{"id":23980,"date":"2026-11-01T03:00:53","date_gmt":"2026-11-01T03:00:53","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=amnesie-des-couleurs"},"modified":"2026-11-01T03:00:53","modified_gmt":"2026-11-01T03:00:53","slug":"amnesie-des-couleurs","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=amnesie-des-couleurs","title":{"rendered":"Amn\u00e9sie des couleurs : Myst\u00e8res de la m\u00e9moire visuelle"},"content":{"rendered":"<p>La perception du monde visuel repose sur une orchestration complexe et subtile entre la capture sensorielle des longueurs d\u2019onde et la restitution mn\u00e9sique de leurs qualit\u00e9s chromatiques. L\u2019amn\u00e9sie des couleurs d\u00e9signe une alt\u00e9ration s\u00e9lective ou globale de la capacit\u00e9 \u00e0 retenir, reconna\u00eetre, \u00e9voquer ou associer les repr\u00e9sentations chromatiques stock\u00e9es en m\u00e9moire, qu\u2019il s\u2019agisse de la m\u00e9moire de travail visuelle ou du registre s\u00e9mantique \u00e0 long terme. Cette pathologie ou condition cognitive singuli\u00e8re jette une lumi\u00e8re saisissante sur l&rsquo;architecture fonctionnelle du cerveau humain et sur l&rsquo;ind\u00e9pendance relative des voies de traitement perceptif et conceptuel.<\/p>\n<h2>Amn\u00e9sie des couleurs<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>L\u2019amn\u00e9sie des couleurs, souvent d\u00e9sign\u00e9e sous les vocables d\u2019amn\u00e9sie chromatique ou de d\u00e9ficit sp\u00e9cifique de la m\u00e9moire des couleurs, est un trouble neuropsychologique et cognitif caract\u00e9ris\u00e9 par l&rsquo;impossibilit\u00e9 d&rsquo;encoder, de consolider ou de r\u00e9cup\u00e9rer les informations chromatiques issues de l\u2019exp\u00e9rience visuelle, alors m\u00eame que les m\u00e9canismes perceptifs \u00e9l\u00e9mentaires peuvent demeurer intacts. Cette anomalie compromet la capacit\u00e9 d&rsquo;un individu \u00e0 se souvenir des teintes d\u2019objets familiers, \u00e0 maintenir des repr\u00e9sentations de teintes pendant un intervalle temporel bref ou \u00e0 se repr\u00e9senter mentalement une sc\u00e8ne color\u00e9e.<\/p>\n<p>Au sens large, cette entit\u00e9 clinique et exp\u00e9rimentale englobe deux dimensions fondamentales de la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Neuropsychologie\">neuropsychologie<\/a> cognitive : d\u2019une part, la d\u00e9gradation pathologique des connaissances s\u00e9mantiques relatives aux couleurs associ\u00e9es aux entit\u00e9s du monde r\u00e9el (par exemple, oublier spontan\u00e9ment la couleur prototypique d&rsquo;une fraise ou du ciel), et d&rsquo;autre part, l&rsquo;amn\u00e9sie visuelle \u00e0 court terme pour les caract\u00e9ristiques spectrales (incapacit\u00e9 \u00e0 conserver une teinte sp\u00e9cifique en m\u00e9moire de travail au-del\u00e0 de quelques secondes). Le sujet atteint ne souffre pas n\u00e9cessairement d&rsquo;une c\u00e9cit\u00e9 aux teintes, mais se trouve d\u00e9poss\u00e9d\u00e9 de la continuit\u00e9 m\u00e9morielle indispensable \u00e0 leur interpr\u00e9tation continue.<\/p>\n<p>Dans la pratique contemporaine des neurosciences cognitives, l&rsquo;amn\u00e9sie des couleurs sert d&rsquo;outil \u00e9pist\u00e9mologique fondamental pour d\u00e9limiter les fronti\u00e8res fonctionnelles s\u00e9parant l&rsquo;analyse perceptive brute effectu\u00e9e par les aires corticales visuelles primaires et secondaires de la r\u00e9activation mn\u00e9sique m\u00e9di\u00e9e par les structures temporales et hippocampiques. Elle illustre avec acuit\u00e9 la modularit\u00e9 de l&rsquo;esprit humain face aux attributs sensoriels complexes.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le syntagme \u00ab amn\u00e9sie des couleurs \u00bb d\u00e9rive de deux racines linguistiques distinctes qui incarnent \u00e0 la fois la tradition m\u00e9dicale hell\u00e9nique et l&rsquo;\u00e9volution de la s\u00e9mantique fran\u00e7aise. Le vocable \u00ab amn\u00e9sie \u00bb provient du grec ancien <em>am n\u0113sia<\/em> (\u1f00\u03bc\u03bd\u03b7\u03c3\u03af\u03b1), form\u00e9 du pr\u00e9fixe privatif <em>a-<\/em> (\u1f00-, \u00ab sans \u00bb ou \u00ab d\u00e9pourvu de \u00bb) et du substantif <em>mn\u0113sis<\/em> (\u03bc\u03bd\u1fc6\u03c3\u03b9\u03c2, \u00ab m\u00e9moire \u00bb ou \u00ab souvenir \u00bb), lui-m\u00eame rattach\u00e9 au verbe <em>mimn\u0113sk\u014d<\/em> (\u03bc\u03b9\u03bc\u03bd\u1fc4\u03c3\u03ba\u03c9, \u00ab rappeler \u00e0 l&rsquo;esprit \u00bb). Dans la litt\u00e9rature m\u00e9dicale moderne, le terme d\u00e9signe sp\u00e9cifiquement toute perte partielle ou totale de la facult\u00e9 de m\u00e9morisation ou de rem\u00e9moration.<\/p>\n<p>Le mot \u00ab couleur \u00bb, quant \u00e0 lui, est h\u00e9rit\u00e9 du latin classique <em>color<\/em>, d\u00e9signant la teinte ext\u00e9rieure, le teint ou l&rsquo;aspect chromatique d&rsquo;un corps, avec une possible racine indo-europ\u00e9enne renvoyant \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e de couvrir, recouvrir ou envelopper (analogue \u00e0 <em>celare<\/em>, dissimuler). L\u2019assemblage terminologique \u00ab amn\u00e9sie des couleurs \u00bb (en anglais <em>color amnesia<\/em>) a fait son apparition dans les travaux de neuropsychiatrie germanique et francophone de la fin du dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle pour isoler la perte acquise de l&rsquo;\u00e9vocation chromatique des troubles sensoriels p\u00e9riph\u00e9riques de la r\u00e9tine.