelle.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Dalton, J. (1798). Extraordinary facts relating to the vision of colours: With observations. <em>Memoirs of the Literary and Philosophical Society of Manchester<\/em>, 5(1), 28\u201345.<\/li>\n<li>Farnsworth, D. (1943). The Farnsworth-Munsell 100-hue and dichotomous tests for color vision. <em>Journal of the Optical Society of America<\/em>, 33(10), 568\u2013578. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1364\/JOSA.33.000568\">https:\/\/doi.org\/10.1364\/JOSA.33.000568<\/a><\/li>\n<li>Ishihara, S. (1917). <em>Tests for color-blindness<\/em>. Handaya, Tokyo.<\/li>\n<li>Nathans, J., Thomas, D., &#038; Hogness, D. S. (1986). Molecular genetics of human color vision: The genes encoding blue, green, and red pigments. <em>Science<\/em>, 232(4747), 193\u2013202. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.3485310\">https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.3485310<\/a><\/li>\n<li>Neitz, J., &#038; Neitz, M. (2011). The genetics of normal and defective color vision. <em>Vision Research<\/em>, 51(7), 633\u2013651. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.visres.2010.12.002\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.visres.2010.12.002<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le test de daltonisme est un examen psychophysique et clinique standardis\u00e9 con\u00e7u pour mesurer la sensibilit\u00e9 des photor\u00e9cepteurs r\u00e9tiniens et diagnostiquer avec pr\u00e9cision les anomalies de la vision chromatique.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[46,4562,5106],"tags":[40700,31443,2915,40699,40698,6762],"class_list":["post-24013","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-neuropsychologie","category-perception-sensorielle","category-psychophysique","tag-anomaloscope-de-nagel","tag-dyschromatopsie","tag-perception-visuelle","tag-test-dishihara","tag-test-de-daltonisme","tag-vision-des-couleurs"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/24013","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/24013\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=24013"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=24013"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=24013"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}