<\/p>\n<p>Au fil des d\u00e9cennies, le terme a \u00e9t\u00e9 compl\u00e9t\u00e9 ou concurrenc\u00e9 par d&rsquo;autres appellations nosologiques telles que l&rsquo;amn\u00e9sie chromatique sp\u00e9cifique, l&rsquo;agnosie d&rsquo;association aux couleurs ou la perte de l&rsquo;imagerie mentale chromatique. N\u00e9anmoins, l&rsquo;appellation d&rsquo;amn\u00e9sie des couleurs conserve une acception rigoureuse lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;insister sp\u00e9cifiquement sur la d\u00e9faillance des traces mn\u00e9siques et sur le versant r\u00e9tentionnel du traitement des teintes plut\u00f4t que sur leur d\u00e9nomination linguistique pure.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>L&rsquo;expression \u00ab amn\u00e9sie des couleurs \u00bb est une locution nominale f\u00e9minine employ\u00e9e dans le registre m\u00e9dical, neuropsychologique et scientifique. Sur le plan phon\u00e9tique, elle se transcrit selon l&rsquo;Alphabet Phon\u00e9tique International sous la forme : \/am.ne.zi de ku.l\u0153\u0281\/. Le premier terme se d\u00e9compose en trois syllabes ouvertes et ferm\u00e9es distinctes (\u00ab am-n\u00e9-sie \u00bb), caract\u00e9ris\u00e9es par l&rsquo;\u00e9lision de l&rsquo;accentuation tonique propre \u00e0 la prosodie de la langue fran\u00e7aise.<\/p>\n<p>Sur le plan morphologique et syntaxique, le substantif t\u00eate \u00ab amn\u00e9sie \u00bb est singulier, tandis que le compl\u00e9ment d\u00e9terminatif du nom introduit par la pr\u00e9position contract\u00e9e \u00ab des \u00bb (de les) adopte obligatoirement la forme plurielle \u00ab couleurs \u00bb (\/ku.l\u0153\u0281\/). Bien que l&rsquo;on rencontre occasionnellement dans les \u00e9crits sp\u00e9cialis\u00e9s l&rsquo;expression au singulier (\u00ab amn\u00e9sie de la couleur \u00bb), l&rsquo;usage majoritaire consacre le pluriel pour traduire la perte de l&rsquo;ensemble du registre polychromatique de l&rsquo;exp\u00e9rience humaine.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;usage clinique, cette locution s&rsquo;utilise principalement comme sujet ou compl\u00e9ment d&rsquo;objet direct dans des propositions descriptives : \u00ab Le patient pr\u00e9sente une amn\u00e9sie des couleurs d&rsquo;origine l\u00e9sionnelle \u00bb ou \u00ab Les \u00e9valuations psychophysiques confirment l&rsquo;installation d&rsquo;une amn\u00e9sie des couleurs \u00bb. On retrouve \u00e9galement l&rsquo;adjectif d\u00e9riv\u00e9 \u00ab amn\u00e9sique chromatique \u00bb pour d\u00e9signer le profil neurocognitif particulier d&rsquo;un participant ou d&rsquo;un sujet clinique soumis \u00e0 des \u00e9preuves de m\u00e9morisation de teintes.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender la complexit\u00e9 conceptuelle de l&rsquo;amn\u00e9sie des couleurs, il convient de distinguer avec rigueur la perception imm\u00e9diate, le stockage transitoire et le r\u00e9seau s\u00e9mantique \u00e0 long terme. Lorsqu&rsquo;un individu observe une nuance chromatique particuli\u00e8re, la lumi\u00e8re r\u00e9fl\u00e9chie excite les trois types de photor\u00e9cepteurs r\u00e9tiniens (les c\u00f4nes), dont les signaux sont achemin\u00e9s par les voies parvocellulaires jusqu&rsquo;au cortex visuel primaire (aire V1). De l\u00e0, le traitement de la couleur s&rsquo;intensifie au sein de zones sp\u00e9cialis\u00e9es telles que l&rsquo;aire V4 et les structures inf\u00e9ro-temporales adjacentes. L&rsquo;amn\u00e9sie des couleurs survient lorsque les circuits neuronaux responsables de l&rsquo;encodage mn\u00e9sique ou de la r\u00e9activation de ces patterns d&rsquo;activation sont interrompus ou l\u00e9s\u00e9s, alors que la discrimination perceptive instantan\u00e9e peut demeurer fonctionnelle.<\/p>\n<p>Le champ conceptuel de ce trouble se s\u00e9pare en plusieurs niveaux de d\u00e9gradation. Au niveau de la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/M%C3%A9moire_%C3%A0_court_terme\">m\u00e9moire \u00e0 court terme<\/a> visuelle, l&rsquo;amn\u00e9sie des couleurs se traduit par une incapacit\u00e9 \u00e0 retenir une nuance pr\u00e9cise d\u00e8s lors qu&rsquo;un masque visuel ou un d\u00e9lai de quelques secondes s\u00e9pare la pr\u00e9sentation du stimulus de son rappel. Dans les paradigmes exp\u00e9rimentaux d&rsquo;appariement diff\u00e9r\u00e9, les personnes manifestant ce d\u00e9ficit peuvent discriminer parfaitement deux patchs color\u00e9s c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, mais \u00e9chouent de fa\u00e7on spectaculaire d\u00e8s lors que la seconde couleur est pr\u00e9sent\u00e9e avec un intervalle temporel de r\u00e9tention. La trace mn\u00e9sique s&rsquo;effondre avec une rapidit\u00e9 anormale, illustrant une d\u00e9faillance de la persistance de l&rsquo;information chromatique dans la m\u00e9moire de travail visuo-spatiale.<\/p>\n<p>Au niveau s\u00e9mantique \u00e0 long terme, l&rsquo;amn\u00e9sie des couleurs se manifeste par la perte des associations permanentes entre les concepts d&rsquo;objets et leurs propri\u00e9t\u00e9s visuelles canoniques. Un individu confront\u00e9 \u00e0 une telle perte ne sait plus spontan\u00e9ment qu&rsquo;une cerise m\u00fbre est rouge, qu&rsquo;une feuille d&rsquo;arbre saine est verte ou que le ciel diurne est bleu. Cette d\u00e9sagr\u00e9gation du savoir chromatique n&rsquo;est pas r\u00e9ductible \u00e0 une simple aphasie : interrog\u00e9 par le biais de questions non verbales, par exemple en lui demandant de colorier des dessins au trait avec des crayons de couleur appropri\u00e9s, le patient proc\u00e8de \u00e0 des choix enti\u00e8rement arbitraires ou erratiques, sans manifester la moindre conscience de son incoh\u00e9rence.<\/p>\n<p>Enfin, l&rsquo;amn\u00e9sie des couleurs touche profond\u00e9ment la sph\u00e8re de l&rsquo;imagerie mentale visuelle. Les patients rapportent fr\u00e9quemment une d\u00e9saturation progressive ou soudaine de leurs souvenirs autobiographiques et de leurs r\u00eaves. Les sc\u00e8nes \u00e9voqu\u00e9es du pass\u00e9, jadis riches en contrastes et en \u00e9clats chromatiques, prennent l&rsquo;apparence de pellicules photographiques monochromes, s\u00e9pia ou ternes. L&rsquo;impossibilit\u00e9 de convoquer par l&rsquo;effort de la volont\u00e9 une couleur \u00e0 l&rsquo;esprit, m\u00eame en l&rsquo;absence de tout stimulus externe, trace les contours d&rsquo;une fracture intime de l&rsquo;exp\u00e9rience ph\u00e9nom\u00e9nologique subjective.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de l&rsquo;amn\u00e9sie des couleurs s&rsquo;inscrit au c\u0153ur des controverses qui ont forg\u00e9 la neurologie et la psychiatrie localisationniste de la fin du dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle. D\u00e8s les ann\u00e9es 1880, des pionniers de la clinique neurologique comme Hermann Wilbrand, Louis Verrey et Paul Broca ont commenc\u00e9 \u00e0 d\u00e9crire des cas de patients ayant perdu la capacit\u00e9 de voir ou de concevoir les couleurs \u00e0 la suite d&rsquo;accidents vasculaires c\u00e9r\u00e9braux touchant les r\u00e9gions occipito-temporales. Wilbrand, en particulier, d\u00e9crivit en 1887 le cas d&rsquo;une patiente capable de reconna\u00eetre les formes mais devenue incapable de se rem\u00e9morer les couleurs de son environnement pass\u00e9, ouvrant la voie au concept de c\u00e9cit\u00e9 psychique ou d&rsquo;amn\u00e9sie chromatique s\u00e9lective.<\/p>\n<p>Au tournant du vingti\u00e8me si\u00e8cle, les travaux fondamentaux de neurologues tels que Max Lewandowsky et Arnold Pick ont permis d&rsquo;affiner la distinction entre les d\u00e9sordres sensoriels \u00e9l\u00e9mentaires et les dissociations cognitives d&rsquo;ordre sup\u00e9rieur. Lewandowsky a soutenu d\u00e8s 1908 que la m\u00e9moire des couleurs constituait un module ind\u00e9pendant, pouvant \u00eatre d\u00e9truit de mani\u00e8re isol\u00e9e sans alt\u00e9rer la m\u00e9moire des formes ou des noms. Ces descriptions cliniques minutieuses se heurtaient toutefois aux th\u00e9ories holistiques port\u00e9es par des figures comme Kurt Goldstein, qui voyaient dans ces troubles une alt\u00e9ration globale de l&rsquo;attitude cat\u00e9gorielle de l&rsquo;organisme plut\u00f4t qu&rsquo;une l\u00e9sion d&rsquo;un centre c\u00e9r\u00e9bral sp\u00e9cifique d\u00e9di\u00e9 aux couleurs.<\/p>\n<p>Durant la seconde moiti\u00e9 du vingti\u00e8me si\u00e8cle, la r\u00e9volution cognitiviste et l&rsquo;\u00e9mergence de la neuropsychologie moderne ont permis de revisiter ces d\u00e9bats \u00e0 la lumi\u00e8re de paradigmes exp\u00e9rimentaux rigoureux. Les travaux de chercheurs francophones, notamment Marie-Fran\u00e7oise Beauvois et Jacques Saillant en 1975, ont fait date dans l&rsquo;analyse de l&rsquo;amn\u00e9sie et de l&rsquo;agnosie des couleurs. \u00c0 travers l&rsquo;\u00e9tude approfondie de patients c\u00e9r\u00e9brol\u00e9s\u00e9s, ils ont mis en \u00e9vidence la double dissociation fondamentale entre le p\u00f4le verbal (l&rsquo;anomie des couleurs) et le p\u00f4le purement visuo-mn\u00e9sique, d\u00e9montrant exp\u00e9rimentalement que la perte du souvenir chromatique pouvait \u00eatre purement visuelle et totalement \u00e9pargn\u00e9e par les d\u00e9ficits linguistiques.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but du vingt-et-uni\u00e8me si\u00e8cle, l&rsquo;av\u00e8nement des techniques d&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) et de la magn\u00e9toenc\u00e9phalographie (MEG) a apport\u00e9 des preuves concluantes quant \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 neurobiologique de ces observations historiques. Les \u00e9tudes contemporaines men\u00e9es par des \u00e9quipes en neurosciences de la vision ont localis\u00e9 les corr\u00e9lats de la m\u00e9moire chromatique au sein d&rsquo;un r\u00e9seau dynamique reliant le complexe fusiforme post\u00e9rieur, les aires linguales et le lobe temporal ant\u00e9rieur, r\u00e9conciliant ainsi les intuitions pr\u00e9coces des cliniciens du dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle avec les mod\u00e8les computationnels actuels du traitement de l&rsquo;information.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Plusieurs cadres conceptuels majeurs de la psychologie cognitive et des neurosciences permettent de rendre compte de l&rsquo;amn\u00e9sie des couleurs. Le mod\u00e8le le plus influent repose sur la th\u00e9orie de la modularit\u00e9 cognitive de Jerry Fodor et sur les principes de sp\u00e9cialisation fonctionnelle du syst\u00e8me visuel d\u00e9velopp\u00e9s par Semir Zeki. Selon cette perspective, les attributs visuels fondamentaux que sont le mouvement, la forme, la profondeur et la couleur sont trait\u00e9s en parall\u00e8le par des circuits distincts. L&rsquo;amn\u00e9sie des couleurs est alors mod\u00e9lis\u00e9e comme la rupture de la transmission d&rsquo;informations entre les modules de d\u00e9codage perceptif et les structures d\u00e9volues au stockage et \u00e0 la consolidation synaptique de long terme.<\/p>\n<p>Un deuxi\u00e8me cadre th\u00e9orique repose sur le mod\u00e8le de m\u00e9moire s\u00e9mantique incarn\u00e9e et distribu\u00e9e (<em>embodied cognition<\/em>). Selon cette approche port\u00e9e par des auteurs comme Lawrence Barsalou, la m\u00e9moire s\u00e9mantique n&rsquo;est pas constitu\u00e9e de symboles abstraits et d\u00e9sincarn\u00e9s, mais s&rsquo;appuie sur la r\u00e9activation partielle des circuits neuronaux sensoriels initialement engag\u00e9s lors de la perception de l&rsquo;objet. Ainsi, se rappeler que \u00ab le citron est jaune \u00bb r\u00e9active les sous-r\u00e9gions du cortex temporal inf\u00e9rieur impliqu\u00e9es dans la perception des nuances jaun\u00e2tres. Dans cette perspective, l&rsquo;amn\u00e9sie des couleurs r\u00e9sulte de l&rsquo;interruption des boucles de r\u00e9entr\u00e9e cortico-corticales qui permettent de simuler mentalement la propri\u00e9t\u00e9 chromatique en l&rsquo;absence de perception directe.<\/p>\n<p>Un troisi\u00e8me cadre th\u00e9orique provient de l&rsquo;architecture de la m\u00e9moire de travail visuelle, notamment les travaux d&rsquo;Alan Baddeley sur le calepin visuo-spatial et les mod\u00e8les contemporains de Nelson Cowan et de Steven Luck. Ces mod\u00e8les d\u00e9battent de la nature du stockage des caract\u00e9ristiques \u00e9l\u00e9mentaires. Selon le mod\u00e8le de la capacit\u00e9 limit\u00e9e par objets (Luck &#038; Vogel), les couleurs sont stock\u00e9es sous la forme de configurations int\u00e9gr\u00e9es liant forme et couleur. En revanche, des mod\u00e8les alternatifs fond\u00e9s sur les ressources continues sugg\u00e8rent que la fid\u00e9lit\u00e9 de la m\u00e9moire chromatique se d\u00e9grade continuellement sous l&rsquo;effet du bruit neural. L&rsquo;amn\u00e9sie des couleurs \u00e0 court terme illustre un effondrement brutal de ces ressources de r\u00e9tention, emp\u00eachant la stabilisation temporelle des repr\u00e9sentations \u00e0 haute pr\u00e9cision.<\/p>\n<p>Enfin, la th\u00e9orie des doubles codes d&rsquo;Allan Paivio offre une grille d&rsquo;analyse pr\u00e9cieuse pour appr\u00e9hender les dissociations observ\u00e9es chez les patients. Paivio postule l&rsquo;existence de deux syst\u00e8mes ind\u00e9pendants mais interconnect\u00e9s : un syst\u00e8me analogique non verbal (les \u00ab imagens \u00bb) et un syst\u00e8me symbolique verbal (les \u00ab logogens \u00bb). L&rsquo;amn\u00e9sie des couleurs peut s&rsquo;exprimer par la destruction cibl\u00e9e des imagens chromatiques, obligeant le sujet \u00e0 recourir \u00e0 des strat\u00e9gies de compensation exclusivement fond\u00e9es sur des connaissances propositionnelles verbales (\u00ab je sais que le sang est rouge parce qu&rsquo;on me l&rsquo;a dit, mais je ne peux pas me repr\u00e9senter ce rouge \u00bb).<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>L&rsquo;amn\u00e9sie des couleurs se manifeste \u00e0 travers une vari\u00e9t\u00e9 de formes cliniques et exp\u00e9rimentales dont la caract\u00e9risation repose sur plusieurs axes nosologiques :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Amn\u00e9sie chromatique s\u00e9mantique :<\/strong> Incapacit\u00e9 \u00e0 acc\u00e9der aux connaissances conceptuelles permanentes relatives \u00e0 la couleur des objets canoniques. Le sujet ne se souvient plus de la couleur constitutive des entit\u00e9s biologiques ou manufactur\u00e9es, bien qu&rsquo;il puisse reconna\u00eetre ces objets et nommer les teintes qu&rsquo;on lui montre isol\u00e9ment.<\/li>\n<li><strong>Amn\u00e9sie de travail pour les couleurs :<\/strong> D\u00e9faillance aigu\u00eb ou chronique du maintien temporaire d&rsquo;une nuance chromatique sur de courts intervalles (de 1 \u00e0 30 secondes). Les traces visuelles disparaissent avant que la comparaison avec un second stimulus ne puisse s&rsquo;op\u00e9rer.<\/li>\n<li><strong>Amn\u00e9sie chromatique \u00e9pisodique :<\/strong> Incapacit\u00e9 s\u00e9lective \u00e0 se rappeler la couleur d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments ou de sc\u00e8nes v\u00e9cues lors d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements autobiographiques r\u00e9cents ou anciens (par exemple, se souvenir pr\u00e9cis\u00e9ment de la forme de sa propre voiture ou de la robe d&rsquo;un mariage, tout en ayant totalement oubli\u00e9 leur couleur).<\/li>\n<li><strong>Perte de l&rsquo;imagerie mentale des couleurs (aphantasie chromatique acquise) :<\/strong> Impossibilit\u00e9 totale de visualiser mentalement des couleurs les yeux ferm\u00e9s. Le flux de la pens\u00e9e visuelle s&rsquo;effectue exclusivement en nuances de gris ou sous forme de sch\u00e9mas g\u00e9om\u00e9triques abstraits.<\/li>\n<li><strong>Dissociation s\u00e9mantico-lexicale :<\/strong> Forme particuli\u00e8re o\u00f9 le patient conserve la capacit\u00e9 d&rsquo;\u00e9noncer verbalement des listes de noms de couleurs, mais \u00e9choue \u00e0 apparier ces mots aux teintes r\u00e9elles ou \u00e0 cat\u00e9goriser des \u00e9chantillons selon leurs relations d&rsquo;analogie de saturation et de luminosit\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Un exemple paradigmatique de l&rsquo;amn\u00e9sie des couleurs dans le milieu clinique concerne le patient d\u00e9crit dans la litt\u00e9rature sous le profil de traumatismes cr\u00e2niens ou d&rsquo;accidents vasculaires r\u00e9tro-temporaux bilat\u00e9raux. Consid\u00e9rons le cas document\u00e9 d&rsquo;un enseignant d&rsquo;arts plastiques de 52 ans ayant subi une l\u00e9sion isch\u00e9mique de la jonction temporo-occipitale gauche. Bien que son acuit\u00e9 visuelle soit demeur\u00e9e excellente et que ses scores aux tests d&rsquo;Ishihara n&rsquo;aient r\u00e9v\u00e9l\u00e9 aucun daltonisme p\u00e9riph\u00e9rique, l&rsquo;enseignant s&rsquo;est trouv\u00e9 dans l&rsquo;incapacit\u00e9 absolue d&rsquo;enseigner la th\u00e9orie des couleurs. Lorsqu&rsquo;on lui montrait une banane m\u00fbre, il l&rsquo;identifiait imm\u00e9diatement et en d\u00e9crivait le go\u00fbt, mais interrog\u00e9 sur sa couleur les yeux band\u00e9s, il affirmait ne pas en avoir le moindre souvenir, h\u00e9sitant entre le bleu, le gris ou le noir.<\/p>\n<p>Un autre cas frappant concerne l&rsquo;\u00e9valuation en laboratoire de psychologie cognitive d&rsquo;une patiente de 67 ans ayant d\u00e9velopp\u00e9 une atrophie corticale post\u00e9rieure. Lors d&rsquo;un protocole d&rsquo;appariement diff\u00e9r\u00e9 informatis\u00e9, on projetait sur un \u00e9cran un disque d&rsquo;une nuance pr\u00e9cise de cyan durant 500 millisecondes. Apr\u00e8s un intervalle vide de 3 secondes, une roue chromatique apparaissait : la patiente \u00e9tait invit\u00e9e \u00e0 s\u00e9lectionner la nuance observ\u00e9e. Alors que des t\u00e9moins sains pointent la zone exacte avec une faible variance angulaire, la patiente choisissait des couleurs situ\u00e9es aux antipodes de la roue (jaune vif, magenta), attestant de l&rsquo;\u00e9vaporation totale de la repr\u00e9sentation mn\u00e9sique en m\u00e9moire imm\u00e9diate d\u00e8s l&rsquo;extinction du stimulus.<\/p>\n<p>Dans la vie quotidienne, les manifestations d&rsquo;une amn\u00e9sie des couleurs peuvent s&rsquo;av\u00e9rer d\u00e9routantes et profond\u00e9ment perturbantes pour l&rsquo;entourage. Un patient atteint de ce d\u00e9ficit peut tenter de s&rsquo;habiller en associant des v\u00eatements aux contrastes criards et discordants, incapable de se souvenir de l&rsquo;harmonie des teintes ou d&rsquo;anticiper visuellement le r\u00e9sultat esth\u00e9tique. De m\u00eame, confront\u00e9 \u00e0 la signalisation routi\u00e8re, il peut se souvenir que le feu du haut impose l&rsquo;arr\u00eat par sa position spatiale, mais avoir totalement effac\u00e9 de sa m\u00e9moire la signification conventionnelle associ\u00e9e au signal lumineux rouge.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation neuropsychologique de l&rsquo;amn\u00e9sie des couleurs exige une m\u00e9thodologie rigoureuse afin d&rsquo;\u00e9carter au pr\u00e9alable toute anomalie de la r\u00e9fraction oculaire, tout d\u00e9ficit sensoriel cong\u00e9nital (daltonisme) ou toute c\u00e9cit\u00e9 corticale aux couleurs (<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Achromatopsie\">achromatopsie<\/a> centrale). Le bilan standardis\u00e9 s&rsquo;articule autour d&rsquo;une batterie d&rsquo;\u00e9preuves psychom\u00e9triques et psychophysiques compl\u00e9mentaires :<\/p>\n<p>En premier lieu, l&rsquo;\u00e9valuation de la m\u00e9moire s\u00e9mantique des couleurs s&rsquo;effectue couramment \u00e0 l&rsquo;aide de tests de coloration de dessins au trait, comme la batterie d\u00e9velopp\u00e9e par Beauvois et Saillant ou le sous-test de m\u00e9moire s\u00e9mantique du protocole BORB (<em>Birmingham Object Recognition Battery<\/em>). Le patient re\u00e7oit des planches d&rsquo;objets canoniques en noir et blanc (grenouille, carotte, fraise, \u00e9l\u00e9phant) et doit s\u00e9lectionner le bon feutre parmi un choix multiple pour colorier la figure. Un test d&rsquo;appariement conceptuel verbal-visuel peut \u00e9galement \u00eatre administr\u00e9, demandant au patient : \u00ab Parmi ces quatre \u00e9chantillons de couleur, lequel correspond \u00e0 la couleur naturelle d&rsquo;une cerise m\u00fbre ? \u00bb<\/p>\n<p>En second lieu, l&rsquo;\u00e9valuation de la m\u00e9moire de travail chromatique repose sur des paradigmes de rappel continu informatis\u00e9s. Le sujet fixe un point central puis observe une constellation de plusieurs cibles color\u00e9es. Apr\u00e8s un d\u00e9lai variable pouvant comporter ou non un stimulus interf\u00e9rant (masquage visuel dynamique), une sonde spatiale indique l&rsquo;un des emplacements pr\u00e9c\u00e9dents, et le participant doit retrouver la teinte sur un cercle chromatique continu en utilisant une interface tactile ou une souris. Les indices de pr\u00e9cision (\u00e9cart-type des r\u00e9ponses par rapport \u00e0 la cible r\u00e9elle) et le taux de r\u00e9ponses au hasard permettent de quantifier pr\u00e9cis\u00e9ment la capacit\u00e9 et la fid\u00e9lit\u00e9 de la m\u00e9moire visuelle \u00e0 court terme.<\/p>\n<p>Enfin, le diagnostic diff\u00e9rentiel n\u00e9cessite l&#8217;emploi de tests perceptifs fins, tels que le test des 100 teintes de Farnsworth-Munsell ou le Farnsworth D-15. La r\u00e9ussite sans faute \u00e0 ces \u00e9preuves d&rsquo;ordonnancement de pastilles color\u00e9es en fonction de leur gradation chromatique permet de prouver que le syst\u00e8me perceptif de bas niveau est indemne, confirmant que le dysfonctionnement se situe exclusivement au niveau des op\u00e9rations mn\u00e9siques de r\u00e9tention ou de rem\u00e9moration.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;amn\u00e9sie des couleurs poss\u00e8de des implications profondes tant dans la pratique clinique quotidienne que dans l&rsquo;ergonomie, la r\u00e9\u00e9ducation cognitive et la conception d&rsquo;environnements accessibles. En neurologie clinique, la mise en \u00e9vidence d&rsquo;une telle dissociation permet de pr\u00e9ciser la localisation d&rsquo;accidents vasculaires c\u00e9r\u00e9braux ou de processus neurod\u00e9g\u00e9n\u00e9ratifs focaux, orientant les investigations vers les territoires irrigu\u00e9s par l&rsquo;art\u00e8re c\u00e9r\u00e9brale post\u00e9rieure et les r\u00e9gions temporo-m\u00e9siales.<\/p>\n<p>Dans le domaine de la r\u00e9\u00e9ducation neuropsychologique, comprendre la nature de l&rsquo;amn\u00e9sie des couleurs permet d&rsquo;\u00e9laborer des programmes de compensation personnalis\u00e9s. Lorsqu&rsquo;un patient a perdu la m\u00e9moire spontan\u00e9e des couleurs mais conserve ses capacit\u00e9s verbales ou spatiales, les th\u00e9rapeutes mettent en place des strat\u00e9gies d&rsquo;\u00e9tiquetage s\u00e9mantique explicite et d&rsquo;organisation spatiale codifi\u00e9e au sein de son domicile (classement m\u00e9thodique des v\u00eatements par tiroirs identifi\u00e9s textuellement, installation d&rsquo;aides visuelles fond\u00e9es sur des symboles g\u00e9om\u00e9triques plut\u00f4t que sur des codes de couleurs dans la cuisine ou la trousse \u00e0 pharmacie).<\/p>\n<p>Dans le secteur de l&rsquo;ing\u00e9nierie visuelle et de l&rsquo;ergonomie num\u00e9rique, les mod\u00e8les informatiques simulant la d\u00e9gradation de la m\u00e9moire chromatique aident \u00e0 concevoir des interfaces utilisateur plus robustes. Les concepteurs apprennent \u00e0 ne jamais confier la totalit\u00e9 d&rsquo;un message critique (alerte, validation, danger) au seul canal chromatique. La r\u00e8gle du double encodage \u2014 combinant syst\u00e9matiquement une forme g\u00e9om\u00e9trique distincte, un texte explicite et une couleur contrast\u00e9e \u2014 s&rsquo;inspire directement des donn\u00e9es acquises aupr\u00e8s des patients pr\u00e9sentant des faiblesses mn\u00e9siques pour les stimuli color\u00e9s.<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>La recherche contemporaine consacr\u00e9e \u00e0 la m\u00e9moire des couleurs mobilise conjointement l&rsquo;\u00e9lectrophysiologie, l&rsquo;imagerie c\u00e9r\u00e9brale et les sciences computationnelles. Les travaux marquants men\u00e9s par Edward Vogel, Steven Luck et leurs collaborateurs ont d\u00e9montr\u00e9 que la r\u00e9tention des couleurs en m\u00e9moire de travail suscite une onde \u00e9lectroenc\u00e9phalographique sp\u00e9cifique, appel\u00e9e onde lente n\u00e9gative controlat\u00e9rale (CDA, pour <em>Contralateral Delay Activity<\/em>). L&rsquo;amplitude de cette composante augmente proportionnellement au nombre d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments color\u00e9s m\u00e9moris\u00e9s jusqu&rsquo;\u00e0 atteindre un plateau d&rsquo;environ trois \u00e0 quatre \u00e9l\u00e9ments chez l&rsquo;adulte sain. Chez les individus manifestant un d\u00e9ficit de r\u00e9tention chromatique, la CDA pr\u00e9sente une amplitude anormalement basse ou une d\u00e9synchronisation pr\u00e9coce, objectivant l&rsquo;\u00e9chec de maintien du traceur neural.<\/p>\n<p>Par ailleurs, les \u00e9tudes en imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle men\u00e9es par des neuroscientifiques sp\u00e9cialistes de la vision, comme Karl Gegenfurtner ou Kalanit Grill-Spector, ont document\u00e9 les r\u00e9seaux corticaux mobilis\u00e9s lors de la r\u00e9activation de la m\u00e9moire chromatique. Leurs donn\u00e9es empiriques r\u00e9v\u00e8lent que l&rsquo;\u00e9vocation mentale d&rsquo;une couleur d&rsquo;objet active un continuum de structures c\u00e9r\u00e9brales incluant l&rsquo;aire linguale, le gyrus fusiforme ventral et les r\u00e9gions temporales ant\u00e9rieures. Lorsque ces zones de convergence s\u00e9mantique subissent une d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence, comme c&rsquo;est le cas dans les formes atypiques de d\u00e9mence s\u00e9mantique, la m\u00e9moire des couleurs d\u00e9cline corr\u00e9lativement \u00e0 la perte des autres attributs sensoriels complexes des objets.<\/p>\n<p>Enfin, les d\u00e9bats r\u00e9cents en psychophysique portent sur la notion de \u00ab mort subite \u00bb versus \u00ab d\u00e9gradation progressive \u00bb de la trace mn\u00e9sique des couleurs. Des protocoles sophistiqu\u00e9s d\u00e9velopp\u00e9s par Weiwei Zhang et Steven Luck ont prouv\u00e9 empiriquement que l&rsquo;oubli des couleurs ne s&rsquo;apparente pas toujours \u00e0 une baisse graduelle de la nettet\u00e9 de la nuance, mais correspond souvent \u00e0 une disparition brutale et stochastique de l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment hors du magasin mn\u00e9sique, l&rsquo;individu passant d&rsquo;une certitude de rappel quasi-parfaite \u00e0 un choix probabiliste purement al\u00e9atoire.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>L&rsquo;exploration de la m\u00e9moire des couleurs ne saurait \u00eatre dissoci\u00e9e de la diversit\u00e9 linguistique et culturelle \u00e0 travers laquelle l&rsquo;humanit\u00e9 d\u00e9coupe le spectre \u00e9lectromagn\u00e9tique. Depuis la publication pionni\u00e8re de l&rsquo;\u00e9tude de Brent Berlin et Paul Kay en 1969 sur les termes de base des couleurs, le probl\u00e8me de l&rsquo;influence du langage sur la m\u00e9moire sensorielle (l&rsquo;hypoth\u00e8se de Sapir-Whorf) demeure un sujet d&rsquo;investigation passionnant. La mani\u00e8re dont une langue encode les nuances influence directement l&rsquo;efficacit\u00e9 avec laquelle ses locuteurs m\u00e9morisent et rappellent les couleurs.<\/p>\n<p>Des recherches comparatives conduites par Debi Roberson et Jules Davidoff aupr\u00e8s de populations traditionnelles, telles que les Berinmo de Papouasie-Nouvelle-Guin\u00e9e ou les Himba de Namibie, ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que les fronti\u00e8res cat\u00e9gorielles propres \u00e0 chaque langue modulent la m\u00e9moire de reconnaissance des couleurs. Par exemple, les locuteurs d&rsquo;une langue ne poss\u00e9dant qu&rsquo;un terme unique pour regrouper le bleu et le vert (souvent qualifi\u00e9 de \u00ab grue \u00bb dans la litt\u00e9rature anthropologique) commettent des erreurs syst\u00e9matiques d&rsquo;oubli lors d&rsquo;\u00e9preuves de r\u00e9tention de ces teintes, alors qu&rsquo;ils excellent dans la m\u00e9morisation de contrastes chromatiques linguistiquement diff\u00e9renci\u00e9s au sein de leur propre culture.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, dans les cultures occidentales hautement alphab\u00e9tis\u00e9es, la m\u00e9moire des couleurs s&rsquo;appuie massivement sur des \u00e9tiquettes lexicales d&rsquo;une grande granularit\u00e9 (turquoise, fuchsia, ocre, bordeaux). Cette m\u00e9diation linguistique constante agit comme une armature cognitive qui compense en partie l&rsquo;amn\u00e9sie sensorielle naturelle. Lorsqu&rsquo;un trouble neurologique survient, l&rsquo;expression de l&rsquo;amn\u00e9sie des couleurs peut donc \u00eatre profond\u00e9ment modul\u00e9e par la richesse du lexique chromatique initialement ma\u00eetris\u00e9 par le patient avant l&rsquo;atteinte c\u00e9r\u00e9brale.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites<\/h3>\n<p>Le statut th\u00e9orique et diagnostique de l&rsquo;amn\u00e9sie des couleurs a fait l&rsquo;objet de vives controverses au sein de la communaut\u00e9 scientifique. L&rsquo;une des principales critiques formul\u00e9es par les th\u00e9oriciens holistes et certains neuropsychologues concerne l&rsquo;autonomie r\u00e9elle d&rsquo;un tel d\u00e9ficit. Pour certains chercheurs, il est virtuellement impossible d&rsquo;isoler une perte de la m\u00e9moire des couleurs qui ne soit pas en r\u00e9alit\u00e9 un \u00e9piph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;un trouble plus vaste, tel qu&rsquo;une <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Agnosie\">agnosie<\/a> visuelle d&rsquo;aperception, une aphasie optique ou une d\u00e9gradation globale du r\u00e9seau s\u00e9mantique g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n<p>Une autre controverse r\u00e9currente porte sur la fronti\u00e8re \u00e9pist\u00e9mologique entre amn\u00e9sie chromatique et agnosie chromatique. Alors que l&rsquo;amn\u00e9sie renvoie traditionnellement \u00e0 une impossibilit\u00e9 de r\u00e9tention ou de restitution de la trace du pass\u00e9, l&rsquo;agnosie traduit une alt\u00e9ration de la reconnaissance de l&rsquo;information actuellement per\u00e7ue. Or, dans le domaine de la vision des couleurs, cette fronti\u00e8re s&rsquo;av\u00e8re particuli\u00e8rement poreuse : comment affirmer qu&rsquo;un sujet ne reconna\u00eet pas une couleur sans postuler simultan\u00e9ment qu&rsquo;il a perdu l&rsquo;acc\u00e8s au mod\u00e8le mn\u00e9sique interne qui sert de point de r\u00e9f\u00e9rence pour cette reconnaissance ?<\/p>\n<p>Enfin, sur le plan m\u00e9thodologique, de nombreux sp\u00e9cialistes soulignent les limites inh\u00e9rentes aux tests standardis\u00e9s sur \u00e9cran ou sur papier cartonn\u00e9. L&rsquo;\u00e9clairage ambiant, la luminance, la texture des surfaces et le ph\u00e9nom\u00e8ne de constance des couleurs varient consid\u00e9rablement hors des laboratoires. Les protocoles exp\u00e9rimentaux simplifient souvent la couleur \u00e0 un patch bidimensionnel uniforme et d\u00e9contextualis\u00e9, ce qui peut surestimer l&rsquo;ampleur d&rsquo;une amn\u00e9sie des couleurs en omettant les indices \u00e9cologiques riches dont b\u00e9n\u00e9ficie le cerveau humain dans son environnement naturel.<\/p>\n<h3>14. Termes associ\u00e9s et distinctions conceptuelles<\/h3>\n<p>Afin d&rsquo;\u00e9viter les confusions taxonomiques fr\u00e9quentes dans les rapports cliniques, il importe de distinguer l&rsquo;amn\u00e9sie des couleurs des pathologies et concepts neurocognitifs voisins :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Achromatopsie centrale :<\/strong> Perte compl\u00e8te ou partielle de la perception des couleurs cons\u00e9cutive \u00e0 une l\u00e9sion corticale (souvent dans l&rsquo;aire V4). Contrairement au sujet amn\u00e9sique des couleurs, le patient achromatopsique ne per\u00e7oit plus les couleurs dans l&rsquo;instant pr\u00e9sent et voit le monde exclusivement en nuances de gris.<\/li>\n<li><strong>Agnosie des couleurs :<\/strong> Incapacit\u00e9 \u00e0 reconna\u00eetre, identifier et interpr\u00e9ter les couleurs per\u00e7ues, alors que la discrimination perceptive \u00e9l\u00e9mentaire et les fonctions de d\u00e9nomination verbale restent op\u00e9rationnelles dans d&rsquo;autres modalit\u00e9s. L&rsquo;agnosie touche la signification de la couleur per\u00e7ue, tandis que l&rsquo;amn\u00e9sie touche la persistance ou l&rsquo;\u00e9vocation de la trace mn\u00e9sique.<\/li>\n<li><strong>Anomie des couleurs :<\/strong> Trouble sp\u00e9cifique du langage caract\u00e9ris\u00e9 par l&rsquo;incapacit\u00e9 de nommer les couleurs observ\u00e9es ou de d\u00e9signer une couleur sur consigne verbale, alors que le patient peut trier parfaitement les nuances et sait quelle est la couleur des objets du monde r\u00e9el.<\/li>\n<li><strong>Aphantasie :<\/strong> Incapacit\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e ou s\u00e9lective \u00e0 former des images mentales volontaires. L&rsquo;amn\u00e9sie des couleurs peut constituer une composante de l&rsquo;aphantasie si le d\u00e9ficit d&rsquo;imagerie se cantonne aux aspects chromatiques.<\/li>\n<li><strong>Daltonisme (dyschromatopsie cong\u00e9nitale) :<\/strong> Anomalie g\u00e9n\u00e9tique d&rsquo;origine p\u00e9riph\u00e9rique touchant la structure des pigments photor\u00e9cepteurs de la r\u00e9tine, totalement ind\u00e9pendante des processus mn\u00e9siques corticaux.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. R\u00e9sum\u00e9 et points cl\u00e9s \u00e0 retenir<\/h3>\n<p>L&rsquo;amn\u00e9sie des couleurs repr\u00e9sente une dissociation fascinante du fonctionnement c\u00e9r\u00e9bral o\u00f9 l&rsquo;acc\u00e8s aux souvenirs et aux repr\u00e9sentations chromatiques est aboli ou perturb\u00e9, ind\u00e9pendamment des structures r\u00e9tiniennes et des capacit\u00e9s perceptives primaires. Qu&rsquo;elle touche la m\u00e9moire de travail visuelle ou le registre des connaissances s\u00e9mantiques canoniques, elle d\u00e9sarticule le lien intime qui unit les objets de notre environnement \u00e0 leurs teintes famili\u00e8res.<\/p>\n<p>Sur le plan anatomique, ce trouble t\u00e9moigne du r\u00f4le central des r\u00e9seaux associatifs du cortex occipito-temporal ventral, du gyrus fusiforme et des lobes temporaux ant\u00e9rieurs. Son analyse rigoureuse n\u00e9cessite des outils d&rsquo;\u00e9valuation distinguant m\u00e9ticuleusement la perception brute, le rappel visuo-spatial, la conceptualisation s\u00e9mantique et la d\u00e9nomination linguistique.<\/p>\n<p>En d\u00e9voilant l&rsquo;autonomie relative du traitement de la couleur au sein de la m\u00e9moire humaine, l&rsquo;amn\u00e9sie des couleurs rappelle avec \u00e9clat que notre univers polychrome n&rsquo;est pas simplement une donn\u00e9e sensorielle passive, mais une reconstruction cognitive active, perp\u00e9tuellement aliment\u00e9e et stabilis\u00e9e par les m\u00e9canismes de la m\u00e9moire.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Baddeley, A. (2007). <em>Working Memory, Thought, and Action<\/em>. Oxford University Press. <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/M%C3%A9moire_%C3%A0_court_terme\">Consulter la synth\u00e8se<\/a><\/li>\n<li>Beauvois, M. F., &#038; Saillant, B. (1975). Optic aphasia for colours and colour agnosia: A study of two cases. <em>Cortex<\/em>, 11(2), 104-123. <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Neuropsychologie\">Consulter la synth\u00e8se<\/a><\/li>\n<li>Berlin, B., &#038; Kay, P. (1969). <em>Basic Color Terms: Their Universality and Evolution<\/em>. University of California Press. <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Champ_chromatique\">Consulter la synth\u00e8se<\/a><\/li>\n<li>Luck, S. J., &#038; Vogel, E. K. (2013). Visual working memory capacity: from psychophysics and neurobiology to individual differences. <em>Trends in Cognitive Sciences<\/em>, 17(8), 391-400. <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/M%C3%A9moire_%C3%A0_court_terme\">Consulter la synth\u00e8se<\/a><\/li>\n<li>Zeki, S. (1990). A century of cerebral achromatopsia. <em>Brain<\/em>, 113(6), 1721-1777. <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Achromatopsie\">Consulter la synth\u00e8se<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;amn\u00e9sie des couleurs d\u00e9signe un trouble neuropsychologique rare marqu\u00e9 par la perte de la m\u00e9moire ou des connaissances conceptuelles relatives aux teintes.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[46,647],"tags":[31326,40636,40635,1894,4618,173,2915],"class_list":["post-23980","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-neuropsychologie","category-psychologie-cognitive","tag-achromatopsie","tag-agnosie-chromatique","tag-amnesie-des-couleurs","tag-memoire-de-travail","tag-memoire-visuelle","tag-neuropsychologie","tag-perception-visuelle"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/23980","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/23980\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=23980"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=23980"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=23980"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}